Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 187)

Pierre Canisius · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Grand Catéchisme, trad. Peltier, tomes 1 à 6 · 205 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

34. Ibidem, c. 23 : " Chacun de ces élus a là sa demeure plus ou moins brillante, selon le degré de gloire qu'il a mérité ; mais tous partagent le même bonheur et la même joie. Dans ce fortuné séjour règne une entière et parfaite charité parce que Dieu est tout en tous, ce Dieu que tous voient également sans cesse, et dont la contemplation continuelle fournit leur amour comme à leurs hymnes de louanges un aliment toujours nouveau. L'amour dont ils sont remplis déborde et s'épanche en cantiques de béné- p.160 fin p.161 début diction et d'actions de grâces. Louer Dieu, le louer sans fin, sans cesse, sans fatigue, voilà leur unique occupation (Cf. Chefs-d’œuvre des Pères de l’Eglise, t. XIII, p.74-75). "

33. Le même, Soliloques, c. 21

: " O Dieu trois fois saint ! ô Créateur si bon pour vos créatures, si, en vue de ce corps vil et sujet à la corruption, vous nous prodiguez tant de bienfaits si précieux, en mettant à notre disposition le ciel et la terre, l'air, la mer, la lumière, les ténèbres, la chaleur, l'ombre, la rosée, la pluie, les vents, les oiseaux, les poissons, les animaux, cette foule innombrable de plantes et de semences variées, en un mot, toutes vos créatures qui, tour à tour, et chacune dans la saison que vous lui avez marquée reviennent remplir les fonctions dont vous les avez chargées auprès de nous, afin de soulager nos ennuis ; quels seront, combien plus grands et plus innombrables devront être ces biens que vous préparez à ceux qui vous aiment, dans la céleste patrie où il nous sera donné de vous contempler face à face ? Si vous faites tout pour nous quand nous sommes encore enfermés dans la prison de notre corps, que ferez-vous donc quand nous habiterons vos célestes palais ? - O roi des cieux! que vos œuvres sont belles et innombrables ! En effet, si tous ces biens, que vous répandez avec une égale largesse sur les bons et sur les méchants renferment tant de douceurs et de délices, quels doivent donc être ceux que vous avez exclusivement destinés aux justes ? S'il y a tant d'abondance et de variété dans les dons que vous prodiguez indistinctement à vos amis et à vos ennemis, combien grands et innombrables, combien doux et délicieux seront ceux dont vos amis seront gratifiés ! Si, dans ces jours de deuil, nous recevons de vous tant de consolations, combien ne nous en accorderez-vous pas au jour solennel des fêtes nuptiales ? Quelles délices nous attendent au sein de la patrie, quand la terre d'exil renferme pour nous tant de douceurs ! L'œil ne saurait voir, ô mon Dieu ! les biens que vous avez préparés à ceux qui vous aiment ; car les douceurs infinies des jouissances que vous réservez à ceux qui vous craignent répondent à l’étendue infinie de votre magnificence. "

" Vous êtes grand, Seigneur mon Dieu, vous êtes immense ; votre grandeur est sans bornes, votre sagesse sans limites, votre bonté sans mesure, et les récompenses que vous accordez sont sans mesure, sans limites et sans bornes. La grandeur de vos dons est en raison de votre propre grandeur, puisque vous êtes p.161 fin p.162 début vous-même le prix réservé à tous ceux qui auront vaillamment combattu sous votre bannière. "

36. Ibidem, c. 35 : " Entrez dans cette joie sans mélange qui constitue la félicité éternelle. Là vous trouverez tous les biens, sans avoir à craindre le plus léger mal ; là tout s'accomplira au gré de vos désirs et rien n'excitera vos répugnances ; là vous goûterez les douceurs et les charmes de cette vie qui est la seule véritable et dont le souvenir ne s'éteint jamais ; là point d'ennemis acharnés à votre perte, plus de ces charmes perfides employés à vous séduire. Sécurité complète, repos absolu, délice sans trouble, félicité parfaite, et par-dessus tout, la vue claire et distincte d'une trinité de personnes, subsistant dans l'unité de l'essence divine ; voilà les jouissances ineffables qui vous attendent dans ce séjour d'éternelle félicité ; voilà la joie que le Seigneur vous invite à partager avec lui. - O joie supérieure à toutes les joies, et hors de laquelle il n'est point de joie ! quand serai-je admis dans votre sein, afin de voir mon Dieu, qui y a fixé son séjour. .. .. O royaume éternel, royaume de tous les siècles, séjour d'une lumière impérissable et de cette paix divine qui dépasse la portée de notre intelligence (Phil., IV, 7) ; asile où les âmes des élus jouissent du repos et goûtent une joie qui ne doit point finir ; tu n'es jamais troublé par les gémissements de la douleur ; les cris de l'allégresse et les accents de la reconnaissance sont les seuls qui retentissent dans tes sacrés parvis. - Oh! qu'il est glorieux, Seigneur, ce royaume où règnent avec vous tous vos saints, revêtus de la lumière comme d'un vêtement et portant sur la tête une couronne de pierres précieuses ! O royaume de la béatitude éternelle, où il est permis à vos saints de vous voir face à face, vous qui êtes leur espoir et leur couronne ; où vous inondez leurs cœurs de la joie que l'on goûte au sein de votre paix, de cette paix que nos sens ne sauraient nous faire connaître. C'est là que le contentement est absolu, la joie sans tristesse, la santé sans douleur, la lumière sans ténèbres, la vie sans fin ; c'est là, en un mot, qu'on trouve tous les biens et qu'on est à l'abri de tous les maux. Dans ce fortuné séjour, la jeunesse ne passe point, la vie ne connaît point de terme, la beauté ne se flétrit jamais, l'amour n'est point sujet au refroidissement, la santé ne se détériore point, la joie ne s'affaiblit point, la douleur est inconnue, les gémissements ne se sont jamais fait entendre, la vue ne rencontre aucun spectacle affligeant, la satisfaction est continuelle, enfin l'on n'y est jamais p.162 fin p.163 début tourmenté de la crainte d’un mal quelconque ; parce qu’on y possède le souverain bien, qui consiste à voir perpétuellement la face du Dieu des vertus. "

37. Ibidem, c. 36 : " Qu'est-ce donc que vous voir face à face, si ce n'est, comme l'a dit l'Apôtre, vous connaître de la même manière que vous nous connaissez, connaître votre vérité et votre gloire ? Voir votre face, c'est connaître la puissance du Père, la sagesse du Fils, la miséricorde du Saint-Esprit, en un mot, l'essence unique et indivisible de la sublime Trinité. Voir la face du Dieu vivant, c'est le souverain bien, le bonheur des anges et des saints, la récompense de la vie éternelle, la gloire des esprits, la joie sans fin, la couronne de gloire, la félicité suprême, le repos au sein de l'abondance, le charme de la tranquillité, la satisfaction qui vient du dehors et celle que l'on goûte intérieurement ; c'est le paradis de Dieu, la Jérusalem céleste, la vie bienheureuse, la plénitude de la félicité, la joie de l'éternité et cette paix de Dieu qui surpasse tout sentiment. - Telle est donc la parfaite béatitude, tel est pour l'homme le comble de la gloire : voir la face de son Dieu, voir celui qui a fait le ciel et la terre, voir celui qui l'a fait lui-même, qui l'a sauvé et glorifié. Il le verra en le connaissant, il l'aimera en le voyant, il le louera en le possédant. Car ce Dieu sera lui-même l'héritage de son peuple, du peuple des saints, de ce peuple qu'il a racheté ; il sera lui-même le bonheur dont jouiront ses élus, le prix glorieux et la récompense qui était l'objet de leurs espérances. N'a-t-il pas dit : Je serai ta récompense et cette récompense sera grande (Gen., XV, 1), parce que les grandes choses sont seules dignes de celui qui est grand . . . "

