Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 188)
4. Ibidem, c. 13 : " Josaphat, charmé de cette parabole, dit au saint vieillard : " Qu'il y a de vérité et d’esprit dans tout ce que vous me dites ! Je vous prie donc de ne point vous lasser de me parler ainsi en figures, pour me faire bien comprendre ce que c'est que la vie présente et quels biens elle procure à ceux qui s'y attachent. " Le vieillard reprit alors en ces termes : " Ceux qui, épris de l'amour des plaisirs de cette vie et cédant à leur attrait, préfèrent ce qui n'est rien et qui ne dure qu'un instant à ce qui est immuable et qui durera toujours, ressemblent à un homme qui avait trois amis, dont deux lui inspiraient un tel attachement, qu'il aurait couru pour eux tous les dangers et les aurait défendus aux dépens de sa propre vie, mais dont le troisième au contraire lui était si peu agréable qu’il n'avait pour lui ni égard ni prévenances, et ne lui témoignait qu'une faible ou plutôt qu'une fausse amitié. Or, il se présenta un jour d'affreux gendarmes, chargés de le traîner sans délai aux pieds du roi, à qui il avait à rendre compte de dix mille talents qu'il lui devait. Ainsi réduit à l’extrémité, cet homme cherchait s'il trouverait quelqu'un qui pût lui être de quelque secours dans ce terrible compte à rendre à un puissant monarque. Il va donc trouver le premier et le plus cher de ses amis, et lui parle en ces termes : " Vous savez, mon cher ami, comment en mainte et mainte occasion je n'ai pas craint d'exposer ma vie pour sauver la vôtre. Mais aujourd'hui c'est moi que la nécessité oblige à implorer votre secours. Quel appui pouvez-vous donc me promettre ? et quel espoir puis-je mettre en vous ? " L'autre lui répond : " Je ne suis point votre ami, brave homme, et je ne sais qui vous êtes. J'ai bien d'autres amis avec qui je dois aujourd'hui me mettre en gaieté ; je ne veux plus d'autres amis que ceux-là.
p.185 fin p.186 début Je n'ai donc à vous donner que deux cilices, que vous pourrez porter dans votre voyage, et qui du reste ne vous seront d'aucun avantage ; vous n'avez rien de plus à attendre de moi. " Perdant ainsi tout espoir de ce côté, d'où il attendait le plus, il va à son second ami, et lui dit : " Veuillez vous rappeler en ce moment combien je vous ai toujours honoré et quels services je vous ai rendus. Mais tombé aujourd'hui dans un affreux malheur, c'est moi à mon tour qui ai besoin d'un appui. Dites-moi donc comment vous pourrez me venir en aide. " L'autre lui répond : " Aujourd'hui mes affaires m'empêchent absolument de m'occuper de la vôtre ; car je suis accablé d'occupations, et je ne sais comment y faire face. Je ferai pourtant avec vous quelque peu de chemin, quoiqu'après tout, cela ne doive vous servir de rien ; et puis, rentré chez moi, je me remettrai à mes affaires. " Ainsi notre homme s'en retourne les mains vides, destitué de tout appui, et s'en voulant lui-même de la vaine espérance qu'il avait placée dans d'ingrats et perfides amis, et de tant de peines inutiles qu'il s’était autrefois données pour eux. Il s'en va cependant trouver son troisième ami, dont il n'avait pas fait le moindre cas jusque-là, et qu'alors qu'il était heureux il n'avait jamais invité à entrer en part de ses joies. Tout honteux de son ancienne conduite à son égard et les yeux baissés vers la terre, il lui tient ce langage : " C'est à peine si j'ose ouvrir la bouche devant vous ; car je ne sais que trop que je ne vous ai jamais rendu de services et que je ne vous ai jamais montre d'amitié. Mais n'ayant trouvé dans l'affreux danger qui me presse aucune ressource auprès de mes autres amis, c'est à vous que j'ai recours, vous conjurant d'oublier mon ingratitude, et de ne pas me refuser le secours, si faible qu'il soit, que vous pourrez me prêter. " Cet ami lui répond alors d'un air gracieux. : " Vous pouvez compter sur mon amitié la plus sincère et pour prouver que je n'ai point oublié les services, si modiques qu'ils puissent être que vous m'avez rendus, je vais vous les rendre à mon tour avec usure. Bannissez donc toute crainte, car je vais prendre les devants, et prier le roi de ne pas vous livrer entre les mains de vos ennemis. Ainsi, mon cher, ayez bon courage, et ne vous laissez point abattre par le chagrin. " Alors cet homme, pénétré de componction et fondant en larmes, se dit à lui-même : "
Malheureux que je suis, que dois-je regretter le plus, ou des prévenances que j'ai eues pour d'ingrats et faux amis, ou de mon ingratitude pour cet ami sincère ? " Josaphat, que tout ce p.186 fin p.187 début récit avait captivé, en demandait l'explication.
Barlaam lui dit alors : " Le premier de ces amis, c'est l'abondance et l'amour des richesses, qui sont si dangereuses pour l'homme, et la cause pour lui de tant de chagrins. Quand le jour de la mort est arrivé, cet homme n'emporte de toutes ces richesses que quelques linceuls, qui lui serviront pour sa sépulture. Le second de ces trois amis, c'est une femme et des enfants et. les autres proches, avec qui nous sommes tellement liés que nous pouvons à peine nous séparer d’eux, et que par amour pour eux nous négligeons le salut de notre corps et de notre âme. Or, quand nous nous trouvons au moment de la mort, aucun de ceux-là ne nous est de quelque secours, excepté qu'ils consentent à accompagner notre corps jusqu'à son tombeau ; après quoi, rentrés chez eux, ils s'occupent tout entiers de leurs propres affaires, sans plus penser à celui qui leur était autrefois si cher. Mais pour le troisième ami, celui à qui nous n'avions témoigné que de l'indifférence et du mépris, et qui maintenant encore nous inspire si peu de sympathie, c'est le concert des bonnes œuvres ou la réunion de toutes les vertus, telles que la foi, l'espérance, la charité, la miséricorde, la bénignité, vertus qui prennent le devant, lorsque notre âme quitte notre corps, pour plaider notre cause auprès de Dieu, et nous délivrer des mains de nos ennemis et de nos cruels bourreaux, qui nous attendent dans l'air pour nous faire rendre un compte sévère de nos actions, et nous revendiquer à eux s'il leur est possible. C'est là cet ami sincère vertueux et reconnaissant, qui n'oublie aucune des bonnes actions que nous avons pu faire, quelque peu considérables qu'elles aient été, et qui s'empresse de nous en récompenser avec usure. "
5. Ibidem, c. 14 : " Josaphat lui dit à son tour : " O le plus sage des hommes, Dieu veuille vous rendre heureux dans toutes vos entreprises ! Vos excellents discours ont porté la joie dans mon âme. Insistez donc avec moi sur le tableau que vous avez commencé à me faire de la vanité des choses du monde, et dites-moi la manière dont je dois m'y prendre pour vivre en paix et sans inquiétude. " Barlaam reprit ainsi son discours : " Ecoutez donc aussi à ce sujet la comparaison que je vais vous dire : J’ai entendu parler d'une grande ville dont les habitants étaient dans l'usage de choisir pour leur roi un étranger et un inconnu, qui ignorât complètement les coutumes du pays, de lui abandonner pendant une année l'administration de toutes leurs affaires, et de lui laisser pendant tout ce temps la liberté de faire d'eux tout ce p.187 fin p.188 début qu'il voudrait. Mais ce temps écoulé, tandis qu'exempt de tous soins il passait tranquillement ses jours dans le luxe et la mollesse, et se flattait d'occuper le trône jusqu'à la fin de ses jours, ses sujets se soulevant tout-à-coup contre lui, le dépouillaient de ses habits royaux, et le réduisant à une honteuse nudité, le promenaient comme en triomphe par toute la ville, puis ils le reléguaient dans une grande île fort éloignée, où manquant de vêtements aussi bien que d'aliments, il avait à souffrir misérablement de la faim et de la nudité, de sorte que le bonheur inopiné dont il avait auparavant joui se changeait pour lui en un malheur non moins inattendu. Il arriva donc que les habitants de cette ville, toujours fidèles à leur antique usage, appelèrent une fois à régner sur eux un homme doué d'une grande pénétration d'esprit.
Celui-ci ne se laissant point séduire par la bonne fortune qui lui était échue, et se gardant bien d'imiter l'imprudence de ceux qui avaient régné avant lui, et qui tous avaient fini d'une manière si misérable, cherchait avec sollicitude par quel moyen il pourrait mettre en sûreté ses propres affaires. Tandis qu'il était tout occupé de cette pensée, un sage conseiller le mit au courant de la coutume du pays, et lui apprit quel lieu lui était d’avance destiné pour son exil, lui donnant à entendre par-là ce qu'il avait à faire pour se mettre en sûreté. Une fois instruit de ce secret, et assuré qu'un jour viendrait où il serait relégué dans cette île en laissant à d’autre ce royaume comme il lui avait été laissé à lui-même, il ouvrit ses trésors, tandis qu'il en avait encore la libre disposition, et confiant à des serviteurs fideles une grande quantité d'or, d'argent et de pierres précieuses, il les chargea d'en faire le transport dans cette ile où il devait lui-même être envoyé plus lard. Quand l'année fut révolue, les habitants s'étant soulevés le dépouillèrent, et l'envoyèrent en exil comme ils avaient fait des autres rois. Il y trouva ses devanciers qui, moins sages que lui, se trouvaient réduits à une extrême misère à la suite de leur royauté, qui avait été si courte, tandis que lui-même, pour avoir envoyé devant lui ses richesses, pouvait passer le reste de ses jours dans une extrême abondance et dans le bonheur le plus complet, sans avoir plus rien à craindre de ses perfides sujets, et en n'ayant qu’à se féliciter du sage parti qu'il avait pris. Or bien, figurez-vous que cette ville vous représente le monde où nous sommes, et qui est si vain, si trompeur. Les habitants de cette ville, ce sont les démons, qui sont comme les princes du monde ou de ce siècle ténébreux, et qui, après p.188 fin p.189 début nous avoir alléchés par les plaisirs qu'ils nous présentent, voudraient nous faire accroire que cet état fugitif de prospérité durera toujours, et nous bercent de l’espérance d'en recueillir perpétuellement les fruits. Après nous être ainsi laissé abuser sur notre avenir, tandis que nous éloignons de notre esprit la pensée de ces autres biens qui nous seraient assurés pour l'éternité, et que nous ne mettons rien en réserve pour ce dernier voyage qu'il nous faudra faire, nous nous trouvons tout-à-coup surpris par la mort. Et alors les perfides princes des ténèbres au service desquels nous aurons employés tous nos instants, nous dépouillant de tous les biens de la vie présente, nous entraînent dans des lieux ténébreux où le jour ne luit jamais, et où nous nous trouvons séparés de tous les vivants.
