Œuvres complètes (page 85)
IV. Fermeté. C'est le correctif d'une lâche et molle condescendance : car la charité ne doit point dégénérer dans une tolérance aveugle et pusillanime, ni affaiblir le gouvernement. Les puissances du siècle ont le glaive en main pour punir les coupables , et vous avez en main l'autorité pour réprimer les esprits indociles, et pour les tenir dans le devoir. Quand donc l'occasion se présente, et qu'il y va de la gloire de Dieu et du bon ordre de votre communauté , c'est alors que vous devez vous armer d'une sainte assurance, que vous devez avertir, reprendre, user de tout votre pouvoir, et vous opposer, comme un mur d'airain, à tous les scandales et à toutes les nouveautés. Vous me direz qu'il faut à tout cela de l'assaisonnement et de l'onction : j'en conviens ; mais je vous dis aussi qu'il y faut de la force et de la résolution. Voyez quelle menace Dieu faisait à son Prophète ; elle est terrible , et elle
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vous regarde : Prophète, je vous ai établi sur la maison d'Israël pour lui annoncer mes ordres et lui déclarer mes volontés. Si, par une considération humaine, et par une timidité indique de votre ministère, vous demeurez dans le silence, si vous manquez de vous faire entendre à ce peuple, et que quelqu'un s'égare et se perde, il périra dans son péché et par son péché ; mais ce péché même vous sera imputé, vous y participerez, et le sang de ce pécheur, frappé de mon indignation et de ma colère rejaillira sur vous pour votre ruine et votre condamnation (1). C'est ainsi que Dieu vous parle à vous-même dans la situation présente où vous êtes, et il n'y a rien là que vous ne puissiez vous appliquer.
Si, par une trop grande réserve, vous avez des ménagements où vous n'en devez point avoir ; si, par votre extrême facilité, c'est la communauté qui vous gouverne, au lieu qu'on vous a constituée pour la gouverner, qu'arrivera-t-il de là? Ce sera bientôt un renversement universel, parce qu'il n'y aura plus de frein qui arrête. Or, dans ce renversement que vous auriez pu et dû prévenir, jugez ce qu'il y aurait à craindre pour vous de la part de Dieu. Mais je voudrais ne faire de peine à personne : vous le voudriez ; et moi je vous dis qu'il y a des personnes à qui l'on est quelquefois obligé d'en faire. Mais je les choquerai, j'attirerai bien des murmures contre moi, et je prévois que cela fera du bruit : vous le prévoyez, et moi je vous réponds qu'il y a des conjonctures où le bruit est nécessaire ; que les murmures retomberont sur celles qui s'y laisseront emporter; qu'ils passeront, et que vous aurez acquitté votre conscience. Mais il est fâcheux de s'exposer, en parlant, à des réponses désagréables, et à de secrètes animosités dont il ne sera pas aisé dans la suite d'effacer l'impression. La chose est fâcheuse, je le sais ; mais je vous demande : Qui parlera donc, si vous vous taisez? Et comme vous avez les avantages de la supériorité, n'est-il pas juste que vous en ayez les désagréments? Enfin, vous souhaiteriez de gagner les cœurs et de vous affectionner la maison : votre intention est bonne, elle est louable ; mais vous êtes dans l'erreur, si vous comptez de vous faire aimer par une indulgence qui souffre tout et qui accorde tout. On vous méprisera ; et celles mêmes qui vous témoigneront plus d'attachement parce que vous ne les contredirez en rien, perdront pour vous toute estime dans le
1 Ezech., III, 18.
fond de l'âme. Car voilà comment nous sommes faits. En même temps que nous Nouions, par le sentiment naturel, jouir de notre liberté et satisfaire nos désirs, si néanmoins un supérieur nous lâche trop la bride et nous abandonne à nous-mêmes , notre raison le condamne. Ayez pour toutes vos filles beaucoup d'honnêteté, beaucoup de douceur, je vous l'ai déjà dit : mais d'ailleurs faites-leur comprendre que vous savez vous faire craindre, respecter et obéir. Elles ne vous en aimeront pas moins, et elles vous en estimeront davantage.
V. Prudence. De toutes les vertus requises pour le gouvernement, voilà sans contredit la plus importante ; voilà l'âme de tout gouvernement , soit séculier, soit religieux. Aussi dans un supérieur la préfère-t-on à la sainteté même ; et c'est une maxime générale, qu'il vaut mieux être gouverné par un homme sage, quoique moins saint, que par un saint dépourvu d'une certaine sagesse. En effet, suivant la remarque de saint Augustin, un saint n'est saint que pour lui-même ; mais un supérieur sage l'est pour le bien et l'utilité de sa maison. Avec cette prudence, on est presque toujours assuré du succès ; ou si le succès n'est pas tel qu'on pouvait l'attendre, on est au moins toujours exempt de reproche , parce qu'on n'a point agi témérairement et qu'on n'a rien entrepris mal à propos. Mais sans cette prudence, combien fait-on de fautes, et combien en fait-on faire aux autres ? Observez ces dernières paroles : combien de fautes tait-on faire aux autres? Souvent une fille, qui, du reste, était un très-bon sujet, ou avait toutes les qualités pour l'être, s'oublie, s'échappe, se déroute , et se précipite dans un également d'où peut-être elle ne reviendra jamais : pourquoi ? c'est qu'elle a eu le malheur d'avoir affaire à une supérieure indiscrète et inconsidérée, qui n'a pris nulle précaution à son égard, qui n'a fait nulle attention au caractère de son esprit, à son tempérament, à ses dispositions; qui n'a pas su se modérer, s'étudier, choisir le temps, les conjonctures favorables, prévoir les suites d'un avertissement mal place, et qui s'est livrée à un zèle trop impétueux pour la pousser et pour l'humilier.
C'est par cette raison qu'un très-saint religieux, assez connu de nos jours, et dont la mémoire est en vénération, priait Dieu, dan la défiance qu'il avait de lui-même, de ne lui point donner de supérieurs qui fussent pour lui des occasions de chute. Il est vrai que la prudence
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dont je vous parle et dont vous concevez la nécessité est un don de Dieu, qui départ ses grâces à qui il lui plaît et comme il lui plaît : mais il n'est pas moins vrai qu'avec le secours d'en-haut on peut s'y former, on peut l'acquérir. On l'acquiert par la réflexion et par de fréquents retours sur soi-même; on l'acquiert par des épreuves passées, et par les exemples dont on a été témoin ; on l'acquiert en prenant conseil, et ne déférant point trop à son propre sens ; en consultant des personnes d'âge, d'expérience, de vertu, et qu'on sait être les plus Cartables de nous diriger. Mais surtout on l'obtient par la prière : car si quelqu'un a besoin de sagesse , dit saint Jacques, qu'il en demande à Dieu (1). Que ce soit là votre grande ressource. Dans tous vos desseins, dans toutes vos vues, dans toutes vos délibérations, implorez l'assistance de Dieu et les lumières de son Esprit. tâchez d'abord à vous dégager de toute passion, de tout intérêt, de tout préjugé qui pourrait vous séduire ; et puis dites à Dieu comme Salomon : Vous voyez , Seigneur, la droiture de mon âme. Je ne veux que ce que vous voulez : mais comment connaîtrai-je votre divine volonté, et comment l’accomplirais-je, si vous ne ni éclairez et si vous ne m'aidez ? Envoyez-moi donc votre sagesse, ô mon Dieu! envoyez-la moi du plus haut des deux, afin qu'elle travaille avec moi et que je travaille avec elle (2). Dieu vous écoutera, il vous conduira, il répandra sur vous ses bénédictions, et tout votre gouvernement tournera à sa gloire, à l'avantage de votre communauté, et à votre sanctification.
PENSÉES DIVERSES SUR L'ÉTAT RELIGIEUX.
De tous les titres dont le docteur des nations, sans blesser en aucune sorte l'humilité chrétienne et apostolique, a cru pouvoir se glorifier selon Dieu et en Dieu , il ne paraît pas qu'il y en ait eu un qui lui fût plus cher que celui de prisonnier pour Jésus-Christ , de prisonnier dans le Seigneur et pour le Seigneur (3). Aussi est-ce la qualité la plus ordinaire qu'il prend en divers endroits de ses Epîtres, tant il s'estimait heureux dans ses fers , et tant il trouvait Se goût et d'onction à penser qu'il les portait pour la cause et l'amour de son divin Maître. C'est encore dans le même esprit qu'étant à Rome, où il avait été conduit par l'ordre de Festus, gouverneur de Judée, et ayant assemblé devant lui une troupe de Juifs, afin de leur
1 Jac., I, 5.— 2 Sap., IX, 10.— 3 Ephes., III, 1, ad Phil., 1.
rendre compte de son état, il leur montrait sa chaîne, et leur disait : Cette chaîne que vous voyez, mes Frères, autour de moi, c'est pour l’espérance d'Israël que j'en suis chargé (1). Cette espérance d'Israël, cette vue des biens éternels qui lui étaient réservés, voilà ce qui lui adoucissait toutes les rigueurs de la captivité. Bien loin d'en gémir et de s'en plaindre, il en triomphait de joie , il en était pénétré cl rempli de consolation.
Or pourquoi, dans un sens moins littéral, ne pourrais-je pas appliquer ces mêmes sentiments à une âme religieuse, surtout à l'une de ces sages et saintes vierges qui, volontairement et d'elles-mêmes, si j'ose user de cette expression, se sont condamnées à une clôture perpétuelle? Ce seul terme de clôture marque déjà par soi-même quelque chose de triste, et dont la nature ne doit pas s'accommoder ; mais qu'est-ce, quand à cette clôture la perpétuité se trouve jointe? Certainement une fille, quoique née libre, ainsi que l'était saint Paul, peut bien dire alors comme ce grand apôtre qu'elle est liée, qu'elle est enchaînée, qu'elle est captive. Mais aussi ne puis-je douter qu'elle ne soit également animée , consolée et même attendrie, lorsqu'elle vient à faire devant Dieu cette réflexion si touchante : qu'elle est captive pour Jésus-Christ; qu'elle est captive dans le Seigneur et pour le Seigneur ; qu'elle est captive et enchaînée pour l'espérance d'Israël. Espérance qu'elle conserve précieusement dans son sein, et qu'elle ne voudrait pas risquer pour tous les plaisirs du monde. Elle considère la clôture où sa profession la retient comme un rempart contre la licence des enfants du siècle ; et plus elle conçoit les dangers de celle licence mondaine, plus elle aime ses liens. Elle voudrait, s'il était possible, les serrer toujours davantage ; elle en rend sans cesse à Dieu de nouvelles actions de grâces, et mille fois elle se félicite elle-même d'avoir su perdre sa liberté, afin que sa liberté ne la perdît pas.
Qu'est-ce que la volonté de l'homme, et qu'est-ce surtout que ce qu'on appelle propre volonté ? cette volonté propre est une volonté particulière , qui se renferme tout entière dans elle-même, et ne suit en toutes choses que son gré et que ses affections. Rien n'est plus dangereux, et ne cause de plus grands maux dans une communauté religieuse. Car comme les affections sont aussi différentes que le sont les caractères, et que le gré de l'un est souvent tout opposé à celui de l'autre, on voit assez
1 Act., XXVIII, 20.
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quelle confusion ce serait, et quelles divisions s'ensuivraient, si chacun , dans toute sa conduite, n'avait point d'autre principe que d'agir selon qu'il lui plaît. Voilà pourquoi les Pères, et entre les autres saint Bernard, ont tant déclamé contre cette propre volonté , et l'ont regardée comme la ruine des sociétés les plus régulières. Mais voici l'avantage inestimable de l'obéissance religieuse : c'est que toutes ces volontés particulières , elle les réunit dans une même volonté universelle et commune, qui est la volonté de Dieu, et qui nous est déclarée dans nos règles, et par la bouche de nos supérieurs. Ainsi, malgré la diversité et même la contrariété des esprits et des inclinations, elle conserve l'ordre, l'unanimité, la paix.
Pour mieux comprendre ce précieux avantage de l'obéissance, et pour mieux reconnaître la sagesse de Dieu dans l'institution des ordres religieux, il n'y a qu'à considérer les dérèglements de notre volonté et ses égarements, lorsqu'elle est abandonnée à elle-même. C'est une volonté aveugle : elle réside dans le cœur, qui lui-même n'est que ténèbres et qu'obscurité; c'est une volonté inconstante et volage : aujourd'hui nous voulons, et demain nous ne voulons plus; maintenant un exercice est de notre goût, et bientôt ensuite il nous ennuie et nous rebute ; c'est une volonté incertaine et irrésolue : en mille rencontres on ne sait à quoi s'en tenir, ni quel parti prendre ; c'est une volonté capricieuse et bizarre : souvent on veut sans raison, et même contre toute raison ; c'est une volonté dure et opiniâtre : on a toutes les peines du monde à céder jusque dans les moindres sujets, et il suffit qu'on nous contredise pour nous obstiner davantage; c'est une volonté hautaine et impérieuse, jalouse de ses prétendus droits, et délicate sur tout ce qui les blesse : si vous entreprenez de la gêner en quoi que ce soit, elle s'élève, et ne cherche qu'à secouer le joug. Que dirai-je de plus ? c'est une volonté violente et précipitée dans ses désirs : s'ils ne sont promptement satisfaits, elle s'impatiente, elle murmure, elle éclate; c'est une volonté artificieuse et trompeuse : les prétextes ne lui manquent jamais pour séduire l'esprit, et pour le prévenir en sa faveur. Mais par-dessus tout, c'est une volonté perverse et criminelle : tout ce qui lui est défendu, c'est là qu'elle se porte par un penchant de la nature corrompue et ennemie de la loi. Telles sont, dis-je, les malignes qualités de la volonté humaine; telles en sont les dispositions, et pour les connaître, nous n'avons qu'à nous consulter nous-mêmes. Or à tout cela il faut un correctif; et ce correctif si nécessaire, c'est l'obéissance.
En effet, cette volonté aveugle, l'obéissance la dirige; cette volonté inconstante et volage, l'obéissance la fixe ; cette volonté incertaine et irrésolue, l'obéissance la détermine ; cette volonté capricieuse et bizarre, l'obéissance la redresse ; cette volonté dure et opiniâtre, l'obéissance la fléchit ; cette volonté impérieuse et hautaine, l'obéissance la soumet ; cette volonté violente et précipitée, l'obéissance la réprime ; cette volonté artificieuse et trompeuse, l'obéissance la dévoile; enfin, cette volonté perverse et criminelle, l'obéissance la sanctifie. Que de merveilles ! et de là que d'heureux fruits doivent naître ! Car toutes les volontés dirigées de la sorte et conduites par l'obéissance, fixées et déterminées, redressées, fléchies, soumises, réprimées, éclairées, sanctifiées, s'ajustent alors et s'accordent aisément entre elles. C'est une même main qui leur donne l'impression, un même moteur qui les remue, un même guide qui leur trace la voie, un même législateur qui les gouverne, et qui, à la faveur de la lumière divine qu'il reçoit d'en haut, prend soin de les assortir tellement ensemble, qu'elles ne heurtent point les unes contre les autres. De cette manière se vérifie ce qu'a prédit autrefois le Prophète, savoir: qu'on verrait le lion et l'agneau paître en repos dans les mêmes pâturages, et se ranger sous le même pasteur : c'est-à-dire que, sans égard a la différence des pays, des tempéraments, des humeurs, on verrait parmi des personnes religieuses, et sous le même chef, la concorde et l'uniformité la plus parfaite.
Quel est l'état du monde où l'on soit exempt de toute dépendance, et où l'on fasse toutes ses volontés ? Je dis plus, et je demande quel est même l'état du monde où l'on ne soit pas continuellement obligé de rompre sa volonté, de renoncer à sa volonté, d'agir contre sa volonté, et dans les choses souvent les plus rebutantes et les plus contraires à notre sens?
Cet état de franchise dont je parle, cet état de pleine liberté, est-ce la cour? mais qui ne sait pas quelle est la vie de la cour; et y a-t-il esclave plus esclave que tout ce qui s'appelle gens de cour? Est-ce la profession des armes? mais toute la discipline militaire n'est-elle pas fondée sur l'obéissance et sur l'obéissance la plus héroïque, jusqu'à braver les périls, jusqu'à répandre son sang, jusqu'à risquer sa vie et à la perdre ? Sont-ce les dignités, les charges, les ministères
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publics ? mais n'est-il pas évident que, sous une spécieuse apparence, ce sont dans la pratique des assujettissements perpétuels et très-réels, à moins qu'on ne veuille, par un abus énorme, en négliger toutes les fonctions et en abandonner tous les devoirs ? Est-ce la conduite particulière de chaque maison, de chaque famille? mais est-il une famille qui puisse bien se soutenir, si la subordination y manque; et peut-on vivre sans trouble dans une maison, si l'on n'use incessamment de condescendance les uns envers les autres, aux dépens de ses propres inclinations? Est-ce le commerce ordinaire du monde? mais ce commerce du monde, tout aisé et tout agréable qu'il paraît, n'a-t-il pas ses lois, et des lois très-importunes et très-onéreuses? Quelles mesures et quels égards n'exige-t-il pas? A combien de coutumes et de modes, de bienséances et de complaisances n'asservit-il pas ? Il faut donc partout savoir se captiver, savoir prendre sur soi et se gêner, savoir obéir et plier. Il le faut, et voici où tout cela tend, voici le point où j'en veux venir. Car c'est une leçon sensible et palpable pour nous: je dis pour nous, soumis à la règle et à l'observance religieuse. Nous sommes dans un état de sujétion, nous portons le joug; mais c'est le joug du Seigneur: et pour nous l'adoucir, si quelquefois il nous semble pesant et incommode, tournons les yeux vers le monde. Voyons dans le monde comment des hommes dépendent d'autres hommes, comment des hommes obéissent à d'autres hommes, et quels sont enfin ces hommes de qui l'on dépend et à qui l'on obéit. De là bientôt nous apprendrons comment, dans la maison de Dieu, nous devons obéir à Dieu même.
