Carmina (page 2)

Venance Fortunat · Lettres

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 7 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voici le temps des fleurs; l’air est pur; l’horizon est enflammé. Des portes ouvertes de l’Orient jaillissent des flots de lumière. Le soleil monte, lance ses feux et poursuit sa carrière, pour aller ensuite se plonger dans l’Océan, d’où il sortira de nouveau. Il pénètre de ses rayons vainqueurs la masse fluide, chasse les derniers restes de la nuit et amène avec lui le jour. Aucun voile n’obscurcit l’éclat de l’azur resplendissant, et l’atmosphère lumineuse en montre de la joie. La terre qui la partage nous prodigue ses dons variés, et ouvre son sein à toutes les richesses du printemps. L’aimable violette donne à la campagne une teinte pourprée, et l’herbe des prés déploie et agite sa chevelure verdoyante. Les fleurs pareilles à des étoiles s’épanouissent tour à tour, et sont autant d’yeux qui sourient au milieu du gazon. De la semence jetée dans les sillons s’échappe la tige laiteuse du blé, donnant au laboureur la promesse avec le pouvoir de vaincre la faim. Des larmes joyeuses coulent des branches de la vigne fraîchement émondée; c’est pour donner plus tard du vin qu’elle donne aujourd’hui de l’eau. Le bourgeon, enveloppé de son tendre duvet, perce l’écorce maternelle; il se gonfle et va bientôt éclater. Dépouillés par l’hiver de leur couronne de feuilles, les bois reverdissent et réparent leurs ombrages. Le myrte, le saule, le sapin, le coudrier, l’osier, l’orme, l’érable, tous les arbres de la forêt sont heureux d’étaler leur nouvelle parure. L’abeille, pour construire ses rayons, quitte sa ruche, va bourdonner autour des fleurs auxquelles elle dérobe leurs sucs pour en charger ses cuisses. L’oiseau reprend sa chanson que, rendu paresseux et muet par le froid de l’hiver, il avait interrompue. Philomèle prélude à ses roulades sonores, et l’écho qui les répercute en est ravi. La beauté du monde renaissant atteste que tous les biens qu’il avait perdus loi sont revenus avec son divin maître. C’est pour fêter le Christ triomphant, à son retour de l’enfer, que les bois reverdissent et que le gazon se couvre de fleurs. L’enfer et ses lois vaincus, la lumière, les cieux, la terre et les mers s’unissent pour célébrer le vainqueur qui s’élève au delà des astres. Le voilà, le crucifié, le Dieu qui règne sur le monde, la créature à qui toutes les créatures adressent leurs prières ! Salut, jour solennel, jour à jamais vénéré où Dieu vainqueur de l’enfer reprend possession du ciel, jour, l’orgueil de l’année et l’honneur des mois (2), jour le plus saint des jours (3), et dont les heures, les minutes et les secondes ont tant d’éclat et de charme! Les feuilles des arbres de la forêt, les épis dont les guérets sont chargés t’applaudissent par leurs frémissements, et dans le silence même où ils se développent les rejets de la vigne te rendent des actions de grâce. Si les halliers retentissent en ton honneur du ramage des oiseaux, moi, humble passereau, je mêle à leurs concerts mon chant d’amour.

