Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne)
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www.JesusMarie.com Saint Pierre Canisius
s.j.
Le Grand Catéchisme
Tome 1
ou Précis de la Doctrine Chrétienne appuyée de témoignages nombreux de l'Ecriture et des Pères
traduction par l'abbé A.-C. Peltier, chanoine honoraire de Reims, Besançon et Paris, 1856-1857,
6 volumes, in-8.
édition numérique par JESUSMARIE.com
p.I début
NOTICE SUR CANISIUS ET AVERTISSEMENT SUR CETTE TRADUCTION
Nous allons emprunter cette notice à la Vie du révérend Père Canisius, composée par le révérend Père Dorigny, aussi de la compagnie de Jésus.
" Pierre Canisius naquit à Nimègue capitale du duché de Gueldre, le 8 mai 1321, sous le pontificat de Léon X, et sous l'empire de Charles-Quint. Son père, Jacques Canisius, distingué par ses vertus et ses connaissances, fut appelé en Lorraine par la duchesse Philippine de Gueldre, épouse de René II, pour y être gouverneur des princes ses enfants : il remplit de plus avec succès plusieurs ambassades. Sa mère Gilette Houvingane, exacte en générale à tous ses devoirs, s'en faisait un tout particulier de l'éducation de cet enfant, qui était toute sa joie ; mais il la perdit de bonne heure. Dieu cependant le dédommagea bientôt de cette perte par une faveur nouvelle. Son père, s'étant remarié, ouvrit en même temps sa maison à la sœur non mariée de sa nouvelle épouse, et cette femme providentielle prit le jeune Canisius tellement en affection, que sa propre mère n'eût pu lui en témoigner davantage. Uniquement occupée du désir de plaire à Dieu, elle crut ne pouvoir rien faire qui lui fût plus agréable, que de cultiver les bonnes dispositions qu'elle admirait dans cet enfant, et de travailler à les faire servir aux desseins que le ciel avait sur lui. Soit inclination, soit inspiration qui la fit agir, elle ne se trompa point. Canisius croissait en perfection, à mesure qu'il avançait en âge ; il était doux, honnête, respectueux, et porté merveilleusement à remplir ses devoirs. Il avait l'esprit excellent, une mémoire heureuse, une pénétration vive, une ardeur extraordinaire pour l'étude jointe à une facilité surprenante : tout cela faisait l'étonnement de ses maîtres p.I fin p.II début Mais ce qui charmait ses parents, c'était une inclination naturelle qu'ils lui voyaient à la piété : tous ses plaisirs consistaient à orner de petits oratoires, à représenter les cérémonies de l'Eglise, à imiter les prêtres en fonction à l'autel ou dans la chaire. Ces petites choses, qu'on ne regarde souvent que comme de légers amusements de l'âge tendre de l'enfance, sont quelquefois des présages de ce qu'il y aura un jour de plus important dans la vie d'un serviteur de Dieu, comme Canisius le remarque lui-même, en rapportant dans ses Confessions ce qui faisait alors le charme de ses loisirs. "
" Ce qui suit est moins équivoque, et paraîtra plus merveilleux. Il avait des ses premières années un attrait singulier pour la prière ; et, pour y vaquer avec plus de recueillement, il cherchait, à l'exemple de sa tante d'emprunt, les lieux les plus retirés ; il retranchait de son sommeil pour y consacrer encore une partie de la nuit ; il mortifiait, même son corps innocent par l'emploi du cilice. On n'a jamais pu savoir qui lui avait suggéré de si bonne heure cette sainte haine de lui-même, qu'il sut conserver jusqu’à la mort. Enfin, comme si Notre-Seigneur avait voulu faire connaître par avance le zèle qu'il montrerait dans la suite à réprimer l'impiété des libertins dans les jours de carnaval, il joignait ces jours-là à de plus longues prières une austérité encore plus grande, ne touchant point aux viandes les plus exquises qu'on lui servait, et se passant même de vin. "
" On voit par la que Notre-Seigneur avait déjà pris possession de son cœur, qu'il se plaisait à y répandre ses dons avec abondance, et que cet enfant, par sa fidélité à suivre les mouvements du Saint-Esprit, se rendait digne d'en recevoir tous les jours de nouvelles grâces. C'est ce qu'il reconnaît lui-même dans le livre de ses Confessions, qu'il composa à l'imitation de saint Augustin. Voici comment il y parle des premières semences de sa vocation, que Notre-Seigneur jeta dans son cœur dès son entré dans la vie : " Tout enfant que j'étais, ô mon Dieu, mais mû au-dessus de mon âge, par un effet de votre miséricorde, j'avais assez p.II fin p.III début de lumière pour connaître que je devais m'adresser à vous en ce qui concernait mon salut. Ainsi, je ne puis oublier la grâce que vous me fîtes dès lors, quand, prosterné aux pieds de vos autels dans l'Eglise de Saint-Etienne de Nimègue, j'y adorais votre divine majesté dans le sacrement de votre amour : car, autant que je puis m'en souvenir, l'esprit inquiet et agile, j'invoquais votre saint nom avec beaucoup de larmes, et je vous exposais tous mes désirs et toutes mes peines, à la vue des terribles dangers qui paraissent inévitables pour la jeunesse. Dans cet état, je vous priais, ô mon Dieu, d'avoir égard à ma faiblesse, et il me semble que je vous adressais ces paroles de votre prophète, ou du moins quelques autres qui avaient le même sens : Découvrez-moi vos voies, Seigneur ; enseignez-moi par quelle route vous voulez que j'aille à vous, parce que vous êtes mon Dieu et mon Sauveur (Ps.
XXIV, 5). Je suis convaincu, dit-il un peu plus bas, que c'était vous uniquement qui produisiez en moi cet esprit de crainte. C'est ce même esprit qui, par un effet particulier de votre grâce, retenait mon cœur sur le penchant du plaisir, dans un âge si dangereux, et où il est si difficile de ne pas s'y laisser aller : car vous perciez dès lors ma chair de votre crainte, pour que j'apprisse de plus en plus à redouter vos jugements. "
" A l’âge de treize ans, il fut envoyé à l'université de Cologne. Outre les dangers ordinaires qui se rencontrent parmi la jeunesse, il y avait de plus à craindre les séductions de l'hérésie, qui se glissait partout. Mais le ciel préparait au jeune Canisius un préservatif contre tous ces périls, dans la personne d'un saint prêtre, Nicolas Eschius, que les parents de notre étudiant avaient prié de prendre soin de sa conduite. C'était un des professeurs du collège du Mont, où l'on avait mis cet enfant. Sous la direction de ce sage ecclésiastique, le jeune Pierre fit des progrès dans les lettres humaines, au-delà même de ce qu'on pouvait attendre d'un esprit mûr, solide et appliqué. Il avait eu en même temps p.III fin p.IV début le bonheur de s'insinuer dans l'esprit de plusieurs hommes de mérite ; pour mieux profiter de leurs lumières, il assistait à leurs harangues et à leurs sermons ; il s'appliquait surtout, dans les pièces qu'il composait et qu'il récitait en public, à imiter l'air et l'action de ceux qui lui paraissaient avoir plus de génie pour la déclamation, et par là, sans y songer, il secondait les vues de la Providence, qui le disposait insensiblement à devenir un des plus grands prédicateurs de son temps. "
" Cette application à l'étude ne diminuait rien de celle qu'il apportait aux exercices de piété. Il purifiait souvent son cœur par le sacrement de pénitence, ce qui était assez rare en ce temps-là ; il donnait tous les jours un temps réglé à la prière et la lecture spirituelle : la vie des saints en faisait d'ordinaire le sujet, et il avouait qu'il se sentait merveilleusement excité à la piété par les grands exemples qu'il tirait de cette lecture. Il lisait encore, chaque jour, d'après le conseil de son directeur, un chapitre de l’Evangile ; il en apprenait par cœur quelques traits, pour se les imprimer plus facilement par la méditation. Uniquement occupé des exercices de l'esprit, il négligeait assez le soin de son corps : il aimait à être vêtu simplement : ennemi du jeu et des plaisirs ordinaires à son âge, il employait en aumônes, ou l'achat de quelques bons livres, l'argent que ses parents lui donnaient pour ses divertissements. Ainsi, il s'appliquait de telle sorte à devenir savant, que rien ne l'empêchât de devenir saint. "
" C'était là le fruit des instructions et des exemples qu'il recevait de son bon père Eschius : c'est, ainsi qu'il l'appelait. Quelque mérite qu'eût ce professeur, il était encore plus habile dans la science des saints que dans les lettres humaines, comme on peut le voir par quelques-uns de ses traités spirituels que le docte Surius, qui était son disciple, a donnés au public. Pour en être convaincu, il ne faut qu'en entendre parler Canisius dans le livre de ses Confessions : d'après le portrait qu'il y fait de ce saint homme, on ne peut voir un maître plus sage, ni un directeur plus éclairé ; on p.IV fin p.V début peut ajouter que, dans ce qu'il y rapporte de lui-même, il fait aussi le portrait du disciple le plus docile et le plus reconnaissant. On y lira peut-être avec satisfaction tout ce qu'il fit à Cologne durant le cours de ses études ; rien n'est plus sincère que le récit qu'il en fait, ni plus capable d'inspirer des sentiments de piété. Le voici : " Pour revenir à mon maître Eschius, ou plutôt à mon père. . . ô mon âme, bénis le Seigneur, et n'oublie jamais ses bontés, d'avoir bien voulu te donner un tel maître pour te former à la piété, et qui, sans aucun retour sur ses propres intérêts, recherchait uniquement ton salut. C'est sous sa conduite, ô mon Dieu, qu'insensiblement je commençais à me déplaire à moi-même, afin de vous plaire plus parfaitement ; car je ne vous connaissais pas encore assez. La sainteté de ses discours et de ses exemples faisait sur mon cœur la plus heureuse impression ; la vénération que j'avais pour lui était un frein qui réprimait les mouvements les plus impétueux de mon âge. Heureux de me trouver dans sa compagnie, je me passais volontiers de toutes les autres ; je recevais tous ses conseils avec la même docilité, que l'enfant le plus soumis aurait pu avoir pour son père. Non-seulement je m'ouvrais à lui au tribunal de la pénitence de tout ce qu'il y avait de plus caché dans l’intérieur de mon âme, ce que je faisais souvent ; mais encore, chaque jour avant de me coucher, m'entretenant familièrement avec lui, je lui rendais un compte exact de toutes les fautes où j'étais tombé ce jour-là, et je me soumettais volontiers à la peine qu'il jugeait à propos de m'imposer pour les expier. "
" Après s'être abandonné aux sentiments de la plus tendre reconnaissance envers Notre- Seigneur, qui, dans tous les temps et dans tous les lieux, avait, ce sont ses termes, béni toutes ses voies, il ajoute : " O Dieu de bonté, gardien fidèle des hommes, et protecteur de ma vie, vous m'aviez, par un effet de votre aimable providence, destiné ce saint homme comme un autre Ananie, pour me former à la piété et m'attacher à vous de plus en plus. Que p.V fin p.VI début ne faisait-il pas pour cela ? Avec quelle bonté ne continuait-il pas ses soins à mon égard, priant, pleurant, gémissant pour moi devant vous, m'engageant par ses avis, ses louanges, ses corrections mêmes ménagées si à propos, à remplir les desseins que vous aviez formés sur votre serviteur ! . . . Vous continuiez, Seigneur, à veiller sur moi, lorsque, dans le temps que je retournais passer dans mon pays, il croyait avoir sujet de craindre que je ne me relâchasse dans les bonnes résolutions que vous m'aviez inspirées par son moyen : il m'écrivait pour lors, et les avis salutaires qu'il me donnait dans ses lettres m'étaient un préservatif contre tous les maux qui auraient pu résulter pour moi de son absence. "
" Il entre ensuite dans le détail de toutes les pratiques de piété que cet homme de Dieu lui suggérait, et conclut par ces belles paroles, qui sont le langage du cœur le plus tendre et le plus reconnaissant : " C'était par tous ces moyens ménagés par votre sagesse, ô mon Dieu, que l'amour et la crainte du monde s'évanouissaient insensiblement de mon cœur et que vos préceptes et vos conseils y faisant plus d'impression, je concevais un plus ardent désir d'être entièrement à vous.. . Que tous vos saints vous rendent d'éternelles actions de grâces, pour le soin spécial que vous avez eu de mon salut dans ccs années de la vie, où tant d'autres s'éloignent si facilement de vous, et tombent dans les pièges du démon, avec l’affreux danger d'y rester à jamais. "
" Canisius avait raison de parler ainsi : jamais il n'éprouva des effets plus sensibles de l'attention qu'avait eue pour lui la Providence, en inspirant à ses parents le choix d'Eschius pour veiller sur sa conduite, que vers la fin de ses études. Il eut alors pour professeur de philosophie un homme bien différent de ce saint prêtre : c'était Jean de Nimègue, écrivain fameux par plusieurs ouvrages qu'il a donné au public, mais dont l'esprit s'était laissé gâter par les nouvelles opinions. On en était si persuadé, qu'étant mort quelques temps après à Cologne, on le regarda comme p.VI fin p.VII début un excommunié, et, comme tel, il fut privé de la sépulture ecclésiastique. "
" Canisius trouva dans les soins charitables de son premier maître de quoi se précautionner contre les artifices du second, et, par ce moyen, sa foi et sa piété ne reçurent aucune atteinte, ni de la doctrine pernicieuse de ce professeur, ni du mauvais exemple de ses compagnons, qui s'étaient malheureusement laissé séduire par ce prévaricateur. Du reste, il eut un succès extraordinaire dans ses études de philosophie, et, après avoir soutenu des thèses à la fin du cours avec l'applaudissement de tous, il reçut le degré de maître-ès-arts dans le collège du Mont, et se disposa sérieusement à entrer en théologie. "
" Cependant son père avait bien d'autres pensées sur lui : informé du mérite de ce cher fils, l'unique qu'il eût eu de son premier mariage, il songea à le rappeler à Nimègue, et afin de l'attacher auprès de lui, il résolut de le marier. Un parti avantageux, qui se présenta pour lors, le confirma dans cette résolution : le bien, la naissance, le mérite de la demoiselle, en un mot, tout ce qui pouvait flatter l'ambition d'un jeune homme qui aurait pensé à s'établir dans le monde, rendait la proposition séduisante. Mais Canisius avait une ambition plus noble, et portait ses vues plus haut : résolu de donner son cœur à Dieu, il crut devoir le lui donner tout entier, sans qu'aucune créature pût jamais le partager ; et pour mettre comme le sceau à cette sainte résolution, il lui consacra son corps et son âme par le vœu d'une perpétuelle chasteté, le
24 février, dans la vingtième année de son âge.
"
" A l'air avec lequel Canisius avait reçu la proposition de mariage qu'on lui avait faite, son père jugea bien qu'il avait plutôt de l'inclination pour l'état ecclésiastique : il lui fit donc entendre qu'il avait assez de crédit et d'amis pour l'y faire entrer par quelque bénéfice, comme en même temps il s'en présentait un considérable, il le pressa de l'accepter. Mais quand on songe sérieusement à quitter tout pour embrasser la pauvreté évangélique, on est bien éloigné p.VII fin p.VIII début de vouloir s'enrichir de ce qu'on doit regarder comme le patrimoine des pauvres. Canisius se trouvait dans cette disposition ; il ne jugeait pas encore devoir la déclarer à son père ; il le conjura seulement, après avoir reçu tant de marques de sa bonté avec toute la reconnaissance possible, de lui laisser le choix de l'état qu'il plairait au ciel de lui faire embrasser. Son père, qui avait de la vertu, ne voulut point faire de violence aux inclinations d'un fils qu'il aimait ; il lui témoigna seulement qu'il aurait de la joie à le voir s'appliquer à l'étude de la jurisprudence, dont la connaissance lui serait toujours utile, à quelque état qu'il dût se fixer. "
" Canisius, qui croyait devoir tout sacrifier aux volontés de son père, tant qu'elles ne seraient pas contraires aux vues que Notre-Seigneur aurait sur lui, se rendit à tout ce qu'il voulut, et malgré toute la répugnance qu'il y avait, il commença à prendre régulièrement tous les jours des notions de droit ; mais en même temps, comme il se sentait intérieurement porté à l'étude de la théologie, il en fit sa principale occupation. "
" Il ne parut pas plus tôt sur les bancs, qu'il attira sur lui les yeux de toute l'université : c'était, pour un homme de son âge, une pénétration, une netteté, une solidité, une facilité, qui allait jusqu'au prodige ;
mais ce qui est beaucoup plus admirable, c'est qu'il était aussi petit à ses propres yeux, qu'il paraissait grand aux yeux des autres. La science, qui enfle, comme le dit saint Paul, n'eut point, grâce à Dieu, cet effet sur lui ; il s'avançait d'un pas égal dans les connaissances sublimes de la théologie, et dans l'humble science de la croix : " Ignorer tout le reste, mais connaître parfaitement Jésus-Christ, disait-il avec son maître Eschius, c'est ne rien ignorer, c'est tout connaître ; toute autre chose que de servir Dieu n'est que déception et mensonge (1). " On dit même, et c'est ce que d'anciennes (1) Una salus servire Deo, sunt cætera fraudes ;
Si Christum bene seis, satis est ; si cætera, nescis p.VIII fin p.IX début estampes justifient, que, pour se fortifier dans ce sentiment, et se précautionner en même temps contre la vanité qui se glisse imperceptiblement dans l'esprit des gens d'étude, quand ils ne sont pas solidement humbles, il avait toujours une tête de mort sur sa table lorsqu'il étudiait : c'était là le livre qui ne le flattait pas ; il le consultait à tout moment, et il en tirait ces grandes maximes de vertu qui mirent pendant le reste de ses jours son humilité hors des atteintes de la vaine gloire, au milieu des applaudissements dont Notre-Seigneur récompensa partout sa doctrine et sa vertu. "
" Un homme occupé de l'étude et de la pensée de la mort a peu de commerce avec le monde : Canisius, content d'un petit nombre d'amis choisis, que la conformité d'inclinations lui rendait plus familiers, leur témoignait souvent le mépris qu'il faisait du monde, et le désir qu'il sentait en lui de le quitter. Voici de quelle manière Dieu lui en fit accomplir le dessein, et lui fit en même temps connaître sa vocation. "
" Le Père Pierre Lefèvre, le premier que saint Ignace s'était associé à Paris pour l’établissement de la compagnie de Jésus, ayant été appelé de Spire à Mayence par le cardinal Albert de Brandebourg qui en était archevêque, y fut arrêté plus longtemps qu'il ne s'y entendait, à cause des guerres qui duraient toujours entre Charles-Quint et François Ier. En attendant que les chemins fussent devenus libres pour qu'il pût se rendre au concile de Treille où il avait été appelé, il fut prié par le cardinal-archevêque d'expliquer l'Ecriture sainte dans son université, et il s'acquitta de cet emploi avec un succès qui répondit à l'attente qu'on avait conçue de sa haute réputation. Mais son zèle ne put se contenir dans des bornes si étroites : il se répandit encore avec bien plus d'éclat dans la chaire et dans la conversation, dans les conférences particulières avec les hérétiques, mais surtout dans les retraites qu'il faisait faire, selon la méthode de saint Ignace, toutes sortes de personnes, qui s'empressaient de se mettre sous sa conduite ; car c'était là le moyen le plus ordinaire que les jésuites employaient alors pour la p.IX fin p.X début réformation des mœurs et pour porter les fidèles à une plus haute perfection. "
" Le bruit des changements merveilleux que Lefèvre opérait dans les cœurs étant parvenus jusqu’à Cologne, Canisius en fut vivement frappé. Il conçut aussitôt, par un certain sentiment intérieur, que cet homme pourrait bien être celui que Dieu lui avait destiné pour lui marquer les voies qu'il devait tenir, et ce qu'il devait faire pour son service. Il part en même temps, emporté par je ne sais quelle impression que l'esprit de Dieu fait quelquefois dans les cœurs, et se rend à Mayence. Par bonheur, ou plutôt par un effet singulier de la Providence, il vint loger chez un ecclésiastique nommé Conrade, qui, plein de cet esprit de ferveur qu'il avait puisé dans la retraite, faisait autant d'honneur à son caractère par la vie nouvelle qu'il menait, qu'il l’avait déshonoré auparavant par une conduite tout-à-fait déréglé. Ce que cet ecclésiastique lui dit de la capacité et du zèle de Lefèvre augmenta dans son cœur le désir de le voir et de lui parler. Il fut aisé de lui ménager une entrevue avec ce célèbre directeur.
Un air de sainteté, qui dès son premier abord paraissait à toutes ses manières, ravit Canisius ; il se mit aussitôt entre ses mains avec une simplicité d'enfant ; il lui découvrait avec une candeur admirable toutes ses peines, tous ses désirs, tous les mouvements de son cœur ; il fit les exercices spirituels sous sa conduite, et avec tant de ferveur, mais surtout de fruit, qu'avant même qu'il les eût achevés, il fut convaincu que Notre-Seigneur l'appelait à faire servir dans sa compagnie les talents qu'il avait reçus de sa main. Dès ce moment, il s'engagea par vœu à y entrer ; il demanda cette grâce à Lefèvre, et l'obtint de lui, sous le bon plaisir de son supérieur ; il ajouta plusieurs autres vœux qui sont des preuves sensibles de son zèle, de son humilité, et de son parfait détachement de toutes les choses crées ; enfin il conclut cette première offrande qu'il faisait à Dieu de lui-même, par ces belles paroles, qui marquent la parfaite disposition où il était de ne jamais la révoquer :
" Je conjure les supérieurs de vouloir bien avoir p.X fin p.XI début la charité de m'avertir et de me reprendre de mes fautes ; et si j'avais le malheur de m'oublier jusqu'à me repentir de cette première démarche, de me punir sévèrement et de me mettre par cette correction salutaire dans la nécessité de garder les engagements que je viens de contracter. "
Nous nous sommes arrêtés avec complaisance sur ces premières années de Canisius, pour l'édification de la jeunesse à qui ce travail est particulièrement destiné. Nous tâcherons d'abréger ce qu'il nous reste à dire de la vie de ce grand homme.
" Canisius, après ses deux années de noviciat passées à Louvain dans la propre maison du Père Lefèvre, fut admis en qualité de profès, et immédiatement après il reprit ses études à Cologne avec plus d'application que jamais. "
" Non content de suivre avec assiduité tous les exercices de l'école, il faisait régulièrement, comme maître, des leçons sur l'Evangile au collège du Mont, et s'acquittait en même temps d'une pareille fonction dans l'université où il expliquait les épîtres de saint Paul à Timothée. Infatigable dans le travail, il s'appliquait encore la lecture des Pères : c'est à ses soins et à ses veilles que l'on doit une édition plus correcte de saint Cyrille d'Alexandrie, en deux volumes : il dédia le premier à l'archevêque de Mayence, et le second aux théologiens qui étudiaient avec lui dans cette même université. Ce fut encore en ce temps-là qu'il donna au public les œuvres de saint Léon-le-Grand, après les avoir exactement corrigées. Il dédia ce livre à l'évêque de Cyrène, suffragant de l'archevêque de Cologne. "
" On ne concevait pas qu'un homme de son âge pût suffire à tant d'occupations différentes. Quand il eut atteint celui qui est nécessaire dans la société de Jésus pour recevoir les ordres sacrés, il fut ordonné par les mains d'un évêque catholique : c'est ce qu'il rapporte lui-même, en notant cette circonstance comme une grâce particulière du ciel, dans un temps la foi de quelques prélats d'Allemagne commençait à devenir suspecte. Revêtu de ce nouveau p.XI fin p.XII début caractère, qui lui donnait plus d'autorité, il était de toutes les bonnes œuvres de la ville ; et comme si tout ce que nous venons de rapporter n'eût pas suffi pour l'occuper, ou pour contenter son zèle, il trouvait encore du temps pour catéchiser, instruire, prêcher, et pour agiter et démêler plusieurs points controversés entre les catholiques et les hérétiques : enfin, il s'appliquait à porter tout le monde à la vertu, par tous les moyens qu'un zèle prudent et éclairé peut suggérer à celui qui en est pénétré.
"
" Ce fut, pour lors, à proprement parler, que le bruit de sa réputation commença à se répandre dans l’Allemagne. Le Père Claude Lejay, à qui Ignace, depuis le départ de Lefèvre pour le Portugal, avait confié le soin dos jésuites établis à Cologne, en fut tellement frappé, que, quelque idée il eût de la vertu de Canisius, il sembla craindre qu'elle ne fût pas assez ferme pour soutenir tout l'éclat de sa réputation. C'est pourquoi il crut de son devoir de le précautionner contre la vaine gloire, et de lui adresser pour cela de Worms, où il se trouvait convoqué à l'occasion de la diète avec le cardinal d'Augsbourg, une lettre également pleine de sagesse et de charité, où il lui proposait entre autres l'exemple de l'ange de l'école saint Thomas, qui n'allait jamais à l'étude sans s'y être disposé par l'oraison ; parce que c'est uniquement du ciel qu'on doit attendre le bien qu'on peut espérer de faire ici-bas pour la conversion des pécheurs. "
" Canisius reçut cette lettre comme si elle lui fût venue du ciel. Comparant ces avis salutaires que Lejay avait la bonté de lui donner, avec ceux qu'il avait reçus autrefois de Lefèvre, il ne pouvait assez admirer la sagesse et la charité de ces deux grands hommes, dont la Providence se servait pour le porter à la perfection de son état. Ainsi retiré d'abord par le conseil de Lefèvre du trop grand épanchement qu'un zèle ardent lui faisait avoir au dehors, et puis attiré de l'étude à la prière, selon l'avis de Lejay, il prenait un milieu, et, tâchait de s'adonner tellement à l'étude, que l'esprit de dévotion n'en souffrît point, et de vaquer p.XII fin p.XIII début de telle sorte à la prière que l'étude en fût soutenue. "
" Tout le monde sait le terrible scandale que Herman de Weiden causa dans l'église de Cologne, dont il était archevêque ; malgré ses bonnes intentions, il se laissa surprendre, faute de science, par les artifices des novateurs, qui trouvèrent le moyen de lui insinuer le venin de leur hérésie, sous les termes spécieux de réforme et de pur évangile. Tout ce qu'il y avait de gens de bien à Cologne frémirent à la vue d'un tel scandale ; le clergé, l'université, le magistrat, le peuple, tout s'émut. Le célèbre docteur Jean Gropper, qui, par les belles ordonnances insérées dans le premier concile de Cologne et sorties de sa plume, avait fait tant d'honneur aux premières années de l'épiscopat de Herman, croyant qu'il n'y avait plus rien à ménager, se déclara hautement contre les hérétiques, et de vive voix, et par écrit, avec une vigueur vraiment apostolique. "
" Canisius et ses confrères, animés par l'exemple de ce grand théologien, et soutenus de l'autorité du nonce Poggio, firent paraître un pareil zèle, et eurent un succès qui donna autant de joie aux catholiques, qu'il causa de dépit à leurs adversaires. Ceux-ci conçurent bien que partout où il s'agirait des doctrines de l’Eglise romaine, ils trouveraient les jésuites sur leur chemin, et qu'ainsi le plus court moyen était de tâcher de les écarter et de s'en défaire : insultes, menaces, calomnies, rien ne fut épargné ; mais tout cela n'était encore que le prélude des accusations qu'on leur intenta dans les formes ; on ne prétendait rien de moins que de les expulser de Cologne. Enfin, par les intrigues de certaines gens qui se sentaient appuyés, on obtint du magistrat un arrêt qui obligeait les jésuites à sortir de la ville sans délai, ou du moins à quitter leur maison, à vivre séparément les uns des autres, et à s'abstenir dans leurs fonctions de tout ce qui paraîtrait avoir quelque air de communauté. Mais, tout en se soumettant avec respect, ces Pères ne prirent point le change ; résolus de tout souffrir, plutôt que d'abandonner la cause de l'Eglise dans un danger si pressant, ils ne doutèrent point que Dieu, qui fait tout servir au bien de ses p.XIII fin p.XIV début serviteurs, ne tirât sa gloire et leur propre avantage de cette petite disgrâce. "
" En effet (comme nous avons vu nous-mêmes la chose se réitérer à Paris il n'y a que quelques années), l'obligation de vivre séparément ne servit qu'à les unir davantage en esprit de charité ; par là ils se virent plus à portée de découvrir et de déconcerter les desseins des novateurs dans tous les différents quartiers ou ils s'étaient dispersés. La patience avec laquelle ils s'élevaient au-dessus de la passion qu'on remarquait, dans ceux qui les poussaient si vivement, contribua beaucoup leur attirer de la compassion, de l'estime, de l'affection, et un désir sincère de les soulager. Les magistrats eux-mêmes, le premier feu de cette persécution ralenti, revinrent à des procès plus doux ; ils permirent aux jésuites de rentrer dans leur maison, et quelque temps après, d'y vivre à leur manière et d'exercer dans la ville toutes leurs fonctions. On n'en resta pas là : du consentement unanime du clergé et de l'université, Canisius fut députe vers le prince-évêque de Liège, fils du défunt empereur Maximilien Ier, et vers l'empereur Charles-Quint, pour les prier de venir en aide aux catholiques de Cologne, et il réussit dans sa double ambassade. "
" De retour à Cologne, Canisius y fut reçu comme un ange de paix ; mais le ciel, qui l'avait fait naitre pour le bien de l’Eglise entière, ne voulut pas que son zèle fût renfermé dans l'enceinte d'une seule ville : il commença à disposer les voies pour en faire recevoir les fruits dans tout l'empire d'Allemagne par l'autorité qu'il lui donna, en faisant éclater ses talents sur le plus grand théâtre qui fût alors. "
" Pendant le séjour qu'il avait fait auprès de l'empereur, il n'avait pu se dispenser de voir souvent le cardinal d'Augsbourg, celui de tous les prélats d'Allemagne sans contredit qui avait le plus de mérite et le plus de zèle pour la religion catholique. Othon Truchsès, c'était le nom de ce savant cardinal, n'eut pas plus tôt vu Canisius, qu'il jugea que la Providence n'avait réuni de si rares talents dans ce saint religieux, que pour les faire servir au bien de toute p.XIV fin p.XV début l'Eglise dans les besoins pressants où elle se trouvait, et que par conséquent il fallait les faire connaître aux Pères assemblés à Trente pour le concile. Effectivement il résolut de l'y envoyer, et de le joindre au Père Lejay, qui s'y trouvait déjà en qualité de théologien.
