Œuvres complètes (page 84)
I. C'est le religieux qui, lui-même et en personne, dans la profession de ses vœux, fait la fonction de sacrificateur et de prêtre : pourquoi? parce que c'est lui-même qui s'oblige, lui-même qui se voue, lui-même qui se donne, lui-même, en un mot, qui s'immole et se sacrifie. Dieu est présent ace sacrifice, pour l'agréer; le ministre député de l'Eglise y assiste, pour l'accepter; le peuple fidèle en est spectateur, pour en rendre témoignage et pour le vérifier : mais celui qui le fait, c'est le religieux même, et nul pour lui ne le peut faire. La preuve en est manifeste : car, selon la maxime de la théologie, le vœu est un acte de la volonté, et d'une volonté libre ; par conséquent d'une volonté qui agit elle-même, qui se détermine elle-même, qui, en vertu du pouvoir qu'elle a reçu de Dieu sur elle-même, dispose en effet d'elle-même et se lie elle-même. Il est vrai qu'elle est pour cela prévenue et soutenue de la grâce; il est vrai que la vocation divine la presse, la sollicite, l'attire; mais, après tout, cette grâce, cet attrait, cette vocation d'en-haut, ce n'est point ce qui forme l'engagement que le religieux contracte avec Dieu. Il faut que la volonté acquiesce, qu'elle consente, qu'elle se livre, et que dans cet acquiescement de la volonté, que dans ce consentement, dans ce dévouement, il n'y ait ni violence, ni contrainte, ni nécessité, ni erreur, ni surprise, rien enfin qui puisse en aucune sorte préjudiciel- à la liberté de l'homme et à ses droits.
Droits tellement inviolables et condition si absolument requise dans le religieux, que de là dépend la vérité de son sacrifice, la sainteté de son sacrifice , le mérite et l'utilité de son sacrifice, la stabilité de son sacrifice et sa perpétuité. Tout ceci est important. 1° La vérité de son sacrifice : car comme il s'agit de la personne du religieux, si ce n'est pas lui qui, de son gré et d'une volonté pure, vient s'offrir et se consacrer, ce ne peut être un vrai sacrifice, puisque ce ne peut être un vrai engagement. En vain paraîtra-t-il au pied de l'autel ; en vain, au milieu d'une compagnie attentive à l'écouter, prononcera-t-il d'une voix haute et distincte la formule prescrite et les paroles essentielles : si elles ne sont que dans la bouche et que ce ne soit point de l'intérieur qu'elles partent, tout cet appareil ne sera plus qu'une montre spécieuse et qu'une cérémonie sans effet. Ainsi le décident tous les maîtres de la morale ; et c'est conformément à cette doctrine qu'ils rejettent, comme promesse vaine et de nulle valeur, tout vœu qui n'aurait eu d'autre principe qu'un respect humain, qu'une crainte servile, que de trompeuses espérances, que des menaces capables de troubler le religieux et de le forcer dans son choix. 2° La sainteté de son sacrifice : la raison est que ce qui sanctifie, c'est l'intention, c'est l'esprit. D'où il faut conclure que le sacrifice du religieux n'étant pas accompagné de cette intention ni animé de cet esprit, il ne devrait être censé, au jugement de Dieu, que pour une action indifférente et morte. Quel honneur en reviendrait à Dieu , qui ne se tient honoré que de la disposition de l'âme? Et qu'ai-je affaire, disait-il aux Juifs , des fruits de la terre que vous apportez dans mon temple , et du sang des animaux qui coule sur mes autels? Tout cela ne m'est rien, tandis que vos cœurs ne sont point à moi et ne se portent point vers moi. 3° Le mérite et l'utilité de son sacrifice : Jésus-Christ a promis le centuple en ce monde, et la vie éternelle dans l'autre; mais a qui? non pas a celui qu'on aura dépouillé de ses terres et de tous ses héritages; mais à celui qui lui-même et volontairement les aura quittés : non pas à celui qu'on aura éloigné de son père, de si mère, de ses frères, de ses sœurs ; mais à celui qui lui-même et volontairement se sera séparé d'eux : non pas à celui qu'on aura entraîne après lui; mais à celui qui lui-même et volontairement se sera mis à sa suite. Et en effet, il n'y a rien de méritoire auprès de Dieu que ce qui nous est volontaire; et Dieu ne mesure le
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prix de ce que nous faisons que par l'affection avec laquelle nous le faisons. 4° La stabilité de son sacrifice et sa perpétuité : les vœux de religion sont irrévocables, et par là même ils sont perpétuels, et en quelque manière éternels. Or ils ne le peuvent être qu'autant que la volonté s'est engagée. Par conséquent, si ce n'était pas elle-même qui se fût engagée, et que l'engagement du religieux n'eût été qu'un engagement faux et apparent, il pourrait le désavouer, il pourrait le révoquer, il pourrait secouer un joug auquel il ne se serait pas soumis, et où il ne se croirait attaché par aucun lien. Il en faut donc revenir à ce point capital, que pour être véritablement, dignement, constamment à Dieu, c'est le religieux qui lui-même doit se présenter et se consacrer; et voilà le sens de ma proposition, quand je dis que dans son sacrifice il doit faire lui-même l'office de sacrificateur et de prêtre.
Grande vérité, qui fournit à l'âme religieuse bien des sujets et de consolation et d'instruction, soit dans le temps même où elle s'engage par la profession de ses vœux, soit dans toute la suite et tout le cours de ses années. Et d'abord quel fonds de consolation, lorsqu'après les épreuves ordinaires, appelée devant le Seigneur pour se déclarer a la face de l'Eglise, et pour consommer son sacrifice par une promesse et une protestation publique, elle peut se dire à elle-même et le dire à Dieu : que ce qui la conduit, ce n'est point un esprit de servitude, qui est l'esprit des esclaves, mais un esprit d'amour, qui est l'esprit des enfants; que ce n'est point un esprit d'intérêt, qui est l'esprit des mercenaires, mais un esprit de religion, qui est l'esprit des élus! Oui, Seigneur, me voici : je viens; mais vous me permettez en même temps de me porter à moi-même le doux témoignage que je viens parce que je le veux; que c'est mon cœur qui vous désire, mon cœur qui vous cherche, et que le don qu'il vous fait n'est point un bien qu'on lui arrache, mais un hommage qu'il vous rend. Bénie soit, mon Dieu, votre miséricorde, qui sait ainsi me mettre en état de goûter le plaisir le plus solide, quand je puis penser que je fais quelque chose pour vous, et que c'est moi qui le lais, sans y être autrement déterminée que par le mouvement de votre divin Esprit, et par ma fidélité à en suivre la sainte impression. Fidélité qui vous honore d'autant plus, et fidélité qui m'est d'autant plus salutaire et plus méritoire, que c'est le fruit d'une volonté plus maîtresse d'elle-même et de ses résolutions.
Telle est, dis-je, et telle doit être la consolation de l'âme religieuse. Consolation durable, qui, de ce premier moment où l'âme commence son sacrifice, s'étend jusqu'au dernier moment où elle sort de cette vie mortelle pour passer dans le sein de Dieu. Car il n'en est pas du sacrifice religieux comme des autres sacrifices qui, sur l'heure et dans un espace de temps très-court, se consomment par l'entière consommation de la victime. Le religieux, tout immolé et tout sacrifié qu'il est, subsiste encore, et peut avoir une nombreuse suite de jours à remplir ; mais avec cet avantage que chaque jour il peut aussi renouveler le même sacrifice. Ce n'est pas un nouvel engagement qu'il contracte, mais c'est le même qu'il confirme. Il n'est plus désormais en son pouvoir de s'en dispenser; mais il est toujours vrai, et il lui suffit de savoir que c'est lui-même qui se l'est imposé : tellement que cet état, par une heureuse et sainte propagation, se perpétue de jour en jour, ou d'âge en âge, et se communique à toutes ses observances, à toutes ses fonctions, à tous ses emplois, jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de finir sa course et de couronner ses mérites.
Ce n'est pas assez ; mais de là même quelles instructions tire le religieux ? quels motifs pour se soutenir dans la pratique de ses devoirs, et pour se reprocher ses relâchements et ses tiédeurs? Hé quoi! j'ai dit, j'ai promis, j'ai voulu ! J'ai dit à Dieu : Vous êtes mon Dieu, et je n'ai point d'autre maître à servir. Je lui ai promis une soumission et un attachement sans réserve. Comme je le promettais, je le voulais. Je voulais vivre selon ma règle ; je voulais en accomplir toute l'obligation et en acquérir toute la perfection. Or, ce que j'ai voulu si justement et d'une vue si délibérée , ai-je cessé de le vouloir? ou, si je le veux encore, pourquoi ne le veux-je plus avec le Mette zèle et la même ardeur? Le poids de la régularité me devient rude et pénible, surtout a certains temps. Une longue persévérance est sujette à bien des dégoûts et bien des ennuis ; mais j'ai dû prévoir tout cela : que dis-je? je l'ai même eu effet prévu, et en le prévoyant, je l'ai accepté. J'en ai donné généreusement et hautement ma parole. Etait-ce pour la révoquer? était-ce pour me démentir? était-ce pour manquer de courage dans l'exécution? Malheur à moi, si je détruisais de la sorte et j'anéantissais la vertu d'un sacrifice où, moi-même et en personne, j'ai fait la fonction de sacrificateur et de prêtre.
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II. C'est le religieux qui, lui-même et en personne, dans la profession des vœux, tient la place d'hostie et de victime. Car, dans son sacrifice, ce qu'il offre, ce n'est rien autre chose que lui-même, et que tout ce qui lui peut appartenir. Or, en s'offrant lui-même, il fait à Dieu l'offrande la plus précieuse, la plus honorable, la plus universelle.