Christ, sauveur du monde que tu as aussi créé et racheté, fils unique de Dieu, ineffable émanation du coeur de ton père, Verbe vivant à qui rien n’est impénétrable, égal au père, indivis avec lui, sous le principat duquel le monde a pris naissance, tu maintiens les cieux suspendus sur nos têtes et sous nos pas les terres condensées et solides; tu fais couler les eaux et vivre les hommes en quelques lieux qu’ils habitent. Voyant le genre humain perdu, tu t’es fait homme pour le sauver, et tu n’as pas seulement voulu revêtir sa livrée temporelle, tu as aussi voulu souffrir et mourir pour nous dans ta chair. Créateur de la vie et de l’univers, tu as enduré la mort, et c’est en entrant dans le chemin de la mort que tu as ouvert le chemin de la vie. Les horribles portes de l’enfer ont cédé à ton approche, et la lumière, en pénétrant dans le noir séjour, y a jeté l’épouvante. Chassées par l’éclat fulgurant du Christ, les ténèbres se dissipent; les voiles épais de la nuit tombent. Mais toi qui es toute bonté et toute puissance, Seigneur, je t’en supplie, tiens ta promesse. Voici le troisième jour; sors du tombeau où tu gis enseveli pour moi; lève-toi. Il ne sied pas que tes membres demeurent dans un misérable tombeau, et qu’une vile pierre recouvre celui qui a racheté le monde. Il est indigne de celui qui tient tout dans sa main d’être enfoui dans un trou de rocher, fermé par une pierre. Secoue tes linceuls, je te prie; laisse ton suaire au sépulcre. Tu nous suffis sans cela, et rien n’est sans toi. Délie les liens des mânes captifs dans les enfers, et retires-en tous ceux qui ont été précipités dans leurs abîmes. Rends-nous ta présence afin que les siècles revoient la lumière; rends-nous le jour que ta mort nous a ravi. Mais en revenant vainqueur dans le inonde, tu as rempli ta tâche. L’enfer est abattu et ses lois abolies. Il a beau ouvrir sa gueule insatiable et profonde, ce dévoreur de proies, ô mon Dieu, est devenu ta proie. Tu tires des prisons de la mort un peuple innombrable qui suit librement l’auteur de sa liberté. La bête féroce vomit en tremblant ses victimes; l’agneau arrache les brebis à la dent du loup. Au retour de l’enfer, tu rentres dans le tombeau d’où, après avoir repris ta chair, tu t’élances et portes au ciel les riches trophées du vainqueur. Ceux que gardait l’enfer où ils subissaient leur peine, l’enfer te les n rendus, et ceux que la mort pourchassait commencent une nouvelle vie. Ton triomphe, ô saint roi, éclate encore dans la cérémonie du baptême dont les eaux assurent aux âmes pures la béatitude céleste. De cette ablution d’un nouveau genre une armée de catéchumènes sort, éclatante de blancheur et nettoyée de la tache du péché originel. On la reconnaît aux robes blanches dont elle est revêtue, et le berger se réjouit à la vue de son troupeau. A son tour le prêtre Félix qui rend à son maître deux talents (4), participe à cette oeuvre sainte; il attire à la foi des hommes égarés par les erreurs païennes; il fortifie le bercail de Dieu pour le mettre à l’abri des irruptions de la bête. Ceux que la coupable Eve avait corrompus, il les rend à l’Église qui les réchauffe dans son sein, et les nourrit du lait de ses mamelles. Il adoucit les coeurs agrestes par de tendres paroles, et les épines, grâce à son zèle, se changent en moissons. Le Saxon, peuple farouche et qui vit à la manière des fauves, cède à votre charme, ô Félix, et le loup rend la brebis (5).

Puisse votre récolte vous rapporter toujours le centuple, et vos moissons remplir les greniers jusqu’aux combles! Puisse ce peuple lavé de la tache originelle, ce gage de pureté que vous offrirez un jour à Dieu, vivre longtemps encore sous votre sauvegarde! Puissiez-vous enfin recevoir du Très-Haut la couronne qui vous est due, et puisse celle que votre peuple n obtenue se renouveler comme au printemps les fleurs! — Ch. N.

X. Au même, loué pour avoir détourné le cours d’une rivière (1).

Arrière tout ce dont les anciens poètes nous ont transmis le souvenir; les merveilles de l’antiquité sont vaincues par celles de notre temps. Si Homère eût vu les fleuves ainsi emprisonnés, il eût appliqué son génie à célébrer ce prodige. Au lieu du nom d’Achille, le nom de Félix remplirait ses vers, et ce grand nom recommanderait davantage l’oeuvre du poète. Génie bienfaisant, Félix modifie la nature pour la corriger, et contraint les vieux fleuves à prendre un nouveau cours. Une digue les force à quitter la route qui les conduisait à la mer, et à suivre celle que leur interdisait la nature. Ici vous comblez une vallée, là vous abaissez une montagne; l’une se soulève, l’autre s’enfonce. Tout est bouleversé, tout change d’aspect et de forme; la montagne devient vallée et la vallée devient montagne. A l’endroit même où l’eau fuyait à travers la plaine, la terre amoncelée forme un rempart inébranlable; où passaient les navires, cheminent à présent les chariots. Le flot poussé par votre main franchit la barrière que lui opposaient les collines, et le fleuve obéissant va où vous le menez, en dépit de la montagne. Au point où son cours était le plus rapide, il s’arrête à présent malgré la vitesse acquise; une colline sortie tout à coup du sol le force à rebrousser chemin. Les eaux qui se précipitaient avec une violence inutile, sont aujourd’hui asservies à l’homme et serpent à le nourrir. On fait la moisson sur l’ancien lit du fleuve, et c’est grâce à vous que l’eau donne au peuple du pain. Avec quelle autorité ne devez-vous pas conduire l’esprit mobile des hommes, vous qui imposez votre volonté aux flots impétueux! Vivez longtemps, poursuivez sans encombre votre pieuse carrière, ô Félix, vous, à l’ordre duquel les fleuves changent leur cours.