Quant à ce bon conseiller, qui fait la révélation de tout à ce roi plus sage que les autres et lui donne un conseil si salutaire, représentez-vous que c'est moi-même qui, tout indigne que je suis de cette honorable mission, viens à vous pour vous montrer la voie sûr que vous avez à suivre, et vous conduire comme par la main vers ces biens éternels, où je vous engage à mettre toute votre espérance, en vous détachant de ce monde séducteur. Moi-même j’ai autrefois aimé ce monde, et misérable que j'étais, je prenais plaisir à ses saints divertissements. Mais ayant fait sagement réflexion à la manière dont tout se passe ici-bas, où les hommes se succèdent continuellement les uns aux autres, sans qu'aucun puisse y avoir une demeure assurée, où ni les riches ne peuvent compter sur leurs richesses, ni les puissants sur leur puissance, ni les sages sur leur sagesse, ni les heureux sur leur bonheur, ni les voluptueux sur la durée de leurs plaisirs, ni tous les autres sur les biens dont ils jouissent, mais où tout passe et s'écoule comme un torrent qui va se perdre dans la mer, j'ai compris bientôt qu'il n'y avait en tout cela que vanité sans aucun profit. "
On peut voir de plus, au chapitre VI de ce même ouvrage, la comparaison qu'on y fait d'un roi qui envoie la trompette de la mort à la porte de la maison de son frère qui l'avait repris d’être descendu de son char pour embrasser en qualité de héraut de la mort deux hommes qui s'étaient présentés à lui couverts de haillons.
6. S. JEROME, in caput I ecclesiastæ, sur ces paroles : Vanitas vanitatum, etc. : " Si tout ce que Dieu a fait est très-bon, comment se fait-il que tout soit vanité, et non-seulement vanité, mais encore vanité des vanités ? Expression qui a pour but de montrer combien cette vanité de toutes choses est absolue, de p.189 fin p.190 début même que cette autre semblable, le Cantique des cantiques, a pour but de relever la sublimité de ce poème. A ce même sens reviennent ces paroles du Psalmiste : En vérité, tout homme qui vit sur la terre, et tout ce qui est dans l'homme, n'est que vanité (Ps. XXXVIII, 6). Si tout homme qui vit n'est déjà que vanité, tout homme mort est à coup sûr vanité des vanités. Nous lisons dans l'Exode (XXXIV, 30), que le visage de Moïse jetait un tel éclat, que les enfants d'Israël ne pouvaient le contempler en face. Et pourtant l'apôtre saint Paul soutient que cette gloire dont il éclatait n'était pas même une gloire en comparaison de celle de l'Evangile. Cette gloire de la loi, dit-il, n'était pas même une gloire, si on la compare à celle de l’Evangile (II Cor., III, 10). Nous pouvons donc dire de même que le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent, sont des biens en eux-mêmes, mais qui sont comme rien si on les compare à Dieu. Et de même que la lumière d'une lampe suffit à nos besoins pendant la nuit, et que, le jour venu, son éclat disparaît devant celui du soleil ; que la lumière de ce dernier astre efface pareillement à nos yeux celle des étoiles, qui, dans une nuit profonde, nous paraissent pourtant si brillantes ; ainsi, à la vue de l'univers et de tant d'êtres variés qu'il contient, je m'extasie sur la grandeur de tous ces ouvrages ; mais considérant ensuite que tout cela n'est que passager, et que le monde tend vers sa fin, tandis que Dieu seul demeure toujours le même, je suis comme forcé de dire et de répéter : Vanité des vanités, et tout n'est que vanité. L’hébreu porte habel habalim pour ces mots vanitas vanitatum, que tous les interprètes grecs, à l'exception des Septante, ont rendus par ????? ????? ; que nous pourrions rendre nous-m?mes par vapeur légère ou souffle à peine sensible qui se dissipe en un instant. Ce mot vanité indique donc quelque chose de caduc. Car les choses visibles sont temporelles, comme dit l'Apôtre, au lieu que les invisibles sont éternelles (II Cor., IV, 48). Ou bien encore, parce que les créatures sont assujetties à la vanité, qu'elles soupirent et sont comme dans le travail de l'enfantement en attendant la manifestation des enfants de Dieu (Rom., VIII, 19-22), puisque ce que nous avons maintenant de science et de prophétie est très-imparfait (I Cor., XIII, 9). Tout n'est en effet que vanité, jusqu'à ce que tout soit amené à l’état parfait (ibid., 10). . . "
" Après avoir dit en général que tout est vanité, il en vient au détail, et commençant par les hommes, il fait voir combien sont p.190 fin p.191 début vaines leurs diverses occupations, soit qu'ils se fatiguent à amasser des richesses, ou à élever des enfants, ou à briguer des honneurs, ou a bâtir des édifices, et que, surpris par la mort au milieu de leurs entreprises, ils entendent ces paroles leur être adressées : Insensé que tu es, on va te redemander ton âme cette nuit même ; et pour qui sera ce que tu as amassé (LUC, XII, 20) ? Surtout si l'on fait attention qu'ils n'emportent rien de tout le fruit de leurs travaux, mais qu'ils rentrent nus dans la terre d'où ils ont été tirés. "
7. S. GREGOIRE-LE-GRAND, Lib. V, c. 2, in lib. I Regum
: " Vanité des vanités, et tout n'est que vanité. Car, en comparaison des biens éternels, tout ce qui est temporel est vanité, même les biens. En effet, tout ce qui, dans ce monde, peut donner de la joie, nous procurer de l’élévation, nous mettre en un état prospère, est vanité, puisqu'il faut se donner tant de peine pour l'acquérir et puis le perdre au bout de si peu de temps. N'est-il pas d’expérience que ce qu'il y a de plus grand dans le monde tombe bientôt en ruine, que ce qu'il y a de plus beau ne tarde pas à se flétrir, et que le bonheur enfin, quel qu'il soit, s'envole rapidement ? C'est au moment où la fortune semble sourire le plus, où l'on paraît jeter le plus d'éclat dans le monde, que l'on voit tout-à-coup ses espérances détruites, tous ses projets renversés par un changement soudain, ou par une mort prématurée. Les joies du siècle ne sont donc que vanité et mensonge, puisqu'elles trompent ceux qui les recherchent en leur promettant d'être durables, tandis qu'elles ne font que passer. "
8. S. AUGUSTIN, Lib. II de Genesim contra Manichæos, c. 28 : " Rien n'est propre à retirer les hommes du péché comme la pensée d’une mort prochaine. "
9. Le même (Ou plutôt Eusèbe d’Emèse véritable auteur de ce sermon. V. NAT. ALEX., Hist. eccles., t. V), Serm. CXX de tempore : " C'est un mal sans remède que de lâcher tellement la bride à ses vices et à ses passions, qu'on oublie le compte qu'il faudra rendre à Dieu. Je regarde comme un des plus terribles châtiments du péché, ce malheur qu'a le pécheur d'oublier et de cesser de craindre le jugement à venir. . . . . Que personne de vous, mes bien-aimés, ne se repose trop sur ses sentiments actuels de piété ; que personne ne dise non plus dans son cœur : Je ne dois pas tant me troubler ou m'inquiéter du mauvais état de ma conscience, ni tant p.191 fin p.192 début m'affliger de me voir coupable ; puisque le larron sur la croix a obtenu en un instant le pardon de ses crimes, je présume que les miens me seront pardonnés de même. D'abord il faut considérer dans ce larron, non pas simplement la brièveté de sa pénitence, mais surtout sa ferveur, et la difficulté du temps où il se trouvait, et où les justes eux-mêmes étaient ébranlés. Et puis, commencez par me montrer en vous-même une foi semblable à celle du larron, et je vous permettrai alors de vous promettre à vous-même un bonheur semblable au sien. C'est le démon qui vous inspire cette sécurité, afin de mieux vous perdre, et on ne saurait compter combien de personnes ont été victimes d'une semblable présomption. Que l'exemple de tant de monde que la mort a enlevé dans un moment ou, se flattant d'un aussi vain espoir, ils vivaient dans le désordre et dénués de bonnes œuvres, vous serve à vous guérir de cette persuasion. Mettons-nous tous les jours en garde contre une mort qui ne vise qu'à nous surprendre, qui nous viendra toujours au moment où nous nous y attendrons le moins, et sera pour nous un mal sans remède, et prévenons ce jour fatal avant qu'il nous prévient lui-même. C'est s'abuser soi-même et ne pas prendre la mort au sérieux, que de se dire : Peut-être qu'à la fin Dieu me pardonnera. Gardons-nous bien de tomber dans cette illusion : premièrement, parce qu'il est dangereux de compter sur une grâce aussi tardive ; ensuite, parce que c'est une extrême folie de renvoyer à la fin de la vie, à un temps où l'on sera devenu presque incapable de rien, l'affaire si importante de l’éternité. C'est une chose détestable aux yeux de Dieu, que de pécher avec plus de liberté parce que l'on compte sur une pénitence qu'on renvoie à la vieillesse. Il est difficile, croyez-moi, que ces artificieux délais vous obtiennent les moyens de faire une bonne mort. Auprès du scrutateur des cœurs, l'artifice ne sert de rien pour le salut. Le bon larron, dont nous parlions tout-à-l'heure, qui ne faisait plus le métier de se tenir en embuscade le long des chemins, mais qui était entré dans la voie royale en se tournant vers Jésus-Christ, qui n'aspirait plus à d'autre butin qu'à l'avantage de vivre éternellement, ni à d'autres dépouilles qu'à celles qu'il remportait sur l’enfer, n'avait point remis à dessein son salut à un autre temps, n'avait point par un calcul artificieux reculé sa conversion aux derniers moments de sa vie, n'avait point différé l’espérance de sa rédemption jusqu'à l'heure fatale où il n'y aurait plus pour lui d’espérance, puisque jusque-là il ne connais- p.192 fin p.193 début sait ni Jésus-Christ ni sa religion. S'il l'avait connu, peut-être n'aurait-il pas été des derniers se ranger au nombre des apôtres, puisqu'il a été le premier à devenir héritier du royaume des cieux. Si donc il s'est rendu si agréable à Dieu, c'est que ce moment où il a embrassé la foi n'était pas le dernier par rapport à lui-même mais plutôt le premier de sa vocation. Nous devons, à son exemple, pourvoir à notre salut dès que nous nous sentons appelés et tous les jours nous tenir prêts ; régler tellement notre vie entière, que nous n'ayons rien qui nous gêne au moment de notre mort. Ayant sans cesse présent à l’esprit la pensée de notre fin dernière et du jugement qu'il nous faudra subir, écrions-nous sans cesse avec le bon larron : Souvenez-vous de moi, Seigneur, lorsque vous serez entré dans votre royaume (LUC, XXIII, 42). "
10. S. GREGOIRE-LE-GRAND, hom. XXXIX in Evangelia
: " Les paroles qui suivent conviennent fort bien à une âme qui se perd : Au moins en ton jour (LUC, XIX, 42), ce jour présent où tu jouis de la paix. Le jour de l'âme pécheresse est le temps de cette vie où elle goûte une joie passagère. Et les choses dont elle jouit lui donnent la paix, parce qu'en mettant toute sa joie dans les choses de la terre, en établissant sa félicité dans les honneurs de ce monde, en s'abandonnant aux voluptés, en bannissant de son âme la crainte des châtiments futurs, elle jouit d'une fausse paix dans son jour, sans considérer le malheur effroyable de la damnation éternelle qui l’attend dans le jour à venir, qui ne sera plus le sien. Car elle sera affligée en ce jour futur, jour bien différent, qui sera le jour des joies des justes, et tout ce qui contribue maintenant à sa paix se changera pour elle en sujets de rage et de désespoir ; furieuse contre elle-même de n'avoir pas appréhendé durant sa vie la damnation où elle se verra précipitée, et d'avoir fermé les yeux pour ne pas voir les maux dont elle ne pourra plus désormais se garantir. "
" C'est pourquoi Notre-Seigneur dit à cette âme : Mais maintenant cela est caché à tes yeux. Car l'âme pècheresse qui est tout entière abandonnée aux choses présentes est comme absorbée dans les voluptés de la terre, se cache à elle-même les maux futurs, parce qu'elle craint de troubler sa joie présente par la prévoyance de l’avenir ; de sorte que, s'oubliant soi-même parmi les fausses douceurs et les trompeuses délices de cette vie, que fait-elle autre chose que se précipite dans les flammes éternelles ? De là vient qu'il est écrit : N'oubliez pas les maux dans le temps où vous jouissez des biens (Ecclé., XI, 27). Et saint Paul a p.193 fin p.194 début dit aussi : Que ceux qui se réjouissent soient comme ne se réjouissant pas (I Cor., VII, 30) ; parce que, si nous avons en ce monde quelque sujet de nous réjouir, nous devons le faire avec une telle modération, que la pensée du jugement à venir ne sorte jamais de notre mémoire ; afin que l’âme étant ainsi pénétrée de la crainte de ce dernier examen de tous ses péchés, sa joie présente soit tempérée par la pensée de la sévérité du juge devant lequel il lui faudra comparaître.