Malgré les liens réciproques qui s'étaient formés entre le savant jésuite et la population catholique de Cologne, il fallut obéir : Canisius fit par les ordres du cardinal le voyage de Trente avec Wolfgang Remius, prévôt de l'église d'Augsbourg, et y étant arrivé, il se joignit au Père Lejay, en qualité de théologien du cardinal. Mais ils ne demeurèrent pas longtemps à Trente, le concile ayant été transféré à Bologne, un peu après l'arrivée de Canisius. Ils partirent donc de Trente avec Laynez et Salmeron, autres religieux de la même société, et se rendirent à Bologne : là, Canisius dit son sentiment, comme les autres docteurs, dans l’assemblée des théologiens ; il eut même l'honneur d'y parler devant les Pères, si nous en croyons Raderus, autre historien de sa vie, qui assure avoir tiré ce fait des écrits de Canisius lui-même. "
" Son séjour à Bologne n'y fut point inutile : Laynez et Salmeron avaient eu commission de la part du concile de recueillir et de réduire en ordre tout ce qu'on avait traité jusque-là sur la matière des sacrements. Canisius se trouva là heureusement pour les soulager dans ce travail : il écrivait aisément et poliment en latin, et il peignait très-bien ; il se fit un honneur de pouvoir rendre ce petit service à ces deux grands hommes, qu'il regardait comme ses supérieurs, et pour lesquels il avait une profonde dévotion . Enfin, dans toutes les occasions où ce jeune religieux eut à paraître (il n'avait que vingt-six ans), il ne soutint pas moins par son érudition, que par sa modestie, l'estime que ses confrères avaient d'avance acquise à leur compagnie. "
" De Bologne, Canisius reçut d'Ignace l'ordre d'accompagner Laynez à Florence : ils y logèrent l'un et l'autre à l'hôpital, et quoique Canisius ne sût pas parfaitement l'italien, il sut rendre de bons services dans cette ville pendant les trois mois qu'il y demeura. "
p.XV fin p.XVI début " Il reçut alors des lettres de son général, qui lui mandait de venir à Rome. Il bénit Dieu de cette disposition, qui le mettait en état d'accomplir le vœu qu'il avait fait autrefois d'y aller, pour y demander Dieu, sur le tombeau des apôtres et des martyrs, par l'intercession de ces héros du christianisme, cet esprit de force et de zèle si nécessaire dans les fonctions de son ordre. "
" Ce fut pour lui un grand sujet de joie de voir Ignace, et de pouvoir conférer avec un homme si éclairé, sur les règles à suivre pour sa perfection particulière et la sanctification des autres ; Ignace n'en eut pas moins à pouvoir embrasser un de ses chers enfants, qui faisait en tous lieux tant d'honneur à l’Eglise et en particulier sa compagnie ; il trouva que ce qu'on lui en avait dit était bien au-dessous de ce qu'il en voyait lui-même : pour le disposer plus particulièrement aux desseins que la divine sagesse avait sur lui, il prit plaisir, pendant cinq mois entiers qu'il le retint à Rome, à l'exercer dans toutes les pratiques de la vie intérieure, qui pouvaient perfectionner cet esprit apostolique dont il le voyait animé. "
" A cette même époque, il apprit que Don Juan de Vega, vice-roi de Sicile, avait ménagé à sa compagnie la fondation de deux collèges dans les deux principales villes de ce royaume ; il destina aussitôt douze de ses religieux pour aller ouvrir celui de Messine. Quelque envie qu'il eût de renvoyer Canisius en Allemagne, il crut qu'il était de la gloire de Dieu de le faire connaitre ailleurs, et en conséquence, voulant avant tout le proposer à sa compagnie comme un modèle de l’obéissance la plus soumise, il lui ordonna, comme à tous les autres, sans s'expliquer davantage, de lui marquer par écrit la disposition de son cœur sur certains points qu'il leur avait proposés. Voici quelle fut la réponse de Canisius, traduite du texte latin, tel qu'on le conservait à Rome, il y a encore un siècle, dans les archives de la compagnie : " Ayant examiné devant Dieu ce que le Père Ignace, mon vénérable père et maître en Jésus-Christ, m’a proposé, 1 je me sens également porté, soit p.XVI fin p.XVII début à demeurer ici pour toujours, soit à aller en Sicile, aux Indes, et partout ailleurs où il jugera à propos de m'envoyer ; 2 s'il me faut aller en Sicile, je proteste que, quelque emploi qu'on m'y donne, soit de cuisinier, de jardinier, et de portier, soit d'écolier ou de professeur en quelque faculté que ce soit, quand elle me serait jusqu'ici entièrement inconnue, ce me sera une chose très-agréable que de m'y appliquer.
" Il ajoutait ces paroles, qui marquent bien la solidité de sa vertu : " Je m'engage par un vœu exprès que je fais à mon Dieu sans retour ni réserve, à ne jamais rien me procurer qui puisse contribuer à ma commodité, soit dans les emplois, soit dans les lieux de ma demeure ; laissant une bonne fois et pour toujours ce droit entier à mon père en Jésus-Christ le Père Ignace, à qui, pour la conduite de mon âme et pour le soin de mon corps, je me remets entièrement de tout, lui soumettant et lui abandonnant en Notre-Seigneur mon jugement et ma volonté, avec une humble et parfaite confiance. Ce cinquième jour de février 1548. " La fonction à laquelle Ignace nomma Canisius pour le nouveau collège de Messine, fut celle d'y professer la rhétorique.
A Messine, comme à Cologne, le zèle de Canisius ne se borna point dans l'enceinte de sa classe, dont il faisait cependant sa principale occupation : il prêchait souvent, et toujours avec un grand fruit, quoiqu'il le fit en italien ; ce qui marque une facilité extraordinaire de génie, qui le mit en très-peu de temps en état de s'expliquer en chaire dans cette langue qui lui était étrangère. "
" Au bout de cette année même, Ignace le fit revenir à Rome ; il le destinait à une mission bien plus importante ; il l'y disposa par la profession solennelle des quatre vœux. Canisius eut la consolation de la faire entre les mains de ce saint général. "
" La nouvelle mission à laquelle Ignace le destinait fut celle de Bavière, pour laquelle le duc Guillaume lui avait demandé des ouvriers. Ignace, sur l'ordre du pape lui-même, envoya au prince trois de ses religieux : Lejay, Sal- p.XVII fin p.XVIII début meron et Canisius. Lejay reçut ordre du pape de se rendre à la diète d'Augsbourg ; les deux autres s'arrêtèrent à Ingolstadt. Salmeron expliquait les épitres de saint Paul ; Canisius commentait saint Thomas. De leurs chaires, les deux apôtres passaient aux hôpitaux, aux prisons, aux maisons des pauvres les plus abandonnés ; ils entraient dans leurs besoins, et se mettaient en état de les soulager, en demandant eux-mêmes l'aumône par la ville pour eux. "
" Un prédicateur qui commence par pratiquer ce qu'il enseigne est écouté volontiers, et parle toujours avec succès. L'Eglise où prêchait Canisius n'était pas capable de contenir le monde qui courait en foule ses sermons, on fut obligé d'en chercher une autre plus vaste ; et celle-ci se trouvant encore trop étroite, il prêchait deux fois le jour en différents endroits, afin qu'en se partageant ainsi, il pût contenter plus aisément le peuple, qui ne pouvait se lasser de l'entendre. Un ecclésiastique en conçut quelque chagrin ; il était quelquefois arrivé à Canisius de faire à Ingolstadt ce qu'il avait vu pratiquer à Rome, et de rassembler le petit peuple en certains endroits de la ville, pour lui faire quelque instruction familière ; on y accourait avec d'autant plus d'ardeur, que, quelque empressement qu'on eût de se rendre de bonne heure à ses sermons, il n'était pas aisé d'y trouver place, tant la foule du monde, que sa réputation y attirait, était grande. Cet effet admirable du zèle, qui édifiait toute la ville, était regardé d'un autre œil par cet ecclésiastique : il crut entrevoir du mépris pour la parole de Dieu dans la manière dont ce nouveau venu s'ingérait de l'annoncer par les places publiques, où rien, disait-il, n'était capable d'exciter la piété des fidèles ; c'était là le prétexte dont il prétendait couvrir sa jalousie, et justifier l'emportement avec lequel il se déchaînait contre le prédicateur, tant dans la conversation que dans la chaire. " " Mais, par un effet de la Providence qui ménage les événements les plus contraires pour le bien de ses serviteurs, rien ne fit davantage éclater l'affection que toute la ville avait pour Canisius, et la charité sincère dont il était animé p.XVIII fin p.XIX début lui-même pour ceux qui lui voulaient du mal : car, tandis que tout le peuple, que l'université, que l'évêque d’Aichstadt prenaient sa défense de manière à faire repentir cet ecclésiastique d'un procédé si peu charitable, tout l'embarras de Canisius était de l'excuser, d'adoucir les esprits extrêmement aigris, et d'empêcher qu'on ne lui fît insulte jusque dans sa maison. Mais il ne s'en tint pas là ; il vint de plus trouver lui-même cet ecclésiastique, et lui parla avec tant de douceur et de modestie, que ce bon prêtre, qui n'avait pas attendu jusque-là à reconnaître son indiscrétion, fut charmé de sa charité ; il lui demanda pardon, le remercia du bon office qu'il lui avait rendu, et il marqua bien dans la suite, par l'attachement sincère qu'il eut toute sa vie pour lui et pour sa société, l'heureux changement qu'avait produit dans son âme la générosité du saint homme. C'est ainsi que les saints se vengent, et c'est ainsi que Dieu venge les saints qui du fond du cœur lui remettent leurs ressentiments. "
" Cet incident ne fit qu'augmenter l'estime qu'on avait conçue de la vertu du Père Canisius, et lui attira la vénération et la confiance de toute la ville. Tous ceux qui avaient un véritable amour du bien public virent bien que c'était là l'homme qu'il leur fallait pour rendre à l'université son ancienne splendeur, et pour y extirper les restes de cette malheureuse ivraie que l'ennemi du salut y avait répandue. "
" Dans cette vue, au bout de quelques mois, on le força d'accepter la charge de recteur de cette même université.
Ce fut une vraie charge pour lui ; car, sans toucher le moins du monde aux émoluments qui y étaient attachés, il s'appliqua avec une vigilance extraordinaire à en remplir tous les devoirs. Il fit de très-beaux règlements pour reformer tous les abus qui s'étaient glissés dans toutes les facultés, surtout dans les hautes sciences. Avec le secours d'un certain Père Gaudanus, qui fut souvent depuis le compagnon de ses travaux apostoliques, il rétablit dans la philosophie l'exercice de la dispute, qui languissait depuis quelques p.XIX fin p.XX début années, soit par la nonchalance des professeurs, soit par la malignité des novateurs, qui, comme on l'a souvent remarqué, ne s'accommodent pas trop de cette manière de raisonner qu'on tire de la dialectique. Ses soins s'étendirent jusqu'aux dernières classes de la grammaire. Ceux qui ne conçoivent pas à quel point la charité est ingénieuse et condescendante, seront peut-être surpris qu'un personnage de ce mérite ait pu s'abaisser jusqu’à traduire lui-même les rudiments de Codret ; mais comme un homme apostolique, qui n'a point d'autre but que le salut des âmes, ne perd jamais ce point de vue, lors même qu'il paraît s'occuper de tout autre chose, il y ajouta un petit abrégé de la doctrine chrétienne, afin qu'en même temps que les enfants s'appliqueraient à apprendre les premiers éléments des sciences profanes, ils apprissent insensiblement ceux de la science de Jésus-Christ (cet abrégé de la doctrine chrétienne fut comme la première pierre de l'édifice qu'il éleva dans la suite en composant son grand catéchisme). Il introduisit encore dans l'académie quelques pratiques de piété, qui pussent attirer la bénédiction du ciel sur les professeurs et sur les écoliers ; il faisait souvent pour cela des sermons en latin à ces mêmes écoliers, pour leur inspirer l'horreur du vice et l'amour de la vertu ; enfin, agissant de concert avec l'évêque d'Aichstadt, qui était chancelier-né de l'université, il n'omit rien pour rétablir la discipline et la piété qui se ressentaient beaucoup du libertinage des prétendu réformateurs. "
" Notre-Seigneur bénit le travail de son serviteur : l'université changea de face en peu de temps ; c'est ce qu'elle a cru devoir marquer dans ses archives comme un témoignage authentique de sa reconnaissance : là, après des éloges extraordinaires qu'elle fait de l'esprit, de la doctrine et de la vertu de l'incomparable Canisius (c'est le terme dont elle se sert), elle reconnaît de bonne foi qu'elle lui doit, aussi bien qu’à ses confrères, le rétablissement de sa gloire et la conservation de la saine doctrine. "
" La charge de vice-chancelier de l'université vint à p.XX fin p.XXI début vaquer en ce temps-là ; elle était considérable pour l'honneur et pour le revenu : on la lui présenta ; mais il la refusa constamment, et quelque instance qu'on lui fît, on ne put jamais la lui faire accepter. "
" Comme le bruit des belles choses qu'il faisait en Bavière pour le bien de la religion se répandait dans toute l'Allemagne, plusieurs prélats tâchaient à l'envi de procurer le même avantage à leurs diocèses. Ils le conjuraient par leurs lettres de ne pas refuser le secours de son zèle dans ce pressant besoin où se trouvait la religion parmi leurs peuples. Phlugius, évêque de Naumbourg (Cette ville fait partie aujourd'hui de la province de Saxe, dans les états prussiens) en Misnie, l'invita à passer en Saxe ; les chanoines de Strasbourg, rétablis depuis peu dans leur église d'où ils avaient été chassés par les hérétiques le prièrent de vouloir bien venir achever par la force de sa doctrine et de son éloquence, ce que l'empereur avait commencé de faire par son autorité ; les évêques de Frisingue et d'Aichstadt le conjurèrent de la manière la plus pressante de vouloir bien se rendre, en qualité de leur théologien, au concile qui recommençait à Trente par le zèle de Jules III, et où les Pères Laynez et Salmeron étaient déjà par ordre de ce pape, en qualité de théologien de sa sainteté. "
" Le duc Albert tint ferme contre toutes ces pressantes sollicitations, et ne voulut nullement permettre à Canisius de sortir de ses Etats, jusqu'à ce qu'il se vit obligé de le céder au roi des Romains son beau-père : ce dernier prince avait employé pour cela l'autorité du pape et celle de son général ; saint Ignace donc en écrivait au duc, et le supplia très-humblement de vouloir bien se passer quelque temps de Canisius, qu'il ne ferait que prêter au roi Ferdinand (ce sont les termes de sa lettre), l'assurant qu'il le lui renverrait le plus tôt qu'il lui serait possible. " " Le duc se rendit à ces instances : Canisius partit pour Vienne, où Ignace avait envoyé depuis peu, de tous les endroits de l'Europe, plusieurs ouvriers remplis de zèle pour p.XXI fin p.XXII début y travailler dans le collège que Ferdinand avait dessein de fonder à sa compagnie. "
" Lejay était à la tête de cette troupe choisie ; mais ce saint homme étant mort en ces mêmes conjonctures, épuisé qu'il était par les travaux que son zèle lui avait fait entreprendre pour le bien de la religion, tout le poids de l'ouvrage retomba sur Canisius. "
" On ne peut mieux juger de ce qu'il eût à souffrir dans cette nouvelle mission, que par la vue des désordres que l'hérésie avait causés dans l'Autriche, quelque soin que les princes de cette auguste maison eussent apporté pour en arrête les progrès. "
" C'était un sentiment commun en ce temps-là, qu'à peine y avait-il la vingtième partie dans un pays si catholique, qui eût pu se garantir de cette funeste contagion : elle s'était répandue dans tous les ordres de l’Etat ; les écoles publiques en étaient infectées ; jusque dans le cloître, la piété n'était point à l'abri de ses atteintes ; plusieurs monastères étaient abandonnés ; la profession religieuse était tombée dans le dernier mépris ; l’état ecclésiastique n'était guère moins décrié : de sorte que, selon la remarque de l’évêque de Laybach , confesseur du roi Ferdinand, depuis près de vingt ans personne de la ville de Vienne n'avait été promu aux ordres sacrés.
Par le même principe, plusieurs paroisses manquaient de pasteurs, ou, ce qui n'était pas moins déplorable, des sujets indignes, qui s'étaient ingérés d'y entrer sans vocation, y vivaient de la manière la plus scandaleuse, et faisaient voir l'abomination dans le lieu saint : les catholiques, que par dérision on traitait de papistes, avaient honte de paraître ce qu'ils étaient ;
l'usage des sacrements était rare parmi eux, et souvent même tout-à-fait abandonné ; les prédicateurs, par une lâche complaisance qu'ils avaient pour les nouveaux hérétiques, faisaient sonner bien haut dans la chaire l'excellence de la foi et des mérites de Jésus-Christ, et gardaient un profond silence sur la nécessité des bonnes œuvres, les livres de ces même hérétiques passaient impunément entre les mains de p.XXII fin p.XXIII début tout le monde ; c'était dans ces sources empoisonnées que les parents puisaient l'instruction qu'ils donnaient à leurs enfants : en un mot, il n'était guère de parties dans tout le corps de l'Etat, qui fussent exemptes de la corruption générale. "
" Voilà à peu près l'état où se trouvait la religion dans la capitale de l'empire, quand le Père Canisius y arriva. Ses frères commençaient à y travailler avec une application que le ciel parut bénir visiblement ; mais l'entier succès était particulièrement réservé à ses soins. "
" On ne peut dire ce que son bon cœur souffrit d'abord à la vue de tous ces désordres : il en gémit devant Dieu, et dans l'amertume de sa douleur il écrivit au Père Ignace, pour obtenir par ses prières des lumières capables de dissiper les ténèbres de l'erreur, dont tous les pays du Nord étaient menacés. Ce saint général, qui (comme l'a prouvé surabondamment le procès de sa canonisation) était lui-même tout pénétré de zèle pour le salut des Ames, n'était que trop porté à lever les mains au ciel, pendant que ses enfants étaient engagés dans les combats du Seigneur ; il ordonna même dans tout son ordre, à la sollicitation de Canisius, un certain nombre de messes et de prières tous les mois, pour tous les pays septentrionaux, et pour la conversion des hérétiques : c'est là l'origine de cette sainte pratique, qu'on a continué d'y garder très-religieusement. "
" Canisius ne se contenta pas de gémir t de prier ; il agit avec toute l'ardeur qu'on pouvait attendre de son zèle : il commença par l’employer au bien de l'université, où il avait une des principales chaires de théologie. La doctrine s'y trouvait altérée par l'entrée trop facile qu'on y avait donnée aux nouvelles opinions. Pour lui rendre sa première pureté, il eût voulu plus de sévérité dans l'examen des sujets qu'on y admettait aux degrés, ou qu'on faisait passer à la régence. Il tâcha d'inspirer là-dessus les mêmes sentiments aux autres docteurs, mais il ne trouva point de pareilles dispositions dans l'esprit de tous ses collègues. Si le succès ne fut pas aussi prompt qu'il l'avait été à Ingolstadt, p.XXIII fin p.XXIV début il n'en fut pas moins grand dans la suite : sa sagesse et sa constance, soutenues du crédit qu'il avait à la cour, ne contribuèrent pas peu à ramener les choses, avec le temps, au point où il avait souhaité de les mettre. "
" Pour prévenir un autre inconvénient qui aurait pu avoir des suites aussi funestes, il fit entendre au roi, qu'il était du zèle que sa majesté avait pour la religion, de faire choisir dans ses Etats les jeunes gens à qui l'on trouverait le plus de dispositions pour les sciences et pour la piété, afin d'en former des ministres capables de bien servir l'Eglise, et de réparer le scandale que le libertinage des ecclésiastiques y avait causé. Ce prince goûta beaucoup ce projet ; il donna aussitôt ses ordres pour le faire exécuter : on choisit d'abord cinquante enfants, qui furent élevés dans ce but sous la vue des jésuites dans une maison proche du collège qu'il venait de fonder pour eux. Ce nouveau collège devenait tous les jours plus florissant par le nombre des écoliers que la réputation des professeurs y attirait de toutes parts : l'exercice, l'émulation, le bon ordre, l'esprit de piété qu'on y remarquait, satisfit universellement la cour et la ville ; et l'université, entrant dans les sentiments du public à son égard, lui fit l'honneur de l'agréer à son corps. Dans la suite même Canisius fut fait doyen de cette académie, quelque instance qu'il pût faire pour décliner cette dignité. "
" L'heureuse disposition la vertu qu'il remarquait dans ces enfants, qui étaient sous la conduite de ses confrères, le confirma merveilleusement dans la pensée d'Ignace, qu'on devait s'attacher constamment dans son ordre à l'instruction de la jeunesse, et que c’était là le plus court et le plus efficace moyen de travailler à la sanctification de tous les âges de la vie et de tous les membres de l'Etat, puisque les premières semences de vertu qu'on jette aisément dans de jeunes cœurs, étant bien cultivées à la faveur des sciences, ne manquent point de pousser et de donner en leur temps le fruit qu'on doit en attendre. "
" Se souvenant des miséricordes que Dieu lui avait faites autrefois par le ministère de l'admirable maître qu'il lui p.XXIV fin p.XXV début avait donné à Cologne dans la personne du saint prêtre Eschius, il conjurait souvent ce Dieu de bonté de vouloir bien en répandre de pareilles sur cette jeunesse que le public confiait à sa compagnie. Voici comme il s'en explique dans ses papiers de dévotion :
" Je vous supplie, ô mon Dieu, fidèle gardien et ami des hommes, de daigner accorder ces enfants une grâce semblable à celle que vous m'avez faite autrefois, quelque indigne que j'en fusse, lorsque j'étais à leur âge ; augmentez-la même, et faites que délivrés de bonne heure des troubles et des dangers du monde, ils rencontrent de pieux et bons maîtres qui, par la force de leurs paroles et de leurs exemples, les portent à éviter avec bien plus de soin ce qui peut altérer la pureté des mœurs, que ce qui peut choquer les règles de la grammaire. " " A ce seul trait, on peut remarquer l'idée que ce saint homme se formait des régents de sa compagnie, qui ne doivent, selon l'esprit de leur institut, regarder leur classe et leur étude que comme des moyens de communiquer à tout le monde l'éminente science de Jésus-Christ. "
" Par un effet de cette tendre charité, qu’à l'exemple du Sauveur, il avait pour les enfants, il les assemblait souvent pour leur faire le catéchisme, coutume qu'il a gardée toute sa vie. Il se sentait encore un attrait tout particulier pour annoncer la parole de Dieu aux pauvres de la campagne : le ciel lui fit naître plus d'une fois l'occasion de le suivre, et de contenter son zèle. "
" Plus de trois cents paroisses de l'Autriche, faute de pasteurs, se voyaient depuis quelque temps destituées de tous secours spirituels. Le roi Ferdinand, sensible à ce malheur, invita, l'an 1553, les jésuites du collège de Vienne, par les lettres qu'il leur fît l'honneur de leur écrire de Gratz, pourvoir tout de suite, autant qu'ils le pourraient, aux besoins de ces pauvres abandonnés. Canisius fut un des plus ardents à demander cette mission, pour laquelle, disait-il, la facilité qu'il avait à entendre le langage de ces bonnes gens lui donnait plus de dispositions. Il commença p.XXV fin p.XXVI début ses courses apostoliques dès l'hiver ; et sans que la rigueur de la saison et la difficulté des chemins, que les neiges et les glaces rendaient impraticables, ralentissent l'ardeur de sa charité, il courait après la brebis égarée, instruisant, catéchisant, prêchant, confessant, administrant les sacrements, consolant les catholiques, et les précautionnant contre les entreprises des hérétiques, qui, dans l'absence des pasteurs, trouvaient l'entrée libre dans la bergerie et désolaient le troupeau. "
" Ce fut dans une de ces missions, qu'un bon homme, âgé de quatre-vingt-dix ans, entrant dans la pensée du saint vieillard Siméon, s'écria : " Béni soyez-vous, ô mon Dieu ! vous pouvez m'appeler à vous quand il vous plaira, depuis que vous m'avez fait la grâce de recevoir le corps de mon Sauveur de la main de ce saint homme. "
" Il passa tout le carême dans ce pénible exercice, sans rien diminuer de l'austérité de son jeûne, allant de village en village, travaillant infatigablement depuis le matin jusqu'au soir : c'est merveille, qu'il ne succombât pas à toutes ces fatigues. La parole de Dieu, dont il nourrissait ces pauvres gens, le soutenait particulièrement, et les consolations intérieures que le Saint-Esprit nourrissait dans son âme, rejaillissant jusque sur son corps, lui donnaient une nouvelle vigueur. "
" Il eût continué plus longtemps, si on ne l'eût rappelé à Vienne après les fêtes de Pâques. On n'y avait pas moins d'empressement à l'entendre : il était toujours prêt à monter en chaire ; il instruisait le peuple dans les paroisses ; il faisait des exhortations ferventes aux religieuses ; il les excitait se renouveler en esprit par la retraite qu'il leur fit faire selon la méthode de saint Ignace, et il eut la consolation de voir plusieurs monastères reprendre cette première ferveur, que le relâchement fait perdre si aisément, et qu'il est si difficile de recouvrer. Il allait aussi visiter souvent les hôpitaux et les prisons, et faisait aux malades et aux prisonniers de petits discours proportionnés à l'état où ils se trouvaient réduits par la Providence, les exhortant à faire servir p.XXVI fin p.XXVII début les maux de ce monde aux biens éternels de l'autre vie. Les plus misérables étaient ceux qui lui paraissaient les plus dignes de sa compassion : il l'étendait aux criminels condamnés à mort, il les accompagnait au supplice, et les assistait jusqu'au dernier soupir, avec un courage et une charité qui attendrissait et édifiait également tout le monde. "
" Toutes ces différentes occupations que lui trouvait son zèle, ne l'empêchaient pas de prêche les fêtes et les dimanches dans une des principales églises de la ville, à la prière de tout le sénat, qui lui députa pour cela un des principaux officiers de son corps. Il le fit avec un tel applaudissement, que Frédéric Nauséa, évêque de Vienne, qui était prédicateur de la cour, étant mort quelque temps après, le roi Ferdinand ne jugea personne plus propre à le remplacer en cette dernière qualité que Canisius. Le succès qu'il eut dans ce nouvel emploi fit honneur au prince qui l'avait choisi ; ses courtisans ne croyaient pas pouvoir lui faire mieux leur cour, qu'en lui faisant l'éloge de son prédicateur ; on voyait du reste par l'assiduité et l'attention avec laquelle ils l'entendaient, que la flatterie n'avait aucune part à ces louanges. "
" La satisfaction que l'on goûtait à l'entendre en chaire, donnait encore envie de le revoir en particulier. Il était d'une douceur charmante, qui faisait passer avec plaisir dans l'esprit de ceux qui le pratiquaient les idées qu'un génie net et solide lui donnait de la doctrine de l'Eglise romaine. Ceux que l'entêtement n'avait point encore déterminés à fermer obstinément les yeux à tout ce qu'on pouvait dire en sa faveur, étaient surpris des affreuses peintures qu'on leur en avait faites : détrompés par la simple exposition que Canisius leur faisait de cette doctrine, ils revenaient de bonne foi et, abjuraient leurs erreurs. "
" L'avantage qu'il eut toujours sur les ministres des sectaires, dans les conférences qu'il avait avec eux, jeta la consternation dans tout leur parti : il en pressa deux si vivement dans deux différentes disputes, que l'un, saisi de honte, n'osa plus paraître et quitta la ville ; l'autre, profi- p.XXVII fin p.XXVIII début tant de sa confusion, se fit instruire, abjura ses erreurs, et rentra dans l’Eglise romaine ; il demanda même d'être admis dans la compagnie de Jésus, ce qui lui fut accordé. Les autres ministres, désespérant de pouvoir sortir avec avantage de ces sortes de conférences, n'eurent plus la pensée de se mesurer avec un adversaire si formidable. "
" Il ne faut pas s'étonner que les hérétiques, chagrins du désordre qu'il jetait dans leurs rangs, cherchassent, à le décrier, lui faire insulte et à le perdre : il n'en continuait pas moins ses exercices de charités à la cour et dans la ville avec une intrépidité surprenante. "
Si Dieu est pour nous, avait-il coutume de dire avec l'Apôtre, qui sera contre nous ? " Le roi Ferdinand, informé de la haine que lui portaient les luthériens, lui ordonnait de se ménager, et, pour marquer la considération qu'il avait pour sa personne, et le soin qu'il prenait de sa conservation, il lui donnait une escorte tirée de ses gardes, toutes les fois que cet homme de Dieu venait à la cour, ou qu'il en retournait. "
" Une distinction si singulière faisait enrager de dépit les protestants, et donnait une extrême joie aux catholiques qui le regardaient comme leur maître et leur père. Il en était sincèrement aimé : aussi sa modestie et son affabilité le rendaient aimable à tout le monde. Il n'était point de ces prédicateurs que l'encens de la cour entête en quelque sorte, jusqu'à leur persuader qu'ils sont uniquement envoyés pour les grands : son inclination, à l'exemple du Sauveur, était pour les petits, et il n'en était point parmi les plus pauvres, au salut desquels il ne s'intéressât avec une charité pleine de condescendance et de tendresse : au sortir du sermon qu'il faisait, d'ordinaire à la cour, il allait en faire un autre à la cathédrale, ou dans quelque autre paroisse pour le peuple. "
" Une conduite si charitable donnait un poids merveilleux à ses paroles, confondait le silence que les novateurs gardaient sur le mérite et la nécessité des bonnes œuvres, réveillait en même temps les catholiques, que le malheur des temps avait tenus jusque-là dans une espèce de léthargie.
p.XXVIII fin p.XXIX début Plusieurs, effrayés des vérités terribles qu'il débitait en chaire avec une éloquence vive et touchante, recouraient aux pratiques les plus austères de la pénitence ; des scélérats endurcis, que les misères d'une longue prison n'avaient pu amollir, sensibles à une de ses paroles, fondaient en larmes, se jetaient à ses pieds, et le priaient d'être le ministre de leur réconciliation auprès de Dieu. Enfin, presque tous convaincus par la force de ses raisons revinrent d'une erreur où ils étaient depuis longtemps, qu'il leur suffisait de se confesser en général sans entrer dans le détail de leurs péchés ; instruits par les soins de Canisius, ils approchaient plus souvent du tribunal de la pénitence avec les dispositions requises, et goûtaient par leur propre expérience, que, bien loin que la confession soit le supplice et la torture des âmes, ainsi que les ministres protestants le débitaient si souvent pour donner de l'horreur de ce sacrement, elle est une source de joie et de paix intérieure pour les vrais pénitents. "
" L'idée que l'on avait conçue de sa sainteté faisait croire qu'il suffisait de se confesser à lui pour obtenir, non-seulement la santé de l'âme, mais aussi celle du corps. Entre plusieurs guérisons extraordinaires opérées par le ministère du serviteur de Dieu, mais que son humilité lui faisait attribuer à la vertu du sacrement, je ne puis me dispenser de rapporter celle-ci dont toute la ville de Vienne fut témoin. "
" Le démon avait fait une impression si terrible sur l'esprit d'une femme, dont il possédait le corps, que cette malheureuse, s'abandonnant au désespoir, se croyait livrée dès cette vie aux exécuteurs infernaux de la justice divine. Troublée de cette effroyable idée, elle jetait des cris épouvantables qui faisaient compassion à tout le monde. Canisius, en étant informé, se fit amener et récita sur elle les exorcismes de l'Eglise ; mais jugeant, par la résistance opiniâtre du malin esprit, que Notre-Seigneur ne lui avait livré cette pauvre créature, que parce qu'elle s'était rendue son esclave par toutes sortes de péchés dont elle ne s'était jamais confessée, il la traita avec tant de sagesse et de douceur, qu'il lui persuada de faire la confession générale de toute sa vie.
p.XXIX fin p.XXX début Elle suivit son conseil ; et elle n'eut pas plus tôt achevée de décharger son cœur aux pieds de ce charitable médecin, qu'elle jouit d'une tranquillité parfaite, et passa le reste de ses jours dans la pratique constante de toutes sortes de vertus. "
" Tous ces effets surprenants de l'esprit de Dieu dans la conduite de Canisius, le firent regarder comme un de ces hommes puissants en œuvres et en paroles, que le ciel fait naître de temps en temps pour le bien de son Eglise. L'évêque de Vienne étant mort depuis quelque temps, ainsi que nous l'avons dit plus haut, Canisius lui avait succédé dans son emploi de prédicateur à la cour : Ferdinand, toujours plus frappé de l'éclat de son mérite, jugea qu'il ne pouvait rien faire de plus avantageux et de plus agréable à ses peuples, que de réunir encore dans sa personne la dignité épiscopale ; mais comme il était persuadé que le plus grand obstacle à son dessein viendrait de l'humilité de ce grand homme, il crut à propos de garder là-dessus un profond silence, jusqu'à ce qu'il eût engagé le pape à lui intimer l'ordre exprès d'accepter cet évêché. Le nonce Martinengue, à qui il s'en ouvrit, entra parfaitement dans sa pensée, et se chargea d'en écrire à Sa Sainteté ; mais quelques précautions qu'ils prissent l'un et l'autre pour surprendre l'humilité du serviteur de Dieu, elle fut, et assez éclairé, et assez heureuse pour découvrir ce qu'on tramait à son préjudice ; on dit même qu'il en informa son général, et le conjura d'agir en sa faveur avec la même ardeur qu'il avait montrée autrefois dans une occasion pareille, quand il s'était opposé si constamment à la nomination de Lejay pour l'évêché de Triste.