" Votre vue, voilà donc dans toute leur étendue la récompense, le prix, le bonheur que nous attendons ; voilà la vie éternelle ; voilà cette communication de votre sagesse que vous nous promettez. La vie éternelle consiste à vous connaître, vous, le seul Dieu véritable, et celui que vous nous avez envoyé Notre-Seigneur Jésus-Christ (Cf. Chefs-d’œuvre des Pères de l’Eglise). "

38. Le même, Manuel, c. 6 : " Les chants sacrés ne cessent point un seul instant de retentir, et les plus douces mélodies se succèdent incessamment parmi les chœurs des anges. Jamais aucune interruption aux célestes accords, aux merveilleux cantiques qui bénissent votre saint nom et glorifient vos grandeurs. p.163 fin p.164 début Dans la région que vous habitez, nulle sorte d'amertume ne saurait trouver place, les méchants en sont exclus comme le vice lui-même. L'ennemi du genre humain n'oserait y dresser ses embûches, et nulle part on n'y rencontre les perfides amorces du péché. Là, point d'indigence, de déshonneur, de rixes, de reproches, d'altercations, de craintes, d'alarmes, de souffrances, d'anxiétés, de violences ni de discordes. La paix la plus profonde ne cesse pas un seul instant de régner parmi tous ces bienheureux ; eux qui ne respirent que la charité et dont l'unique occupation est de louer éternellement le Seigneur, d'entonner à sa gloire des chants d'allégresse au sein d'un repos à jamais inaltérable et d'une joie sans fin dont le Saint-Esprit est le principe (Cf. Chefs-d’œuvre des Pères de l’Eglise) ! "

39. Ibidem, c. 7 : " O vie véritablement digne de ce nom, vie éternelle et éternellement heureuse ! C'est en vous qu'on trouve une joie sans mélange, un repos inaltérable, des grandeurs et des richesses qu'on ne craint pas de perdre, une santé exempte de langueurs, une abondance inépuisable, une éternelle incorruptibilité, une béatitude constante. C'est en vous qu'on possède tous les biens par la charité parfaite dont on est animé ; qu'on voit Dieu face à face, et que l'on connaît parfaitement la nature de toutes choses. En vous, les élus contemplent la souveraine bonté de Dieu, glorifient l'éternelle et véritable lumière dont ils empruntent leur éclat et adorent la majesté divine, humblement prosternés devant son trône. La vue de ses splendeurs est pour eux cet aliment éternel dont ils se rassasient sans jamais se lasser d'en savourer les délices. Plus ils les contemplent, plus ils désirent de les contempler ; mais leurs désirs sont exempts d'inquiétude, comme leur rassasiement est exempt de dégoût. - En vous encore, ô vie éternelle ! brille le véritable soleil de justice, cet astre universel dont le merveilleux éclat régénère tous ceux auxquels il est donné de le voir, et qui pénètre tellement de ses rayons tous les habitants de la céleste patrie, que ceux-ci deviennent eux- mêmes resplendissants de lumière. Ce sont comme autant de soleils qui, reflétant les splendeurs de la divine lumière, feraient pâlir la clarté de toutes les étoiles du firmament et l'éclat le plus éblouissant du soleil qui nous éclaire ; étroitement unis à l'incorruptibilité divine, ils sont par-là même immortels et incorruptibles, selon la promesse du Sauveur, qui a dit (JEAN., XVII, 24) : Mon père, je souhaite que tous ceux que p.164 fin p.165 début m'avez donnés soient où je suis ;

qu'ils voient les splendeurs de ma gloire ; qu'ils ne soient qu'un tous ensemble, et que, comme vous êtes en moi et moi en vous, ils ne soient aussi tous ensemble qu'un en nous. "

40 Ibidem, c. 16 : " O délices fortunés

! ô bonheur plein de charmes! voir les saints, habiter parmi eux, être saint soi-même ! Mais que dis-je ? Voir Dieu lui-même, le posséder avec la certitude de le posséder à jamais! Voilà ce à quoi nous devrions songer sans cesse en le méditant sérieusement ; voilà la félicité dont nous devrions souhaiter ardemment de jouir bientôt. Comment l'obtenir ? dira-t-on, par quels mérites ? par quels secours ? Le voici : Il faut le vouloir fermement et agir en conséquence, parce que le royaume du ciel souffre violence. " O homme ! sache-le bien, le royaume des cieux ne demande pas un autre prix que toi-même il ne t'en coûtera pour l'acquérir ni plus ni moins que le sacrifice de ton être : donne-toi, et tu l'obtiendras. Pourquoi t'inquiéterais-tu de son prix ? Jésus-Christ ne s'est-il pas livré lui-même pour te mériter le royaume de son Père ? Donne-toi donc tout entier, pour devenir son royaume. Cependant tu ne saurais le devenir sans détruire dans ton corps mortel le règne du péché pour y établir le règne du Saint-Esprit. C'est à cette condition seulement que tu pourras mériter la vie éternelle. "

41. Ibidem, c. 17 : " Peut-on concevoir un bonheur plus parfait que celui d'une vie où l'on n'est tourmenté ni par la crainte de l'indigence, ni par les souffrances de la maladie ; où l'on est à l'abri des offenses, de la colère, de l'envie et des passions de toute sorte ; où le besoin d'aliments se fait aussi peu sentir que l'ambition des honneurs et de la puissance ; où la crainte des embûches du démon est aussi inconnue que celle des supplices de l'enfer ? N'est-ce pas une vie bien agréable que celle où la mort corporelle et celle de l'âme n'ont jamais eu d'accès, l'immortalité étant le partage privilégié de ceux qui en jouissent ? Là le mal n'a point d'empire, et la discorde n'a jamais exercé ses fureurs. L'harmonie la plus parfaite ne cesse pas un seul instant de régner parmi ces bienheureux, qui ne forment tous qu'un cœur et qu'une âme. Tout y est calme et tranquille ; tout y respire la paix et le bonheur. Le jour qui éclaire cette cite céleste n'est point celui que le soleil répand sur notre monde ; c'est un jour d’autant plus éclatant qu'il n'est produit par aucun des astres du firmament, mais que, par un heureux privilège, il emprunte sa p.165 fin p.166 début lumière à celle du Dieu tout-puissant, de l'agneau sans tache lui-même. Là brillent aussi les saints, semblables à des étoiles dont les feux ne pâliront jamais, et ceux qui ont répandu dans le monde la parole de vérité y sont entourés d'une auréole de gloire dont la splendeur ne le cède pas à celle du firmament. "

" Aussi jamais de nuit, jamais d'obscurité ; les nuages ne s'y amoncellent pas ; on n'y ressent ni les rigueurs de l'hiver, ni les chaleurs brûlantes de l’été. Tout y est tellement tempéré, que l'œil de l'homme n'a jamais vu, ni son oreille entendu, ni son esprit conçu rien de pareil. Ceux-là pourtant peuvent le concevoir, qui sont trouvés dignes d'en jouir et dont les noms sont inscrits dans le livre de vie. - Mais ce qui surpasse toutes ces merveilles, c'est le bonheur d'être réuni aux chœurs des anges, des archanges et de toutes les vertus célestes, de voir les patriarches, les prophètes, les apôtres et tous les saints, ceux surtout qui nous ont été unis par les liens du sang. Voilà sans doute un destin bien glorieux. Et pourtant ne sera-t-il pas infiniment plus glorieux encore, puisqu'il nous sera donné de voir Dieu face à face, de contempler sans voile ses splendeurs infinies ? Le comble de la gloire pour nous sera donc de voir Dieu dans sa propre substance et de le posséder en nous-mêmes pendant l'éternité (Cf. Chefs-d’œuvre des Pères de l’Eglise). "