1. Offrande la plus précieuse :
je dis la plus précieuse, non point absolument et en soi, mais par rapport à celui qui la fait. Expliquons-nous. A me considérer moi-même tel que je suis et dans le fond de mon être, je ne suis rien, je ne puis rien, je ne dois me compter pour rien ; mais ce rien, après tout, c'est ce que j'ai de plus cher, puisque c'est moi-même, et qu'à tout être, rien après Dieu, n'est plus cher que soi-même. Quand donc je me donne moi-même, je fais de ma part le don le plus grand. Dieu dit à Abraham : Prends Isaac ; c'est ton fds unique, et tu l'aimes : cependant je veux que tu le conduises sur la montagne, et que là tu me le sacrifies (1) ; car je te le demande. Le saint patriarche obéit ; il mena son fils au lieu qui lui était marqué ; il éleva lui-même le bûcher où il devait l'immoler, se mit en état de le frapper, selon l'ordre qu'il en avait reçu ; et si l'ange du Seigneur ne lui eût arrêté le bras, c'était fait d'Isaac, et bientôt le sang de ce fils bien-aimé allait être répandu et sa vie terminée. Voilà ce que toute la postérité a comblé d'éloges, et canonisé comme un des sacrifices les plus saints et les plus mémorables. Voilà ce qui plut singulièrement à Dieu, et ce qu'il regarda comme un des monuments les plus certains et les plus sensibles de la religion d'Abraham et de sa foi : C'est maintenant que je connais combien tu me crains, puisque tu n'as pas même épargné ton fils unique. Le Seigneur n'en demeure pas là, mais sa libéralité le porte encore plus loin : Parce que tu as fait cela, et que, pour me témoigner ton amour, tu n'as point eu d'égard à ton propre pis, je te bénirai, je multiplierai ta race, je la rendrai aussi nombreuse que les étoiles du ciel.
Or, sans prétendre rabaisser en aucune manière un sacrifice dont l'Ecriture a tant exalté le mérite, et que Dieu récompensa si abondamment et si magnifiquement, il est vrai du reste qu'Abraham, en sacrifiant Isaac, ne se sacrifiait pas lui-même : il sacrifiait un fils. Dans ce fils, le seul appui de sa famille, et le seul par qui son nom dût se perpétuer, il sacrifiait toutes ses espérances pour l'avenir :
1 Genes.,
XXII, 2.
mais, encore une fois, ce fils, ce n'était pas lui-même ; et il en faut toujours revenir à la maxime de l'Evangile, qu'il n'y a point de sacrifice pareil à celui de donner sa vie pour ses amis , et de se donner soi-même. Avantage inestimable du religieux ; et c'est par là qu'il pratique à la lettre, et dans toute la force de son sens, cette grande leçon du Sauveur des hommes : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même (1). Prenez garde, remarque saint Grégoire, pape, c'est beaucoup de renoncer à ce qu'on possède, mais ce n'est pas tout; le point difficile et le souverain degré, c'est de renoncer à ce qu'on est, et a sa personne.
2. Offrande la plus honorable :
comment? par la raison même que c'est l’offrande la plus précieuse. Et en effet, le prix de la victime augmente le prix du sacrifice ; et le prix du sacrifice honore le maître à qui il est présenté. Dans l'ancienne loi , on offrait à Dieu les nuits de la terre , on lui offrait le sang des boucs et des taureaux. Il ne remettait point ces victimes, il voulait bien les accepter ; mais dans le fond étaient-ce des victimes dignes de ce souverain Etre, et de quel œil voyait-il ses autels ensanglantés de telles hosties ? Il n'y a qu'à l'entendre s'en déclarer à son peuple par la bouche du Roi-Prophète, et dans les termes les plus énergiques et les plus formels : Ecoute, Israël, et reçois ce témoignage de ma part. Je ne dédaigne point tes sacrifices ; je veux même les avoir continuellement devant mes yeux, afin qu'ils me sollicitent sans cesse à te faire du bien. Mais sais-tu, poursuit le Seigneur, sais-tu ce que j'agréerais au delà de tout le reste, et ce qui conviendrait mille fois plus à ma grandeur ? ce ne sont point les prémices de tes campagnes ou de tes troupeaux. Et que m’importe tout cela ? si j'ai faim, si je suis pressé de la soif, est-ce à toi que j'aurai recours, et tout l'univers n'est-il pas à moi (2) ? Mais par où donc , ô le Dieu de nos pères ! reconnaîtrons-nous votre suprême puissance, et ce domaine absolu qui soumet à votre empire tous les êtres créés? Quel tribut exigez-vous pour cela de nous? Point d'autre que vous-même, répond le Dieu tout-puissant. De tout ce que vous pouvez m'offrir entre les êtres sensibles et dépourvus de raison, rien ne vous égale vous-mêmes, et rien ne doit plus servira ma gloire: car ma gloire, c'est que l'homme, que cet homme, l'une des plus nobles créatures qui soient sorties de mon sein, que cet homme
1 Matth., XVI, 24. — 2 Psal., XLIX, 12.
formé à la ressemblance et marqué du sceau de son Créateur, que cet homme que j’ai mis dans les mains de son conseil (1), et à qui j'ai laissé la disposition de lui-même , n'en veuille point autrement disposer que pour moi et que pour se dévouer à moi. Voilà le sacrifice dont je suis jaloux. Or ce que Dieu, dès les premiers temps, disait aux Israélites, c'est avec bien plus de sujet ce que, dans la loi évangélique, il dit à l'âme religieuse; et ce qu'elle fait en se sacrifiant, selon le langage de l'Apôtre, comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, et lui rendant, par ce sacrifice d'elle-même, le culte raisonnable qu'elle lui doit, et qui lui est le plus glorieux (2).
3. Offrande la plus universelle :
se donner soi-même, c'est tout donner. Il n'y a pour l’homme que trois sortes de biens naturels, biens de la fortune, biens du corps, biens de l'âme. Biens de la fortune, qui sont les richesses temporelles; biens du corps, qui sont les plaisirs des sens ; biens de l'âme, qui sont l'entendement et la volonté : or le religieux, en se donnant lui-même, donne et sacrifie tout cela. Biens de la fortune, c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu de pauvreté ; biens du corps, c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu de chasteté; biens de l'âme, c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu d'obéissance. Que lui reste-t-il donc ? rien. Mais je me trompe ; et s'il ne lui reste rien en effet, mille choses peuvent lui rester en espérances , en prétentions, en désirs. C'est la belle pensée de l'abbé Rupert, et la voici : Car quand je me trouverais, par le malheur de ma naissance et de ma condition , dans un dénuement entier, et que de tous les biens humains je n'en posséderais aucun, du moins pourrais-je en prétendre la possession par une infinité de droits légitimes que je serais capable d'acquérir ; du moins pourrais-je en espérer la possession par mille voies justes et mille moyens qu'il me serait permis de mettre en usage ; du moins pourrais-je en désirer la possession , et sans bornes porter mes souhaits à tout ce que je verrais et à tout ce que j'imaginerais. Je le pourrais, dis-je, comme tout autre que moi le pourrait de même : pourquoi? parce que si l'être de l'homme est limité, sa convoitise ne l'est pas, et que son cœur, quelque étroite qu'en soit l'étendue, a néanmoins assez de capacité pour renfermer tout le monde. On me dira que ces prétentions, ces espérances,
1 Eccli., XV, 14. — 2 Rom., XII, 1.
ces désirs n'ont rien de réel ; que ce sont de simples idées, et communément de vaines chimères : je le veux ; mais c'est justement en quoi je crois devoir admirer davantage l'efficace et la vertu du sacrifice religieux. Car c'est dans ce sacrifice, où le religieux se donne lui-même, qu'il donne conséquemment et qu'il sacrifie toutes ses prétentions, toutes ses espérances, tous ses désirs; et c'est là même aussi que Dieu , dans l'acceptation qu'il fait de ce sacrifice, considère ces prétentions comme si c'étaient des titres solides, reçoit ces espérances comme si c'étaient des biens assurés et présents, compte ces désirs comme si c'étaient des possessions actuelles et véritables. Et voilà comment les Pères entendent ces paroles de saint Pierre à Jésus-Christ : Seigneur, nous avons tout quitté pour vous suivre (1). Quelle confiance ! dit saint Jérôme ; qu'était-ce que Simon-Pierre ? un pauvre pêcheur. Qu'avait-il quitté? des filets qui faisaient toute sa richesse, et qui lui servaient à gagner sa vie. Cependant il semble qu'il eût quitté l'état le plus opulent et le plus abondant. Nous avons tout quitté. Ah ! il est vrai, Pierre, dans le fond et à proprement parler, n'avait rien quitté; mais selon l'esprit et dans la préparation de son cœur, il avait tout quitté, parce qu'il avait quitté l'affection de tout avoir, ou, pour mieux dire, toute affection d'avoir ; il avait quitté toute la terre, parce que s'il eût eu le domaine de toute la terre, il y eût renoncé en vue de Dieu et en vue de Jésus-Christ son Sauveur et Fils de Dieu. Ainsi ce ne peut être une proposition outrée, si j'avance, selon que je viens de l'expliquer, que le religieux, par l'offrande qu'il fait de soi-même à Dieu, lui offre dans soi-même et avec soi-même tout l'univers.
