Grand Catéchisme (Somme de doctrine chrétienne) (page 195)
2. Ibidem, c. 10 : " Pourquoi donc, à la suite de cela, venant à rendre compte de leurs propres sentiments, disent-ils qu'ils reconnaissent à la vérité que la grâce vient en aide au bon propos que chacun peut former, mais non qu'elle puisse inspirer le goût de la vertu à celui qui n'y apporte aucune bonne volonté ? C'est qu'ils prétendent que l'homme peut avoir de lui-même sans le secours de Dieu ce bon propos et ce goût de la vertu, et qu'ainsi les mérites de l'homme, antérieurs à toute grâce, sont ce qui le rend digne d’être ensuite aidé de la grâce. . . "
" Sans doute qu'une grâce subséquente vient en aide au bon propos de l'homme ; mais ce bon propos lui-même n'existerait pas, si la grâce ne le prévenait. Pareillement, le goût que l'homme peut sentir pour la vertu a besoin, lorsqu'il commence à se former en nous, d'être secondé par la grâce ; mais de plus, pour qu'il commence à se former en nous, il faut que ce soit la grâce qui nous l'inspire, c'est-à-dire Dieu lui-même auteur de la grâce, celui dont parle l'Apôtre quand il dit (II Cor., VIII, 16) : Je rends grâces à Dieu, qui a mis dans le cœur de Tite les mêmes goûts pour vous (Saint Augustin traduisait ainsi ce passage : Gratias autem Deo, qui dedit idem studium pro vobis in corde Titi. La Vulgate, au lieu de idem studium, a substitué camdem sollicitudinem (II Cor., VIII, 16)). Si c'est Dieu qui met dans nos cœurs les goûts que nous pouvons ressentir pour les autres, quel autre que Dieu mettra donc en nous ceux que nous pourrons éprouver pour lui-même ? "
5. Le même, De prædestinatione Sanctorum, c. 2
: " L'Apôtre parlant de cette grâce qui n'est donnée en considération d’aucuns mérites, mais qui produit ce qu'il y a en nous de bons mérites, dit : Nous ne sommes capables d'avoir aucune bonne pensée comme de nous-mêmes ; mais c'est Dieu qui nous en rend capables (II Cor., III, 5). Ces paroles ne sauraient être trop mûrement méditées et pesées par ceux qui pensent que le commencement de la foi vient de nous, et que son accroissement vient de Dieu. Car il n'y a p.329 fin p.330 début personne qui ne voie que la pensée précède nécessairement la croyance, puisqu'on ne croit jamais qu'après avoir pensé qu'il faut croire. Il est bien vrai que souvent la pensée ne précède la volonté de croire que d'un instant, et que ce moment est si rapide, qu'il semble que la pensée et le consentement se forment tout à la fois. Mais il faut toujours, pour croire quelque chose, que la pensée marche la première ; ce qui n'empêche pas que la pensée ne subsiste encore avec la croyance, qui n'est autre chose qu'une pensée accompagnée du consentement. Car quoique tous ceux qui pensent ne croient pas, et qu'au contraire il arrive souvent qu'on ne pense que pour ne pas croire, cependant quiconque croit pense à ce qu'il croit ; il pense en croyant, et il croit en pensant. Si donc, dans tout ce qui regarde la religion et la piété, nous ne sommes capables selon l'Apôtre d'avoir aucune pensée comme de nous-mêmes, et si c'est Dieu qui nous en rend capables, il s'ensuit que nous ne sommes pas capables de croire comme de nous-mêmes, puisqu'il est impossible de croire sans penser, et que c'est Dieu qui nous rend capables de commencer même à croire (Cf. De la Prédestination des saints, dans les Traités choisis, tome II, p.42-44). "
4. GENNADE, prêtre de Marseille, Lib. de ecclesiasticis dogmatibus, c. 44 : " Si quelqu'un prétend que, sans la lumière et l’inspiration du Saint-Esprit, qui donne à tous cette suavité intérieure qui fait qu'on embrasse la vérité et qu'on y ajoute foi, il puisse, par ses forces naturelles, penser comme il faut, se porter à faire quoi que ce soit de bon par rapport au salut et à la vie éternelle, se rendre à la prédication salutaire, c'est-à-dire à celle de l'Evangile, il faut que l’esprit d’erreur et d'hérésie l'ait séduit, puisqu'il n'entend pas la voix de Jésus-Christ même, qui dit dans l’Evangile : Vous ne pouvez rien faire sans moi (JEAN, XV, 5) ; ni celle de l'Apôtre, qui disait : Nous ne sommes capables d'avoir aucune bonne pensée de nous-mêmes, comme de nous-mêmes, mais c'est Dieu qui nous en rend capables (II Cor., III, 5) (Tout ce passage n'est que la copie textuelle du 7e canon du second concile d'Orange (V. le Dictionnaire universel des conciles, tome II, col. 135). C'est une addition faite après coup à l'ouvrage de Gennade, qui, étant lui-même semi-pélagien, ne pouvait pas enseigner cette doctrine. V. NAT, ALEX., Hist. eccl., t. V, p. 103). "
18 : " Si, p.330 fin p.331 début comme ils (les semi-pélagiens) le prétendent, la volonté de croire doit être en nous avant que la grâce de Dieu vienne à notre aide, c'est sans raison qu'on donne à celle-ci le nom de grâce, puisqu'alors elle n'est plus un don gratuit accordé à l'homme, mais une récompense décernée à la bonne volonté. Car il faut, disent-ils, que la grâce trouve en nous cette bonne volonté, sans que ce soit elle-même qui l'ait donnée ; mais tout au contraire, s'il en est ainsi, c'est, nous-mêmes les premiers qui donnons à Dieu la bonne volonté de nous aider de sa grâce, et ainsi nous recevons la grâce de Dieu, non comme un don de sa miséricorde, mais comme une équitable rétribution de sa justice. Et pourtant, qui lui a donné quelque chose le premier pour en prétendre récompense (Rom., XI, 35) ? Personne assurément, puisque personne ne peut rien recevoir, qui ne lui ait été donné du ciel (JEAN, XIX, 44). Car qu'est-ce que l’homme peut avoir autre chose que ce qu’il a reçu ? et s'il l'a reçu, pourquoi s'en glorifie-t-il, comme s’il ne l'avait pas reçu véritablement (I Cor., IV, 7) ? De plus, ce ne serait jamais la miséricorde de Dieu qui nous préviendrait si ce n'était pas elle qui formerait en nous la bonne volonté, mais qu'au contraire elle dût attendre qu'elle pût trouver en nous cette bonne volonté toute formée. Et que deviennent alors ces paroles de David : Mon Dieu, sa miséricorde me préviendra (Ps. LVIII, 11) ? Or, en quoi la miséricorde de Dieu nous prévient-elle, ou en quel état nous trouve-t-elle au moment où elle nous prévient, c’est ce que le Docteur des nations nous fait voir, non dans la personne de quelque autre, mais dans sa propre personne, lorsqu'il dit : Moi qui étais auparavant un blasphémateur, un persécuteur et un ennemi outrageux ; mais j'ai obtenu miséricorde de Dieu, parce que j'ai fait tous ces maux dans l'ignorance, n'ayant pas la foi (I Tim., I, 13). "