Ignace alla trouver le pape, et quelque désir qu'eût Sa Sainteté de contenter le roi des Romains, il lui fit si bien comprendre qu'il n’était ni du bien de sa compagnie qu'on y ouvrit cette porte à l'ambition, ni de celui de Canisius qu'on le tirât de cet état modeste où Notre-Seigneur semblait vouloir le glorifier, que le pape ne voulut point l'y contraindre. "
" Ferdinand ne se rendit pas pour cela ; mais il crut p.XXX fin p.XXXI début devoir attendre un temps plus favorable à l'exécution de son dessein. Il se détermina cependant à donner au public le Catéchisme qu'il lui avait conseillé de composer, afin de l'opposer comme un antidote à ceux que les protestants faisaient courir dans toute l'Allemagne, pour infecter les peuples du venin de leur hérésie. "
" Ce catéchisme (qui est celui même que nous traduisons aujourd'hui) parut d'abord sous l'autorité du roi Ferdinand, mais sans nom d'auteur, par un effet de la modestie de celui qui l'avait composé. On vit bientôt, par les mouvements qu'il excita dans l'esprit des hérétiques par tout l'empire, que ce petit livre était un trait mortel qui frappait l’hérésie au cœur, et qu'il lui avait fait une plaie qui ne se fermerait jamais : c'est ce qu'ils marquèrent par leurs satires, leurs libellés et leurs répliques, dont toute l'Allemagne se trouva inondée en très-peu de temps. "
" Ferdinand jugea pour lors que Canisius devait le faire réimprimer et y mettre son nom, qui était déjà si formidable à l'hérésie, y indiquer à la marge les textes de l'Ecriture et des Pères qui appuyaient sa doctrine. Il s'en fit de tous côtés différentes éditions, accommodées à tous les âges et à toutes sortes de personnes. Enfin, quelque temps après parut ce gros volume, où ces textes sont rapportés tout au long ; ce qui fait, au sentiment de tous les savants, un des meilleurs livres qui aient jamais paru dans l’Eglise. Je ne rapporterai point en particulier tous les éloges que les écrivains ecclésiastiques lui ont donnés ;
il ne tire peut-être pas moins de gloire de ce que les hérétiques ont fait pour le décrier. Il suffira d'ajouter que Ferdinand, devenu empereur par l'abdication de Charles-Quint son frère, ordonna, l'an 1560, sous certaines peines, par un arrêt solennel, de recevoir ce catéchisme par tout l'empire, de l'enseigner aux enfants en public et en particulier, et de n'en point enseigner d'autres. Philippe II, roi d'Espagne, neveu de Ferdinand, fit la même chose dans ses Etats, apportant pour motif que, selon le témoignage des docteurs, et en particulier de ceux de l'université de Louvain, qu'il avait consultés, aucun autre livre p.XXXI fin p.XXXII début n'était plus propre à inspirer à la jeunesse la vraie doctrine et la solide piété. "
" Dans les autres pays, qui n’étaient pas sujets à la juridiction de ces princes, il ne fut pas besoin de l'autorité souveraine pour le faire accepter : le mérite seul de l'ouvrage engagea les catholiques à le recevoir par toute la terre avec les mêmes applaudissements. Il a été traduit dans toutes les langues du monde ; il s'en est fait plus de quatre cents éditions, comme on le remarque dans la préface d'une des dernières qui parut à Paris l'an 1686, par l'autorité de l'archevêque François de Harlay ; de sorte que jusqu’à nos jours il n'est guère d'enfants qui n'aient comme sucé avec le lait la doctrine de l'Eglise par ce canal, et qui n'aient obligation à Canisius des premiers principes de la religion. "
" Voila ce qu'écrivait Dorigny, vers le commencement du siècle dernier. Les principales éditions qui ont paru du grand catéchisme, depuis l'époque de sa composition jusqu’à nos jours, sont les suivantes : publié en latin pour la première fois, sans nom d'auteur, en 1554, il fut réimprimé à Louvain en 1556, à Liège en 1557, à Louvain et en même temps à Anvers en 1558, à Anvers en 1559, à Anvers et à Louvain en 1560, à Louvain en 1561 , à Anvers en 1562, à Cologne, avec des corrections et le nom de l'auteur, en 1566, à Cologne et à Anvers en 1567, à Anvers en 1569, 1574, 1589, 1592, 1601 ; à Annecy et à Dillingen en 1572, Cologne en 1573, à Venise en 1574, à Cologne en 1577, à Urselle en 1602, à Ingolstadt en 1604, à Cologne en 1649, à Lucerne en 1667 et 1670, à Liège en 1679, à Bâle en 1668, à Mayence en 1778. "
" L'illustre auteur s'était contenté d'indiquer à la marge les passages de l’Ecriture et des Pères. En 1569, un autre jésuite, le P. Busée, parent de Canisius, donna à Cologne, en quatre volumes in-8 , une édition qui renfermait textuellement tous les témoignages de la parole écrite et de la tradition. Cette édition fut réimprimée à Cologne en 1570, à Venise en 1574, à Cologne en 1577, à Paris en 1585, à Cologne en 1586 (c'est sur celle-ci, imprimée en un gros p.XXXII fin p.XXXIII début volume in-folio, que nous avons composé notre traduction), à Landshut en 1824. C'est, comme nous venons de l'indiquer, l'édition du P. Busée que nous avons suivie, reproduisant tous les textes de l'Ecriture et des Pères qui déposent en faveur de notre sainte croyance. Seulement, au lieu que le P. Busée ou peut-être bien Canisius lui-même, avait établi des divisions dans chaque question, en marquant ces divisions par les majuscules A, B, C, nous n'avons marqué dans les réponses d'autres divisions que celle des alinéas, et quant aux textes de l'Ecriture et des Pères, nous avons pensé que l'ordre même dans lequel ils sont disposé suffirait pour faire entrevoir à quelle partie de chaque réponse ils se rapportent. Par exemple, la dix-huitième question du chapitre premier traitant à la fois de l'Eglise et de la communion des saints, on verra facilement que les trente premiers témoignages de l’Ecriture et les trente-six premiers de la tradition se rapportent à l'Eglise, et que ceux qui viennent après se rapportent plus particulièrement à la communion des saints. "
" Le P. Canisius donna un abrégé de son grand ouvrage en 1556, sous le titre de Petit Catéchisme à l'usage des catholiques (Parvus Catechismus catholicorum). Approuvé, commandé, loué par les universités catholiques, cet abrégé fut accueilli avec le plus grand empressement. La compagnie de Jésus l'adopta comme livre classique dans son plan d'études (Ratio studiorum), et saint Charles Borromé l'avait reçu depuis longtemps dans son séminaire. Il fut traduit, non-seulement en grec et en hébreu, mais dans toutes les langues de l'Europe. Pendant plus d'un siècle, plusieurs pays, la Suède, le Danemark, l'Irlande, l’Angleterre, la Hollande, la Prusse, la Pologne, la Russie, la Suisse, n'ont point connu d'autre ouvrage élémentaire traitant de la religion catholique. C'est de ce petit catéchisme que Dorigny vient de nous dire qu'il avait déjà paru quatre cents éditions en 1686. "
" Mais pour revenir au temps auquel ce catéchisme parut pour la première fois, plus les hérétiques s'efforçaient de p.XXXIII fin p. XXXIV début rendre odieux celui qui en était l'auteur, plus le roi des Romains cherchait l'occasion de lui faire sentir l'estime qu'il avait de son mérite : il voulut qu'il logeât dans l'appartement du collège que les archiducs, qui en sont les fondateurs, avaient destiné pour les docteurs. La moindre distinction fait peine à un cœur véritablement humble : Canisius refusa longtemps cet honneur ; il obéit pourtant, ne pouvant plus résister aux ordres du prince, ni aux prières de ses ministres, qui lui témoignèrent qu'un refus plus long le chagrinerait : il y alla donc, et il y était l'un des deux pères (c'est ainsi qu'on appelait en ce temps-là les deux principaux docteurs, qui avaient comme l'intendance sur les autres) ; mais à l'occasion d'une incommodité qui lui survint, il prit bientôt la résolution de rejoindre ses frères, disant qu'il lui serait toujours plus agréable de rendre les derniers services au moindre officier de sa communauté, que d'avoir ailleurs le premier rang. "
" Il tint à peu de chose cependant qu'on ne l'arrachât pour jamais à ce bienheureux séjour : Ferdinand reprit tout de bon la pensée de renouer l'affaire de sa promotion à l’épiscopat ; il donna là-dessus des ordres très-exprès à Jacques Lassus, son ambassadeur à Rome ; il en écrivit à plusieurs cardinaux et au pape même, de la manière la plus pressante. Entre autres motifs qu'il apportait à Sa Sainteté, il lui marquait " qu'il ne voyait point de meilleur moyen pour exterminer bientôt l'hérésie dans toute l'Autriche, et pour y affermir la foi catholique, que de lui donner Canisius pour évêque, et qu'il ne croyait point qu'il y eût personne au monde plus capable de remplir la qualité de pasteur de ce troupeau, que ce saint homme, qui le défendait avec tant de prudence et de courage contre les artifices et la fureur des nordiques, en même temps qu'il le nourrissait d'une si salutaire doctrine. "
" L’ambassadeur, qui savait combien son maître avait cette affaire à cœur, la poussa vivement auprès du pape et des cardinaux. " Je ne puis, lui dit un jour le Saint-Père, assez louer la sagesse et le zèle du roi des Romains dans p.XXXIV fin p.XXXV début le choix qu'il a fait de Canisius pour le faire évêque de sa capitale, et je me sens porté d'inclination à le seconder ; mais voyez là-dessus le père Ignace, amenez-le ici, et tâchons l'un et l'autre de le faire entrer dans ce sentiment. " - " Ah! si Votre Sainteté me renvoie là, répartit l'ambassadeur, c'est la même chose que si elle refusait absolument cette grâce au roi mon maître : ce Père est là-dessus d'une fermeté à toute épreuve. " En effet, la chose en demeura là ; car quelques ressorts qu'on fit jouer de tous côtés pour l'ébranler, Ignace demeura ferme, et protesta toujours qu'il n'était ni du bien de sa compagnie, ni même de celui de l'Eglise, que Canisius fût attaché à un lieu particulier, et qu'un zèle aussi ardent que celui de cet homme apostolique devait être prêt à se rendre au moindre signe de son supérieur partout où l'intérêt de la gloire de Dieu l'appellerait. "
" Ferdinand ne put dissimuler le chagrin qu'il eut de la fermeté du général et parut ensuite demander d'un ton si absolu, que du moins on laissât à Canisius pendant quelque temps l'administration de l'évêché, qu'Ignace, craignant d'aigrir davantage l'esprit du prince, se rendit à ce qu'il voulut, mais à condition que Canisius, en prenant toutes les peines attachées à cette charge, ne toucherait nullement aux revenus qui la relevaient aux yeux du monde. "
" Ce ne fut pas une petite peine de porter l'homme de Dieu à accepter cet emploi, soit qu'il redoutât jusqu'à l'ombre des dignités ecclésiastiques, soit qu'il prévît bien que tous les soins qu'il pourrait prendre n'auraient point tout le succès qu'on attendait de son zèle. Quelques saintes que fussent les intentions du roi, par un malheur assez ordinaire à la cour, elles n'étaient pas suivies ; les ministres de ce prince, dans l'exécution qui dépendait d'eux, par je ne sais quels motifs, trouvaient souvent des inconvénients qui arrêtaient les plus beaux projets. "
" Dieu seul connaît ce qu'un cœur véritablement pénétré du désir de procurer sa gloire souffre en de pareilles circonstances ; mais on ne demande pas toujours d'un médecin p.XXXV fin p.XXXVI début spirituel qu'il guérisse les âmes : il suffit qu'il ne néglige rien pour le faire. Canisius n'eut rien à se reprocher là-dessus : il était l'homme du monde le plus laborieux et le plus attaché à ce qu'il croyait être de son devoir. Aussi parut-il à Ferdinand plus digne que jamais de l'épiscopat, dont il remplissait si bien toutes les charges ; et ce prince poursuivit une troisième fois cette affaire à Rome avec tant de chaleur et de succès auprès du nouveau pape Paul IV, que le P. Ignace en fut alarmé ; mais le cardinal de Carpi le rassura, en lui disant qu'elle dépendrait toujours de Canisius ; que Sa Sainteté en jugerait uniquement sur ce que ce Père lui en écrirait, et qu'elle ne l'obligerait jamais à accepter cet évêché, s'il persistait constamment à le refuser. Ignace, qui connaissait à fond la vertu de Canisius, ne douta plus après cela que la chose ne fût rompue. Canisius écrivit en effet au pape, et parla en même temps au roi des Romains avec tant d'efficacité, que le pape se rendit à ses raisons, et que le roi, sensible à l'embarras où il le voyait, ordonna à son ambassadeur de se désister de ses poursuites. Cette affaire dura quatre ans, et si nous l'avons racontée de suite, malgré les incidents dont elle fut embarrassée et les autres évènements de l'époque qui la retardèrent, c'est uniquement pour en présenter le tableau d'une manière plus nette aux yeux des lecteurs. "
" Pendant que le roi Ferdinand travaillait avec tant de persistance à attacher Canisius au siège de la première église de ses Etats, plusieurs autres princes faisaient tous leurs efforts pour l'attirer dans les leurs. Le vayvode de Transylvanie, pour cette province ; l'évêque de Strigonie ou de Gran, pour la Hongrie ; celui de Breslau, pour la Silésie, lui écrivirent pour le prier de venir à leur secours, ou de leur envoyer du moins des ouvriers formés de sa main pour s'opposer aux progrès de l'hérésie, qui devenait tous les jours plus menaçante.
Crommer, à son tour, historien polonais, qui était pour lors à Vienne en qualité d'envoyé du roi Sigismond, fut si charmé du mérite de Canisius, qu'étant de retour eu Pologne, il donna envie à tous les p.XXXVI fin p.XXXVII début grands du royaume, par ce qu'il leur en dit, de le voir et de conférer avec lui des moyens d'y arrêter les progrès de l'hérésie. L'évêque de Warmie entre autres, ce célèbre Stanislas Osius, qui fut depuis cardinal et légat du pape au concile de Trente, où il eut l'honneur de préside au nom de Sa Sainteté, résolut dès lors de fonder un collège de Jésuites à Braunesberg, ville de son diocèse, où il faisait d'ordinaire sa résidence ;
il lui écrivait souvent depuis ce temps-là, le consultait sur les matières de la religion et lui envoyait ses livres à corriger. Enfin, il lia avec lui le plus saint et le plus doux commerce, lui donnant en toutes sortes d'occasions des marques de l'amitié dont il l'a toujours honoré. "
" Il n'y a que ceux qui sont pénétrés d'un véritable zèle pour les intérêts de la religion qui peuvent comprendre ce que le cœur de Canisius souffrait la vue des ravages que l'hérésie continuait à causer dans tous les pays du Nord. Il redoublait ses prières et ses austérités pour obtenir du secours de Celui qui seul peut le donner ; il eût souhaité pouvoir se multiplier, en quelque façon, pour travailler à réparer la gloire de Dieu dans tous les lieux ou elle était outragée. On voit un effet de ce zèle admirable dans les lettres qu'il écrivit en ce temps-là de Vienne à saint Ignace et aux Pères de sa compagnie qui étaient à Rome ; ce qu'il faisait en Autriche ne lui paraissait rien auprès de ce qu'il eût souhaité de faire par toute la terre. " Je me sens disposé, marquait-il dans ces lettres, aller travailler au salut des peuples les plus abandonnés, et à passer en Pologne, en Lithuanie, en Moscovie, dans la Tartarie, jusqu'en Chine, etc. "
" Mais, quelque édifié que fût Ignace de ces grands sentiments, il n'eut garde d'y déférer : convaincu des vues que la Providence avait sur Canisius pour le bien de l'Allemagne, il jugea devoir l'y attacher toujours davantage par le nouvel emploi qu'il lui donna. En effet, ayant résolu de former une province des collèges fondés depuis peu dans l'empire, il lui ordonna d'en prendre soin. On ne peut dire tous les p.XXXVII fin p.XXXVIII début mouvements que se donna le serviteur de Dieu, et ce qu'il écrivait à Ignace pour ne point accepter cette charge ; mais tous ses efforts n'aboutissait qu'à donner une plus grande idée de sa vertu : plus il parut humble, plus on l'estima digne d'être élevé au-dessus des autres. Il fallut enfin que son humilité pliât sous le joug de l'obéissance : ainsi Canisius fut le premier provincial de sa compagnie en Allemagne. C'est en cette qualité qu'il acheva la fondation du collège de Prague en Bohême ;
il y avait déjà fait un voyage par l'ordre du roi Ferdinand, à l'occasion que nous allons rapporter. "
" Ce prince très-catholique, ressentant vivement ce que la religion souffrait des différentes sectes qui partageaient son royaume de Bohème, en avait écrit au pape et à saint Ignace, en leur demandant du secours pour arrêter le progrès du mal, qui devenait tous les jours plus effrayant. Canisius était la ressource ordinaire dans les besoins qu'éprouvait alors la religion en Allemagne ; il reçut donc ordre d'aller au plus tôt à Prague pour y donner comme une première forme au collège que ce prince y voulait fonder : douze de ses frères, formés à Rome de la main d'Ignace, devaient le joindre. Le pape Paul IV, qui s'intéressait à cette affaire sur l'invitation du roi des Romains, les avait demandés au général ; il voulut même les voir avant qu'ils partissent pour la Bohême, les reçut avec une bonté toute paternelle, les excita à prendre des sentiments dignes d'une si belle entreprise, et leur dit entre autres ces paroles bien remarquables : " Allez hardiment comme des agneaux au milieu des loups sous la conduite de Jésus-Christ ; allez avec la simplicité de la colombe et la prudence du serpent, et ne craignez pas de vous exposer aux plus grands dangers, si l’intérêt de la gloire de Dieu le demande. " Le vicaire de Jésus-Christ parlait ; l'Esprit-Saint, qui l'inspirait, animait en même temps ces religieux d'une ferveur toute nouvelle, et les portait avec joie à tout ce qu'on semblait leur prédire : heureux de se voir dans l'occasion d'entreprendre et de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ, plus heureux p.XXXVIII fin p.XXXIX début si Jésus-Christ les jugeait dignes de cet honneur, ils partirent de Rome après avoir reçu la bénédiction de Sa Sainteté. Ce qu'ils souffrirent des incommodités du voyage et des insultes des hérétiques partout où ils passaient, commença bientôt à vérifier ce que le pape avait semblé leur marquer. "
" Canisius but le premier le calice et en goûta ce qu'il avait de plus amer : étant arrivé à Prague, il y fut reçu de tous les catholiques avec une joie qu'il serait difficile d'exprimer ; mais, quelque pacifique que fût son entrée, elle jeta l'alarme dans le parti des hérétiques ; wicléfites, hussites, luthériens, tous divisés auparavant entre eux, se réunirent contre les catholiques, mais surtout contre les Jésuites, dont on leur avait fait les peintures les plus effroyables ; aveuglés par l'aversion qu'ils en avaient conçue, ils se persuadaient que ce serait faire un sacrifice agréable à Dieu que de les exterminer. "
" Ils les chargèrent de boue dans les rues, ils les assaillirent à coups de pierres, et Canisius, étant un jour à l'autel, pensa être accablé par celles qu'on lui jetait à travers les fenêtres de l'église où il disait la sainte messe. Enfin, ils les menacèrent de les brûler dans leurs maisons, ou de les précipiter du haut du pont dans la rivière. "
" Le gouverneur de la ville, ayant été informé des dangers qu'ils couraient, en avertit l'archiduc Ferdinand, qui gouvernait le royaume au nom du roi Ferdinand son père. Le vice-roi fit aussitôt publier des défenses très expresses d'attenter en rien contre des gens qu'il prenait sous sa protection ; et pour plus de sûreté, il leur fit donner de ses gardes, qui leur servirent d'escorte, comme on avait fait autrefois à Vienne à l’égard de Canisius.
"
" Cet orage était trop violent pour durer longtemps : la manière dont les Jésuites le soutinrent toucha le cœur de ceux-là mêmes qui l'avaient excité, et ils eurent honte de leurs procédés, quand ils virent qu'ils avaient affaire à des gens qui ne se défendaient que par la patience. La douceur de Canisius charmait tout le monde ; les hérétiques mêmes, sensibles à ce qu'on leur en rapportait, eurent la curiosité p.XXXIX fin p.XL début de voir et d'entendre un homme qui faisait tant de bruit ; ce qu'il disait était net et solide ; on ne remarquait point en lui ce zèle amer qui aigrit les esprits ; on le voyait tout occupé des œuvres de miséricorde, ne rendre que de bons offices à ceux qui l'avaient le plus maltraité. Quelques-uns se convertirent, tous l'admirèrent : la plupart de ceux mêmes qui redoutaient le plus l'état de son crédit et de son zèle ne pouvaient se dispenser de l'aimer, et l'on remarqua entre autres, que les hussites et les juifs mêmes, quelque ennemis qu'ils fussent de sa religion, avaient de la vénération pour sa personne. "
" Canisius ayant fait revenir peu à peu les esprits de leurs préventions, l’établissement du collège se fit plus tranquillement ; l'application qu'on remarquait dans les régents, le profit tout visible des écoliers, le bon ordre qui régnait dans ce nouveau collège, tout cela engagea les hussites eux-mêmes à y envoyer leurs enfants, plus volontiers qu'à celui de leurs anciens professeurs ; ces enfants s'apprivoisèrent avec les autres écoliers catholiques ; ce qu'ils voyaient de modestie, de douceur, de zèle pour leur bien dans leurs nouveaux maîtres, leur inspira de l'estime et du respect, pour eux ; ils commencèrent à s'en approcher avec moins de timidité ; ils le firent ensuite avec confiance : par là, ils devinrent dociles aux instructions spirituelles qu'ils entendaient dans la classe, et apprirent insensiblement, avec les principes des sciences, ceux de la religion romaine. " " Ce fut là peut-être un des moyens les plus efficaces que Canisius employa dans ces commencements pour faire sans bruit dans Prague ce changement dans les mœurs et dans la religion, qu'on admira dans la suite. Cependant, il prêchait aussi dans la cathédrale avec un concours de peuple extraordinaire, que sa réputation lui attirait sans différence de catholiques et d'hérétiques : on se récriait sur les excellentes choses qu'il disait, et quelques-uns, au sortir du sermon, pénétrés de l'impression que son éloquence avait faite sur leurs cœurs, bénissaient hautement le Seigneur de les avoir fait naître dans un siècle qui avait p.XL fin p.XLI début donné à l'Eglise un si grand homme ; de sorte qu'en peu de temps il se fit un changement notable dans cette grande ville. La conversion de deux principaux ministres protestants, que le Ciel opéra par les prédications d'un de ses confrères, n'y contribua pas peu. Le crédit des ouvriers évangéliques augmentant tous les jours, Canisius entreprit de rétablir plusieurs cérémonies catholiques que les hérétiques avaient abolies, et il en vint à bout avec un succès qui surpassa son attente. "
" Toutes ces bénédictions furent le fruit d'environ deux années de travail ; car, sur le milieu de la seconde, il eut ordre du Père général d'aller faire un tour en Bavière pour y assister l'ouverture du collège d'Ingolstadt, que le duc Albert venait de fonder pour les Jésuites. Canisius partit aussitôt, après en avoir obtenu la permission du roi des Romains, à qui saint Ignace en avait écrit, en le priant d'avoir la bonté de se souvenir que le duc avait bien voulu autrefois se priver de ce secours, uniquement pour faire plaisir à Sa Majesté.
"
" Le provincial étant arrivé à Ingolstadt, où le duc l'attendait, en fut reçu avec des honneurs que son humilité eut peine à souffrir ; il accepta le collège au nom du général, qui y avait envoyé d'habiles professeurs en toutes sortes de faculté. L'ouverture s'en fit : on commença d'y enseigner les belles-lettres, les hautes sciences et les langues savantes, qui sont nécessaires pour la parfaite intelligence de l'Ecriture. Canisius, toujours attentif au bien de la religion, s'avisa encore d'un moyen qui y contribua beaucoup. "
" L'expérience lui ayant fait connaître que le malheur des catholiques vient souvent du défaut des pasteurs qui les gouvernent, il crut qu'on devait, surtout dans ces temps malheureux, tâcher de lui en procurer qui pussent, par leur savoir et leur piété, réparer le tort que l'ignorance et le libertinage avaient causé dans l'état ecclésiastique : il établit pour cela, dans cette nouvelle académie, une classe particulière pour les écoliers qui penseraient à se consacrer au service des autels ; il regarda cette classe comme un petit p.XLI fin p.XLII début séminaire, d'où l'on pourrait tirer dans la suite de dignes sujets, capables de faire part aux autres des fruits de science et de vertu qu'on leur aurait communiqués. "
" Canisius, ayant achevé de régler toutes choses à Ingolstadt avec son zèle et sa prudence ordinaires, retourna à Prague et à Vienne pour mettre la dernière main aux deux nouveaux établissements que sa compagnie y avait fondés. Le roi Ferdinand le revit avec joie, et lui ordonna, quelque temps après, de le suivre à la diète de Ratisbonne, où il voulait se servir de ses conseils dans des affaires d'importance qui regardaient le bien de la religion. "
" Comme l'assemblée des princes et des seigneurs de l'empire y était fort nombreuse, le mérite de Canisius y parut avec un éclat toujours plus grand, et le dépit que les hérétiques en conçurent augmenta leur haine contre ce grand homme. Une passion violente a de la peine à se contenir longtemps : cette haine éclata bientôt par des calomnies et des insultes ; ils ne prétendirent rien de moins que de le faire chasser de la ville ; mais à la sollicitation des catholiques, leur audace fut bientôt réprimée par l'autorité du roi des Romains et par le zèle du roi de Bavière. Il fut résolu qu'on le retiendrait pendant toute la durée de la diète, afin de l'opposer comme un mur pour la maison du Seigneur contre les entreprises des ennemis de son nom. "
" Il parut donc toujours, dans les conférences publiques et particulières, avec le même crédit que son grand mérite lui avait acquis ; il montait en chaire toutes les fêtes et tous les dimanches ; il prêchait encore trois fois la semaine pendant l'Avent, avec un applaudissement universel ; un grand nombre d'évêques et de prélats assistaient toujours à ses sermons : dans le particulier, ils se faisaient un plaisir de conférer avec lui des moyens de rétablir la discipline, de reformer les mœurs, et d'exterminer les erreurs et les vices. " " Un luthérien, en vue de récrier son catéchisme, entreprit, pendant la diète, d'y en opposer un autre qui déjà était sous presse, avec plusieurs autres livres non moins pernicieux, à l'usage des enfants. Canisius réfuta de vive p.XLII fin p.XLIII début voix et par écrit la doctrine de cet auteur, le confondit, et eut assez de crédit pour arrêter l'impression de ses livres. La confusion que ce particulier en reçut devint salutaire à plusieurs, qui, plus dociles aux instructions du prédicateur, se réconcilièrent de bonne foi à l’Eglise. Il convertit en même temps un juif, qu'il mit bientôt en état de recevoir le saint baptême. "
" Pendant que par des moyens si doux et si efficaces il procurait le bien de la religion, la politique et l'hérésie essayaient d'en employer d'assez équivoques pour affermir le bien qu'on prétendait tirer dans l'empire, et de la paix de Passau, et de la liberté de conscience accordée dans la dernière diète d'Augsbourg. Plusieurs croyaient qu'on devait dans ce but permettre une conférence dans laquelle un certain nombre de docteurs des deux partis s'appliqueraient à terminer une bonne fois les controverses qui avaient jusque-là divisé les esprits ; les hérétiques surtout demandaient cette conférence avec de grandes instances ; c'était là l'objet principal de la diète. Ferdinand, qui se vit fort pressé de l'accorder, voulut auparavant avoir le sentiment de plusieurs personnes habiles ; il forma dans cette vue un conseil de prélat et de quelques docteurs : Canisius fut de ce nombre. Quelque sensible qu'il fût à cet honneur que lui faisait le prince, sa reconnaissance n'alla jamais jusqu’à lui faire trahir ses sentiments : quand ce fut à son tour de parler, il répondit avec tout le respect qu'il devait à ce puissant monarque, mais aussi avec toute la liberté qu'un ministre évangélique doit à l'Eglise, que ce n'était là nullement le moyen de rappeler les esprits ; que l'unique voie était la soumission aux décisions de l'Eglise, à laquelle seule il appartient de juger des différends qui s'élèvent en matière de religion ; que l'expérience avait fait connaître dans tous les siècles que ces sortes d'assemblées se passent pour l'ordinaire en disputes, où chacun se fait un point d'honneur de soutenir son sentiment avec chaleur sans vouloir céder, et qu'au sortir de là les deux partis ne manquent pas de faire courir des relations opposées, dans lesquelles chacun p.XLIII fin p.XLIV début prétend avoir triomphé de ses adversaires, ce qui aigrit les esprits, et entretient la division au lieu de la calmer. Il conclut enfin qu'il ne pensait pas que Sa Majesté pût permettre cette conférence sans la participation du Saint-Siège. "
" Le roi ne lui sut pas mauvais gré de la liberté de cette réponse ; il parut même vouloir en profiter. Mais il avait besoin des secours de toute l’Allemagne pour se mettre en état de s'opposer aux Turcs qui menaçaient la Hongrie ; et les hérétiques lui faisaient sentir qu'il n'avait aucun secours à attendre de leur part, si on ne leur accordait celle conférence. Ainsi Ferdinand, en cette considération se détermina à la permettre.
"
" Il prétendit même que Canisius et Gaudanus son compagnon y fussent du nombre des théologiens catholiques ; et dans l’espérance que ces deux religieux seraient assez tôt de retour d'Italie pour assister à ce colloque, il leur permit de faire le voyage de Rome, où l'un et l'autre avaient reçu ordre de se rendre pour assister à la congrégation générale, dans laquelle on devait élire un successeur à saint Ignace, qui, plein d'années et de mérites, était mort vers le milieu de l'été dernier. "
" Arrivé bientôt à Rome, Canisius se voyait tiré d'intrigue, et délivré de la peine d'assister à la conférence projetée ; mais le P. Laynez, qui venait de recevoir des lettres du roi des Romains, crut devoir faire connaitre au pape ce que ce prince lui mandait de Canisius et de son compagnon, afin que si Sa Sainteté jugeait à propos qu'ils assistassent l'un et l'autre à la conférence, il lui plût de leur permettre de sortir de Rome pour retourner en Allemagne. "
" Le pape, qui n'accordait cette conférence qu'avec peine, consentit d'autant plus volontiers à ce que ces deux théologiens s'y trouvassent, qu'il espérait que des gens d'un mérite aussi reconnu, et d'un zèle aussi dévoués aux intérêts de l'Eglise, n'y laisseraient rien passer qui fût contraire au bien de la religion, et que si l'on ne pouvait en attendre un grand bien, ils empêcheraient du moins qu'il n'en résultât un grand mal. "
p.XLIV fin p.XLV début " Ces deux religieux ne furent pas plus tôt informés de la permission que Sa Sainteté leur accordait, qu'ils prirent par obéissance le chemin de l’Allemagne. Canisius vit, en passant à Inspruck, l'église que le roi Ferdinand y faisait bâtir pour sa compagnie, et il prit des mesures à Munich avec le duc de Bavière pour le collège que ce prince y voulait fonder ;
enfin il se rendit avec son compagnon, au commencement de septembre, à Worms, qui était le lieu choisi pour la conférence. Croyant que dans une affaire si délicate et si importante, on ne pouvait trop se prémunir contre les artifices des hérétiques, il avait envoyé un exprès au fameux Gropper, à Cologne, avec des lettres très pressantes, par lesquelles il le conjurait de se joindre aux autres théologiens catholiques qui devaient, par l'ordre du roi Ferdinand, se trouver à Worms pour la conférence. Mais ce sage docteur, à qui il était libre de s'en dispenser, jugeant pour les mêmes raisons que Canisius avait apportées lui-même à ce prince, qu'il n'était nullement avantageux de s'engager dans ces sortes de disputes souvent dangereuses, et presque toujours inutiles pour la religion, continua à s'en excuser, et quoi qu'on pût faire pour l'y attirer, il ne voulut jamais y assister. "
" Jules Phlugius, évêque de Naumbourg , un des trois docteurs que l'empereur Charles-Quint avait autrefois choisis pour dresser le projet de son fameux Interim, avait été nommé par le roi des Romains son frère pour présider à cette conférence : douze théologiens catholiques et douze du parti luthériens devaient lui servir comme d'assesseurs ; six de chaque côté devaient parler, et six autres les seconder. Les principaux d'entre les catholiques étaient Michel, évêque de Mersebourg, Delphius, suffragant de Strasbourg, Staphilus, Pierre Canisius, Martin et François Sennius, docteurs de Louvain, Jodocus de Ravenstein, Nicolas Gaudanus, etc. Les protestants étaient Mélanchton, Seneppius, Pistorius, Bullinger, Brentius, Illyricus, etc. " " Quoique Canisius fût déjà un de ceux qui étaient avertis de parler, il fut encore chargé par les docteurs du parti p.XLV fin pXLVI début catholique de choisir et de démêler les matières sur lesquelles ils devaient se concerter entre eux avant d'entrer dans la dispute, à laquelle on voyait bien que les hérétiques ne venaient nullement avec la disposition de céder, mais uniquement en vue de faire valoir leur mauvaise doctrine par toutes sortes de moyens. "
" L'ouverture de la conférence fut arrêtée au 12 septembre de cette année 1557 ; on se rendit au lieu qui y était destiné, et chacun y prit sa place selon l'ordre convenu. La première chose qu'on y proposa fut de régler la manière de conférer ; car si de bonne foi on ne convenait d'un point fixe qui servit comme de règle aux deux partis, ce serait en vain qu'on prétendrait les accorder. "
" Les hérétiques en convinrent ; mais ils prétendirent que la pure parole de Dieu devait être cette règle. Les catholiques avouaient bien que la parole de Dieu était la règle de la vérité ; mais comme il n'est pas donné également à tout individu de pouvoir l'interpréter, ils demandèrent 1 qu'on reçût entièrement le canon des Ecritures, tel qu'il était universellement reçu et approuvé depuis mille ans ; 2 que lorsqu'on ne pourrait pas convenir aisément du véritable sens de l’Ecriture, on en jugeait par le sentiment commun des Pères et de l'ancienne Eglise. "
" Ces avances engagèrent insensiblement la dispute, et les catholiques s'aperçurent dès le commencement que leurs adversaires ne s'accordaient nullement sur leur propre doctrine, et qu'ils étaient de différentes sectes. C'est pourquoi on exigea que, puisque la liberté de disputer n'était accordé qu’à ceux qui suivaient la confession d'Augsbourg, ils renonçassent à tous ceux qui s'en étaient écartés en y ajoutant ou en y changeant, comme on avait fait tant de fois, ce qui causait une étrange diversité de sentiments parmi les luthériens. "
" Ce coup, qu'ils n'avaient point prévu, les étourdit ; car c'était la le faible de ces hérétiques, qui n'étaient proprement unis entre eux que par la furieuse et constante aversion qu'ils avaient pour l'Eglise romaine ; " et ce fut là (pour p.XLVI fin p.XLVII début nous servir des propres termes de Canisius) qu'on vit ces nouveaux géants travailler vainement à élever la tour de Babel, et que Dieu répandit sur eux un esprit de confusion pour les mettre aux prises avec eux-mêmes ; et Philippe Mélanchton, contredit bientôt par ses propres élèves, se vit puni à peu près comme ceux qui se voient dévorés par les bêtes féroces qu'ils ont pris le plus de peine à nourrir et à élever. "
" La division s'étant mise de cette manière parmi ces hérétiques, ce ne fut dans la suite que disputes, que reproches, qu'invectives, que répliques de bouche et par écrit ; de sorte que l'on ne pouvait plus traiter avec des gens qui ne s'accordaient point du tout, quoique les uns et les autres protestassent également qu'ils étaient de la confession d'Augsbourg. La chose n'en demeura pas là : tous ces hérétiques, s'étant retirés de Worms les uns après les autres sous différents prétextes, reportèrent dans leurs pays des cœurs si pleins d'aigreur et d'animosités que quelques-uns continuèrent à s'entre-déchirer par des écrits sanglants, au grand scandale de tout le parti qui avait demandé ce colloque avec le plus d'instance et d'empressement. " " Ainsi se termina cette fameuse conférence de Worms, sans qu'on pût en tirer le fruit qu'on s'en était promis, comme l'avait sagement prévu Canisius. On eut du moins la consolation de remarquer, par ces cruelles divisions qui partagèrent ces hérétiques, l'avantage de l'unité qu'on trouve dans la religion catholique ; que c'est là comme le centre où tous les fidèles sont unis en matière de foi, et que ceux au contraire qui s'en séparent par le schisme ou par l'hérésie, ne manquent jamais, comme l'expérience l'a fait connaître, de se diviser en différentes sectes, qui les éloignent souvent autant les uns des autres, qu'ils se sont eux-mêmes éloignés de l'Eglise catholique.