On hait le monde dans soi-même, mais on l'aime dans autrui. Parlons plus clairement. On renonce au monde, à tout rang, à toute distinction, et l'on se réduit, en se dévouant à Dieu, dans un état humble, obscur, dépendant. Voilà, ce semble, le monde détruit dans nous, le voilà comme anéanti. Mais cependant on sait qu'une famille où l'on a pris naissance, et à qui l'on appartient par une étroite proximité, prospère dans le monde; on sait qu'elle parvient à des places honorables, et c'est à quoi l'on est extrêmement sensible, de quoi l'on s'applaudit intérieurement dans l'âme, sur quoi l'on fait au dehors éclater sa joie. Si c'était par une pure affection du sang et de la nature, ce sentiment serait plus tolérable, quoiqu'il ne fût pas assez religieux. Mais il y a plus : car on est bien aise de savoir que des proches sont dans la splendeur, parce qu'il en doit rejaillir sur nous quelque rayon, parce qu'on acquiert ainsi une nouvelle considération , parce que des égaux dans une communauté, et même des supérieurs, nous traiteront avec plus de ménagement et plus de circonspection. Secrète complaisance qu'on nourrit dans le fond du cœur, malgré les airs modestes dont on s'étudie à la couvrir. Or est-ce là un détachement parfait, ou plutôt n'est-ce pas une des plus subtiles illusions de l'amour-propre, qui veut sauver du débris tout ce qu'il peut, et d'une part se dédommager de ce qu'il a perdu de l'autre ?
Le monde nous quitte beaucoup plus vite que nous ne le quittons. A-t-il besoin de nous; malgré notre éloignement, il sait bien nous retrouver : mais avons-nous besoin de lui, il commence à nous méconnaître. Ainsi, du moment qu'une jeune personne a pris le saint voile et qu'elle s'est engagée au Seigneur, c'est une illusion, si désormais elle se persuade qu'une famille et des proches s'intéressent fort à ce qui la regarde. Je conviens qu'il y a là-dessus des exceptions à faire ; mais les exceptions ne servent qu'à confirmer la règle générale. Saint Bernard l'éprouvait lui-même de son temps, et le témoignait à une dame de piété, en la remerciant de ses aumônes et de ses largesses. Vous nous prévenez, lui écrivait-il, vous nous comblez de vos grâces; et nous en sommes d'autant plus touchés, qu'il n'y a entre vous et nous aucune autre alliance que celle de la charité. Car pour ce qui est de nos parents, ajoutait ce Père , en est-il un seul qui ait soin de nous ? en est-il un, je ne dirai pas qui s'informe de nous, ni qui soit en peine de nous, mais même qui pense à nous ? Nous sommes pour eux comme un vase cassé, qu'on jette et dont on ne fait nul usage (1).
Ces expressions, quoique fortes, ne nous marquent rien dont une fréquente et longue expérience n'ait dû nous convaincre. Toutefois il est étonnant de voir avec quel empressement, quelle vivacité , quelle ardeur, des personnes religieuses entrent dans les intérêts de leurs familles, je dis dans les intérêts temporels. D'aimer ses parents , on le doit, pourvu que ce ne soit point un amour trop naturel, et qu'on se contente de les aimer en Dieu et selon Dieu. Aidons-les de nos prières, donnons-leur les conseils du salut, contribuons de tout notre
1 Propinquis nostris fucti sumus tanquam vas perditum.
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pouvoir à la sanctification de leurs âmes : mais du reste qu'avons-nous affaire de leurs desseins, de leurs vues ambitieuses, de leur établissement, de leur fortune, de leurs prétentions, de leurs procès? Pourquoi nous ingérer en tout cela, et nous inquiéter de tout cela? Hé! du moins mourons au monde comme le monde meurt à nous.
Le Fils de Dieu disait à ses apôtres : Vous êtes dans le monde, mais vous n'êtes pas du monde, N'y a-t-il point de personnes religieuses au regard de qui l'on devrait renverser la proposition, et à qui, dans un sens tout opposé, l’on pourrait dire : Vous n'êtes pas dans le monde, mais vous êtes du monde ?
Il n'est point absolument contre l'état d'un religieux de voir le monde et de converser avec le monde : mais dans quelle vue doit-il y aller, et comment y doit-il paraître? comme l'ambassadeur d'un prince va dans un pays étranger. Cette comparaison est d'autant plus juste, qu'elle est fondée sur la parole même de saint Paul : Nous faisons la fonction d'ambassadeurs au nom de Jésus-Christ et par Jésus-Christ (1) Or le ministre d'un prince, pourquoi va-t-il dans une cour étrangère, et de quelle manière s'y comporte-t-il ? Il y va, non point de son mouvement, ni par une inclination particulière, mais précisément parce qu'il y est envoyé. Il ne pense point à y ménager d'autres intérêts que les intérêts de son maître. S'il y fait des liaisons, des connaissances, ce n'est que par rapport à ce maître, et qu'autant qu'elles peuvent être utiles au service de son maître. C'est de concert avec son maître qu'il agit en tout, de son maître qu'il prend tous les ordres, à son maître qu'il rend compte de toutes ses démarches ; car il est l'homme du prince qui le députe, et pourvu que ce maître qu'il sert soit content de son ministère, il lui importe peu que ceux auprès de qui il l'exerce l'approuvent ou ne l'approuvent pas : ce ne sont pour lui que des étrangers, et ce n'est point d'eux qu'il fait dépendre sa fortune, ni chez eux qu'il a dessein de s'établir.
Belle image d'un religieux qui, par une vocation apostolique, sort de sa retraite pour se communiquer au monde. Le monde lui est comme étranger, et néanmoins il y va ; mais pourquoi et comment ? parce que Dieu l'y destine, selon que Dieu l'y destine, dans le même esprit que Dieu l'y destine. Il est l'homme de Dieu, et par conséquent il ne s'emploie dans le monde qu'à ce qui regarde Dieu et qu'à ce qui
1 2 Cor., V, 20.
peut glorifier Dieu. Voilà le point où il dirige toutes ses réflexions, toutes ses intentions, tous ses soins. Le reste, quoi que ce soit, ne l’affectionne et ne le touche en aucune sorte : tellement que s'il cessait de trouver cette gloire de Dieu et ce bon plaisir de Dieu dans le commerce qu'il a avec le monde, il renoncerait à toute habitude au dehors, et se tiendrait profondément enseveli dans l'obscurité d'une vie retirée et cachée. Disposition toute religieux et toute sainte. Mais que serait-ce si, prenant l'essor et s'émancipât volontiers d'une certaine observance régulière, il voyait le momie par goût ; si, dis-je, il voyait le monde, parce que le monde lui plaît, parce que le silence et la solitude l'ennuient, parce qu'ennemi d'un travail qui applique, il cherche d'oisives conversations qui l'amusent ; s'il voyait le monde pour se faire un nom, pour acquérir du crédit et de la réputation, pour s'insinuer auprès dû] grands et en être reçu avec distinction; s'il voyait le monde pour avoir part à ses douceurs, pour en tirer des soulagements et des secours, pour se rendre la vie plus agréable et plus commode? Chose bien déplorable, quand le monde, par un usage trop fréquent, devient à un religieux comme une demeure propre, tandis que sa propre maison, par le dégoût qu'il en conçoit, n'est plus pour lui que comme un lieu de passage ou comme un exil.
Que de scènes se passent dans le monde, surtout à certains temps et à certaines conjonctures ! Guerre entre les Etats, batailles sanglantes, victoires et défaites, négociations, traités de paix, alliances, intrigues de cour, établissements de fortune, décadences et révolutions : mille autres événements dans la société humaine plus particuliers et moins éclatants, mais très-connus toutefois et très-remarquables : les uns qui s'avancent et les autres qui demeurent, les uns qui gagnent et les autres qui perdent, les uns qui se réjouissent et les autres qui gémissent; ceux-là qui brillent dans une haute réputation, et ceux-ci qui tombent dans le décri et la confusion: morts subites, coups imprévus, procès, dissensions: que dirai-je encore, ou que n'aurais-je pas à dire, si j'entreprenais d'en venir à un détail immense dans son étendue? Or là-dessus quelle diversité de sentiments selon la diversité des intérêts! que de discours et de raisonnements! que d'agitations et de mouvements ! On va, on vient, on délibère, on prend des mesures ; tout est en alarmes, tout est en feu dans une cour, dans un royaume, dans une province, dans un quartier.
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Cependant une âme religieuse dans le fond de sa solitude, où elle se plaît et qu'elle aime, ignore tout cela, et par conséquent n'en ressent pas le moindre trouble; ou si peut-être, pour m'expliquer de la sorte, à travers les murs qui lui servent de rempart contre le monde, et où elle se tient close et à couvert, le bruit de tout cela pénètre enfin jusqu'à ses oreilles, son cœur n'en est pas plus ému, ni son repos plus altéré : pourquoi ? parce qu'elle n'a personnellement aucune part à tout cela. Ce n'est pas néanmoins qu'elle soit absolument insensible à tout ce qui arrive parmi le monde. Elle s'y intéresse assez pour recommander à Dieu les affaires publiques ; assez pour s'employer auprès de Dieu en faveur de ceux qu'elle sait être, ou dans l'égarement, ou dans la peine, et avoir plus besoin de l'assistance divine : mais du reste a-t-elle satisfait là-dessus à ce que la charité lui inspire, elle reprend tranquillement ses exercices ordinaires et ne s'inquiète pas davantage, s'appliquant l'oracle du Fils de Dieu, et se disant à elle-même : Laissez les morts ensevelir leurs morts (1).
Il est donc vrai, et ce n'est point une contradiction de dire, que si dans un sens nul n'est plus sujet ni plus dépendant que le religieux, nul aussi dans un autre sens, et un sens très-réel, n'est plus libre ni plus indépendant.
La demeure, le vêtement, l'aliment, c'est à quoi saint Paul veut qu'un chrétien borne ses
1 Matth., VIII, 22.
espérances en cette vie, et c'est aussi, à plus juste titre, où la pauvreté religieuse doit se renfermer. Mais en cela même il faut distinguer trois choses : le nécessaire, le commode, le superflu : le nécessaire que la raison demande, le commode que la sensualité recherche, le superflu dont l'orgueil se pare et qui entretient le faste. Or quelle est la différence du mondain et du religieux? C'est que l'homme du monde, sans se resserrer précisément à ce qui suffit, et ne le comptant pour rien, prétend avoir toutes ses commodités, et aller jusqu'à l'abondance et à la superfluité ; au lieu que le religieux, fidèle observateur de la pauvreté qu'il a vouée, s'en tient au pur nécessaire. D'où vient encore une autre différence très-essentielle; car comme le commode et le superflu n'ont point de bornes, et qu'au contraire le simple nécessaire par lui-même est limité, il arrive de là que les gens du monde ne goûtent jamais ce qu'ils ont, étant sans cesse agités de nouveaux désirs, et voulant toujours être plus à leur aise et dans une plus grande abondance; tandis que le religieux, qui a su se fixer, use tranquillement de ce que son état lui accorde : il est content, parce qu'il ne souhaite rien davantage ; et il ne souhaite rien davantage, parce qu'il est content. A force de vouloir être heureux, on cesse de l'être; et dès que l'on consent à l'être moins, surtout qu'on y consent par principe de religion, c'est alors qu'on l'est véritablement et solidement.
FIN DES PENSÉES DIVERSES.
RETRAITE SPIRITUELLE
RETRAITE SPIRITUELLE
RETRAITE SPIRITUELLE.
AVERTISSEMENT.
L'expérience a fait assez connaître jusques à présent quelle est l'importance et l'utilité de la retraite spirituelle, pour maintenir la régularité dans les communautés religieuses, ou pour l'y rétablir. On en a vu les fruits les plus sensibles, et on les voit encore dans les maisons les mieux réglées, et où cette sainte pratique est plus en usage.
De là vient que dans la plupart des ordres religieux on s'est fait une coutume, et dans plusieurs même, une obligation expresse et une règle, de vaquer une fois chaque année, pendant un certain nombre de jours, aux exercices de la retraite. Afin de s'y laisser moins distraire, on s'interdit tout entretien et tout commerce, non-seulement au dehors, mais dans l'intérieur de la communauté. On interrompt ses emplois ordinaires, et l'on ne se réserve d'autre soin que de s'occuper de Dieu et de soi-même.
C'est dans ce silence et ce dégagement entier de toutes les occupations humaines que l'âme, comme rendue à elle-même, peut avec plus de liberté s'élever à Dieu, et qu'elle se trouve en état de méditer avec plus de réflexion les vérités éternelles. Elle rappelle, en la présence du Seigneur, toutes ses années. Elle reconnaît devant lui ses égarements. Elle en découvre les principes, elle y cherche les remèdes ; et après avoir pleuré ses lâchetés et ses tiédeurs passées, elle forme des résolutions et prend de solides mesures pour l'avenir.
Dieu, de sa part, ne lui manque pas. Dès qu'avec le secours de sa grâce une âme s'est mise en disposition de l'écouter et de lui répondre, c'est alors qu'il se fait entendre et se fait sentir à elle par de plus intimes communications. Lumières, inspirations, attraits, goûts spirituels, il n'y épargne rien. Il lui représente ses devoirs, il lui reproche ses infidélités. Il lui donne des vues de perfection toutes nouvelles ; il l'encourage à les suivre, lui en suggère les moyens, et par l'ardeur dont il l'anime lui en adoucit toutes les difficultés.
Il est rare avec cela qu'une communauté vienne à dégénérer de son premier esprit, et à le perdre : car la retraite est un des préservatifs les plus assurés contre les abus qui s'y pourraient glisser. Ou si peut-être la fragilité humaine, dont on n'est exempt nulle part, y ouvre l'entrée à quelques relâchements, du moins n'est-il pas aisé qu'ils y fassent beaucoup de progrès, ni qu'ils y passent en habitude, parce que la retraite est une des ressources les plus infaillibles pour en arrêter le coins et en empêcher la prescription.
Et il faut aussi convenir qu'il n'est rien de plus louchant ni rien de plus propre à faire impression, soit sur l'esprit, soit sur le cœur, que les grands sujets dont on s'entretient dans une retraite. Ce qui doit même leur donner une force et une vertu toute particulière, c'est l'enchaînement et l'ordre des méditations. L'une conduit à l'autre, et celle-ci soutient celle qui la suit. Ainsi, après une mûre considération de notre dernière fin dans l'éternité, qui est Dieu, et de notre fin prochaine en ce monde, qui est la sanctification de notre âme selon l'état où Dieu nous a appelés, on comprend sans peine les dommages infinis que le péché nous cause en nous éloignant de ces deux termes. On l'envisage comme le souverain mal, puisqu'il s'attaque au souverain être, et qu'il nous prive de notre souverain bien. On en conçoit de l'horreur; et de quelque manière qu'on le regarde, ou dans sa nature, ou dans ses circonstances, ou dans sis effets, il parait également difforme et digne de haine.
De cette vue du péché naissent les sentiments de componction et de repentir. Dans le regret qui la presse, l'âme s'humilie, se confond, a recours à Dieu, et pense à se rapprocher de lui par un prompt retour. Pour s'exciter de plus en plus à la pénitence, elle ajoute aux puissants motifs dont elle est déjà touchée les idées effrayantes de la mort, du jugement, de l'enfer. Enfin l'exemple de l'enfant prodigue, qu'elle se remet devant les yeux, achève de la déterminer ; et le voyant si favorablement reçu de son père, elle en lire tout à la fois une double leçon, et de ce qu'elle doit faire pour trouver grâce auprès de Dieu, et de ce qu'elle peut espérer d'un si bon maître et de son infinie miséricorde.
Ce ne sont là néanmoins encore que les premières démarches ; et ce serait peu de revenir à Dieu, ou ce serait n'y revenir qu'imparfaitement , si ce n'était dans le dessein de s'adonner à la pratique des vertus, et de tendre à toute la perfection que Dieu demande de nous. Voilà pourquoi l'on se propose ensuite Jésus-Christ pour guide et pour modèle. Après avoir trop longtemps vécu sous l'esclavage des sens, on se range, pour ainsi parler, sous l'étendard et sous l'empire de cet Homme-Dieu. Car toute notre sainteté consiste à le suivre; et nous ne sommes parfaits qu'autant que nous marchons sur ses traces, et que nous portons ses livrées et son image.
L'âme donc n'est plus désormais attentive qu'à
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le contempler et qu'à l'étudier. Depuis le moment de son incarnation divine, elle le suit dans les principaux mystères de sa vie cachée, de sa vie agissante, de sa vie souffrante, de sa vie glorieuse ; et dans chacun de ces mystères elle trouve de quoi s'instruire, et sur quoi se former. De l'un elle apprend l'humilité, de l'autre la pauvreté, d'un autre l'obéissance, de celui-là le mépris et la fuite du monde, de celui-ci l'amour du prochain et la charité. Tellement que de vertu en vertu, comme de degré en degré, elle s'avance jusqu'à ce pur amour de Dieu par où elle finit, et qui est l'accomplissement de toute justice.