Sacrifice dont la gloire, quoique rapportée à Dieu seul, rejaillit néanmoins sur l'âme religieuse, puisque c'est en vertu de cette offrande que le religieux devient non-seulement devant Dieu, mais devant les hommes et dans l'estime des hommes, une personne sacrée. Sacrifice auquel sont attachées les plus grandes récompenses de Dieu, soit pour ce monde, soit pour l'autre. Et sacrifice aussi qui, depuis le jour de la profession des vœux jusqu'au dernier jour de la vie, engage indispensablement le religieux à se tenir dans un état perpétuel de victime. Or qu'est-ce que cet état? il y en a peu qui le comprennent bien, et encore moins qui veuillent bien s'y réduire et en embrasser toute la perfection. Car être victime, j'entends
1 Matth., XIX, 27.
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victime de Dieu, et l'être par état, c'est n'être plus à soi, ne plus disposer de soi, n'avoir plus aucun droit sur soi et n'en plus prétendre ; c'est être uniquement au pouvoir de Dieu, ne plus dépendre que de Dieu, ne plus agir que selon les ordres de Dieu et ses adorables volontés, par quelque organe et de quelque manière qu'il nous les fasse déclarer; c'est être dans un état de mort, et comme un mort se laisser conduire, gouverner, placer au gré de Dieu et des puissances supérieures à qui Dieu nous a soumis: de sorte que chaque jour nous puissions dire avec l'Apôtre, et dans le même sentiment que l'Apôtre : Seigneur, tous les jours nous sommes livrés à la mort pour l’amour de vous, et à chaque moment nous sommes regardés et nous nous regardons comme des victimes qu'on immole (1). Vue admirable pour l'âme religieuse: Je suis une victime de mon Dieu. Vue capable de la soutenir dans toutes les observances, quelque pénibles qu'elles soient et quelques efforts qu'elles demandent. Dans cette considération, à quoi n'est-elle pas préparée? S'il faut prier, veiller, travailler, s'humilier, se mortifier, aux dépens de son repos, aux dépens de sa santé, aux dépens de toutes ses inclinations et à quelque prix que ce puisse être, rien ne l'étonné quand elle pense que c'est en tout cela qu'elle est victime. Qualité qui la louche d'autant plus qu'elle voit tant de mondains se faire les victimes de leur ambition, les victimes de leur intérêt, les victimes de leur plaisir et de leurs plus honteuses cupidités, les victimes du monde qui les tyrannise et qui les perd; au lieu qu'étant la victime de Dieu et d'un saint amour de Dieu, elle est la victime de son devoir, la victime de sa perfection, la victime de son salut, la victime de l'éternelle félicité qui lui est réservée, et qu'elle s'efforce de mériter.
Voilà pourquoi elle s'estime heureuse, et par où elle l’est en effet. Voilà par où nous pouvons l'être dans la religion. Notre sacrifice n'est point un simple sacrifice; mais c'est un holocauste où toute la victime doit être consommée. Vouloir en retenir quelque chose, ou le reprendre après l'avoir sacrifié, ce serait un larcin que Dieu, selon le terme de l'Ecriture, aurait en horreur, et qui nous exposerait à ses plus rigoureux châtiments. Si là-dessus nous nous sentons coupables par quelque endroit, rougissons de notre infidélité, réparons-la, et, par une protestation toute nouvelle, rendons à Dieu ce que nous lui avons enlevé. Point de
1 Rom., VIII, 36.
réserve avec vous, Seigneur; car vous êtes un maître trop grand pour vous contenter d'un partage indigne de vous. C'est même beaucoup que vous daigniez agréer le sacrifice que je vous ai fait, et que je vous fais encore. Hé! mon Dieu, ce que j'en voudrais retrancher,! qui le donnerais-je ? et ce que j'en ai retranché jusqu'à présent, à qui l'ai-je donné? Quoi que ce soit, il est toujours temps de le rapportera votre autel, et vous êtes toujours prêt à le recevoir. Ne le rejetez pas, Seigneur; et si je l'ai profané, si je l'ai employé, contre vos ordres, à me relâcher de la rigueur de ma règle, ne le méprisez pas, puisque je ne veux plus désormais l'employer, et tout ce que je suis, qu'à vous obéir et à vous plaire.
JUGEMENT DU RELIGIEUX, OU LE RELIGIEUX AU JUGEMENT DE DIEU.
C'est une promesse bien consolante pour le religieux, que celle de Jésus-Christ aux apôtres: Je vous dis en vérité qu'au temps de la résurrection, lorsque le Fila de l'homme sera assis sur le siège de sa majesté, vous qui m'avez suivi, vous serez vous- mêmes assis sur douze sièges, et que vous jugerez les douze tribus d'Israël. Et quiconque aura quitté pour moi sa maison, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, toi héritages, recevra le centuple et la vie éternelle (1) . Le religieux, comme les apôtres, a tout quitté. Il a même, dans un sens, beaucoup plus quitté que les apôtres, puisqu'ils ne quittèrent que leurs barques et leurs filets, n'étant que de pauvres pêcheurs. Enfin, c'est au nom de Jésus-Christ et pour Jésus-Christ qu'il a renoncé au monde et à tous les biens du monde. Il a donc part à la promesse du Fils de Dieu; et elle n'exprime rien de si grand qu'il ne puisse s'appliquer et où il n'ait droit de prétendre. Quelle espérance 1 quelle récompense! Mais voici d'ailleurs une autre parole bien terrible , sortie de la bouche du même Sauveur, et qui fournit aux religieux un fonds inépuisable de réflexions, et des réflexions les plus sérieuses : On exigera beaucoup de celui à qui l'on a beaucoup donné ; et plus on lui aura confié de talents, plus on lui en redemandera (2). C'est-à-dire que nous serons jugés selon notre état, et selon les grâces attachées à notre état : de sorte que plus l'état aura été saint et capable de nous sanctifier, plus nous aurons décompta à rendre et de châtiments à craindre. Car, suivant
1 Matth., XIX, 29. — 2 Luc, XIX, 23.
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ce qui est encore écrit dans l'Evangile : Le serviteur qui a connu la volonté de son maître, et qui, ayant eu plus de moyens pour l’accomplir, l'aura néanmoins négligée et n'aura mis ordre à rien, en sera plus criminel et plus rigoureusement puni (1).
Voyons donc un religieux au jugement de Dieu, je dis un religieux tiède, lâche, imparfait, peu soigneux de ses devoirs , et peu zélé pour son avancement et pour sa perfection. Voyons-le à ce jugement redoutable, où Dieu ne distinguera les conditions et les professions que pour en faire la matière et la règle de ses arrêts. C'est là que nous comparaîtrons tous, et que le religieux, comme le reste des hommes , viendra répondre de toute sa vie, et recevoir sa sentence. Ne nous flattons pas que ce soit toujours une sentence favorable. Jusque dans le sacré collège des apôtres , il y a eu un apostat et un réprouvé : nous étonnerons-nous, après cela, que dans les plus saints ordres il se trouve des sujets indignes de l'habit qu'ils portent, et réservés aux vengeances du Seigneur?
Quoi qu'il en soit, il sera jugé, ce religieux, quel qu'il puisse être ; et comment Dieu y procédera-t-il? quelle forme de jugement observera-t-il? que lui remettra-t-il devant les yeux pour le convaincre? quatre choses : le bienfait de sa vocation, les devoirs de sa vocation , les moyens qui lui auront été fournis pour remplir sa vocation ; enfin, l'abus criminel qu'il aura fait des grâces de sa vocation. Tout cela formera contre lui un témoignage qui l'accablera, et qui ne lui laissera nulle excuse pour se justifier.
I. Le bienfait de sa vocation.
Dieu ne s'était pas contenté de l'appeler au christianisme, de l'agréger par le baptême au corps de son Eglise, de lui révéler les vérités de son Evangile, et de le l'aire instruire de ses mystères, de ses commandements, des voies ordinaires du salut; grâces communes qui doivent suffire à tout chrétien pour l'attacher inviolablement à Dieu. Mais à l'égard de cette âme religieuse, Dieu avait eu des vues encore plus relevées et plus particulières. Il l'avait regardée comme sa vigne choisie, selon la figure dont il se servait lui-même en parlant de Jérusalem. Cette vigne qu'il voulait faire profiter au centuple, et dont il prétendait recueillir des fruits de sainteté les plus excellents, il l'avait plantée dans une terre de bénédiction. Il se proposait de la voir croître, monter, s'élever, et voilà pourquoi il l'avait
1 Luc., XIX, 22.
distinguée et spécialement élue. C'était de fa part une faveur, une élection toute gratuite ; et c'est aussi ce qu'il représentera au religieux, c'est de quoi il lui retracera l'idée la plus vive et le souvenir le plus touchant.
Il lui développera les secrets de sa providence et toute sa conduite : comment il l'avait prédestiné de toute éternité pour être associé à son peuple chéri et à ses plus fidèles amis; comment il l'avait prévenu dès ses plus jeunes années , pour lui inspirer le dégoût du monde et pour l'en séparer; comment, dans un âge faible, il lui avait donné assez de force et assez de courage pour rompre tous les liens de la chair et du sang, et pour vaincre tous les obstacles qui pouvaient le retenir ; comment il l'avait reçu dans sa maison, dans son sanctuaire, pour n'y être occupé que des choses divines et pour ne vaquer qu'à de pieux exercices ; comment il l'avait appelé aux plus hauts degrés de la sainteté, et lui en avait ouvert les voies ; comment il avait eu en vue de lui faire mener sur la terre, autant qu'il était possible, la vie des anges dans le ciel, de le tenir toujours auprès de lui comme ces esprits bienheureux, et de l'admettre en quelque manière dans sa confidence et dans sa plus intime familiarité. Car telle est, en effet, l'excellence de la vocation religieuse ; en voilà les prérogatives et les plus précieux avantages.
II. Les devoirs de sa vocation.
Les grâces de Dieu, surtout certaines grâces, portent avec elles leurs obligations ; et, selon le prix et la mesure de ces grâces, les obligations croissent et s'étendent à des pratiques plus parfaites. De là vient que la sainteté d'un religieux doit autant surpasser la sainteté d'un homme du siècle , que la vocation de l'un est au-dessus de la vocation de l'autre ; et c'est pour cela même aussi que l'état religieux consiste essentiellement dans ce sacrifice entier que nous faisons de nous-mêmes par les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance : de pauvreté, en dévouant à Dieu tous nos biens ; de chasteté, en dévouant à Dieu tous nos sens ; d'obéissance, en dévouant à Dieu tout notre cœur et toute notre volonté.