C’est encore pour cela qu'il est écrit : Bienheureux l’homme qui est toujours dans la crainte ; mais celui qui a le cœur dur tombera dans le mal (Prov., XXVIII, 14). Car le poids des châtiments du juge éternel sera d'autant plus intolérable qu'on l'aura moins redouté en s'abandonnant comme on le fait au péché.
. . . . "
" Il faut savoir que la marque indubitable qui nous fera connaître si nous sommes véritablement instruits par les enseignements de la vérité, c'est que nous considérions avec une frayeur continuelle les maux à venir dont nous sommes menacés, selon ces paroles d'un ancien sage : Dans toutes vos actions, souvenez-vous de votre fin, et vous ne pécherez jamais (Ecclé., VI, 40). C'est pourquoi nous devons tous les jours méditer ces paroles de notre Sauveur : Au moins en en jour où tu jouis de la pais ; mais maintenant tout cela est caché à tes yeux.
Car, pendant que ce souverain juge nous souffre encore, pendant qu'il retient encore sa main pour ne pas nous frapper, pendant qu'il nous accorde encore quelque délai, dans l'attente de la vengeance dernière, nous devons penser continuellement à ces maux effroyables qui nous menacent ; en y pensant, il faut gémir, et en gémissant, travailler à les éviter. Il faut sans cesse considérer nos péchés passés ; en les considérant, il faut les pleurer ; en les pleurant, il faut les effacer de notre âme. Et nous ne devons jamais nous abandonner sans mesure à la joie des prospérités temporelles, ni nous laisser éblouir par le faux éclat de quelques biens périssables, de crainte qu'après nous avoir aveuglés, ils ne nous fassent tomber dans les feux éternels. "
" Et en effet, si nous y pensons sérieusement, nous reconnaîtrons par les paroles mêmes de la vérité, quels seront un jour les reproches et la confusion dont il accablera ces âmes négligentes qui n'auront pas eu soin de prévenir les maux à venir. Au moins, leur dira-t-il, en ton jour où tu jouis de la paix ; mais maintenant tout cela est caché à tes yeux. Car nous devons considérer attentivement combien sera épouvantable pour nous p.194 fin p.195 début l’heure de notre dernière séparation ; quelle sera pour lors la frayeur de notre esprit ; quel sera le souvenir des maux que nous aurons faits ; quel sera l'oubli de toute notre félicité passée ; de quelle appréhension nous serons saisis en présence de notre juge, et quelle sera la considération que nous ferons alors de ses jugements. " Voir plus haut, article de l'Extrême-Onction, question III, témoignage 6, t. III, page 155.
11. S. ISIDORE, Lib. III de summo bono, c. ultimo
: " Malgré tout le désir que les saints ont d'être délivrés des misères de cette vie, et de sortir de la prison de leur corps, Dieu veut souvent qu'ils restent longtemps sur la terre, pour s'affermir de plus en plus dans la patience par une longue expérience des maux présents. Beaucoup n'ont que du dégoût pour la vie, et craignent cependant de mourir, comme la plupart le font bien voir lorsqu'ils se voient réduits à l'extrémité et c'est ainsi que par deux dispositions contraires, ils ont tout à la fois, et l'ennui de la vie et l'appréhension de la mort. Chacun doit se tenir continuellement sur ses gardes, et avoir toujours présent à l'esprit le terme de ses jours, afin que cette pensée l'invite à porter en haut ses regards, et à se défier des trompeuses caresses que lui fait le monde. Car il est écrit : Dans toutes vos actions souvenez-vous de vos fins dernières et vous ne pécherez jamais (Ecclé., VII, 40). L'heure de notre fin est incertaine, et la mort nous enlèvera au moment où nous y penserons le moins. Que chacun use donc de diligence, et prenne garde d'être surpris en état de péché, en sorte qu'il ne cesse de pécher qu'en cessant de vivre. Le diable, qui ne se lasse pas de nous pousser à notre perte, allume dans nos cœurs la flamme des vices, pour que, la mort venant à nous surprendre, il nous fasse partager ses tourments. Souvent des riches, tandis qu'ils sont tout fiers de leur puissance et tout enivrés de leur fortune, se voient enlevés à tous ces biens par une fin imprévue et précipités tout-à-coup au fond de l'enfer, pour y brûler éternellement dans les flammes. C'est d'eux que le Prophète a bien sujet de dire : Ils passent leurs jours dans les plaisirs, et en un moment ils descendent dans les enfers (JOB, XXI, 13). Le spectacle de la mort d'un impie, dont les exemples, tandis qu'il était vivant, ont peut-être été pour un grand nombre un moyen de séduction, est bien propre à ramener au bien, par la perspective de ses tourments, ceux qu'il a pu égarer. C’est ce qui a fait dire au Psalmiste : Le juste se réjouira en voyant la vengeance de Dieu contre les impies ; il lavera ses mains dans le sang du pécheur p.195 fin p.196 début (Ps. LVII, 11). Les justes en effet lavent leurs mains dans le sang des pécheurs à la mort de ceux-ci, parce que la vue de ce qu'ils souffrent leur sert à eux-mêmes à purifier leur vie. Quand on a été témoin d'une fin si malheureuse, non-seulement on est frappé de terreur pour soi-même, mais encore on se sent porté à détourner les autres de les imiter. A leur dernier moment, les élus eux-mêmes sont saisis de frayeur, parce qu'ils ignorent si ce sont des récompenses qu'ils ont à recevoir, ou si ce ne seront pas plutôt des châtiments. Quelques-uns d'entre eux profilent de ce dernier moment qui leur reste pour se purifier de leurs moindres péchés, d'autres sont remplis de joie en ce moment même par la représentation qu'ils se font d'avance des biens éternels. Quelque saintement qu'on ait vécu dans ce monde, on peut craindre, quand on est au moment d'en sortir, qu'on n'ait mérité d'être puni dans l'autre vie. Car personne n'est sans péché, et ne saurait être sans inquiétude au sujet du jugement que Dieu portera sur lui, puisque nous aurons à rendre compte même des paroles inutiles qui nous auront échappées. Ce qui rend précieuse en particulier la mort des justes, c'est la paix dont leur âme jouit au moment de paraître devant Dieu, et qui leur donne le pressentiment d’être bientôt admis à la société des saints anges, puisque leur sortie de ce monde est mêlée de tant de douceurs. Quant aux méchants, ce sont les anges apostats qui les reçoivent à l'instant de leur mort, pour devenir désormais leurs bourreaux dans les supplices qu'ils auront à endurer, après avoir été leurs instigateurs dans tout le mal qu'ils ont commis. Bien que la piété nous fasse un devoir de pleurer à la mort des justes, la foi nous en fait un autre de ne pas nous désoler dans de telles occasions. Car ceux-là seuls ont une mort déplorable, que l'enfer engloutit à la fin de leur vie ; mais comment pourrait l'être la mort de ceux qui ne quittent le monde présent que pour être élevés au comble de la joie dans le séjour céleste ? "
12. S. BERNARD, Serm. I in festo omnium sanctorum
: " Souvenez-vous dans toutes vos actions de vos fins dernières, et ne souffrez point que l'horreur de la mort, que le redoutable examen du jugement, que la crainte des supplices éternels, s'éloignent des yeux de votre cœur. Pensez à la misère de votre pèlerinage ; repensez aux années de votre vie dans l'amertume de votre âme ; souvenez-vous des dangers de la vie humaine et de votre propre fragilité : et si vous persévérez dans ces pensées salutaires, je vous assure que vous sentirez très-peu tout ce qui vous paraîtra p.196 fin p.197 début fâcheux au dehors, lorsque votre cœur sera tout occupé de la considération de vos misères intérieures. Le Seigneur même ne permettra pas que vous soyez sans consolation ; car il est le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation (II Cor., I, 1) ; et il accomplira entièrement la promesse de la vérité : Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés (MATTH., V, 5). Vous connaîtrez encore que cette sentence s'accorde très-bien avec celle de Salomon, qui dit qu'il vaut mieux entrer dans une maison de deuil que dans une maison de festin (Eccles., VII, 3) (Cf. Sermons de saint Bernard sur les fêtes des saints, trad. de D. Ant. de Saint-Gabriel, p. 423-424). "
14. S. CHRYSOSTOME, Homélie XV au peuple d'Antioche
: " Si la crainte n'était pas un bien, les pères ne donneraient pas des gouverneurs à leurs enfants, les législateurs ne donneraient pas des magistrats aux villes. Rien de plus affreux que l'enfer ; mais rien de plus utile que la crainte de l'enfer, puisqu'elle nous obtient la couronne du royaume céleste. Ou est la crainte, là ne se trouve pas l'envie ; où est la crainte, l'amour des richesses ne vient pas troubler l'âme ; ou est la crainte, la colère s'apaise, les mauvais désirs sont réprimés, les passions déréglées sont bannies ; et de même que, lorsqu'une maison est gardée sans cesse par une troupe de soldats, ni brigand, ni assassin, ni aucun autre malfaiteur n'ose en approcher ; ainsi, lorsque la crainte s'empare de nos âmes, aucune passion déshonnête n'y entre facilement, toutes s'enfuient et se retirent, chassées de tous côtés par la force impérieuse d’une frayeur salutaire : et ce n'est pas le seul avantage qu'elle nous procure ; nous en recueillerons un autre bien plus grand encore. Non-seulement elle chasse de notre cœur les passions criminelles ; mais elle y introduit aussi toutes les vertus avec une extrême facilité. Où est la crainte, se trouve l’empressement à faire l'aumône, la ferveur de la prière, les larmes sincère et abondantes, les gémissements pleins de componction. Non, rien ne consume plus parfaitement les péchés, rien ne fait plus accroître et fleurir la vertu que le sentiment d'une crainte continuelle : aussi est-on également éloigné, et de faire le bien lorsqu'on n’éprouve pas ce sentiment, et de faire le mal lorsqu'on l'éprouve. . . . . "
" Ecoulez Salomon raisonner sur cette même vérité.