Voilà le plan de cette retraite, et la liaison des sujets qui la composent. C'est à saint Ignace, fondateur de la compagnie de Jésus, que nous sommes redevables de cette excellente méthode; ou plutôt c'est à Dieu que nous la devons, puisque c'est de Dieu qu'il l'avait reçue lui-même. Les personnes religieuses trouveront ici cet avantage, que chaque sujet y est traité d'une manière conforme à leur état. Ce n'est pas que les autres retraites qui ont paru jusqu'à présent, et qui n'ont rien de particulier à l'état religieux, ne puissent d'ailleurs leur être utiles : mais après tout, comme la religion leur impose des devoirs propres, et les engage à des observances plus étroites et plus parfaites, on ne peut douter qu'une retraite et des méditations spécialement à leur usage ne leur soient encore beaucoup plus convenables et plus profitables.
Ce n'est pas non plus que les personnes engagées dans le monde ne puissent tirer du fruit de ces méditations, ni que cette retraite ne leur convienne en aucune sorte. Les vérités du christianisme sont toujours les mêmes dans le fond, et pour tous les états. Il n'y a de différence que dans l'application, et chacun peut se la faire à soi-même Selon la situation présente et la disposition de sa vie. A quoi l'on peut ajouter qu'au milieu même du monde il y a un grand nombre d'âmes vertueuses qui, plus régulières et plus ferventes que le commun des chrétiens, pratiquent la plupart des exercices de la profession religieuse, et se proposent d'en acquérir, autant qu'il leur est possible, ou d'en imiter la perfection.
Mais malgré les avantages de la retraite, on est du reste obligé de reconnaître qu'elle devient quelquefois infructueuse, et qu'on n'en voit pas tous les bons effets qu'elle est capable de produire. La raison est que nous n'y apportons pas toute la préparation nécessaire, ou de l'esprit ou du cœur. Car, suivant les règles ordinaires, Dieu n'agit en nous qu'autant que le cœur et l'esprit sont bien disposés; et c'est pour cela que l'Ecriture nous avertit, avant que d'aller à l'oraison, de rentrer en nous-mêmes et de préparer notre âme.
Le point le plus essentiel de cette préparation, et celui qui renferme tous les autres ou dont ils dépendent, est une intention droite et une vraie volonté d'apprendre à se bien connaître, et de travailler de bonne foi à se renouveler selon Dieu, et à se perfectionner. Sans cela il y a peu à compter sur une retraite ; et hors quelques sentiments de piété qui passent et qui ne vont à rien , on en sort tel qu'on y est entré. Si vous cherchez le Seigneur, cherchez-le. Cette expression du Prophète nous donne assez à entendre combien nous devons nous défier de nos prétendues bonnes volontés, et. que rien n'est plus sujet à l'illusion. Souvent on cherche Dieu, ou l'on se flatte de le chercher, quoiqu'on ne le cherche pas véritablement ; et souvent on pense vouloir être à lui, lorsqu'en effet on ne le veut pas.
Cet avis est général ; mais il ne faut pas craindre de dire que là-dessus on est encore plus exposé à se tromper soi-même dans les maisons religieuses, que parmi les gens du monde. Car quand un homme, une femme du monde se dérobent à leurs affaires temporelles, et viennent à certains temps se retirer dans la solitude, il n'y a guère lieu de croire qu'ils n'y soient pas conduits par l'Esprit de Dieu et par la seule vue de leur salut, puisqu'ils n'ont ni règle, ni devoir indispensable, ni aucune considération humaine qui les y obligent. Mais il n'en est pas de même à l'égard d'une communauté religieuse, où l'usage de la retraite est établi. C'est une observance dont on n'est pas maître de s'exempter; ou c'est au moins une coutume à laquelle on ne saurait manquer sans une espèce de scandale. D'où il arrive plus aisément que le motif des retraites qu'on fait soit autant la nécessité, la bienséance, l'exemple, qu'un désir sincère de changer et de se réformer.
On ne peut donc trop s'éprouver avant la retraite, ni trop s'excitera ce désir solide d'un saint renouvellement de soi-même. Assez de réflexions se présentent, dont chacune est capable de l'allumer. Le peu de bien qu'on a fait, celui qu'il y a dans la suite à faire, l'excellence de sa vocation, le danger d'une vie toujours lâche et imparfaite, un âge peut-être avancé et où il faut songer à mourir : toutes ces pensées et d'autres que Dieu inspire sont de puissantes raisons pour se réveiller de l'assoupissement où l'on est, et pour entreprendre les exercices spirituels dans un ferme dessein de se les rendre aussi salutaires qu'ils le peuvent être.
C'est de cette première disposition que suivront toutes les autres. Touché de ce sentiment, on n'omettra aucune des pratiques ni aucun des règlements qui sont marqués. On gardera un silence exact. On éloignera de son esprit tous les objets qui le pourraient dissiper, et l'on en détournera ses sens. On donnera à chaque exercice son heure, sa place, tout le soin et toute l'application qu'il requiert. On s'abandonnera à la grâce, et l'on ne refusera rien à Dieu, quoi que ce puisse être, et quelque effort qu'il en doive coûter.
Ce ne sera pas en vain. Dieu recherche même ceux qui le fuient : que fera-t-il pour une âme qui le désire et qui vient à lui? Il pourra peut-être la faire passer d'abord par quelque épreuve, et la laisser pour quelque temps dans une sécheresse de cœur, où elle demeurera sans goût et sans onction. Rien ne l'attachera ni ne l'affectionnera. Au contraire, elle tombera dans l'abattement et dans un ennui qui la rebutera. C'est sans doute un état
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pénible ; et l'on a besoin alors de courage pour se soutenir. Mais quand on sait persévérer, et que sans se relâcher un seul moment on attend en patience la rosée du ciel, Dieu souvent la l'ait descendre avec une telle abondance, qu'on en est tout pénétré. Les nuages peu à peu se dissipent, et les plus pures clartés succèdent aux plus épaisses ténèbres. On en peut croire une infinité de personnes qui l'ont expérimenté, et qui en portent témoignage. Combien ont commencé la retraite avec une froideur et une indifférence qui les affligeait et les désolait, mais l'ont finie dans des transports de dévotion qui les ravissaient, et y ont goûté les plus sensibles consolations !
Ce qui est d'autre part à craindre, et de quoi l'on doit se garantir comme du piège le plus subtil, c'est de faire trop de fond sur ces sortes de sensibilité, et de mesurer par là le fruit de la retraite. Les plus tendres affections et les mouvements les plus animés dans la méditation sont peu de chose, si l'on ne va pas plus loin, et qu'on ne les réduise pas à la pratique. Car c'est la pratique qui sanctifie, et tous les maîtres de la vie intérieure n'ont jamais beaucoup estimé de simples sentiments, quelque relevés et quelque dévots qu'ils fussent, à moins qu'on ne les accompagnât de saintes et de fortes résolutions. Ils ne se contentent pas même de cela : mais dans les résolutions qu'on prend, ils veulent que, sans se borner à des propositions vagues et indéterminées, on en vienne au détail; par exemple, qu'on s'applique à tel défaut où l'on se reconnaît plus sujet, et que, pour le corriger, on se propose d'user de tel moyen qu'on sait être plus suret plus efficace. Quelques-uns encore conseillent de marquer sur le papier ce qu'on a ainsi résolu et promis à Dieu, afin de se le représenter de temps en temps, et de se l'opposer à soi-même comme la condamnation de ses infidélités et de ses rechutes.
Ceci suffit pour concevoir quelque idée de la retraite, et de la conduite qu'on y doit tenir ; mais, pour en être mieux instruit, il n'y a qu'à voir la première méditation qui est à la tête de cette Retraite, et qui y sert comme d'entrée. Quoi qu'il en soit, on en apprendra plus par l'usage que par toutes les instructions. Car voilà surtout le caractère des choses de Dieu : on en connaît plus par soi-même dans l'exercice, que les paroles des plus grands maîtres n'en peuvent enseigner.
Le P. Bourdaloue étant accoutumé à parler solidement sur toutes les matières qu'il traitait, et à les développer dans toute leur étendue, on ne sera point surpris que la plupart de ses méditations et des considérations qu'il y a jointes soient un peu longues; mais chacun pourra choisir ce qui lui sera propre, et s'y arrêter : outre qu'il y a plusieurs personnes qui, pour fixer leur imagination naturellement vive et prompte à s'échapper, sont bien aises d'avoir un livre dont la seule lecture, avec quelques retours sur eux-mêmes, puisse utilement les occuper pendant tout le temps de l'oraison.
De plus, comme le P. Bourdaloue était fait aux manières de la chaire, il a mis au commencement de chaque méditation un texte de l'Ecriture, qui en exprime le sujet. Enfin, s'il conserve toujours se| esprit de prédicateur, et qu'il s'explique avec toute la liberté de l'Evangile sur les manquements et les imperfections ordinaires dans les communautés religieuses, les gens du monde ne peuvent raisonnablement s'en prévaloir contre l'état religieux On se porte partout soi-même et l'on a partout ses faiblesses ; mais avec cette différence entre le religieux et l'homme du siècle, que les faiblesses de l'un ne vont point à beaucoup près aux désordres et aux excès de l'autre. Ce qui parait répréhensible dans un religieux serait à peine remarqué dans un séculier. On lui en ferait même quelquefois une vertu ; et tel passerait dans le monde pour un saint, s'il voulait seulement s'assujettir à vivre dans sa condition, autant quelle le lui permet, comme vit dans le cloître le religieux le moins fervent.
VEILLE DE LA RETRAITE
VEILLE DE LA RETRAITE
MEDITATION POUR LA VEILLE DE LA RETRAITE.
Ducam eam in solitudinem, et loquar ad cor ejus.
Je la conduirai dans la solitude, et là je lui parlerai au coeur. (Osée, chap. II, 14.)
PREMIER POINT. — C'est Dieu qui m'appelle à cette retraite, c'est lui qui m'en a inspiré le dessein ; et la résolution que j'ai prise de m'éloigner pour quelque temps de tout commerce, et de me tenir dans la solitude, n'a pu être qu'un effet de sa grâce. Je dois donc suivre le mouvement de cette grâce, et en faire tout l'usage que Dieu veut que j'en fasse pour ma conversion.
C'est une grâce de prédilection par rapport à moi : car Dieu ne la fait pas à tout le monde. Combien de mondains et de mondaines vivent dans le désordre du péché, et dans un profond oubli de Dieu, sans penser jamais à rentrer sérieusement en eux-mêmes? ce qui serait néanmoins le souverain remède de leurs maux, et peut-être l'unique ressource de leur salut. Dieu use envers moi d'une miséricorde toute spéciale. Avec quelle attention et quel soin dois-je ménager une grâce si précieuse ?
C'est peut-être la dernière retraite de ma vie, que je vais commencer. Si je le savais, quel zèle, quelle ferveur y apporterais-je ? Combien
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en ai-je fait d'inutiles, et qui n'ont produit en moi aucun changement? Mais il faut que celle-ci répare les défauts de toutes les autres, et qu'elle achève dans mon âme l'œuvre de Dieu. Enfin, c'est Dieu lui-même qui m'y conduit, et qui veut m'y servir de guide. Jésus-Christ, qui était le Saint des saints, fut conduit par l'Esprit de Dieu dans le désert : voilà le modèle que je dois me proposer dans ma retraite, si je veux que ce soit pour moi une retraite salutaire, une retraite dont le succès réponde au besoin que j'en ai, et à ce que Dieu attend de moi. La faire par coutume, la faire parce que c'est dans mon état un devoir commun dont je ne puis me dispenser, c'est ce qui m'est arrivé plus d'une fois, et de là vient que j'en ai si pou profité. Il faut que j'y entre par le même esprit et dans le même esprit que Jésus-Christ y entra.
SECOND POINT. — Dieu, qui veut me sanctifier, m'appelle à la solitude intérieure encore plus qu'à la solitude extérieure. Car l'extérieure sans l'intérieure n'est de nul effet. Ainsi je dois, pendant ces saints jours, me séparer absolument, d'esprit et de cœur, de tout ce qui pourrait me distraire et me détourner de Dieu. Je dois me comporter comme s’il n'y avait dans le monde que Dieu et moi; en sorte que je m'occupe uniquement de lui, et que je puisse m'écrier avec l'Epouse des Cantiques : Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui (1). Loin de moi toute autre pensée, quelque bonne qu'elle fût d'ailleurs, et quelque apparence de bien que je crusse y apercevoir. Ce bien, qui me partagerait, cesserait pour moi d'être bien.
Dieu veut être seul avec moi, parce qu'il veut me parler au cœur; et par conséquent il faut que mon cœur soit vide du monde ; non pas seulement de ce grand monde qui est hors de moi, et avec lequel je n'ai presque nul rapport, car à peine le connais-je depuis que je l'ai quitté, et à peine me connaît-il; mais de ce petit monde qui m'environne, et qui se trouve même dans la religion; de ce petit momie qui est en moi, et qui fait partie de Moi-même ; de ce petit monde, qui sont mes passions, mes inquiétudes, mes curiosités, mes attaches. Tant que mon cœur sera plein de ce petit monde, ni Dieu ne me parlera peint, ni je ne serai point dans la disposition de l'écouter.
Malheur à moi si je portais ce petit monde
1 Cantic., II, 16.
jusque dans le sanctuaire de la solitude; c'est-à-dire, si j'entrais dans la retraite avec un esprit dissipé ou un cœur immortifié! Or il ne faut pour cela qu'un vain désir, qu'un chagrin, qu'une aversion, qu'une jalousie secrète, qu'une amitié trop humaine. Malheur à moi, si par là je me rendais incapable des communications et des entretiens que je dois avoir avec mon divin Epoux ! car dès là, quelque édifiante que me parût ma retraite, je n'y trouverais pas Dieu, parce que Dieu ne m'y trouverait pas dans ce parfait recueillement où doit être une âme qui veut converser avec lui. Puisqu'il se dispose à me parler, et à me parler au cœur, je dois de ma part me mettre en état de lui pouvoir dire, ou comme David : J'écouterai, mais avec réflexion et avec respect, ce que le Seigneur me dira (1), ce qu'il m'inspirera, ce qu'il me reprochera; ou, comme Samuel, Parlez, Seigneur, parce que mon âme est attentive à vous écouter (2). Je dois, à l'exemple de Marie, sa sainte mère, recueillir et conserver dans mon cœur toutes les paroles par où il me fera entendre intérieurement ses volontés.
TROISIEME POINT. — La fin de ma retraite ne doit pas être de goûter le repos de la solitude. Ce repos est saint; mais ce n'est pas assez, et il y a un avantage plus solide qu'il y faut chercher. Il m'est permis de dire, dans le même sentiment que le Prophète royal : Qui me donnera des ailes comme celles de la colombe, a [in que je prenne mon vol et que je me repose dans le seul de Dieu (3)? Mais il ne m'est pas permis de borner là mes vues et mes désirs. Je dois envisager dans ce repos quelque chose de meilleur et de plus nécessaire que ce repos même. La fin de ma retraite ne doit pas non plus être d'y employer plus de temps à l'oraison, d'y faire plus de communions, plus de lectures, plus d'austérités. Tout cela, ce sont d'excellents moyens, dont je puis et dont je dois me servir; mais ce n'est pas la fin que je me dois proposer. Mon erreur a souvent été de confondre en ceci les moyens avec la fin, et de m'imaginer que j'avais fait une bonne retraite, parce que je m'étais régulièrement acquitté de ces exercices.
Mais la fin de ma retraite doit être de réformer ma vie, de me bien connaître moi-même, et les desseins de Dieu sur moi; de découvrir une bonne fois le fond de mes dispositions, de mes imperfections, de mes mauvaises habitudes ; de régler toute ma conduite, toutes mes
1 Psal., LXXXIV, 9. — 2 1 Reg., III, 9. — 3 Psal., LIV, 7.
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actions, tous mes devoirs ; de me renouveler dans l'esprit de ma vocation ; en un mot, de me changer, et de devenir, comme dit saint Paul, une nouvelle créature en Jésus-Christ (1). Car si la retraite que j'entreprends n'aboutit là, et si j'en sors sans avoir rien corrigé de mes défauts ordinaires, en vain y aurais-je eu tous les sentiments de la dévotion la plus affectueuse, ce ne serait qu'une illusion pure. Il s'agit de me convertir, et non de raisonner ni de contempler. Cependant cette fin, conçue de la sorte, est encore trop générale et trop vague. Il faut, afin qu'elle soit plus efficace, qu'elle soit déterminée à quelque chose de plus marqué; et c'est à moi d'examiner, devant Dieu, quelle doit être pour moi la fin particulière de cette retraite : par exemple, de me réformer dans l'observation de mes règles ; de me réformer en ce qui regarde la charité, l'humilité, la mortification ; ainsi du reste.
CONCLUSION. — Eclairez-moi, mon Dieu, dans le choix que je dois faire de cette fin, et donnez-moi tous les secours nécessaires pour y parvenir. Puisque c'est vous qui m'attirez dans la solitude, faites-moi connaître la perfection où vous m'appelez, et les voies que
1 2 Cor., V, 17.
j'ai à prendre pour y arriver. Ne permettez pas que cette retraite, qui a été pour tant de pécheurs un moyen de conversion, devienne pour moi, si je n'en retirais aucun fruit, un sujet de condamnation.
Que voulez-vous que je fasse, ô mon Dieu? car c'est à vous de me prescrire à quoi je dois spécialement travailler durant ces jours de retraite, qui sont des jours de salut ; et c'est à moi, quoi qu'il m'en coûte, de retrancher tous les obstacles qui pourraient m'empêcher d'accomplir vos ordres et de seconder vos adorables desseins, quand je les aurai connus. Il me semble, Seigneur, que mon cœur y est disposé, et qu'en commençant cette retraite, je pourrai avec une humble confiance me rendre devant vous le même témoignage que votre prophète : Mon cœur est prêt, mon Dieu, mon cœur est prêt (2). Mais peut-être que je me flatte, et qu'il y a encore dans mon cœur de secrets replis d'amour-propre et d'attachement à moi-même. Aidez-moi, Seigneur, à les développer. Achevez de préparer ce cœur qui veut vous être soumis, et qui ne se sépare aujourd'hui du commerce des créatures que pour mieux recevoir les impressions de votre grâce et de votre esprit.