42. Le même, Lib. de catechizandis rudibus, c. 23 : " Fuyez, mon frère, ces tourments, pour lesquels ne manqueront jamais les bourreaux, et survivront toujours les victimes, qui mourront sans fin, ou sans pouvoir mourir dans leurs tourments ; et désirez ardemment de partager avec les saints cette vie éternelle, si digne de votre amour ; où l'action n'aura rien qui fatigue, et où le repos sera toujours occupé ; où vous louerez Dieu sans fin, et pourtant sans ennui ; où votre âme sera toujours dans la joie, et votre corps toujours dispos ; où vous n'éprouverez aucun besoin pour vous-même, et n'en verrez non plus dans les autres aucun à soulager. Dieu y fera toutes vos délices, et vous appartiendrez à cette sainte et bienheureuse cité qui trouve en lui, qui puise en lui sa vie. Car, ainsi que nous l'espérons et l'attendons sur la promesse qu'il a daigne nous en faire (MATTH., XXII, 30) ; nous serons alors semblables aux anges de Dieu, et dans leur société nous jouirons de la claire vision de cette sainte Trinité, qui fait maintenant l'objet de notre foi et le motif de notre espérance. "

43. S. GREGOIRE, Hom. 36 in Evangelia : Il y a cette différence, p.166 fin p.167 début mes très-chers frères entre les plaisirs du corps et ceux de l'âme, que, lorsque nous ne jouissons pas encore de ceux du corps, ils excitent en nous un ardent désir, et lorsque nous en jouissons, ils ne nous causent que du dégoût au lieu que les plaisirs de l'âme suivent une marche toute contraire : avant d'en jouir, nous n'avons pour eux que de l'indifférence et du mépris ; quand nous en jouissons, nous avons de plus en plus pour eux de l'amour et de l'ardeur ; et ils sont d'autant plus passionnément désirés par celui qui les possède, qu'ils sont plus pleinement possédés par celui qui les désire. Les premiers, je veux dire les plaisirs sensuels, sont agréables quand on les souhaite, et désagréables quand on les goûte et les autres, qui sont les spirituels, sont insipides lorsqu'on ne fait que les désirer et délicieux lorsqu'on les goûte enfin. En ceux-là la jouissance succède au désir, et le dégoût à la jouissance ;

en ceux-ci la jouissance succède au dégoût, et le désir à la jouissance, qu'il provoque de nouveau. Car l'âme est d'autant plus affamée des délices spirituelles qu'elle en est plus pleinement nourrie, parce que plus elle en goûte la douceur, plus elle en apprécie l'excellence, et fait son bonheur d'en jouir. C'est pourquoi on ne peut les aimer lorsqu'on ne les possède pas encore, parce qu'on ne peut en connaître la douceur qu'en les possédant. . . . . "

" Rejetant cette douceur intérieure qui nous est offerte, nous sommes si misérables qu'il nous plaît d'aimer l'état de famine spirituelle où nous sommes, ne cherchant à nous rassasier que de voluptés sensibles, qui ne rassasient jamais. "

" Mais la divine bonté ne nous abandonne pas, lors même que nous l'abandonnons ; car elle remet devant les yeux de notre mémoire ces délices que nous avons méprisées ; elle nous les propose de nouveau ; elle réveille notre paresse et notre indifférence par ses promesses, et elle nous invite et nous excite à chasser le dégoût mortel que nous ressentons, en nous disant : Un homme fit un jour un grand souper, auquel il invita plusieurs personnes (LUC, XIV, 16). Quel est cet homme, sinon celui de qui il est dit par un Prophète : Il y a un homme, et qui est-ce qui l’a reconnu ? (JEREM., XVII, 9) Il a fait un grand souper, lorsqu'il a préparé dans nos cœurs des viandes exquises et très-délicates pour nous rassasier spirituellement. Il a invité plusieurs personnes, mais peu d'entre les conviés sont venus, parce qu'il arrive de fois à autre que ceux qui lui sont soumis par la foi s'opposent à son festin éternel par leur vie dépravée et corrompue.

. . . .

p.167 fin p.168 début " Le souverain père de famille nous invite donc tous à son festin éternel ; mais les réprouvés étant ou possédés d'avarice, ou détournés par la curiosité, ou plongé dans les voluptés impures, s'excusent tous d'y aller. Et comme l'un est dominé par le soin des choses terrestres, l'autre distrait par le curieux examen des actions de son prochain, et que tel autre a l'âme souillée par des passions honteuses, il n'est aucun de tous ceux-là qui n'ait du dégoût pour le festin de l'éternité. . . . .

"

" Que rien ne soit capable de ralentir l'activité de vos désir et que rien ne vous arrête de ce qu'on a coutume d'aimer ici-bas. Si vous aimez le bien, mettez votre joie dans les biens les plus avantageux, qui sont ceux du ciel. Si vous craignez le mal, mettez-vous devant les yeux les maux éternels afin que, reconnaissant que ce qui est le plus à aimer et le plus à craindre ne se rencontre que dans l'éternité, vous ne vous arrêtiez nullement à la vie présente (Cf. Les quarante Homélies ou Sermons de saint Grégoire sur les évangiles, p.433-453). "

44. Le même, ibidem, Hom. 37

: " Si nous considérons, mes frères, combien les choses qui nous sont promises dans le ciel sont grandes et excellentes, tout ce qu'on peut posséder sur la terre nous paraîtra de bien peu de prix. Car les biens de ce monde, comparés à ceux du ciel, sont plutôt des obstacles et des fardeaux, pour ainsi parler, que des moyens de prospérité et de bonheur. Si l'on compare la vie temporelle à la vie éternelle, on trouvera qu'elle mérite plutôt le nom de mort que celui de vie, puisque les pertes continuelles qu'essuie cette chair corruptible ne sont, à vrai dire, qu'une longue mort. "

" Mais, au contraire, quelle langue peut exprimer, et quel esprit peut comprendre combien excellentes sont les joies de la céleste cité, et quel serait notre bonheur d'entrer en société avec les saints anges ; d'être témoins de la gloire du Créateur avec tous ces bienheureux esprits ; de contempler face à face ce grand Dieu lui-même ; de voir dans son centre cette lumière divine, dont les rayons s'étendent à tout ; de n'être plus à lieu de craindre la mort, et de jouir tranquillement du prix de la bienheureuse immortalité ? "

" Quand on entend parler de ces biens sublimes, l'esprit se sent tout transporté d'ardeur, et déjà on voudrait habiter cette demeure où nous est promis un bonheur sans fin. Mais on ne p.168 fin p.169 début saurait parvenir à de grandes récompenses, si l'on n'accomplit préalablement de grands travaux ; et c'est ce qui a fait dire à saint Paul, cet excellent prédicateur, que celui qui combat n'est couronné qu'après avoir combattu selon les règles de la guerre (II Tim, II, 5). Si donc l'esprit envisage avec tant de charmes la grandeur des récompenses, qu'il ne se décourage pas à la vue des obstacles à vaincre et des combats à soutenir (Cf. Les quarante Homélies ou Sermons de saint Grégoire sur les évangiles, p.454-455). "

45. S. PROSPER, (ou plutôt Julien Pomère), de vitâ contemplativâ, c. 2 : " Nous croyons au sujet de la vie future que le bonheur en sera éternel ou si l'on aime mieux parler ainsi, que sa durée sans fin sera un parfait bonheur ; que la sécurité nous y sera assurée ; que nous y jouirons d'une paix exempte d'inquiétude et que la joie que nous y goûterons ne sera jamais troublée ; que l'éternité en sera heureuse, et que la félicité en sera éternelle ; que ce ne sera qu'amour sans mélange de crainte ; que le jour y sera éternel ; que tous n'auront qu'un mouvement, qu'une pensée, la pensée et le mouvement de contempler leur Dieu, et de le posséder en assurance ; que cette cité elle-même qui se compose de la bienheureuse société des anges et des saints, est toute resplendissante de gloire, toute glorieuse des mérites qui en font l'éclat ; que le salut et la vie y coulent à pleins bords ; que la vérité y règne ; qu'elle ne contient ni trompeurs ni dupes ; qu'aucun bienheureux ne peut en être exclu ; qu'aucun réprouvé ne peut y être admis. "