C'est encore pour cela que les saints instituteurs, éclairés et inspirés de Dieu, ont ajouté à ces trois engagements chacun une règle où, dans un cours d'observances ordonnées et solennellement approuvées, sont contenus et réduits en acte tous les conseils évangéliques, toutes les vertus : le plus pur amour de Dieu, la charité du prochain la plus désintéressée,
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une mortification continuelle, soit intérieure, soit extérieure; l'humilité, le mépris de sa personne, la patience, la soumission, le recueillement, la retraite, le silence, la modestie, le jeûne, les abstinences, l'assiduité à l'oraison, à l'office divin, aux lectures de piété, aux examens de la conscience, à la confession, à la communion, au travail et aux fonctions de son emploi; en un mot, tout ce qui peut servir à perfectionner l'âme religieuse et à la sanctifier. Devoirs que Dieu détaillera pour ainsi dire, de point en point, aux religieux, sans en omettre un seul article. Voilà votre règle, reconnaissez-la. Voila ce que vous deviez faire et ce que vous deviez être ; vous l'aviez promis, et je l'avais exigé de vous. Et qu'y avait-il en cela que de juste, que de convenable à votre profession? Il fallait l'honorer comme elle vous honorait ; il fallait en soutenir la sainteté. La route vous était tracée : il y fallait marcher.
III. Les moyens qui lui auront été fournis pour remplir sa vocation. Non-seulement Dieu ne nous demande rien d'impossible, mais tout ce qu'il nous demande, quelque difficulté qui s'y rencontre, eu égard à notre faiblesse, il prend soin de nous le faciliter par sa grâce, et de nous le rendre praticable. C'est ce qui paraît dans l'état religieux. Si le religieux doit tendre à toute la perfection de l'Evangile, combien de moyens la religion lui met-elle en main pour y parvenir? Qu'épargne-t-elle pour l'instruire, pour l'éclairer, pour l'animer, pour le fortifier, pour le préserver des occasions, pour le relever de ses chutes, pour le régler par de bons modèles, pour allumer sans cesse dans son âme une sainte ferveur, et pour l'avancer?
Temps d'épreuves où, tout récemment sorti du monde et novice dans les choses de Dieu, de sages maîtres n'ont d'autre occupation que de le dresser, de l'exercer, de lui former l'esprit et le cœur, de lui enseigner la science des saints, et de lui apprendre à la pratiquer. Temps de retraite, où, rentrant en lui-même et repassant par ordre les vérités les plus touchantes, il revient de ses dissipations, il se remet de ses langueurs, il pleure ses infidélités et ses négligences, il reprend sa première ardeur, et redouble le pas dans la carrière qui lui est marquée. Temps de renouvellement, où, pour se lier plus étroitement à Dieu que jamais, et pour serrer les sacrés nœuds qui l'attachent, il ratifie toutes les promesses qu'il a laites, il se reproche les plus légères atteintes qu'il peut y avoir données, il s'engage par de nouvelles protestations, et se rétablit ainsi auprès du Seigneur, dont il commençait à s'éloigner. Exercices journaliers : la méditation, la prière, la visite des autels, l'assistance au chœur, les louanges divines, l'approche des sacrements, les fréquentes revues, les œuvres dl pénitence, les entretiens spirituels, les conférences, les exhortations, l'usage des lions livres; vigilance des supérieurs, exemples des égaux, concours unanime des sujets dont une communauté est composée, qui vivent sous la même règle, et qui, par une édification mutuelle et une sainte émulation, se soutiennent les uns les autres. Ajoutez les grâces du ciel, grâces intérieures, grâces particulières, grâce! plus abondantes dans les maisons religieuses que partout ailleurs ; lumières, sentiments, inspirations.
Que faut-il de plus? et ce que Dieu disait à Israël, n'aura-t-il pas droit de le dire à un religieux : Qu'ai-je pu faire pour vous que je n'aie pas fait (1) ? Je vous ai sauvé de l'Egypte, je vous ai conduit dans une terre de bénédiction, je vous ai nourri de la manne céleste; ma miséricorde vous environnait de toutes parts, et je vous ai recueilli sous mes ailes, pour vous défendre de tous vos ennemis. Quelles barrières n'aviez-vous pas à leur opposer? de quelles armes n'étiez-vous pas muni pour les combattre? que vous demandais-je au-dessus de vos forces ; et, pour vous seconder, quelle protection, quels soins, quels appuis vous ont été refusés? Vous ne vous plaindrez pas de moi et de ma providence ; mais c'est à moi maintenant d'examiner quelles plaintes j'ai à former contre vous, et combien vous êtes redevable à ma justice.
IV. L'abus criminel qu'il aura fait des grâces de sa vocation. Voici le point capital et décisif, voici le terme fatal et le dénouement de cette dangereuse procédure. L'Evangile ne nous annonce rien sur cela que d'effrayant, que de sinistre. Le Fils de Dieu cherche du fruit dans un figuier, et n'y en trouvant point, il le maudit. Le cep de la vigne qui ne produit que des feuilles est coupé, desséché, et mis au feu. Le serviteur qui ne rend que le talent qu'on lui a confié, et qui ne l'a pas fait valoir, est réprouvé du maître. Ainsi que sera-ce au moment de la mort, à ce moment où le religieux cite au tribunal de Dieu paraîtra devant cette souveraine majesté et aux pieds de ce juge inexorable qui n'a acception de personne? que sera-ce, dis-je, quand Dieu, s'adressant à lui, lui dira comme ce seigneur à son intendant :
1 Isa , V, 4.
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Rendez-moi compte de votre recette (1) ? Car voilà ce que vous aviez reçu, et à quelles conditions vous l'aviez reçu. Tel était le bienfait de votre vocation, tels étaient les devoirs de votre vocation, tels ont été les moyens qu'on vous a fournis pour remplir votre vocation : à quoi tout cela s'est-il terminé, et de votre part quels en ont été les effets ?
Que sera-ce quand Dieu reprenant le fil et toute la suite de sa vie pendant les trente, les quarante années, et peut-être davantage, il lui fera voir une vie passée dans l'oisiveté, dans la paresse, dans une tiédeur mortelle et habituelle; une vie dissipée, immortifiée, quelquefois plus sensuelle par proportion et plus mondaine que la vie même du monde; une vie sans attention sur soi-même, sans zèle de sa perfection, sans goût pour toutes les pratiques de piété et sans dévotion ; des vœux très-imparfaitement gardés, et souvent tout à fait violés ; des règles, ou méprisées et hautement transgressées , ou observées par nécessité, par crainte, par bienséance, par respect humain ; M actions toutes naturelles, des intentions toutes serviles, des passions très-vives, des conversations très-libres, des paroles très-médisantes et très-malignes, des animosités nourries et invétérées dans le cœur, des impatiences au dehors et des saillies de colère qui n'ont que trop éclaté dans les rencontres, et que trop causé de trouble et de scandale ?
Car nous parlons d'un religieux de ce caractère : c'est-à-dire (et faut-il, hélas ! que nous soyons contraints de faire un tel aveu !), c'est-à-dire que nous parlons d'un grand nombre de religieux, sans y en comprendre d'autres dont il serait à souhaiter que les égarements, plus affreux encore et plus déplorables, fussent ensevelis dans un éternel oubli. Or, encore une fois, que sera-ce quand ce religieux se trouvera (barge de répondre à Dieu d'une telle vie, et lune conduite si peu religieuse? Est-ce là ce que Dieu attendait de lui, et ce qu'il devait en attendre? est-ce là ce que lui-même il avait eu d'abord en vue, lorsqu'il sortit de la maison paternelle, et qu'il se dégagea, avec une détermination si ferme et si constante, de tous les liens du monde, pour se consacrer uniquement au service de Dieu ? était-ce là que devait se réduire ce service de Dieu, et en cela qu'il devait consister? Hé ! s'il ne s'agissait d'autre chose, qu'était-il nécessaire de faire tant d’efforts, de rompre tant de nœuds, de s'enfermer dans le cloître, et de recevoir pendant une
1 Luc, XVI, 2.
année de probation tant de leçons ; de prendre des engagements si saints, si étroits, si irrévocables? Pourquoi tout cet appareil? il n'y avait qu'à rester dans le siècle, et qu'à y jouir de sa liberté.
Mais allons plus avant : et que sera-ce encore quand, pour achever de confondre le religieux, et pour lui ôter toute excuse, Dieu formera contre lui un jugement de comparaison ? je veux dire quand Dieu l'opposera lui-même à lui-même ; quand Dieu le comparera avec tant de justes qui vivaient dans le monde, et qui s'y sont sanctifiés; quand Dieu fera même servir à sa condamnation les pécheurs du monde, et toute leur conduite selon le monde? Témoignages qu'il ne pourra récuser, et dont il sera accablé. Reprenons.
1. Comparaison de lui-même avec lui-même. Et en effet, il n'y a point ou presque point de si mauvais religieux qui, vivant au milieu de ses frères, et les voyant assidus à leurs observances,n'ait eu quelquefois certains sentiments, et ne se soit trouvé en certaines dispositions où Dieu le touchait, où il comprenait le bonheur de son état, où il en considérait la sainteté, où il s'affectionnait à ses devoirs, où il était résolu de s'y rendre plus fidèle, et où il les remplissait véritablement. C'était pour les supérieurs une consolation, pour la communauté un sujet d'édification, et pour lui-même un repos de conscience dont il goûtait toute la douceur et toute l'onction. C’est donc là, c'est à ces heureux jours que Dieu, pour ainsi dire, le renverra. Que pensiez-vous alors? à quoi éliez-vous disposé? que faisiez-vous ? qu'y avait-il, dans la règle que je vous avais imposée et que vous aviez embrassée, qui vous étonnât, qui vous rebutât, qui vous arrêtât? Vous couriez dans mes voies, et vous vouliez y persévérer et y mourir: pourquoi vous en êtes-vous retiré, et d'où est venu ce changement? Ce qui était un devoir pour vous a-t-il cessé de l'être? Ne vous étiez-vous donné à moi que pour un temps, et n'étiez-vous pas toujours engagé par la même profession et les mêmes vœux 1 Ces grands motifs qui vous attachaient à vos obligations ont-ils perdu toute leur force; et le joug que vous portiez si délibérément et avec tant de courage est-il devenu plus pesant et moins soutenable? Soyez vous-même votre juge, car c'est à vous-même que j'en appelle : ce que vous avez voulu en telle conjoncture et ce que vous avez pratiqué, vous avez toujours dû le pratiquer et toujours dû le vouloir.