1 Psal., LVI, 8.
PREMIER JOUR
PREMIER JOUR
PREMIER JOUR.
PREMIER JOUR.
PREMIÈRE MÉDITATION.
DE LA FIN DE L'HOMME.
DEUXIÈME MÉDITATION.
DE LA FIN DU CHRETIEN.
TROISIÈME MÉDITATION
DE LA FIN DU RELIGIEUX
CONSIDÉRATION
SUR LA PERFECTION DE NOS ACTIONS ORDINAIRES.
PREMIÈRE MÉDITATION.
DE LA FIN DE L'HOMME.
Notum fac mihi, Domine, finem meum.
Seigneur, faites-moi connaître ma fin. (Psaume XXXVIII, 5.)
PREMIER POINT. — Pourquoi Dieu m'a-t-il créé ? pour le connaître , pour l'aimer, pour le glorifier en cette vie, et pour le posséder en l'autre : voilà ma fin. Je ne suis point dans le monde pour y établir une fortune temporelle ; je n'y suis point pour y acquérir de la réputation et de l'estime ; je n'y suis point pour y vivre agréablement et à mon aise ; tout cela n'est point ma fin, ni ne le peut être. J'y suis pour y chercher Dieu, pour y servir Dieu, pour y accomplir les volontés de Dieu. En cela, dit le Sage, consiste l'homme, et tout l'homme (1).
1 Eccli., XII, 13.
Grande vérité, sur laquelle roulent toutes les autres vérités ! C'est néanmoins cette vérité que je n'ai pas connue jusqu'à présent, ou du moins que je n'ai jamais bien approfondie. Tellement que j'ai vécu comme si je ne la connaissais pas. Car au lieu que j'étais créé pour Dieu, par un abus énorme de ma raison, je n'ai vécu que pour moi-même, je n'ai pensé qu'à moi-même, je n'ai été occupé que de moi-même, j'ai rapporté tout à moi-même; en un mot, je me suis regardé comme si j'eusse été moi-même ma fin. Ne suis-je pas obligé d'en convenir ? Tel est donc l'affreux aveuglement dans lequel j'ai passé ma vie, ou la meilleure partie de ma vie. Si j'avais bien connu ma fin, et si je l'avais toujours eue devant les yeux,
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toute ma vie aurait été sainte. D'où sont venus mes égarements, mes relâchements, mes dérèglements? de ce que j'ai oublié cette fin ; de ce que mille fois, et dans des occasions essentielles, j'ai négligé de faire cette réflexion si salutaire : Quelle est ma fin ? de ce que dans des affaires capitales, où la sagesse chrétienne me devait conduire, je n'ai pas envisagé ma fin. C'est là ce qui m'a perdu.
Non-seulement Dieu est la fin de ma création et de mon être en général, mais de toutes mes actions en particulier : car il n'y en a pas une qui, par la raison que j'ai été créé pour Dieu, ne doive aussi être pour Dieu. Saint Paul n'en a pas excepté les actions même les plus indifférentes et les plus basses. Soit que vous mangiez, dit-il, soit que vous buviez, faites tout pour Dieu (1). Que s'ensuit-il de là ? que tout ce que j'ai fait dans ma vie pour une autre fin que pour Dieu, sans parler du désordre et du péché qui s'y rencontrait, n'a été pour moi devant Dieu de nul mérite. Quand j'aurais fait lus actions les plus éclatantes, quand j'aurais fait des miracles, Dieu n'en ayant point été la fin, tout cela n'est que vanité, et que vanité des vanités. Ils se sont détournés de leur fin, disait le prophète, et dès là ils sont devenus inutiles (2), ou plutôt, tout leur est devenu inutile. N'est-ce pas là mon état, et puis-je assez le déplorer?
SECOND POINT. — Ce qui doit fortement m'ex-citer à tendre sans cesse vers ma fin, c'est qu'il n'en est point de plus excellente. Dieu lui-même n'en a pas une plus noble, puisqu'il est lui-même sa fin. De toute éternité il se connaît, il s'aime, il forme des desseins pour sa gloire, et il les exécute dans le temps. Or en cela il m'a créé à son image et à sa ressemblance : car il m'a donné un entendement pour le connaître, une volonté pour l'aimer, un corps et une âme pour le glorifier. J'ai donc, en vertu de ma création, une fin aussi sublime que Dieu. O Seigneur ! s'écriait le saint patriarche Job, qu'est-ce que l’homme, pour mériter que vous l'ayez exalté de la sorte (3) ? Reconnais, mon âme, reconnais ta dignité, non pas pour en concevoir un vain orgueil, mais pour rendre à Dieu l'hommage d'une profonde adoration, et pour lui offrir le juste tribut de tes louanges. Au contraire, quand j'agis pour une autre lin que pour Dieu, je m'avilis, je me dégrade, je renonce à l'honneur que j'avais d'être fait pour Dieu et pour Dieu seul. Quand je me
1 1 Cor., X, 31. —2 Psal., XIII, 3. — 3 Job., VII, 17.
cherche moi-même, par une juste punition de Dieu, je me trouve moi-même ; et en me trouvant moi-même, je ne trouve que le néant. L'homme a oublié Dieu, et en l'oubliant il s'est méconnu, et par là il est devenu non-seulement semblable aux bêtes (1), mais de pire condition que les bêtes. Car au moins les bêtes, quoique privées de raison, agissent-elles conformément à leur fin, et Dieu est toujours leur fin ; au lieu qu'il n'est plus la mienne, quand je suis assez aveugle et assez insensé pour m'en proposer une autre que lui.
Point encore de fin plus nécessaire, soit par rapport à Dieu , soit par rapport à moi. Nécessaire par rapport à Dieu : car Dieu ne serait pas Dieu, s'il m'était permis d'agir pour une autre fin que pour lui. Il cesserait d'être Dieu, si je pouvais avoir droit de former la moindre pensée , de dire la moindre parole, de faire la moindre action, sans la rapporter à lui. Cependant il ne suffit pas qu'il soit ma fin par la nécessité de son être : il faut qu'il le soit (et il veut l'être) par mon choix. Voilà ce qui fait sa gloire. Voudrais-je la lui disputer? Nécessaire par rapport à moi; car il n'y a que Dieu qui puisse me rendre heureux, et par conséquent qui puisse être ma fin. Vous m'avez fait pour vous, Seigneur, disait saint Augustin, et mon cœur sera toujours dans l'agitation et dans le trouble, jusqu'à ce qu'il se repose en vous. Quoi que le monde fasse pour moi, il ne me contentera jamais. Je ne l'ai que trop éprouvé, pour n'en être pas convaincu. Il me faut quelque chose de plus que le monde, et je ne serai rassasié que lorsque je posséderai mon Dieu.
TROISIÈME POINT. — Tout, hors le péché, peut me conduire à ma fin. Il n'y a point de créature dans l'univers qui ne m'aide à connaître Dieu, qui ne me découvre quelque perfection de Dieu , et qui ne doive m'inspirer de l'amour pour Dieu. Il n'y en a donc pas une qui ne puisse être, et qui ne soit actuellement un moyen pour m'élever à Dieu. Les cieux, les astres, les éléments , tout m'annonce un Dieu , en sorte que je suis inexcusable si, le connaissant, je ne réponds pas à l'obligation étroite où je me trouve de le glorifier comme Dieu. Est-il possible , Seigneur, qu'il y ait eu des mondains assez infidèles pour ne vouloir pas écouter cette voix de toute la nature? Votre apôtre néanmoins me l'apprend : mais aussi m'assure-t-il que, par un juste jugement, vous les avez tous livrés à leur sens réprouvé. Que
1 Ps., XLVIII, 13.
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serait-ce de moi, si jamais vous veniez à m'abandonner ainsi moi-même!
Quoiqu'il en soit, je dois, dans l'ordre de sa providence , regarder tout ce qui m'arrive comme un moyen dont Dieu veut que je me serve pour arriver à la fin qu'il m'a marquée : prospérité, adversité, santé, maladie, pauvreté, commodités, mépris, honneur, joie, affliction. Car nous savons , dit saint Paul, que tout cela contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (1), parce qu'il est vrai que tout cela , si je suis fidèle à la grâce, me porte à Dieu, m'attache à Dieu, me soumet à Dieu, me force de recourir à Dieu. Et en effet, Dieu a conduit ses élus par toutes ces différentes voies ; et toutes ces voies différentes, dans l'usage qu'en ont fait les saints, ont également servi à leur prédestination. Dans tous ces événements, quoique contraires, ils ont trouvé le royaume de Dieu, qui était leur fin.
Or voilà ce que je n'ai point assez connu : l'utilité de tout cela, et les desseins de Dieu en tout cela ; ou si je l'ai connu d'une connaissance stérile et de spéculation, voilà ce que j'ai pleinement ignoré dans la pratique. Car, malgré les desseins de Dieu, j'ai abusé de tout cela : de la santé , pour vivre au gré de mes passions; de l'infirmité, pour mener une vie lâche; des afflictions, pour murmurer; de la joie, pour me dissiper; de la prospérité, pour m’enorgueillir ; de l'adversité, pour m'aBattre. Quel renversement de l'ordre de Dieu î quelle infidélité à sa providence! quel oubli de mes propres intérêts! Je ne dois donc désormais user des créatures que pour arriver à ma tin ; c'est-à-dire que je ne dois les estimer, les désirer , les rechercher, qu'autant qu'elles peuvent m'approcher de Dieu et me tenir uni à Dieu. Si je les regarde autrement, elles se tournent contre moi : et pour venger, à mes dépens, le Dieu qui les a créées, bien loin de m'être utiles et profitables, elles me deviennent pernicieuses et dommageables.
Conclusion. — Il n'y a que votre grâce. o mon Dieu, qui puisse me tirer du déplorable aveuglement où je vis depuis tant d'années. Faites-moi connaître ce que je suis, et pourquoi je le suis. Donnez-moi une idée vive de la fin où je dois aspirer ; une idée qui me fasse agir , qui m'anime , qui me soutienne : qu'il paraisse dans ma conduite que je suis en effet , non-seulement persuadé , mais touché de cette fin. Que mon unique soin
1 Rom., VIII, 28.
soit de la rechercher partout et en tout, d'en renouveler tous les jours l'intention et le désir, et de me faire incessamment à moi-même le reproche que Jésus-Christ faisait à Marthe : Vous vous embarrassez de bien des choses, et il n'y en a qu'une seule de nécessaire (1). Or cette seule chose nécessaire, c'est ma fin.
Quant aux moyens, Seigneur, je vous demande cette sainte indifférence où vous voulez que je sois à l'égard de tout ce qu'il y a dans le monde : biens ou maux , grandeurs ou humiliations, plaisirs on afflictions. Et que m'importe d'être riche ou pauvre, d'être sain ou malade, d'être méprisé ou honoré, pourvu que je sois à vous , et que vous soyez éternellement à moi? Que m'importe par quelle voie je parvienne à ma fin, pourvu que j'y parvienne! Sainte indifférence, qui me délivrerait de tous les troubles, de tous les chagrins, de toutes les inquiétudes, de toutes les craintes, dont mon attachement aux créatures est la source! Sainte indifférence , qui bannirait de mon cœur toutes les passions dont il est continuellement agité! Sainte indifférence, qui mettrait le calme dans mon âme, et qui serait déjà pour moi une béatitude anticipée!
Ajoutez, mon Dieu, à cette indifférence une disposition encore plus sainte, de préférer, entre les choses du monde , celles que je connaîtrai m'être plus utiles pour m'avancer vers ma fin, à celles que je saurai me l'être moins. Car quoique toutes soient des moyens pour aller à vous, il y en a qui m'y conduisent bien plus sûrement et plus infailliblement; et quelque horreur naturelle que je puisse avoir de celles-ci, je ne dois pas hésitera leur donner la préférence sur les autres, qui me seraient plus agréables, mais dont il me serait plus facile et plus dangereux d'abuser. Surtout aidez-moi à m'établir et à me fortifier dans la suinte résolution où je dois être d'embrasser généralement et sans réserve tous les moyens par où vous voulez que j'arrive à cet unique nécessaire, qui est ma fin. Car s'il y a un seul de ces moyens que j'excepte , quand je prendrais tous les autres, dès là je ne voudrais plus sincèrement ni efficacement ma fin ; et la volonté que j'aurais d'atteindre à cette fin ne serait plus qu'une velléité et qu'une erreur. Point de restriction, ô mon Dieu, point de limitation ni de bornes, quand il s'agit d'une fin aussi essentielle que celle-là. Examen de mon cœur sur ces trois dispositions. Suis-je dans cette indifférence parfaite pour tout ce qui n'est pas
1 Luc., X, 42.
507
Dieu? suis-je déterminé à choisir, quoi qu'il m'en coûte, les moyens les plus sûrs et les plus propres pour me conduire à Dieu? veux-je les employer tous, et le veux-je bien ?
DEUXIÈME MÉDITATION.
DE LA FIN DU CHRETIEN.
Si quis vult venire post me, abneget semetipsum.
Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même. (Matth., chap. XVI, 21.)
PREMIER POINT. — Pourquoi suis-je chrétien? pour servir et honorer Dieu : non plus selon les simples vues de ma raison, puisque ma raison étant aussi faible, aussi bornée et aussi obscurcie qu'elle l'est par le péché, elle ne me donnerait pas d'assez hautes idées de Dieu. Non plus selon les maximes générales de la religion : car Dieu demande de moi, comme chrétien, quelque chose de plus parfait que ce que la religion en général prescrit à tout homme qui connaîtrait Dieu, et n'aurait que la foi d'un Dieu. Mais je suis chrétien pour servir Dieu et pour le glorifier selon les règles particulières, et selon l'esprit de la loi de Jésus-Christ. Dieu ne veut plus que je vive selon d'autres règles que celles-là ; et tout ce qui n'est pas selon ces règles n'est plus selon le cœur de Dieu.
En effet, Jésus-Christ n'est venu au monde que pour me faire connaître Dieu, et que pour m'apprendre à honorer Dieu comme Dieu mérite d'être honoré. C'est pour cela qu'il disait : Mon Père, j'ai fait connaître aux hommes votre nom (1). Moïse avait appris aux Juifs à honorer Dieu par des sacrifices et des victimes ; mais ces sacrifices, où l'on n'immolait que des animaux, n'étaient que l’ombre et la figure du vrai culte que Dieu attendait de moi. Ces sacrifices étaient infiniment au-dessous de ce que Dieu méritait. Jésus-Christ est donc venu pour m'enseigner à honorer Dieu en esprit, c'est-à-dire par le sacrifice de moi-même et par le renoncement à moi-même.
Divine leçon que cet Homme-Dieu, comme législateur, et comme maître, m'a faite dans sa propre personne. Entrant dans le monde, il dit à Dieu : Vous n'avez plus voulu, Seigneur, d’oblation étrangère; mais vous m'avez formé un corps. Les holocaustes de l'ancienne loi ont cessé de vous agréer ; c'est pourquoi j'ai dit : Me voici je viens, je m'offre, je me livre à vous (2). En un mot, il s'est immolé lui-même, il s'est
1 Joan., XVII, 26. — 2 Hebr.,
X, 6.
anéanti lui-même, et cela pour honorer Dieu ; mais en même temps pour avoir droit de me dire : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce et qu'il meure à soi-même (1).
Voilà, dis-je, pourquoi je suis chrétien, et c'est uniquement par là que je me mets en état de rendre à Dieu le véritable hommage que je lui dois. Il faut donc conclure que si je ne renonce à moi-même, je ne suis chrétien que de nom; que si je ne renonce à moi-même , je ne porte le nom de chrétien que pour ma confusion ; que, quoi que je fasse d'ailleurs, si je ne renonce à moi-même, je ne connais pas Dieu, je n'aime pas Dieu, je suis incapable de glorifier Dieu de la manière que je le dois connaître, que je le dois aimer, que je le dois glorifier. C'est dans ce renoncement à moi-même, et dans ce sacrifice de moi-même, que consiste pour moi la religion. Les Juifs pouvaient l'ignorer : mais après la révélation expresse qu'il a plu à Dieu d'en faire an monde par Jésus-Christ, mon ignorance sur ce point serait un crime. Ce renoncement est difficile, mais il est nécessaire. Se quitter soi-même , se dépouiller de soi-même, c'est une parole bien dure, selon les sens et selon les inclinations naturelles; mais c'est une parole de salut, une parole de vie, et de la vie éternelle.
SECOND POINT. — En qualité de chrétien, je dois être conforme à Jésus-Christ. Car c'est dans cette vue, dit saint Paul, que Dieu a choisi ses élus, les ayant tous prédestinés sur le modèle de son Fils. Y a-t-il entre Jésus-Christ et moi de la conformité ; j'ai droit d'espérer en Dieu, et de faire fond sur ses miséricordes. Mais n'y a-t-il dans moi nul trait de ressemblance avec Jésus-Christ; quand j'aurais d'ailleurs toutes les perfections des anges, Dieu ne me reconnaît point, ni ne me compte point au nombre des siens. Quoi qu'il en soit, voilà ma fin, et à quoi je dois travailler comme chrétien : à me faire une copie vivante de Jésus-Christ ; à envisager Jésus-Christ comme l'excellent original sur lequel je dois me former; à me dire
1 Matth., XVI, 24.
508
sans cesse en le contemplant ce que Dieu dit à Moïse : Voyez, et faites selon le divin exemplaire que vous avez devant les yeux (1).