6. S. AUGUSTIN, Enarrat. II in Psalmum XXVI : " Aidez-moi, ne m'abandonnez pas ; car je suis dans la voie. Je ne vous demande qu'une chose : c'est de demeurer tous les jours de ma vie dans votre maison pour y contempler vos délices, et pour être protégé dans votre temple comme sous un abri assuré. Je ne vous fais que cette prière ; mais pour arriver à ce grand bien, je suis encore dans la voie. Vous me direz peut-être, ô mon Dieu : Marchez, efforcez-vous ; je vous ai donné voire libre arbitre ; vous êtes le maître de vos actions : avancez dans le chemin ; faites le bien, fuyez le mal, aimez la paix, cherchez-la avec ardeur. Ne vous écartez pas de la voie, ne vous y arrêtez point ; p.331 fin p.332 début ne regardez point en arrière ; marchez-y avec persévérance, parce que celui-là seul sera sauvé qui persévérera jusqu’à la fin. Vous donc qui avez reçu de Dieu le libre arbitre, vous croyez peut-être pouvoir marcher de vous-même ; mais ne présumez rien de vos propres forces. Si Dieu vous abandonne, vous perdrez courage au milieu de la voie ; vous tomberez ; vous vous y égarerez ; vous vous y arrêterez. Dites-lui donc : Il est vrai, ô mon Dieu, que vous m’avez donné une volonté libre ; mais, sans vous, tous mes efforts ne sont rien. Aidez-moi, ne m’abandonnez pas, et ne me rejetez pas, ô mon Dieu, qui êtes mon Sauveur. Oui, Seigneur, vous m’aiderez, vous qui m’avez fait ; vous ne m’abandonnerez pas, vous qui m’avez créé. "
7. Le même, Serm. XIII de verbis apostoli, c. 9 : "
L’Apôtre ayant dit : Si vous mortifiez par l’esprit les œuvres de la chair, vous vivrez ; c’est-à-dire, si vous mortifiez ces désirs charnels auxquels il y a tant de mérites à ne pas consentir, et dont il est encore plus parfait d’être exempt ; si vous mortifiez par l’esprit ces œuvres de la chair qui sont autant de maladies de l’âme et qui tendent à lui donner la mort, vous vivrez ; il est à craindre d’un autre côté que quelqu’un n’ose présumer de son propre esprit dans le dessein qu’il forme de mortifier les œuvres de la chair. Car il n’y a pas que Dieu qui soit esprit ; mais votre âme aussi est esprit, votre intelligence est de même un esprit. Et lorsque vous dites : Je suis soumis à la loi de Dieu selon l’esprit, et à la loi du péché selon la chair (Rom., V, 25), attendu que l’esprit a des désirs contraires à ceux de la chair, comme la chair en a de contraires à ceux de l’esprit (Gal., V, 17), gardez-vous de présumer de votre propre esprit tout en voulant mortifier les œuvres de la chair, et de vous perdre par orgueil, qui trouverait en Dieu une résistance invincible, au lieu de sa grâce que vous obtiendriez par humilité. Car Dieu résiste aux orgueilleux, et il donne sa grâce aux humbles (JAC., IV, 6). "
Ibidem, c.10 : " Pour prévenir donc en vous la domination de cet esprit d’orgueil, voyez ce que l’Apôtre prend soin d’ajouter. Après avoir dit (Rom., VIII, 13) : Si vous mortifiez par l’esprit les œuvres de la chair, vous vivrez ; pour empêcher l’esprit humain de s’élever et de se croire capable par lui-même de conduire heureusement tout seul une telle entreprise, il ajoute aussitôt (ibid., 14) : Tous ceux qui sont conduits par l’esprit de Dieu, ce sont ceux-là qui sont enfants de Dieu. Vous donc qui vous éleviez déjà dans votre esprit, à ces premières paroles de l’Apôtre : Si vous p.332 fin p.333 début mortifiez par l'esprit les œuvres de la chair, vous vivrez ; car vous alliez dire : Voilà ce que peut ma volonté, voilà ce que peut mon libre arbitre ; eh ! quelle volonté ? eh ! quel libre arbitre ? si Dieu ne vous soutient, vous tombez ; s'il ne vous relève, vous restez à terre. Comment donc pouvez-vous entendre de votre propre esprit ce que dit l’Apôtre : Si vous ne mortifiez par l'esprit les œuvres de la chair, etc., lorsque vous l'entendez vous dire en même temps : Tous ceux qui sont conduits par l'esprit de Dieu, ce sont ceux-là qui sont enfants de Dieu ? Vous voulez être vous-même votre conducteur, vous voulez que ce soit votre esprit qui vous pousse à mortifier les œuvres de la chair ! Quel avantage résultera-t-il pour vous de n'être pas épicurien, si c'est pour vous faire stoïcien ? Epicurien ou stoïcien, vous ne compterez pas parmi les enfants de Dieu. Car les enfants de Dieu, ce sont tous ceux qui se laissent conduire par son esprit. Ce ne sont donc ni ceux qui vivent dans les désirs de leur chair, ni ceux qui vivent selon les mouvements de leur propre esprit, mais : Tous ceux qui sont conduits par l’esprit de Dieu, ce sont ceux-là qui sont enfants de Dieu. "
Ibidem, c. 11 : " Quelqu'un me dira : Ce n'est donc pas nous qui nous conduisons, qui agissons, puisque nous sommés conduits, nous sommes poussés. Je réponds : Nous sommes conduits, et nous nous conduisons nous-mêmes en même temps. Et le moyen pour vous de vous bien conduire, c'est de vous laisser conduire par le bon esprit. Car l'esprit de Dieu, qui vous conduit alors, vient en aide, non pas à ceux qui restent inactifs, mais à ceux qui agissent eux-mêmes ; les noms seuls qu'il prend d'adjutor, d'auxiliator, vous indiquent assez que vous agissez aussi, ou que de votre côté vous faites aussi quelque chose. Comprenez ce que vous demandez, ce que vous faites profession de croire, lorsque vous dites : Venez à mon aide, ne m'abandonnez pas (Ps. XXVI, 9). C'est Dieu sans doute que vous appelez ici à votre aide. Or, on n'est aidé qu’à condition de faire quelque chose de son côté.