XI. Sur Nicetius, évêque de Trêves (1).

Objet de notre vénération par votre caractère, par l’éminence et la splendeur de votre foi, Nicétius, chef des prêtres et amour du monde, premier pasteur de votre troupeau apostolique, tout ce que vous avez reçu d’honneurs a été le couronnement de vos mérites. Voué tout entier à l’oeuvre de Dieu, vous avez quitté pour elle les choses de la terre, et si le monde est mort pour vous, vous êtes là pour ne point mourir. La vie est courte pour tous à l’exception des bienheureux. Ce qui est bien ne périt pas, vous serez donc et avec raison immortel. Avare pour vous-même et prodigue envers les pauvres, ce que vous faites pour les petits, croyez que vous le donnez à Dieu. Chaque fois qu’un prisonnier reprend possession de ses lares en rentrant dans son pays, vous prenez vous-même possession du ciel. L’exilé est par vous secouru; vous nourrissez celui qui a faim; il ne vous quitte que rassasié. Vous mettez tous vos soins à apaiser les tristes querelles; vous êtes l’unique remède aux afflictions de tous. Vous séchez les larmes du pauvre et lui rendez la joie; qui a du chagrin obtient vos prières pour sa guérison. Le troupeau que vous paissez ne craint pas que le loup ravisse les agneaux, et ceux qui sont dans votre étable y sont en sûreté. Vous restaurez les anciennes églises, et c’est à vos soins que la plus vieille doit une nouvelle jeunesse. Puissiez-vous pendant de longues années encore prier pour les peuples, et empêcher vos ouailles d’être déchirées! — Ch. N.

XII. Du château de Nicétius sur la Moselle (1).

Une montagne escarpée dresse sa masse qui surplombe; un mur de rochers longeant le bord de l’eau élève sa cime altière, et d’épais ombrages couronnent le plateau, qui domine fièrement tout le pays. La profondeur des vallées qui l’entourent fait paraître la montagne plus haute; partout, aux environs, le sol s’abaisse et la laisse dans un isolement imposant. L’orgueilleuse Moselle, le Rhône (2)

plus modeste baignent ses flancs et offrent à l’envi aux habitants du lieu le tribut de leur pèche. En d’autres contrées, les fleuves débordés entraînent les moissons; ceux qui arrosent Mediolanum (3)

y apportent l’abondance. Leurs eaux en se gonflant mettent leurs poissons à portée de la main des hommes; elles nourrissent le pays, au lieu de le dévaster. Le laboureur contemple d’un oeil charmé ses sillons couverts d’épis, et prie le ciel de laisser mûrir l’abondante récolte qu’ils lui promettent. Il repaît sa vue du spectacle de la moisson prochaine; du regard il en prend possession, bien avant que le temps soit venu de la recueillir. Sur la plaine s’étend un riant tapis de verdure, et l’aspect de grasses prairies porte de tous côtés la joie dans les coeurs. Nicétius, héritier des apôtres, parcourant ces campagnes, y voulut élever un abri pour le troupeau dont il est le berger. Une enceinte flanquée de trente tours environne la montagne, où s’élève un bâtiment qui occupe la place occupée naguère par une forêt; le mur allonge ses ailes et descend jusqu’au fond de la vallée, pour rejoindre la Moselle, dont les eaux ferment de ce côté le domaine. A la cime du roc est bâti un magnifique palais, pareil à une autre montagne posée sur la montagne. Ses murailles enveloppent d’immenses espaces, et la maison forme à elle seule une sorte de château fort. Des colonnes de marbre supportent l’imposant édifice, du haut duquel, pendant les jours d’été, ou voit les barques glisser à la surface du fleuve (4).