2. Comparaison avec les justes du siècle. Le
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monde est bien corrompu ; mais c'est cela même qui relève la gloire et le mérite de tant de saintes âmes qu'on voit dans le monde, tout corrompu qu'il est, et malgré tous ses dangers, s'adonner constamment à toutes les œuvres de la piété chrétienne, et vivre selon toute la perfection de l'Evangile. Quelle innocence, quelle pureté de mœurs ! quelle dévotion vive et ardente dans l'oraison, dans la communion, dans toutes les pratiques de religion ! quelle fidélité aux moindres exercices que leur a prescrits un ministre de Jésus-Christ, en qui elles ont mis leur confiance ! quelle docilité aux leçons de ce directeur, et quelle obéissance à ses ordres comme aux ordres de Dieu même l quel esprit de pénitence, que d'austérités secrètes ! que de rigueurs qu'on est plutôt obligé de modérer que d'exciter ! combien d'autres opérations de la grâce qui ne paraissent point, parce que ce sont des âmes sans ostentation, et plus soigneuses de se cacher que de se produire aux yeux du public ! il n'y a que les prêtres du Seigneur, dans le sein desquels elles déposent leur conscience, qui soient bien instruits de ses mystères : et je ne dissimulerai point que moi-même j'en ai cent fois rougi devant Dieu, voyant dans le plus grand monde des saints et des saintes, et y découvrant d'éminentes vertus qui me reprochaient mes imperfections et mes faiblesses.
Mais ce reproche, combien sera-t-il encore plus pressant au jugement de Dieu, et quels prétextes le religieux pourra-t-il alléguer là-dessus pour sa défense ? Le Fils de Dieu, parlant des Juifs, disait : Les Ninivites s'élèveront au jugement contre cette nation, et la condamneront. Car dès qu'ils entendirent la prédiction de Jonas, ils firent pénitence ; et voici plus que Jonas (1). Le même Sauveur ajoutait : Plusieurs viendront de l'orient et de l'occident, et auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux ; mais les enfants du royaume seront rejetés (2). Tristes figures dont le sens ne peut que trop s'appliquer à notre sujet, et qui n'en sont qu'une trop sensible démonstration. Car voilà ce qui doit s'accomplir à l'égard du religieux, et voilà comment Dieu, pour ainsi parler, lui confrontera des troupes de séculiers dont la vie et les exemples feront sa honte et sa condamnation. Dans la terre des pécheurs, ils se sont sanctifiés; et vous, dans la terre des saints, quel degré de sainteté avez-vous acquis ? Ils étaient au milieu des périls , et ils se sont sauvés ;
1 Matth., XII, 41. — 2 Ibid., VIII, 11.
vous dans un lieu d'asile et gardé de toutes parts, en combien de manières avez-vous exposé et hasardé votre salut? Tout conspirait à les détacher de moi, et jamais ils ne se sont départis de ma loi et de la perfection de ma loi ; vous, tout vous portait vers moi, et combien de fois m'avez-vous oublié, combien de temps ? Cette perfection où ils sont parvenus n'était pour eux qu'un conseil, et ils n'en ont pas néanmoins négligé ni volontairement omis un seul point : pour vous , c'était un devoir indispensable, c'était un précepte de la désirer, de la rechercher, d'y tendre sans cesse et de vous y avancer : mais quel effort avez-vous fait pour cela, mais y avez-vous pensé, mais vous en êtes-vous occupé, mais en mille rencontres et sur mille sujets avez-vous même observé l'essentiel de l'Evangile et satisfait au commandement?
3. Comparaison avec les pécheurs du siècle. Ce sont ces mondains qui, possédés du monde dont ils se sont rendus esclaves, donnent aux affaires du monde et à son service toute leur attention et tous leurs soins. Que ne font ils point pour lui plaire, et que ne leur en coûte-t-il point pour acquérir ses biens, pour obtenir ses récompenses , pour parvenir à ses honneurs, pour s'insinuer dans sa faveur, et pour s'y maintenir ? On peut dire qu'il y a peu d'ordres religieux, et qu'il n'y en a peut-être point, quelque austères qu'ils soient, qui exige autant de vigilance et de réflexions, autant de veilles et de fatigues, autant d’exercices pénibles et laborieux, autant de sujétion et de dépendance, autant de sacrifices de ses aises, de son repos, de sa santé, de sa propre volonté, qu'il en faut dans la cour d'un prince, dans la profession des armes, dans un ministère, dans une charge, dans un négoce, partout où l'on cherche a établir sa fortune et à réussir. Or toutes ces peines, tous ces mouvements , tous ces assujettissements, sont-ce des obstacles capables d'arrêter un mondain dans la poursuite de ses prétentions et de ses projets ? Autre conviction contre le religieux, et autre sujet de confusion eu la présence de Dieu. Eh quoi ! lui dira Dieu, n'étais-je pas un maître assez grand, et le monde devait-il être mieux servi que moi? Etait-il plus puissant, plus riche que moi ? était-il plus libéral dans ses promesses, plus magnifique dans ses dons? avait-il, sur tant de mondains qui l'adoraient ou qui l'idolâtraient, des droits plus sacrés, plus inviolables que je n'en avais sur vous? Lui appartenaient-ils autant que vous m'apparteniez? car vous étiez mon héritage,
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vous étiez de ma maison , de mon peuple particulier. Le joug qu'il leur imposait était-il moins pesant que le mien? et en le portant, ce joug du monde, n'avaient-ils nul chagrin, nulle contradiction , nul ennui, nul dégoût à dévorer? Toutefois, comment le portaient-ils? Ils servaient le monde comme leur divinité: m'avez-vous servi comme votre Dieu ?
De là quelle décision, quel arrêt ! C'est ce que toute personne religieuse doit mûrement considérer : car qui sait s'il est digne de haine ou d'amour? Mais du reste, il est certain qu'il y en a dans chaque communauté à qui cette matière convient davantage, et que par un aveuglement bien déplorable, peut-être même par une espèce d'endurcissement, ce sont justement ceux-là qui en paraissent moins touchés que les autres, et moins en peine. De quelque espérance qu'ils osent se flatter , parce qu'après tout on ne leur voit point faire de chutes grossières, et qu'ils suivent, disent-ils, le train ordinaire de la maison, nous lisons néanmoins dans l'Evangile une parabole qui les regarde , et qui devrait rabattre leur confiance. C'est celle des dix vierges. Il est constant que toutes étaient vierges, et il n'est point écrit que dans leur vie il y eût rien de scandaleux. Cependant de ces dix vierges, lorsqu'il fut question d'entrer dans la salle du festin, il y en eut cinq que l'époux rejeta, el à qui il répondit : Je ne vous connais point (1). Affreuse réponse pour une âme religieuse que la mort aura conduite au tribunal de Dieu ! Dans un désir ardent d'être admise à la béatitude céleste, elle s'écriera : Seigneur, Seigneur, ouvrez-moi! mais quel coup de tonnerre, quel anathème, si Dieu vient à lui dire : Je ne vous connais point ! Hé ! Seigneur, je suis de ces vierges que vous avez appelées. Il est vrai : mais vous êtes de celles qui se sont endormies. Ce n'était d'abord qu'un léger assoupissement; mais bientôt vous êtes tombée dans un sommeil oisif et plein de paresse. Bienheureux le serviteur que le maître, en arrivant, trouvera sur ses gardes et dans le devoir : il lui donnera l’administration de tous ses biens (2). Mais vous, qui n'avez rien fait de ce que j'attendais de vous, que pouvez-vous attendre de moi ? Je ne vous connais point.
Ce ne sont point là de vaines terreurs; et plaise au ciel qu'elles fassent sur nous une impression salutaire ! Saint Paul craignait d'être réprouvé ; et ce que ce maître des gentils, ce vaisseau d'élection craignait pour lui-
1 Matth., XXV, 12. —2 Ibid., XXIV, 46, 47.
même, tout apôtre qu'il était, nous pouvons bien le craindre pour nous, tout religieux que nous sommes. D'avoir demeuré à Jérusalem et dans les saints lieux, écrivait saint Jérôme, ce n'est pas un mérite ni un sujet de louange ; mais le mérite, et ce qui est digne de louange, c'est d'avoir mené dans ces lieux saints une vie sainte. Disons de même de la profession religieuse ; et si nous voulons que le jugement de Dieu nous soit favorable , prévenons-le. Entrons nous-mêmes en jugement avec nous-mêmes ; mais entrons-y sérieusement, sans ménagement , sans retardement. Rappelons dans l'amertume de notre âme toutes nos années, supputons toutes nos pertes, tâchons de les réparer, rachetons le temps, et, sans faire aucun fond sur le passé, concluons comme David : C’est maintenant, Seigneur, que je vais commencer (1).
SAINTES RÉSOLUTIONS D'UNE AME RELIGIEUSE QUI RECONNAIT L’IMPERFECTION DE SON ÉTAT, ET SE CONFOND DE SES INFIDÉLITÉS.
Je vois, Seigneur, ce que je suis et ce que je devrais ne pas être, comme aussi je ne vois que trop ce que je devrais être, et ce que je ne suis pas. Que d'infidélités dans tout le cours de ma vie ! que de tiédeur et de lâchetés ! voilà, mon Dieu, ce que je ne devrais pas être ; mais ce que je suis néanmoins, et de quoi je me confonds à vos pieds. Au contraire, quelles vues de sanctification, quels desseins votre providence a-t-elle formés sur moi? à quelle perfection m'appelez-vous, et qu'exige de moi l'état religieux, ce saint état où votre grâce m'a conduit? voilà ce que je devrais être, mais ce que je ne suis pas ; et de ne l'être pas, c'est mon humiliation et ma condamnation. Car je ne puis me dissimuler à moi-même combien je me trouve encore loin du terme où vous vouliez m'élever, et combien peu j'ai avancé jusques à présent dans les voies que vous m'avez tracées. Il n'a tenu qu'à moi d'y marcher; et si je les avais constamment et fidèlement suivies, je serais un saint : hélas ! mon Dieu, que suis-je, qu'un prévaricateur et un pécheur?