En qualité de chrétien , je dois être revêtu de Jésus-Christ. C'est l'expression dont s'est servi l'Apôtre : Vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous êtes revêtus de Jésus-Christ (2). Quel honneur pour moi, en me dépouillant du vieil homme, de m'être revêtu du nouveau ! Mais quelle honte aussi pour moi, si je n'en suis revêtu qu'extérieurement, et si, faisant profession d'être chrétien, je n'en ai pas intérieurement l'esprit ! Quelle contradiction, si, portant le caractère et la marque du sacrement de Jésus-Christ, je n'en ai pas la sainteté, et si dans la pratique je sépare l'un de l'autre ! Quelle monstrueuse hypocrisie, si je ne suis chrétien qu'en apparence, et si devant Dieu j'ai un esprit et un cœur tout païen !
En qualité de chrétien, je dois être incorporé à Jésus-Christ comme un de ses membres ; je dois lui être uni comme à mon chef. C'est encore la doctrine du saint Apôtre : Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus-Christ (3) ? Or entre le chef et les membres il doit y avoir de la proportion ; et s'il n'y en a point entre Jésus-Christ et moi, je n'ai plus avec lui cette liaison qui fait, selon Dieu , tout mon bonheur et toute ma gloire. Ou si je suis, comme chrétien, un des membres de Jésus-Christ , je ne suis, comme indigne chrétien, qu'un de ces membres gâtés qui ne servent qu'à déshonorer son corps mystique.
Enfin je dois, en qualité de chrétien , vivre de la vie même de Jésus-Christ ; de sorte que la vie de Jésus-Christ doit paraître (4) dans toute ma conduite, et même, ainsi que me l'enseigne le maître des nations, dans ma chair mortelle. Je suis chrétien , pour pouvoir dire comme ce grand saint : Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (5), et par conséquent qui pense en moi, qui parle en moi, qui agit en moi. Puis-je en la présence de Dieu, sans me tromper, sans me flatter, me rendre à moi-même ce témoignage? Voilà toutefois à quoi Dieu m'appelle.
TROISIÈME POINT. — Ce n'est point assez, pour être parfaitement chrétien, que je sois dans une sainte indifférence à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu : il faut que je m'attache expressément et déterminément aux moyens que Jésus-Christ m'a lui-même marqués
1 Exod.,
XXV, 40. — 2 Galat., III, 27. — 3 Cor., VI, 15. — 4 2 Cor., IV, 10. — 5 Galat., II, 20.
comme les plus efficaces, les plus infaillibles, et, supposé le choix qu'il en a fait, les plus indispensables et même les seuls suffisants pour acquérir la perfection où le caractère de chrétien m'engage, et où est renfermée ma fin. Or, suivant ce principe, je dois donc, sans balancer, préférer la pauvreté, j'entends la pauvreté de cœur, aux biens de ce monde : c'est-à-dire que je dois m'estimer plus heureux d'être détaché des biens de ce monde, que de les posséder ; plus heureux de les mépriser, que d'en jouir, parce que le détachement et le mépris des biens de ce monde est le premier moyen que Jésus-Christ m'a proposé pour honorer Dieu.
Suivant ce principe, je dois préférer la vie austère et pénitente à la vie douce et commode, parce que c'est ainsi que Jésus-Christ l’a jugé lui-même et qu'il l'a pratiqué : Au lieu du bonheur, même temporel, et de la joie qui lui était due, il a pris la croix pour son partage (1). Car il venait, comme Sauveur, établir une religion d'hommes pécheurs , à qui la pénitence était nécessaire pour apaiser la justice de Dieu. Il venait, comme réformateur du monde, en corriger les désordres; et il savait que la vie douce et commode était la source empoisonnée de toute la corruption du monde, et qu'au contraire la vie austère et pénitente en était le remède souverain.
Suivant ce principe, je dois être persuadé de ces maximes si communes dans l'Evangile et si familières aux apôtres : Qu'il ne suffit pas que je porte ma croix, mais qu'il faut que ce soit moi-même qui m'en charge, et qui me l'impose. Qu'il ne suffit pas que je m'y soumette, mais qu'il faut que je l'aime , qu'il faut que je m'en glorifie. Que sans cela je ne puis honorer Dieu , comme Jésus-Christ m'a fait connaître que Dieu veut être honoré. Que si je ne crucifie pas ma chair, je ne puis appartenir à Jésus-Christ, ni par conséquent à Dieu. Que, pour être enfin revêtu de Jésus-Christ, il faut que je sois revêtu de la mortification de Jésus-Christ.
Suivant ce principe, bien loin de fuir l'abjection et l'humiliation, je dois l'accepter, la souhaiter, la demander plus que toutes les grandeurs et que tous les honneurs du monde, puisque c'est le grand moyen que Jésus-Christ a mis en œuvre pour rendre à Dieu la gloire qui lui avait été ravie. L'orgueil avait soulevé l'homme contre Dieu, et il n'y avait que l'humilité qui pût réparer l'injure faite à Dieu. Moyen
1 Hebr., XII, 2.
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excellent, mais moyen indispensablement requis pour trouver grâce auprès de Dieu.
CONCLUSION. — Voilà, Seigneur, ce que le monde ne connaissait pas ; voilà ce que les sages du monde ne connaissent point encore : mais grâces immortelles vous soient rendues de m'avoir révélé de si sublimes et de si importantes vérités 1 Par là vous m'avez enseigné la vraie sagesse, en me détrompant des erreurs grossières dont le monde est rempli sur ce qui regarde ces faux biens. Par là vous m'avez guéri des passions dont il est, en vue de ces biens, malheureusement possédé et cruellement déchiré. Par là vous m'avez fait goûter le solide repos, et vous m'avez fait éprouver la vérité de votre promesse : Apprenez de moi que je suis humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos cimes l. Mais par là vous m'avez surtout appris à honorer votre Père, et à lui offrir le culte le plus digne de lui, le plus conforme à ses inclinations, et le plus capable de me sanctifier moi-même. Soyez mille fois béni, aimable et adorable maître , de m'avoir ainsi fait entendre ce que c'est que d'être chrétien ; de m'avoir instruit de la fin pour laquelle je le suis; de m'avoir prescrit les moyens qui doivent me mener à cette fin ; et de m'avoir rendu tout cela non-seulement intelligible, mais sensible, dans votre sacrée personne. Car j'avais besoin, et de votre autorité , et de votre exemple, pour bien comprendre tout cela. Il
1 Matth., XI,29.
me fallait un aussi grand modèle que vous pour m'animer, pour me soutenir, et dans la recherche de cette fin si contraire à mon amour-propre , et dans la pratique de ces moyens si directement opposés à tous les sentiments de la nature.
Cependant ai-je été jusques à présent bien convaincu de la nécessité de l'un et de l'autre, je veux dire de la nécessité d'aspirer à cette fin et d'en prendre les moyens? Tout chrétien que je suis, ai-je vécu dans ce renoncement à moi-même, qui est l'abrégé et la fin de la loi de Jésus-Christ ? En m'examinant sur ces trois moyens, sans lesquels Jésus-Christ m'a déclaré qu'il n'y a point de salut pour moi, que trou-verai-je? Suis-je pauvre dé cœur? suis-je humble de cœur? suis-je mortifié et circoncis de cœur? Et si je ne le suis pas, que suis-je donc dans l'idée de Dieu, et qu'est-ce que ma vie, sinon un fantôme de christianisme que Dieu réprouve? Je ne puis encore une fois alléguer là-dessus mon ignorance pour excuse ; je ne puis plus demander à Dieu qu'il me donne une connaissance certaine de ma fin : Jésus-Christ s'en est plus que suffisamment expliqué. Voilà à quoi se réduit tout son Evangile. O mon Dieu ! que vous répondrai-je un jour, quand vous m'opposerez cet Evangile? que puis-je vous répondre dès aujourd'hui, quand cet Evangile et ma conduite s'accordent si peu ? Cet Evangile ne changera jamais : c'est donc à moi de changer ma conduite et de réformer ma vie.
TROISIÈME MÉDITATION
DE LA FIN DU RELIGIEUX
De mundo non estis.
Vous n'êtes plus au monde. (Jean, chap. XV, 19.)
PREMIER POINT. — Dieu m'a appelé à l'état religieux, afin que j'y vive séparé du monde, détaché du monde, crucifié pour le monde, et absolument mort au monde. Quatre degrés par rapport auxquels je dois me juger moi-même, et me confondre d'avoir jusques à présent si mal répondu à ma vocation.
Ma fin, dans l'état religieux, est d'y vivre séparé du monde, non-seulement d'habitation et de demeure, mais d'esprit et de sentiments. Il ne me suffit pas, pour être religieux, d'en porter l'habit, ni même d'en avoir fait le vœu : il faut que j'en aie l'esprit. Or il arrive tous les jours que l'esprit du monde s'introduit jusque dans la religion : comme, par un efi'et tout contraire , l'esprit de la religion se communique quelquefois aux conditions les plus engagées dans le monde. Combien d'âmes toutes mondaines dans les communautés religieuses? Ne suis-je point de ce nombre?
Ma fin, dans l'état religieux, est d'y vivre détaché du monde. Car je serais le plus malheureux des hommes, si j'étais séparé du monde sans en être détaché, puisque dès là je n'aurais plus, ni les consolations du monde, ni celles de Dieu. Etre séparé du monde et n'en être pas détaché, ce serait pour moi non-seulement le plus grand de tous les malheurs, mais le plus
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grand de tous les désordres; et je pourrais me reprocher alors, plus justement que saint Bernard , que je suis la chimère de mon siècle. C'est-à-dire que je ne suis ni séculier, ni religieux : ni séculier, puisque je me suis retiré du monde ; ni religieux, puisque je tiens encore au monde et que je ne l'ai pas tout à fait abandonné.
Ma fin, dans l'état religieux, est d'y être, comme saint Paul, crucifié pour le monde. Tellement que si, malgré ma profession de religieux, j'aime encore le monde, et si le monde m'aime encore; que si je me plais encore avec le monde, et si le monde se plaît encore avec moi ; que si le monde, tout religieux que je suis, ne laisse pas de s'accommoder de mes maximes, et si je m'accommode également des maximes du monde, je ne suis plus religieux que de nom. Pour l'être en effet et en vérité, il faut que je sois dans le monde comme dans un état de souffrance. Il faut que le monde soit ma croix, comme je serai infailliblement la croix du monde, par la contrariété de sentiments et de principes qui se trouvera entre lui et moi, dès que je me comporterai en religieux.
Ma fin, dans l'état religieux, est de mourir absolument au monde et à moi-même : car en vain me flatterais-je d'être mort à tout ce qui s'appelle le monde, si je n'étais mort à moi-même. Le monde auquel je dois surtout mourir est en moi. Le monde qui est hors de moi n'a rien pour moi de dangereux, en comparaison de celui que je porte au milieu de moi. Le monde que j'ai à combattre, ce sont ces trois concupiscences dont parle saint Jean, d'autant plus à craindre pour moi, qu'elles sont dans moi-même et une partie de moi-même. Etre mort à moi-même dans la religion, c'est n'y avoir plus de volonté, plus d'humeur, plus de vues ni de prétentions humaines. Si tout cela est encore en moi, et si j'ai encore, pour certains intérêts que l'on se fait dans la profession religieuse, des vivacités, des empressements, de la sensibilité, je ne suis ni mort selon Jésus-Christ, ni enseveli avec Jésus-Christ. Ainsi ma religion est vaine, et n'eût-il pas presque autant valu rester dans le monde?
SECOND POINT. — Cette séparation et ce détachement du monde, ce crucifiement et cette mort spirituelle sont d'une sainteté bien relevée : mais pourquoi suis-je entré dans l'état religieux? Pour y travailler tout autrement que je n'aurais pu faire dans le monde, non-seulement à mon salut, mais à ma perfection. Supposé mon engagement à la religion, ma perfection et mon salut sont désormais deux choses inséparables. Je dois donc être persuadé qu'au lieu que le Sauveur du monde disait à ce jeune homme de l'Evangile : Si vous voulez être parfait, quittez tout ce que vous avez, et suivez-moi (1); il me dit maintenant et sans condition : Parce que vous avez tout quille, et qui; vous vous êtes engagé à me suivre, souvenez-vous que vous devez être parfait, cette perfection, que Jésus-Christ a proposée aux chrétiens du siècle comme un conseil, est donc pour moi un commandement que je nie suis imposé. Il m'était libre d'être religieux, ou de ne l'être pas; mais du moment que je le suis, il ne m'est plus libre de renoncer à l'obligation que j'ai d'être parfait, ou du moins de vouloir sincèrement et efficacement le devenir. Voilà toutefois le devoir essentiel à quoi je manque, quand je suis assez lâche pour abandonner, dans la profession religieuse, le soin de ma perfection. Péché grief, puisque je deviens prévaricateur de mon état, jusqu'à sortir de mon état. Car mon état, comme religieux, est de tendre continuellement à la perfection. Dès là donc que je la néglige, et que je n'y aspire plus ; dès là que je ne me soucie plus d'y parvenir, et que je n'en ai plus le zèle, mitre le désordre de ma conduite envers Dieu, outre le danger que Dieu ne retire de moi ses grâces, je sors de la voie où j'étais appelé. Or sortir de la voie que Dieu m'avait marquée, c'est, dans l'ordre du salut, l'égarement le plus funeste, et dont les suites sont le plus à craindre.
Mais en m'éloignant ainsi de la fin pour laquelle je suis religieux, quel sujet n'ai-je pas de rougir et de trembler, quand je vois au milieu du monde des séculiers plus touchés que moi du désir de leur perfection, plus occupés que moi du soin de leur perfection, et par là même beaucoup plus parfaits dans leur condition que moi dans la mienne? Sans parler des vertus politiques et civiles qui font le mérite des partisans du monde, et qui devraient être déjà pour moi autant de leçons, combien y a-t-il de chrétiens dans le monde plus mortifiés, plus humbles, plus charitables qu'une infinité de religieux? Quel témoignage contre moi et quelle conviction, quand Dieu, dans son jugement, me mettra ces exemples devant les yeux! Toute comparaison à part, n'est-il
1 Matth., XIX, 21.
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pas bien honteux et bien indigne qu'après tant d'années, que je suis religieux et que je nie trouve obligé par mon état à marcher dans la voie de la perfection, j'y aie fait si peu de progrès ; que je n'aie peut-être pas encore commencé, ni même sérieusement pensé à m'y avancer; que je sois peut-être aujourd'hui plus imparfait que lorsque j'étais dans le monde; que, bien loin de croître en vertu dans la maison de Dieu, j'y aie peut-être toujours été eu dégénérant et en me relâchant? Est-ce parce que Dieu demandait de moi? est-ce là ce que je lui avais promis?
TROISIÈME POINT. —C'est par une grâce toute spéciale qu'il a plu à Dieu de m'appeler à la perfection religieuse : c'est par une distinction et un choix dont je ne puis assez reconnaître, ni assez estimer les avantages. Il est vrai que Dieu, en vertu de ce choix, exige de moi plus qu'il n'exige du commun des chrétiens : mais en cela même quelles ont été les vues de sa providence et de sa miséricorde envers moi? Il a voulu que je lui fusse dévoué d'une façon plus particulière et plus intime; il a voulu me mettre au rang de ses favoris qui l'approchent de plus près, et avec qui il a de plus fréquentes et de plus abondantes communications ; il a voulu non-seulement me conserver dans une innocence plus parfaite, mais m'élever aux plus sublimes vertus, afin de me tenir plus étroitement uni à lui, et de me donner lieu d'acquérir plus de mérites devant lui; il a voulu faire éclater en moi toutes les richesses de sa grâce, et me disposer à recevoir un jour les dons les plus excellents de sa gloire ; il a voulu me proposer au monde comme un modèle, et que mes entretiens, que mes actions, que toute ma vie honorât son service, édifiât le prochain, et fût pour les chrétiens du siècle une leçon visible et présente, qui les instruisît et qui les touchât. Car tout cela est attaché à cette perfection, qui fait la sainteté et le caractère propre de mon état.
Or, n'est-ce pas en quoi je dois admirer la bonté de Dieu, qui m'a choisi de la sorte ; qui, par une prédilection toute gratuite, m'a destiné à de si grandes choses, et m'a prévenu de telles faveurs ; qui, pour me soutenir dans une vocation si sainte, et pour m'aider à la remplir, m'a fourni tant de moyens? Je puis donc dire, aussi bien que Moïse, et même avec plus de sujet que Moïse, qu'il n'en a pas ainsi usé a l'égard de toute nation : c'est-à-dire qu'entre les chrétiens mêmes, qu'entre les enfants de la même Eglise et parmi son peuple, il m'a préféré à des millions d'autres qu'il a laissés et qu'il laisse encore au milieu des dangers du monde et de toute sa corruption. Qu'avais-je fait plus qu'eux avant que Dieu me retirât de ce siècle perverti, où je me trouvais exposé connue eux? et par où m'étais-je rendu plus digne d'un de ses bienfaits les plus signalés?