Tous ceux qui sont conduits par l’esprit de Dieu, dit l’Apôtre, ce sont ceux-là qui sont enfants de Dieu. Il ajoute ailleurs (II Cor., III, 6) : Non pas suivant la lettre, mais suivant l'esprit ; non pas suivant la lettre de la loi, qui enjoint, qui menace, mais suivant le mouvement de l'esprit, qui exhorte, qui éclaire, qui aide en un mot. Nous savons, a dit le même apôtre, que tout contribue à l'avantage de ceux qui aiment Dieu (Rom., VII, 28). Dieu ne contribuerait pas, si vous ne p.333 fin p.334 début contribuiez vous-même. Mais faites bien attention ici à ce que votre esprit ne se prenne pas à dire : Si Dieu me retire sa coopération et son secours, mon propre esprit fera la chose tout seul ; et s'il la fait avec quelque peine, avec quelque difficulté, encore la fera-t-il et pourra-t-il en venir à bout ; de même que quelqu'un dirait : Nous arriverons au port à l'aide de nos rames, mais avec quelque peine ; oh ! si nous étions aidés par les vents, qu'il nous serait bien plus facile d'y arriver ! Telle n'est pas l'aide que Dieu nous prête, l'aide que nous prête Jésus-Christ, que nous prêt l'esprit de Dieu. Si cette aide nous manque, nous ne pourrons rien faire de bien. Si Dieu ne vous aide pas, vous pourrez encore agir par le mouvement de votre volonté libre ; mais ce que vous ferez, vous le ferez mal. C'est à cela qu'est bonne votre volonté, qui s'appelle une volonté libre, mais qui, en se conduisant mal, devient une esclave digne de la damnation. Quand je vous dis que, sans l'aide de Dieu, vous ne pouvez rien faire, sous-entendez, rien faire de bien. Car, pour faire le mal, sans être aidé en cela de Dieu, vous avez votre volonté libre, quoiqu’après tout elle ne soit plus libre. Car on devient l'esclave de celui par qui on se laisse vaincre ; et quiconque commet le péché est esclave du péché (JEAN, VIII, 34) ; au lieu que, si le Fils vous délivre, alors vous serez vraiment libres (ibid., 36).
"
Ibidem, c. 12 : " Soyez bien convaincus que vous agissez de même par le mouvement de votre bonne volonté, parce que vous êtes vivants, et il est certain que vous agissez. Car Dieu ne vous aiderait pas, si vous n'agissiez en rien ; il ne coopérerait pas à ce que vous faites, si vous ne faisiez rien vous-mêmes.
Sachez cependant que vous agissez de telle manière dans le bien que vous faites, que c’est l'esprit de Dieu qui vous conduit, en même temps qu'il vous aide de son secours. Car s'il vous manquait, vous ne pourriez rien faire de bien. . . "
" Lorsque vous entendez ces paroles : Tous ceux qui sont conduits par l'esprit de Dieu, ce sont ceux-là qui sont enfants de Dieu, ne concevez pas pour cela de trop bas sentiments de vous-mêmes. Car si Dieu veut faire de vous son temple, ce n’est pas qu'il vous considère comme des pierres privées de mouvement qui leur soit propre, et que le constructeur soulève et met à leurs places sans action de leur part. Il n'en est pas ainsi de pierres vivantes ; et vous êtes, vous, des pierres vivantes (I PIERRE, II, 5), qui entrez avec les autres dans la structure du temple de Dieu (Ephés., II, 22). Laissez-vous conduire, mais p.334 fin p.335 début courez en même temps ; laissez-vous conduire, mais suivez tout à la fois ; car en cela même il sera vrai que vous ne pouvez rien sans lui. "
8. Le même, Lib. I retractationum, c. 22 : " J'ai dit dans un autre endroit (Lib. contra Adimantum, c. 20) : " On ne peut faire le bien, à moins que l’on ne change sa volonté, chose qui est en notre pouvoir, comme Dieu nous le fait entendre qui il dit ailleurs : Ou dites que l'arbre est bon, et que le fruit est bon aussi ; ou dites que, l'arbre étant mauvais, le fruit en est mauvais (MATTH., XII, 33). " Ces paroles ne contredisent point ce que nous enseignons au sujet de la grâce de Dieu. Car il est au pouvoir de l'homme de changer en mieux sa volonté ; mais ce pouvoir lui-même ne peut venir que de Dieu, dont il est dit : Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (JEAN, 1, 12). Car, comme ce que nous faisons, quand nous voulons le faire, est certainement en notre pouvoir, rien n'est mieux en notre pouvoir que notre volonté même ; mais cependant cette volonté a besoin que Dieu la prépare. De cette manière donc, le pouvoir que nous avons nous vient toujours des Dieu. On doit entendre dans le même sens ce que j'ai dit ensuite, " qu'il est en notre pouvoir de mériter, ou d'être enté (sur l'olivier franc) par la bonté de Dieu, ou d'en être retranché par sa justice ; " puisque cela seul est en notre pouvoir, qui dépend de notre volonté. Lors donc que Dieu nous a préparé une volonté forte et puissante, nous trouvons facile ce qui, sans ce secours divin, nous eût été difficile et même impossible. "
9. S. LEON-LE-GRAND, Serm. V de Quadragesimâ : " Quoique nous ne puissions subsister sans le secours du Créateur et sans une protection particulière de celui qui nous a formés : cependant, comme nous entrons dans cet édifice en qualité de pierres vivantes et de matière animée, il faut que nous coopérions aux soins bienveillants de notre Créateur ; il faut que notre obéissance seconde sa grâce, et que nous demeurions toujours attachés à celui sans lequel nous ne pouvons rien faire de méritoire (Cf. Sermons de saint Léon). . . "
10. S. FULGENCE, Lib. de incarnatione et gratiâ Christi, c. 20 : " La grâce ne nous ôte pas le libre arbitre, mais elle le guérit en nous ; elle ne le renverse, pas : mais elle le redresse ; elle ne l'anéantit pas, mais elle l’éclaire ; elle ne le dépouille pas de sa vertu, nais elle lui vient en aide et le conserve dans son inté- p.335 fin p.336 début grité, afin que, débarrassé de ce qui faisait sa faiblesse, il agisse avec une pleine vigueur ; qu’il rentre dans le droit chemin, après qu’il s’en est écarté ; qu’il recouvre la perception de la lumière, après qu’il l’a perdue ; enfin que, prévenu et aidé de la grâce, il serve la justice pour notre sanctification, après qu’il a servi l’impureté et l’injustice en nous faisant commettre l’iniquité. "