Salomon nourri dans les délices et revêtu du souverain pouvoir. Et que p.197 fin p.198 début dit ce monarque ? Il vaut mieux aller dans une maison de deuil, que dans une maison où le riche content célèbre un festin (Ecclé., VII, 3). Comment ! que dites-vous ? Il vaut mieux aller dans un lieu qui n'offre que des larmes, des gémissements et des lamentations, des images de tristesse et de désespoir, que dans un lieu qui présente la joie des danses, le son des instruments, l'éclat des ris, une abondance de délices, et tous les plaisirs de la table ? Oui, sans doute. - Pourquoi cela ? - Pourquoi ! c'est que l'un engendre des idées licencieuses, et que l'autre fait naître de sages réflexions. . . Celui qui entre dans une maison de deuil pleure aussitôt le malheureux, qui n'est plus, quand même il serait son ennemi. Combien donc n'est-elle pas préférable à une maison où la joie éclate. Dans l'une l'ami même éprouve un sentiment d'envie, dans l'autre l'ennemi même verse des larmes. Mais n'est-ce pas une disposition infiniment agréable à Dieu que de ne pas nous réjouir du malheur des personnes qui nous ont fait du mal ? Nous tirons encore du spectacle que nous offre une telle maison d'autres avantages qui ne sont pas inférieurs à ces premiers. On se rappelle ses fautes, on songe au tribunal redoutable devant lequel tous les hommes doivent paraître et au compte qu'ils doivent y rendre : eût-on essuyé de la part des hommes une infinité de maux, eût-on dans sa maison mille chagrins, on en remporte chez soi le remède ; on pense que bientôt on sera soi-même dans un semblable état, que les plus fiers y seront aussi, que toutes les choses présentes, agréables ou fâcheuses, sont passagères : on dépose donc tout sentiment de tristesse, d'envie, de haine ; et, déchargé de ce fardeau, on revient chez soi plus libre et plus léger. Dès-lors on devient plus doux, d'une humeur plus facile, on se montre plus honnête et plus sage, parce que la crainte des châtiments futurs est entrée dans notre âme, et qu'elle y a consumée toutes ces épines.
Pénétré de cette vérité, Salomon disait qu'il vaut mieux aller dans une maison de deuil que dans la maison d'un riche qui célèbre un festin. L'âme trouve dans l'une le calme et le repos ; elle n'emporte de l'autre que des soucis et des peines : l'une produit l'orgueil, et l'autre au contraire produit la crainte, source et principe de toute vertu. Si la crainte n'était pas un bien, le Fils de Dieu ne parlerait pas si souvent des peines et des supplices de l'autre vie. La crainte est pour nous un rempart assuré et une tour inexpugnable (Cf. Homélies, etc., de saint Jean Chrysostôme, trad. par l'abbé Auger, t. Ier, p. 120-125). "
p.198 fin p.199 début
15. Le même, Hom. II in Epist. II ad Thessalonicenses
: " Que la perspective du royaume de Dieu nous excite à faire le bien. Il est vrai qu'une âme généreuse qui a une charité mâle, n'a pas besoin, pour s'animer la vertu, soit de la crainte des supplices, soit de la pensée du royaume qui lui est offert, et qu'il lui suffit pour cela de penser à Jésus-Christ, comme faisait saint Paul. Mais nous, qui sommes plus faibles, animons-nous du moins la pratique du bien par la considération du bonheur du ciel et des peines de l'enfer, et que ce double motif nous engage à établir une salutaire réforme dans nos cœurs. Si quelque chose en ce monde vous paraît grand et beau, pensez au royaume des cieux, et ce qui avait d'abord captivé votre admiration vous paraîtra moins que rien. S'il se présente au contraire à vos regards quelque chose de propre à vous effrayer, pensez à l'enfer, et ce qui vous avait paru si effrayant, vous ne ferez plus qu'en rire. Si vous sentez s'allumer en vous une passion impure, pensez aux feux éternels, pensez à la frivolité, ou pour mieux dire, à la nullité du plaisir qui se trouverait pour vous dans le péché lui-même. Car si la seule crainte des lois humaines est si puissante sur nos esprits, qu'elle nous contient et nous empêche de faire le mal, combien ne devra pas être plus puissante la pensée des maux de l'autre vie, de ces supplices éternels, de ces feux qui ne s'éteindront jamais ? Si la crainte d'un roi mortel suffit pour prévenir tant de crimes, combien ne devra pas être plus efficace la crainte du roi éternel ? "
" Mais comment pourrons-nous entretenir continuellement en nous cette crainte ? Ce sera en faisant de l’Ecriture sainte le sujet habituel de nos méditations ou de nos lectures. Car si la seule vue d'un homme mort frappe si vivement nos esprits, quel effet ne produira pas sur nous la représentation que nous nous ferons des supplices de l'enfer, et de ces feux qui ne s'éteignent point, et de ce ver qui ne meurt point ? Si nous pensions toujours à l'enfer, nous n'y tomberions pas si facilement. C'est pour ce motif que Dieu nous en fait si fréquemment la menace. Si la pensée de l'enfer ne nous était pas avantageuse, Dieu ne nous la rappellerait pas comme il le fait sans relâche ; mais comme il connaît la puissance qu'un tel souvenir exerce sur nos esprits, il ne cesse de nous le rappeler, pour qu'il serve de remède aux maux de nos âmes. "
" Gardons-nous donc bien de négliger l'avantage qui nous reviendra de ce souvenir ; mais qu'il nous accompagne partout, p.199 fin p.200 début dans nos repas du matin comme dans ceux du soir. Les conversations de plaisir ne sont d'aucune utilité à notre âme, et ne font au contraire que l'énerver ; au lieu que des entretiens graves et sévères corrigeront notre mollesse, et réprimeront en nous les mauvais désirs. Les récits que nous faisons, ou qu'on nous fait à nous-mêmes, des bouffonneries de théâtres, ne nous rapportent d'autre profit que d'allumer en nous des flammes impures, que de nous rendre plus hardis à commettre le mal. Ou bien encore, si c'est la conduite des autres qui fait la matière de nos entretiens, nous trouverons souvent notre perte dans cette curiosité. Mais celui qui s'entretient de l'enfer n'a rien à craindre de fâcheux de pareils propos qu'il tiendra : ils ne serviront qu'à le rendre plus réservé. "
" Il y a quelque chose de pénible dans ces entretiens, dites-vous. Mais quand vous ne parleriez jamais de l'enfer, votre silence en éteindrait-il les feux ? ou si vous en parlez, en brûleront-ils davantage ? Hélas ! que vous en parliez ou que vous n'en parliez pas, ces flammes seront toujours les mêmes. Croyez-moi, parlez-en toujours, afin de n'y tomber jamais. Il est presque impossible de se laisser aller à commettre le péché quand on s'occupe continuellement de l'enfer. Ecoutez l’Ecriture : Souvenez-vous de ce qui pourra vous arriver à la fin de votre vie, et vous ns pécherez jamais (Ecclé., VII, 40). Il ne peut se faire qu'une âme qui a l'appréhension du compte qu'il lui faudra rendre n'y regarde pas à deux fois au moment de commettre quelque action mauvaise : un tel souvenir, se représentant à sa pensée, ne lui permettra pas de rien faire qu’un monde corrompu puisse seul approuver. Et si un simple entretien sur l'enfer suffit pour nous rendre si humbles et si timorés, le souvenir continuel que nous en aurons ne devra-t-il pas purifier nos cœurs à l'état du feu le plus ardent ? "
" Pensons au royaume du ciel, mais moins encore qu'à l'enfer. La crainte et les menaces font pins d'effet sur les esprits que les promesses. Je connais maintes personnes qui ne tiendraient nul compte des biens qu'on leur promet, si elles n'avaient à envisager en même temps les maux qu'elles ont à craindre ; et moi aussi, je serais content, si je n'avais aucune peine, aucun supplice à endurer. " " Je vous le répète, mes frères, nul de ceux qui ont toujours l'enfer devant les yeux ne tombera dans l'enfer ; comme aussi nul de ceux qui s'en moquent actuellement n'évitera d'y tomber un jour. Jugez-en par ce qui se passe ici-bas. Ceux qui méprisent p.200 fin p.201 début la justice, et ses lois, et ses supplices, ne manquent guère de se les attirer, et ceux au contraire qui les craignent, ce sont ceux-là qui y échappent. Il en sera de même de l'enfer. Si les Ninivites n’eussent appréhendé la destruction de leur ville, elle leur serait arrivée très-certainement ; mais comme ils l'ont appréhendé, ils n'en ont point éprouvé le malheur. Si les hommes qui vivaient du temps de Noé avaient eu peur du déluge, ils n'en auraient point été victimes ; et si les Sodomites avaient eu peur des feux du ciel, ils n'en auraient point été dévorés. "
" C'est un grand mal que de mépriser les menaces.