Il a trois étages, et, quand on arrive au faîte, il semble que l’édifice couvre les champs qui sont à ses pieds. La tour qui commande la rampe par laquelle on monte au château renferme la chapelle consacrée aux Saints (5)

et les armes à l’usage des hommes de guerre. Là aussi est une double balliste (6)

dont le trait vole, donne la mort en passant et fuit au-delà. L’eau est amenée par des conduits qui suivent les contours de la montagne, et fait tourner une meule qui broie le blé destiné à la nourriture des habitants du pays. Sur ces coteaux jadis stériles Nicétius a planté des vignes au suc généreux, et les pampres verdoyants tapissent le rocher qui ne portait que des broussailles. Des pépinières d’arbres à fruits croissent çà et là, et remplissent l’air du parfum de leurs fleurs. C’est à vous que revient l’honneur de toutes les merveilles qu’on admire en ce lieu, c’est à vous que votre troupeau est redevable de tous ces biens, ô bienfaisant pasteur.

XIII. A Vilicus, évêque de Metz (1).

La Moselle déploie et roule avec mollesse ses eaux immenses et azurées dans un lit profond. Elle caresse ses rives bordées de gazon printanier et de fleurs odoriférantes, et effleure avec amour les tiges des herbes penchées sur sa surface. A sa droite coule la Seille qui traîne péniblement ses eaux chétives mais claires. Elle se jette dans la Moselle dont elle accroît la force, et périt en même temps. Là fut fondée la riche et superbe Metz (2)

joyeuse de voir les poissons assiéger ses flancs de part et d’autre. La campagne qui l’entoure est riante et d’un aspect délicieux. Ici des champs en culture, là des jardins de roses; plus loin des coteaux couverts de vignes au feuillage ombreux et dont la variété le dispute à la fertilité. Doublement fortifiée et par tes murs et par ton fleuve, ô Metz, tu tires cependant ta principale force du mérite de ton évêque. Vilicus ne combat qu’avec des armes célestes; il s’agenouille et dans cette attitude, il est ton support. C’est en restant ainsi humblement prosterné, ô prêtre vénérable, que vous ouvrez par vos prières le chemin du ciel à la ville capitale de la patrie. Le bonheur du peuple, ce sont vos larmes continuelles qui le lui acquièrent; ce sont elles qui font celui de vos brebis. Quoique l’iniquité lance des menaces impuissantes, ceux pour qui vous êtes un mur, ne craignent pas d’en être blessés; et quoique le loup rôde autour de la bergerie, le troupeau qui est sous votre garde est à l’abri des assauts du ravisseur. Le peuple prend plaisir à voir vos traits dont aucun nuage ne trouble la sérénité, et votre gracieuse bienveillance charme tous les coeurs. Si quelque étranger vient implorer votre aide, vous lui offrez des aliments, et il retrouve ses propres lares sous votre toit. Pendant que vous comblez de biens l’exilé plaintif, il oublie ceux qu’il n laissés dans son pays. Vos discours réconfortent celui qui vous raconte ses malheurs; vous chassez ses chagrins et lui rendez la gaieté. Vous couvrez les nus, vous nourrissez les indigents, mais ce qu’ils ne peuvent vous rendre Dieu vous le rend avec usure. Vous placez à plus gros intérêts en vidant vos greniers, qu’en les gardant pleins; le paradis vous dédommagera de vos prodigalités. Vous avez restauré les églises, Vilicus; quand viendra le Seigneur, votre oeuvre est là qui répondra pour vous. Vous n’avez pas enfoui, je le vois, le talent qui vous a été confié (3);

vous l’avez au contraire bien employé et l’avez fait multiplier. Continuez d’agir comme vous le faites pendant de longues années encore, et que la mémoire de votre nom demeure à jamais. — Ch. N.

a. Au même. (1)

O bon pasteur, vous satisfaites tous les appétits; vous qui rassasiez les âmes, quel soin ne prenez-vous pas des corps! Le lait délicieux que vous offrez à vos convives excite tellement leur soif, qu’il leur faut une coupe pour les contenter, là où ordinairement une cuiller suffit.

b. Au même.

Votre brebis accourt à vos pâturages, bien-aimé pasteur. Vous qui nourrissez votre troupeau, me refuserez-vous un peu de pain?

c. Au même, sur une tapisserie représentant une vigne vers dits à la table de Vilicus.

Sous ces pampres en tapisserie, un oiseau au vert plumage becquette les fruits aux vives couleurs. Vos convives goûtent à la fois tous les plaisirs ils repaissent leurs yeux de la vue de ces raisins, tandis qu’ils vident les coupes de Falerne.

d. Au même, sur des poissons servis à sa table.