12. Le même, ibid., c.9 : " Il ne faut pas s’imaginer que, parce que saint Paul dit que c’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire selon son bon plaisir, il ait voulu nier le libre arbitre : non, sans doute ; si c’était là sa pensée, il n’aurait pas dit immédiatement auparavant : Opérez votre propre salut avec crainte et tremblement (Philip., II, 12). Car ordonner à l’homme d’agir, c’est lui rappeler qu’il a un libre arbitre. Mais l’Apôtre veut que les fidèles opèrent leur salut avec crainte et tremblement, afin qu’ils ne s’enorgueillissent pas de leurs bonnes œuvres, en se les attribuant à eux-mêmes (Cf. Traités choisis de saint Augustin, t. Ier, p. 225-226). "
13. Le même, Ibidem, c.14 et 15 : " Quoique Dieu soit toujours saint et la sainteté même, il est néanmoins sanctifié dans les hommes, quand il leur donne sa grâce et qu’il les sanctifie, en leur ôtant ce cœur de pierre par lequel ils déshonorent son saint nom. Mais afin qu’on ne se figure pas que le libre arbitre demeure sans action sous l’opération de la grâce, Dieu nous dit dans le psaume que j’ai déjà cité :
N’endurcissez pas vos cœurs (Ps. CXCIV, 8). Il dit encore à son peuple par le prophète Ezéchiel : Rejetez loin de vous toutes les abominations et les impiétés que vous avez commises contre moi. Faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau, et observez mes commandements. Et pourquoi mourriez-vous, maison d’Israël ? Je ne veux point la mort de celui qui meurt, dit le Seigneur Dieu ; revenez à moi, et vous vivrez (EZECH., XVIII, 31-32). Souvenons-nous que, si Dieu dit ici : Convertissez-vous, et vous vivrez, nous lui disons aussi : O Dieu, convertissez-nous (Ps. LXXXIV, 5). Souvenons-nous que Dieu qui dit : Rejetez toutes vos impiétés, est celui qui justifie l’impie (Rom., IV, 5). Souvenons-nous que c’est le même qui nous dit : Faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau, et qui dit ailleurs : Je vous donnerai un cœur nouveau et un esprit nouveau (EZECH., p.336 fin p.337 début XXXVI, 26). Pourquoi donc celui qui dit : Faites-vous, dit-il : Je vous donnerai ? Pourquoi commande-t-il, si c'est lui-même qui doit donner ? Pourquoi donne-t-il, si l'homme doit agir ? sinon parce que Dieu donne ce qu'il commande, quand il aide celui à qui il commande, afin qu'il fasse ce qui lui est commandé (Cf. Traités choisis de saint Augustin, t, Ier, p. 245-2b7). "
14. Le même, De spiritu et litterâ, c. 34 : "
Dieu nous fait vouloir et croire par les idées qu'il nous met dans l'esprit, soit par quelque moyen extérieur, tel que la prédication évangélique, et les préceptes même de la loi, qui ont pour effet d'avertir l'homme de sa faiblesse, et de l'engager par-là à recourir par une foi vive à la vertu sanctifiante de la grâce ; soit par une illumination intérieure et secrète qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous procurer par nous-mêmes quoiqu'il dépende de notre volonté d'y acquiescer ou d'y résister. Quand donc Dieu, par quelqu'un de ces moyens, incline l'âme raisonnable à croire en lui ; car, même avec le libre arbitre dont elle est douée, elle ne croira qu'autant qu'une suggestion ou un appel quelconque de Dieu ou de ses ministres lui aura indiqué l'objet de sa foi ; assurément c'est Dieu qui opère en chaque homme la volonté de croire, et ainsi il n'est aucun point sur lequel sa miséricorde ne nous prévienne, quoiqu'il reste toujours, comme je l'ai dit, au pouvoir de notre volonté de donner ou de refuser notre acquiescement à l'appel qu'il nous fait. Cette doctrine n'infirme en rien la vérité de ces paroles de l'Apôtre : Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? bien loin de là, elle les confirme plutôt. Car ce n'est que par le consentement qu'elle y donne que l'âme peut recevoir et posséder les dons auxquels ces paroles font allusion ; et ainsi tout ce qu'elle a, tout ce qu'elle reçoit lui vient de Dieu ; mais ce qu'elle a et ce qu'elle reçoit c'est bien elle-même qui l'a et qui le reçoit. "
15. Le même, Lib. II de peccatorum meritis et remissione, c. 8 : " Il ne faut pas inférer de là que nous devions nous contenter de désirer d’être établis ou confirmés dans l'état de justice, sans apporter à ce travail l'action et l'effort de notre propre volonté. Car Dieu veut bien s'appeler notre aide, adjutor noster, dans l’Ecriture. Or, celui-là seul est aidé, qui fait de son côté quelques efforts. En effet, Dieu n'opère pas notre salut en nous de la manière qu'un maçon façonne une pierre brute, ou que tout autre ouvrier travaille sur des matériaux privés de raison et de volonté. " p.337 fin p.338 début
16. Le même, Lib. de prædestinatione et gratiâ
(Nous avons déjà fait observer que cet ouvrage n’est pas de saint Augustin. - V. NAT. ALEX., Hist. eccl., t. V, p. 109), c. 9 : " De crainte que l'homme, s'abandonnant à sa lâcheté, ne crût pouvoir parcourir sans peine la carrière de la vertu, si pénible à sa faiblesse, même quand elle est aidée de la grâce, et qu'ainsi il ne fît aucun effort pour son avancement, Dieu a distribué chaque chose de telle façon entre lui et l'homme, que le principe de tout le bien que nous pouvons faire nous vienne de l'inspiration qu'il nous en donne, et qu'une fois éclairés de ses lumières, nous discernions à l'aide de notre raison naturelle la voie de ses commandements, pour la suivre ou nous en écarter au gré de notre libre arbitre. Que si, soutenus de son appui, nous restons fidèles à suivre cette voie, il couronnera à la fin notre obéissance, après que nous aurons triomphé des répugnances que nous aurons pu d'abord éprouver à son service. "