Quand on les méprise, on ne tarde pas à en éprouver les effets. Rien ne saurait donc nous être plus avantageux que de nous entretenir de l'enfer. Des entretiens de cette nature purifient plus nos âmes que ne peut le faire le feu sur l'argent le plus épuré. Aussi voyez ce que disait le prophète David : Vos jugements sont toujours devant mes yeux (Ps. XVII, 33). Jésus-Christ aussi, dans l'Evangile, nous parle fréquemment de l'enfer : car, quoique ces sortes de sujets ne soient pas agréables, il n'en est pas moins utile de s'en occuper. "
" C'est ce qui est vrai en général de toutes les choses vraiment salutaires, et vous ne devez pas en être étonnés : car les remèdes et les médicaments font d'abord peine aux malades, mais ensuite ils leur donnent la santé. Que si nous ne pouvons supporter les noms mêmes de ces peines, comment supporterons-nous ces peines elles-mêmes ? Si nous ne pouvons souffrir qu'on nous parle du feu de l'enfer, n'est-il pas visible que dans une persécution, si l'on nous présentait le fer et le feu, nous ne pourrions en soutenir l'épreuve ? Accoutumons nos oreilles à ne pas montrer tant de délicatesse. Cette mollesse même nous rendrait ces maux inévitables. Si nous étions accoutumés à occuper notre esprit de choses terribles et effrayantes, nous nous accoutumerions aussi à les endurer. Mais si nous sommes tellement énervés que nous ne puissions en supporter le nom seul, que ferons-nous en présence des choses elles-mêmes ?. . . "
" C'est pourquoi le Sage nous donne cet avis important : Que tous vos entretiens soient sur la loi du Très-Haut (Ecclé., IX, 25). "
" Je vous en conjure donc, mes frères, du moment où vous retirez vos enfants de nourrice, ne les occupez point de contes ridicules. Qu'ils apprennent dès ce premier âge qu'il y a un jugement, qu'il y a un enfer, et qu'ils se pénètrent de componction à ces pensées. Si cette crainte s'enracine dans leurs âmes, p.201 fin p.202 début elle leur procurera de grands avantages. Quand l'esprit aura été imbu dès le jeune âge de ces vérités qui l'humilient, il ne sera pas aisé dans la suite d'en perdre la crainte ; mais dompté pour ainsi dire, par la pensée de l'enfer, on réglera tous ses pas comme un coursier devenu docile ; on ne dira, on ne fera rien que de raisonnable, et ni la jeunesse, ni les richesses, ni l'indépendance où l'on se trouvera par suite de la mort d'un père ou d'une mère, ni autres choses semblables qui perdent tant de jeunes gens, ne pourront occasionner notre perte, tant cette pensée, suffisante pour écarter de nous tous les dangers, sera fortement imprimée dans notre esprit. "
" Réglons donc au moyen de ces graves entretiens notre personne même en premier lien, puis nos femmes, nos enfants, nos domestiques, nos amis, et si cela se peut aussi, nos ennemis. Ainsi couperons-nous racine à bien des péchés. Il est toujours plus avantageux de s'occuper de matières tristes, que de sujets divertissants. . . "
" Je vous le dis encore une fois, mes frères ne fuyons point la pensée de l'enfer, et ce sera pour nous fuir l'enfer. N'ayons point d'horreur de graver dans notre mémoire ces effroyables supplices, pour n'être point un jour précipité dans ces supplices. Si le mauvais riche dont il est parlé dans l'Evangile avait eu présente à l’esprit la pensée de ces feux, il n'aurait pas commis les péchés qui les lui ont fait encourir ; mais pour ne s'être jamais occupé l'esprit de ces flammes dévorantes, il a fini par en devenir victime. "
" N'est-ce pas un effroyable aveuglement, chrétien lâche et indigne de ce nom, que d'avoir à paraître tôt ou tard devant le tribunal de Jésus-Christ, et de vous entretenir continuellement de toute autre chose que de cette affaire ? Si vous aviez un procès à soutenir devant un juge, ne fût-ce comme il arrive souvent, que pour des choses de rien, vous y penseriez la nuit et le jour, vous en parleriez toute heure et à tout instant ; ce serait l'unique sujet de tous vos entretiens comme de toutes vos pensées : et lorsqu'il s'agit pour vous de rendre compte de toute votre vie, et de subir un jour le châtiment de tout le mal que vous aurez fait, vous ne souffrez pas même que les autres vous fassent souvenir de ce jugement, ni du juge devant qui vous aurez à paraître ?
"
" N'est-ce pas là aussi la source de tous nos maux, que tandis que, si nous avons quelque affaire temporelle à débattre p.202 fin p.203 début devant des hommes comme nous, il n'y a point de mouvements que nous ne nous donnions, point d'amis que nous ne sollicitions, point d'instants dans la journée ou dans la nuit que nous n'y pensions, point de moyens de succès que nous ne mettions en œuvre lorsqu'il s'agit au contraire de paraître bientôt peut-être devant le tribunal de Jésus-Christ, nous ne fassions rien ni par nous-mêmes, ni par les autres, nous n'ayons pas même recours aux prières pour nous rendre notre juge favorable ? Et cependant, comme il prolonge les délais avant de nous juger ! Comme, tant il est éloigné de vouloir nous surprendre au milieu de nos désordres, il nous donne dans sa clémence tout le temps nécessaire pour nous en corriger ! comme il n'omet rien dans sa bonté de ce qui dépend de lui pour nous ménager notre conversion ! Mais nous nous rendons tout inutile, et nous nous attirons par notre insouciance un châtiment qui n'en sera que plus terrible. "
" Ah! que Dieu détourna de nous un si grand malheur ! Commençons maintenant du moins à rentrer en nous-mêmes.
Ayons l’enfer devant les yeux ; pensons à ce compte redoutable qu'il nous faudra rendre ; afin que, sans cesse occupés de ces pensées, nous nous détournions du vice, nous pratiquions la vertu, et puissions ainsi obtenir les biens que Dieu a promis à ceux qui l'aiment (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t. XI, p. 519-522), édit. de Montfaucon ; Homélies ou Sermons de saint Jean Chrysostôme, trad. de Sacy et de Fontaine, t. VI, p. 130-137). "
46. S. AUGUSTIN, Tract. IX in Epistolam I Joannis
: " Dès que l'on commence à croire au jour du jugement, on commence aussi à le craindre : et tant qu'on le craint, on ne l'attend pas avec confiance, et par conséquent on n'a pas une charité parfaite. Ce n'est pas qu'il faille pour cela désespérer qu'elle ne le devienne : car puisque c'est le commencement, pourquoi désespérer de la fin ? Quelqu'un demandera peut-être quel est ce commencement. Je lui répondrai : C'est la crainte. Ecoutez l'écrivain sacré : Le commencement de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur (Ecclé., I, 16). Nous voyons en effet que celui qui craint le jour du jugement commence à corriger ses mœurs et à se tenir en garde contre ses ennemis, c'est-à-dire contre ses péchés. Cette crainte fait revivre en lui l'homme intérieur, fait mourir les membres de l'homme terrestre, en lui faisant pratiquer ce que dit l'Apôtre : Faites mourir en vous les membres de l'homme terrestre (Col., III, 8). Ce que l'Apôtre appelle les membres de p.203 fin p.204 début l'homme terrestre, ce sont les vices principaux auxquels les hommes sont sujets sur la terre ; car il nomme aussitôt l'avarice, l'impudicité, et les autres péchés dont il fait l'énumération. A mesure que celui qui a commencé de craindre le jour du jugement fait mourir en lui les membres de l'homme terrestre, il y fait revivre et y fortifie les membres de l'homme céleste qui sont les bonnes œuvres ; et mesure que ces membres de l'homme céleste revivent et se fortifient, l'homme commence à désirer ce qu'auparavant il avait si fort raison de craindre. Car il craignait que Jésus-Christ ne vînt pour le condamner comme pécheur ; au lieu que maintenant il désire qu'il vienne pour le récompenser comme juste. Lorsque l'âme, comme une chaste épouse de Jésus-Christ, s'est mise une fois à désirer la venue de ce divin époux, elle ne soupire plus qu'après ses caresses ; elle renonce à toutes les affections par lesquelles elle lui avait été infidèle ; et par cet heureux changement, la foi, l’espérance et la charité la rétablissent dans l’état de virginité dont elle était déchue. . . "
" La crainte ne se trouve pas dans la charité (I JEAN, IV, 18). Que dire donc de celui qui craint le jour du jugement ? Nous dirons qu'il ne le craindrait pas, si sa charité était parfaite. Car la charité parfaite le rendant parfaitement juste, il n'aurait rien à craindre ; au contraire, il aurait toute raison de désirer que l'iniquité ait son terme et que le règne de Dieu arrive. La crainte ne se trouve donc pas dans la charité. Mais dans quelle charité ? Ce n'est pas dans celle qui n'est que commencée, mais dans celle qui est parfaite. Aussi notre Apôtre ajoute-t-il ? Mais la charité parfaite chasse la crainte.