Vos filets, Vilicus, sont pleins à se rompre sous le poids de votre pêche. On voit bien que vous étiez digne de recueillir l’héritage de Pierre.

XIV. De Carentinus, évêque de Cologne (1).

Ornement de la foi, ami de Dieu, et par le privilège de votre nom, Carentinus, objet d’un éternel amour, la puissante Cologne est fière de vous avoir pour évêque; dans ses fertiles campagnes vous êtes le digne colon de Dieu. Si vous rencontrez des étrangers, tout inconnus qu’ils vous soient, vous en avez bientôt fait des compatriotes (2).

Ceux que votre bonté paternelle vous a une fois attachés, vous ne sauriez faire qu’ils se détachent jamais de vous. Votre faveur une fois donnée ne se retire et ne se dérobe jamais; elle est un bien qui demeure toujours à celui qui le possède. Selon la parole de Dieu, vous aimez votre prochain comme vous-même, et selon celle de l’Apôtre dont vous êtes le digne sectateur, vous estimez que la charité est plus excellente que la foi (3).

Vous êtes la bonté, la douceur, l’imperturbabilité et la sérénité mêmes; la malice du monde n’a sur vous aucune prise. Le charme de vos paroles ranime les coeurs; votre aspect seul rend la joie à ceux qui sont dans la tristesse. Vous êtes la nourriture de ceux qui sont pauvres comme de ceux qui ont faim; vous êtes le père du peuple et lui enseignez, selon les obligations de votre ministère, tout ce qui doit aider à son salut. Vous restaurez les églises et prodiguez l’or à les décorer; mais l’éclat dont vous brillez vous-même est leur plus bel éclat. Pour qu’elles contiennent plus de monde, vous avez fait élever dans les parties supérieures un second rang de galeries. Enfin le troupeau dont vous êtes le pasteur magnifique, est l’objet de votre tendre sollicitude, et telle est votre vigilance à l’égard de vos bergeries que le loup n’y pourrait ravir sa proie. Puissiez-vous vivre heureux et longtemps, et voir les brebis du Seigneur se multiplier sous votre houlette. — Ch. N.

XV. A Igidius, évêque de Reims (1).

Igidius, vous qui devez à vos belles actions, à vos vertus, la dignité éminente et sainte où vous êtes arrivé en passant par tous les degrés, je cède à l’entraînement de mon génie, de mon amitié pour vous, et je me donne le plaisir de faire en peu de mots votre éloge. Quand il y a tant de raisons pour m’y déterminer, je me croirais coupable si je me taisais sur ce que tout le monde dit de vous. Mais quoique je ne puisse en parler dignement, pardonnez-moi de le faire ainsi que l’y suis résolu. Le bruit de vos belles actions s’est répandu dans le monde; elles vous sont propres et vous font reluire dans l’univers comme une étoile du ciel. Cette étoile est plus resplendissante et plus pure que la planète de Lucifer; celle-ci ne doit son éclat qu’à ses rayons, vous devez le vôtre à votre piété. La garde que vous faites autour de votre bercail empêche le loup d’en rien ravir au saint pasteur. Éloquente est votre parole, vos enseignements viennent du ciel, et c’est grâce à vos bons offices que se sont accrus les biens de l’Église (2).

Toute votre application est à réformer le peuple; vous êtes le flambeau qui éclaire la route et dissipe les ténèbres qui pourraient lui nuire. La douceur de vos discours récrée les âmes; ils sont l’aliment de votre troupeau, lequel d’ailleurs vous ne laissez pas manquer de la nourriture matérielle. Ainsi est observé ce précepte, que nous ne vivons pas seulement de pain; nous savourons en même temps les délices de votre parole. Elle réjouit nos âmes dès qu’elle sort de votre bouche, comme le corps se réjouit de mets plus recherchés. Devant vous, vaillant soldat du Christ, tombent les fureurs de l’hérésie; vous faites des conquêtes pour le roi de qui vous tenez vos armes. Votre parole est un noyau qui débarrasse les champs des buissons épineux, et la moisson de Dieu croit de toutes parts ainsi nettoyée. L’exilé qui vient ici triste et pauvre, vous le recevez, le consolez, et votre patrie devient la sienne. Vous lui ôtez tout sujet de se plaindre, vous changez sa tristesse en joie, vous lui faites oublier l’exil, et, à force d’attentions pour lui, vous lui rendez ses lares. À vos yeux, tout indigent mérite qu’on lui donne à manger, et tout homme nu, des vêtements; l’un et l’autre ont besoin de tout cela, et ils le trouvent chez vous. Vous avez un conseil pour chacun et pour tous; vous êtes le père du peuple, et vous accomplissez toutes ces bonnes oeuvres comme il sied à un évêque. Que le Seigneur prolonge ici-bas vos jours et vous en réserve de plus beaux dans la vie future. — Ch. N.