17. S. AUGUSTIN, Serm. VII de verbis Apostoli, c. 1 : " Je vous prie, dit l'Apôtre aux Ephésiens, de ne pas perdre courage en me voyant souffrir tant de maux pour vous, puisque c'est pour votre gloire (Ephés., III, 13). Il les prie de ne pas perdre courage ; ce qu'il ne ferait pas, s'il ne voulait exciter leur volonté. Car si les Ephésiens lui avaient répondu : " Pourquoi nous priez-vous d'une chose que nous n'avons pas en notre pouvoir ? " Cette réponse ne vous paraîtrait-elle pas tout-à-fait juste ? L'Apôtre ne leur aurait pas dit, Je vous prie, s'il n'avait été convaincu qu'il était au pouvoir de leur propre volonté de consentir à sa demande. Et quand même il leur aurait dit, Je vous ordonne, cette parole n'aurait eu encore aucun sens dans sa bouche, s'il n'avait été persuadé que leur volonté était maîtresse d’obéir à l'ordre qu'il leur eût fait. "
18. Le même, Serm. XV, c. 11 : " Cet état de justice, tâchons de nous y maintenir, si nous y sommes entrés ; d’y faire des progrès s'il tend à s'affaiblir, pour qu'il soit perfectionné en nous lorsque nous serons parvenus là où retentiront ces paroles : Où est, ô mort, ta victoire ? Où est, ô mort, ton aiguillon (I Cor., XV, 55) ? Mais ce sont-là autant de grâces que nous devons attendre de Dieu ; non toutefois en n'agissant pas plus que si nous étions plongés dans le sommeil, non sans effort de notre part, sans action de notre volonté. A moins d'un concours de votre volonté, la justice de Dieu ne vous sera point communi- p.338 fin p.339 début quée. La volonté, voilà ce qui est à vous ; la justice, voilà ce qui est Dieu. La justice de Dieu n'a point besoin de votre volonté pour être ce qu'elle est ; mais pour qu'elle vous soit communiquée, elle requiert pourtant le concours de votre volonté. On vous a mis sous les yeux votre devoir à remplir. On vous l'a remontré, on vous l'a enjoint, on vous l'a intimé, et si vous avez un cœur, vous avez compris ce que votre devoir vous prescrivait de faire : demandez la grâce de l'accomplir, si la vertu de la résurrection de Jésus-Christ n’est pas ignorée de vous. Car il a été livré pour nos péchés et il est ressuscité pour notre justification (Rom., IV, 25). Que veulent dire ces paroles, pour notre justification ? C'est-à-dire pour nous justifier, pour nous rendre justes. Vous serez l'ouvrage de Dieu, non pas seulement en tant que vous êtes hommes, mais aussi en tant que vous serez juste. Car être juste vaut mieux que d'être homme simplement. Si Dieu vous a fait homme, et que ce soit vous qui vous fassiez juste, vous ferez donc quelque chose de mieux que ce que Dieu aura fait. Ce qu'il y a de vrai, c'est que Dieu vous a fait sans vous. Car vous n'étiez pas encore là pour consentir à ce qu'il vous fît ce qu'il vous a fait. Mais celui qui vous a fait sans vous ne vous justifiera pas (Saint Augustin n'a pas dit que Dieu ne pourra pas nous justifier sans nous, comme on a quelquefois l'imprudence de le lui faire dire ; mais il dit simplement que Dieu ne nous justifiera pas sans le concours de notre volonté, ce qui est bien différent) sans le concours de votre volonté. Il vous a fait à votre insu: il ne vous justifiera que parce que vous l'aurez voulu vous-même. "
19. Le même, Tract. V in Epistolam I Joannis : " Et quiconque a cette espérance en lui se rend pur, comme lui-même est pur. Remarquez cette manière de parler de notre apôtre, et voyez comme elle met à couvert le libre arbitre de l'homme. Qui est-ce qui nous rend purs, si ce n'est Dieu ? mais Dieu ne veut pas nous rendre purs malgré nous. Donc, c'est nous-mêmes aussi qui nous rendons purs, en associant notre volonté à celle de Dieu. Ce n'est pas cependant par nous-mêmes que nous nous rendons purs, mais par le secours de celui qui vient habiter en nous. Mais comme notre volonté après tout y est pour quelque chose, l'Apôtre a voulu marquer la part que nous devons y prendre. Et s'il nous marque cette part, c'est afin que nous disions à Dieu comme le Psalmiste : Venez a mon aide, ne m'abandonnez pas. Si vous dites : Venez à mon aide, c'est parce qu'a- p.339 fin p.340 début vant même de le dire, vous faites déjà quelque chose ; car si vous ne faisiez rien, comment pourriez-vous être aidé (Cf. Les Traites choisis de saint Augustin sur l’Evangile de saint Jean, etc., t. IV, p. 131-132) ? "
20. Le même, De prædestinatione Sanctorum, c.
3 : " Si j'ai dit (Exposit. quarumdam propositionum ex epist. ad Rom., c. 60) : " L'Apôtre dit bien que Dieu opère tout en tous ;
mais il n'est dit nulle part que Dieu croit tout en tous ; " et ensuite : " Quand nous croyons, cela vient de nous ; mais quand nous faisons des bonnes œuvres, cela vient de Dieu, qui donne le Saint-Esprit à ceux qui croient ; " c'est encore une suite de la fausse idée où j'étais alors. Je me serais bien gardé de parler de la sorte, si j'avais su que la foi même est un des dons que Dieu nous fait par le Saint-Esprit. La foi et les bonnes œuvres sont à nous également, a cause du choix libre de notre volonté ; et cependant l'une et l'autre de ces choses nous sont données par l'esprit de foi et de charité. Car ce n'est pas de la charité seule, mais de la charité et de la foi, que saint Paul déclare qu'elles viennent de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Ephés., VI, 23). De même que j'ai dit un peu après : " C'est à nous de croire et de vouloir, mais c'est à Dieu de donner à ceux qui croient et qui veulent le pouvoir de faire le bien par son Saint-Esprit, qui répand la charité dans nos cœurs ; " ces paroles, dis-je, renferment une vérité, mais qu'il faut entendre dans le sens que je viens d’expliquer ; c'est-à-dire, que l'un et l'autre vient de Dieu, parce que c'est lui qui prépare la volonté ; e t que l'un et l'autre vient aussi de nous, parce que ces actions ne se font pas en nous sans que nous le voulions. C'est aussi avec vérité que j'ai dit peu après, que nous ne pouvons vouloir le bien si Dieu ne nous appelle, et que, quand après avoir été appelés, nous voulons le bien, notre bonne volonté et notre empressement a courir ne suffisent pas, si Dieu ne nous donne des forces pour courir, et ne nous conduit au terme ou il nous appelle (Cf. Traités choisis de saint Augustin, t. II, p. 49-50. Ce même passage se retrouve aussi au livre I des Rétractation de saint Augustin, c. 23).