Je le reconnais : mais, après tout, Seigneur, je puis par votre miséricorde, non à ma gloire, mais à la vôtre, me rendre à moi-même, en me reprochant mes faiblesses, ce témoignage bien consolant, que, toutes faiblesses qu'elles sont, ce ne sont point de ces désordres si
1 Psal., LXXVI, 11.
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ordinaires dans le monde, je dis dans le monde corrompu. Je vous sers très-imparfaitement, il est vrai ; mais enfin je n'ai point, comme une multitude innombrable de mondains , quitté votre service ; je n'y ai point renoncé. Je crains de vous perdre en perdant votre amour, je redoute vos jugements, j'ai horreur du vice, je tache à me tenir exempt de certaines passions, et je ne m'y laisse point entraîner; je ne donne point entrée dans mon cœur à des objets capables de l'attacher criminellement , et de l'affecter d'une contagion mortelle ; je ne me livre point à ces injustices, à ces violences, à ces excès où portent une convoitise insatiable , un intérêt sordide , une ambition désordonnée, une molle sensualité, un libertinage de mœurs et de croyance. Ah ! Seigneur, qu'éternellement vous soyez béni de tout cela, puisque tout cela vient de vous, et que ce sont les prérogatives inestimables de ma vocation à la vie religieuse ! Sans cette prédilection que vous avez eue pour moi et ce choix que vous avez fait de moi, comment n'aurais-je point été emporté par le torrent du monde? comment aurais-je échappé à l'incendie le plus général et n'aurais-je point été malheureusement consumé par le feu avec des millions d'autres?
Car il faudrait, mon Dieu, que je fusse l'homme le plus présomptueux et le plus ingrat, si, me connaissant tel que je me connais, j'osais m'attribuer à moi-même un avantage dont je ne suis redevable qu'à votre bonté infinie. Je n'ignore pas la conduite du monde, et je suis assez instruit des iniquités qui s'y commettent. De quoi n'ai-je point entendu parler, et de quoi n'ai-je pas souvent été témoin ? Le crime y règne dans toutes les manières, et il y règne ouvertement. Non-seulement il ne cherche point à se cacher, mais il lève la tête, mais il se montre au grand jour, mais il devient un sujet de gloire et une espèce de triomphe. Tout mon zèle s'allume là-dessus ; et, sans être assez téméraire pour me comparer à votre Prophète, je crois pouvoir dire que je me sens touché de la même douleur que lui, et pouvoir m'écrier comme lui : Seigneur, j'ai vu les pécheurs de la terre ; je les ai vus transgresser hautement votre loi, la mépriser, la profaner, et j'en ai été ému jusque dans le fond de l'âme ; j'en ai séché de regret et de tristesse (1). Je le dis en effet : mais, dans le plus vif sentiment de mon indignation, je fais un retour sur moi-même, je m'examine
1 Psal., CXVIII, 136.
moi-même, je considère les dispositions de mon cœur, et de là j'apprends quelle doit être pour vous ma reconnaissance, et à quoi elle m'engage. Car tout ce que j'aperçois dans ces mondains dont je déplore l'aveuglement et les prodigieux égarements, c'est, mon Dieu, ce que je pouvais devenir, et, selon les apparences, ce que j'aurais été comme eux, si j'avais eu à vivre parmi eux et avec eux ; c'est où la passion, où l'occasion, où la coutume, où l'exemple, où mille engagements m'auraient précipité.
Quand donc, Seigneur, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le commun des hommes, ce n'est point par le même esprit que le pharisien, qui vous remerciait de n'être pas comme le reste des hommes, et qui par là prétendait se mettre au-dessus de tous les hommes. Loin de moi cette confiance orgueilleuse qui se prévaudrait de vos dons, et qui, par une présomption insoutenable, sans se contenter du fruit que j'en retire, vous en ravirait encore l'honneur ! C'est dans une vue toute contraire que je reconnais, et qu'à ma confusion je fais devant vous cet aveu, que si vous m'aviez confondu avec le commun des hommes, et qu'il ne vous eût pas plu de me recueillir par une faveur singulière dans votre sainte maison, je me serais peut-être abandonné à de plus grands désordres, et rendu plus criminel qu'ils ne le sont; ou que, s'il vous eût agréé de traiter comme moi le commun des hommes, et de les rassembler auprès de vous et dans votre sanctuaire, ils y auraient beaucoup mieux rempli que moi la place que j'occupe, et y auraient acquis bien d'autres mérites que moi.
Cependant, mon Dieu, en vous bénissant de tout le mal que je n'ai pas fait jusques à présent, et que je pouvais faire, quand pourrai-je également vous bénir du bien que je pratique? Je ne demande pas quand je pourrai vous bénir du bien que vous m'avez mis en état de pratiquer : dès maintenant, Seigneur, je vous en bénis, puisque j'ai pour cela les moyens les plus abondants et les plus puissants. Mais de pouvoir pratiquer le bien et de le pratiquer, ce n'est pas une même chose, et l'une n'est pas une conséquence de l'autre. Je ne l'éprouve que trop, et je n'ai que trop lieu de craindre le sort de ce serviteur inutile qui fut rejeté et condamné, non point pour avoir perdu son talent, mais pour n'en avoir pas usé selon les intentions de son maître. Hé ! mon Dieu, quand viendra ce temps que j'attends, auquel j'aspire
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depuis de longues années, que j'ai cent fois désiré, et qui par ma faute n'est point encore arrivé? quand, dis-je, viendra-t-il, cet heureux temps, où je sortirai de mon assoupissement et de ma langueur, où je reprendrai un feu tout nouveau, où j'accomplirai fidèlement tous mes devoirs, où je suivrai de point en point toute ma règle, où je penserai, je parlerai, j'agirai, je vivrai en religieux ?
J'ai de bons moments où je veux tout cela, où je me propose tout cela, où je forme sur tout cela des desseins : mais que le passage est difficile de la résolution à l'exécution,et qu'il est ordinaire d'y échouer ! Si je prends d'abord quelques mesures, si je fais quelques efforts, ce sont des efforts semblables à ceux de saint Augustin, lequel se comparait à un homme endormi qui se réveille et qui voudrait se lever, mais que l'appesantissement où il est replonge aussitôt dans son premier sommeil. C'est ainsi que le poids de ma fragilité me rentraîne, et, malgré tous mes projets, me fait retomber dans mes premiers relâchements. Grand Dieu ! créateur des âmes et leur sanctificateur, donnez à l'ouvrage que vous avez commencé dans moi sa dernière perfection. D'être dans la terre des saints, selon l'expression d'un de vos prophètes, et de n'y point commettre l'iniquité, c'est un avantage des plus précieux; mais ce ne sera, Seigneur, un avantage complet que lorsque dans cette terre des saints je travaillerai efficacement moi-même à me sanctifier.
Je dis, mon Dieu, à me sanctifier selon toute lu sainteté de mon état ; car ce qui peut me suffire comme chrétien serait trop peu pour moi comme religieux. Au simple chrétien vous n'avez, ce semble, donné qu'un talent ou deux : mais c'est au religieux que vous en donnez jusques à cinq. Mieux il est partagé, plus il est obligé de rapporter ; et si celui des serviteurs qui avait reçu deux talents dut les rendre et deux autres au delà, c'est avec la même proportion qu'en ayant reçu cinq, je dois les faire valoir, et les consacrer à votre gloire et à mon avancement dans vos voies.
Quels progrès j'aurais faits, Seigneur, si j'avais ainsi employé toutes mes années, depuis Hue vous m'avez appelé à votre service et que je m'y suis engagé ! où en serais-je ? où en sont tant d'autres que je vois comblés de vertus et de grâces ? Chaque jour ils croissent, ils montent, ils s'élèvent, tandis que je demeure en arrière, et que, chargé comme eux de votre joug, au lieu de le porter avec la même allégresse, je ne fais que le traîner. Etait-ce donc là, mon Dieu, ce que vous vous proposiez quand vous m'avez séparé du monde, et que, par une distinction aussi glorieuse pour moi qu'elle m'est favorable et avantageuse, vous m'avez admis au nombre de tant d'âmes choisies? Est-ce là cette perfection propre de l'état religieux, et cette sainteté particulière qui le relève au-dessus de l'état séculier? Ne vous ai-je promis rien autre chose, en me dévouant à vous? N'aspirais-je à rien autre chose dans ce temps d'épreuve par où j'ai passé, et qui a précédé la profession de mes vœux ? Sont-ce là les leçons qu'on me faisait, et n'est-ce qu'à cela qu'on me formait? Tout me condamne, Seigneur, tout rend témoignage contre moi; et je n'imagine point d'excuse que mon cœur malgré moi ne démente.
Au reste, ma vie s'en va, mes jours s'écoulent, et peut-être mon heure est - elle plus proche que je ne le pense. Quoi qu'il en soit, elle vient, cette dernière heure ; et que sera-ce si je la laisse venir et qu'elle arrive sans que je l'aie prévenue, ni que j'aie presque rien fait de tout ce que je devais? Car à parler de bonne foi, et pour le dire à ma confusion, le peu que je fais n'est rien, ou, si c'est quelque chose, ce n'est pointa beaucoup près ce que demande ma vocation, ni ce que vous attendez de moi. Mais n'est-il pas temps enfin, Seigneur, de commencer? n'est-il pas temps d'être religieux en pratique et en effet, après ne l'avoir été depuis tant d'années que d'habit et que de nom?