"
" Les protestants avaient reçu trop de confusion dans la conférence de Worms, pour ne pas en garder du ressentiment contre ceux qu'ils croyaient la leur avoir attirée. Canisius, de l'aveu de toute l'assemblée, était un des doc- p.XLVII fin p.XLVIII début teurs qui y avaient le plus agi, et qui, de vive voix et par écrit, s'étaient opposés avec le plus de fermeté aux entreprises des novateurs. Ce fut aussi sur lui principalement qu'ils crurent devoir se venger par toutes sortes de calomnies, ressource la plus commune de l'hérésie et du schisme. Il courut premièrement un bruit, qui de la Saxe se répandit dans toutes les provinces voisines, qu'enfin le ciel avait délivre la nouvelle religion du plus grand ennemi qu'elle eût pour lors en Allemagne dans la personne de Canisius ; que ce jésuite, accablé de confusion dans les disputes qu'il avait eues avec Mélanchton, n'avait pu y survivre, et qu'une mort subite l'avait surpris dans la chaire où il était monté pour en imposer son parti, en s'efforçant de donner un tour favorable a ce qui s'était passe entre lui et ce fameux protestant. " " Pendant qu'en Saxe on le faisait mort, on le ressuscitait sur le Rhin, mais pour donner nue atteinte mortelle à sa réputation ; on y chercha à le rendre infâme, dans le dessein de le rendre inhabile aux fonctions du ministère évangélique, qui demande une réputation nette et exempte du moindre soupçon qui puisse en ternir l'éclat. Mais si, dans cette conjoncture, il fut traite par les luthériens à peu près comme le fut autrefois saint Athanase par les ariens dans leur conciliabule de Tyr, il eut, aussi bien que ce généreux défenseur de l'Eglise, la consolation d’avoir part au calice du Sauveur, et de voir une accusation aussi mal fondée retomber uniquement sur ceux qui l'avaient si malicieusement inventée ; aussi ne s'en alarma-t-il pas davantage. Continuant tranquillement ses exercices de charités, il répondait à ceux qui étaient indignés de la furieuse passion de ses calomniateurs, que le meilleur moyen de réfuter la calomnie était de la souffrir avec patience, et de tenir toujours une conduite égale dans le bien. "
" Pendant que les hérétiques le traitaient si mal en son absence, les catholiques de Cologne ne savaient comment lui marquer la vénération qu'ils avaient pour lui. Il y était allé faire un tour par l'ordre du Père Laynez, qui voulait p.XLVIII fin p.XLIX début être informé par son moyen de l'état du collège que sa compagnie avait dans cette ville. Ce fut pour toutes sortes de personnes un désir et une joie extraordinaires de le voir et de lui parler, mais surtout de l'entendre prêcher. Il ne put se dispenser de leur donner plus d'une fois cette satisfaction. On compte plus de deux mille personnes qui se rendirent de tous les endroits de la ville à la cathédrale pour assister au sermon qu'il devait y prêcher le jour de la Toussaint. Il régla bientôt par le crédit qu'il avait à Cologne, les affaires qui l'y avaient amené ; il en sortit charmé des bontés qu'on y avait pour sa compagnie, édifié du zèle des ouvriers évangéliques qui y travaillaient sous la conduite du saint homme le Père Léonard Kessel ; mais surtout merveilleusement consolé de laisser la ville dans la résolution de tout sacrifier pour se conserver la réputation d'être jamais la sainte colonie et la fille dévouée de l'Eglise romaine : qualité que l'église de Cologne s'est toujours fait honneur de porter. " " De là il prit le chemin de Strasbourg ; Erasme de Limbourg en était évêque. Ce prélat, plus illustre encore par son propre mérite que par celui de ses ancêtres, ne voyait qu'avec douleur tous les ravages que les hérétiques faisaient dans son cher troupeau. Depuis près de deux ans il sollicitait Canisius, par les lettres les plus pressantes, de vouloir bien ne pas lui refuser les secours qu'il donnait à tant d'autres diocèses qui en avaient moins besoin que le sien ; mais le roi des Romains, à qui cet évêque, aussi bien que tout son chapitre, en avait écrit plusieurs fois, n'avait pu se résoudre à le laisser partir de ses Etats. Rien peut-être ne marqua mieux que le Seigneur l'avait oint de l'Esprit-Saint pour le bien de la nation allemande, que cet empressement presque universel de tous les prélats catholiques à l'inviter, à l'employer, à le retenir dans leurs diocèses. Ce fut pour l'évêque de Strasbourg une joie qu'on ne peut exprimer d'apprendre l'arrivée de Canisius. Il faisait d'ordinaire sa résidence à Saverne : il l'y retint quelque temps dans le dessein de prendre avec lui les mesures nécessaires p.XLIX fin p.L début pour empêcher que la perte de sa capitale n'entraînât celle de tout le pays. Il lui témoigna la résolution où il était de fonder un collège de sa compagnie, d'où il pût par la suite, tirer des ouvriers apostoliques pour les opposer aux ministres de l'erreur que l'hérésie formait dans sa ville épiscopale et répandait de là dans toutes les provinces de l'Allemagne. En attendant qu'il pût conclure cette affaire avec son chapitre, il pria le Père de faire ressentir les effets de son zèle à son peuple de Saverne, et de le prémunir par des instructions salutaires contre la contagion qu'il avait sujet de craindre du voisinage de Strasbourg. Canisius s'acquitta de cette commission pendant un mois avec son succès ordinaire. Il commença par la cour du prélat ; ses soins s'étendirent à toutes les conditions de la ville ; il les arrêta avec complaisance sur les enfants, qu'il visita dans leurs écoles, qu'il instruisit, qu'il confessa, qu'il disposa à faire leur première communion. Rien ne paraît bas à un véritable zèle, une charité sincère n'a nulle acception de personnes : les heureuses dispositions qu'il vit dans cet âge innocent, lui firent regretter la perte de cette florissante jeunesse, qui, à ce qu'on lui disait, venait de tous côtés à Strasbourg pour y puiser, comme dans sa source, la doctrine des nouveaux réformateurs. On y comptait en ce temps-là plus de mille écoliers. On voulait qu'il y eût pour lui du danger à paraître dans cette ville ; il le méprisa, et il résolut d'y passer, après avoir fait pendant les fêtes de Noël, à la prière de l'évêque, toutes les fondions de pasteur à Saverne. "
" Loin d'être maltraité à Strasbourg, il n'y reçut que des honneurs. Cette autorité, que Dieu donne quelquefois à ses ministres, lui attira du respect dans ce lieu de l'Allemagne, où la religion était peut-être la plus méprisée ; il eut même la consolation de prêcher le jour de l’Epiphane dans celle illustre cathédrale. Il se fit un concours extraordinaire pour l'entendre : le petit nombre de catholiques, qui, depuis longtemps, n'avaient point vu de prêtre de l'Eglise romaine monter dans cette chaire, le regardaient avec admiration, et, les larmes aux yeux, remerciaient le p.L fin p.LI début Seigneur d'avoir bien voulu les visiter en leur envoyant ce grand homme. "
" Canisius lui-même était tout attendri et ne voyait qu'avec une extrême douleur le changement que l'hérésie avait fait dans cette église ; mais ce fut pour lui une bien sensible consolation de voir de saintes épouses de Jésus-Christ, fidèles à leur vocation, au milieu d'une corruption si générale ; car c'étaient les filles pénitentes de Sainte-Elisabeth et les religieuses de Saint-Dominique. Canisius les visitait souvent pendant son séjour à Strasbourg ; il les consolait et les animait, par les ferventes exhortations qu'il leur adressait, à mériter par leur fidélité la continuation des grâces que Notre-Seigneur répandait si visiblement sur leurs monastères. Les paroles de l'homme de Dieu furent comme le gage de la protection du Ciel, qui s'étendit non-seulement sur ces saintes filles, mais encore sur toutes celles qu'elles ont eues dans la suite pour imitatrices de leur foi. "
" Les agents de l'évêque et du chapitre s'étant trouvés à Strasbourg, on y prit des mesures relativement au lieu où l'on pourrait faire l'établissement du collège qu'on méditait de fonder. On jeta les yeux sur la ville de Fribourg en Brisgau ; on crut que les ouvriers évangéliques qui y seraient formés seraient de là plus à portée sous la protection du roi Ferdinand, de pourvoir aux besoins spirituels de l'Alsace, qui, en ce temps-là, était aussi bien que le Brisgau du domaine des archiducs d'Autriche. Canisius fut prié d'y faire un voyage pour sonder là-dessus les esprits ; il les trouva mieux disposés qu'il n'aurait cru pouvoir l'espérer : la ville et l'académie témoignèrent de la joie de ce projet ; l'une et l'autre voulurent bien y consentir, et en écrivirent de concert au roi des Romains ; on s'empressa même de retenir Canisius, et on ne se consola de son départ que dans l'espérance de le revoir. "
" En retournant à Strasbourg, il parcourut les principales villes de la haute Alsace, fortifiant et consolant les catholiques dans tous ces endroits, qui se ressentaient extrêmement de la contagion de leurs voisins. Bien qu'il fit ce p.LI fin p.LII début voyage dans la plus froide et la plus rigoureuse saison de l'année, il disait qu'il ne s'était jamais senti plus de vigueur, et qu'il n'avait point de termes capables d'expliquer la joie intérieure dont il se sentait pénétré : " Peut-être que Notre Seigneur (c'est ainsi qu'il parlait) ne m'accorde ce lait des consolations comme à un enfant que parce que je ne suis pas capable d'une nourriture plus solide, que les parfaits trouvent dans les croix et dans les désolations. Je ne suis point encore digne d'offrir un parfait holocauste en odeur de suavité, et de souffrir de grandes choses pour le nom de Jésus-Christ, que je cherche à porter devant ces peuples. "
" Ayant rendu compte de sa commission à ceux qui l'en avaient chargé, il se remit à eux de l'exécution, et se disposa à partir de Strasbourg. Les chanoines du chapitre, voulant lui marquer combien ils étaient sensibles aux soins que son zèle lui avait fait prendre pour le bien du diocèse, lui offrirent une somme d'argent considérable quelques insignes reliques, tirées du sanctuaire de leur église ; il y avait entre autres un doigt de saint Polycarpe. Ce dernier présent lui fut très-agréable ; il le reçut avec cette profonde vénération qu'il avait pour toutes les choses saintes ; il regarda ces reliques comme un précieux trésor, dont il enrichit dans la suite l'église du collège de Fribourg en Suisse, lorsqu'il le gouvernait en qualité de recteur ; mais pour l'argent, il le refusa constamment, quelques instances qu'on lui fît pour le lui faire accepter ; il ordonna même à ses frères du collège d'Ingolstadt, à qui on l'avait envoyé après qu'il eut quitté Strasbourg, de le renvoyer sur-le-champ, pour marquer par cet exemple de désintéressement quel devait être celui que saint Ignace avait tant à cœur d'inspirer à ses enfants dans leurs fonctions, en ce temps malheureux, où les hérétiques accusaient les ecclésiastiques de s'enrichir par la dispensation des choses saintes. "
" De Strasbourg, Canisius se rendit à Dillingue, où l'attendait le cardinal d'Augsbourg. Ce prince de l'Eglise, qui avait pour lui, dès son vivant, toute la vénération que p. LII fin p.LIII début l’Eglise a pour les saints qu'elle honore d'un culte religieux après leur mort, voulut marquer en cette occasion combien il s'estimait heureux de sa présence, et se souvenant des paroles du Sauveur, que celui qui reçoit ses ministres le reçoit lui-même, il se prosterna à ses pieds après l'avoir embrassé avec les démonstrations de l'amitié la plus tendre, et lui protesta qu'il ne se lèverait point qu'il ne les lui eût lavés. "
" On ne saurait exprimer quelle fut la confusion de l'humble serviteur de Dieu, quand il vit ce cardinal à ses pieds, dans la disposition de les lui laver, ni ce qu'il dit ni ce qu'il fit pour le détourner de cette action ; mais tout fut inutile ; l'humilité, en cette rencontre, soutenue de l'autorité de l'éminent prélat, exigeait ce sacrifice de son obéissance : " Vous le voulez, Monseigneur, lui dit-il, et je ne puis, à l'exemple de saint Pierre mon patron, ne pas me soumettre aux ordres de celui qui me représente la personne de Jésus-Christ ; mais je vous supplie de croire que si, en ce point, vous emportez devant Dieu et devant les hommes la gloire d'être plus humble que moi, j'aurai du moins l'avantage d'être plus humilié que vous. " Le cardinal fit donc ce qu'il voulut, et son humilité se trouva fort satisfaite de l’obéissance de Canisius. Tous deux se promirent un grand silence sur cette action ; mais ceux qui en furent témoins, ne se croyant pas obligés au même secret, la divulguèrent, à la gloire des deux serviteurs de Dieu, que le Ciel voulait relever autant qu'ils avaient prétendu s'abaisser. "
" Canisius, après avoir quitte Dillingue et passé ensuite quelques jours à Nuremberg auprès du roi Ferdinand, se disposait à repasser les monts pour assister à la congrégation générale de son ordre, que la guerre avait fait différer jusque-là ; mais à la prière du duc de Bavière, il se vit obligé de faire un voyage à Straubing : c'était une des quatre principales places des Etats des ducs de ce nom (et qui aujourd'hui continue à faire partie du royaume de Bavière). Ferdinand, qui était informé de l'état pitoyable où se p.LIII fin p.LIV début trouvait depuis peu cette ville par la malice des hérétiques qui avaient trouvé le moyen de s'y glisser, voulut bien s'intéresser pour cette bonne œuvre en faveur du duc Albert son gendre. Canisius s'y porta avec joie, il se rendit à Straubing pour le commencement du carême, et se mit en devoir, dans ce saint temps, de réparer par ses prédications le mal que l'hérésie y avait causé. Sa douceur acheva, dans les conversations particulières, ce que son zèle avait commencé d'opérer dans la chaire ; Dieu bénit tellement ses soins et son travail, que, quelque entêtement que les habitants eussent fait paraître, à l'exemple de plusieurs peuples d'Allemagne, pour retenir l'usage de la coupe, permis par l'intérim de Charles-Quint, il leur persuada à tous d'y renoncer, et il eut la consolation de leur voir faire la communion pascale sous une seule espèce Ce fut là le fruit de son voyage et de ses prédications du carême. Il eût bien souhaité pouvoir demeurer plus longtemps à Straubing pour y perfectionner tout le bien que Notre-Seigneur y avait fait par son ministère ; le duc l'en pressait, les nouveaux convertis l'en conjuraient ; mais il lui fallut partir pour Rome, où il arriva juste au temps marqué pour la tenue de la congrégation. Les Pères assemblés le prièrent d'en faire l'ouverture par un discours qui disposât les cœurs à jeter les yeux, dans l'élection du général, sur celui que le Ciel avait choisi pour remplir la place de leur saint fondateur. On l'invitait d'ordinaire à se charger de ces sortes d’actions, tant on était prévenu partout de l'idée de son mérite. Canisius, dans ce discours, remplit parfaitement l'attente qu'on en avait conçue : l'exécution suivit, et le sort tomba sur le Père Jacques Laynez. "
" Comme cette congrégation était la première qui se fût tenue depuis l'établissement de la compagnie, on comptait beaucoup sur la sagesse et sur l'expérience de Canisius pour les choses qu'on avait à y régler ; mais il ne put pas demeurer longtemps à Rome ; la Providence voulut se servir de lui ailleurs. Les ouvriers évangéliques sont comme des astres, qui doivent leurs lumières à plus d'un pays. La p.LIV fin p.LV début Pologne eut l'avantage de profiter à son tour des talents de cet homme de Dieu : voici quelle en fut l'occasion. " " Sigismond était roi de Pologne. Prince sans volonté, esprit faible, mais possédant toutes les vertus privées qui font les gens de bien, ce prince n'avait pas assez de vigueur dans le caractère pour résister aux empiétements du protestantisme ; il sentait le mal, et n'osait pas y remédier. Ferdinand, dont il avait épousé la fille, connaissait les irrésolutions de son gendre ; il les fit connaître à Canisius, qui, désigné par le Saint-Siège pour prendre part à la diète convoquée Pétrikaw, s'était fait un devoir, chemin faisant, d'aller présenter ses hommages à ce prince, devenu empereur par l'abdication de son frère Charles-Quint et le choix, quoique tardif, des électeurs de l'empire. "
" L'indolence du roi, au milieu de tous les partis qui agitaient la Pologne, avait donné aux sectaires une prépondérance qu'ils avaient su mettre à profit. Les lois fondamentales du royaume, son mode d'élection à la couronne, les troubles que le principe électif engendrait à la mort de chaque souverain, tout leur offrait d'incalculables avantages. Le clergé séculier ne se crut pas assez fort pour lutter ; il accusa la cour, la cour rejeta l'accusation sur lui. Ces récriminations étaient aussi justes pour le roi que pour le clergé ; mais, en face des hérétiques, dont le prince Radzivill soutenait chaudement la cause, ce n'était pas par des récriminations qu'il était sage de procéder.
Canisius le fit comprendre à l'évêque et à l'université de Cracovie, ainsi qu'au primat du royaume, Nicolas Diegouwiski, archevêque de Gnesne. "
" Les esprits étaient peu disposés à a paix ; la diète pouvait déterminer une session avec l'Eglise romaine ; le pape la redoutait, et c'était pour la conjurer qu'il avait fait choix de Canisius. Le jésuite fut digne de la confiance du Saint-Siège et de son propre général : il prit souvent la parole dans cette assemblée et laissa de côté les griefs politiques qui armaient les partis les uns contre les autres, pour ramener tout à la question la plus importante. Les Polonais pouvaient-ils p.LV fin p.LVI début renoncer à la religion de leurs ancêtres ? Canisius leur développa avec tant d'éloquence les maux que cette séparation attirerait sur leur pays, qu'il fut décidé qu'aucune innovation ne serait admise. Le roi lui-même puisa quelque énergie dans l'énergie du saint orateur, et s'engagea à n'accorder aucune modification aux droits épiscopaux, malgré les réclamations des hérétiques qui auraient voulu cette compensation aux sacrifices qu'ils s'étaient imposés dans l'intérêt général. "
" La diète étant finie, Canisius reprit le chemin de l'Allemagne, mais en laissant son cœur en Pologne ; le zèle qu'il avait pour le salut de ce royaume le faisait parler ainsi. A son retour, il visita les collèges de Prague et d'Ingolstadt, et de là se rendit à Augsbourg, selon les ordres qu'il en avait de l'empereur. Le cardinal-évêque de cette ville, qui prétendait bien le posséder plus longtemps qu'il n'avait fait l'année précédente à Dillingue, se chargea du soin de le loger, et mit sa plus grande joie à le voir, à l'entretenir, et à s'ouvrir à lui des affaires de sa conscience et de celles de son diocèse. "
" Il y avait bien environ deux cents écoliers en ce temps-là dans Augsbourg, qui fréquentaient l'école établie dans la cathédrale. Le docteur préposé pour y enseigner s'acquittait parfaitement de son emploi, et ne négligeait rien pour les élever dans la piété et dans la saine doctrine de l’Eglise ; mais la plupart de ces écoliers étaient pauvres, et par conséquent obligés d'aller chercher eux-mêmes de quoi s'entretenir pour leurs éludes. Les luthériens, attentifs à se faire des prosélytes, tâchaient par toutes sortes de moyens de débaucher ces écoliers, et de les gagner à leur parti ; ils leur faisaient entendre qu'ils auraient parmi eux des maîtres bien plus éclairés et que la charité qu'ils éprouveraient leur ôterait le chagrin de chercher eux-mêmes de quoi subsister, et leur procurerait plus de temps et de facilite pour étudier. La tentation était délicate, plusieurs y succombaient. "
" Canisius en fut pénétré de douleur.
" Quoi ! disait-il, les catholiques auront-ils moins de zèle pour donner des p.LVI fin p.LVII début ministres à l'Eglise, que les hérétiques n'ont d'empressement pour faire des disciples de l'erreur ? " Pour obvier à un si grand mal, il vint solliciter tous les évêques réunis à Augsbourg pour la nouvelle diète qui s'y tenait, de subvenir aux besoins de ces étudiants, et prenant sur soi la confusion qu'il épargnait à ceux-ci, on le vit demander l'aumône par toute la ville, et presser ceux qui pouvaient les aider à concourir à cette bonne action. Son zèle eut tout le succès qu'il pouvait souhaiter : il recueillit une somme assez considérable pour pouvoir avec ce secours les loger tous ensemble, et les entretenir pendant l'hiver qui était fort rude cette année-là ; il régla le temps de leurs dévotions et de leurs études, et grâce aux bénédictions que le ciel répandit sur cette utile entreprise, tout le diocèse goûta dans la suite les fruits que son auteur s'en était promis. "
" Canisius faisait toujours cependant sa principale occupation du ministère de la prédication ; il s'en acquitta avec tant de facilité et de succès tout ensemble, que l'évêque et le chapitre prirent la résolution de faire de lui leur théologal. Cette fonction, qui devait l'attacher à la chaire de la cathédrale d'Augsbourg, semblait tout-à-fait incompatible avec son emploi de provincial, qui le mettait dans la nécessité de visiter toutes les maisons de sa province, et lui ôtait le loisir d'écrire contre les hérétiques. Canisius fit valoir ces raisons, mais on refusa de s'y rendre, et le chapitre prit le parti d'en écrire au général de la société, qui, entrant dans ses vues, répondit en particulier à Canisius, que " comme il avait reçu plusieurs talents du Père de famille, il était obligé de les faire valoir ; qu'on ne s'attendait pas moins à le voir écrire contre les nouvelles erreurs, qu’à l'entendre s'élever contre elles du haut de la chaire ; qu'il remettait à son zèle et à sa prudence de pourvoir aux besoins de sa province, et qu'il devait être persuadé que le grand maître qui lui faisait l'honneur de lui confier tous ces emplois, lui donnerait la force de les soutenir. "
" Une réponse si sage et si consolante le fixa : le cardinal prit de là occasion d'introduire les jésuites dans Augsbourg ;
p.LVII fin p.LVIII début il leur donna la maison qu'il avait habitée lorsqu'il n'était encore que prévôt de la cathédrale ;
il y entretint toujours depuis quatre de ces Pères ; et ce fut là le commencement du collège qu'ils ont eu dans cette ville. Canisius ne diffère point à exercer son nouvel emploi ; il répondit parfaitement à l'attente que les catholiques avaient conçu de son mérite, quand tout-à-coup il se vit obligé d'interrompre le cours de ses prédications à l'occasion que nous allons raconter. "
" Le pape Paul IV étant mort, Pie IV son successeur envoya à l'empereur Ferdinand, en qualité de légat, l'évêque de Warmie, Stanislas Osius, qu'il venait de revêtir de la pourpre romaine : ce nouveau cardinal, qui regardait Canisius comme son ami, le demanda au P. Laynez, pour l'accompagner dans cette légation. Laynez ne put se dispenser d'accorder au légat ce qu'il demandait, et Canisius, après avoir pris congé du chapitre d'Augsbourg, rejoignit le légat et se rendit auprès de l'empereur. Il s'acquitta parfaitement de sa commission, profita de son voyage pour faire la visite des maisons de sa province, et partout où il passait, il renouvelait la ferveur par la sainteté de ses exemples et de ses discours. "
" Ce fut dans ce voyage qu'il reçut des lettres très obligeantes de la part des électeurs de Trèves et de Mayence, par lesquelles ces princes le priaient de leur donner de ses religieux pour les collèges qu'ils voulaient fonder dans leurs capitales. Il eut la joie de voir, en retournant par Munich, celui que le duc Albert y avait fait bâtir, et d'y embrasser un de ses frères consanguins, Thierry Canisius, que le général y avait envoyé pour en être le supérieur. "
" De retour à Augsbourg, il s'appliqua entièrement à remplir les obligations de son emploi de théologal. Comme il avait affaire dans cette ville aux hérétiques et aux catholiques à la fois, il lui fallait ramener les premiers à l'ancienne croyance de l’Eglise, y retenir les seconds, et retirer les uns et les autres des désordres que l'erreur, le mauvais exemple et le malheur des temps avaient causés. Il fit pour cela des p.LVIII fin p.LIX début sermons de controverse et de morale, et commença par la controverse. L'idée qu'on avait de sa capacité attira autour de lui un monde extraordinaire. Sachant la prétention que se donnaient les hérétiques d'avoir pour eux la parole de Dieu, Canisius les attaqua par cet endroit, et leur exposa avec tant de clarté et de solidité les marques auxquelles on doit reconnaître cette divine parole, que plusieurs, ne trouvant point ces marques dans ce que leurs ministres leur débitaient, renoncèrent à leur secte et se firent catholiques. "
" Quelques-uns, attirés par le bruit de sa réputation, vinrent du milieu de la Saxe à Augsbourg pour l'entendre et conférer avec lui. L'homme de Dieu dissipa leurs préventions et leur fit connaître la vérité ; ils l’embrassèrent avec joie, et retournèrent dans leur pays en glorifiant le Seigneur de la grâce qu'il leur avait faite par le ministère de son serviteur. Déjà, et des sa première entrée à Augsbourg, il avait converti un célèbre ministre, Etienne Agricola, disciple et ami de Mélanchton. "
" Si ses sermons de controverse firent ouvrir les yeux, ceux de morale remuèrent fortement les cœurs. Canisius jugea devoir les commencer par une matière qui fût capable de pénétrer l'âme de cette crainte salutaire qui dispose à la justification. Il fit pour cela plusieurs discours sur le jugement dernier. Le feu de l'Esprit-Saint animant ses paroles, elles firent une puissante impression sur ceux qui les écoutaient : catholiques et hérétiques, s'occupèrent sérieusement de réformer leurs mœurs.
C'est ce qu'on vit surtout dans deux dames de qualités, Ursule de Liechtenstein, femme du comte George Fugger, et sa belle-sœur Sibylle d'Ebestein, qui avait épousé le comte Marc Fugger, frère du comte George. Toutes les deux, attirées par la grâce et gagnées à Dieu par Canisius, quittèrent le protestantisme, et devinrent des modèles de sainteté pour toutes les dames chrétiennes.
"
" Ce succès redoubla le courage de l'homme apostolique : le carême suivant, il ajouta aux quatre sermons qu'il faisait toutes les semaines, trois catéchismes ou instructions également solides et familières ; la noblesse et le peuple y accou- p.LIX fin p.LX début raient ; les plus savants même, dans le désir de s'instruire de leurs devoirs, y étaient très-assidus ;
car il y entrait dans un détail admirable des obligations attachées à toutes sortes d'état. "
" Comme Augsbourg était dès lors une ville d'un grand commerce, il était difficile qu'il ne s'y glissât bien des abus dans les contrats parmi les marchands. Il démêla avec tant de clarté les faux prétextes dont la cupidité couvrait les usures les plus énormes, qu'il en fit concevoir de l'horreur : on en vit des effets sensibles dans l'abolition de ces contrats, et dans de grosses restitutions qui furent faites à des créanciers qui ne s'y attendaient nullement. "
" La confession générale, inconnue jusque-là, fut introduite ; ce qui parut dans ce pays d'autant plus admirable, que le commerce qu'on y avait avec les nouveaux hérétiques en avait aboli la pratique. On ne connaissait plus, parmi les catholiques mêmes, ce que c'était que le jeûne : on commença à jeûner exactement le carême, et il y en eut même qui prirent la sainte coutume de jeûner tous les vendredis de l'année en l'honneur de la passion de Jésus-Christ. "
" Canisius n'était point au reste de ces esprits jaloux, qui veulent faire seuls tout le bien qui se présente ; ravi, selon l'expression de Moïse que tout le monde prophétisât, (Nomb., XI, 29), il engagea deux docteurs de réputation, Martin Crommer et Frédéric Staphile, qui étaient ses amis particuliers, à écrire contre les hérétiques ; et deux ans auparavant, il avait conseillé à l'empereur d'attacher auprès de sa personne le vertueux et savant François Turriano, pour que ce prince pût se servir de ses conseils dans les affaires de la religion. "
" Canisius ne s'en tint pas là : pour entretenir le bien que Notre-Seigneur faisait par son ministère, il composât quelques livres de doctrine et de piété ; il donna entre autres au public un recueil de plusieurs prières fort dévotes qu'il appela le Manuel des catholiques ; l'empereur le trouva si beau, qu'il en fît faire une seconde impression, et le répandit dans toute l'Allemagne avec une nouvelle édition de p.LX fin p.LXI début son catéchisme. Pour inspirer en même temps à la jeunesse, avec l'éloquence chrétienne, les sentiments d'une dévotion solide, il fit paraître un autre recueil des plus belles épitres de saint Jérôme. Comme le véritable zèle n'est nullement intéressé, il voulut bien, à la prière du cardinal d'Augsbourg, interrompre un ouvrage de controverse qu'il avait commencé, pour s'appliquer à revoir celui que le cardinal Osius avait composé en latin contre l’hérétique Brentius ; il le fit avec la même ardeur qu'il avait marqué quelques années auparavant à revoir, sur la demande du même prélat un autre de ses livres, qu'il jugeait à propos de faire paraître pendant que se tenait la diète de Pétrikaw dont nous avons parlé. Canisius ne se contenta pas de revoir l'ouvrage composé contre Brentius : il le traduisit en allemand, et prit encore soin de le faire imprimer dans les deux langues ; ce qui ne l'empêchait pas de travailler aussi à ce docte martyrologe que nous avons de lui, et qu'il fit imprimer l'année suivante. Comme on le croyait capable de tout, et incapable d’ailleurs de rien refuser à personne, quand il s'agissait de faire plaisir, on ne le ménageait nullement. Il fut prié en même temps par le chapitre d'Augsbourg de revoir le Bréviaire de cette église, dont il n'y avait presque plus d'exemplaires : il donna pendant quelques mois deux heures entières par jour à cet ouvrage. Toujours actif et vigilant quand il s'agissait du bien de la religion, il ne négligeait aucune occasion de le procurer. Il n'y avait à Augsbourg, à l'époque où il y était entré, aucun imprimeur catholique ; il en fit venir d’ailleurs : le débit de leurs livres, qu'il procura par son crédit, ne leur laissa rien à regretter de leur premier établissement. "
" Cet accablement d'affaires ou il se trouvait ne l'empêchait pas de fournir au commerce de lettres qu'il était obligé d'entretenir avec tous ceux qui s'adressaient à lui de plusieurs endroits d'Allemagne, de Bohême, de Pologne et d'Italie : docteurs, évêques, cardinaux, princes, tous le consultaient sur les matières de la religion. Il ne négligeait pas pour cela ce qu'il devait à sa compagnie ; mais il prenait p.LXI fin p.LXII début si bien son temps, que sans se relâcher en rien des soins que son emploi de prédicateur l'obligeait de donner au peuple d'Augsbourg, il faisait régulièrement la visite des collèges dont il était chargé en qualité de provincial. Ses confrères le revoyaient toujours avec une nouvelle joie, parce qu'ils trouvaient toujours dans ses paroles et dans ses exemples de quoi s'animer à la vertu, se consoler dans leurs peines, et se soutenir dans la fatigue de leurs emplois. "
" Le cours de ses visites étant achevé, il se rendait le plus tôt qu'il pouvait à Augsbourg : c'était là comme le centre, d'où ses vues s'étendaient partout où il les croyait plus utiles au bien de l'Eglise et de sa compagnie ; mais il paraissait tellement s'appliquer au bien spirituel de cette ville, qu'on aurait pu juger que toute son activité y était renfermée, si l'on n'eût pas connu d’ailleurs l'étendue de son génie.