XVI. A l’évêque Hilaire (1).

Ami toujours cher, pure lumière de mon âme, Hilaire, que je vois quoique vous soyez absent, dont l’honnête amour remplit si bien mon coeur que, sans vous, je ne parle jamais à vide, je vous envoie avec ces petits vers mes voeux pour votre santé. Mon amitié pour vous me les dicta : qu’ils vous soient donc chers, je vous prie. — Ch. N.

XVII. Sur l’évêque Berthramn, qui lui avait donné place sur son char (1).

Il existe une sorte de char qu’en Gaule on nomme roeda; ses roues glissent sur le sol, où elles laissent une légère empreinte. Il vole, au galop de ses quatre chevaux, emporté par l’élan du quadrige. Je m’étais joint à la troupe qui suivait Berthramn, et je l’escortais, monté sur un coursier rapide, quand le saint évêque, par une faveur insigne, daigna, de sa main, me hisser jusqu’à lui et me donner place à ses côtés. Pareil à l’hirondelle qui réchauffe ses petits et, dans sa sollicitude maternelle, étend ses ailes sur leurs membres à peine couverts d’un léger duvet, le bon évêque, au coeur plein de tendresse, me rait asseoir auprès de lui sur le siège moelleux. Ce n’est pas pour moi seul qu’il est bon; tous ont part à ses soins affectueux; aussi est-il l’unique amour de son peuple.

XVIII. Au même, sur ses opuscules poétiques.

J’ai reçu les petites pièces de poésie que vous m’avez envoyées, d’une forme si parfaite et d’une si haute élévation de pensées. Eu parcourant ces vers où l’inspiration déborde, je me suis cru embarqué sur une mer orageuse. Du feuillet déroulé sous mes yeux s’échappait comme un souffle de tempête, comme un bruit de vagues déchaînés. Rome elle-même n’a jamais entendu lire dans le forum de Trajan (1) des poésies plus pompeuses et d’un style plus pur. Que serait-ce, si vous aviez lu de tels chefs-d’oeuvre devant le sénat On aurait étendu sous vos pieds des tapis brodés d’or; vos vers eussent couru de bouche en bouche, à travers les rues et les carrefours, aux applaudissements de la foule. J’ai pourtant noté çà et là, parmi tant de beautés, quelques emprunts aux oeuvres du passé; parfois une syllabe ajoutée rompt la mesure, et le vers estropié, boiteux, a perdu son harmonie. Maintenant, père vénéré, je prends congé de vous, et vous offre mes prières et mes voeux, en même temps que je vous recommande humblement le soin de mon urne. Vivez longtemps. J’ai voulu, puisque vous m’aviez donné l’exempte, répondre à vos vers, selon vos désirs, par ce badinage poétique (2).

XIX. A l’évêque Agricola (1).

Saint évêque, auguste chef de l’Eglise, fleur de la noblesse, honneur de la foi, cultivateur habile de votre domaine et pasteur dévoué de votre troupeau, votre père ne m’a pas jugé digne de ses soins; daignez continuer son oeuvre et cultiver à votre tour la terre qu’il a labourée de ses mains. Votre père, dont l’univers entier se rappellera toujours la bonté, m’a aimé comme il vous aima vous-même. J’ai trouvé chez lui la tendresse d’un père, les soins d’une nourrice, les leçons d’un maître. Il m’a chéri, il a cultivé mon esprit, guidé mes pas dans la vie et formé mon coeur à la vertu. C’est lui qui, après avoir labouré le champ, avec un zèle affectueux, y a semé le grain. Cette semence, faites-la fructifier pour moi.