Après cela que dois-je penser de moi-même, si, dans un état où je dois être singulièrement dévoué à Dieu, je m'occupe de toute autre chose que de Dieu? si dans un état où je dois communiquer plus souvent et plus intimement avec Dieu, je me dégoûte de tous les exercices qui peuvent me porter à Dieu, et je vis dans une dissipation continuelle qui me fait perdre presque tout sentiment de Dieu? si, bien loin de me préserver, selon mon état, des taches les plus légères, et de pratiquer toute la sainteté du christianisme dans le degré le plus éminent, je fais en mille rencontres de mortelles blessures à mon âme, ou je me jette au moins là-dessus en des embarras de conscience très-dangereux, et si je n'ai pas même le fond et l'essentiel de la piété chrétienne? si, bien loin de m'enrichir pour le ciel, je demeure dans une vie lâche et inutile, où je ne profite de rien, parce que je m'acquitte de tout négligemment et sans esprit intérieur ? si, bien loin de faire honneur au service de Dieu et à ma profession, je les déshonore, et au lieu d'édifier le monde, je le scandalise? Il n'y a que trop de religieux à qui ces reproches conviennent: y en a-t-il à qui ils conviennent plus qu'à moi? Quoi qu'il en soit, c'est à moi de me les appliquer utilement, et d'en tirer de justes conséquences pour mon instruction et ma sanctification.
CONCLUSION. Ah! Seigneur, je n'avais point encore conçu ce que c'est que d'être religieux. Je n'en avais qu'une faible idée, et voilà pourquoi je me suis si peu mis en peine de parvenir à la fin d'un état si saint. La vie religieuse ne m'avait paru qu'une vie obscure et abjecte selon le monde, qu'une vie de contrainte et de gêne selon les sens ; mais je n'en comprenais pas l'excellence et la perfection. C'est aujourd'hui, mon Dieu, que vous me la faites connaître ; c'est aujourd'hui que je commence à sentir mon bonheur et à le goûter, parce que c'est aujourd'hui que je conçois une toute autre estime de ma vocation.
Mais du reste, Seigneur, ce n'est point assez que je connaisse la perfection de mon état; il
512
faut qu'autant que je la connais, qu'autant que je l'estime, je la désire, et que je la désire comme elle doit être désirée. Or il n'y a que vous qui puissiez, par votre grâce, former en moi ce désir, accompagné de toutes les qualités nécessaires pour être conforme à mes obligations. Car vous le savez, Seigneur, ce qui m'a perdu, c'est que je n'ai jamais eu pour la perfection religieuse qu'un désir vague, qu'un désir oisif et languissant, qu'un désir borné et limité, qu'un désir passager et volage, qu'un de ces désirs qui tuent l'âme et qui ne la sanctifient pas, qu'un de ces désirs de pure complaisance dont l'enfer est plein ; au lieu que, pour arriver à une fin si importante et si sublime, il me fallait un désir fervent, un désir efficace et pratique, un désir universel et sans mesure, un désir constant et ferme, un désir suivi et soutenu d'une sainte persévérance. Qu'ai-je donc à faire pour exciter désormais et pour entretenir dans mon cœur un tel désir? C'est de me souvenir sans cesse de la fin pourquoi je suis religieux; c'est, à l'exemple de saint Bernard, de me demander sans cesse à moi-même : Pourquoi ai-je quitté le monde? pourquoi suis-je venu en religion ? Car voilà, mon Dieu, ce que j'ai cent fois oublié, et dans des occasions essentielles, où il était pour moi de la dernière conséquence d'y penser; voilà à quoi je n'ai fait nulle attention.
Mais, Seigneur, c'est ce que je me propose dans la suite d'avoir toujours présent à l'esprit, et de quoi je veux me faire une règle pour tout le reste de ma vie. Quand l'amour-propre me portera à rechercher mes commodités et mes aises au préjudice de la vie régulière que j'ai embrassée, je rentrerai en moi-même, et je me dirai : Est-ce pour cela que je me suis fait religieux? Quand il me prendra, ou quelque dépit secret d'une humiliation, ou quelque chagrin de voir les autres au-dessus de moi, ou quelque envie d'occuper certaines places et d'être employé à certaines fonctions, ou quelque dégoût de mes observances et de mes exercices ordinaires, j'en reviendrai toujours à la même réflexion : Qu'ai-je eu en vue lorsque j'ai renoncé au monde, et qu'ai-je prétendu en me consacrant à Dieu? Cette pensée m'animera, me fortifiera ; et pour me la rendre salutaire, vous y ajouterez, Seigneur, l'onction de votre divin esprit et de votre grâce.
CONSIDÉRATION
SUR LA PERFECTION DE NOS ACTIONS ORDINAIRES.
PREMIER POINT. — Notre perfection, selon Dieu, ne consiste point à faire beaucoup de choses : ce fut l'erreur de Marthe, que Jésus-Christ condamna. Ce n'est point non plus à faire de grandes choses : il y a des saints très-grands devant Dieu, qui n'ont rien fait de grand pour Dieu ; des saints dont la vie a été obscure et cachée, dont les actions n'ont rien eu de brillant et d'éclatant, dont le monde n'a point parlé. Ils étaient grands parleur sainteté : mais toute leur sainteté était renfermée en de petites choses; et Dieu, dans la fidélité avec laquelle ils pratiquaient ces petites choses, leur faisait trouver des trésors infinis de grâces. Ils étaient grands par leur humilité ; et leur humilité les portait toujours à choisir les derniers emplois, laissant aux autres les fonctions où il y avait plus à paraître, et ne se jugeant pas capables d'y être appliqués. Enfin, notre perfection ne demande point que nous fassions des choses extraordinaires et singulières. Dès là qu'elles sont singulières et extraordinaires, elles sont rares, et les occasions n'en sont pas fréquentes: cependant notre perfection doit être en ce qui nous est plus habituel, en ce qui nous occupe plus souvent, en ce que nous avons continuellement dans les mains, en ce qui remplit les journées et les années de notre vie.
D'où il s'ensuit que c'est de nos actions les plus ordinaires que dépend la perfection où Dieu nous appelle. Car ce sont là les actions propres de notre profession et de notre état; et par conséquent ce sont celles que Dieu veut spécialement de nous, puisqu'il ne nous a attirés par sa grâce dans cet état et cette profession, que pour y vivre et pour y agir selon l'ordre qui y est établi. Or il est certain d'ailleurs que ce qui fait notre sanctification, c'est la volonté de Dieu ; que c'est cette volonté de Dieu qui donne le prix à tout ce que nous faisons; que sans cette volonté de Dieu, nos plus grandes actions ne sont rien, et qu'avec cette volonté de Dieu nos moindres actions ont un mérite très-relevé. Je dois donc conclure que
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je ne serai parfait devant Dieu que par l'accomplissement de mes devoirs les plus communs. Qu'a fait Jésus-Christ pendant trente ans? rien de remarquable dans l'estime du monde, et rien même que de vil aux yeux des hommes : mais parce qu'il faisait la volonté de son Père, parce qu'en toutes choses, ainsi qu'il le disait lui-même, il agissait selon le gré de son Père (1), ces actions, viles aux yeux des hommes, étaient l'objet des complaisances de Dieu.
Quel fonds de consolation pour nous! Il n'est point nécessaire de chercher bien loin notre perfection : elle est auprès de nous et dans nous. Je trouverai la mienne dans mes obligations et dans mes exercices de chaque jour. Une perfection hors de ces exercices, et qui n'irait pas à m'acquitter de ces obligations, serait pour moi une perfection mal entendue et mal réglée, que Dieu ne reconnaîtrait point, que le monde même réprouverait, qui pourrait m'inspirer de l'orgueil, et qui m'exposerait à mille défauts. Au lieu que cette perfection d'une vie commune est approuvée de Dieu et des hommes. Elle édifie, elle met la vertu en crédit, elle maintient la règle, elle n'enfle point, ni n'est point sujette à la vanité. On la croit aisée, et elle l'est dans la spéculation ; mais pour en soutenir longtemps et constamment la pratique, qu'il y a de difficultés à vaincre ! qu'il y a de violences à se faire, et par là même aussi de récompenses à obtenir !
SECOND POINT. — Notre perfection n'en demeure pas là; mais à ces actions ordinaires sur quoi elle est fondée, elle doit ajouter certaines circonstances et certaines conditions nécessairement requises. C'est-à-dire qu'il ne suffit pas de faire ce qui est de notre état, de notre vocation, de notre emploi; mais qu'il le faut bien faire : tellement qu'on puisse dire de nous, par proportion, ce qu'on disait du Fils de Dieu : Il a bien fait toutes choses (2).
Or, bien faire toutes ses actions, c'est les faire avec exactitude, avec ferveur, avec persévérance. 1° Avec exactitude : de sorte qu'on n'en omette aucune volontairement et par sa faute, et qu'on ne retranche pas même à une seule la moindre partie de ce qui lui est assigné. Cette exactitude regarde encore l'heure, le lieu, la manière : car ne les pas faire au temps marqué, dans le lieu qui convient, de la manière qui est prescrite, ce sont autant d'imperfections qui en diminuent la valeur, puisque ce sont
1 Joan., VIII, 28. — 2 Marc., VII, 37.
autant de transgressions de la volonté de Dieu, qui est ordonnée en tout et qui s'étend à tout, sans oublier les plus petites particularités. 2° Avec ferveur : ce n'est pas à dire avec goût, avec plaisir, avec une ardeur sensible. Quoique la ferveur soit communément accompagnée de ce goût, de ce plaisir, de cette ardeur, elle n'en est pas toutefois inséparable. On peut être très-fervent, et avoir un dégoût naturel pour ce que l'on fait, y sentir de la répugnance, et n'y trouver que de la sécheresse et de la froideur. C'est même alors que la ferveur est beaucoup plus solide et plus méritoire, quand elle nous fait agir résolument et délibérément malgré ces répugnances et ces dégoûts, malgré ces froideurs et ces sécheresses. 3° Avec persévérance : c'est par-dessus tout cette persévérance qui coûte, et c'est ce qui faisait dire à saint Bernard, parlant de la vie religieuse, qu'à n'en regarder que chaque exercice en particulier et en lui-même, elle n'est pas à beaucoup près si rigoureuse que le martyre ; mais qu'à les rassembler tous et à considérer leur durée, il n'y a point, selon la nature, de martyre plus insoutenable. Aussi voit-on assez de religieux dans les communautés, et même de chrétiens dans le monde, fidèles à leurs pratiques et à leurs obligations en certains temps et à certains jours, où ils sont plus touchés de Dieu : mais d'eu trouver qui marchent toujours d'un pas égal, qui n'aient pas leurs vicissitudes et leurs changements, qui fassent avec la même attention et la même assiduité le lendemain ce qu'ils ont fait le jour précédent, et qui sur cela ne se relâchent ni se démentent jamais jusques au dernier moment de leur vie, c'est une espèce de miracle.
Voilà donc les trois règles que je dois prendre pour me diriger dans la voie de ma perfection et dans la sanctification de mes actions : exactitude, ferveur, persévérance. Mais en même temps ne sont-ce pas pour moi trois grands sujets de m'humilier et de déplorer toutes mes infidélités ? Il ne faudrait pour me sanctifier que mes observances et ma règle ; mais de combien d'omissions y suis-je coupable? de combien de lâchetés, d'inconstances, de variations ? Dois-je m'étonner qu'avec tant de moyens de m'avancer, j'aie fait si peu de progrès; ou plutôt, ne dois-je pas trembler du peu de progrès que j'ai fait avec des moyens si abondants et si présents de me perfectionner ?
TROISIÈME POINT. — Ce n'est pas tout encore ;
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mais il y a un dernier degré de perfection que nous devons donnera nos actions, et qui en est comme l'âme et comme la vie : c'est de les faire par un esprit intérieur et par un principe de religion. Car tout le reste n'est que le corps de la sainteté ; mais ce qui les vivifie, ce qui les anime et qui les consacre, c'est le motif qui nous conduit, et l'intention que nous nous proposons. Faire ses actions par humeur, par caprice, par inclination, par coutume, par respect humain; par ostentation, par intérêt, ce n'est pas les faire pour Dieu ni en vue de Dieu ; et dès que Dieu n'y a point de part, quel compte nous en peut-il tenir, et comment peut-il les agréer? Tout le mérite de la fille du roi lui vient, avec la grâce de Dieu, du dedans et du fond de son cœur (1). Quand donc je ferais les actions les plus héroïques, si Dieu n'en est pas la fin, et si je ne les fais pas pour lui plaire, comme il n'en tire nulle gloire, il les regarde d'un œil au moins indifférent, et je n'en puis retirer moi-même aucun fruit.
Vérité terrible, si je la médite bien. Car si je repasse sur toutes mes actions, et que je les examine au poids de cette balance, combien en trouverai-je sur quoi j'aie quelque sujet de compter? Il est vrai, j'agis à l'extérieur comme les autres; je vais à la prière, au travail, à mes occupations ; j'assiste à tout, et je satisfais en apparence à tout : mais du reste, sans vue de Dieu, sans retour vers Dieu; souvent avec une légèreté d'esprit et une dissipation qui m'ôte toute bonne pensée et tout bon sentiment; souvent par une certaine habitude que j'ai contractée avec le temps, et que je suis en aveugle ; tout au plus par une certaine
1 Psal., XLIV, 14.
bienséance et une raison purement naturelle; quelquefois même par nécessité et par contrainte; d'autres fois, et peut-être en bien des rencontres, par une vaine complaisance et une envie secrète de me distinguer. Or tout cela, qu'est-ce devant Dieu? et n'est-ce pas de tout cela néanmoins que ma vie est composée? C'est-à-dire que j'agis comme si je n'agissais pas, et que tout ce que je fais ne sert pas plus à ma perfection que si je ne faisais rien.
D'autant plus malheureux et plus condamnable, qu'il n'y a plus une si petite action que je ne puisse rapporter à Dieu, et qui, rapportée à Dieu, n'eût son mérite auprès de Dieu. Car ce que Dieu considère dans nos actions, ce n'est pas tant la substance que l'esprit ; et en cela nous devons reconnaître la sagesse et la douceur de sa providence. Il ne nous a pas donné à tous les mêmes talents, et il ne nous a pas tous mis en état de vaquer aux mêmes emplois : mais parce qu'il nous appelle tous à la perfection, il a voulu que de toutes nos actions, il n'y en eût point de si obscure ni de si servile qui ne put être relevée par la droiture et la pureté de notre intention, et qui de la sorte ne contribuât à nous élever nous-mêmes. De là je dois bien gémir de me voir si pauvre et si dénué des dons spirituels, après qu'il m'a été si facile de m'enrichir, et de croître sans cesse de vertus en vertus. Chaque action de ma vie nie pouvait profiter : mais que sais-je s'il y en a eu une seule que Dieu ait trouvée digne de lai, et qui m'ait été de quelque utilité pour l'avancement de mon âme ! Quelle perte que je dois regretter, mais qui m'engage encore plus à redoubler mes soins, et à réveiller tout mon zèle pour la réparer ?
DEUXIÈME JOUR
DEUXIÈME JOUR
DEUXIÈME JOUR.
DEUXIÈME JOUR.
PREMIÈRE MÉDITATION.
DU PECHE MORTEL.
DEUXIÈME MÉDITATION.
DU PÉCHÉ VÉNIEL.
TROISIÈME MEDITATION.
DU PÉCHÉ DE SCANDALE, OU DU MAUVAIS EXEMPLE.
CONSIDÉRATION SUR L'ORAISON MENTALE.
PREMIÈRE MÉDITATION.
DU PECHE MORTEL.
Scito et vide, quia malum est reliquisse te dominum deum tuum.
Sachez et voyez que c'est un mal d'avoir abandonné le Seigneur votre Dieu. (Jerem., chap. II, 19.)
PREMIER POINT. — Il est pour moi d'une absolue nécessité de bien connaître ce que c'est que le péché mortel. Or, ce n'est pas seulement le plus grand de tous les maux; mais, à proprement parler, c'est le seul et unique mal, c'est le souverain mal; et ce qui achève d'y mettre le comble, c'est le souverain mal de Dieu. C'est l'unique mal; car tous les autres
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maux, hors te péché, ne sont point absolument des maux. Maladies, pauvreté, disgrâces, tout cela dans les vues de Dieu , et si j'en fais l'usage que Dieu prétend, sont plutôt des biens. Le péché seul est un mal que Dieu n'a point l'ait, ni ne peut faire, parce que c'est un mal essentiel, un pur mal. C'est le souverain mal, comme Dieu est le souverain bien; et par cette raison il doit être souverainement détesté, comme Dieu mérite d'être souverainement aimé. Voilà la mesure de la haine que je dois concevoir du péché mortel : le haïr autant que j'aime Dieu. S'il y avait quelque chose dans le monde que j'aimasse autant que j'aime Dieu, dès là je n'aimerais plus Dieu comme Dieu ; et si je craignais quelque autre mal autant ou plus que le péché mortel, dès là je ne le haïrais pas ni ne le fuirais pas, autant que je suis obligé de le haïr et de le fuir.
Mais ce qu'il m'importe par-dessus tout de comprendre, c'est que le péché mortel est le souverain mal de Dieu, parce que c'est un mépris formel de Dieu , une préférence actuelle et véritable de la créature à Dieu. Préférence qui consiste en ce que le pécheur se trouvant dans la nécessité, ou de renoncera son plaisir, ou de perdre la grâce de Dieu, aime mieux perdre la grâce de Dieu que de renoncer à ce plaisir criminel où sa passion le porte. Il ne laisse pas de savoir en spéculation que Dieu est infiniment au-dessus de tout être créé; mais c'est cela même qui le rend encore plus coupable, puisqu'il ne le sait que pour outrager Dieu avec plus d'indignité, en lui préférant néanmoins dans la pratique une vile créature.