Commençons donc par craindre Dieu, puisque l'Ecriture nous avertit que c'est là le commencement de la sagesse. La crainte prépare en quelque sorte l'habitation à la charité. Mais quand la charité est une fois entrée dans un cœur, la crainte lui cède la place et se retire. Car plus la charité fait de progrès, plus la crainte s'affaiblit, plus la charité pénètre avant dans nos cœurs, plus elle en éloigne la crainte. La crainte diminue à proportion que la charité augmente ; la crainte augmente à proportion que la charité s'affaiblit. Cependant, si nous n'avions pas du tout de crainte, la charité ne trouverait pas d'ouverture pour entrer dans notre cœur, comme nous voyons que dans les ouvrages de broderie on fait entrer la laine, ou la soie dans le canevas au moyen d'une aiguille qui pénètre la première dans le canevas, puis en sort pour faire place à la p.204 fin p.205 début laine ou à la soie qui y pénètre à son tour. C'est ainsi que la crainte se saisit la première de l'âme ; mais ce n'est pas pour y demeurer : car elle n'y est entrée que pour y introduire la charité (Cf. Les Traités de saint Augustin sur l'Evangile de saint Jean et sur l'épître aux Parthes, t. IV, p. 276-284). "
17. Le même, in Ps. CXXVII : " Ce n'est pas en général toute sorte de crainte que la charité bannit selon le témoignage de saint Jean. Car le psaume (XVIII, 10) dit formellement : La crainte du Seigneur qui est chaste subsiste dans les siècles des siècles. Il y a donc une crainte qui subsiste ; il y en a une autre qui est expulsée. La crainte qui est expulsée n'est point chaste ; celle qui subsiste l'est. "
" Quelle est la crainte qui est bannie ? Ecoutez ceci, je vous prie. Il y en a qui n'ont point d'autre crainte que celle de souffrir ici quelque mal, de tomber dans quelque maladie, d'endurer quelque perte, de perdre quelque enfant ou quelque ami, d'aller en exil, d'être condamné à la prison, de souffrir quelque affliction semblable. Ces maux leur donnent de la crainte, et les font trembler. Cette crainte n'est pas encore une crainte chaste. Allons plus loin. Un autre ne craint peut-être pas les maux de ce monde ; mais il craint l'enfer dont Jésus-Christ nous menace, comme vous l'avez entendu dans l'Evangile : Le ver qui les ronge, a-t-il dit, ne mourra point, et le feu qui les brûle ne s'éteindra point. Quand les hommes entendent des paroles si terribles, comme ils savent que ces choses arriveront très-certainement aux méchants, ils sont saisis de crainte, et s'abstiennent de pécher. Il est vrai qu'ils ont la crainte ; mais ils n'aiment pas encore la justice. Cependant, en s'abstenant de pécher même par motif de crainte, ils s'habituent à la justice ; ce qui leur paraissait dur leur devient aimable ; insensiblement ils s'affectionnent Dieu, et ils commencent à bien vivre, non plus parce qu'ils craignent la peine, mais parce qu'ils aiment l’éternité. Ainsi la charité a banni la crainte ; mais à cette crainte qui est bannie, en succède une autre qui est chaste. . . C'est celle qui a l'amour pour principe. Cette autre crainte qui n'est pas encore chaste craint la présence du Seigneur et ses châtiments. On fait par crainte le bien que l'on fait, non par crainte de perdre le souverain bien que vous savez, mais par crainte de souffrir les maux que vous savez aussi. Ce qu'on craint, ce n'est pas d'être p.205 fin p.206 début privé de la douceur ineffable des embrassements du divin époux, mais c'est d'être jeté dans les flammes de l'enfer. Il est vrai que cette crainte aussi est bonne, elle est utile ; mais elle ne subsistera pas de siècle en siècle : ce n'est point là cette crainte chaste qui subsistera toujours (Cf. Sermons de saint Augustin sur les Psaumes, t. VI, p. 557-561). é
18. Le même, Serm. XIII de verbis Apostoli, c. 13 : " Ne nous conduisons donc plus avec crainte, mais avec amour ; non plus comme des esclaves à l’égard de leurs maîtres, mais comme un fils à l'égard de son père. Car celui qui ne se conduit bien que par la crainte du châtiment, n'aime pas Dieu, ne mérite pas d'être complu au nombre de ses enfants ; Dieu veuille cependant qu'il ait du châtiment une véritable crainte. La crainte convient à l'esclave, l'amour à celui qui est libre ; et pour ainsi parler, la crainte est l’esclave de l'amour. Pour que le démon ne se rende pas maître de votre cœur, que l’esclave en garde l'entrée, et en assure ainsi la possession à son maître. Agissez, je le veux, par crainte du châtiment, si vous n'êtes pas encore capable d'agir par amour de la justice. Le maître une fois venu, l'esclave pourra se retirer ; car l'amour parfaitement établi chasse la crainte. (I JEAN, IV, 18). "
19. Le même, Serm. XIX de verbis Apostoli, c. 8 : " Quand vous me dites : Je crains l'enfer, je crains de brûler, je crains d'être puni éternellement, devrai-je vous répondre que vous craignez mal à propos, que vous craignez vainement ? C'est ce que je n'oserais faire, puisque Notre-Seigneur lui-même n'a voulu substituer à la crainte qu'une autre crainte : Ne craignez pas, a-t-il dit, ceux qui tuent le corps, mais qui après cela ne peuvent plus faire d'autre mal ; craignez plutôt celui qui peut précipiter le corps et l'âme dans l'enfer : oui, je vous le déclare, craignez celui-ci (MATTH., X, 28 ; LUC, XII, 4-5). Puis donc que Notre-Seigneur nous a proposé et si fortement inculqué ce motif de crainte, en ajoutant même à ce qu'il nous a dit des paroles de menaces, puis-je, moi, vous dire que vous craignez sans raison ? Je ne saurais vous le dire. Craignez, oui, craignez ; point de crainte mieux placée que celle-là ; point de chose que vous deviez craindre davantage. Mais, je vous demanderai : Si Dieu ne vous voyait pas quand vous êtes à faire quelque action, et que vous n’eussiez à craindre d'être déféré par personne à son tribunal, feriez-vous cette action ? Examinez-vous vous-même là-dessus. Car vous p.206 fin p.207 début n'avez pas à répondre à chacune de mes paroles ; soyez vous-même votre examinateur. Feriez-vous cette action ? Si vous vous répondez à vous-même que vous la feriez, c'est donc le châtiment que vous craignez, et non la chasteté que vous aimez ; vous n'avez donc pas encore la charité ; votre crainte est servile ; c'est la peur que vous avez du mal, et non l'amour que vous avez du bien. Mais cependant craignez, afin que cette crainte vous serve de sauvegarde et qu'elle vous initie à l'amour. Car cette crainte que vous avez de l'enfer et qui vous empêche de faire le mal vous retient du moins, et s'oppose à ce que vous commettiez le péché vers lequel le penchant vous entraîne : la crainte est comme une garde placée à l'entré de notre cœur, comme un moniteur chargé de nous rappeler les prescriptions de la loi ; c'est la lettre qui menace, et non encore la grâce qui vient en aide. Que cette crainte cependant vous serve de sauvegarde, en vous retenant sur le point de faire le mal ; mais que la charité vienne ensuite : à mesure que la charité entrera dans votre cœur, la crainte en sortira. La crainte vous empêchait de faire même ce qu'autrement vous auriez voulu faire ; la charité vous empêchera de faire la même chose, quand même vous pourriez la faire impunément. "
20. Le même, Lib. de sanctâ virginitate
: " La crainte ne se trouve point avec la charité ; mais, comme dit l'Apôtre, la charité parfaite expulse la crainte (I JEAN, IV, 18) ; je veux dire toutefois la crainte des hommes, et non la crainte de Dieu ; la crainte des maux temporels, et non celle du jugement final. Prenez garde de vous élever, mais tenez-vous dans la crainte (Rom., XI, 20). Aimez la bonté de Dieu, craignez sa justice : ces deux motifs vous interdisent également d'être orgueilleux. Car si vous aimez, vous avez à craindre d'offenser grièvement celui que vous aimez et qui vous aime. Eh ! quelle offense plus grave pourriez-vous commettre, que de vous rendre coupable d'orgueil devant celui qui, par amour pour vous, s'est exposé à tant de mauvais traitements de la part des orgueilleux ? "
21. Le même, Serm. CCXIV de tempore, c. 1
: " En redoutant le châtiment dont Dieu menace le pécheur, on s'accoutume à aimer la récompense qu'il promet au juste ; et c'est ainsi que la crainte du châtiment contribue à l'amendement des mœurs. La bonne conduite produit à son tour la bonne conscience, et la bonne conscience finit par dissiper la crainte du châtiment. Sachons donc le redouter, si nous voulons n'avoir pas à le redouter. Sa- p.207 fin p.208 début chons trembler à temps, pour n'avoir plus à trembler dans la suite ; car, comme l'a dit saint Jean, la crainte ne se trouve pas dans la charité, mais la charité parfaite expulse la crainte. C'est là un mot plein de sens et de vérité. Si donc vous ne voulez pas de la crainte, voyez auparavant si vous avez cette charité parfaite qui expulse la crainte. Que si au contraire vous vous débarrassez de la crainte avant d'avoir cette charité parfaite, vous avez dès-lors l'orgueil qui enfle, au lieu de la charité qui édifie. Car de même que, quand on est en bonne santé, on chasse la faim non par le dégoût qu’on témoigne pour les aliments, mais au contraire par l'usage qu'on en fait, ainsi, quand on a une bonne conscience, on chasse la crainte non par la vanité, mais par la charité parfaite. "
22. S. BERNARD, Serm. II in die apostolorum Petri et
Pauli : " Etudions-nous, mes frères, à vivre de la vie des justes ; mais souhaitons encore davantage de mourir de leur mort. Aussi la sagesse préfère-t-elle les derniers temps des justes, en nous jugeant, comme elle veut le faire, dans le lieu où elle nous trouvera. Il est certainement tout-à-fait nécessaire que la fin de cette vie présente soit unie au commencement de la vie future : car la dissemblance de l'une avec l'autre serait trop insupportable ; et, pour me servir d'une comparaison très-commune, de même que celui qui voudrait coudre ou lier deux ceintures ensemble tâche de rendre uniformes les deux bouts qu'il faut joindre, afin qu'ils soient plus propres à cette union, sans se mettre fort en peine des autres parties ; de même quelque spirituelle que paraisse notre conduite pendant la vie, si la fin doit en être charnelle, elle ne pourra s'ajuster avec cette vie spirituelle, et la chair et le sang ne pourront jamais posséder le royaume de Dieu (I Cor., XV, 50).