Dès qu'on le vit attaché à la chaire d'Augsbourg, toute l'Allemagne eut les yeux attentifs au tour qu'y prendraient les affaires de la religion. Tout le monde sait que la fameuse confession d'Augsbourg a tiré son nom de cette même ville où elle avait été composée et présentée à l'empereur Charles-Quint de la part des protestants : il semblait par là qu'Augsbourg dût être de toutes les villes d'Allemagne la plus attachée à la nouvelle doctrine : ce fut donc un grand sujet d'admiration qu'elle fût une des premières à revenir à la religion de ses pères. "
" Canisius était l'instrument dont le Ciel se servait pour opérer cette merveille, et ce fut à cette occasion qu'on commença à lui donner constamment les noms glorieux de prédicateur catholique et d'apôtre de l'Allemagne, noms que la postérité conserve à sa mémoire chez tous ceux des peuples de ces contrées, qui sont demeurés dans la communion de l'Eglise. Sa réputation se répandit partout ; elle passa jusqu'à Rome, et le pape, après s'être un jour étendu, devant plusieurs cardinaux, sur les louanges de ce fidèle ministre, crut, pour l'animer toujours davantage dans les combats du Seigneur, devoir lui témoigner par un bref exprès la satisfaction qu'il avait de sa conduite. Voici la p.LXII fin p.LXIII début fidèle traduction de ce bref que Sa Sainteté lui fit l'honneur de lui adresser : " A notre cher fils Pierre Canisius, de la compagnie de Jésus,
Le pape Pie IV.
Notre cher fils en Jésus-Christ salut et bénédiction apostolique. Nous avons appris par le rapport que nous a fait notre cher fils le cardinal d'Augsbourg, avec quel soin, quelle diligence et quelle charité vous travaillez pour faire rentrer dans la voie du salut le plus que vous pouvez de catholiques qui, séduits par les artifices des hérétiques, s'en étaient écartés ; et en même temps, combien, avec le secours de la grâce, vous avez de succès dans votre travail. Cette nouvelle nous a donné beaucoup de joie ; nous en rendons de très-humbles actions de grâces au Père tout-puissant, qui, par sa miséricorde a rappelé un si grand nombre de ses enfants à l'Eglise catholique, par le ministère de vos prédications. Continuez, cher fils, ainsi que vous avez commencé, et faites tout pour gagner à Dieu le plus d'âmes que vous pourrez ; pressez une si grande affaire ; ne vous lassez pas dans un si saint exercice, sûr que vous recevrez du grand Maître que vous servez la récompense qu'il a promise à ses bons et fidèles serviteurs. S'il y a quelque chose en quoi vous voyiez que nous puissions contribuer au zèle que vous avez pour le salut des âmes, soyez persuadé que nous vous l'accorderons avec plaisir. Donné à Rome, à Saint-Pierre, sous l'anneau du Pêcheur, le 5 janvier de l'an 1560, et le deuxième de notre pontificat. "
" L'homme apostolique reçut ce bref du Saint-Père avec une très-profonde et très-respectueuse reconnaissance, confus, comme il s'en explique dans la réponse qu'il se donna l'honneur d'y faire, de ce que Sa Sainteté, qui ne voyait rien sur la terre au-dessus d'elle, avait daigné s'abaisser jusqu'au plus petit et au plus indigne de ses enfants ; ensuite l'ayant très-humblement remercié du zèle qu'elle avait pour le salut de la nation germanique, et en p.LXIII fin p.LXIV début particulier des bontés dont elle voulait bien honorer la compagnie de Jésus, il prenait la liberté de lui assurer qu'il n'y avait pas un de ses confrères qui ne fût aussi bien que lui disposé à sacrifier avec plaisir ses soins, ses travaux et sa vie pour les intérêts de la religion et du Saint-Siège apostolique ; il finissait par lui demander pour toujours l'honneur de sa protection, et une ample bénédiction pour lui et pour tous ses frères qui avaient le bonheur de pouvoir consacrer leurs sueurs et leurs travaux au bien de la religion en Allemagne. " " Le concile, commença depuis tant d'années et depuis si longtemps interrompu, recommençait enfin à Trente par les soins de Pie IV, et ce nouveau pontife, pour attirer la bénédiction du Ciel sur cette sainte assemblé et pour en obtenir une heureuse conclusion, avait ouvert les trésors de l'Eglise par un jubilé universel. Canisius résolut de se servir de cette nouvelle occasion pour instruire les peuples des avantages attachés aux indulgences que l'Eglise accordait dans ce jubilé, persuadé, d'ailleurs, que depuis les premiers troubles excités par Luther en Allemagne, plusieurs ne blasphémaient contre ces mêmes indulgences que parce qu'ils n'en connaissaient ni la nature ni la valeur. Il réussit parfaitement dans son dessein, et fit par ses sermons de si grandes impressions sur les esprits et sur les cœurs, que jamais on ne vit dans Augsbourg une plus grande disposition à profiter de ce temps de grâce et de salut. "
" Ce fut partout une joie bien particulière pour tous les bons catholiques d'apprendre que le concile recommençait à Trente. Le cardinal Osius, un des légats chargés d'y présider, pressait instamment les Pères Laynez et Salmeron d'y faire venir Canisius ; mais les chanoines d'Augsbourg, qui tenaient à le conserver, témoignèrent ouvertement à cette nouvelle qu'ils ne pouvaient nullement consentir à ce qu'on les privât du secours qu'ils attendaient de leur prédicateur. " Jamais, disaient-ils, la présence de Canisius ne sera si nécessaire à Trente qu'elle l'est présentement à Augsbourg ;
tout ce qu'il y à de plus habile dans le monde chrétien se trouve réuni au concile ; on s'avi- p.LXIV fin p.LXV début sera pas de l'y regretter, au lieu qu'il est proprement le seul qui défende ici la religion. Il est à craindre que les nouveaux convertis ne soient pas encore en état de soutenir les attaques des luthériens : quelque abattus que paraissent ceux-ci par les avantages que Canisius a remportés sur eux, ils reprendront courage en son absence et reviendront plus fiers que jamais sur cette troupe craintive, faible encore et dépourvue du secours qu'elle attend uniquement de ce grand homme, qu'elle regarde comme son père et comme son apôtre. "
" Ces raisons firent tant d'impression sur l'esprit des légats, qu'ils jugèrent devoir se relâcher en quelque chose de leurs prétentions ; et comme le carême approchait, ils consentirent volontiers à ne pas frustrer le peuple d’Augsbourg du secours de ses prédications pendant ce saint temps ; mais ils crurent qu'ils pourraient, en faveur du concile, profiter de celui qu'il donnait d'ordinaire, après les grandes fêtes, à la visite de sa province : c'est à quoi l'on s’arrêta. "
" Canisius se prépara au carême par des prières et des pénitences extraordinaires, convaincu, disait-il avec le premier des prédicateurs, que celui qui plante n'est rien, que celui qui arrose n'est rien, mais que c'est Dieu qui donne l'accroissement. Il ne se contenta pas de prêcher quatre fois par semaine, comme il avait fait jusque-là ; il le fit régulièrement tous les jours. Le vendredi et le samedi, il donnait tout le temps que la chaire lui laissait libre à entendre les confessions, de sorte qu'il était obligé de retrancher sur son sommeil celui qui lui était nécessaire, tant pour réciter son bréviaire que pour se prépare au sermon du lendemain. Les forces du corps ne soutiennent pas toujours le courage : quelque vigoureuse que fut sa santé, elle fut notablement altérée par un si pénible exercice ; il se trouva si mal pendant la semaine sainte, qu'on craignit pour sa vie. La consternation fut grande parmi les catholiques ; on se mit partout en prière pour lui ; le Ciel y fut si sensible, que contre l'attente de tout le p.LXV fin p.LXVI début monde, il parut en chaire le jour de Pâques, et Notre-Seigneur le consola à proportion de l'affliction qu'il lui avait envoyé : le nombre de ceux qui participèrent aux saints mystères cette année-là surpassa de plus de mille celui qu'on avait remarqué les années précédentes.
Les conversions qui firent le plus de bruit furent celles d'une demoiselle élevée dans le protestantisme et d'un magistrat de la ville. "
" Canisius partit pour Trente après les fêtes de Pâques ; à l'instance de l'empereur, il passa par Inspruck, où il fit l'ouverture du collège que ce prince venait de fonder à sa compagnie. "
" La joie qu'on eut de l'arrivée de Canisius à Trente répondit au désir que sa réputation avait fait naître de l'y voir. Personne n'y fut plus sensible que le cardinal Osius, personne aussi ne tira plus d'avantages de sa présence : étant dangereusement malade, il ne s'occupait plus que de la pensée de la mort ; la vue de son cher ami lui rendit la vie ; il sentit en l'embrassant une vigueur nouvelle qui, se répandant en un moment dans tous ses membres, dissipa parfaitement tout son mal. Il était naturel d'attribuer un si prompt changement à cette révolution générale, qu'une joie extraordinaire cause assez souvent dans le corps d'un malade ; mais Osius, pénétré de l'idée qu'il avait de la sainteté de Canisius, jugea qu'il ne devait pas chercher d'autre cause de sa guérison, que le crédit que ce serviteur fidèle avait auprès de Notre-Seigneur. Dans l'admiration d'un effet si peu attendu, il s'en expliqua toute sa vie en ces mêmes termes. " " Un grand mérite est d'ordinaire pour celui en qui on le reconnaît une occasion de peine et de fatigue. Plusieurs, voulant profiter du peu de temps qu'il avait à demeurer à Trente, le consultaient très-souvent, et par là il se trouvait accablé d'une infinité d'affaires différentes, qui ne demandaient pas moins d'application que de capacité. Il eut l'honneur d'entrer dans l’assemblée des évêques et des théologiens chargés de revoir et de corriger le catalogue des livres mis à l'index par la congrégation du Saint-Office.
p.LXVI fin p.LXVII début Il eut encore l'avantage de dire avec les autres théologiens son sentiment sur le sujet de la sainte Eucharistie, et il s'en acquitta d'une manière qui fît également admirer son savoir et sa modestie. On ne manqua pas de le féliciter du succès qu'il avait eu dans cette action ; mais toujours, selon sa coutume, il le rapportait à Dieu et aux mérites de ses frères qui le lui avaient procuré par leurs prières. L'honneur qu'il reçu au concile ne lui fit jamais oublier les bas sentiments qu'il avait de lui-même et son humilité ne s'en expliquait qu'avec des termes (" Velut anser inter olores ") que je n'oserais traduire en notre langue. "
" A peine eut-il demeuré deux mois à Trente, que l'empereur et le cardinal d'Augsbourg insistèrent pour qu'on le leur renvoyât, et c'est apparemment pour cela que son nom ne se trouva point avec ceux des autres théologiens qu'on lit à la fin de l'histoire du concile. Canisius se disposa donc à partir, aussi content de quitter cette auguste assemblée, qu'il l'avait été de s'y rendre. Il reprit son chemin par Inspruck, où il fit un plus long séjour pour les intérêts du nouveau collège, que les catholiques d'Augsbourg ne le souhaitaient ; aussi s'en plaignirent-ils à son général, qui en ce moment retournait de France en Italie pour se trouver au concile ; et en conséquence, Laynez lui ordonna, sous le bon plaisir de l'empereur, qui l'arrêtait à Inspruck, de revenir sans délai à sa mission. "
" Il signala sa rentrée à Augsbourg par une nouvelle conquête, qui en valait plusieurs autres, puisque en gagnant à l'Eglise un célèbre anabaptiste, chef de tous ceux qu'il y avait à Augsbourg, il y extermina par ce seul coup cette misérable secte, qui commençait à s'y multiplier. Cette conversion fut proprement l'effet de la douceur et de la modestie de Canisius ; c'est ce que l'anabaptiste avouait de bonne foi : charmé de ses manières dans la conférence qu'il demanda d'avoir avec lui, il se rendit de si bonne grâce à la vérité qui lui parlait par la bouche du saint homme, p.LXVII fin p.LXVIII début qu'après avoir reconnu et détesté ses erreurs en présence de tout le sénat, il protesta même avec serment que rien ne serait capable d'ébranler sa constance sur le point de la religion qu'il venait d'embrasser. Ce coup fut sensible aux luthériens, qui avaient fait inutilement leurs efforts pour attirer l'anabaptiste à leur parti : leur chagrin éclata en plus d'une manière contre Canisius ; mais pour lui, il ne s'en vengea que par un plus grand zèle à leur procurer un pareil avantage, chérissant autant leurs personnes qu'il haïssait leurs erreurs. "
" Une mésintelligence s'était élevée entre le pape et l'empereur Ferdinand au sujet de la manière dont les choses se passaient au concile de Trente : on peut en voir le détail dans l'Histoire du concile de Trente, par le cardinal Pallavicin, livre XX, chap. 43. Canisius se vit forcé d'aller pour ce sujet à Inspruck, où l'empereur avait convoqué avec lui plusieurs docteurs catholiques. Il sut représenter à l'empereur, avec tant de courage et de sagesse, ce qu'il croyait être de son devoir, que celui-ci revint, de ses premières idées, et ordonna qu'on retranchât de l'écrit préparé pour être présenté de sa part au concile, tout ce qui pouvait s'y trouver de peu agréable à l’Eglise romaine. "
" A peine de retour à Augsbourg, il reçut de George Islung, qui commandait pour lors dans la Souabe, l'invitation de parcourir quelques endroits de cette province, où l'on éprouvait un extrême besoin de son secours ; et comme le diocèse d'Augsbourg s'étendait jusque-là, les chanoines eurent moins de peine à seconder le zèle du gouverneur, quelque répugnance qu'ils eussent à se priver de leur théologal. Ce fut pour lui une joie bien douce de faire goûter la parole de Dieu dans plusieurs monastères fort anciens, ou depuis longtemps on ne s1était pas mis trop en peine de l'entendre. On voyait de tous côtés les pauvres catholiques de la campagne, affamés de ce pain céleste dont ils manquaient depuis plusieurs années, courir au devant de lui, le conjurer du le leur distribuer, et de les disposer par une bonne confession à recevoir de sa main la sainte Eucha- p.LXVIII fin p.LXIX début ristie : hommes, femmes, enfants, tous se jetaient à ses pieds, les larmes aux yeux, lui baisaient les mains par respect, et après avoir obtenu ce qu'ils souhaitaient et reçu sa bénédiction, ils retournaient à leurs maisons ou à leurs champs, remplis de consolation d'avoir eu le bonheur de le voir et de l'entendre. " " Ayant eu à passer dans une ville hérétique, il ne craignit point d'y paraître ce qu'il était, et il annonça hautement les vérités de notre religion : la grâce concourut au dessein de ce fidèle ministre, et jusque dans un terrain si aride, la divine semence porta du fruit. "
" Il n'y a rien de plus consolant que ce qui lui arriva sur la fin de cette mission. Lorsqu'il retournait à Augsbourg, il rencontra sur sa route un carrosse où était une darne de qualité : le malheur de sa naissance l'avait engagé dans l’hérésie ; une alliance qu'elle avait contractée depuis peu avec une famille très-catholique faisait espérer qu'elle prendrait bientôt les mêmes sentiments ; mais le zèle que son époux et sa belle-mère témoignèrent pour sa conversion ne fit qu'augmenter l'attachement qu'elle avait pour la secte dans laquelle elle avait été élevée.
"
" Cependant, soit par honnêteté, soit par un effet de la providence de Dieu, qui voulait se servir du Père Canisius pour la convertir, elle le pria de venir loger chez elle. Canisius accepta cette offre, en homme qui savait habilement se servir des occasions que Dieu lui présentait de le glorifier. Il prit place dans le carrosse de la dame, et logea dans son château. Il n'y était pas encore arrivé que la grâce avait déjà touché le cœur de cette femme. Elle fut charmée de sa modestie et de son savoir, et, le regardant comme un prophète que Dieu lui envoyait pour calmer ses inquiétudes sur le sujet de la religion, elle résolut de s'instruire. Le Père n'eut besoin que d'une conversation pour dissiper ses doutes et lui faire détester ses erreurs. Il la disposa ensuite à faire une profession publique de la vraie religion, et par une confession générale de toute sa vie se rendre digne de la communion. Toute sa maison prit part à p.LXIX fin p.LXX début son bonheur, et il n'y eut personne qui ne voulût profiter pour sa propre édification du séjour que Canisius fit dans ce château. Pour lui, pénétré de cette sainte joie qui, dans ces bienheureux moments, le dédommageait abondamment de tous les travaux attachés à son ministère, il reprit le chemin d'Augsbourg en glorifiant le Seigneur, qui seul peut, quand il le veut, changer le cœur de l'homme, et des pierres les plus dures faire naître des enfants à Abraham. "
" Toutes ces conquêtes spirituelles que Canisius faisait dans le diocèse d'Augsbourg déterminèrent enfin le cardinal Othon Truchsès à exécuter le dessein qu'il avait depuis longtemps de confier le soin de son université de Dillingue aux jésuites, pour lesquels, dès l'année précédente, il avait déjà fondé un collège dans cette même université. La cérémonie de cette translation se fit avec beaucoup d'appareil. Et Canisius, dans un discours latin qu'il prononça à cette occasion en l'honneur de saint Jérôme, patron de l'université ne fournit pas moins la preuve de sa piété et de son zèle que de sa reconnaissance et de sa capacité. "
" La Providence conduisit en ce même temps à Dillingue le Père Jérôme Natal, homme illustre dans la société tant par les emplois qu'il y a gérés, que par l'estime singulière que saint Ignace fit toujours de sa prudence et de sa vertu : il était pour lors visiteur de toutes les maisons de son ordre en Allemagne. Ce sage supérieur, jugeant que toutes ces nouvelles fondations rendaient la province dont Canisius étai chargé et trop vaste et trop pénible, la divisa en deux : il donna le soin de celle d'Autriche au Père Nicolas Lannoy, que saint Ignace avait fait autrefois le premier recteur du collège de Vienne ; il laissa celle de Bavière ou de la haute Allemagne à Canisius, pour ne pas l'éloigner d'Augsbourg et de tous les nouveaux collèges, qui attendaient de ses soins la même perfection qu'il avait donnée à tous les autres. "
" Après avoir réglé tout ce qu'il jugeait nécessaire pour le bien de ses frères à Dillingue, Canisius reprit le chemin d'Augsbourg, annonçant, à l'exemple du Sauveur, le royaume de Dieu partout où il passait. Etant arrivé à la p.LXX fin p.LXXI début ville, il se disposait à reprendre les prédications dans la cathédrale, quand il se vit engagé par la Providence dans une occupation qui demandait tout son zèle et tout son courage. Les atteintes d'un mal contagieux, qui dégénéra bientôt en peste, s'étant fait sentir sur la fin de cette année, ce fut une consternation générale parmi les habitants. Comme ce terrible fléau est le signe le plus sensible de la colère du Ciel irrité par les crimes des peuples, Canisius jugea qu'il fallait commencer par se mettre en disposition de le fléchir par la prière et par la pénitence. Son zèle ardent, mais toujours éclairé, prit de là occasion de renouveler dans Augsbourg l'usage des processions publiques, abolies dès le commencement du schisme par l'impiété des novateurs. Ce fut pour eux un nouveau chagrin de voir qu'en dépit de leurs railleries tout le peuple y assista, avec un concours, une ferveur et une dévotion extraordinaires. De si heureuses dispositions animèrent de plus en plus le courage et la confiance de Canisius ; il n'eut rien plus à cœur que de se sacrifier entièrement au soulagement des corps et des âmes de ceux qui se sentaient frappés du mal : ainsi, bien loin de déférer au sentiment de ses amis, qui le conjuraient de pourvoir par la retraite à la conservation d'une santé qu'ils croyaient si précieuse à tous les catholiques : "
Hé ! puis-je, " leur répondit-il avec cette ardeur qui marquait le feu de la charité dont son cœur était embrasé, " puis-je avec honneur et même sans scandale manquer à la plus essentielle partie de mon ministère ? Quoi ! je vois dans Augsbourg de vos citoyens que la nécessité de leurs affaires y retient, malgré le danger dont vous me parlez, et je serais assez lâche pour m'en laisser effrayer ? Grâce A Dieu, mon cœur n'est point susceptible de cette crainte, parce que nous avons un bon Maître, qui, s'il le juge à propos pour sa gloire, me conservera pendant tout le temps de cette moisson, que je ne dois point négliger : heureux si je pouvais, au prix de ma vie, contribuer à la conservation de la vôtre et au salut de ce bon peuple. " Il continua donc cet office de p.LXXI fin p.LXXII début charité avec un zèle et une confiance qui attirèrent sur lui et sur toute la ville la bénédiction du Ciel ; en très-peu de temps la contagion diminua, et elle n'eut point les suites fâcheuses qu'on avait lieu de craindre. "
" Il reprenait l'année suivante le cours de ses visites et de ses prédications, avec un succès toujours plus grand, quand il reçut des lettres du duc de Bavière, qui l'informaient du danger que courait la religion dans ses Etats, où les peuples, portés à la révolte par les discours séditieux d'un ministre luthérien, demandaient l'usage de la coupe avec des instances qui tenaient de la fureur et qui causaient de vives alarmes. Canisius lui offrit aussitôt ses services et le fit avec une intrépidité qui ravit le duc en admiration et le charma ; mais quelque besoin qu'il se sentit avoir de son secours dans une nécessité si pressante, il avoua qu'il n'osait pas l'accepter, ne pouvant, disait-il, exposer à un danger si manifeste un homme dont la conservation lui paraissait nécessaire à l'Eglise entière. Il se contenta, en conséquence, de lui demander quelques-uns de ses frères, qui fussent d'un courage à tout entreprendre. Canisius lui en destina quatre, qu'il jugea capables de répondre parfaitement aux saintes intentions de ce prince ; il les suivit en esprit, et ne pouvant partager avec eux les travaux d'une si pénible mission, il les aida du moins de ses conseils, de ses vaux et de ses prières. Bientôt il reçut d'eux les nouvelles les plus consolantes : en moins de sept mois, ils eurent réussi à faire revenir la plupart des mutins de cet entêtement qui les avait portés à se soulever contre l'Eglise en même temps que contre leur souverain. "
" L'empereur Ferdinand était un prince qui avait les meilleures intentions du monde, beaucoup de piété, beaucoup de zèle pour la religion ; mais prévenu depuis longtemps qu'on devait se relâcher de quelque chose pour engager les hérétiques à se rapprocher de la communion de l'Eglise, il eut toujours à cœur de leur permettre l'usage de la coupe ; il pressa plus d'une fois le concile d'accorder cette grâce pour les pays héréditaires de l’Autriche ; le con- p.LXXII fin p.LXXIII début cile n'y voulut jamais entendre ; enfin, après bien des disputes et des délais, il renvoya l'affaire au Saint-Siège. "
" Canisius et Lannoy, provincial des jésuites d'Autriche, s’étaient fortement opposés à cette trop grande condescendance qu'on avait pour les hérétiques, craignant l'un et l'autre qu'elle ne les portât à demander tous les jours de nouvelles faveurs qu'on ne serait plus en état de leur refuser quand ils se seraient rendus plus puissants par la faiblesse que les catholiques auraient fait paraître à leur égard. L’empereur cependant ne se rebuta pas ; il sollicita si vivement cette affaire à Rome, que le pape, tant pour n'avoir rien à se reprocher sur le chapitre de la conversion des protestants, que par l’espérance dont l'empereur le flattait de les faire revenir à la communion catholique, ou du moins dans la crainte d'un plus grand mal s'il lui refusait cette grâce, permit enfin par un bref la communion sous les deux espèces pour toutes les provinces héréditaires. "
" On ne peut nier que cette nouvelle, qui se répandit aussitôt par tout l'empire, n'affligeât d'abord sensiblement Canisius : son cœur se trouva agité de tous ces mouvements que le zèle cause dans une âme qui en est sensiblement pénétrée ; il gémit, il se plaignit, il pleura, se représentant les suites funestes que cette trop grande indulgence allait attirer ; mais ces premiers mouvements étant passés, il avoua que son zèle l'avait porté trop loin, et s'élevant par la pensée à la considération de cette souveraine sagesse qui gouverne toutes choses et qui tire sa gloire des conjonctures mêmes qui lui paraissent les plus opposées : " J'ai tort, dit-il, de m'abandonner ainsi à l'inquiétude et à la douleur ; eh ! ne sommes-nous pas fondés sur la pierre ? " Il eut plus tard la consolation de voir cette concession révoquée par les papes Pie V et Grégoire XIII, si nous en croyons un des continuateurs d e Baronius (Odericus Raynaldus, ann. 1564, n.36). "
" L'empereur Ferdinand mourut sur ces entrefaites, et tous les bons catholiques, persuadés du pouvoir que les p.LXXIII fin p.LXXIV début protestants auraient dans la dicte convoquée à Augsbourg par son successeur Maximilien, y jugeaient indispensable la présence de Canisius. Celui-ci se disposait à partir pour Rome, ou l'on devait tenir une congrégation de son ordre pour y choisir un successeur au Père Jacques Laynez, décédé au commencement de cette même année. Ce voyage parut un fâcheux contretemps au cardinal Truchsès, qui résolut de l'empêcher ; il en écrivit au Père François Borgia, vicaire général de l'ordre, en lui marquant expressément que, " comme Canisius était de tous les docteurs d'Allemagne celui qui avait le plus de crédit auprès des électeurs de Mayence et de Trèves, de l'évêque de Wurtzbourg et des autres princes de l'empire, il était de la dernière importance pour le bien de l’Eglise qu'il se trouvât à Augsbourg pour la diète prochaine, parce que, dans ce temps malheureux, les hérétiques et les catholiques mêmes semblaient conspirer ensemble pour y affaiblir l'autorité de l'Eglise en plusieurs chefs, qu'ils prétendaient n'être pas tellement essentiels, qu'ils ne pussent s'en dispenser quand ils le jugeraient propos. "
" Heureusement la diète fut différée à l'année suivante ; ainsi, rien n'empêcha Canisius de faire le voyage de Rome. La déférence que toute la congrégation crut qu'elle devait avoir pour les sentiments du cardinal d'Augsbourg, lui fit quitter la résolution qu'elle avait prise d'attacher ce Père auprès de la personne du général en qualité d'assistant. Borgia eut les mêmes égards, quand il fut élevé à cette première charge de sa compagnie ; et non content de confirmer Canisius dans la charge de provincial, il lui conféra, avec le titre de visiteur, un pouvoir plus ample sur toutes les maisons renfermées dans les trois provinces que la compagnie avait alors dans l'empire. "
" Toutes ces marques de distinction qu'on s'empressait de donner à Canisius dans son ordre n'étaient encore rien en comparaison de celles qu'il reçut en ce même temps-là de la cour de Rome. Le pape, pour mettre comme le sceau à la grande affaire qu'il avait si glorieusement terminé par p.LXXIV début p.LXXV début la conclusion du concile de Trente, résolut d'employer tous ses soins pour le faire publier par tout le monde chrétien. Canisius lui parut plus capable que personne de disposer les princes de l'empire à le recevoir : il déclara donc la résolution où il était de le leur envoyer en qualité de nonce, dans l’espérance que ce nouveau caractère joint au crédit qu'il s'était acquis par son mérite dans les principales cours d'Allemagne, donnerait beaucoup plus de poids à tout ce qu'il aurait y traiter pour le bien de la religion. "
" L'obéissance qu'il devait au vicaire de Jésus-Christ ne lui permit pas d'écouter les sentiments de son humilité, qui le portaient à refuser cet honneur ; il l'accepta, mais d'un air qui marquait assez que son cœur n'en était point changé. Il se mit en état de partir aussitôt qu'il eut reçu ses instructions ; son train de nonce (M. Crétinau-Joly, dans son Histoire de la compagnie de Jésus, tome II, page 51, dit que Canisius devint alors légat. C'est une erreur, ce me semble : on ne doit pas confondre la qualité de légat avec celle de nonce. - Voir ces deux mots dans le Cours de droit canon de M. l’abbé André) n'était point différent de celui d'un simple religieux, et sans autre escorte qu'un frère de son ordre, comme s'il eût eu pour toute dignité celle de provincial, il parcourut, par la plus rigoureuse saison de l'année, les principales cours de l'Allemagne, et partout sa nonciature fut couronné de succès. " J'ai vu, " écrivait-il à son général en lui rendant compte de sa nouvelle mission, " les électeurs de Trèves et de Mayence, les évêques de Wurtzbourg et d'Osnabruck. .
. , et je puis assurer qu'ils ont reçu tout ce que j'ai pris la liberté de leur dire, non-seulement avec bonté, mais même avec respect ; j'ai traité par lettres avec d'autres pour des raisons particulières. Dans le cours de mon voyage, j'ai prêché souvent en allemand, souvent aussi en latin. Si le Seigneur nous a donné quelque part ses souffrances dans les incommodités de la route et de la saison, sa bonté a bien voulu nous les adoucir et nous protéger au milieu des dangers que nous avons courus. La Providence p.LXXV fin p.LXXVI début nous a encore, de fois à autre, ménagé d'excellents amis, en considération desquels les scolaires qui nous étaient le plus opposés nous écoutaient sans peine lorsque nous leur rendions compte de notre religion. "
" Ce fut particulièrement à Osnabruck qu'il eut sujet d'admirer la modération que les ministres protestants firent paraître à son égard : il eut avec eux plusieurs conférences sur les matières de la religion, à la prière de l’évêque, qui le retint plus de quinze jours.