46. Ibidem, c. 3 : " Les anges puisent dans la contemplation de Dieu la joie souveraine et imperturbable qu'ils goûtent sans en éprouver jamais aucun dégoût ; ils servent Dieu avec amour et sans jamais se lasser de le faire ; ils sont si parfaitement heureux, qu'ils ne veulent ni ne peuvent l'être davantage. "

47. Ibidem, c. 4 : " Telle est cette vie contemplative des bienheureux, dans laquelle, après y être parvenus par le mérite des bonnes œuvres, ils seront semblables aux saints anges, et règneront sans fin avec leur Dieu. Ils y verront à découvert ce qui jusque-là n'aura été que l'objet de leur foi ; ils contempleront sans nuage la substance divine ; ils se livreront à d'éternels transports de joie, dans le bonheur qu'ils auront de posséder leur bien-aimé ; ils s'attacheront à lui éternellement et lui-même s'atta- p.169 fin p.170 début chera éternellement à eux ; avec leurs corps rendus incorruptibles et immortels, ils jouiront du droit de cité dans la patrie céleste dont ils seront à jamais les citoyens, et où ils seront mis en possession de toutes les récompenses promises. Telle sera l'abondance de leur joie, telle sera la gratitude dont leurs cœurs seront remplis, qu'ils rendront à leur Dieu de continuelles actions de grâces, et que les biens mêmes dont ils regorgeront ne leur inspireront jamais aucun dégoût. Là tous les cœurs seront à découvert, comme peut l'être aux yeux du corps la face d'une personne, parce qu'en effet tous ces célestes habitants seront si parfaitement purs, qu'en même temps qu'ils auront tout sujet de rendre grâces à leur Dieu, auteur de leur pureté, ils n'en auront aucun de rougir pour des souillures qui leur sont désormais étrangères : car il n'y aura dans ce séjour de la sainteté ni péchés ni pécheurs, et ceux qui l'habiteront seront éternellement incapables de pécher. Aucun secret d'ailleurs ne pourra leur être caché, leurs cœurs tout-à-fait purs étant admis à la contemplation de l'essence même divine ; leur perfection sera telle, qu'elle ne sera plus susceptible d'aucun changement. Notre nature reformée à la ressemblance de la nature divine, recouvrera tous les avantages qu'elle avait reçus dès le commencement, et que le péché d'Adam lui avait fait perdre : notre entendement ne sera plus sujet à faillir, ni notre mémoire à oublier, ni notre pensée à s'égarer ; nous aimerons sans mélange de duplicité ; nous serons sensibles sans rien sentir qui nous blesse ; notre vigueur de santé n'y sera altérée par aucune infirmité ; notre contentement n'y sera trouble par aucun chagrin ; notre vie y sera hors des atteintes de la mort ; notre agilité n'y rencontrera point d'obstacles ; nous y serons rassasiés sans dégoût dans l'embonpoint sans maladie, parce que tout ce qui peut concourir ici-bas à vicier le corps, soit morsures des animaux, soit cas fortuits, soit dérangement d'humeurs, soit cruauté des hommes, soit violence du feu, soit toute autre cause de destruction, soit décrépitude de la vieillesse, se trouvera corrigé pour toujours par la résurrection, et que le corps rétabli dans la perfection de tous les membres qui le composent, sera doué d'une santé inaltérable. Ainsi, malgré la différence de mérites des bienheureux, tous cependant possèderont un parfait bonheur, parce que chacun sera content de sa propre récompense et que sa perfection même l'empêchera d'en désirer une autre qui pourrait être au-dessus de ses mérites personnels. Car, de même que l'état de rassasiement produit la même sen- p.170 fin p.171 début sation dans tous ceux qui l'éprouvent, quoique, pour y parvenir, tous n'aient pas besoin de la même quantité de nourriture, chacun ne devant en prendre que ce qu'en comporte la capacité de son estomac, ainsi tous les saints, quoique placés à différents degrés de sainteté, et par conséquent aussi de bonheur, se trouveront tous parfaitement heureux, la perfection de leur bonheur étant relative à leur capacité particulière.

Au surplus, dans ces lieux fortunés, personne n'enviera un mérite plus élevé parce que l'envie, comme les autres vices, en sera totalement bannie ; personne non plus ne se prévaudra de la supériorité de ses mérites personnels, parce que l'orgueil y sera également inconnu. Aussi, quoique les demeures y soient différentes, tous cependant auront toute la perfection qui leur conviendra, comme tous jouiront de la même félicité. "

48. Ibidem, c. 3 : " Celui-là désire véritablement obtenir cette souveraine félicité, qui renonce à tous les biens présents en vue des biens à venir, et qui, s'affranchissant du soin des affaires domestiques, qui retardent souvent les progrès de ceux qui commencent à entrer dans un état de perfection, triomphe de ses affections naturelles elles-mêmes en s'élevant à la hauteur de la contemplation divine ; qui, regardant comme rien toutes les choses d'ici-bas, qui trop souvent ramènent vers la terre les âmes assez imprudentes pour se reposer sur la sainteté antérieure de leur vie, porte son vol jusque dans le ciel, et d'autant plus près de Dieu, que le désir qu'il a de sa perfection lui fait plus résolument fouler aux pieds les avantages humains, étant bien assuré que, s'il préfère d'une volonté pleinement déterminé la vie contemplative aux honneurs incertains, aux richesses périssables et aux plaisirs fugitifs d'ici-bas, il obtiendra en retour les seuls véritables honneurs, les seules richesses qui n'engendrent point d'inquiétude, et les plaisirs de l'éternité, lorsqu'il aura atteint la perfection de la vertu contemplative, en prenant possession de cette vie bienheureuse où elle se trouve, et que Dieu lui destine pour récompense. Et, en effet, quoi de plus honorable que de se voir, grâce à Dieu, assimilé à l'état des anges ? Quelles richesses plus grandes peut-on imaginer, que d'avoir à sa disposition tous les trésors du royaume céleste ? "

49. Ibidem, lib. III, c. 32 : "

Dans cette vie bienheureuse, à laquelle parviennent ceux qui y sont prédestinés lorsqu'ils n'ont plus rien en eux qui soit sujet à la corruption et à la mort, et où il n'y a ni pleurs ni gémissements, tous les saints seront p.171 fin p.172 début consommés dans l'amour, exempts de toute crainte, remplis d'une éternelle joie. Leur volonté sera droite, et leurs cœurs purs de toute passion, parce que la possession à laquelle ils sont parvenus des biens célestes ne leur laisse plus rien à désirer et que, jouissant d'un parfait bonheur dans ce séjour de sécurité et de paix, ils ne peuvent plus être troublés par aucun sentiment de crainte ou de douleur. Peut-être cependant faut-il admettre, même pour le siècle à venir, cette sorte de crainte que l'amour nourrit en lui-même, mais non cette autre crainte que l'amour expulse du cœur qu'il possède d'autant plus que les vertus auxquelles cette crainte aura servi comme de degrés dureront elles-mêmes dans les siècles des siècles. "

50. S. BERNARD, Serm. de triplici genere bonorum et vigilantiâ super cogitationibus : " Nous ne devons plus chercher seulement à imiter les saints, et à nous procurer la protection des saints anges ; mais nous devons désirer ardemment de jouir de leur vue et de leur société et de contempler ces colonnes du ciel qui soutiennent la terre, et dans lesquelles rayonne la divinité avec tant d'éclat. . . . . "