"
21. S. CHRYSOSTOME, Hom. IX in Joannem : " Dieu qui est si bon, si bienfaisant, fait tout, remue tout pour nous rendre vertueux ; et malgré cette volonté qu'il a de nous rendre toujours il n'agit point sur nous par voie de contrainte ou de nécessité, mais c'est par la persuasion, par les bienfaits qu'il p.340 fin p.341 début nous attire doucement à lui, qu'il nous appelle à bien faire nous-mêmes. C'est pour cela que, lorsqu'il est venu dans ce monde, il s'est vu reçu par les uns et rebuté par les autres. Car il ne veut avoir personne à son service qui y soit à contrecœur ou sans le concours de sa propre volonté ; il ne veut à son service que ceux qui s'y mettent par choix et qui lui en savent grâce. Les hommes, parce qu'ils sentent le besoin du service de leurs semblables, peuvent bien les réduire en se les assujettissant par violence, à la nécessité de les servir ; mais Dieu, qui n'a besoin ni de nous ni de nos services, et qui n'agit en tout que dans l’intérêt de notre propre salut, nous en laisse à nous-mêmes le choix et la volonté ; et c'est pourquoi, si nous refusons de le vouloir, il ne nous en fait pas davantage violence. Car il n'a en vue que notre propre avantage. Or, servir Dieu malgré nous n'aurait pas plus de mérite que de ne pas du tout le servir (Cf. S. Joannis Chrysostomi opera, t. VIII, p. 56-57, édit. de Montfaucon ; p. 65, édition de Gaume). "
22. S. BERNARD, Tract. de gratiâ et libero arbitrio
: " La grâce éveille la puissance du libre arbitre, en le fécondant par quelque pensée ; elle le guérit en changeant l'objet de ses affections ; elle le fortifie pour qu'il en vienne à l'action ; elle le soutient pour que les forces ne viennent pas à lui manquer. Or, telle est la nature de la coopération que la grâce prête au libre arbitre, qu'elle ne le prévient qu'au premier moment, et que, dans les moments qui suivent, elle se borne à l'accompagner. Si elle commence par le prévenir, c’est pour qu’à partir de là il coopère avec elle. Ainsi, ce que la grâce a commencé, la grâce et le libre arbitre l'achèvent de concert, non par des actes séparés, mais par la fusion de l'action de l'une avec l'action de l'autre ; non par des actes qui se succèdent et se remplacent réciproquement, mais par leurs actes simultanés. La grâce ne fait pas une partie de l'action en laissant au libre arbitre la tâche de l'achever ; mais l'action toute entière est l'ouvrage indivisible, et du libre arbitre, et de la grâce. Tout entière elle appartient au libre arbitre, comme tout entière elle appartient à la grâce ; mais si elle est tout entière au pouvoir du libre arbitre, elle n'a tout entière aussi d'autre principe que la grâce. "
23. S. PROSPER, Lib. III de vocatione gentium, c. 26 : " Ces grâces plus abondantes que les autres, dont nous admettons et pouvons même expérimenter la puissance, ne pensons pas qu'elles p.341 fin p.342 début fassent violence à nos volontés, en sorte que la volonté de Dieu soit la seule qui agisse dans le salut des hommes, puisque les plus petits enfants mêmes ont besoin pour cela du concours de la volonté d'autrui. Il est vrai que la grâce de Dieu est toujours la cause principale de cet ouvrage, par les exhortations qu'elle nous ménage et qui nous sollicitent, par les exemples qu'elle nous met sous les yeux et qui nous servent de leçons, par les dangers dont elle nous signale la présence et qui font naître en nous une crainte salutaire, par les miracles dont elle se sert pour réveiller notre foi, par l'intelligence qu'elle nous donne de nos devoirs, par les bonnes pensées qu'elle nous inspire, par la lumière qu'elle fait pénétrer dans nos cœurs, par les sentiments religieux qu'elle grave dans nos âmes ; mais elle s'aide et se fait accompagner en tout cela de la volonté de l'homme, qu'elle excite par tous ces divers moyens, précisément pour que l'homme coopère lui-même à l'action de Dieu, et qu'il puisse mériter en faisant croître en soi la divine semence, sans pouvoir imputer à d'autres qu’à soi-même ses manquements, et au secours de la grâce ses progrès dans la vertu. Ce secours de la grâce ne manque à personne, quels que soient les moyens divers, publics ou secrets, offerts à chacun pour l’obtenir, et s'il y en a beaucoup qui le rejettent, le malheur ne peut en être imputé qu’à leur malice ; si beaucoup d'autres le mettent à profit, c'est l'effet tout à la fois, et de la grâce divine, et de la volonté humaine. Soit donc que nous considérions les commencements de la foi, ou ses progrès dans les fidèles, ou enfin leur persévérance jusqu’à la fin, nous ne trouverons aucune espèce de vertus qui ne suppose, et le don de la grâce, et le consentement de notre volonté.