XX. A Félix, évêque de Bourges, sur une tour que l’évêque avait fait faire pour y renfermer les hosties consacrées (1).

Comme ce vase, formé des dons en or réunis à cet effet, est bien fait pour recevoir le corps sacré de l’Agneau (2)! Qu’on cesse de nous vanter les vases de chrysolithe du roi Salomon; l’art et la foi donnent à celui-ci un bien autre prix. Agréez, ô Christ, l’offrande de Félix, comme vous avez agréé autrefois les prémices du troupeau d’Abel. Pour vous qui voyez le fond des coeurs, ce présent du pieux évêque ne doit pas avoir moins de prix que les deux as de la veuve de Sirapta (3).

XXI. Au seigneur vénérable et qui se recommande par ses travaux apostoliques, au seigneur pieux et particulièrement cher au Christ, l’évêque Avitus, l’humble Fortunat (1).

Avitus, père de la ville où est votre siège, esclave de vos pieuses fonctions, gloire du pontificat, objet de notre profond amour, vous qui nourrissez le peuple, la province, le voyageur et l’étranger, vous de qui chacun obtient ce qu’il désire, j’ai mérité, moi indigne, que vous me fassiez des présents, ne voulant pas qu’en paissant vos brebis, la plus humble d’entre elles fût oubliée. Si par la prédication vous entraînez les troupeaux vers les pâturages du Christ, vous vous inquiétez encore de la manière dont ils vivent ici-bas. Les absents mêmes sont à l’abri de vos ailes, et là où vous ne pouvez aller en personne votre libéralité vous représente. Radegonde et Agnès vous rendent mille grâces des dons que vous leur avez envoyés. Semez, père vénérable, des richesses qui pénétreront avec vous dans le ciel, et qui, en leur temps, vous rendront cent pour cent. Comme vous êtes bien en cour, je vous prie, par notre bon seigneur et roi, de vous souvenir de votre Fortunat (2).

XXII. Au même.

J’ai obéi à vos ordres, vénérable prélat; j’ai fait ce que vous m’avez commandé, Avitus, mon père bien-aimé. Ma muse est tout au plus capable de faire babiller l’aigre chalumeau; il ne faut pas attendre d’elle un chant large et mélodieux. Soyez donc indulgent; vous qui aimez la piété, tenez-moi compte de mon désir de vous plaire, et ne jugez pas trop sévèrement mon faible talent. Voilà tout ce que je puis vous offrir, moi qui vous suis si obligé. Mais, si mon style manque d’élégance, tenez-moi compte de l’intention.

a. Au même.

Cher Avitus, prêtre au-dessus de tous, les autres, vous êtes une preuve de quels honneurs est digne un homme d’une loyauté supérieure. Vous vous attachez tous les coeurs par la force de votre amour et les menez captifs à votre suite. Cependant, parmi ceux que vous comblez de vos bontés, je suis le principal et le plus prompt à la reconnaissance. Lumière qui m’est douce, âme de la patrie, nourricier des pauvres, espoir des étrangers, chef et honneur des pères, ma muse eût-elle des accents toujours élevés, je n’en attendrais aucune louange; mon amour pour vous en ferait, tout le prix. Je profite de l’occasion importante qui m’est offerte de vous adresser mes voeux et de célébrer votre nom sacré. Agnès et l’humble Radegonde se recommandent aussi à votre charité, à votre piété. Vivez de longues années encore de bonne santé, car ce qu’aura été la vôtre, père chéri, la mienne le deviendra. — Ch. N.

XXIII. Sur Agéric, évêque de Verdun (1).

O Verdun, si petite que soit ton enceinte, tu es grande aux yeux des hommes par les vertus de ton évêque. Renfermée dans ce cercle étroit, elle brille d’un éclat plus vif, sous les rayons de votre gloire, ô Agéric. Vos belles actions sont comme une semence féconde, qui vous donnera plus tard une ample moisson. Aujourd’hui vous distribuez d’une main prodigue du pain aux pauvres; vos richesses en seront un jour centuplée. Vous expliquez les mystères des saints dogmes, et votre troupeau reçoit de vous la nourriture de l’âme aussi bien que celle du corps. Vous restaurez les anciennes églises et vous en construisez de plus belles (2); la maison du Seigneur vous doit une magnificence inconnue. C’est par vous que l’eau sainte remplit les fonts baptismaux, comme la grâce divine remplit votre coeur. Une lumière pure et sereine éclaire l’édifice sacré, et quand le soleil disparaît, il y est remplacé par un jour artificiel (3). Une foule avide accourt de toutes parts aux nouvelles églises, et c’est de vous que le peuple apprend à mieux aimer son Dieu. Vous secourez les indigents, vous couvrez ceux qui sont nus; seul vous êtes la nourriture et la boisson de tous. Heureux Agéric, qui, pendant cette vie périssable, aspirez avec amour à la lumière éternelle, et vous ménagez par vos vertus d’impérissables biens.

a. Au même.