" Les biens éternels sont ces biens que l'œil n'a point vus, que l'oreille n'a point entendus, et qui ne feront jamais défaut dans cette patrie, qui ne connaît que joie et bonheur. Rien n'y manque, et cette abondance met le comble à tous nos désirs. Quelle abondance plus grande en effet que celle qui consiste à avoir tout ce qu'on veut, et à n'avoir rien de ce qu'on ne veut pas ? Que la paix soit dans ta force, et l'abondance dans tes tours, dit le Prophète à la ville de Jérusalem (Ps. CXX1, 7). Oui, dans ces tours qui, comme le dit un autre prophète, seront construites avec des pierres précieuses, où Dieu nous rassasiera du froment le plus pur, et non plus seulement des enveloppes sacramentelles. Mais si, quoiqu'il ne nous manquât rien, il nous restait quelque chose à ignorer, est-ce qu'on pourrait dire que notre gloire y serait parfaite ? Il faudra donc qu'il ne nous y reste rien à ignorer, et c'est la sagesse qui nous fournira de quoi contenter toute la curiosité dont l'homme est capable. O sagesse, qui nous donneras la parfaite connaissance de tout ce qu'il y a dans le ciel et sur la terre, en nous faisant boire à la source de la sagesse même cette connaissance de toutes choses ! Je n'aurai rien à craindre des jugements des hommes ni des desseins qu'ils formeraient contre moi, puisque, si nous en croyons l'apôtre saint Jean (Apoc., XXI, 21), cette sainte cité est semblable au verre le plus trans- p.172 fin p.173 début parent, de sorte que, comme on voit clairement les objets au travers d'un verre pur, ainsi nous pénétrerons sans peine les consciences des autres. Mais de plus, si, quoiqu'il ne nous manquât rien et qu'il ne nous restât rien à ignorer, nous gardions cependant quelque crainte de perdre tous ces biens, notre bonheur serait-il parfait ? Aussi n'y aura-t-il plus rien qui puisse nous causer de l'épouvante et c'est la puissance qui viendra affermir notre faiblesse. Il a établi la paix jusqu'aux confins de tes états, dit encore le Psalmiste, il a fortifié les serrures de tes portes (Ps. CXLVII, 13, 14), afin qu'aucun ennemi ne puisse y entrer, qu'aucun ami n'en puisse être exclu. Là donc où se trouveront réunies une parfaite abondance, une parfaite sagesse et une parfaite puissance, je pense qu'il ne manquera rien à la perfection de la béatitude autant qu'il est permis à l'homme d'y aspirer. "

51. Le même, Meditation., c. 4 (et dans HUGUES DE SAINT VICTOR, Lib. I de animâ, c.

4) : " L'avantage des saints sera de voir Dieu, de vivre avec Dieu, d'être avec Dieu, d'être en Dieu, qui sera tout en tous ; de posséder Dieu, qui est le souverain bien. Et où est le souverain bien, là est aussi la souveraine félicité, la souveraine allégresse, la vraie liberté, la parfaite charité, l'éternelle sécurité, la tranquille éternité ; là est la vraie joie, la pleine science, toute beauté et toute béatitude.

Est ibi pax, pietas, bonitas, lux, virtus, honestas, Gaudia, lætitiæ, dulcedo, vita perennis, Gloria, laus, requies, amor et concordia dulcis.

(Là règnent la paix, la piété, la bonté, la lumière, la vertu, l’honnêteté, la joie, les transports d’allégresse, la douceur, la vie, la gloire, la louange, le repos, l’amour et la concorde.)

" Ainsi sera heureux dans la société de Dieu l'homme dans la conscience duquel le péché n'aura point été trouvé. Il verra Dieu au gré de ses désirs, il le possédera pour son bonheur, il jouira de lui pour ses délices. L'éternité sera sa vie, la vérité sa gloire, la bonté sa joie. De même que son existence sera exempte de vicissitudes, sa science sera exempte de peine, et son repos le sera de trouble. Il sera citoyen de cette sainte cité qu'habitent les anges, et dont Dieu le Père est le temple, Dieu le Fils la splendeur, et l'Eprit-Saint l'amour qui y règne. O céleste cité, demeure permanente, contrée vaste et fertile, qui contient tout ce qui fait le bonheur, peuple pacifique, habitants paisibles, p.173 fin p.174 début exempts de toute misère et de tout besoin ! Que de choses glorieuses ont été dites de toi, ô cité de Dieu ! Ceux qui habitent dans ton enceinte sont tous dans la joie (Ps. LXXXVII, 3, 7). Tous tressaillent d'allégresse ; tous trouvent leur bonheur en Dieu, dont la beauté les ravit, la bonté les attire, et l'entretien est pour eux plein de charmes. Sa vue les transporte de joie, sa possession fait leurs délices, la jouissance de ce qu'ils trouvent en lui met le comble à leur bonheur. Il se suffit à lui-même pour leur plaire et pour récompenser leurs mérites, et hors de lui ils n'ont rien à désirer, parce que tous les biens désirables se trouvent réunis tout entiers en lui.

Toujours c'est pour eux un nouveau plaisir de le voir, de le posséder, de mettre en lui leur bonheur, de jouir de ses amabilités. Son commerce éclaire leurs esprits et purifie leurs cœurs devenus plus capables, soit de connaître, soit d'aimer la vérité. Et n'est-ce pas tout le bien de l'homme, que de connaître et d'aimer son Créateur ? Quelle est donc notre folie de n'avoir de soif que pour le vice, ce breuvage amer comme l'absinthe, de n'avoir de goût que pour le monde, cette mer si féconde en naufrages, de nous attacher à cette vie périssable sans autre espérance et de rester dans les liens honteux du péché, au lieu d'aspirer à la félicité des saints, à cette fête éternelle qui se célébrera dans les cieux, à ces délices de la vie contemplative, où toute notre occupation serait de considérer la puissance du Seigneur, de voir les richesses surabondantes de sa bonté. Là nous goûterons à loisir combien le Seigneur est doux, en combien de manières sa douceur se déploie. Nous verrons l'éclat de sa gloire, la glorification des saints, la royauté dont la magnificence éclate dans leurs personnes ; nous connaîtrons pleinement la puissance du Père, la sagesse du Fils, la bonté du Saint-Esprit, et nous aurons ainsi la connaissance parfaite de l'adorable Trinité. Maintenant nous voyons des yeux du corps les objets corporels, et des yeux de l'esprit leurs images ; mais alors c'est la Trinité même que nous verrons à découvert. O bienheureuse vision, qui consistera à voir Dieu en lui-même, à le voir en nous et à nous voir en lui avec un sentiment ineffable de joie et de bonheur ! Tout ce que nous pourrons désirer, nous l'aurons, et il ne restera plus rien qui puisse être l'objet de nos désirs. Tout ce que nous verrons, nous l'aimerons, et cet amour fera notre bonheur ! Pour être heureux, il nous suffira de sentir les douces flammes de cet amour, de goûter les délices de cette contemplation. Voilà quelle sera la hauteur de cette contemplation, p.174 fin p.175 début quelle sera la perfection de ce bonheur, dont l'objet sera de voir Dieu en lui-même, de comprendre l'incompréhensible Trinité. La Divinité n'aura plus pour nous de secrets ; nous verrons et nous aimerons Dieu, et cette vision et cet amour rempliront toute la capacité du cœur de l'homme, le rassasieront pleinement, et feront la consommation de son bonheur. Tous auront une même voix pour louer Dieu, une même ardeur pour l'aimer, et pour l'aimer éternellement. La vérité sera contemplée à découvert, l'amour sera satisfait, l'harmonie du corps et de l'âme entre eux sera parfaite. L'humanité glorifiée resplendira comme le soleil. L'esprit et la chair ne seront plus ennemis l'un de l'autre. Les anges et les hommes partageront ensemble la même joie, auront les mêmes entretiens, prendront part au même banquet. L'amour sera toujours ardent, et ne sera sujet à aucune défaillance.