Car toutes les opérations de la grâce dans l'ouvrage du salut de l'homme ont pour premier objet de préparer la volonté de celui qu'elle appelle à recevoir ses dons et à les faire valoir. Et ceux qui refusent de lui obtempérer sont par cela seul destitués de toute vertu, et on ne peut affirmer qu'ils aient la foi, l'espérance et la charité, dès-là qu'ils refusent d'admettre ces vertus dans leur cœur. "
24. Ibidem, c. 27 : " Notre-Seigneur dit, il est vrai : Personne ne vient à moi, si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire (JEAN, VI, 44). Mais il a dit ces paroles, pour que nous sachions bien que la foi sans laquelle personne ne vient à Jésus-Christ, est un don de notre Père céleste, conformément à ce que notre divin Sauveur a dit à son Apôtre : Vous êtes heureux, Simon fils de Jean, parce p.342 fin p.343 début que ce n'est ni la chair ni le sang qui vous ont révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux (MATTH., XVI, 17). Celui qui inspire la foi à ceux qu'attire le Père céleste, est aussi celui qui leur en inspire la volonté. Car ils ne sauraient être attirés qu'autant que la foi et la volonté agit en eux ; et s'ils n'ont pas la foi, c'est qu'ils ne sont point attirés ; ou s'ils n'ont pas la volonté, c'est qu'ils ne viennent ni n'approchent, mais se retirent. Si donc ils viennent au contraire, c'est que l'amour les a conduits ; c'est qu'ils aiment en même temps qu'ils sont aimés, qu'ils ont cherché et ont été cherchés à la fois, et qu'ils ont voulu ce que Dieu a voulu qu'ils voulussent. "
25. Le même, ibidem, c. 28 : " Ce n'est pas sans motif que non-seulement les commençants, mais même les plus avancés font à Dieu uniformément cette prière : Ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal (MATTH., VI, 13). Car tous ceux, quels qu'ils soient, qui demeurent fermes dans la foi et la charité, ne doivent qu'à lui de n'être pas vaincus par la tentation, afin que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur (I Cor., I, 31). Et cependant ceux à qui il donne la gloire, il veut aussi qu'on la leur attribue, et que, bien qu'ils ne soient demeurés fermes qu’à cause du secours que Dieu leur a prête, ils n'en aient pas moins le mérite d'être restés debout, à cause que d'eux-mêmes ils pouvaient tomber. De même donc que ceux qui ont déjà la foi, ne l'ont que parce qu'ils ont été aidés à croire, de même ceux qui ne l'ont pas encore, ne l’obtiendront qu'autant qu'ils y seront aidés. Et comme les premiers restent toujours libres d'abandonner la foi, ainsi les seconds sont toujours libres de ne pas l'embrasser. Par-là il est évident que, quelque divers et quelque multipliés que soient les moyens par lesquels Dieu manifeste la volonté que Dieu a de sauver tous les hommes et de les faire parvenir à la connaissance de la vérité, ceux qui viennent à lui ne le doivent qu'au secours qu'il leur prête et ceux qui ne viennent pas ne le doivent qu’à leur propre opiniâtreté. "
26. Le même, contra Collatorem. c. 26 : " Nous devons dire en conséquence que la bonne volonté, c’est-à-dire celle qui fait que nous nous attachons à Dieu, est réellement la nôtre, mais avouer en même temps qu'elle n'est en nous que parce que Dieu nous l'a inspirée. . . "
" Si donc le pécheur, rougissant des vanités qui ont fait son malheur et des plaisirs insensés qui l'ont déçu, vient à com- p.343 fin p.344 début prendre que tout ce qu'il prenait pour lumière et vie, n'est que ténèbres et mort, et s'il cherche de plus à s'en séparer, cette conversion ne l'a pas lui-même pour auteur, quoiqu'elle ne s'accomplisse pas sans le concours de sa volonté, et ce n'est pas par ses propres forces qu'il s'efforce de remonter à la source du salut ; mais tout cela est l'effet de l'action secrète et puissante de la grâce de Dieu, qui, écartant les cendres amassées sur cette urne par les ravages qu'ont causés en elles les pensées terrestres et les œuvres mortes dont elle a été victime, rallume ce tison éteint et l'enflamme du désir de la vérité ; ou pour parler plus clairement, se soumet cette âme convertie, non pas toutefois en lui imposant la servitude, mais en lui faisant désirer son servage ; non pas en abusant de son ignorance, mais en l'attirant à elle par l'éclat de la vérité dont elle l'éclaire. Car c'est en usant toujours de son libre arbitre, de ce même libre arbitre que Dieu a donné à l'homme en le créant, que le pécheur pénitent quitte les vanités qui lui avaient fait abandonner la loi de son Dieu, quoique ce ne soit pas à lui-même qu'il doive cet heureux changement, mais à son Créateur, de sorte que sa guérison spirituelle exige son concours, et ne doit pourtant être attribuée qu'aux remèdes que lui fournit la grâce. C’est ainsi que notre être se trouve renouvelé, et que nous redevenons l'ouvrage de Dieu (Manens enim liberum arbitrium, quod utique cum ipso homine Deus condidit, à vanitatibus suis, in quas neglectâ Dei lege defluxit, non é seipso, sed à Creatore mutatur, ut quicquid in eo in melius reficitur, nec sine illo sit qui sanatur, nec nisi ab illo sit qui medetur, cujus sumus nova creatura, novumque figmentum, creati in Christo Jesu in operibus bonis, quæ præparavit Deus, ut in illis ambulemus), en recevant en Jésus-Christ comme une nouvelle existence pour faire le bien que sa grâce nous met en état d'accomplir (Ephés., II, 10). "
27. S. CYPRIEN, de Oratione Dominicâ : " Poursuivons
: votre volonté soit faite en la terre comme au ciel (MATTH., VI, 10). Nous ne voulons pas dire par-là ; Seigneur, faites ce que bon vous semble, mais bien donnez-nous la force d'accomplir votre volonté. En effet, où est la puissance capable d'enchaîner ses desseins ? Mais, comme le tentateur est toujours là pour surprendre notre cœur, et le soulever contre les divines ordonnances, nous demandons à Dieu que sa volonté s'effectue pleinement en nous. Pour cela, nous avons besoin de son secours et de sa protection, car personne n'est fort par soi-même, et la p.344 fin p.345 début miséricorde, ainsi que la grâce de Dieu, peut seule assurer notre salut (Cf. Les Pères de l’Eglise, trad. de Genoude, t. V. L'auteur de ce traité de Oratione Dominicâ, n'est pas saint Cyprien, mais Gufin d'Aquilée). "
28. S. AUGUSTIN, De naturâ et gratiâ, c. 18 :
" Pélage avoue que ce n'est qu'avec l'aide de la grâce de Dieu, que nous pouvons expier nos fautes commises, et que nous sommes obligés d'en demander à Dieu le pardon, parce que, de son aveu, les puissances naturelles et la volonté de l'homme, qu'il exalte tant cependant, sont impuissantes pour l'entier accomplissement d'un tel ouvrage ; reste donc le besoin de recourir à l'indulgence de Dieu pour ce qu'on a laissé d'imparfait. Mais il ne dit nulle part un seul mot, pas plus que je n'en lis ici, de la nécessité du secours de la grâce pour nous empêcher de pécher, et le silence qu'il garde sur ce point a vraiment de quoi nous surprendre, puisque l'oraison dominicale nous avertit de demander l'une comme l'autre de ces deux choses, savoir, et que Dieu nous pardonne nos péchés, et que nous ne soyons pas induits en tentation, afin que nous puissions, d'un côté expier le passé, et de l'autre, nous précautionner contre l'avenir. Quoique rien de cela ne se fasse sans le concours de la volonté, notre volonté cependant ne suffit pas toute seule pour l'accomplir, et ainsi la demande que nous faisons à Dieu sur ce double objet, n'est ni superflue, ni impudente. Qu'y aurait-il au contraire de plus insensé que de demander de pouvoir faire une chose dont nous aurions d'avance le pouvoir en main ? "
29. Le même, Lib. II contra duas epistolas pelagianorum, c. 10 : " La grâce subséquente vient aider le bon propos que l'homme a forme en lui-même, etc. " Voir la fin du témoignage 2, rapporté plus haut à l'appui de cette même question, page 329 ; ajouter ce qui suit : " Je ne vois rien, dans toute l'Ecriture, de ce qu'on peut alléguer des commandements faits à l'homme, de la part de Dieu, pour prouver l'existence de notre libre arbitre, qui ne prouve en même temps, ou que Dieu nous donnera dans sa bonté la chose même qu'il demande de nous, ou que nous devons lui demander nous-même le secours de sa grâce pour pouvoir l'accomplir.