Mon fils, dit le Sage, souvenez-vous de vos fins dernières, et vous ne pècherez jamais (Ecclé., VII, 40) ;
parce qu'en effet ce souvenir rend une âme extrêmement timorée, et la crainte bannit le péché et ne tolère point la négligence. "
" C'est là aussi ce qui faisait dire à Moïse de quelques-uns : Plût à Dieu qu'ils fussent sages, et qu'ils eussent l'intelligence et la prévoyance de leurs dernière fins (Deut., XXXII, 29). Dans ces paroles je remarque trois vertus qui nous sont particulièrement recommandées, la sagesse, l'intelligence et la prévoyance ; vertus qu'il me semble pouvoir rapporter à trois temps différents, de sorte que nous pouvons par elles retracer en nous une certaine image de l’éternité, en réglant le présent avec sagesse, en jugeant le passé avec intelligence, et en nous assurant par pré- p.208 fin p.209 début voyance le bonheur de notre avenir. En ces trois points, en effet, je vois l'abrégé et la perfection de toute notre conduite spirituelle, qui consiste à disposer sagement notre vie actuelle, à nous rappeler le passé dans l'amertume de notre cœur, et à donner tous nos soins à la prévoyance des choses futures. Vivons dans ce siècle, dit l'Apôtre, avec sobriété, avec justice, avec piété (Tite, II, 12) ; en sorte que la sobriété soit gardée dans le temps présent, que les temps passés qui se sont écoulés sans aucun fruit de salut soient rachetés par une satisfaction salutaire, et que nous opposions le bouclier de la piété aux périls qui nous menacent pour l'avenir. Aussi n'y a-t-il que la piété qui soit propre à toutes choses (I Tim., IV, 8) ;
la piété qui n'est autre chose que le culte humble et dévot que nous rendons Dieu ; et nous ne pouvons pas pourvoir comme il faut à nos fins dernières à moins de penser sérieusement et continuellement à tous les dangers dont nous sommes menacés et d'apprendre par ce moyen à nous méfier de notre vertu et de nos mérites, et à nous confier avec une piété sincère et une intention pure en la seule protection de Dieu, de qui vient toute grâce et tout don parfait (JAC., I, 7), aussi bien que la consommation de notre bonheur et la mort précieuse qui est l'objet de nos désirs. "
" Ces trois choses nous ont été spécialement recommandées par le Sauveur, dans le sermon des huit béatitudes qu'il fit à ses disciples : Heureux les pauvres, heureux ceux qui sont doux, heureux ceux qui pleurent (MATTH., V, 3 et s.). Heureux ceux qui goûtent les choses de l'autre vie, et qui méprisent celles de la vie présente par le grand désir qu'ils ont des biens célestes. Heureux ceux qui pensent à leurs fins dernières, qui reçoivent avec douceur la parole intérieure destinée à sauver leurs âmes (JAC., I, 21), et dont le cœur n'aspire qu'à l'héritage éternel. Heureux ceux qui, réfléchissant sur leurs premiers égarements, ne cessent de laver leur couche de leurs larmes. Voyez-vous ce que le saint prophète désire ce qu'il souhaite d'obtenir à ceux pour qui il prie ? Plût à Dieu qu'ils fussent sages, qu'ils eussent l'intelligence et la prévoyance de leurs fins dernières ! Comme s'il disait en termes moins obscurs : Plût à Dieu qu'ils eussent l'esprit de sagesse, d'intelligence et de conseil ! Dieu veuille, mes frères, que ces dons se trouvent en nous, que nous disposions doucement toutes nos affaires par notre sagesse, que nous condamnions par notre intelligence nos péchés passés, et qu'un bon conseil nous fasse pourvoir à notre salut à venir. Dieu veuille que nous soyons sages p.209 fin p.210 début pour régler notre conduite en cette vie, que nous concevions la vérité des choses pour nous reprendre de notre vie passée, et que par la vivacité de notre foi nous puissions obtenir de la divine miséricorde l'heureux accomplissement de tous nos désirs. C'est ce triple bien qui nous fera parvenir au salut éternel : une vie réglée, un jugement équitable, et une foi pieuse et sincère (Cf. Les Sermons de saint Bernard sur les fêtes des saints, trad. de D. Ant. de Saint-Gabriel, p. 188-192). "
23. Le même, Epist. CCXCII, à un homme du monde qui avait tâché de détourner son parent du dessein d'embrasser la vie religieuse : " Plût à Dieu que vous eussiez la sagesse et l'intelligence, et que vous prévissiez a quoi tout se terminera, que vous eussiez de la sagesse pour les vérités divines, de l'intelligence pour les vanités du monde, et de la prévoyance pour les maux à venir ! Vous auriez horreur des supplices de l'enfer ; vous soupireriez après les délices du ciel, et vous mépriseriez tout ce qui se voit ici-bas (Cf. Les lettres de saint Bernard, traduction de Villefore, tome II, p. 311-312). "
Question VII
A quoi peut se réduire toute la doctrine contenue dans cet ouvrage ?
Cet ouvrage tout entier se réduit à ces deux choses : LA SAGESSE ET LA JUSTICE CHRETIENNES. A la sagesse appartiennent les chapitres de la foi et du symbole de la foi, de l’espérance et de l'oraison dominicale, de la charité et du décalogue.
Car la foi, l'espérance et la charité sont les trois vertus dans lesquelles, comme l'a remarqué saint Augustin, les saintes Ecritures font consister la vraie sagesse de l'homme. A ces chapitres nous avons joint ceux des commandements de l’Eglise et des sacrements. Car, comme les vertus dont nous venons de parler ne sauraient subsister sans le recours aux sacrements et l'observation des commandements de l'Eglise, la fidélité au contraire à ces mêmes devoirs contribue admirablement à nous procurer ces mêmes vertus, à nous y affermir, à nous en faciliter le progrès et à nous y perfectionner. C'est ainsi que nous avons employé toute la première partie de cet ouvrage à traiter de ce qui concerne la sagesse chrétienne.
La seconde, qui a la justice pour objet, nous montre dans un rapide tableau le développement de ses deux principales fonc- p.210 fin p.211 début ctions, qui sont, d'un côté la fuite du mal, et de l'autre la recherche et la pratique du bien. Car, comme le dit saint Chrysostôme, il ne nous suffit pas pour obtenir notre salut de nous abstenir du mal, si nous n'avons soin en même temps de faire le bien et de pratiquer la vertu. A ces deux principales divisions nous avons rattaché certains chapitres qui peuvent plus particulièrement concerner, soit le mal à éviter, soit le bien à faire. Tobie, ce personnage aussi sage que vertueux, exprime succinctement tous les devoirs auxquels peut s'étendre la vertu de justice et qui en font le prix, lorsqu'il donne l'avis suivant à son fils, et dans sa personne à tous les enfants de Dieu : Ne craignez point, mon fils, nous menons à la vérité une vie pauvre, mais nous n'en serons pas moins riches, si nous craignons Dieu, si nous nous tenons éloignés de tout péché et que nous fassions de bonnes œuvres.
Ainsi apprenons-nous à connaître l'ensemble des obligations du chrétien, qui ne se bornent pas à la pratique de la vertu de foi, mais qui exigent de plus la conformité de la vie entière aux principes de la sagesse et de la justice chrétiennes. Le cœur sage et intelligent, nous dit l'Ecriture, s'abstiendra du péché, et il réussira dans les œuvres de justice.
Toutefois, pour ne pas dépasser les bornes étroites que nous nous sommes prescrites, terminons ici cet ouvrage destiné à l'instruction des fidèles, et particulièrement de ceux d'entre eux qui ont le plus besoin d'instruction. Nous conclurons tout ce que nous avons dit par ces belles paroles de l'Ecclésiastique qui devraient être comme le cachet de toute la vie humaine : Craignez Dieu et gardez ses commandements ; car c'est là tout l'homme. O Dieu, soutenez et amenez à sa perfection ce que vous avez fait en nous.
p.211 fin p.212 début TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. S. AUGUSTIN, Lib. II Retractationum, c. 63 ;
comme plus haut, chapitre de la Foi et du Symbole, question II, témoignage 1, t. I, p. 5.
4. S. CHRYSOSTOME, in Psalmum IV, passage rapporté plus haut, chapitre des Péchés question I, témoignage 2, t. III, p. 353. p.212 fin p.213 début
APPENDICE AU PRECIS DE LA DOCTRINE CHRETIENNE, OU TRAITE DE LA CHUTE DE L’HOMME. ET DE SA JUSTIFICATION
SUIVANT LA DOCTRINE ET D’APRES LES PAROLES MEMES DU CONCILE DE TRENTE.
CHAPITRE I. DE L’ETAT PRIMITIF ET DE LA CHUTE DU PREMIER HOMME.
" Adam, notre premier père, ayant transgressé le commandement de Dieu dans le paradis où il avait été placé, perdit aussitôt la sainteté et la justice qui jusque-là avaient fait sa gloire ; et de plus, par cette prévarication dont il se rendit coupable, il encourut la colère et l'indignation de Dieu, et par une suite naturelle la mort dont il avait été d'avance menacé ; en même temps il devint captif du démon, qui depuis a eu l'empire de la mort. Enfin, par cette funeste désobéissance, Adam se trouva déchu de tous ses privilèges tant du corps que de l'âme. " é Concile de Trente, session V, canon 1.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. Genèse, II, 15-17, 25 : " Le Seigneur prit donc l'homme, et le mit dans le paradis de délices, afin qu'il le cultivât et le gardât. - Il lui fit aussi ce commandement, et lui dit : Mangez de tous les fruits des arbres du paradis ; - mais ne mangez point du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal. Car du jour où vous en mangerez, vous mourrez très-certainement. - Or, Adam et sa femme étaient alors tous deux nus, et ils n'en rougissaient point. " p.213 fin p.214 début
2. Ibidem, III, 6-24 : " La femme considéra donc que le fruit de cet arbre était bon à manger, qu'il était beau et agréable la vue. Et en ayant pris, elle en mangea, et en donna à son mari qui en mangea aussi. - En même temps leurs yeux furent ouverts à tous deux ; ils reconnurent qu'ils étaient nus, et ils entrelacèrent des feuilles de figuier, et s'en firent de quoi se couvrir. - Et comme ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le paradis après midi, dans le moment où il se levait un vent doux, ils se retirèrent au milieu des arbres du paradis, pour se cacher de devant sa face. - Alors le Seigneur Dieu appela Adam, et lui dit : Où êtes-vous ? - Adam lui répondit : J'ai entendu votre voix. dans le paradis, et j'ai eu peur, parce que j’étais nu : c'est pourquoi je me suis caché. - Le Seigneur lui repartit : Et d'où avez-vous su que vous étiez nu, sinon de ce que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger ? - Adam lui répondit : La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a présenté du fruit de cet arbre, et j'en ai mangé. - Le Seigneur Dieu dit à la femme : Pourquoi avez-vous fait cela ? Elle répondit : Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé de ce fruit. - Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre, et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie. - Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre sa race et la tienne. Elle te brisera la tête, et tu tâcheras de la mordre par le talon. - Dieu dit aussi à la femme : Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse. Vous enfanterez dans la douleur ; vous serez sous la puissance de votre mari, et il vous dominera. - Il dit ensuite à Adam : Parce que vous avez écouté la voix de votre femme, et que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger, la terre sera maudite à cause de ce que vous avez fait, et vous n'en tirerez qu'avec beaucoup de travail de quoi vous nourrir pendant toute votre vie. - Elle vous produira des épines et des ronces, et vous vous nourrirez de l'herbe de la terre. Vous mangerez votre pain à la sueur de votre visage, jusqu'à ce que vous retourniez en la terre d'où vous avez été tiré ; car vous êtes poussière, et vous retournerez en poussière. - Et Adam donna à sa femme le nom d'Eve, parce qu'elle était la mère de tous les vivants. - Le Seigneur Dieu fit aussi à Adam et à sa femme des habits de peaux, dont il les revêtit. - Et il dit : Voilà Adam p.214 fin p.215 début devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Empêchons donc maintenant qu'il ne porte sa main à l'arbre de vie, qu'il ne prenne aussi de son fruit, et qu'en mangeant il ne vive éternellement. Le Seigneur Dieu le fit sortir ensuite du jardin délicieux, pour travailler à la culture de la terre d'où il avait été tiré. - Et l'en ayant chassé, il mit des chérubins devant le jardin de délices, qui faisaient étinceler une épée de feu, pour garder le chemin qui conduisait à l'arbre de vie. "
3. Epître aux Romains, V, 12 : " Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché ; ainsi la mort est passée dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché. "
4. Epître aux Hébreux, II, 14 : " Comme donc les enfants sont d'une nature mortelle composé de chair et de sang, c'est pour cela que lui-même a pris aussi cette même nature, afin de détruire par sa mort celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le démon. "
TEMOIGNAGES DE LA TRADITION.