On aura tous les biens à la fois, sans jamais avoir à éprouver l'ennui d'en attendre aucun à venir ; nous les trouverons tous réunis dans la contemplation de la majesté de Dieu, et nous pourrons considérer comme étant à nous sa toute-puissance, sa sagesse, son immutabilité, sa justice, son intelligence. Dans ce merveilleux accord, il n'y aura pas même diversité de langues, mais partout une parfaite uniformité de langage comme de sentiments. Plongés dans ce torrent de voluptés, les bienheureux pleinement satisfaits n'auront plus rien à désirer leur bonheur sera complet. Leur félicité, leur gloire, leur joie dépasseront tous leurs vœux. Mais qui sera trouvé digne de telles faveurs ? Ce sera le vrai pénitent, le chrétien soumis, l'homme qui aime son prochain, le serviteur fidèle. "

52. S. GREGOIRE, Hom., XIII in Evangelia :

" Ecoutons ce que fera le Seigneur, et de quelle manière il traitera les serviteurs vigilants : Je vous dis en vérité que, s'étant ceint, il les fera mettre à table et viendra les servir (Luc, XII, 37). Se ceindre, c'est se préparer à leur distribuer des récompenses. Et il les fera asseoir à table, c'est-à-dire qu'il les introduira dans le repos éternel, parce que nous asseoir à sa table n'est autre chose que prendre notre repos dans son royaume. De là vient que Notre-Seigneur a dit ailleurs : Ils viendront s'asseoir avec Abraham, Isaac et Jacob (MATTH., VIII, 11). Et passant de l'un à l'autre, il les servira (LUC, XII, 7). Car il nous rassasiera pleinement par l'éclat de la divine lumière dont il pénètre ses élus. E t il est dit que c'est en passant de l'un à l'autre qu'il les servira, parce que ce sera à son retour de ses assises solennelles dans le royaume des p.175 fin p.176 début cieux. Ou bien, on peut encore dire que Notre-Seigneur passera à notre égard à la suite du jugement dernier, parce qu'il nous élèvera de la vue de son humanité à la vision sublime de sa divinité même. Il passera donc, lorsqu'il nous conduira à l'aspect de sa lumière infinie, et qu'après avoir considéré son humanité dans le dernier jugement, nous contemplerons éternellement sa divinité dans le ciel. Car lorsqu'il viendra pour juger les hommes, il paraîtra sous la forme d'un serviteur à la vue de tout le monde, conformément à ces paroles d'un évangéliste : Ils verront celui qu'ils auront percé (JEAN, XIX, 37). Mais en même temps que les réprouvés seront précipités dans le supplice éternel, les justes seront enlevés au ciel pour jouir de la gloire d'une lumière infinie, selon ces autres paroles d'un prophète : Qu'on ôte l'impie, afin qu'il ne voie point la gloire de Dieu (Is., XXVI, 10) (Cf. Les quarante Homélies ou Sermons de saint Grégoire sur les évangiles, p.118-119). "

53. S. BERNARD, Serm. de conversione ad clericos, sive de persecutione sustinendâ, c. 25 (al. 26) : " Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu (MATTH., V, 8). Grande promesse, mes frères et qui doit être l'objet de tous nos désirs. Car cette vision est ce qui nous fixera dans le bien, comme nous le fait entendre l'apôtre saint Jean : Nous sommes dès maintenant enfants de Dieu ; mais il ne paraît encore rien de ce que nous serons. Nous savons que, lors de son apparition, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (I JEAN, III, 2). Cette vision est la vie éternelle, ainsi que la Vérité même le dit dans 1'Evangile : La vie éternelle consiste à vous connaître, ô vous le seul Dieu véritable et à connaitre Jésus-Christ que vous avez envoyé (JEAN, XVII, 3). Nous devons haïr cette taie formée par le péché dans l'œil de notre cœur et qui nous prive de cette vision bienheureuse ; nous devons avoir en horreur cette négligence qui nous fait remettre d'un jour à l'autre à nous en guérir. Car de même que la vue corporelle peut être troublée, ou à l'intérieur par quelque humeur vicieuse, ou à l'extérieur par des jets de poussières, ainsi la vue de l'esprit peut l'être, soit par les séductions de sa propre chair, soit par la curiosité et l'ambition du siècle. . . "

" Heureux donc ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. Ils le voient maintenant comme dans un miroir, et d'une manière obscure (I Cor., XIII, 12) ; mais dans l'autre vie ils p.176 fin p.177 début le verront clairement et face à face, lorsque la face de leur âme sera toute nette, toute pure, lorsqu'elle sera toute brillante de la lumière de gloire, lorsqu'elle n'aura plus ni tache ni ride (Ephés., V, 27) (Cf. Traduction de trois excellents ouvrages de saint Bernard, p.82-86). "

54. Le même, Serm. II de verbis Apostoli, Non est regnum Dei esca et potus : " Le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire ni dans le manger (Rom., XIV, 17). En quoi donc consiste-t-il ? Dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne le Saint-Esprit. Entendez-vous, comprenez-vous bien que la joie ne doit venir qu'après le reste ? Insensés enfants d'Adam, qui laissez de côté la justice et la paix, pourquoi intervertir l'ordre, et vouloir commencer par ce qui ne doit venir qu'à la fin ? Il n'est personne qui ne veuille être dans la joie ; mais cette joie ne sera point solide, ne sera point véritable, parce que, comme il n'y a point de paix pour les impies dit le Seigneur (Is., XLVIII, 22), de même il ne saurait y avoir de véritable joie pour eux. Il n'en est pas ainsi des impies, il n'en est pas ainsi. Qu'ils pratiquent d'abord la justice, qu'ils recherchent la paix et ne cessent de la chercher (Ps. XXXIII, 15), et par-là ils parviendront enfin à posséder la joie, ou plutôt à être possédés par elle. C'est ainsi que les anges ont commencé par pratiquer la justice en restant fidèles à la vérité et en abandonnant la cause de celui qui le premier avait déserté le parti de la vérité. Par ce moyen ils ont été affermis dans la paix qui surpasse tout sentiment, parce que, quoique diversement honorés par le suprême monarque, aucun d'eux ne murmure du partage qui lui est échu, aucun d'eux n'envie le partage d'autrui. Jérusalem loue le Seigneur ; Sion, loue ton Dieu ; car c'est lui qui a fortifié les serrures de tes portes, qui a béni tes enfants au milieu de toi, qui a établi la paix jusqu’aux confins de tes Etats (Ps. CXLVII, 1-3). Loue-le, loue-le sans cesse, parce qu'il a muni tes portes de barres très-fortes et de serrures puissantes, qui ne permettront pas à tes ennemis d'entrer, et ôteront à tes amis la tentation de sortir. Bénis soient les enfants au milieu de toi (Ps. CXLVII, 3) ; je veux dire, qu'ils soient comblés en Jésus-Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour le ciel (Ephés., I, 3). La crainte est bannie de ton enceinte, parce qu'il a établi la paix jusqu'aux confins de tes Etats ; aucune tentation ne vient te troubler, parce que le ten- p.177 fin p.178 début tateur est loin de tes murs, et malgré la variété de ses artifices, n'a plus aucune prise sur tes enfants. Celui au contraire dont l'unité fait le caractère, relie et affermit toutes tes parties dans une parfaite unité. Et c'est ainsi que toutes les parties sont dans une parfaite union entre elles (Ps. CXXI, 3). Les saints puisent avec joie des eaux des fontaines du Sauveur (Is., XII, 3), en contemplant à découvert l'essence divine, sans pouvoir désormais être séduit par les fausses apparences que présentent les objets sensibles. Telle est la joie qui les attend à la fin, et qui elle-même n'aura point de fin. "

Question VI

Quel usage doit-on faire et quel fruit peut-on retirer de tout l’ensemble de la doctrine des fins dernières ?