Après cela, je ne dois point m'étonner de quatre vérités, aussi constantes selon la foi, qu'elles sont effrayantes : 1° Que Dieu, pour un seul péché d'orgueil, ait précipité du haut du ciel dans le fond de l'abîme ses plus nobles créatures, qui sont les anges; qu'il en ait fait des réprouvés et des démons; que, sans leur donner le temps de se repentir, il les ait livrés pour jamais à toutes les rigueurs de sa justice. Quel exemple ! et de cet exemple, quelle conséquence dois-je tirer? S'il n'a pas épargné ses anges, puis-je me promettre qu'il m'épargnera? 2° Que pour une seule désobéissance Dieu ait chassé le premier homme du paradis terrestre; qu'il lui ait ôté tous les privilèges de l'état d'innocence; qu'il l'ait condamné à la mort, lui et toute sa postérité; qu'en punition de ce seul péché nous naissions tous enfants de colère, et
que, sans autre péché que celui-là, nous soyons, comme enfants de colère, sujets à toutes les calamités de cette vie, et même exclus du royaume de Dieu. Quel châtiment, quelle vengeance ! Toutefois les jugements de Dieu sont équitables, et l'équité même. 3° Que, pour expier cette désobéissance, il ait fallu que le Fils éternel de Dieu s'incarnât, s'humiliât, s'anéantît, parce qu'il n'y avait que les humiliations d'un Dieu qui pussent réparer la gloire de Dieu, et compenser l'injure qui lui avait été faite parle péché. 4° Que pour un péché qui se commet dans un moment, Dieu ait préparé une éternité de peines, et qu'entre ces peines éternelles et le péché il y ait une juste proportion. Voilà ce que la foi m'enseigne. S'il y a eu jusque dans le christianisme des incrédules qui n'ont pas voulu reconnaître ces vérités, c'est qu'ils n'ont point assez connu la malice du péché mortel, ni assez compris que ce péché est le souverain mal de Dieu. L'ai-je compris moi-même autant que je le devais? Si cela était, aurais-je été jusques à présent si sensible aux autres maux, et peut-être si indifférent à l'égard de celui-ci?
SECOND POINT. — Il ne m'est pas moins nécessaire de savoir et de bien considérer que le péché mortel est le souverain mal de l'homme, parce qu'il prive l'homme de l'amitié de Dieu ; parce qu'il fait un divorce entier entre l'homme et Dieu; parce qu'il rompt tous les liens qui attachaient l'homme à Dieu; parce qu'en séparant l'homme de Dieu, il lui ôte la vie la plus précieuse, qui est la vie de la grâce; et qu'il lui cause la plus funeste mort, qui est la mort de l'âme. Car c'est pour cela qu'il est appelé mortel. Cette grâce que le Juste possédait était en lui le principe de la vie surnaturelle : du moment donc qu'il la perd, cette grâce, il est mort devant Dieu et selon Dieu.
De là je ne dois point encore être surpris de deux autres vérités, qui ne sont pas moins incontestables ni moins terribles : 1° Que le péché mortel dépouille l'âme de tous les mérites qu'elle pouvait avoir acquis lorsqu'elle était dans l'état de la grâce. Quand j'aurais amassé des trésors immenses de mérites pour le ciel, quand je serais aussi saint que les apôtres; si je viens à commettre un péché mortel, tout m'est enlevé. Ces mérites pourront revivre, lorsque je rentrerai en grâce avec Dieu. Jusque-là ils sont perdus pour moi ; et si je meurs dans cet état, Dieu ne m'en tiendra jamais compte : pourquoi ? c'est que je suis alors son ennemi et que de la part d'un ennemi il
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n’agrée rien ni n'accepte rien. 2° Que les actions les plus vertueuses et les plus saintes en elles-mêmes , faites dans l'état du péché mortel, ne sont d'aucun prix devant Dieu, ni d'aucune valeur pour l'éternité bienheureuse. Quand je passerais toutes les journées en prière, quand je ferais toutes les pénitences des plus austères anachorètes, quand je pratiquerais toutes les œuvres de la piété et de la charité chrétienne ; tout cela ce sont des œuvres mortes, parce que je suis moi-même dans un état de mort; ce sont des œuvres stériles, dont je ne dois attendre nulle récompense. Quelque miséricorde que Dieu puisse ensuite me faire, jamais ces œuvres mortes ne seront du nombre de celles qu'il couronnera dans la gloire. Sont-ce néanmoins des œuvres tout à fait inutiles? non : car elles me sont au contraire très-utiles pour sortir de l'état de péché ; très-utiles pour me disposer à retourner à Dieu; très-utiles pour disposer Dieu à m'accorder la grâce de ma conversion. Mais du reste, tant que le péché mortel n'est pas effacé, il est toujours vrai que je ne mérite rien en les pratiquant, et qu'elles ne me donnent aucun droit à l'héritage céleste. Quelle pauvreté, quelle misère !
N'est-ce pas là que j'en ai été réduit à certains temps de ma vie, et peut-être pendant des temps considérables? N'est-ce pas là peut-être que j'en suis encore actuellement réduit? Je n'en sais rien : car qui sait s’il est digne d’amour ou de haine (1) ? Affreuse incertitude ! C'est un abîme où l'esprit se perd, et qu'on ne peut regarder avec les yeux de la foi, sans être saisi d'horreur. Du moins puis-je prendre dans la suite de justes mesures pour me rassurer là-dessus autant qu'il est possible, et pour m'établir, par une vie pénitente et agissante, dans une solide et sainte confiance.
TROISIÈME POINT. — Quelques avantages que j'aie dans l'état religieux, je n'y trouve point après tout de préservatif infaillible contre le péché mortel. Et comment y en trouverais-je ? Le premier ange et ceux qui l'ont suivi n'en ont point trouvé dans le ciel. Le premier homme , malgré l'innocence où il avait été créé, s'est perdu dans le paradis terrestre. Judas est devenu un apostat dans la compagnie lie Jésus-Christ. La maison où je suis est-elle plus sainte que le sacré collège des apôtres, que le paradis terrestre, que le ciel? N'a-t-on pas vu arriver dans les communautés les plus régulières des chutes très-scandaleuses? ne les
1 Eccles., IX, 1.
voit-on pas encore ? Dieu le permet, et il a ses raisons pour le permettre. Que celui qui croit se tenir ferme prenne garde de tomber (1).
Il y a même des péchés mortels où l'on peut être, dans la religion, plus exposé que dans le monde. Tels sont, par exemple, les péchés qui blessent la charité; parce que dans la religion les occasions de ces péchés sont d'autant plus fréquentes , que les objets sont plus présents. On y est plus à couvert de l'avarice et d'une certaine ambition; mais on y est souvent plus sujet aux murmures et aux divisions. Or qu'importe par quels péchés on se damne, si l'on est en effet assez malheureux pour se damner?
Ce qu'il y a de plus à observer, c'est que le péché mortel, dans la profession religieuse, est beaucoup plus grief que dans le monde, parce qu'il suppose alors un état plus saint. Ce qui n'est que simple péché pour un chrétien du siècle est, en bien des matières, sacrilège pour un religieux. Dois-je conclure de là qu'il eût mieux valu demeurer dans le monde, que de m'engager dans la religion? Je conclurais donc aussi qu'il vaudrait mieux n'être pas chrétien, parce que les péchés d'un chrétien sont plus punissables que ceux d'un païen. A Dieu ne plaise que je raisonne de la sorte ! Si la religion a ses dangers , le monde en a bien d'autres, et de plus grands. Mais ce que je conclus, c'est de ne point présumer de mon état: c'est de me défier, non point de mon état, mais de moi-même dans mon état ; c'est, malgré toute la sainteté de mon état, d'opérer, selon l'avis de l'Apôtre, mon salut avec crainte et avec tremblement.
CONCLUSION. — Achevez, mon Dieu, par votre grâce, ce que vous avez commencé par votre miséricorde. Vous m'avez appelé à vous, vous m'avez retiré du monde pour me garantir du péché : ne permettez pas qu'il me poursuive jusque dans votre sanctuaire, et qu'entre vos bras je succombe à ses attaques. Quelle malédiction sur moi, si dans la terre des saints je commettais l’iniquité (2), et si, parmi tant d’âmes justes, je devenais un anathème !
Ah ! Seigneur, vous voyez le fond de mon âme , et je ne le vois pas comme vous, n'y a-t-il point dans mon cœur quelque poison suret qui l'infecte et le corrompt ? n'y a-t-il point quelque péché qui m'éloigne de vous et qui vous éloigne de moi ? Daignez me le découvrir. ô mon Dieu! il n'y a rien pour le détruire à
1 1 Cor., X, 12. — 2 Isa., XXVI, 10.
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quoi je ne sois résolu. Quand même j'aurais eu jusqu'à présent le bonheur de me défendre de ce fatal ennemi et de me préserver de ses mortelles atteintes , j'ai toujours tout à craindre de ma faiblesse : mais, Seigneur, ma vigilance, avec votre secours, y suppléera. Elle nie fera sans cesse recourir à vous ; elle me tiendra dans une attention continuelle sur moi-même; elle me rendra circonspect dans toute ma conduite, et clairvoyant sur les moindres dangers, afin de me mettre ainsi plus en assurance contre la transgression de vos divins commandements.
DEUXIÈME MÉDITATION.
DU PÉCHÉ VÉNIEL.
Nolite contristare Spiritum sanctum.
Ne contristez point le Saint-Esprit. (Aux Ephés., chap. IV, 30.)
PREMIER POINT. — On ne compte communément pour rien le péché véniel ; mais si j'en avais bien conçu la nature , j'en jugerais tout autrement, et je prendrais un tout autre soin de l'éviter.
Quelque véniel que je le suppose, c'est une offense de Dieu. Cela me suffit, ou me doit suffire. En y tombant, je déplais à Dieu. Non pas que je rompe absolument avec Dieu ; mais je fais ce que je sais devoir causer entre Dieu et moi du refroidissement. Je n'éteins pas dans moi le Saint-Esprit, mais je le contriste. Or dès que c'est une offense de Dieu, je dois donc le craindre plus que tous les maux temporels,, qui ne s'adressent qu'à moi-même. Carie plus petit mal qui regarde Dieu est infiniment au-dessus de tout mal qui ne regarde que la créature.
Quelque véniel que je le suppose, il n'y a point de raison imaginable pour laquelle il me puisse jamais être permis. Car s'il pouvait m'être permis , dès là il cesserait d'être péché. Quand il s'agirait de convertir et de sauver tout le monde, Dieu ne voudrait pas que je fisse un mensonge, quoique léger ; et, jusque dans cette circonstance, il s'en tiendrait offensé. Quand il s'agirait de procurer à Dieu toute la gloire qui lui peut être procurée, Dieu ne veut point de cette gloire à une telle condition. Il veut que j'abandonne même le soin de sa gloire, plutôt que de commettre le moindre péché.
Quelque véniel que je le suppose, il est de la foi que jamais il n'entrera avec moi, ni moi avec lui, dans le royaume des cieux : car rien de souillé ne sera reçu ni n'aura place dans ce royaume céleste (1). En vain je serais d'ailleurs comblé de mérites : avec tous mes mérites et
1 Apoc, XXI, 27.
avec toute la sainteté que je pourrais avoir acquise, si mon âme , sortant de cette vie , porte encore la tache d'un péché véniel que je n'aie pas effacé par la pénitence, cela seul doit être un obstacle à ma béatitude et à la possession de Dieu. Il faut que mon âme, quoique juste, quoique sainte, quoique prédestinée et digne (le Dieu, demeure séparée de Dieu, jusqu'à ce que ce péché soit expié. Il faut qu'elle passe par le feu du purgatoire et qu'elle y soit purifiée, avant que d'être admise dans le sein de Dieu. Et dès ce monde même, avec quelle sévérité Dieu n'a-t-il pas puni le péché véniel? Il fit périr presque tout un peuple pour une simple vanité de David ; il fit tomber mort au pied de l'arche un lévite, pour l'avoir seulement touchée. Il est donc étrange que je commette si facilement un péché qui m'expose à de si rigoureux châtiments. Mais ce qu'il y a mille fois encore de plus condamnable et de plus indigne , c'est qu'étant redevable de tout à Dieu et qu'ayant tout reçu de Dieu , au lieu de la reconnaissance et de l'amour que je lui dois, je me laisse si aisément aller à un péché dont il se tient blessé, et qui est en effet une injure pour lui.
SECOND POINT. — Du moins si ces fautes vénielles que je commets n'étaient pas si fréquentes , ni si nombreuses 1 Mais leur multitude est infinie, et c'est ce qui affligeait David, et ce qui le jetait dans une désolation extrême, quand il disait à Dieu : Je suis, Seigneur, tout environné de maux, et mes iniquités m'accablent , jusqu'à ne pouvoir plus m'en tenir compte à moi-même, ni en faire le dénombrement. Elles se sont multipliées plus que les cheveux de ma tête, et la vue que j'en ai me fait tomber en défaillance (1). Voilà comment parlait ce saint roi. Or, dans une vie lâche et
1 Psal., XXXIX, 13.
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imparfaite comme la mienne, si j'entreprenais de supputer tous les péchés qui m'échappent, et si Dieu m'éclairait là-dessus , où irait cette multiplication? Je ne les vois pas : mais n'est-ce pas assez que Dieu les voie ? n'est-ce pas assez que je sache qu'ils sont sans nombre, pour en être pénétré de douleur, et comme inconsolable?
Combien de péchés d'ignorance, causés par l'oubli de mes devoirs, par ma négligence à m'en instruire, par mon indocilité à souffrir qu'on m'en avertisse, par ma présomption à ne vouloir croire que moi-même? combien de péchés d'imprudence et d'inadvertance, causés par la dissipation de mon esprit, par la légèreté de mon humeur, par la liberté de ma langue , par la témérité de mes jugements, par la malignité de mes soupçons? combien de péchés de fragilité et de faiblesse, causés par l'habitude que je me suis faite de ne me contraindre en rien, et de ne m'assujettir à aucune règle, de suivre en tout les mouvements de la nature, de ne faire nulle violence à mes inclinations et à mon tempérament.
Combien même de péchés commis par malice, avec réflexion et de dessein formé, contre tous les remords de ma conscience, à toute occasion et pour le plus faible sujet, sous ombre que ce ne sont que des péchés véniels, et que Dieu n'y a pas attaché une peine éternelle? En quoi je montre bien mon indifférence pour Dieu , et que je ne suis sensible qu'à mes propres intérêts. N'est-ce pas là ma vie la plus ordinaire? il est vrai qu'il n'est pas moralement possible en ce monde de se préserver de tous les péchés véniels , et de n'en commettre aucun. Fatale nécessité, qui faisait gémir les saints, qui leur faisait désirer la mort, qui faisait dire à saint Paul : Malheureux que je suis, qui me délivrera de ce corps dont le poids m’ appesantit (1) ? Mais il n'y a pas un seul de ces péchés en particulier que je ne puisse prévenir, et dont il ne soit en mon pouvoir de me garantir. Combien donc, si je voulais et si je prenais plus garde à moi, en pourrais-je diminuer le nombre? Hélas ! bien loin de le diminuer, je l'augmente tous les jours.
TROISIÈME POINT. — Quelles sont les suites du péché véniel? plus déplorables que je ne me le suis peut-être jamais persuadé. Il conduit au péché mortel comme la maladie conduit à la mort. Par conséquent, si j'ai quelque zèle pour mon âme, je dois en user à l'égard du
1 Rom., VII, 24.
péché véniel comme j'en use à l'égard d'une maladie dont je suis menacé, ou dont je suis subitement attaqué. Que ne fais-je point pour l'arrêter dans son principe? que ne fais-je point pour la guérir? que ne fais-je point pour n'y pas retomber? Elle peut aboutir à la mort: il ne m'en faut pas davantage pour y apporter les remèdes les plus prompts, les plus efficaces, et même les plus violents. Pourquoi ne raisonné-je pas de la même sorte quand il s'agit d'un péché,-qui i de toutes les maladies de l'âme est la plus dangereuse et qui me dispose à cette seconde mort, mille fois plus à craindre que la mort du corps?
Et en effet, quiconque néglige le péché véniel, et beaucoup plus quiconque le méprise, tombera infailliblement dans le mortel. Oracle du Saint-Esprit, qui ne se vérifie que trop par l'expérience. C'est par le mépris du péché véniel qu'on perd insensiblement l'horreur du mortel. Au commencement le seul nom de péché mortel faisait frémir : peu à peu l'on s'y accoutume et l'on s'y familiarise. D'autant plus que du péché véniel au mortel il y a souvent peu de distance, et que l'intervalle entre l'un et l'autre est comme imperceptible : car il n'y va pour l'ordinaire que du plus et du moins; or, entre ce plus et ce moins, il n'y a qu'un point qui décide de la vie et de la mort. Quel risque ne court-on pas alors, et n'est-on pas sur le bord du précipice?
De cette proximité même entre le péché véniel et le mortel, il arrive très-naturellement que l'on confond l'un avec l'autre. Combien de fois m'y suis-je trompé, et combien de fois ai-je estimé léger ce qui ne l'était pas? combien de fois m'aveuglant moi-même, et jugeant des choses selon les désirs de mon cœur, ai-je pris pour injustice vénielle ce qui peut-être était devant Dieu une iniquité griève et mortelle? Le discernement en était difficile ; et c'est pour cela qu'à l'égard même du péché véniel, jt devais avoir une conscience timorée. Je n'étais pas assez éclairé pour en faire un jugement exact; et voilà pourquoi je devais m'en défier et me précautionner.