C'est bien tard que je prends une résolution si salutaire et si nécessaire; c'est bien tard que je commence, ou que je veux commencer : mais, Seigneur, entre les ouvriers du père de famille, ceux qui ne vinrent travailler à sa vigne que vers la moitié du jour eurent la même récompense que les autres, parce qu'ils regagnèrent par l'activité de leur travail ce qu'ils avaient perdu par leur retardement et leur lenteur. Or voilà ce que j'ai à faire présentement; et de cette sorte mes pertes passées, au lieu de me décourager, m'exciteront, m'animeront, se tourneront à bien. Moins j'ai avancé, plus je redoublerai ma course ; moins j'ai été religieux, plus je m'efforcerai de le devenir. Car je le puis encore; et malheur à moi si je ne le voulais pas, si désormais je n'y donnais pas tous mes soins, si je ne suivais pas la sainte ardeur que votre grâce m'inspire et que je sens se rallumer dans mon âme ! Faites, mon Dieu, que ce ne soit point une ferveur passagère. Toute vive qu'elle est ou qu'elle
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paraît, je ne saurais me répondre de ma persévérance qu'autant qu'il vous plaira de me seconder, et que je serai soutenu de votre secours tout-puissant.
GOUVERNEMENT RELIGIEUX, ET QU’ELLES VERTUS Y SONT PLUS NÉCESSAIRES.
Quand on traite de l'obéissance religieuse, on ne s'attache communément qu'à instruire ceux qui doivent obéir, et l'on ne parle presque jamais à ceux qui doivent commander. Cependant les supérieurs ne sont point impeccables, non plus que les inférieurs. Les fautes des uns ne sont pas moins importantes, et ne causent pas moins de dommage dans une communauté, que celles des autres; et l'on peut dire, au sujet de l'obéissance, qu'il est aussi difficile et même plus difficile de bien savoir la faire pratiquer que de bien savoir la pratiquer.
L'autorité supérieure dans une maison religieuse est une prérogative, c'est une distinction; mais une distinction à titre onéreux, et une charge plus qu'un honneur. Les fondateurs inspirés de Dieu dans l'institution de leurs ordres y ont établi une forme de gouvernement nécessaire pour lier ensemble le chef et les membres, et pour maintenir tout le corps dans un bon état, en le maintenant dans la règle. Cette forme de gouvernement n'est pas la même partout; et comme il y a une diversité de grâces et de voies par où la divine Providence conduit ses élus, il y a pareillement une diversité d'observances et d'instituts qui fait un des plus beaux ornements de l'Eglise. Mais tous, quelque différents qu'ils soient d'ailleurs, conviennent en ce point, qu'il y ait à la tète de chaque société régulière une puissance qui préside , qui ordonne, qui tienne la place de Dieu, de qui l'on reçoive l'impression, et qui dirige toutes les démarches et tous les mouvements. Or que ce premier mobile vienne à manquer, qu'il se dérange, qu'il s'arrête ; et, afin de ne considérer la chose que par rapport à vous, qui m'engagez à vous écrire mes pensées, et à vous donner cette courte instruction touchant la place que vous occupez présentement, qu'une supérieure n'ait pas les talents requis pour gouverner, ou que les ayant, elle ne les mette pas en œuvre, on voit assez quels désordres il doit de là s'ensuivre. Car voilà comment des communautés entières sont tombées dans une triste décadence, et dans un relâchement qui les a perdues.
Il est donc pour vous d'une conséquence infinie qu'étant obligée de tenir les autres dans le devoir, vous fassiez vous-même une étude très-sérieuse de vos devoirs; que vous vous les imprimiez vivement et dans l'esprit et dans le cœur: dans l'esprit, pour les connaître; dans le cœur, pour vous y affectionner; que vous en confériez souvent avec Dieu, et qu'aussi souvent vous en confériez avec vous-même, et vous vous en demandiez compte devant Dieu; que vous appreniez ainsi à bien mesurer tous vos pas dans la route où vous commencez à marcher. Elle est périlleuse; les écueils y sont communs, et des écueils qu'on ne peut éviter sans une grande attention. De toutes celles qui vous ont précédée, combien peut-être y out échoué? Quoi qu'il en soit, si le pilote s'endort au milieu des rochers où il se trouve engagé, il est fort à craindre que par sa négligence le vaisseau ne périsse ; et si vous n'avez toujours les yeux ouverts pour prendre garde à vous et pour vous observer, non-seulement vous vous égarerez, mais au jugement de Dieu vous deviendrez responsable de vos égarements.
Ce qui doit être d'abord le sujet de votre consolation et de votre confiance, c'est que vous ne vous êtes point ingérée dans le gouvernement, que vous ne l'avez point recherché, et, pour m'exprimer avec saint Paul, que vous ne vous êtes point attribué l’honneur (1). D'où vous avez droit de conclure que vous y êtes appelée de Dieu, et que Dieu étant fidèle à ceux qui suivent sa vocation, il ne vous abandonnera point ; mais que sa grâce vous éclairera, qu'elle vous soutiendra, qu'elle consommera la bonne œuvre qu'il a commencée dans votre personne, par le choix qu'il a fait de vous. Sans cette vocation d'en haut, vous ne pourriez vous répondre si assurément de l'assistance du ciel: que dis-je ! vous devriez vous attendre delà part du ciel à un funeste abandonnement. Car ce ne serait plus Dieu alors qui vous aurait tracé le chemin où vous entrez , et il dirait de vous ce qu'il disait des faux prophètes : Je ne les envoyais point, et ils couraient ; voilà pourquoi ils seront rejetés et livrés à eux-mêmes (1).
D'autres que vous l'ont éprouvé, ou s'exposent à l'éprouver. Et ne le savez-vous pas ? ne le voyez-vous pas ? L'envie de dominer (disons mieux, et ne craignons point d'user du ternie propre), une pitoyable ambition n'est pas tout à fait bannie des maisons religieuses; mais elle s'entretient et se nourrit jusque dans l'obscurité de la retraite, et comme dans le sein de l'humilité. On veut être quelque chose,
1 Hebr., V, 4. — 2 Jerem., XXIII, 32.
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quoiqu'en se séparant du monde on ait déclaré qu'on ne prétendait plus à rien. Ce divorce avec le monde a plus été de corps que d'esprit; et parce que, selon le sentiment naturel, qui est partout le même , on aime à se voir considéré, ménagé , craint, respecté, delà vient que sans résistance et sans combat on succombe à la tentation, et qu'on se laisse aisément surprendre au vain éclat de la supériorité. Mais le moyen d'y parvenir, et comment y procéder? Il est rare qu'on s'y porte ouvertement, et qu'on témoigne sur cela son désir. Au contraire, on a bien soin de le cacher, et l'on affecte en toutes ses paroles et toutes ses manières de marquer là-dessus une indifférence parfaite, et même une espèce d'éloignement. Rien de plus modeste que les expressions dont on se sert en parlant de soi-même, et reconnaissant son peu de suffisance et son indignité : mais ce sont des discours ; et avec ces beaux discours, le désir qu'on a dans le cœur, caché qu'il est, n'en est pas moins vif. On le dissimule; mais il agit et il fait agir. On prépare de loin les esprits, le parti se forme , l'un attire l'autre. Cependant une élection approche, et c'est alors qu'il faut redoubler ses attentions, et se montrer plus affable et plus officieuse que jamais envers tout le monde, surtout envers les amies. Enfin, le jour arrive où la communauté s'assemble, et où il est question de décider. Les voix se recueillent, la pluralité l'emporte, la supérieure est élue, bien contente de sa destinée, et peut-être encore voulant se persuader que c'est Dieu qui l'a choisie, et qu'elle n'y a contribué eu aucun sorte.
Tout ceci, au reste, ne doit point étonner depuis qu'on a vu les apôtres mêmes, élevés à l'école de Jésus-Christ, disputer entre eux de la préséance, et ambitionner les premiers rangs de son prétendu royaume temporel. Mais de quoi l'on ne doit pas non plus être surpris, c'est que Dieu se retire, et qu'il ne bénisse point un gouvernement qui n'est pas dans l'ordre de sa providence ; c'est qu'il permette que cette supérieure s'égare, qu'elle s'aveugle en mille rencontres, et qu'elle fasse mille fautes, qui détruisent toute l'estime qu'on en avait conçue, et qui la décréditent dans une maison dont elle croyait devoir être l'oracle et la directrice ; c'est que, dans une place où elle espérait trouver de la douceur et de la satisfaction , il lui laisse sentir toute l'amertume et tout le déboire de mille événements fâcheux, de mille contradictions, de mille inquiétudes, dont elle est sans cesse agitée, troublée, désolée , et qui lui donnent bien lieu de regretter l'état de dépendance d'où elle a voulu sortir, et où elle vivait mille fois plus tranquille et plus heureuse ; c'est que , pour la punir et pour punir le grand nombre de celles qui l'ont appuyée de leurs suffrages, plus par inclination que par raison , il prive la communauté d'une protection spéciale dont il la favorisait, et que de cette sorte tout l'esprit de Dieu s'éteigne et toute la discipline religieuse se dérègle. Châtiment aussi juste qu'il est terrible, et que les suites en sont malheureuses.
Mais revenons ; et puisque de bonne foi vous pensez n'avoir rien à vous reprocher sur cet article, ne nous y arrêtons pas davantage. Il s'agit maintenant de répondre à la vocation de Dieu, et d'en remplir tous les devoirs. Le premier pas est fait, et bien fait : je le veux ; et je n'en puis douter, connaissant votre droiture et votre esprit religieux. Vous voilà dans la carrière ; mais le point est de la fournir heureusement et dignement, soit pour la gloire de Dieu , soit pour le bien de votre maison , soit pour la sanctification de votre âme. Vous voulez donc savoir comment vous devez vous comporter dans une fonction d'autant plus critique pour vous qu'elle vous est toute nouvelle, et que vous n'en avez eu jusques à présent nul usage. Vous me demandez quelles sont les conditions les plus essentielles d'une bonne supérieure, et par où elle peut se mettre en état de réussir. Je comprends tout en cinq paroles, dont chacune mérite une réflexion particulière ; exemple, vigilance, charité, fermeté, prudence. Avec cela, j'ose vous annoncer un succès tel que vous le pouvez désirer : car à l'égard de la profession religieuse, c'est dans l'assemblage de ces qualités que consiste toute la science du gouvernement.