La connaissance de nos fins dernières et leur méditation sérieuse a pour premier avantage de nous détacher plus facilement des biens passagers et des plaisirs frivoles de ce monde. Vanité des vanités, a dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités et tout n'est que vanité. J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil, et j’ai trouvé que tout était vanité et affliction d'esprit.

En second lieu, cette étude n'a pas pour unique effet d’éloigner de nous les pensées vaines et les désirs terrestres ; mais elle a aussi celui de réprimer en nous l'habitude ou les occasions de pécher, ainsi que le penchant qui nous y porte. De là cette précieuse maxime : En tout, ce que vous faites, souvenez-vous de vos fins dernières, et vous ne pècherez jamais.

De plus, c'est un avertissement pour le sage, de ne rien entreprendre témérairement, mais de considérer en toutes choses quelle en sera la fin ; et quand par ce moyen il s'est tracé à lui-même le droit sentier à suivre, de ne s'en détourner ni à droite ni à gauche.

Mais le principal effet de ces sortes de considérations et de pensées est d'affermir et de perfectionner en nous la crainte de Dieu, cette source de la vraie sagesse, cette sauvegarde de toutes les vertus, ce moyen nécessaire d’initiation à la pratique du bien. Car la crainte du Seigneur expulse le péché ; et celui qui est sans crainte ne pourra devenir juste. Ceux qui craignent le Seigneur rechercheront ce qui lui est agréable ; ils prépareront leurs cœurs et sanctifieront leurs âmes en sa présence. Enfin, ceux qui craignent le Seigneur garderont ses commandements, et ils auront patience p.178 fin p.179 début jusqu’à ce qu'il jette les yeux sur eux, en disant : Si nous ne faisons pénitence c'est entre les mains du Seigneur que nous tomberons.

Au lieu que les enfants de ce siècle, c'est-à-dire ceux qui aiment la vanité et qui recherchent le mensonge ; qui se réjouissent lorsqu'ils ont fait le mal, et qui triomphent dans les choses les plus criminelles ; enfin, qui n'ont pas présent à leurs yeux la crainte de Dieu, n'ont rien de plus empressé que d’éloigner de leur esprit la pensée de leurs fins dernières. C'est un peuple qui n'a point de sens, qui n'a aucune sagesse. Ah ! s'ils ouvraient les yeux, s'ils comprenaient, s'ils prévoyaient la fin de tout ! Nous voyons tous les jours arriver à ces hommes le malheur que prévoyait Joé, lorsqu'il disait : Ils ont la harpe et les timbales à la main, et ils se divertissent au son des instruments de musique ; ils passent leurs jours dans les plaisirs, et en un moment ils descendent dans le tombeau. C'est ainsi que les ris seront mêlés de chagrins, et que la tristesse succédera à la joie.

p.179 fin p.180 début TEMOIGNAGES DE L'ECRITURE.

7. Proverbes, I, 7 : " La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse ; les insensés méprisent la sagesse et la doctrine. "

9. JOB, XXVIII, 28 : " Il dit à l'homme : La sagesse consiste dans la crainte du Seigneur, et l'intelligence dans l'éloignement du mal. "

11. Proverbes, XIV, 26-27 : " Celui qui craint le Seigneur est dans une confiance pleine de force, et ses enfants auront sujet de bien espérer. - La crainte du Seigneur est une source de vie, en ce qu'elle fait éviter la chute qui donne la mort. "

13. Psaume IV, 3 : " Enfants des hommes, jusqu'à quand vos cœurs seront-ils appesantis ? Pourquoi vous attachez-vous à la vanité et courez-vous après le mensonge ? "

14. Proverbes, II, 10-15 : " Si la sagesse entre dans votre cœur, si la science fait la joie de votre âme, - la vigilance vous gardera, et la prudence vous défendra ; - et vous échapperez à la voie du mal, et aux hommes qui tiennent des discours pervers ; - qui abandonnent le chemin droit, pour s'avancer dans des voies ténébreuses ; - qui se réjouissent lorsqu'ils ont lait le mal, qui tressaillent de joie lorsqu'ils ont accompli l'iniquité ; - qui suivent des voies détournées, et qui marchent dans les chemins tortueux. "

15. Psaume XIII, 3 : " On ne voit que désolation et ravages p.180 fin p.181 début sur leurs traces ; ils ne connaissent point la voie de la paix. La crainte du Seigneur n'est jamais devant leurs yeux. "

1. S. CHRYSOSTOME, Epist. V ad Theodorum lapsum, passage rapporté plus haut, question IV, témoignage 1, page 102, et question V, témoignage 3, page 148.

2. S. JEAN DAMASCENE (" On lui attribue (à saint

Jean Damascène) mais sans fondement, divers écrits dont le plus fameux est l'Histoire du saint ermite Barlaam et de Josaphat, fils d'un roi des Indes. La première édition de ce roman de spiritualité fut imprimée à Spire (avant 1470), in-folio. Il a été traduit en latin par Jacques de Billy, Anvers, 1602, in-16 ; en français par Jean de Billy, chartreux, Paris, 1574 et 1578, in 8 ; et par le P. Ant. Girard, jésuite, Paris, 1642, in-12. " Extrait de la Biographie universelle, édit de Michaud, art. DAMASCENE), Hist. de Barlaam et Josaphat, c. 8 : " Comme le fils du roi sortait souvent de cette manière, il arriva un jour, par suite de l'inattention des officiers qui le gardaient, qu'il trouva à sa rencontre deux hommes dont l'un était lépreux et l'autre aveugle. A cette vue, le prince attristé demanda à ceux de sa suite quels pouvaient être ces hommes, et ce que voulait dire un tel spectacle. Ceux-ci ne pouvant plus lui cacher ce qui n'avait pas échappé à ses yeux, lui répondirent que c’étaient là des calamités humaines, qui étaient l'effet ordinaire de la corruption des corps ou de certaines humeurs vicieuses. Le prince demanda alors : " Ces calamités ont-elles coutume d'arriver à tous les hommes ? " - " Non pas à tous, " lui répondirent-ils, " mais seulement à ceux dont la santé est dérangée par des humeurs vicieuses. " Le jeune prince poursuivit ainsi ses questions : " Si tous les hommes n'ont pas à craindre ces calamités mais quelques-uns seulement, peut-on savoir d'avance quels sont ceux à qui elles arriveront, ou bien frappent-elles à l'improviste tout le monde indifféremment ? " - " Eh ! quel homme, lui répondirent-ils, peut prévoir et connaître certainement l'avenir ? Cela excède la portée de notre intelligence, et n'est donné qu'aux dieux immortels. " Le fils du roi ne poussa pas plus loin ses questions ; mais ce spectacle, nouveau pour lui, lui fit peine et p.181 fin p.182 début l'affecta tellement, que ses traits en furent altérés.