Et jamais l'homme ne commence à avoir la foi ou à passer du vice à la vertu, si ce changement n'est l'effet purement gratuit de la miséricorde divine. C'est cette miséricorde bienfaisante que rappelle à sa pensée ce p.345 fin p.346 début pécheur pénitent, à qui le Psalmiste met à la bouche des paroles telles que celles-ci : Dieu oubliera-t-il sa bonté compatissante envers les hommes, et sa colère arrêtera-t-elle le cours de ses miséricordes ? Alors j'ai dit : C'est maintenant que je commence ; ce changement est l'ouvrage de la droite du Très-Haut (Ps. LXXVI, 10-11). Après qu'il a eu dit : C'est maintenant que je commence, il n'ajoute pas : Ce changement est l'ouvrage de mon libre arbitre ; mais : Ce changement est l'ouvrage de la droite du Très-Haut. Telle est l'idée que nous devons nous former de la grâce divine, afin que, depuis les premiers commencements de sa conversion jusqu’à la consommation de son salut, celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur. Car, de même que personne ne peut de soi-même commencer à entrer dans la bonne voie sans le secours de Dieu, personne non plus ne peut y persévérer sans sa grâce. "
30. S. JEROME, Epist. CXXXIX ad Cyprianum, in explicatione psalmi
XCIX : " Si un homme se voyait assailli par une bête féroce, il ferait tous ses efforts pour échapper au péril qui le menacerait. Ainsi l’homme, dès le premier moment de sa création, a besoin du secours de Dieu ; comme il ne doit qu’à sa grâce d'être au monde, et à sa miséricorde de continuer de vivre, il ne peut faire aucune bonne œuvre sans être aidé de celui qui, en lui donnant le libre arbitre, ne lui a pas non plus refusé sa grâce pour chacune de ses actions, ne voulant pas que l'homme abusât de sa liberté pour devenir insolent à l'égard de son créateur, et s'enhardir dans sa résistance à ses lois, après qu'il n'a été fait libre que pour se convaincre qu'il n'est rien, à moins que Dieu ne le soutienne. "
CHAPITRE X. DE LA MANIERE DONT LES ADULTES DOIVENT SE PREPARER A LA JUSTIFICATION.
" Les adultes se disposent à recevoir la grâce de la justification, lorsqu'excités et aidés par la grâce de Dieu, ils se portent vers lui par un libre mouvement de leur volonté en croyant, d'après la doctrine qui leur est enseignée, la vérité des dogmes révélés de Dieu, et des promesses qu'il nous a faites ; comme de ceci en particulier, que Dieu justifie l'impie, par un effet de sa grâce, en conséquence de la rédemption que nous a méritée Notre-Seigneur Jésus-Christ ; et ensuite, lorsque se reconnaissant p.346 fin p.347 début eux-mêmes pécheurs, et passant du sentiment de crainte de la justice divine, dont l'effet salutaire a été de les ébranler, à la considération de la miséricorde de Dieu, ils s’élèvent jusqu'à l'espérance par la confiance qu'ils conçoivent d’obtenir leur pardon en vue des mérites du Sauveur, et commencent à aimer Dieu comme source de toute justice, en même temps que, par ce motif même ils se portent à la haine et à la détestation du péché et entrent ainsi dans la voie de la pénitence qui doit précéder la réception du baptême ; enfin, lorsqu'ils se proposent de recevoir ce sacrement, de mener une vie nouvelle, et de garder les commandements de Dieu. La nécessité de toutes ces diverses dispositions nous est marquée par les paroles suivantes de l’Ecriture : Pour s'approcher de Dieu, il faut d'abord croire qu'il existe, et qu'il récompensera ceux qui le cherchent. . . . . Mon fils, ayez confiance, vos péchés vous sont remis. . . La crainte du Seigneur expulse le péché. . . Faites pénitence et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour la rémission de vos péchés, et vous recevrez les dons de l'Esprit-Saint. . . Allez, et instruisez tous les peuples, les baptisant au nom du Père et du Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à garder toutes les choses que je vous ai commandées. . . Enfin, par ces paroles si expresses que nous y lisons encore : Préparez vos cœurs au Seigneur. " Conc. Trid., sess., VI, c. 6.
TEMOIGNAGES DE L’ECRITURE.
1. Romains, X, 14-15, 17 : " Mais comment l'invoqueront-ils, s'ils ne croient point en lui ? - Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler ? Et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur prêche ? - Et comment y aura-t-il des prédicateurs, s’ils ne sont envoyés ? - La foi donc vient de ce qu'on a entendu ; et on a entendu, parce que la parole de Jésus-Christ a été prêchée. "
2. Ibid., III, 24-25 : " Etant justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est en Jésus-Christ, - que Dieu a proposé pour être la victime de propitiation, par la foi qu'on aurait en son sang, pour faire paraître la justice, qu'il donne lui-même en pardonnant les péchés passés. "