Il prêcha souvent, surtout pendant les fêtes de Noël, et le zèle ardent du prédicateur contribua beaucoup à les faire entrer dans cette sainte joie qu'inspire la foi des mystères dont l'Eglise rappelle le souvenir à ses enfants. Les grandes vertus de cet homme apostolique donnèrent à l'évêque beaucoup d'affection pour toute sa compagnie ; il songea même à lui fonder un collège dans sa ville épiscopale ; l'état pitoyable où était la province par la prépondérance que les hérétiques y avaient usurpée, ne lui permit pas pour lors de réaliser son dessein ; mais on peut dire que Canisius jeta comme la semence des fruits que ses frères y ont recueillis dans la suite, quand ils eurent été établi dans cette ville, aussi bien qu'en plusieurs autres du cercle de Westphalie. " " D'Osnabruck il vint à Cologne. Ce fut une vraie fête pour tous les habitants de cette grande ville, de revoir leur cher père, et le conservateur de leur foi ; car c'est ainsi qu'ils l'appelaient. A peine fut-il arrivé, qu’on voulut l'entendre prêcher. Pour contenter ce bon peuple, tout fatigué qu'il était, et à jeun, il monta en chaire, et parla avec son zèle et son éloquence ordinaires. Il ne s'arrêta pas à Cologne, et il remit à traiter des affaires de sa légation jusqu'à ce qu'il eût reçu de Rome un bref qu'il devait présenter au sénat de la part de Sa Sainteté. En attendant ce bref, il crut qu'il pouvait pousser jusqu’à Nimègue, à la demande de ses compatriotes, qui le conjuraient par leurs lettres de ne pas leur refuser les secours spirituels que son ministère l'engageait à procurer à tant d'autres. "
" Ses parents, qui étaient en grand nombre, s'empres- p.LXXVI fin p.LXXVII début sèrent à l'envi les uns des autres, de le loger et de le régaler pendant le séjour qu'il fit à Nimègue Pour les contenter tous, ou du moins pour ne mécontenter personne par la préférence qu'il donnerait à l'un plutôt qu'à l'autre, il ne logea chez aucun, et si nous voulons en croire quelques mémoires du temps, il prit son logement à l'hôpital. Ne pouvant cependant résister aux pressantes invitations de ses proches : " Eh bien, leur dit-il, il faut vous contenter, et je veux bien accepter l'honneur que vous voulez me faire ; mais je vous prie que ce soit à l'hôpital, afin que les pauvres, qui sont nos frères en Jésus-Christ, puissent participer à cette fête. Je prétends bien aussi vous y régaler à mon tour, et j'espère qu'avant de vous quitter, j'aurai la consolation de vous voir tous réunis la sainte table, et de vous y servir le mets le plus exquis et le plus délicieux, en vous y donnant le corps adorable de Jésus-Christ. " Tous se conformèrent avec joie au désir de leur saint parent ; ils envoyèrent à l'hôpital ce qu'ils avaient préparé, pour le festin, et se disposèrent à prendre part à celui qu'il souhaitait si fort, de leur servir lui-même. Au jour et à l'heure marqués, ils se rendirent à l'hôpital, y entendirent la messe et y communièrent tous de sa main. Canisius, content de la complaisance qu'ils avaient eue pour lui, se fit un plaisir à son tour d'en avoir aussi pour eux : plusieurs tables avaient été préparées pour y recevoir toute la famille, qui était fort nombreuse, et il prit sans façon sa place au milieu d'eux. A mesure qu'on desservait, les pauvres se partageaient les restes, et cette fête, qui rappelait en quelque manière les agapes des premiers chrétiens, se termina par une exhortation touchante, dans laquelle Canisius conjura tous ses proches d'être fideles à Dieu et à leur religion, de tenir ferme contre les nouveautés, et de ne pas se laisser emporter par ce malheureux torrent qui avait ravagé tant de pays et qui menaçait déjà leur province. L'impression qu'il fit sur leurs cœurs fut si vive, que tous, levant la main, lui promirent avec serment de quitter plutôt la vie que la religion de leurs pères. Plus p.LXXVII fin p.LXXVIII début de cinquante ans après, pas une seule de plus des cent personnes qui composaient alors cette famille n'avait failli à son serment ou celui de ses ancêtres. "
" Au bout de huit jours, Canisius quitta Nimègue et revint à Cologne, ou il fut reçu de la manière la plus obligeante par le clergé, le magistrat et tout le peuple. Quoiqu'on y eût appris quelques jours auparavant la nouvelle de la mort de Pie IV, au nom duquel il était envoyé, la république ne laissa pas de recevoir le bref de Sa Sainteté de la main de Canisius, avec toute la vénération qu'elle avait toujours eue jusque-là pour tout ce qui émanait du Saint-Siège, et le sénat, pour en remplir les intentions, porta aussitôt un arrêt par lequel il était ordonné : 1 que personne désormais ne serait admis à la régence dans les collèges, ni à la prédication dans les chaires de la ville, qu'on ne fût pleinement informé de la probité de ses mœurs et de l'intégrité de sa doctrine ; 2 qu'un certain précepteur, suspect de nouveauté, serait incessamment contraint de quitter la ville ; 3 qu'on ne souffrirait point qu'on y débitât aucun livre contraire à la doctrine de l'Eglise, et que les libraires, qui, ouvertement ou en cachette, contreviendraient à cet ordre, seraient grièvement punis ; 4 que personne ne fût assez hardi pour loger chez soi aucun ministre luthérien ou calviniste, ou de quelque autre secte que ce fût, etc. Tels étaient les principaux articles de cet arrêt. "
" L'université de Cologne ne signala pas moins son zèle que n'avait fait le sénat ; elle reçut avec une reconnaissance pleine de respect un exemplaire du concile de Trente que lui présenta Canisius de la part de Sa Sainteté ; elle protesta qu'elle se ferait un point de religion de se conformer à ses décrets ; elle ajouta, en particulier, que personne ne serait dans la suite admis à aucun degré en théologie, ni même dans les autres facultés de l'académie, sans avoir fait sa profession de foi, selon le formulaire prescrit par Pic IV. " " C'était Canisius lui-même qui, quelques années auparavant, avait suggéré à ce pontife un tel moyen, comme le plus propre à conserver la pureté de la doctrine dans les p.LXXVIII fin p.LXXIX début sources d'où elle doit naturellement couler : il eut la consolation de le voir employer, suivant un décret du même pape, dans toutes les universités de l'Italie, et par la suite, presque toutes celles de l'Europe se sont fait une loi de se conformer à ce décret, et d'exiger de tous ceux qui passeraient aux degrés la même profession de foi. "
" Canisius ayant eu la satisfaction de faire à Cologne, pour le bien de la religion, tout ce qu'il avait voulu, reprit le chemin de Trèves et de Mayence. Ce fut de là qu'il informa la cour de Rome du succès de sa négociation, de l'état où il avait laissé la religion dans les lieux où il avait été, des maux qu'elle avait à craindre des novateurs, et des remèdes qu'on pouvait y apporter. Il marquait en particulier combien il était important d'envoyer sans délai à la diète d'Augsbourg un légat, qui joignit à un véritable zèle pour la religion, une sagesse et une fermeté à l'épreuve des artifices et des entreprises des hérétiques, qui paraissaient bien fiers de l'autorité qu'ils prétendaient y avoir. "
" Le nouveau pape (c'était Pie V, que ses éminentes vertus ont fait mettre au nombre des saints) avait d'abord songé à continuer Canisius dans la nonciature que son prédécesseur lui avait confié ; mais déférant au cardinal Truchsès, qui jugeait que la présence de Canisius était bien plus nécessaire à Augsbourg pendant que se tiendrait la diète, il lui envoya ordre de s'y rendre, aussi bien qu'à ses deux confrère Natal et Ledesme, pour y seconder, autant qu'ils le pourraient, le cardinal Commendon, qui, à son retour de Pologne, devait y assister en qualité de légat. "
" Canisius n'eut pas plus tôt reçu cet ordre de Sa Sainteté, qu'il partit de Mayence, espérant trouver dans l'obéissance de nouvelles forces pour soutenir les nouvelles fatigues dans lesquelles il se voyait engagé. Il arriva sur la fin du carnaval à Augsbourg et se disposa aux sermons du carême, qu'il prêcha avec un succès qui répondait à la grandeur de son zèle. Il faisait encore toutes les semaines, à la prière de l'impératrice, une prédication au palais pour les dames qui étaient de sa cour : il avait outre cela de fréquentes conférences p.LXXIX fin p.LXXX début avec le légat, avec le cardinal d'Augsbourg, avec les archevêques de Trèves et de Mayence, enfin avec tous les princes catholiques, sur les affaires de la religion, dont il pourrait être question à la diète. Ce fut en cette occasion que le P. Natal, ne pouvant comprendre comment Canisius pouvait suffire à tant d'occupations, dit de lui ce qu'un autre de ses confrères avait dit autrefois de saint François-Xavier dans les Indes, qu'il n'aurait jamais pu, sans une espèce de miracle, se soutenir au milieu de tant de fatigues. Elles augmentèrent beaucoup pendant la semaine sainte, à cause de l'ardeur qu'il mit à prêcher le jubilé que le pape avait fait publier pour obtenir du ciel l'heureux succès de la diète. On remarqua qu'il avait prêché huit heures entières en trois différents sermons qu'il fît le vendredi saint sur les souffrances du Sauveur ; le concours du peuple y fut grand, l'applaudissement universel, et les personnes de la première qualité, tant hérétiques que catholiques, ne parlaient qu'avec admiration du prédicateur. Le travail de la chaire ne le dispensait pas de partager avec les autres pères celui des confessions ; le nombre en fut extraordinaire cette année-là, par la grande quantité d'étrangers que la diète avait attirés à Augsbourg. Comme il s'était fait tout à tous, il ne rebutait personne, aussi content de donner ses soins aux pauvres que de les donner aux riches, et aux personnes les plus viles qu'à celles de la première qualité : ce qui ne l'empêchait pas d'avoir tous les égards qu'il fallait pour les cardinaux Commendon et Truchsès qui l'avaient choisi en particulier pour être le directeur de leur conscience. "
" Mais ce n'était encore là que le prélude des soins qu'il devait prendre et des fatigues qu'il aurait à essuyer lorsque la diète serait rassemblée. Cette diète était peut-être une de celles où la religion paraissait le plus menacée, et ou par conséquent elle avait besoin d'un plus prompt secours ; elle le trouva dans Canisius, qui, avec ses deux compagnons, n'omit rien pour la défendre, et qui fit pour cela des efforts dont elle tira dans la suite de fort grands avantages, au sentiment même du légat. "
p.LXXX fin p.LXXXI début " En effet, les hérétiques, fiers de la protection qu'ils croyaient tirer de l'autorité de l'empereur Maximilien, demandèrent dès le commencement certaines choses qui allaient à détruire entièrement la religion catholique, comme celles-ci : 1 que les ecclésiastiques qui embrasseraient le parti protestant eussent droit de jouir des revenus de l'Eglise, dont ils se trouveraient en possession ; 2 qu'on permît une conférence libre entre les princes de l'un et de l'autre parti, pour y traiter des affaires de la religion, et que tout y fût décidé à la pluralité des voix ; 3 qu'on tînt un concile national, où se termineraient toutes les contestations qui s'étaient élevées dans l'empire en matière de religion ; 4 qu'on cherchât les moyens de concilier ensemble les catholiques avec les protestants, en obtenant des uns comme des autres des concessions et des sacrifices ; comme si l'on pouvait jamais accorder la lumière avec les ténèbres ou faire pactiser la vérité avec l'erreur. Enfin quelques-uns vinrent jusqu’à demander qu'il fût permis à chacun de se choisir indifféremment la religion qu'il lui plairait d'embrasser. "
" Le légat soutenait au contraire que le solide et unique moyen de pacifier toutes choses était de s'en tenir à ce que l’Eglise en avait décidé dans le concile tenu à Trente, et qu'il fallait obliger tous les catholiques du moins à le recevoir, afin qu'unis ensemble par cette règle de foi, ils fussent plus forts pour résister aux entreprises des protestants. On ne peut dire les mouvements que se donna Canisius en cette occasion, pour agir conformément aux intentions du légat. " Nous faisons bien des pas, écrivait-il à un de ses amis, nous travaillons nuit et jour, nous écrivons, nous conférons, à peine avons-nous le loisir de nous reconnaître. "
" Cependant, quelque accablé qu'il fût, il lui fallut répondre à un libelle très-injurieux à l’Eglise romaine, que l'électeur Palatin faisait courir dans Augsbourg. Ce prince était Frédéric III. Né catholique, il avait donné successivement dans les erreurs de Luther et de Calvin, ou plutôt ne sachant pas bien lui-même de quelle religion il était, p.LXXXI fin p.LXXXII début il voulut se signaler dans le parti qu'il paraissait avoir embrassé, par l'aversion terrible qu'il avait contre l'Eglise romaine. Il se vantait d'avoir trouvé un moyen plus court que tous ceux qu'on avait proposés jusque-là, pour pacifier les troubles élevés dans l'empire au sujet de la religion ; et c'était, comme il prétendait le montrer dans l'écrit qui se débitait sous ses auspices, d'anéantir une bonne fois l'autorité du pape et la société de Jésus qui se faisait gloire de la soutenir. "
" Canisius, à la prière des catholiques, répondit aussitôt à cet écrit de la manière la plus solide, et montra que l'esprit de l'Eglise était un esprit de paix, ce qu'on ne pouvait pas dire de l'hérésie, qui commençant par le schisme, portait naturellement au trouble et la division ; que, sans remonter l'histoire de tous les siècles passes, on n'avait, pour s'en convaincre par ses propres yeux, qu'à les porter sur l'état présent de l'Allemagne, si cruellement divisée par toutes les sectes qui s'étaient élevées depuis le schisme de Luther. Il concluait de là, que le moyen le plus court et le plus naturel de ramener la tranquillité, était de remettre les choses au même état où cet hérésiarque les avait trouvées quand il était venu troubler la paix dont l'Eglise et l'empire jouissaient avant ce temps-là. "
" Pendant que Canisius prenait si fortement le parti de la vérité contre les hérétiques qui l'attaquaient dans la diète, le légat ménagea si adroitement l'esprit de l'empereur et celui de tous les princes catholiques, que tous s'accordèrent à ne point permettre qu'on touchât en aucune manière à l'affaire de la religion, et que, comme la diète avait été principalement assemblée pour chercher les moyens de s'opposer aux Turcs, qui menaçaient la Hongrie et la capitale de l'empire, elle n'eut plus désormais pour objet que d'engager tous les membres de l'empire à fournir les secours qui seraient nécessaires pour rendre inutiles les efforts d'un si formidable ennemi. "
" Quelque joie qu'eût Maximilien de l'heureuse conclusion de la diète, il ne pouvait songer sans chagrin aux tra- p.LXXXII fin p.LXXXIII début verses qu'on lui avait suscitées, et sa prévention contre les jésuites lui faisait croire qu'ils en avaient été les principaux auteurs ; il s'en plaignit amèrement au cardinal légat : " Je ne puis nier, lui dit-il un jour, que ces Pères n'aient de la vertu et de la capacité ; mais leurs maximes sur le fait de la religion sont d'une sévérité outrée : sans avoir égard à ce que demande la nécessité des temps, ils poussent les choses à des extrémités dangereuses pour le bien de l'Etat : Canisius surtout est d'une rigidité inflexible, je le trouve toujours en mon chemin. " Le cardinal, ravi d'avoir cette occasion de rendre justice à ces Pères et de faire connaître à tout le monde les services importants qu'ils venaient de rendre à l'Eglise : " Si Votre Majesté répondit-il à l'empereur, a sujet d'être contente des catholiques qui ont assisté à la diète, c'est à ces trois jésuites qu'elle en a la principale obligation, puisque ce sont eux, et en particulier Canisius, qui, les premiers, ont ouvert et appuyé de vive voix et par écrit le sentiment qui nous a tiré d'embarras. " Et il lui confirma la vérité de ce fait par des preuves qui l'en convainquirent parfaitement ; de sorte que cette diète que les ennemis des Jésuites avaient regardée comme l'écueil où cette société devait périr, servit à l'élever, à l'établir davantage, et à donner plus de crédit au ministère de ses enfants dans tout l'empire. "
" La diète étant ainsi heureusement terminée, Natal, qui avait ordre du Père général de faire la visite des maisons que sa compagnie avait en Allemagne, pria Canisius de l'y accompagner, et de l'y aider de ses conseils et du crédit que sa sagesse lui avait acquis. Il le fit avec d'autant plus de joie, que cet emploi, où il ne paraissait qu'en second, lui procurait les moyens d'obéir, sans jamais commander, ce qu'il souhaitait avec passion. Ainsi, quoique revêtu de la dignité de provincial, il se comportait envers le visiteur avec tout le respect et toute la soumission qu'eût pu avoir le dernier de ses inférieurs. Natal en avait lui-même de la confusion, et il avouait que Canisius lui parais- p.LXXXIII fin p.LXXXIV début sait également grand, et lorsqu'il prenait plaisir à s'abaisser, et lorsque les hommes tâchaient de l'élever pour la gloire de Jésus-Christ. "
" Au bout de quatre ou cinq mois, Natal, ayant pris le chemin de l'Autriche, renvoya Canisius dans sa province. L'homme apostolique, qui n'était plus attaché par son emploi de prédicateur à la chaire d'Augsbourg, dont il avait donne sa démission, eut toute liberté de contenter son zèle dans les missions qu'il entreprit en Souabe. "
" Le comte Ulric de Helfestein en ressentit les premiers effets. Ce comte, qui, par je ne sais quel malheur, se trouvait engagé dans les nouvelles erreurs, par un malheur plus grand encore y avait entrainé tous ses vassaux, et, pour les y confirmer davantage, il entretenait alors six ministres protestants, occupés uniquement à cela. Cependant, à la faveur d'un rayon de lumière que la grâce répandit dans son esprit, il commença à s'apercevoir du faible de la réforme protestante ; revenu de ses premières préventions, comme il avait naturellement l'esprit bon et le cœur droit, il regarda comme un crime de ne pas s'éclaircir pleinement dans une affaire de cette importance. Canisius était peut-être l'homme de son siècle le plus propre à démêler les artifices dont les hérétiques enveloppaient la vérité.
Comme ce fut à lui que le comte crut devoir s'adresser, il n'eut aucune peine à lui faire remarquer, en remontant jusqu'aux apôtres, la sainteté, l'unité et la perpétuité de la doctrine de l'Eglise, au lieu qu'une infinité de personnes qui vivaient encore avaient vu l'origine et l'établissement de la secte protestante. En même temps, le Seigneur, secondant intérieurement par sa grâce les efforts de son ministre, Ulric reconnut la vérité, et son zèle, devenu plus saint en changeant d'objet, le porta à la faire connaître et à la faire aimer de ses vassaux, avec autant d'ardeur et de succès qu'il en avait eu auparavant pour les porter à l'erreur. La conversion du comte de Helfestein fit grand bruit dans tout le pays et ne contribua pas peu à ranimer la ferveur des catholiques ; plusieurs personnes de la première p.LXXXIV fin p.LXXXV début qualité en furent excités à mener une vie plus parfaite, et, conjurant Canisius de vouloir bien les aider, elles commencèrent par lui faire une confession générale de toute leur vie, et s'appliquèrent sous sa conduite à tous les exercices de piété, de zèle et de charité qui pouvaient les sanctifier dans leur état. "
" Natal ayant rejoint Canisius, ils se rendirent tous deux à Wurtzbourg, pour y terminer l'affaire du collège que l’évêque avait résolu de fonder la compagnie. Une des conditions que le prélat voulut qu'on insérât dans le contrat, fut que Canisius prêcherait le carême prochain dans la cathédrale ; ce Père n'eut point de peine à l'accepter. Pour se disposer à une si importante mission, il se retira dans le collège de Dillingue, et y passa plusieurs jours dans les exercices de la prière et de la pénitence ; revêtu de la vertu d'en haut, il sortit de sa solitude, et retourna à Wurtzbourg, où il reprit le travail de l'action avec une ferveur semblable à celle qu'il avait fait éclater autrefois à Augsbourg dans une pareille occasion. Dieu bénit ses efforts, ainsi que les soins du prélat qui l'avait invité : en peu de temps, la ville changea de face ; plusieurs catholiques, de toutes sortes de conditions, touchés extraordinairement par les discours du prédicateur, firent honneur à la religion par une vie plus réglée ; plusieurs hérétiques firent entre ses mains abjuration de leurs erreurs, et il eut même la consolation de voir la grâce triompher par ses instructions de la dureté du cœur d'une fille juive, qu'il disposa à recevoir le baptême. "
" Quelque robuste que fût sa complexion, elle ne fut pas à l'épreuve de tant de fatigues ; il les continua cependant avec un courage invincible, tant qu'il demeura à Wurtzbourg ; mais il n'eut pas plutôt regagné Dillingue, que, n'étant plus soutenu par l'ardeur de l'action, il fallut que la nature épuisée succombât. Une fièvre ardente qui survint consuma bientôt le reste de ses forces, de sorte qu'il y avait tout craindre pour sa vie ; mais son heure n'était pas encore venue ; il était réservé à bien d'autres épreuves.
p.LXXXV fin p.LXXXVI début Celle-ci ne servit qu'à faire éclater davantage sa vertu dans la tribulation : tranquille au milieu des douleurs les plus aiguës, on eût dit qu'il goûtait sensiblement l'avantage qui se trouve à souffrir pour Jésus-Christ. Loin de se plaindre, il n'ouvrait la bouche que pour remercier Notre-Seigneur de lui avoir donné quelque part à son calice. Sa maladie fut plus violente qu'elle ne fut longue, et le Seigneur, se contentant d'avoir éprouvé la fidélité de son serviteur dans la souffrance, le remit bientôt en état d'agir tout de nouveau pour les intérêts de sa gloire. "
" A peine fut-il rétabli, qu'étant venu à Augsbourg à la prière du cardinal, il s'appliqua à disposer toutes choses pour le synode que ce prélat voulait tenir dans son diocèse, conformément aux décrets du concile de Trente. Canisius travailla avec tant de succès, qu'il obtint enfin que ce même concile fut reçu dans cette assemblée, et qu'on y fît plusieurs beaux règlements pour le bien de tout le diocèse. "
" Il n'était pas entièrement débarrassé des soins que lui avait donnés le synode, qu'il reçut ordre de Sa Sainteté d'aller trouver de sa part les évêques de Wurtzbourg et de Strasbourg, pour engager en particulier ces prélats, déjà âgés, à se nommer des coadjuteurs, dans la crainte qu'à leur mort les hérétiques ne profitassent de la vacance de leurs sièges pour porter des coups mortels à la religion dans leurs diocèses. Il s'acquitta de cette nouvelle mission avec tout le soin qu'on pouvait attendre de son zèle et de sa vertu ; quant au succès, il dut l'abandonner la Providence. "
" De retour à Dillingue, il fut bien consolé des peines de son voyage par la joie qu'il eut d'y trouver un jeune gentilhomme polonais, âgé de seize ans, qui, fuyant la persécution de son frère, venait se jeter entre ses bras et lui demander la grâce d'être reçu dans sa compagnie. Stanislas Kostka, c'était le nom de ce bienheureux enfant, avait fait à pied plus de cent lieues, dans l'espérance d'obtenir cet avantage. Canisius, charmé d'une vertu si extraordinaire dans une si grande jeunesse, jugea bien qu'elle ne pouvait être que l'effet de la grâce, qui avait des vues particulières p.LXXXVI fin p.LXXXVII début sur ce prosélyte, il se sentit en même temps inspiré de les seconder, en mettant sa vocation à de nouvelles épreuves. Kostka les soutint avec un courage héroïque : c'est dans ce même esprit que le Père provincial lui ayant propose d'aller à Rome, afin d'y être plus à l'abri des persécutions de sa famille, qui s'opposait à son admission, il partit sur-le-champ, et vint se jeter aux pieds du Père François de Borgia, à qui il présenta les lettres de recommandation que Canisius lui avait données ; l'éloge que ce Père y faisait de la vertu de Stanislas était conçu en des termes qui présageaient qu'il la porterait bien plus loin. Sur de si bons témoignages, le saint général ne balança point à recevoir un sujet de ce mérite ; il le mit au noviciat, où en très-peu de temps, il fit de si grands progrès dans la perfection, qu'il a mérité d'être mis après sa mort, arrivée peu de temps après, c'est-à-dire le 15 août 1568, comme nous le verrons bientôt, au nombre des bienheureux (et des saints même canonisés). "
" Pour revenir à Canisius, il demeura quelque temps à Dillingue, tant pour y donner ses soins au gouvernement de sa province, que pour y revoir une version allemande du catéchisme du concile, dont il avait chargé le Père Paul Hoffeus, par ordre de Sa Sainteté. Mais ce qui doit passer sans doute pour un témoignage éclatant de l'idée avantageuse que le saint pape Pie V avait de la sagesse et de la capacité de Canisius, c'est qu'il lui avait marqué expressément qu'il ne voulait pas que cette traduction parût en Allemagne avant qu'il l'eût revue et corrigée exactement, et qu'il lui en eût fait son rapport. "
" Il fut, presque en même temps, chargé lui-même d'un travail bien plus difficile et bien plus long, par un nouvel ordre du même pape. Les fameuses centuries qu'Illyricus et les autres ministres de Magdebourg avaient écrites avec tant de malignité, pour décrier la doctrine et l'autorité de l'Eglise romaine, faisaient tous les jours de très-funeste impressions dans l'esprit de ceux qui les lisaient, tant l'air satyrique avec lequel elles sont écrites donnait d'agrément p.LXXXVII fin p.LXXXVIII début aux calomnies les plus noires, qui y sont répandues partout. Le pape, jugeant qu'il fallait opposer un puissant antidote à un poison si dangereux, se persuada qu'il n'y avait personne en Allemagne qui pût s'en acquitter plus parfaitement que Canisius. Il s'ouvrit là-dessus au Père Borgia, qui fit aussitôt savoir à ce Père les intentions de Sa Sainteté. L'humilité du serviteur de Dieu lui fit d'abord trouver dans la grandeur de cet ouvrage des raisons assez fortes pour le dispenser de l'entreprendre ; mais enfin, l’obéissance l'emporta sur son humilité. " Quelque indigne que je sois, écrivait-il à son général, de l'honneur que Sa Sainteté m'a fait de songer à moi pour un si grand dessein, j'espère trouver dans l'obéissance, dans les prières de mes frères, et surtout dans la bénédiction de Sa Sainteté, de quoi suppléer ce qui manque à mon insuffisance. "
" Canisius donna pour titre a ce nouvel ouvrage celui d’Altérations de la parole de Dieu (De divini verbi corruptelis). Pour faire mieux sentir la mauvaise foi des novateurs, il réduisit ces altérations à certains articles, qui renfermaient ce qu'il avait à dire de plus fort sur les trois personnes qu'on voit dans l’Evangile avoir le plus de rapport avec Jésus-Christ, parce qu'en effet c'était Jésus-Christ que les hérétiques attaquaient dans ces trois personnes, qui sont Marie sa sainte Mère, Jean-Baptiste son précurseur, et saint Pierre son vicaire sur la terre. "
" Ce qu'il dit à l'occasion de saint Jean-Baptiste, pour défendre le texte sacré des altérations qu'y avaient faites les ministres de Magdebourg, lui fit donner à son premier tome le nom de ce saint précurseur. Dès que ce livre parut, Rome le reçut avec applaudissement, et le pape, à qui il en fit présenter un exemplaire, témoigna la satisfaction singulière qu'il en avait, par l'indulgence plénière et la très ample bénédiction qu'il lui donna sur-le-champ.
Les louanges de la sainte Vierge firent la matière du second volume, qui parut quelque temps après le premier. Les diverses occupations qui lui survinrent l'ayant obligé d'in- p.LXXXVIII fin p.LXXXIX début terrompre ce travail, il l'a laissé inachevé, et le tome troisième, qui devait avoir saint Pierre pour objet, est resté tout entier à faire. "
" Les protestants, voyant que tout ce qu'ils avaient ourdi jusque-là pour ternir la réputation de ce grand homme n'avait servi qu’à lui donner encore plus d'éclat, s'avisèrent de faire courir le bruit qu'enfin la grâce ayant triomphé de son cœur, il s'était mis au-dessus de toutes les considérations humaines, qui l'avaient jusque-là retenu dans le parti de l'Eglise romaine, et, qu'ayant embrassé celui des protestants, il y faisait une haute profession de suivre l'Evangile dans toute sa pureté. Celte fable, qui d'abord ne fit qu'attirer le mépris des gens tant soit peu éclairés, était déguisée d'une manière si plausible, qu'elle fit impression sur l'esprit des simples ; à mesure qu'elle grossissait par les nouvelles circonstances dont ceux qui en étaient les inventeurs prenaient plaisir à la revêtir, elle causait parmi les sages l'indignation, le murmure et le scandale. "
" Les hérétiques, cependant, goûtaient une joie maligne, en voyant l'embarras où étaient les catholiques, et par de nouveaux contes aussi malicieusement tournés, ils leur insultaient hautement, ajoutant à ces noires calomnies les railleries les plus piquantes. Ceux-ci, las de souffrir toutes ces insultes, crurent qu'il n'y avait que la présence de Canisius qui pût confondre les calomniateurs, dissiper le scandale, et fortifier ceux qui s'étaient inscrits en faux contre d'aussi grossières impostures : et c'est ce qui leur fit écrier es lettres si pressantes, par lesquelles on le conjurait de se rendre sans délai à Wurtzbourg. Il le fit, il y parut lorsqu'on s'y attendait le moins, il parcourut les principales rues de cette grande ville, il monta en chaire, et par trois diverses fois il y parla dans la plus nombreuse assemblée qu'on eût peut-être vue jusque-là dans la cathédrale, tant la joie et l'empressement que tous les catholiques avaient de le voir et de l'entendre concouraient à les assembler. On ne peut dire combien cette arrivée inopinée de Canisius déconcerta tout le parti ; la scène changea tout-à-coup, le trouble passa chez p.LXXXIX fin p.XC début les hérétiques, et les catholiques triomphaient à leur tour de la confusion que leurs adversaires s'étaient eux-mêmes attirée. "
" Canisius, se prévalant sagement de cette heureuse conjoncture, fit vivement sentir aux catholiques la mauvaise foi qui se rencontre dans le parti de l'erreur ; il les consola, il les anima ; et après les avoir merveilleusement confirmé dans la religion de leurs ancêtres, il les laissa pénétrés de cette gronde maxime de l’Apôtre, de dire un anathème à quiconque, fût-ce un ange descendu du ciel, qui voudrait leur annoncer un évangile différent du sien. "
" Après avoir pleinement satisfait les catholiques de Wurtzbourg, il reprit le chemin d'Augsbourg, où il fut présent à une congrégation provinciale de son ordre ; il y fut choisi en qualité de député pour aller à Rome rendre compte au général de l'état de sa province. Comme la seule ombre d'une distinction tant soit peu honorable suffisait pour l'effrayer, sa modestie le porta à s'excuser et à prier qu'on le dispensât de ce voyage ; mais la congrégation ne jugea pas à propos de recevoir ses excuses ; ainsi il fallut partir : heureusement, le cardinal d'Augsbourg, qui en ce temps-là, devait se rendre à Rome, l'obligea de se joindre à lui. Un si grand voyage ne se fait point sans fatigues : Notre-Seigneur voulut les adoucir à Canisius par les consolations les plus intimes. On a trouvé dans ses papiers les sentiments intérieurs dont le Saint-Esprit avait rempli son cœur, lorsqu'il priait dans la grande église de la ville d'Ancône. Ces sentiments de piété s'augmentèrent dans la dévote chapelle de Notre-Dame-de-Lorette ; il eut la consolation d'y prêcher le jour de la Trinite, à la messe que le cardinal y célébra ; enfin il arriva à Rome sur la fin du mois de juillet, l'an 1568. "
" Pie V, par un effet de cette sympathie que la grâce met dans le cœur de ceux qu'elle unit en Notre-Seigneur, témoigna désirer vivement de le voir. L'humble religieux, dans une des audiences que Sa Sainteté lui fit l'honneur de lui donner sur les affaires de la religion en Allemagne, prit la liberté de lui proposer d'établir une congrégation de p.XC fin p.XCI début quatre cardinaux, qui s'occupât à chercher les moyens de ramener les hérétiques à la foi catholique.
Dieu bénit son zèle et celui du P. François de Borgia, qui appuyait de si saintes intentions par le crédit qu'il avait auprès de Pie V. La congrégation fut établie, et on doit regarder cette bonne œuvre comme un fruit du zèle de ce saint pape et de ces deux autres saints personnages. "
" Canisius n'eut pas moins à cœur le bien particulier de sa compagnie : uni avec son général dans le dessein d'y augmenter la ferveur et l'esprit apostolique, il lui communiqua toutes les pieuses inventions qu'un zèle éclairé et soutenu d'une longue expérience peut suggérer. "
" Il ne s'oublia pas non plus lui-même : croyant avoir trouvé le moment favorable d'être déchargé de l'emploi de provincial, tant l'humilité est quelquefois ingénieuse et pressante, il agit si puissamment auprès du P. Borgia, qui, par le même principe d'humilité, venait de faire tous ses efforts pour se démettre de celui de général, qu'il eut enfin quelque espérance qu'on aurait égard à ses prières.