Une autre fois qu'il sortit encore, il rencontra un vieillard décrépit, dont la face était toute ridée, les jambes sans force, le corps tout courbé, la tête entièrement chauve, les mâchoires dégarnies de dents, et la parole mal assurée et entrecoupée. Saisi d'étonnement, il fait approcher cet homme, et demande à ceux qui l'accompagnaient ce que voulait dire un spectacle si nouveau. Ils lui répondirent : " C'est un homme fort avancé en âge, arrivé à cet état d'infirmité par suite de l'affaiblissement de ses forces et de la détérioration de ses membres. " - " Et comment finira-t-il ? " demanda le prince. " Par la mort, " lui répondirent-ils. " Est-ce donc, reprit le prince, que cela doit arriver à tous les hommes, ou bien n'est-ce le sort que de quelques-uns ? " -" A moins d'être enlevé par une mort prématurée, lui répondirent-ils, on ne saurait avec le temps échapper à une destinée semblable. " Et le jeune prince de reprendre : " A quel Age cela doit-il arriver à chacun ? Est-ce que c'est d'ailleurs pour tous une nécessité de mourir, sans qu'il y ait moyen pour personne d'échapper à la mort, et de ne pas essuyer cette calamité ? " Ils lui répondent : " Les hommes parviennent à cet état de vieillesse vers la quatre-vingtième ou la centième année de leur âge, et il ne saurait en être autrement. Car la mort est une dette naturelle imposée aux hommes dès le premier instant de leur existence, et on ne peut par aucun moyen éviter qu'elle vienne. " A peine le jeune prince eut-il entendu ces paroles et en eut-il, avec la sagacité et la prudence dont il était doué, compris le sens, qu'il dit en poussant un profond gémissement : " S'il en est ainsi, c'est quelque chose de bien dur, de bien triste et de bien amer que la vie. Et comment peut-on être tranquille dans l'attente d'une mort qu'on ne peut pas éviter, comme vous venez de le dire, et dont on ignore le moment ? " Et il s'en alla plein de ces réflexions sans pouvoir écarter de son esprit cette pensée de la mort, et en passant désormais ses jours dans la tristesse et l’abattement. Il se disait à lui-même : " Il est donc vrai que je dois être un jour surpris par la mort. Et qui, quand je serai mort, se souviendra de moi, après que le temps aura tout fait oublier ? De plus, quand je serai mort, serai-je réduit au néant, ou bien y aura-t-il pour moi une autre vie et un autre monde ? " Ces pensées et d'autres semblables qui ne le quittaient pas, répandaient la pâleur sur son visage. "

3. Ibidem, c. 12 : " Nous savons que cette profession de foi p.182 fin p.183 début est un renoncement au péché et qu'elle est inséparable de la rémission que nous en recevons dans le baptême. Et persuadé par les discours de ces saints hommes, nous n'avons que des anathèmes pour les choses de ce monde, qui sont si fragiles, si caduques, si sujettes au changement, si pleines d'incertitude, et où l'on ne trouvera jamais que vanité et affliction d'esprit : car elles n'ont pas plus de réalité que des songes, que des ombres, que des vapeurs qui s’élèvent dans l'air et se dissipent aussitôt. Le plaisir qu'elles nous procurent est aussi fugitif qu'il est futile ; ou plutôt ce n'est pas un plaisir, mais une séduction que nous présente ce monde pervers, que nous ne devons pas aimer, mais plutôt haïr et détester comme nous l’apprend une expérience journalière. Car tout ce que le monde donne à ses amis, il le leur enlève presque aussitôt comme par colère, et après les avoir dépouillé de tous ces biens, il les voue couverts d'opprobres, d'éternels supplices. Ceux qu'il élève le plus haut, il se plaît à les abaisser et à les affliger le plus, et les rend ainsi le jouet de leurs ennemis. Tels sont ses bienfaits, et voilà à quoi se réduisent ses faveurs. Il est à proprement parler l'ennemi de tous ceux qui l'aiment ; il ne fait que tendre des pièges à ceux qui lui obéissent le plus, il cause la chute de ceux qui s'appuient sur lui, et achève de ruiner ceux qui mettent en lui leur confiance. Il fait alliance avec les insensés qu'il séduit par de flatteuses promesses, sans autre intention que d'en faire ses dupes et ses victimes ; et tandis que ceux-ci se donnent sincèrement a lui, il fait voir bientôt qu'il n'a pas voulu faire autre chose que de les tromper, en n'acquittant envers eux aucune de ses promesses. Après les avoir un jour appâté par des mets délicats, il les livre le lendemain en proie à ses ennemis. Aujourd'hui il fait roi celui que demain il fera esclave. Aujourd'hui il comble de richesses celui que demain il réduira une extrême misère. Aujourd'hui il place sur sa tête une brillante couronne ; demain il le traînera dans la boue. Aujourd'hui il l'enivre d'honneurs ; demain il le chargera de chaînes. Un jour il lui concilie la bienveillance générale ; bientôt après il le rendra l'objet de l'exécration de tous. Aujourd'hui il le fera nager dans les plaisirs ; demain il le plongera dans les larmes et dans le deuil. Ecoutez maintenant quelle est la fin qu'il leur prépare. De tous ceux qui se seront amourachés de lui, il en fera autant d'habitants de l'enfer. Voilà sa pensée arrêtée, voilà où il en veut venir. Il ne pleure point ceux que la mort enlève, il ne s'apitoie point sur ceux qui survivent. Après p.183 fin p.184 début avoir fait le malheur des premiers en les engageant dans ses filets, il tourne les mêmes ruses contre ceux qui restent, ne voulant pas que personne puisse échapper à ses pièges.

Tous ceux donc qui s'attachent à un maître si méchant et si cruel, et qui, après avoir abandonné leur souverain bien par une extrême folie, ne soupirent qu'après les biens prescrits sans s'occuper de l'avenir, et en même temps qu'ils recherchent avec fureur les plaisirs de leurs corps, laissent périr leur âme d'inanition et dans le plus affreux dénuement ; je les compare volontiers à un homme qui fuit une licorne furieuse, et qui, ne pouvant soutenir le bruit même de ses affreux rugissements, prend une fuite précipitée dans la crainte qui le saisit de devenir sa proie. Mais tandis qu'il précipite sa course, voilà qu'il tombe dans un fossé profond, et tandis qu'il y roule, il s'accroche avec la main au tronc d'un arbre, qu'il saisit fortement ; puis s'aidant de ses pieds, il grimpe dans cet arbre et se croit désormais en sûreté. Mais tout-à-coup, regardant derrière lui, il aperçoit deux rats, l'un blanc et l'autre noir, qui rongent à qui mieux mieux l'arbre auquel il s'est accroché et sont sur le point de le couper par ses racines. Bien plus, jetant dans le fossé un regard scrutateur, il aperçoit au fond un énorme dragon dont les yeux lancent la flamme, et qui, le regardant d'un air furieux, brûle déjà de le dévorer.

Regardant encore plus près de lui, et à l'endroit où ses pieds se sont accrochés, il aperçoit les têtes de quatre aspics qui s'avancent en dehors, du côté du fossé où il se tient toujours. Puis levant les yeux en haut, il voit quelque peu de miel dégoutter des branches de cet arbre où il est cramponné. Sans faire attention à l’extrême danger qu'il court, et auquel un instant de plus peut le faire succomber, menacé qu'il est en dehors du fossé par la licorne, qui déjà le dévore des yeux, dans le fossé lui-même par ce cruel dragon qui le regarde aussi comme sa proie, tandis que l'arbre auquel il se tient grimpé est sur le point d'être coupé par ses racines, et que l'endroit où ses pieds se sont arrêtés lui présente de nouveaux périls ; oubliant, dis-je, tous ces dangers, il s'occupe de goûte le miel dont la douceur présente un appât à sa sensualité. Voilà la figure exacte de ceux qui s'attachent aux biens séducteurs de ce monde, et voici l’explication que je vais vous en donner. Cette licorne est l'image de la mort, qui est continuellement à la poursuite des mortels et s'efforce les atteindre. Ce fossé, c'est le monde, qui renferme des pièges et des maux de toute espèce. Cet arbre que nous tenons des deux mains, et que deux rats sont occupés p.184 fin p.185 début ronger par les racines, c'est la carrière que chaque homme doit parcourir, dont chaque nouveau jour et chaque nouvelle nuit emportent quelque chose, et dont bientôt il ne reste plus rien. Les quatre aspics désignent les quatre éléments qui entrent dans la constitution du corps de chaque homme, et dont le dérangement ou le défaut d'harmonie emporte la dissolution du corps lui-même. Ce dragon au regard enflammé et sanguinaire vous représente l'horrible gouffre de l'enfer, ouvert à tous ceux qui préfèrent les voluptés du siècle présent aux biens à venir. Ces quelques gouttes de miel sont l'image des fausses douceurs dont le monde se sert pour tromper ses partisans et les empêcher de pourvoir à leur salut. "

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