1. S. AUGUSTIN, Cité de Dieu, livre XIV, c. 17 : "
Ils étaient nus et n'en rougissaient pas ; non que cette nudité leur fût inconnue, mais elle n'était pas encore honteuse. Alors la concupiscence ne sollicitait pas les organes malgré la volonté ; alors la chair par ses révoltes ne se levait pas en témoignage contre la désobéissance de l'homme ; car ils n'avaient pas été créés aveugles, comme le vulgaire ignorant se l'imagine. L'homme voit les animaux et les nomme ; la femme voit que le fruit défendu est un aliment agréable au goût et aux yeux. Leurs yeux étaient donc ouverts, excepté sur ce point. Rien n'avait appelé leur attention sur ce voile dont la grâce les couvrait, quand les membres ne savaient pas encore résister à la volonté. Cette grâce se relire ; la désobéissance est le châtiment de la désobéissance ; il se produit dans les mouvements du corps quelque chose de lubrique autant que de nouveau, et leur nudité leur devient une honte ; leur attention s'éveille, ils demeurent confus. Et c'est pour cela que l’Ecriture ajoute, après le récit de cette éclatante transgression du commandement divin : " Et leurs yeux s'ouvrirent, et ils connurent qu'ils étaient nus ; et ils entrelacèrent des feuilles du figuier, et s'en firent une ceinture. " Leurs yeux s'ouvrirent, dit la Genèse non pour voir, car ils voyaient dès auparavant ; mais pour distinguer entre le bien dont ils étaient déchus p.215 fin p.216 début et le mal où ils étaient tombés. Aussi cet arbre même dont le fruit prohibé devait amener cette funeste connaissance, s'appelait-il l'arbre de la science du bien et du mal. Car l'épreuve douloureuse de la maladie rend plus sensible le charme de la santé. Ils connurent donc qu'ils étaient nus ; c'est-à-dire que, dénués de cette grâce qui avait voilé jusque-là à leurs propres yeux la nudité de leurs corps, où la loi du péché ne soulevait encore aucune révolte contre l'esprit, ils connaissaient ce qu'ils auraient été plus heureux d'ignorer, si, fidèles et obéissant à Dieu, ils n'eussent point commis le crime qui leur fît goûter les fruits amers de l'infidélité et de la désobéissance (Cf. La Cité de Dieu, t. II, trad. de M. Moreau, p. 338-340). "
2. Le même, de Genesi ad litteram, lib. VI, c. 26 :
" L'Apôtre dit aux Ephésiens (IV, 21-22) qu'ils ont appris, selon la vérité de la doctrine de Jésus-Christ à dépouiller le vieil homme selon lequel ils ont vécu dans leur première vie, qui se corrompt en suivant l’illusion de ses passions. Par le vieil homme il entend Adam, qui avait perdu par le péché la vigueur de la jeunesse. Remarquez donc bien ces paroles qui suivent : Renouvelez-vous dans l'intérieur de votre âme, et revêtez-vous de l'homme nouveau, qui a été créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritable (ibid. 23-24). Voilà ce qu'Adam avait perdu par le péché. "
3. Ibidem, c. 27 : " Notre renouvellement consiste donc à recouvrir ce qu'Adam avait perdu, c'est-à-dire la sainteté intérieur de l'âme. Quant à notre corps, qui est mis en terre comme un corps animal, et qui ressuscitera avec les qualités d'un corps spirituel (I Cor., XV, 44), le renouvellement qui s'y fera nous mettra dans un état meilleur que n'a jamais été jusqu'ici celui d'Adam. L'Apôtre dit encore : Dépouillez le vieil homme avec ses œuvres, et revêtez le nouveau, qui se renouvelle pour connaitre Dieu selon l’image de celui qui l'a créé (Col., III, 9-10). C'est cette image imprimée dans l'intérieur de l'âme qu'Adam a perdue par le péché, et que nous recouvrons par la grâce de la justification ; et non les qualités spirituelles et le privilège d'immortalité qu'auront les corps de tous les saints après la résurrection, mais que n'a jamais eu jusqu'ici le corps d'Adam. Car la justice et la sainteté intérieure de l'âme est ce qu'Adam a principalement perdu par son péché. "
4. Le même, in Concione ad Catechumenos contra Judæos,
Paganos et Arianos, c. 2 : " Le diable voyant le premier homme que p.216 fin p.217 début Dieu avait créé, je veux dire Adam, le père de nous tous, fait à l'image de Dieu quoique tiré du limon de la terre, avec la chasteté pour ornement, la tempérance pour règle, la charité pour soutien, l'immortalité pour vêtement ; le diable, dis-je, jaloux, de voir que l'homme, quoique tiré de la terre, avait reçu de Dieu ce que lui-même, tout ange qu'il était, avait perdu par son orgueil, jura la perte de ceux dont il enviait le bonheur, et parvint à dépouiller nos premiers parents de tous ces inestimables avantages, que dis-je ? causer leur entière ruine. Car ayant une fois fait perdre à l'homme d'aussi grands biens que le sont la chasteté, la tempérance, la charité, l'immortalité, et l'avoir réduit à un état honteux de nudité, il l'enchaîna dans son esclavage en lui donnant par dérision quelques haillons, et s'attacha par ce même moyen toute sa postérité. Ce sont en effet de bien vils haillons que ceux que reçu Adam, lorsque dépouillé par le diable de sa chasteté, il prit à la place l'impudicité, l’intempérance à la place de la tempérance, la méchanceté la place de la charité, et à la place de l'immortalité la mort même. Quelle différence entre ce qu'il a perdu et ce qu'il a reçu Or, tels sont les haillons misérables que le premier homme a transmis à sa postérité. "
5. S. FULGENCE, évêque de Ruspe, Lib. de incarnatione et gratiâ Domini nostri Jesu Christi, c. 12 : " Quiconque ne veut pas porter en vain, ou pour mieux dire, à sa propre condamnation, le nom de chrétien, doit croire fermement que notre Dieu, c'est-à-dire la sainte Trinité, qui est un seul Dieu véritable et souverain, avait donné au premier homme, en le créant bon par un effet de sa bonté toute gratuite, et en le formant à son image avec la faculté de le connaître et de l'aimer, non-seulement une volonté tournée vers le bien, mais de plus un libre arbitre constitué dans toute son intégrité, dans toute sa force, pour se maintenir dans l'état de justice, afin de lui accorder dans la suite par bonté la vie éternelle pour récompense, si lui-même n'abusait pas de sa liberté en se rendant infidèle à la grâce dont il empruntait le soutien, ou de lui faire subir un juste châtiment, s'il perdait sa grâce en perdant la crainte de sa justice. Le Créateur infiniment bon et infiniment juste imposa donc à l'homme, qu'il avait enrichi, sous la grossière enveloppe d'un corps animal, du don d'intelligence et de justice, cette équitable condition que, s'il gardait l'obéissance, cette vertu la première de toutes, son corps, sans éprouver la mort, parce que son âme n'aurait pas perdu p.217 fin p.218 début son innocence, passerait de l’état animal, dans lequel il avait été créé à un état spirituel et immortel, de sorte que, s'il avait observé la défense qui lui avait été intimée, il aurait reçu de la libéralité divine non-seulement le don d'une immortalité parfaite et inamissible, mais encore, par rapport à son âme, la grâce de vivre si saintement et si justement, qu'il en vînt ne pouvoir plus pécher, dès qu'il n'aurait pas péché tandis qu'il en avait le pouvoir. Le premier homme ayant donc été créé de terre, et par conséquent à l'état terrestre, reçu une grâce à l'aide de laquelle il aurait été dans l'heureuse impuissance de pécher, si lui-même n'avait pas voulu pécher, sans que cependant il eût déjà reçu la grâce encore plus grande de ne vouloir ni pouvoir pécher ; dernier don que le Seigneur bon et juste se réservait de lui accorder, s'il usait bien de ce premier par une obéissance toute volontaire. Mais si l'homme ne se mettait pas en peine d'obéir à un commandement si plein de bonté comme d'équité, alors, outre la mort de l'âme qu'il se donnait lui-même par son péché, il encourait la mort corporelle avec tous les maux de la vie présente, et pour n'avoir pas voulu conserver dans son cœur l'heureux état de justice, il devait n'être pas laissé toujours libre de mener une vie licencieuse dans une chair de péché, mais être réduit à la juste nécessité de mourir dans son corps même après s'être causé volontairement la mort spirituelle par la transgression coupable d'un précepte salutaire. "