"
" Ce fut un sujet tout particulier de joie pour tous ses frères de voir un homme qui faisait tant d'honneur à leur compagnie ; il n'y eut personne, dans toutes les maisons qu'elle avait dans Rome, qui n'ait eu alors l'avantage de participer aux lumières et aux ardeurs de son zèle. Il y fit plusieurs exhortations, mais celle qu'il accorda aux novices le premier jour d'août eut un effet bien particulier : il y parla du bonheur d'un religieux que la sainteté de son état doit mettre en disposition de paraître devant Dieu. Saint Stanislas y assista : il entendit en même temps au fond de son cœur une voix intérieure qui lui parlait par la bouche de Canisius ; il s'en expliqua dès le même jour à ceux qui étaient avec lui en conversation : " C'est à moi, leur dit-il, que l'exhortation d'aujourd'hui s'adresse ; la préparation à la mort est pour tous une pensée salutaire, parce qu'on peut mourir en tout temps ; mais elle est de nécessité pour moi, qui dois mourir dans peu de jours. " L'événement suivit la prédiction. Stanislas mourut le jour de p.XCI fin p.XCII début l'Assomption, plus par un saint transport de l'amour qu'il avait pour Dieu, que par la violence de la maladie ; et il semble que Notre-Seigneur ait voulu que Canisius, après avoir aidé à perfectionner la vertu de Stanislas pendant sa vie, contribuât encore à la sainteté de sa mort, par les merveilleuses dispositions que le saint novice y apporta à la suite de l'exhortation qu'il avait entendue. "
" Canisius ayant heureusement terminé toutes les affaires qui l'avaient amené Rome, reprit le chemin de l'Allemagne, et après avoir réglé, en passant par Inspruck, quelques affaires qui regardaient le bien de sa province, il arriva à Augsbourg. Il fut prié par les comtes Fugger de prêcher le carême dans l’église collégiale de Saint-Maurice : c'était une fondation de leurs ancêtres, où ces mêmes comtes avaient fait rétablir le culte catholique, malgré les efforts de quelques magistrats hérétiques, qui avaient soin de la fabrique de cette même église. Cette considération, jointe à la reconnaissance particulière que Canisius avait pour ces insignes bienfaiteurs de sa compagnie, le détermina, malgré toutes ses fatigues, à entreprendre de fournir encore cette pénible carrière ; il en sortit avec son succès ordinaire ; il se vit en même temps déchargé de son emploi de provincial, qu'il avait depuis quatorze ans ; ce qui lui donna une joie qu'il ne put s'empêcher de faire paraître au dehors. Il remercia aussitôt le P. Borgia de lui avoir accordé cette grâce ; et il le fit avec des sentiments d'humilité que ce grand saint, qui était lui-même si humble, ne pouvait assez admirer. " Vous avez quitté, lui répondit Borgia, la charge de la province avec le même esprit qui vous l'avait fait recevoir ; la joie, l’humilité, l'obéissance que vous avez fait paraître dans cette action, répond au courage, à la patience, au zèle, avec lequel vous avez soutenu durant tant d'années le poids des affaires, pour les intérêts de l'Eglise et de la compagnie. "
" Canisius se retira au collège de Dillingue, sa maison de prédilection, pour se livrer tout entier à la composition de l'ouvrage qu'il avait entrepris contre les centuriateurs p.XCII fin p.XCIII début de Magdebourg, en même temps qu'aux exercices de la vie intérieure après lesquels il soupirait depuis longtemps. Mais il fut encore plusieurs fois tiré de cette retraite, tantôt par quelque œuvre de zèle, tantôt par le devoir de l'obéissance, jusqu’à ce qu'il fût mandé à Rome par le pape Grégoire XIII, successeur de saint Pie V, qui voulait savoir de lui ce qu'il croyait pouvoir contribuer le plus au rétablissement de la foi dans tous les pays du nord. "
" Entre tous les moyens que l'homme apostolique prit la liberté de suggérer à Sa Sainteté selon les ordres qu'elle lui en donnait, il lui dit, qu'il n'en voyait point de plus efficace, que d'établir le plus de séminaires que l'on pourrait, parce que, l'hérésie étant un mal contagieux qui se perpétue par les funestes principes dont elle infecte la jeunesse, et passe ainsi tous les âges de la vie, on trouverait un remède proportionné à ce mal dans ces sortes d'établissements d'où l'on pourrait tirer chaque année des prêtres, des prédicateurs et des pasteurs d'une doctrine saine et d'une vie pure, qui étant envoyés partout où leurs évêques jugeraient leur secours plus nécessaire, en extirperaient l'erreur, y conserveraient la foi, et par là renouvelleraient insensiblement la face de l’Eglise dans tous les pays que l'hérésie avait désolés. Il ajouta que c'avait été la pensée d u P. Ignace dans la fondation du collège des Allemands ; que les commencements de cet établissement avaient été très-heureux, grâce aux libéralités dont Jules III en particulier l'avait soutenu pendant toute sa vie ; mais que depuis la mort de ce pape, les guerres et d’autres affaires ayant détourné ailleurs les secours qui faisaient subsister ce collège, il n'avait plus été en état de fournir un assez grand nombre de sujets aux besoins de tant de provinces. "
" Le pape, convaincu de la solidité de ces raisons, travailla tout de bon à remettre le collège des Allemands en état de répondre à de si saintes intentions ; il en augmenta la fondation, et en rétablit les bâtiments avec une libéralité digne du chef de l'Eglise : presque en même temps le collège des Anglais, qui ne cédait en rien à celui des Allemands, p.XCIII fin p.XCIV début fut fondé sur le même plan que Canisius avait donné, aussi bien que celui des Grecs et celui des Maronites ; enfin le même pontife étendit ses soins et ses libéralités, non-seulement à plusieurs endroits de l'Europe, pour y procurer de pareils établissements, mais jusqu'aux Indes et jusqu'au Japon, et il eut la consolation, dans le cours de son pontificat, de voir la foi se soutenir par ce moyen, et s'accroître même au milieu des hérétiques de l'Europe et parmi les idolâtres du Nouveau-Monde. "
" Ce fut là l'effet des conseils de Canisius ;
mais persuadé que les projets les plus saints n'ont de succès qu'autant qu'ils sont soutenus de la vertu d'en haut, il allait souvent la demander sur le tombeau des apôtres et des martyrs, par l'intercession de ces grands saints, que leur zèle a porté à tout sacrifier pour le salut du prochain. Embrasé d'une nouvelle ardeur, il la communiquait également aux élèves du collège des Allemands ; il les voyait souvent : et dans les ferventes exhortations qu'il leur adressait, il les encourageait à ne pas se rendre indignes du choix qu'on avait fait d'eux pour travailler au salut de leurs compatriotes, et servir de modèles par leur conduite à ceux que Sa Sainteté nommerait dans la suite pour être formés avec eux à une mission si sublime. "
" Dans le temps qu'il était le plus occupé à ces exercices de zèle et de piété, il disparut tout-à-coup dans Rome, et on apprit quelque temps après qu'il avait repris le chemin de l'Allemagne : on en chercha la raison, et le bruit se répandit que la crainte d'être élevé aux dignités ecclésiastiques l'avait obligé à un départ si précipité. Ce soupçon n'était pas mal fondé : déjà saint Pie V avait et la pensée de l'élever au cardinalat, et Grégoire XIII, charmé de ce qu'il avait entendu dire de lui, et plus encore de ce qu'il en voyait lui-même, songeait plus sérieusement que jamais à mettre ce projet à exécution. Mais la fuite de Canisius, et peut-être aussi la mort du cardinal d'Augsbourg qui arriva sur ces entrefaites, en firent évanouir tout-à-fait le dessein. "
" Canisius ne fut pas plus tôt de retour à Dillingue, qu'il p.XCIV fin p.XCV début reprit ses études avec sa tranquillité ordinaire ; il en goûtait tout le plaisir à l'abri du danger qui l'avait si fort effrayé : c'est, ainsi qu'il parlait des honneurs qu'on avait voulu déférer à son mérite : tant les sentiments que l'humilité inspire sont différents de ceux qui viennent de l'ambition ! Mais il était de sa destinée qu'il ne jouit pas longtemps du repos de sa solitude ; il eut ordre d'accompagner le légat Moron à la diète de Ratisbonne ; il s'y rendit, et tout le temps qu'il y fut, il ne négligea aucune occasion d'avancer, selon sa coutume, les affaires de la religion, soit par ses prédications, soit dans ses entretiens particuliers. "
" Au sortir de la diète, l'obéissance l'obligea de s'arrêter à Ingolstadt, et de là, sur les instances du prince Guillaume, fils du duc Albert, il alla prêcher le carême à Landschut, où ce prince tenait ordinairement sa cour. Un tel séjour n'était nullement du goût du serviteur de Dieu, mais il avouait que ce qu'il avait remarqué de régularité dans toute la conduite de ce prince, diminuait beaucoup en lui l'aversion qu'il avait naturellement de paraître à la cour. Guillaume soutenait plus encore par son exemple que par son autorité les pieux desseins de son prédicateur ; il était occupé aux exercices de piété, de zèle, de charité ; il ne souffrait point que, durant ce saint temps, on donnât la moindre atteinte à la sainteté du jeûne et de l'abstinence ; il visitait les pauvres et les malades ; il soulageait lui-même leurs misères par ses aumônes, et, pour entretenir le bien que Canisius avait commencé d'opérer par ses prédications, il acheta par son conseil une grande quantité de bons livres, qui furent distribués à la cour et parmi le peuple. C'était là comme un antidote dont l'homme apostolique se servait pour fortifier l'esprit des catholiques contre le venin renfermé dans les livres que les hérétiques avaient soin de répandre adroitement de tous côtés. "
" Content au-delà de ce qu'il eût pu souhaiter des bénédictions que le ciel avait données à ses travaux, il eut encore la consolation de voir sa mission terminée par la conversion d'un Turc, qu'il avait lui-même instruit de nos p.XCV fin p.XCVI début mystère : la cérémonie du baptême se fit avec beaucoup de solennité ; il y eut un concours extraordinaire de monde, attiré par la nouveauté du spectacle, et par le désir de gagner les indulgences que Canisius avait obtenues du nonce pour tous ceux qui auraient la dévotion d'y assister. "
" La Bavière et le Tyrol possédaient alternativement notre saint missionnaire : après avoir prêché à Inspruck devant l'archiduc, il se rendit à Landschut, pour s'acquitter du même emploi auprès du prince Guillaume ; il passa de là chez le comte Albert de Furstemberg. "
" Ce comte, à la sollicitation de la comtesse son épouse, se sentit porté à mener une vie plus parfaite, et à régler sa maison sur les principes de la sagesse évangélique. Il avait demandé au Père Evrard Mercurien, successeur de saint François de Borgia dans la charge de général, un de ses religieux qui pût seconder ses bons desseins. Canisius fut choisi pour cela ; il y réussit avec tant de satisfaction de la part du comte et de la comtesse, qu'ils le regardaient l'un et l'autre comme un de ces prophètes envoyés de Dieu, qui n'entraient dans aucune maison qu'ils n'y fissent entrer avec eux la paix et le salut. Le bien qu'ils goûtaient dans la compagnie d'un si saint homme leur faisait souhaiter de le retenir plus longtemps ; mais comme il était persuadé que l'air de la cour ne convenait guère à un homme de sa profession, dès qu'il eut réglé ce qu'il jugeait être de son ministère, il pria qu'on lui laissât la liberté de se retirer, et il le fit avec cet air honnête et modeste, qui, dans un religieux de son âge et de son mérite, obtient toujours ce qu'il veut : il sortit donc, quelque instance qu'on fît pour le retenir, laissant le comte et la comtesse sensiblement mortifiés de son départ, mais édifiés également, et du zèle qu'il avait fait paraître pour le salut de toute leur maison, et du peu d'attachement qu'ils avaient remarqué en lui pour tout ce que le monde estime et recherche davantage. " " Canisius était entré dans la soixantième année de son âge : il semblait qu'on eût dû songer à mettre fin à ses fatigues ; mais quiconque s'engage dans la milice de Jésus- p.XCVI fin p.XCVII début Christ doit s'attendre à combattre jusqu'à la mort, et à n'avoir de repos que dans le ciel. C'est ce qu'il éprouva cette même année par un effet de la Providence, qui permit, pour la sanctification de son serviteur, que jamais peut-être il n'eût plus d'occasions de contenter le désir qu'il avait de travailler pour les intérêts de ce divin maître.
"
" Le Père provincial l'avait pris depuis peu en qualité de son compagnon, pour se soulager dans son emploi. Le même provincial, à l'occasion d'un voyage assez long qu'il fut obligé de faire, lui remit pour quelques mois toute la charge de la province. Presque en même temps, le pape ayant, destiné l'évêque de Brescia Delfino pour aller en qualité de nonce à la diète de Nuremberg, et lui ayant ordonné de prendre avec lui un jésuite qui pût l'aider dans son ministère, ce prélat, informé du mérite de Canisius, jeta aussitôt les yeux sur lui, et le pria de s'y rendre ; il le fit, mais la diète ayant été remise à un autre temps, il n'eut point d'autre fruit de son voyage, que celui qu'il pouvait tirer de l'obéissance. Enfin, l'évêque de Verceil, nonce de Grégoire XIII auprès de l'empereur Rodolphe II, ayant reçu ordre de Sa Sainteté de passer en Suisse et d'y visiter les cantons catholiques, ce prélat crut qu'il ne pouvait mieux faire, pour répondra aux saintes intentions de ce grand pape, que d'engager Canisius à l'y accompagner. "
" A la vue du danger continuel dont la religion se trouvait menacée, dans un pays semé de zizanie et de toutes parts environné d'hérétiques, le nonce, à la suite de la visite qu'il avait faite dans les neuf cantons restés fidèles, écrivit au pape Grégoire XIII qu'il croyait que le meilleur remède à un si grand mal était de fonder à Fribourg un collège de jésuites ; que les ouvriers évangéliques qui y seraient élevés seraient à portée de secourir les autres cantons catholiques, et de les préserver des erreurs de leurs alliés, tandis que les professeurs, occupé à l'éducation de la jeunesse, travailleraient, à la faveur des sciences, à faire passer dans l'esprit de leurs écoliers les principes de la vraie religion et d'une solide piété.
p.XCVII fin p.XCVIII début Le pape approuva la pensée du nonce ; la chose fut proposée par ses ordres au sénat de Fribourg, et Sa Sainteté à l'insu même des jésuites, destina de son propre mouvement à la fondation du collège un bénéfice qui venait de vaquer dans cette même ville. "
" Au premier bruit qui se répandit dans le pays que les jésuites allaient y être introduits, la haine des hérétiques se réveilla contre ces pères ; on renouvela en même temps contre eux toutes les anciennes calomnies, et l'on y en ajouta de nouvelles. Les catholiques qui n'avaient jamais vu de jésuites, surpris extrêmement des étranges portraits qu'on leur faisait de ces religieux, eurent d'abord de la peine à se défendre de toutes les préventions qu'ils en concevaient naturellement : c'est à cette occasion que la Providence avait attaché l'arrivée de Canisius dans ce pays. "
" Le nonce jugea que le moyen de dissiper ces préventions était d'engager ce Père à venir lui-même travailler au salut de ces peuples, et que la seule présence de ce saint vieillard y ferait l'apologie de sa compagnie : il en écrivit à ses supérieurs. Canisius eut ordre d'aller immédiatement trouver le nonce ; les incommodités de l'âge, de la saison, du voyage, ne sont point capables d'arrêter le zèle d'un homme véritablement obéissant. Il part aussitôt, il s'engage dans les Alpes au fort de l'hiver, il se rend auprès du nonce qui l'attendait à Lucerne, et qui voulait le conduire lui-même à Fribourg. Dans le voyage, l'un et l'autre eurent l'honneur d'avoir part au calice du Seigneur. Comme ils entraient dans Berne, ils trouvèrent tout le peuple assemblé à l'occasion d'un criminel qu'on allait exécuter à mort. La à vue de ces étrangers, que ces hérétiques reconnurent à leurs habits pour des prêtres de l'Eglise romaine, fut pour eux un sujet de divertissement. Ces sortes de gens, par l’effet d’une charité qui est sans doute particulière au nouvel évangile, croyant que tout leur était permis à l'égard de ce qu'on appelait prêtre et religieux, chargèrent ceux-ci d'injures, et firent mille insultes au nonce et à tous ceux de sa suite : on les poursuivit avec des huées et des moqueries p.XCVIII fin p.XCIX début sanglantes, on leur jeta de la neige et de la boue. Parmi cette troupe tumultueuse, il y eut un artisan, homme insolent et emporté, qui, s'étant approché du prélat tâcha de le renverser de dessus sa mule, en lui disant, aussi bien qu’à Canisius, de la manière du monde la plus brutale et avec toutes sortes d'imprécations, qu'ils étaient l'un et l'autre bien plus dignes de l’infâme supplice de la potence, que ce misérable voleur qu'on y allait attacher. Il est vrai que le magistrat, qui fut informé dans la suite de la qualité des étrangers désapprouva le procédé de cette insolente populace, et qu'il envoya des députés à Fribourg, pour en faire satisfaction au nonce, qui s'était plaint avec justice de ce qu'on avait violé le droit des gens en sa personne ; mais le Ciel, jaloux de l'honneur de ses ministres, ne fut pas longtemps sans faire éclater sa vengeance sur la tête de ce scélérat qui avait osé insulter l'oint du Seigneur.
Convaincu d'un crime infâme, il fut condamné à mort, et il souffrit, cette même année et dans ce même endroit, le honteux supplice qu'il avait si indignement souhaité à ces deux illustres personnages. "
" Autant le nonce avait reçu d'outrages à Berne, autant il reçut d'honneurs à Fribourg. Dès la première visite de cérémonie qu'on lui rendit ;
" Voici un homme, dit-il en montrant Canisius, qui doit vous être bien cher ; vous ne sauriez le garder assez précieusement : c'est un saint, dont vous devez vous faire honneur d'avoir les reliques dans votre ville. " La suite a vérifié que l'évêque parlait en homme inspiré. A peine eut-on vu Canisius l'espace de quelques jours, que les habitants de Fribourg disaient de ce saint religieux, que ce n'était point sur le témoignage du nonce qu'ils l'estimaient, mais sur ce qu'ils en voyaient eux-mêmes de leurs propres yeux. Ils le respectaient comme leur maître, ils l'aimaient comme leur père, ils le révéraient comme leur apôtre et leur patriarche : c'est l'éloge qu'ils gravèrent sur son tombeau après sa mort. Canisius avait réciproquement pour eux le zèle le plus ardent et le plus tendre ; à la réserve de deux ou trois petits voyages, p.XCIX fin p.C début qui le tirèrent de Fribourg pour assister aux congrégations de son ordre, il n'en sortit plus durant les dix-sept dernières années de sa vie. Une fois même qu'il était disposé à partir, pour suivre les ordres de l'obéissance qui l'appelait alors, comme si le Ciel, de concert avec les habitants, eût formé un obstacle à sa sortie, il fut arrêté subitement par une maladie, qui ne dura qu'autant de temps qu'il en fallait pour faire comprendre à ses supérieurs que cette nouvelle destination venant de plus haut, ils ne devaient point la contrarier. Aussi tous les habitants disaient hautement, que n'ayant point encore de corps de saints dans leur ville, ils ne permettraient jamais qu'on leur enlevât un homme, qui après sa mort la rendrait considérable par la protection qu'ils attendaient de ses reliques. Le Ciel ne tarda pas à vérifier cet oracle par les miracles qui s'opérèrent au tombeau du serviteur de Dieu. Encore aujourd'hui, on y accourt de tous les endroits, et les peuples le regardent comme un des monuments les plus saints que la piété des fidèles ait non-seulement en Suisse, mais encore dans toute l'Allemagne. "
" Canisius ne fut pas plus tôt arrivé à Fribourg, que s'étant fait un plan fidèle du pays, il régla ses soins sur les besoins que la religion y avait, et dans la ville, et dans les quatre-vingts paroisses qui dépendaient de la seigneurie. Sa douceur et son humilité lui ayant concilié tous les cœurs, il entreprit de réparer les désordres que le mélange des hérétiques y avait causés. Il commença dans ce but à prêcher régulièrement toutes les fêtes et tous les dimanches dans la grande église dédiée à saint Nicolas ; il faisait souvent en d'autres jours des instructions familières au peuple et des catéchismes aux enfants. La vérité, soutenue de la sainteté du prédicateur, produisit bientôt un changement admirable dans la doctrine et dans les mœurs, qui s'étaient ressenties elles-mêmes du venin de l'erreur. Au bout de quelque temps, tous ne parlèrent plus qu'un même langage ; de sorte que le sénat, suivant le conseil de Canisius, s'engagea par un serment solennel, au nom de toute la seigneurie, à con- p.C fin p.CI début server toujours la religion catholique, et à ne donner jamais entrée à aucune doctrine étrangère dans toutes les terres de leur obéissance. De la capitale, l'homme de Dieu étendit son zèle sur les peuples de la campagne :
on voyait ce bon vieillard, aux jours qu'il avait destiné pour ces petites courses apostoliques, sortir de Fribourg le bâton à la main, et parcourir, à l'exemple du Sauveur, toutes les bourgades, aussi content que s'il eût eu à traiter avec les princes de l'empire : il visitait ces pauvres gens dans leurs cabanes, et loin de se rebuter de la grossièreté de leurs manière, il les consolait, les instruisait, les affermissait dans la piété ; après les avoir disposés à faire la même profession de foi qu'on avait faite dans la ville, il la reçut, par ordre du sénat, et il eut la consolation, en moins de deux années, d'avoir banni l'erreur de ce pays-là, et d'y avoir confirmé les peuples dans la religion catholique et apostolique romaine. " " Indépendamment de ces œuvre de zèle, Canisius fit sa principale occupation de l'établissement du collège que la seigneurie voulait fonder à sa compagnie. L'affaire fut bientôt résolue, l'intérêt spirituel et temporel concourant à la terminer : comme il n'y avait point d'écoles publiques à Fribourg, on était obligé d'envoyer étudier les enfants ailleurs, et la proximité des lieux déterminait leur envoi à Lausanne, à Bâle ou à Genève.
Canisius, effrayé du danger que courait cette pauvre jeunesse abandonné à elle-même jusque dans le sein de l'hérésie, crut devoir apporter un prompt remède à un mal si pressant ; il obtint pour cela du sénat un arrêt, par lequel tous les parents étaient obligés de rappeler sans délai ceux de leurs enfants qui étudiaient dans ces villes. Leur retour rendit le collège florissant ; le grand nombre d'écolier y mit de l'émulation, et il s'y fit un progrès sensible dans la piété et dans les lettres. Enfin cette maison, sous la conduite de Canisius, était comme un séminaire où se formaient des ouvriers évangéliques qui se répandaient à certaines fêtes de l'année dans toutes les montagnes voisines. Lorsqu'ils partaient pour ces petites mis- p.CI fin p.CII début sions, l'homme apostolique les animait, à l'exemple de leur saint fondateur, à y embraser les cœurs du feu que Notre-Seigneur est venu apporter sur la terre ; et par là, il entretenait l'innocence, la religion et la piété parmi ces peuples, et leur donnait d'excellents préservatifs contre l'air contagieux que l'hérésie répandait dans tous les pays d'alentour. "
" Le cardinal Borromée n'eut pas plus tôt appris à Milan le bien que Canisius faisait dans la Suisse, qu'il lui témoigna par ses lettres la joie qu'il ressentait des grands succès que Notre-Seigneur donnait à son zèle ; il lui marqua aussi le désir qu'il avait de lier un petit commerce avec lui, qui le mît à même d'être informé de ce qu'il jugerait être le plus nécessaire pour le bien spirituel des peuples que le pape avait confiés à ses soins. L'humble religieux, sensible autant qu'on peut l'être à l'honneur que lui faisait ce saint cardinal, lui obéit avec la même simplicité qu'il avait fait autrefois aux souverains pontifes lorsqu'ils l'avaient obligé de leur faire part de ses pensées sur l'état des affaires de la religion en Allemagne. "
" Dès qu'il vit le collège parfaitement établi et en état de se passer de ses soins, il agit auprès du Père général pour en remettre le gouvernement à quelque autre qui fût plus capable de le soutenir. Son grand âge lui servit de prétexte pour satisfaire là-dessus son humilité et le désir qu'il avait d'obéir. Il obtint ce qu'il souhaitait ; déchargé de l'obligation de veiller à la conduite des autres, il s'occupa plus que jamais aux exercices de la vie intérieure, dans lesquels il avait coutume de dire qu'il puisait de nouvelles forces pour agir avec le prochain : car, quelque affaibli que fût son corps par l'âge et le travail, il ne perdait jamais de vue le salut des autres, non plus que le soin de sa propre perfection. "
" Son courage le soutint jusqu’à la soixante-huitième année de son âge dans les plus pénibles fonctions du ministère évangélique, avec autant de ferveur qu'il en avait montré dans la plus vigoureuse jeunesse ; mais la nature épuisée ne fut plus à l'épreuve d'une si forte et si constante p.CII fin p.CIII début application : il fut frappé tout-à-coup d'une apoplexie qui fit désespérer de ses jours. La nouvelle qui s'en répandit aussitôt dans toute la ville y causa une consternation générale, chacun le pleurant déjà comme s'il eût perdu son propre père. Mais son heure n'était pas encore venue ; Notre-Seigneur voulut bien le rendre aux prières et aux larmes de ce bon peuple : il se rétablit peu à peu ; mais les restes fâcheux de cet accident le mirent hors d'état de soutenir la fatigue de la prédication ; il fallut absolument y renoncer. Son zèle ne se rendit pas pour cela : ne pouvant plus exercer par lui-même cet important emploi, il résolut de continuer de son mieux à le faire exercer par d'autres, ou du moins à le faciliter à ceux que la Providence y destinerait dans la suite. On le pria de donner ses sermons au public : peu content de lui-même là-dessus, il ne jugeait pas qu'ils méritassent de paraître ; il essaya d'en composer de nouveaux, et il ménagea si bien son temps et ses forces, qu'en trois ou quatre ans, il se vit en état de publier plusieurs volumes de notes sur les Evangiles de toutes les fêtes et de tous les dimanches de l'année. Il dédia tout l'ouvrage au clergé de Fribourg : il est excellent et tout-à-fait digne de son auteur ; et, parce qu'il peut également former un homme à la prière et la prédication, on lui donne quelquefois le nom de Sermons, et quelquefois celui de Méditations. "
" Porté de tout temps à honorer les saints patrons des lieux où il travaillait à la gloire de Notre-Seigneur, il recueillit avec soin les actions de ceux que toutes ces contrées regardent comme leurs apôtres et leurs protecteurs auprès de Dieu ; il fit imprimer ce recueil, qui se compose principalement des vies de saint Maurice, de saint Béat, de saint Nicolas anachorète, et de saint Fridelin, en langage du pays, pour la consolation de ces peuples. On ne peut dire combien ce petit ouvrage leur fut agréable et combien il lui attira de bénédictions. "
" Enfin, il donna encore au public deux autres petits livres de piété à l'usage des personnes qui font profession p.CIII fin p.CIV début d'une vie plus parfaite ; il en envoya quelques exemplaires aux archiduchesses filles de l'empereur Ferdinand Ier, qui vivaient dans la retraite qu'elles s'étaient choisie, par ses conseils, à Hall, petite ville du Tyrol, en les priant de regarder ces dernière productions de son esprit comme les marques les plus sincères du zèle qu'il conserverait pour leur salut jusqu'aux derniers moments de sa vie. "
" C'étaient là les principales occupations de son zèle dans les heures que l'oraison lui laissait libres. Mais, dans cet autre exercice, il était tellement uni à Dieu, que rien alors ne pouvait l'en séparer ; en tout autre temps, il n'était pas difficile à toutes sortes de personnes de l'approcher ; mais il était inaccessible en celui-ci. On ne peut dire les grâces que Notre-Seigneur lui communiquait pour lors ; la douceur qui inondait son cœur se répandait ensuite au dehors dans les entretiens qu'il avait avec ses frères et dans ceux que plusieurs amis qu'il avait dans la ville s'empressaient d'avoir aussi avec lui : se servant de l'ascendant que donnent l'estime, la confiance et l'amitié, il s'insinuait de plus en plus dans leurs esprits et dans leurs cœurs les portant surtout travailler efficacement à l'affaire de leur salut. Il ne paraissait pas non plus indifférent pour celles de leurs familles ; il prenait part à leurs disgrâces et à leurs prospérités ; il les aidait à se précautionner contre les mésintelligences qui pouvaient en altérer la paix ; il réconciliait ceux que la haine ou l'intérêt avait divisés. C'était là le fruit de ses conseils ; ils étaient souvent accompagnés d'une lumière surnaturelle, qu'il puisait dans l'oraison par son commerce intime avec le Père des lumières. "
" Il n'oubliait pas ses chers enfants du collège de Fribourg, comme on le voit dans un écrit qu'on y a conservé jusqu’à l'époque du renvoi de la société, et que ceux qui vivaient dans ce collège regardaient comme le testament de leur bon père. En effet, un an avant sa mort, les voyant assemblés pour entendre une de ces exhortations que l'on fait de temps en temps dans de pareils établissements, suivant l'ordre établi par saint Ignace, il leur dit les choses les plus tou- p.CIV fin p.CV début chantes sur la Providence, qui avait éclaté dans l'érection de leur maison ; il leur dit ensuite la confusion qu'il éprouvait d'avoir si peu soutenu par sa conduite et par son exemple les obligations attachées aux différents emplois qu'il avait exercés ; il les conjura de vouloir bien suppléer par la vertu et le zèle qu'ils feraient paraître au dedans et au dehors, à tout ce qui avait manqué de sa part ; il les anima à veiller soigneusement dans le poste où ils étaient établis, afin d'en écarter avec le glaive de l'esprit, tous les ennemis de la religion qui oseraient y paraître : " Respectez, ajouta-t-il, honorez, aimez en Notre-Seigneur le clergé , le sénat et tout le peuple de Fribourg ; vous ne sauriez le faire assez ; continuez à y former la jeunesse aux belles lettres et à la piété par vos instructions et vos catéchismes ; ne vous appliquez pas moins à édifier ceux qui sont dans un âge plus avancé par le ministère de la parole, dans vos entretiens particuliers, et surtout par vos exemples ; mais n'oubliez jamais l'évêque de Verceil, ce prélat incomparable, qui a rempli si dignement la charge de nonce apostolique, et dont la mémoire est en bénédiction dans tout le pays. Mais comme c'est à lui que vous devez la protection dont le pape Grégoire XIII a honoré et soutenu ce nouvel établissement, c'est à vous aussi, mes chers frères de répondre aux saintes intentions de ce grand pape, aux vœux de son illustre nonce, et à l'attente de cette auguste république, afin que tous ceux qui, dans la suite, habiteront ce collège, fondé à nos usages avec tant de magnificence et de bonté, en aient une vive et éternelle reconnaissance, et que nous la fassions paraître plus encore par nos actions que par nos paroles, travaillant infatigablement et constamment, comme de dignes ouvriers du père de famille, au salut de ce bon peuple. Enfin, mes très-chers frères, si le Ciel permet que je meure chez vous, quand vous aurez mis en terre ce faible corps, qui doit être bientôt la pâture des vers, ne cessez point, je vous conjure, de recommander mon âme à Dieu, afin qu'étant purifié par son infinie miséri- p.CV fin p.CVI début corde, j'aie le bonheur d'être réuni au corps des prêtres élus du Seigneur, et que je prie à mon tour dans la région des vivants, et pour vous, et pour votre collège. "
" Il ne se contenta pas d'inspirer à ses enfants ces sentiments d'une juste reconnaissance ; il voulut lui-même en donner des preuves publiques, à l'occasion qui s'en présenta la dernière année de sa vie. "
" Depuis seize ans que les jésuites étaient à Fribourg, en attendant qu'ils eussent un lieu commode pour faire les fonctions propres de leur compagnie, ils s'étaient toujours servis de la grande église que les chanoines leur avaient offerte très-obligeamment pour cela. Cette année 1597, qui était la soixante-dix-septième de la vie du Père Canisius, on ouvrit la chapelle qui était destiné à ces saints exercices.
Comme cela se fit avec quelque cérémonie, ce Père qui avait eu plus de part que personne à la fondation du collège, voulut faire un dernier effort pour y prêcher, et donner par là une marque publique du dévouement entier avec lequel il avait consacré ses derniers jours au service de la seigneurie. "
" Ce fut une vraie joie pour tout le monde d'apprendre cette nouvelle ; toute la ville accourut la chapelle ; chacun s'y empressa d'y avoir place, ravi de le voir encore une fois en chaire ; je dis de le voir, car il était si faible, qu'à peine pouvait-il se faire entendre des premiers rangs ; mais le plaisir qu'on avait de le considérer tenait lieu de tout ce qu'on pouvait attendre de son discours ; tous pleuraient de joie ; attendris à la vue de ce vénérable vieillard, ils recueillaient le même fruit qu'une prédication éloquente aurait pu faire sur eux : comme si, au défaut de ses paroles, un prédicateur intérieur leur eût fait entendre qu'ils ne devaient pas avoir moins de zèle pour le salut de leurs âmes que n'en avait eu ce saint homme, qu'ils voyaient épuisé par les travaux dont il s'était chargé uniquement dans cette vue. "
" Ce fut là le dernier effort de son zèle : il sentit bien que Notre-Seigneur voulait l'attirer à lui ; aussi ne son- p.CVI fin p.CVII début geait-il plus qu’à la mort ; il ne parlait plus que de la mort, demandant à tous ses amis le secours de leurs prières pour s'y préparer en véritable chrétien : " Fasse le Ciel, dit-il dans une de ses lettres, que le désir de la bienheureuse éternité s'augmente toujours en nous, afin que, dégagés à une bonne fois des choses de la terre, nous ayons le bonheur d'être réunis dans le ciel avec nos premiers pères et de jouir avec eux de la souveraine félicité dans la possession de Dieu.