Mais quand je serais assuré de mes lumières, puis-je ignorer que je suis faible, et la faiblesse même ? Or le péché véniel et le mortel se touchant de si près, quelle présomption de me flatter qu'étant faible au point que je sais l'être, je m'en tiendrai précisément au véniel; que je ne passerai pas outre, et que je serai assez maître de mon coeur pour lui prescrire telles bornes qu'il me plaira, surtout en certains
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péchés où l'impression de la nature est si forte et si puissante? Il me faudrait, pour me soutenir en de pareilles conjonctures, des grâces de Dieu toutes particulières : mais ne m'a-t-on pas cent fois averti qu'une punition de Dieu très-commune est de nous refuser, en conséquence d'un péché véniel, des grâces spéciales qu'il nous avait préparées, et avec lesquelles nous serions heureusement arrivés au terme du salut ; au lieu que par la soustraction de ces grâces, nous en venons à des égarements et à des désordres pour lesquels il nous réprouve. C'est ainsi que le péché véniel peut être, et est, pour bien des âmes, la source de leur damnation.
CONCLUSION. — Le remède, ô mon Dieu , est de m'attacher non-seulement à votre loi, mais à toute la perfection de votre loi. Plus je m'efforcerai de m'élever, moins je serai en danger de déchoir; et plus j'aspirerai à ce qu'il y a de plus saint dans l'observation de mes devoirs , moins je serai en disposition de les violer dans les points essentiels. Ce n'est pas, Seigneur, que, malgré la résolution que je fais en votre présence et par votre grâce , j'ose me répondre de me maintenir devant vous dans une innocence entière. Tant que je vivrai sur la terre, il ne m'échappera que trop de fautes ; et tant que je serai revêtu d'un corps mortel, je ne ressentirai que trop les tristes effets de la condition humaine. Mais au moins, en me proposant d'aller toujours au delà de mes obligations, me mettrai-je plus en état de n'y pas manquer dans des matières importantes; et en travaillant à me sanctifier, serai-je plus hors de l'occasion et du péril de me pervertir.
Donnez-moi, mon Dieu, donnez-moi cette conscience tendre et délicate qui s'effraye de l'ombre même du péché. Formez en moi, ou m'aidez à y former cette conscience étroite et sévère qui ne se permet rien ni ne se pardonne rien. C'est cette inflexible rigueur pour moi-même qui fera ma sûreté. Il m'en coûtera; il faudra me retrancher bien des choses où le penchant me porterait, et m'interdire bien des satisfactions qui semblent même assez innocentes. Il faudra, en bien des rencontres, soumettre mon esprit, étouffer les sentiments de mon cœur, peser mes paroles, captiver mes yeux, mortifier mes sens : mais Seigneur, puis-je acheter trop cher le double avantage, et de vous moins offenser, et de mieux garder mon âme? Le bonheur de vous plaire, la paix de ma conscience, l'un et l'autre me dédommagera de tout, ô mon Dieu ! et me tiendra lieu de tout.
TROISIÈME MEDITATION.
DU PÉCHÉ DE SCANDALE, OU DU MAUVAIS EXEMPLE.
Necesse est ut veniant scandala.
C’est un mal inévitable, qu'il arrive des scandales. (Matth., chap. XVIII, 7.)
PREMIER POINT. Ce que nous appelons scandale n'est que le mauvais exemple ; ou du moins, tout mauvais exemple est un véritable scandale. Or il ne faut point se flatter dans l'état religieux : on y voit de mauvais exemples, comme on en voit de bons ; et il n'y a point de communauté si régulière, où il ne se trouve des âmes imparfaites qui scandalisent les autres ; comme il n'y en a guère de si déréglée, où Dieu ne conserve de saintes âmes qui travaillent à maintenir l'ordre, et qui empêchent que le scandale, par une malheureuse prescription , ne prenne le dessus et ne prévale.
Aussi le Sauveur du monde nous a fait entendre, qu'il était nécessaire qu'il arrivât des scandales; c'est-à-dire qu'il n'était pas moralement possible que les hommes étant si différents les uns des autres, soit dans leurs sentiments, soit dans leurs mœurs, il n'y en eût en toute assemblée qui, par le relâchement et le désordre de leur conduite, devinssent, pour ceux avec qui ils ont à converser et à agir, des sujets et des occasions de chute. Et cela même est encore plus vrai à l'égard des maisons religieuses, parce qu'on y a beaucoup plus de rapports ensemble, et que tout ce qui s'y passe frappe de plus près et beaucoup plus fréquemment la vue. S'il y a donc jusque dans la religion des écueils à craindre, on peut dire qu'un des plus dangereux et des plus ordinaires, ce sont ces scandales domestiques et ces exemples qu'on a sans cesse sous les yeux et devant soi. Il est très-difficile de s'en défendre; et pour y résister, il faut une vertu bien pure et bien à l'épreuve.
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Ai-je eu sur ce point, jusques à présent, toute l'attention et toute la circonspection que je devais avoir? ai-je pris garde à ne rien dire et à ne rien faire qui pût être nuisible aux personnes qui m'entendaient, ou qui étaient témoins de mes actions? Combien dans les rencontres ai-je débité de maximes, ai-je donné de conseils, ai-je inspiré de sentiments, ai-je approuvé de procédés contraires à l'esprit religieux et au devoir? combien ai-je montré d'indocilité, ai-je témoigné de mépris, ai-je fait de murmures ou de railleries malignes sur des choses qui n'allaient qu'au bien et qu'à entretenir la règle ? C'étaient autant de scandales que j'ai dû me reprocher, et combien y en a-t-il d'autres dont je ne me suis jamais fait de scrupule, et dont je n'ai jamais pensé à m'accuser? J'ai déclaré mes péchés : mais combien y en avait-il où la circonstance du scandale et du mauvais exemple était jointe, sans que j'en aie rien dit? Peut-être ne la connaissais-je point, ou n'y faisais-je nulle réflexion : mais mon ignorance ou mon oubli étaient-ils excusables ? C'est sur quoi je dois m'écrier avec le prophète : Lavez-moi, mon Dieu, purifiez-moi de mes péchés secrets et cachés. Pardonnez-moi, non-seulement ceux que j’ai commis, mais ceux que j’ai fait commettre (1).
SECOND POINT. Malheur à celui qui donne le scandale (2)! Cette malédiction est sortie de la bouche même de Jésus-Christ : c'est un anathème divin. Et il faut bien que le scandale soit un grand mal, puisqu’il vaudrait mieux pour un homme qu’il fût précipité au fond de la mer, que de scandaliser le plus petit de ses frères (3). Maxime générale et proposition universelle dont personne n'est excepté ; car il n'y a personne qui ne doive l'exemple au prochain : Que votre lumière luise aux yeux de tout le monde, afin que ceux qui verront vos bonnes oeuvres en rendent gloire à Dieu (4).
Ainsi, malheur à moi en particulier , si je suis l'auteur de quelque scandale dans la communauté où je vis 1 Car je la prive, autant qu'il est en moi, d'un des plus solides avantages de la profession religieuse, qui est l'édification mutuelle et l'émulation du bon exemple. Je fais plus encore, puisqu'au lieu de contribuer à la régularité et à l'observance J'y deviens un obstacle ; et que souvent je suis cause, par mon exemple, que des abus s'introduisent, que d'utiles et d'anciennes pratiques s'abolissent
14. — 2 Matth., XVIII, 7. — 3 Ibid., 6. — 4 Matth., V,
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peu à peu, que la discipline se relâche, et que des règles qui étaient auparavant en vigueur ne s'observent plus, ou ne s'observent que fort imparfaitement. N'est-ce pas de là qu'est venue la ruine spirituelle et la décadence de tant de sociétés très-saintes dans leur première institution?
Que si le mal ne s'étend pas toujours si loin, du moins il n'y a que trop d'esprits faciles, et déjà mal disposés, que mon exemple ne manque pas d'entraîner. Or malheur à moi, encore une fois, parce que je serai responsable à Dieu de tout cela, et qu'il m'en demandera compte ! Quel trésor de colère, et quel poids dont je dois craindre d'être accablé ! Malheur à moi qui, par mon expérience et par mon âge, devrais être un modèle pour ceux qui sont moins avancés ; à moi qui, par le rang que je tiens, par l'autorité, le crédit, les talents que j'ai reçus de Dieu, par la créance que les autres ont en moi, devrais leur servir de guide et les conduire , et qui ne sers qu'à les égarer ! Il ne faut qu'un religieux de ce caractère pour perdre toute une maison.
Mais, par-dessus tout, malheur à moi, si c'est par moi que commencent à s'établir certains usages, certains privilèges et certaines dispenses où la raison de la commodité, de la sensualité, de l'amour-propre, a beaucoup plus de part que celle d'une vraie nécessité ! Autrefois toutes ces choses étaient inconnues, et peut-être sans moi n'y eût-on jamais pensé. C'est à moi de voir ce que j'aurai à dire quand Dieu m'en représentera toutes les suites , et qu'il me chargera de tous les dommages que la religion en aura soufferts. Les prétextes dont je m'appuie peuvent tromper les supérieurs qui me gouvernent, et me tromper moi-même : mais on ne trompe point Dieu.
TROISIÈME POINT. — Comme il y a un scandale donné, il y a un scandale reçu ; et malheur aussi à celui qui le reçoit et qui le prend! Car il le faut rejeter; et ce n'est point une excuse légitime auprès de Dieu, que le mauvais exemple qu'on a eu et qu'on a suivi. Ce fut l'exemple du premier ange qui engagea les autres dans son apostasie , et ils n'en ont pas moins été réprouvés. Il est vrai qu'un mauvais exemple est une tentation, et une des plus fortes tentations : mais ce n'est point une tentation au-dessus de nos forces ; et puisque nous la pouvons vaincre, c'est un péché que d'y succomber.
Il ne suffit donc pas pour moi que je
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m'étudie à ne donner aucun scandale ; mais il y a des règles que Dieu me prescrit contre les scandales qu'on me donne , et contre les mauvais exemples que j'aperçois autour de moi. 1° Je ne dois pas m'en troubler : je puis bien m'en affliger et en gémir ; mais mon zèle n'en doit point être refroidi, ni ma piété ébranlée. Car il n'y a rien là que Jésus-Christ ne nous ait prédit, ni rien par conséquent qui me doive surprendre. 2° Je dois même en profiter, regardant ces scandales et ces mauvais exemples dont j'ai à me garantir comme des épreuves de ma fidélité, et des occasions de témoigner à Dieu mon attachement inviolable. C'est dans l'occasion qu'on se fait bien connaître, et qu'on apprend à se bien connaître soi-même. 3° Je dois m'en éloigner, c'est-à-dire que je dois, autant que je le puis, m'éloigner des personnes dont je prévois que la société me serait dommageable. Et il n'y a point à considérer si ce sont des personnes d'esprit et de mérite, ni si ce sont de mes amis : il faudrait même alors, selon l'Evangile, renoncer à mon père et à ma mère. Cela ne m'exempte pas de les honorer, de les aimer en Dieu, de leur rendre service et de les aider dans le besoin ; mais du reste, point de liaison ni de communication particulière. 4° Je dois m'y opposer prudemment, mais fortement ; avec modestie, mais avec ardeur ; avec charité , mais avec un saint mépris de tous les respects humains; tenant ferme pour la règle et ne m'en départant jamais, quand même (ce que Dieu ne permettra pas) il n'y aurait que moi à la garder. 5° Enfin, je dois en tirer sujet de m'humilier devant Dieu : reconnaissant que de moi-même je ne suis que faiblesse et qu'imperfection, et que sans la grâce divine je serais pire que tous les autres.
CONCLUSION. — Quelle misère, mon Dieu ! et faut-il donc qu'après avoir quitté le monde pour nous préserver de ses pièges, nous en trouvions jusque dans votre maison? Ce n'est qu'à nous-mêmes que nous devons nous en prendre. La religion est sainte , mais nous ne répondons pas toujours à sa sainteté. Faites par avance, Seigneur, ou plutôt aidez-nous à faire dès maintenant ce que feront vos anges dans votre jugement dernier, lorsque vous les enverrez pour enlever de votre royaume tous les scandales. Votre royaume sur la terre, ce sont particulièrement les communautés religieuses. N'y aurais-je été admis , et n'aurais-je place parmi votre peuple choisi, que pour le détourner de votre service par mes exemples, et pour ralentir sa ferveur? Ne serais-je entré dans un état si parfait que pour m'y rendre plus coupable , et par moi-même, et par ceux que vous y avez appelés avec moi ? Ah ! mon Dieu, j'ai bien assez de mes propres péchés, sans y ajouter les péchés d'autrui.
Mais que serait-ce encore, Seigneur, si, dans le saint asile où vous m'avez retiré, je venais d'ailleurs à me perdre par la contagion de certains exemples que j'y puis avoir? Que serait-ce, si, par une lâche condescendance, je me laissais emporter et séduire à ces exemples; si je les imitais et je m'y conformais, au lieu de ne me conformer qu'à vos ordres et à vos adorables volontés ? Ma règle, ô mon Dieu, ma règle seule et telle que vous me l'avez imposée, ma règle dans toute sa pureté, dans toute sa force et toute sa sévérité, voilà la route où je marcherai, voilà le conseil que j'écouterai, voilà l'oracle que je consulterai, et par qui je me conduirai. Quiconque me portera là, volontiers je m'unirai à lui et le suivrai, parce qu'il me portera à vous. Mais quiconque aussi me détacherait de là me détacherait de vous, Seigneur; et sans balancer un moment je me séparerai de lui, parce que je ne veux jamais, pour qui que ce soit, ni en quoi que ce soit, me séparer de mon Dieu.
CONSIDÉRATION SUR L'ORAISON MENTALE.
Ce qu'il y a particulièrement à considérer sur l'oraison mentale ou sur la pratique de la méditation se réduit à trois points, qui sont : ses avantages infinis et son importance, les défauts les plus communs qui en arrêtent le fruit, et les vains prétextes qui détournent de ce saint exercice, et qui le font négliger.
PREMIER POINT. —Avantages et importance de l'oraison mentale. Le juste vit de la foi, et nous ne nous sanctifions qu'autant que nous sommes remplis et touchés des maximes de l'Evangile et des grandes vérités du christianisme. Principe si universellement reconnu, que les gens du monde conviennent eux-mêmes qu'ils agiraient tout autrement qu'ils ne font, et qu'ils ne s'abandonneraient pas à tant de désordres, s'ils avaient plus de foi, ou s'ils étaient plus pénétrés de ce que la foi leur enseigne. Examinons la chose à fond, et reconnaissons-la telle qu'elle est, nous trouverons que ce manque de foi, d'une foi vive et animée, n'est pas seulement la source des dérèglements qu'on voit dans le monde, mais des relâchements qui se glissent dans la vie religieuse. Ce n'est pas qu'on ne croie : mais on n'a pas une certaine conviction, une certaine vue qui frappe, et qui rend les objets presque aussi sensibles que s'ils étaient présents.
Or voilà ce qui s'acquiert par l'oraison. A force de se retracer dans l'esprit les vérités de la foi, de méditer les perfections et les grandeurs de Dieu, ses miséricordes et ses vengeances, ses récompenses et ses châtiments ; de considérer par ordre et dans une méthode suivie tous les mystères de Jésus-Christ, sa doctrine, sa loi, sa morale, ses exemples ; de tirer de là d'utiles leçons et des règles de conduite : toutes ces idées s'impriment profondément dans l'âme. On les porte partout, et l'on en a partout la mémoire prompte et récente. On apprend ce qu'on doit à Dieu, ce qu'on doit au prochain, ce qu'on se doit à soi-même. On prend des pensées supérieures à celles dont on s'était laissé prévenir, et l'on découvre ses erreurs, ses illusions, ses faux jugements. Ce que l'oraison sur cela n'a fait un jour qu'ébaucher, elle le perfectionne dans un autre et l'achève. La grâce soutient tout, et répand ses lumières avec d'autant plus d'abondance, que l'oraison est plus fréquente et plus constante : de sorte que les vérités auparavant les plus obscures, et qu'on avait plus de peine à concevoir, se présentent en certains moments avec une telle clarté, qu'il semble que l'on en ait la connaissance la plus parfaite et une espèce d'évidence.
Ce n'est pas assez : car la liaison étant aussi intime qu'elle l'est entre l'esprit et le cœur, ces vérités, ou plutôt l'impression de ces vérités, passe de l'un à l'autre. Le cœur s'enflamme, et, comme disait de lui-même le Roi-prophète, le feu s'allume dans la méditation (1). On s'élève à Dieu, on s'affectionne à ses devoirs, on se reproche ses infidélités, on prend des mesures pour l'avenir, et l'on sort de l'oraison tout renouvelé et tout changé. C'est par où les saints sont parvenus à une si haute perfection, et c'est là le chemin qu'ils ont tracé à tous les disciples qu'ils formaient et qui aspiraient à la sainteté. Aussi tous les instituteurs des ordres religieux y ont-ils spécialement recommandé et expressément établi la pratique de l'oraison. Ils avaient du reste des vues différentes, et ils étaient diversement inspirés, pour composer cette admirable variété de règlements et d'observances, qui fait un des plus beaux ornements de l'Eglise : mais sur le point de l'oraison et de sa nécessité, ils se sont tous accordés et n'ont tous eu qu'un même esprit.
Et l'on peut dire en effet qu'il est comme impossible qu'une âme se dérange, lorsqu'elle est assidue à l'oraison ; ou si quelquefois Dieu permet qu'elle s'oublie, l'oraison est pour elle une ressource immanquable. Mais d'où vient le désordre de plusieurs personnes, même religieuses, et par où commencent-elles à se dérégler, jusqu'à tomber dans des égarements pitoyables et scandaleux? c'est en quittant l'oraison. Par là elles s'éloignent de Dieu, et perdent tout sentiment de piété. Par là elles se réduisent dans une sécheresse, dans une froideur et une indifférence mortelle. Par là elles se privent des plus solides consolations, qui