I. Exemple. Jésus-Christ lui-même a commencé par là : avant que d'enseigner, il a pratiqué. Vous êtes supérieure, il est vrai ; mais, en devenant supérieure, vous n'avez pas cessé d'être religieuse : c'est-à-dire que vous êtes toujours dans la même obligation de travailler à votre perfection particulière et à votre avancement spirituel, selon l'esprit de votre règle, et par les moyens qu'elle vous prescrit. Vous n'êtes donc pas plus exempte des observances ordinaires que le reste de la communauté : vous pouvez vous en dispenser plus impunément ; mais vous ne le pouvez pas avec plus de droit ni plus légitimement. Vous le pouvez plus impunément, puisque, dans la maison dont la conduite vous est confiée, il n'y a personne
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qui puisse vous demander compte de vos actions, ni entreprendre de vous corriger ; mais vous ne le pouvez pas plus légitimement ni avec plus de droit, puisque vous êtes liée par les mêmes engagements que les autres, et qu'en vous chargeant de la supériorité, on n'a pas prétendu vous décharger de la régularité. Vous avez des pouvoirs que n'ont pas les autres, je le sais, et on ne vous les conteste point : mais comme vous ne devez user de ces pouvoirs en faveur des autres qu'avec poids et mesure, qu'avec raison et pour de justes sujets, vous n'en devez pas plus aisément ni plus librement user par rapport à vous-même.
Et ce serait sans doute une chose assez étrange, qu'une supérieure, préposée pour maintenir la règle dans toute sa vigueur, fût la première à la transgresser. Est-ce là l'exemple qu'elle doit donner, et qu'on attend d'elle? Saint Paul disait aux fidèles : Soyez mes imitateurs, comme je le suis de Jésus-Christ (1) ; et c'est ainsi, par proportion, que la supérieure, dans une communauté religieuse, doit être en état de dire à toutes les personnes qui lui sont soumises : Agissez comme vous me voyez agir. Car sans cet exemple, de quel poids seront toutes ses paroles et toutes ses exhortations? Osera-t-elle même parler ? osera-t-elle exhorter à la pratique de la pauvreté, lorsqu'on verra qu'elle ne veut manquer de rien ? osera-t-elle recommander la mortification des sens, lorsqu'on verra qu'elle s'accorde tous les soulagements et se ménage toutes les douceurs qu'elle est en pouvoir de se procurer? osera-t-elle exiger l'exactitude, l'assiduité, la fidélité à tous les exercices, soit publics, soit intérieurs, lorsqu'on verra qu'elle abuse de son autorité pour vivre à sa mode et selon qu'il lui plaît, ayant toujours des prétextes et se prévalant de tout pour excuser sa dissipation et son dérangement perpétuel? Pour peu qu'elle raisonne et qu'elle rentre en elle-même, ne sera-t-elle pas forcée de se taire? ou si malgré tout cela elle venait à s'expliquer, et à se plaindre des relâchements qu'elle aperçoit et des fautes qui se commettent, ne serait-on pas tenté de lui alléguer ce proverbe cité par Jésus-Christ dans l'Evangile de saint Luc : Médecin, guérissez-vous vous-même (2) ?
II. Vigilance. Tout supérieur est responsable de ceux que Dieu a mis sous son obéissance. Par conséquent il doit veiller sur eux : un père sur sa famille, un pasteur sur son troupeau, et vous sur votre maison. Devoir que
1 1 Cor., XI, 1. — 2 Luc, IV, 23.
vous ne pouvez négliger sans une offense très-griève : car c'est de là que dépend, ou le soutien, ou la ruine d'une communauté. Un tel intérêt n'est-il pas assez grand pour engager la conscience, et ne devez-vous pas trembler en y pensant? Ce n'est pas mon dessein de vous troubler par de vaines frayeurs ; mais en vérité, bien des supérieures vivent là-dessus dans une sécurité pire que tous les scrupules et toutes les frayeurs que je vous donnerais. Elles sont dans leur place comme ces idoles que nous dépeint le Prophète, au psaume cent treizième. On leur présente de l'encens; mais du reste : elles ont des yeux et ne voient point; elles ont des oreilles et n'entendent point ; elles ont des mains et n'agissent point ; elles oui du pieds, et ne marchent point. C'est-à-dire qu'ennemies de tout soin et de toute peine, elles n'entrent presque en rien, elles ne s'informent de rien, elles ne prennent garde à rien. Leur unique vue est de couler en repos le temps de leur supériorité : pourvu qu'on ne les importune point et qu'on les laisse en repos, elles sont contentes. Mais cependant tout le temporel d'une maison est administré et se dissipe; mais cependant mille usages s'introduisent, et chacune se donne des libertés qui passent en coutume , et qui sont de véritables abus; mais cependant les anciens règlements s'abolissent, la discipline domestique se renverse, le recueillement se perd, la ferveur se refroidit; plus de zèle pour le service de Dieu, plus de silence, plus de retenue, plus d'oraison; et plaise au ciel que d'autres désordres ne succèdent pas à ceux-ci, et que l'abomination de la désolation ne s'établisse pas dans le lieu saint !
Or, rien de tout cela ne retombera-t-il sur la supérieure, et sera-t-elle dûment justifiée devant Dieu, quand elle dira : Seigneur, je n'en étais pas instruite? Non, elle ne l'était pas; mais parce qu'elle ne voulait pas l'être, ou qu'elle ne le voulait pas bien ; mais parce qu'elle se souciait peu de l'être ; mais parce qu'elle ne prenait pas les mesures raisonnables pour l'être. Quel poids aura-t-elle donc à porter; et n'est-il pas à craindre qu'elle n'en soit accablée? Gardez-vous au reste de donner dans une extrémité tout opposée, et apprenez à distinguer la vigilance, qui est une vertu, et l'inquiétude, qui est une faiblesse. Rendez-vous attentive et vigilante; c'est ce que je vous demande : mais je n'entends point que vous soyez de ces supérieures timides et trop recherchantes, qui prennent ombrage de tout et que
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tout alarme. Esprits défiants et soupçonneux. Leurs vivacités, leurs mouvements, leurs agitations continuelles , les fatiguent beaucoup, quoiqu'assez inutilement ; et par là même elles ne fatiguent pas moins une communauté composée de très-bons sujets, qui n'ont pas besoin d'une inspection si scrupuleuse et si incommode. Il y a de la modération en toutes choses, et des bornes où il faut se contenir.
III. Charité. Que ne puis-je vous l'inspirer dans la perfection que vous devez l'avoir ; ou puissiez-vous travailler solidement à l'acquérir, et la mettre partout en œuvre ! Remarquez, s'il vous plaît, ce que je dis : dans toute la perfection que vous devez l'avoir. Et en effet, cette charité commune et fraternelle que nous nous devons les uns aux autres en qualité de chrétiens, ne suffit pas à une supérieure au regard de ses filles ; mais puisque ce sont ses tilles en Jésus-Christ, elle leur doit une charité de mère : je veux dire qu'elle leur doit une charité tendre pour compatira leurs infirmités, une charité bienfaisante pour leur faire tous les plaisirs et leur procurer tous les soulagements conformes à leur état, une charité affable et prévenante pour leur ouvrir le cœur, et leur donner la confiance de lui exposer leurs sentiments ; une charité douce et patiente pour les écouter à toutes les heures et ne les rebuter jamais, malgré l'ennui que quelques-unes peuvent lui causer; une charité universelle qui les embrasse toutes en Notre-Seigneur, sans distinction et sans prédilection. De cette sorte, vous aurez dans votre gouvernement la plus solide et la plus sensible consolation que puisse désirer une supérieure, qui est devoir ses filles venir à elle avec confiance , lui obéir par amour et non par crainte , chercher auprès d'elle leur soutien dans toutes leurs peines et leur conseil dans leurs résolutions, lui faire part de leurs pensées les plus intimes, et déposer leurs âmes dans ses mains.
Mais que serait-ce si vous étiez de ces supérieures hautes et impérieuses qui pensent bien plus à relever leur autorité qu'à l'adoucir et à la tempérer; de ces supérieures indifférentes, dures, sans pitié (car il y en a de ce caractère, et je ne crois pas m'exprimer trop fortement) ; de ces supérieures très-indulgentes pour elles-mêmes, très-peu touchées des besoins d'autrui, et traitant volontiers d'imaginations tous les maux dont on se plaint; de ces supérieures brusques dans leurs manières, sèches dans leurs paroles, aigres dans leurs réprimandes, fâcheuses dans leurs humeurs, partiales dans leurs affections, accordant tout aux unes, et refusant tout aux autres ? Pourriez-vous alors trouver mauvais que les cœurs vous fussent fermés, et que chaque particulière, après avoir essuyé vos rebuts et vos rigueurs extrêmes, se tînt à l'écart, et attendit une conduite plus charitable et plus engageante que la vôtre ? Souvenez-vous que le joug de la religion est le joug de Jésus-Christ et que Jésus-Christ nous assure, dans les termes les plus formels, que son joug est doux et son fardeau léger. Ne démentez pas cette parole de la vérité même, et n'appesantissez pas, ne rendez pas insupportable un joug qui, selon la promesse de notre divin Maître, doit être aisé à porter. Il ne faut pécher par aucun excès : mais il me semble, après tout, que dans une supérieure il serait moins condamnable de pécher par un peu trop de bonté que par trop de sévérité. Pensez que vos filles ne sont pas nées esclaves, qu'elles ne sont pas nées dans ia dépendance, mais qu'elles s'y sont réduites volontairement et par choix ; que ce sont les servantes de Dieu, qui est un Dieu de miséricorde; que c'est le plus cher troupeau du Fils de Dieu, qui en a fait ses épouses. Peut-être quelqu'une vous paraîtra-t-elle trop délicate, trop occupée de sa santé; mais à moins que vous n'en ayez une certitude bien fondée, penchez plutôt à la contenter, autant que cela se peut, qu'à lui retrancher ce qu'elle croit lui être nécessaire. Dans le danger d'être trompée, il vaut mieux que vous le soyez en faisant du bien , que de l'être en contristant une personne et la mortifiant.