"
" Ce fut au commencement de septembre de cette année 1597, que l'hydropisie dont il était menacé depuis longtemps se déclare entièrement : il vit bien que c'était la dernière épreuve à laquelle Notre-Seigneur mettait à sa fidélité ; il eut en même temps une connaissance particulière du terme que le Ciel avait marqué à ses travaux ; et cela parut assez par une parole qu'il dit à un de ses frères, qui avait la charité de lui faire tous les jours une lecture spirituelle dans le livre de la Vie des Saints. Il avait choisi ce livre plutôt qu'un autre, pour s'animer à souffrir, par les grands exemples qu'on y trouve d'une patience héroïque et d'une parfaite soumission aux ordres de la divine Providence. Un jour donc qu'il mettait ce livre entre les mains de ce charitable frère : " Commencez, lui dit-il, par les saints qui sont marqué au commencement de ce mois ; en les parcourant ainsi le reste de l'année, nous en aurons jusqu’à la fin. " Soit que ce bon religieux ne fit pas assez réflexion à ce que le Père lui avait dit, soit qu’à cause de l'état pitoyable où il le voyait, il crût qu'il ne pouvait aller si loin, il ne lisait pas exactement toute la suite de l'histoire, mais il en passait souvent plusieurs endroits et ne s'attachait qu’à ceux qu'il trouvait plus à son goût. Canisius s'en étant aperçu, l'avertit de ne pas se presser si fort, parce que le terme que Notre-Seigneur avait mis à ses jours n'était pas encore venu, et il l'assura plus d'une fois que, sans rien omettre, il aurait de quoi fournir jusque-là. En effet, depuis ce temps-là, le Père vécut encore près de quatre mois, pendant lesquels on continua chaque jour à lire toute la suite de ce qui se rencontrait p.CVII fin p.CVIII début dans le livre, de sorte qu'on ne l'acheva que le vingtième jour de décembre, qui fut la veille de sa mort. "
" Il serait difficile d'exprimer avec quelle paix, quelle constance il soutint les dernières épreuves par lesquelles il plut au souverain Pasteur des âmes de perfectionner sa vertu. Convaincu que la tribulation est une grâce spéciale qu'il réserve aux élus, à proportion que son mal augmentait, sa reconnaissance augmentait aussi ; c'était alors qu'il disait avec le Prophète : Je bénirai le Seigneur en tout temps, et ses louanges seront toujours en ma bouche. On ne savait en quelle posture on devait le mettre ; il avait de la peine à être assis, il ne pouvait demeurer au lit, parce que, tout son corps étant beaucoup enflé, ses nerfs se trouvaient extraordinairement tendus et lui causaient une douleur très-vive pour peu qu'on le touchât ou qu'on le remuât : " Que je suis obligé à Dieu, s'écriait-il, de me donner quelques traits de ressemblance avec Jésus crucifié ! "
" Un jour ses douleurs s'augmentèrent jusqu’à un tel excès, qu'il lui échappa de dire à celui qui avait soin de lui pendant sa maladie : " N'y a-t-il pas moyen, mon frère, de me trouver quelque endroit où je puisse être plus doucement ? " Mais se reprenant aussitôt, et se reprochant à soi-même sa lâcheté : " Il n'en est pas besoin, ajouta-t-il, il ne faut pas traiter son corps si délicatement. " Il recevait avec la dernière soumission les ordres du médecin ; quelques dégoûtants que fussent les remèdes dont il voyait assez l'inutilité, il les prenait sans façon : " Ce cadavre, disait-il, n'a pas besoin de remèdes, il ne les mérite pas ; il faut rejoindre nos pères qui nous ont précédés, mais il faut aussi obéir. "
" Cependant il lui survint un fâcheux dégoût, qui lui donnait de l'aversion pour le peu de nourriture qu'on l'obligeait de prendre et qui pouvait le soutenir. On dit que Notre-Seigneur voulut soulager sa peine par une voie qui tenait du miracle ; mais sans entreprendre d'examiner ce fait, la grandeur d'âme qui lui fit prendre le calice de Jésus-Christ, sans en vouloir tempérer l'amertume par p.CVIII fin p.CIX début aucun adoucissement, me paraît encore quelque chose de plus merveilleux. Un jour qu'il parut à son infirmier accablé de douleurs plus violentes et plus aiguës : " Ne pourriez-vous pas, mon Père lui dit celui-ci, représenter vos besoins à Notre-Seigneur, et lui demander du soulagement dans vos peines ? " Il lui répartit aussitôt : " Laissons faire ce bon Maître ;
il sait mieux que nous ce qu'il nous faut : je me suis trop bien trouvé de m'être abandonné la disposition de son aimable providence, pendant tant d'années que j'ai eu l'honneur de le servir, pour vouloir m'y soustraire dans ce peu de temps qu'il me reste à lui marquer ma fidélité. "
" Un de ses amis lui demandant si rien ne lui faisait de la peine : " Ce m'en serait une bien grande, répondit-il, de me voir entièrement inutile et incapable de rendre aucun service au prochain, si la volonté de Dieu, qui le permet, n'était pas pour moi un grand sujet de consolation : je ne puis plus rien faire pour sa gloire, mais je puis souffrir pour son amour ; mon sort n'est pas à plaindre. " On voit par là que le zèle du salut du prochain fut toujours sa passion dominante ; il le porta dans son cœur jusqu’à la mort. Incapable d'agir, il priait pour la conversion des pécheurs. Par le même motif, il ne passait pas un jour sans offrir plusieurs fois des vœux pour l'Eglise universelle, pour le souverain Pontife et pour les princes chrétiens. Il avait reçu de la main du nonce un exemplaire de certaines litanies, composées pour demander à Dieu qu'il répande ses bénédictions sur l'Eglise, et il les récitait régulièrement tous les jours. "
" Il traîna dans cet état également languissant et douloureux, jusqu'à l'Avent, qu'il parut avoir une connaissance plus distincte de la fin de sa vie ; on en jugeait ainsi par les entretiens plus fréquents qu'il avait sur la mort, sur le jugement, sur l'obligation qu'il y a de se préparer à l'avènement du Seigneur. Ainsi, quelque espérance qu'on crût pouvoir lui donner que sa santé se rétablirait bientôt, sur ce que son enflure paraissait diminuer notablement, il fit p.CIX fin p.CX début appeler son confesseur, à qui il dit qu'il rendait à Dieu de très-humble actions de grâces de ce qu'enfin tout se disposait pour son futur changement ; il lui déclara qu'il sortirait bientôt de ce monde, et le conjura de ne point l'abandonner, mais de vouloir bien l'aider à se prépare comme il faut cette importante et terrible séparation. "
" Ses forces diminuant peu à peu, il ne parlait plus qu'avec peine ; les yeux baissés sur un livre de prières qu'il avait composé à son propre usage, il eut encore la force d'y lire une oraison destinée pour se préparer à la mort. Sensible à la reconnaissance, qui ne finit qu'avec sa vie, il pria le Père recteur de témoigner à tous ceux qui étaient en prières au pied de son lit, qu'il recevait avec joie ces dernières marques de leur charité, et qu'il les en remerciait de tout son cœur. "
" Quand on le laissait à lui-même, il s'entretenait tranquillement avec Dieu ; on le voyait de temps en temps élever doucement les mains et les yeux vers le ciel, comme on le rapporte de saint Martin ; et ceux qui approchaient le plus près l'oreille de sa bouche, entendaient qu'il répétait en même temps ces paroles de l'Apôtre : Cupio dissolvi, et esse cum Christo. (Je souhaite de mourir, et d'être avec Jésus-Christ) "
" Comme il baissait sensiblement, on se disposa à lui donner l'extrême-onction, ainsi qu'il l'avait souhaité ; quand tout-à-coup, jetant les yeux fixement sur un certain endroit de sa chambre, et désignant de son doigt ce même endroit :
" Ne voyez-vous pas ? ne voyez-vous pas ? " s'écria-t-il avec un certain air de joie qui éclata sur tout son visage. Personne ne voyait rien ; mais comme dans toute sa maladie il ne donna jamais le moindre signe de faiblesse ou de rêverie, et que dans ce transport il s'adressait à la sainte Vierge avec les paroles de la Salutation Angélique, il donna sujet de croire que cette Mère de bonté, pour laquelle il avait eu toute sa vie les sentiments de la tendresse la plus respectueuse, lui avait apparu pour lui ôter les frayeurs que cause ordinairement ce terrible passage, et pour lui donner p.CX fin p.CXI début des assurances du souverain bonheur dans lequel il allait entrer : sans rien décider là-dessus, je me contente de raconter simplement ce que rapportent tous les historiens de la vie de Canisius. "
" Ayant reçu l'extrême-onction avec une admirable présence d'esprit, il ne cessa de prier avec beaucoup de douceur et d'attention, autant qu'on pouvait le comprendre par le mouvement de ses lèvres. Enfin, baisant tendrement le crucifix qu'il portait dans l'une de ses mains, et tenant de l'autre le cierge bénit allumé, symbole éclatant de la foi vive qu'il avait eue toute sa vie et qu'il avait tâché d'inspirer à tout le monde, il rendit doucement son âme entre les mains de son Créateur, au milieu des prières et des larmes de ses frères et de quelques-uns de ses bons amis du sénat et du clergé de Fribourg, presque sans qu'on s'en aperçût, sur les trois heures du soir, le
21 décembre fête de l'apôtre saint Thomas, l'an 1597, dans la 77e année de son âge. "
Voilà, sans entrer dans le détail de ses vertus et de ses miracles, ce qu'était le savant théologien dont nous traduisons aujourd'hui le principal ouvrage. Il ne nous reste plus à dire que deux ou trois mots sur la méthode que nous avons observée dans cette traduction.
D'abord, nous avons cru ne pouvoir rien faire de plus agréable à ceux qui verront ce travail que de leur mettre sous les yeux le texte même du grand catéchisme de Canisius. Ce n'est certes pas l'amour-propre qui nous a fait prendre ce parti, puisque par là nous nous exposons évidemment à montrer toute l'infériorité de la copie auprès de son brillant original, et à subir la critique plus ou moins juste de ceux qui croiront y voir des inexactitudes. Mais la latinité de ce catéchisme devenu rare parmi nous, nous a paru si belle, que nous aurions craint de faire acte de vandalisme en refusant cette satisfaction à nos lecteurs. Quant aux passages latins de l’Ecriture et des Pères, qui viennent à l'appui des réponses et qui rendent l'ouvrage original si volumineux, il a dû nous suffire d'en présenter la traduction, tant pour réduire le nombre des volumes, que p.CXI fin p.CXII début parce que le texte latin de l’Ecriture et des Père de l'Eglise étant aujourd'hui fort répandu parmi nous, chacun sera toujours libre en consultant, soit sa propre bibliothèque, soit les bibliothèques des villes, de faire la comparaison de notre traduction avec les passages traduits.
Pour les soins que nous avons donnés à cette traduction même c'est au public à en juger. Non-seulement nous nous sommes permis, mais nous nous sommes même fait un devoir de profiter des traductions déjà publiées, non en les copiant servilement, mais en nous les appropriant partout où elles nous ont paru fidèles, et en les rectifiant ou les améliorant toutes les fois qu'elles nous ont semblé imparfaites ou défectueuses. Les traductions dont nous avons principalement fait usage, et pour lesquelles nous avons des obligations, soit à leurs auteurs, soit aux personnes bienveillantes qui nous les ont prêtées, sont les suivantes :
8. Les Traductions de saint Clément de Rome, de saint Irénée, de Clément d'Alexandrie, de Tertullien, d'Origène, de saint Cyprien, etc., publiées sous le nom de
44. Traité de saint Bernard de la conversion des mœurs, de la vie solitaire, des commandements et des dispenses, trad. par Bernard Lamy, Paris, 1686 ;
46. La Bibliothèque ecclésiastique publiée à Lille dans ces dernières années.
APERCU GENERAL DE TOUTES LES MATIERES TRAITEES DANS CET OUVRAGE. Elles se résument dans cette maxime du Sage : Mon, fils, si tu désires ta SAGESSE, conserve la JUSTICE, et Dieu te la donnera. (Ecclésiastique, XIV, 33.)
PREMIERE PARTIE. - PRINCIPES DE LA SAGESSE CHRETIENNE.
Chapitre I, de la foi et du symbole de la foi, 22 questions, parmi lesquelles il faut distinguer la 5e sur l'origine du symbole des apôtres, la 13e sur la descente de Jésus-Christ aux enfers, et la 18e sur les notes de la véritable Eglise. Chapitre II, de l'espérance, de l'oraison dominicale et de la salutation angélique, 19 questions parmi lesquelles il faut distinguer la 2e sur l'obligation de joindre l'espérance à la crainte, la 15e et les suivantes sur les prérogatives de la sainte Vierge et sur le devoir de l'honorer et de l'invoquer. Chapitre III, divisé en trois articles, dont le premier traite de la charité, 44 questions ; le second, des commandements de Dieu, 46 questions, où il est traité en même temps, question 6, de l'obligation qu'il peut y avoir pour les chrétiens d'observer les commandements faits par Dieu à l'ancien peuple ; même question, de la possibilité de les observer ; question 8, de l'invocation, du culte, des reliques et des fête des saints ; question 9, des images de Jésus-Christ et des saints. - Article 3, des commandements de l'Eglise, 19 questions, où il est traité en même temps des traditions apostoliques et ecclésiastiques, question 1re et suivantes ; de l'Eglise et de son autorité, questions 9, 10 et 16 ; du Pape et de l'Eglise romaine, question 9 ; des conciles, question 11 : de l'autorité des saints Pères, même question : des cinq commande- p.CXIV fin p.CXV début ments de l’Eglise, question 14 ; de l’Ecriture sainte et du droit de l'interpréter, question 16.
Chapitre IV, des sacrements, divisé en huit articles :
Article 1, des sacrements en général, huit questions, où il est traité en même temps des cérémonies sacrées, question 8.
Article 2, du Baptême, quatre questions, où il est traité en même temps de la concupiscence qui reste dans ceux qui sont baptisés, question 3.
Article 3, de la Confirmation, quatre questions, où il est traité en même temps du saint-carême question 4.
Article 4, de l'Eucharistie, dix questions, où il est traité en même temps de la présence réelle, question 4; de la transsubstantiation, question 5; de l'obligation qu’il y a d'adorer les saintes espèces, question 6 ; de la messe, question
7 ; de la communion sous les deux espèces question 8.
Article 5, du sacrement de Pénitence, dix questions, où il est traité en même temps de la contrition, question 4 ; de la confession, questions 5 et 6 ; de la satisfaction, questions
7 et 8 ;
du purgatoire, question 9. Article 6, de l'Extrême-Onction, trois questions. Article 7, de l'Ordre, huit questions, où l'on fait voir en même temps que tous les chrétiens ne sont pas prêtres, question 8 ; qu'il faut honorer les prêtres, soit bons, soit mauvais, questions 6 et 7. Article 8, du Mariage, cinq questions, où il est traité en même temps du divorce, question 3 ; de la violation du vœu de chasteté, question 4 ; des mariages de moines et de religieuses, même question ; du célibat des prêtres, questions 4 et 5 ; de la virginité, question 5. Ce sujet sera d'ailleurs traité avec plus d'étendue dans la deuxième partie, à l'article des conseils évangéliques, question 4.
DEUXIEME PARTIE. - PRINCIPES DE LA JUSTICE CHRETIENNE.
Section I. - Du mal qu'il s'agit d'éviter. Elle se subdivise en six articles. Article 1, du péché en général, six questions. Article 2, des sept péchés capitaux, neuf questions. Article 3, des péchés d'autrui qui peuvent nous être imputés, onze questions. Article 4, des péchés contre le Saint-Esprit, huit questions. Article 5, des péchés qui crient vers le ciel, cinq questions. Article 6, de l'expiation des péchés, quatre questions. Section II. - Du bien qu'il s'agit de faire. Elle se subdivise en cinq chapitres. Chapitre I. Article 1, des trois principales espèces de bonnes œuvres, trois questions, où il est traité en même temps du fruit des bonnes œuvres, question 2 ; article 2, du jeûne, trois questions p.CXV fin p.CXVI début article 3, de la prière ; article 4, de l'aumône et des œuvres de miséricorde, neuf questions. Chapitre II, des vertus cardinales, six questions. Chapitre III, des dons et des fruits du St.-Esprit, quatre questions. Chapitre IV, des huit béatitudes, trois questions. Chapitre V, des conseils évangéliques, six questions, où il est traité en particulier de la pauvreté évangélique, question 3 ; de la chasteté, question 4 ; de l'obéissance religieuse, question 5; de l’état religieux, même question. Section III. - Des quatre fins dernière de l'homme, sept questions.
Appendice sur la chute de l'homme et sur l'œuvre de sa justification, suivant la doctrine du concile de Trente, sessions V et VI.
Chapitre I, de la chute du premier homme. Chapitre II, de la transmission du péché d'Adam à tous ses descendants. Chapitre III, du remède au péché originel. Chapitre IV, des restes du péché originel dans les chrétiens baptisés. Chapitre V, de l'impuissance de la nature et de la loi à justifier les hommes. Chapitre VI, de l'économie et du mystère de la venue du Sauveur. Chapitre VII, qui sont ceux qui ont part à la justification apportée aux hommes par Jésus-Christ. Chapitre VIII, tableau de la justification de l'impie, et de son passage à l'état de grâce. Chapitre IX, nécessité pour les adultes de se préparer à la grâce de la justification, et raisons de cette nécessité. Chapitre X, des moyens de se préparer à la justification. Chapitre XI, en quoi consiste la justification de l'impie, et quelles en sont les causes. Chapitre XII, en quel sens il est vrai que l'impie est justifié gratuitement et par la foi. Chapitre XIII, contre la vaine présomption des hérétiques. Chapitre XIV, des progrès de la justification une fois reçue. Chapitre XV, de la nécessité et de la possibilité d'observer les commandements. Chapitre XVI, qu'il ne faut point présumer témérairement qu'on se trouve du nombre des prédestinés. Chapitre XVII, du don de persévérance. Chapitre XVIII, de ceux qui font des chutes après leur baptême et des moyens qu'il y a pour eux. de se relever. Chapitre XIX, que tout péché mortel fait perdre la grâce, mais ne fait pas perdre pour cela la foi. Chapitre XX, du fruit de la justification, c'est-à-dire du mérite des bonnes œuvres et en quoi il consiste. p.1 début
PREMIERE PARTIE. PRINCIPES DE LA SAGESSE CHRETIENNE.
CHAPITRE I. DE LA FOI ET DU SYMBOLE DE LA FOI.
Question I
A qui doit-on attribuer le nom de chrétiens ? On doit appeler chrétiens ceux qui professent la saine doctrine de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, dans l’Eglise qu'il a fondée. Le vrai chrétien est donc celui qui, en même temps qu'il est fermement attaché à la doctrine de Jésus-Christ, condamne et déteste du fond de son cœur toute secte comme tout culte étranger à cette doctrine, ou réprouvé par l’autorité de l’Eglise : telles sont les sectes juives, idolâtriques, mahométanes, et en général toutes les sectes hérétiques.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. Act., XI, 25-27 : " Barnabé s'en alla ensuite à Tarse pour chercher Paul, et l'ayant trouvé il l’amena à Antioche. Ils demeurèrent une année entière dans cette église, où ils instruisirent un p.1 fin p.2 début fort grand nombre de personnes ; de sorte que ce fut à Antioche que les disciples furent pour la première fois nommés chrétiens. "
2. I PIERRE, IV, 15-16. " Que nul de vous ne soit maltraité comme coupable d'homicide, ou comme larron, ou comme faisant de mauvaises actions, ou comme envieux des avantages d'autrui. Mais s'il est maltraité comme chrétien, qu'il n'en ait point de honte, et qu’au contraire il en glorifie Dieu. "
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. S. ATHANASE, Orat. II cont. Arian. : " Est-ce qu'aucun peuple chrétien a jamais emprunté son nom de ses évêques et non pas plutôt du Seigneur, en qui il croit ? Certes, ce n'est pas des bienheureux apôtres nos maîtres, ni des autres ministres de l’Evangile du Christ, mais du Christ lui-même que nous avons reçu notre appellation comme notre profession de chrétiens. Ceux au contraire dont la foi n'a pas la même origine, ont raison de prendre les noms des auteurs de leur secte, parce que c'est à ceux-là qu'ils appartiennent. "
" C'est ainsi que notre nom comme notre qualité de chrétiens, que nous tenons du Christ, a suffi pour réfuter Marcion, inventeur de son hérésie nouvelle : ce nom de chrétiens est resté à ceux qui ne se sont pas laissés ébranler par Marcion ; ceux au contraire qui se sont attachés à cet hérésiarque, ont perdu leur nom de chrétiens pour n’être plus connus que sous celui de marcionites. C'est encore ainsi que Valentin, Basilide, Manichée et Simon le magicien ont donné leurs noms à leurs sectateurs, et c'est de là que les uns ont été appelé valentiniens, d'autres basilidiens, d'autres manichéens, d'autres simoniens, d'autres cataphrygiens (nom qu'ils ont pris de la Basse-Phrygie), d'autres novatiens, de Novat, leur chef. Ainsi Mélèce, excommunié par Pierre, évêque et martyr, a donné son nom à ses partisans, qui dès lors ont cessé d'être appelés chrétiens. C'est encore de cette manière qu'Arius ayant été excommunié par Alexandre, ceux qui sont restés avec l'évêque ont conservé leur nom de chrétiens, et que ceux au contraire qui se sont attachés à Arius n'ont plus été appelés qu'ariens, en laissant Alexandre seul avec les siens en possession du nom du Sauveur. . . . Ceux de cette espèce qui vont se joindre à ces hérétiques en désertant notre Eglise, perdent en même temps leur nom de disciples du Christ pour prendre celui d'ariens, comme ayant renoncé à la foi chrétienne pour mettre à la place l'erreur inventée par Arius. Comment donc seraient-ils chrétiens, p.2 fin p.3 début ceux qui ne s'appellent pas chrétiens, mais qu'on doit plutôt appeler ariomanes ? Comment pourraient-ils compter comme faisant partie de l'Eglise catholique, ceux qui ont rejeté l'antique foi, et qui répandent parmi les peuples le venin de leurs doctrines, doctrines convaincues de faussetés par cela seul qu'elles sont nouvelles ? "
2. S. CYPRIEN, Ep. 52 ad Anton. : " Celui-là, quel qu'il soit d'ailleurs, n'est pas chrétien, qui n'est pas dans l’Eglise du Christ. "
3. Le même, de Unit. Eccl. : " Celui qui abandonne l’Eg1ise de Jésus-Christ, ne recevra jamais les récompenses de Jésus-Christ. C'est un étranger, c'est un profane, c'est un ennemi. Celui-là ne peut avoir Dieu pour père qui n’a point l’Eglise pour mère. "
4. S. IGNACE, Ep. ad Magnes. : " Montrons-nous dignes du surnom que nous avons reçu ; car quiconque est appelé d'un autre nom, n'appartient point à Dieu ; c'est comme s'il rejetait l’Ecriture inspirée qui a dit de nous dans son langage prophétique : On les appellera d’un nom nouveau, que le Seigneur leur donnera de sa propre bouche, et ils seront le peuple saint (Is., LXII, 2). C'est ce qui s'est accompli la première fois en Syrie ; car c'est à Antioche que les disciples, instruits par Pierre et Paul, fondateurs de cette Eglise, ont été les premiers de tous appelés chrétiens. "
5. S. AUGUSTIN, Tract. CXIII in Joan. : " Nous devons remarquer, au sujet du renoncement de l'apôtre Pierre, que le Christ est renié non-seulement par ceux qui disent de lui qu'il n'est pas le Christ, mais encore par ceux qui disent d'eux-mêmes qu'ils ne sont pas chrétiens, quoiqu'ils le soient en effet. Car le Christ ne dit pas à Pierre, vous nierez que vous soyez mon disciple, mais il lui dit, vous me renierez : et cependant il n'a pas fait autre chose pour le renier, que de nier qu'il fût son disciple. "
6. Le même, Serm. CLXXXI de tempore (Ce sermon, au jugement des docteurs de l'ancienne université de Louvain, ne paraît pas être de saint Augustin, puisqu'il se compose plutôt de paroles de saint Grégoire-le-Grand. V. Natat. Alexand.,Hist, eccl.,. tome V : p. 108, édition de Venise), c. 12 : " Quisquis ille est, et qualiscumque ille est, christianus non est, qui in Christi Ecclesiâ non est. " Ce sont les paroles de saint Cyprien lui-même traduites plus haut, n 2.
7. Le même, Enchirid. ad Laur., c. 5 : "
Le fondement assuré et véritable de la foi catholique, c'est le Christ. Car, comme dit l’Apôtre, personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé et qui est Jésus-Christ. Et qu'on ne s’imagine pas que ce ne soit pas là le véritable fondement de la foi catholique, sous p.3 fin p.4 début prétexte qu'on pourrait croire que ce fondement nous serait commun avec quelques hérétiques. Car si l'on examine la chose de près on verra que Jésus-Christ n'est reconnu que de nom, sans l'être de fait par les hérétiques, quels qu'ils soient, qui pré tendent porter comme nous le nom de chrétiens. Il serait trop long d'en fournir la preuve, puisqu'il faudrait pour cela passer en revue toutes les hérésies, soit anciennes soit nouvelles, en montrant de chacunes d'elles en particulier combien est vrai ce que nous disons ici de toutes en général. "
8. TERTULLIEN, de Pudicitiâ, c. 7 : " La brebis, c'est à proprement parler le chrétien ; le troupeau du Seigneur, c'est la multitude des fidèles ; le bon pasteur, c'est le Christ. Il faut donc entendre par cette brebis qui s’égare loin du bercail le chrétien qui se sépare de l’Eglise. "
9. Le même, de Præscript., n. 37 :
" Ils ne savaient être chrétiens, dès lors qu'ils sont hérétiques, qu'ils ne tiennent pas de Jésus-Christ une doctrine qu'ils ont choisie de leur autorité privée ou qu'ils ont empruntée à d'autres hérétiques. "
Question II
A quoi peut se réduire la doctrine chrétienne ? La doctrine chrétienne comprend en général les vérités et les devoirs, dont l'ensemble constitue la véritable sagesse et la véritable justice. La sagesse, comme le fait voir saint Augustin, a pour objet les vertus théologales, qui sont la foi, l’espérance et la charité, vertus divinement infuses dans l'âme, et qui rendent bienheureux et en quelque sorte divins les hommes qui s'attachent à les cultiver ici-bas. La justice, à son tour, comprend deux choses : la fuite du mal et la pratique du bien ; car c'est cette vertu de justice qu'avait en vue le Prophète royal quand il disait : Détournez-vous du mal, et faites le bien. Or, de la sagesse et de la justice découle, comme de deux sources, tout l'ensemble de la doctrine et de la morale chrétiennes. p.4 fin p.5 début TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
2. I Cor., XIII, 13 : " Or, ces trois vertus, la foi, l'espérance et la charité, demeurent à présent ; mais la charité est la plus excellente des trois. "
5. I PIERRE, III, 10-11 : " Si quelqu'un aime la vie, et désire que ses jours soient heureux, qu'il empêche que sa langue ne se porte à la médisance, et que ses lèvres ne prononcent des paroles de tromperie ; qu'il se détourne du mal, et qu'il fasse le bien. "
TEMOIGNAGES DE LA TRADITION.
1. S. AUGUSTIN, Lib. Retract., c. 63 : " J’ai composé un livre (C’est l’Enchiridion adressée à Laurent) touchant la foi, l’espérance et la charité, sur la demande que m’avait faite d’un ouvrage de ma plume celui à qui il est adressé, pour qu’il ne sortît pas de ses mains. C’est ce que nous appellerions Manuel, et que les Grecs appellent ???????????. Il me semble y avoir montr? assez bien quel est l’ensemble des devoirs à remplir envers Dieu, ce en quoi l’Ecriture fait consister la véritable sagesse. "
2. Le même, Enchirid. ad Laur., c. 2 : "
La piété, voilà la sagesse de l’homme. C’est ce que vous trouverez dans le livre de Job ; car on y lit en propres termes, que la sagesse a dit à l’homme ; La piété envers Dieu, voilà la sagesse (JOB, XXVIII, 28). C’est ce que marque plus précisément le mot grec ????????? employ? dans cet endroit.
3. Le même, c. 3 : " Si je réponds à cette question (comment honorer Dieu), qu’on doit honorer par la foi, l’espérance et la charité, vous m’alléguerez sans doute que cette réponse est trop courte au gré de votre désir. "
4. S. PROSPER, Sent. ex L. Aug. Decerpt., sent. 98
: " La justice consiste toute entière à éviter le mal et à faire le bien : deux points auxquels on doit tenir invariablement au milieu de toutes les adversités, parce que ce qu’on donne à la piété est la seule chose qui ne soit jamais perdue. " p.5 fin p.6 début
Question III
Quel est le premier objet de la doctrine chrétienne ? Le premier objet de la doctrine chrétienne c'est la foi, qui est comme la porte de notre salut, et sans laquelle personne dans cette vie ne peut trouver Dieu, ni par conséquent l’invoquer, le servir et lui plaire. Car pour s'approcher de Dieu, dit l’Apôtre, il faut croire. Celui qui ne croira pas, a dit Notre-Seigneur lui-même, sera condamné, ou plutôt il l'est déjà, comme Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a dit encore.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
2. Hébr., XI, 6 : " Il est impossible de plaire à Dieu sans la foi ; car pour s'approcher de Dieu, il faut croire premièrement qu'il y a un Dieu, et qu'il récompensera ceux qui le cherchent. "
4. JEAN., III, 18 : " Celui qui croit en lui n'est pas condamné ; mais celui qui ne croit pas est déjà condamné, parce qu'il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu. "
TEMOIGNAGES DE LA TRADITION.
1. S. AUGUSTIN, Serm. 38 de temp. (Ce sermon n'est pas de saint Augustin, mais c'est une partie de l'ouvrage d'Alcuin de Trinitate, c'est-à-dire tout le livre Ier et une partie du second. V. NOEL-ALEXANDRE, Hist. Eccl. V Sæc., c. IV, art. III, IX) : " Il est certain que personne ne peut parvenir à la véritable félicité s'il n'est agréable à Dieu, et que personne ne peut être agréable à Dieu que par la foi. La foi, en effet, est le fondement de tous les biens. La foi est le principe de notre salut. Sans elle personne ne saurait participer à la dignité des enfants de Dieu, parce que sans elle ni on ne peut obtenir la grâce de la justification dans le siècle présent, ni on ne pourra posséder la vie éternelle dans le siècle à venir. p.6 fin p.7 début Et si l'on refuse de marcher ici-bas dans les sentiers de la foi, on n'arrivera jamais au bonheur de voir dans sa propre essence Notre-Seigneur Jésus-Christ. " Ce passage se trouve répété au commencement du sermon CLXXXI (Ce sermon n'est pas de saint Augustin.
2. Le même, Serm. I de verb. Apost. (Ce sermon n'est pas non plus de saint Augustin. V. ibidem) : " Il n'y a ni richesses, ni trésors, ni honneurs, ni quoi que ce soit au monde, qui surpasse en valeur la foi catholique, laquelle sauve les hommes de leurs péchés, les guérit de leurs maux spirituels, procure aux catéchumènes la grâce du baptême, aux fidèles celle de la justification, aux pénitents le moyen de réparer leurs offenses, aux justes celui d'accroître leurs mérites ; qui couronne les martyrs, qui maintient dans les bornes d'une chaste pudeur les vierges, les veuves et les époux ; qui ordonne les clercs, qui consacre les évêques, qui initie les uns et les autres au royaume céleste et les fait entrer en société avec les anges. " Saint Augustin répète les mêmes paroles dans son sermon CLXXXI de tempore, c. 12 (Ce sermon, nous l'avons déjà dit, est lui-même supposé, et composé en partie de paroles de saint Grégoire. V. NOEL-ALEXANDRE, ibid.).