Quand Phoebus tient suspendu son char au plus haut des airs et qu’il répand dans toutes les directions sa lumière pure et enflammée, ses rayons dispersés prennent possession de la terre entière; montagnes et plaines, hauteurs et vallées, tout est à lui, tout est plein de lui. Ainsi, ô saint évêque, votre grande âme, comme le soleil, éclaire le monde; il lance ses rayons, comme vous lancez les vôtres. La chaleur de votre parole fait croître pour l’Église une moisson abondante. Pauvre des biens d’ici-bas, mais riche de ceux d’en haut, vous irez au ciel chargé de ces richesses, après avoir méprisé tout ce qui n’est qu’humain. Exempt des souillures du monde, inaccessible aux séductions du vice, vous n’avez jamais cédé aux amères voluptés de la chair. Le péché s’avoue vaincu, et la mort n’a pas à se réjouir d’un crime, quand elle voit que votre corps est resté chaste. Dans les temples que vous habitez, vos mains sont si pures, que votre coeur est lui-même un temple de Dieu; il est je vase précieux que le Christ choisit pour s’y renfermer, la maison purifiée où il s’est établi. Le mensonge n’est point sur vos lèvres; votre pensée ne s’enveloppe jamais de nuages, et la sincérité de votre âme se montre en tout ce qui sort de votre bouche. Votre docte éloquence en jaillit comme de source et coule comme un fleuve; votre parole féconde les sujets les plus arides. Vous expliquez à la terre les plus redoutables mystères du ciel, et c’est par vous que les hommes apprennent à connaître, à craindre, à aimer, à adorer le Seigneur. Le dogme divin prête à votre éloquence une force irrésistible, et vos enseignements mettent vos ouailles en garde contre l’erreur. Vous leur prodiguez à la fois les trésors du ciel, ceux de la terre et ceux des eaux; vous assouvissez tous leurs appétits, en leur donnant en même temps le pain du corps et celui de la foi. Le pauvre est secouru, l’affligé est consolé, le nu reçoit des vêtements; tout ce qui vous appartient appartient à tous. Vivez longtemps en bonne santé parmi nous, en attendant que vous alliez jouir d’une vie meilleure, et longtemps encore priez pour votre troupeau.

XXIV. Au vénérable prêtre Anflon (1).

O vous qui à la plus ardente piété unissez la plus aimable indulgence, vous dont le visage reflète votre belle âme, vous dont il m’a suffi de contempler une fois les traits pour distinguer en vous tous les signes d’une raison supérieure, Anflon, père bien-aimé, saint prêtre, si digne de mon respect et de mon inaltérable tendresse, on ne peut vous approcher sans se donner à vous tout entier. Vous ne demandez point aux nouveaux venus quelle est leur origine; votre coeur les adopte sans vous en informer davantage; votre bienveillant accueil les captive et les oblige à s’attacher à vous pour toujours. Votre raison est ferme autant que votre esprit est vif; votre prudence ne se laisse point déconcerter; vous usez avec sagesse de l’autorité que vous donne votre âge; vous n’acceptez qu’avec réserve les hommages que notre zèle se plait à vous rendre. Toujours disposé à honorer le mérite, votre inépuisable bonté ne néglige personne; l’étranger qui arrive dans votre ville vous a bientôt donné son coeur. Votre charité accueille et nourrit les voyageurs, votre maison hospitalière est ouverte à tous les peuples. Le pontife Léonce a loué vos vertus; on ne peut hésiter à croire au témoignage d’un si grand homme.

XXV. A Paternus, abbé (1), sur un manuscrit corrigé.

J’ai enfin obéi à vos ordres, Paternus, prêtre vénérable, qui méritez si bien d’être appelé père, dont les vertus sont une parure pour l’autel du Christ, et dont les prières et les voeux ne peuvent être que bien accueillis par, le Seigneur. Si j’ai laissé échapper quelque faute, je vous prie en grâce de me le pardonner; ma main n’est que trop sujette, hélas! à l’erreur. Tout ce que je vous demande en vous saluant ici, c’est de vouloir bien, quand vous relirez ces pages, penser à celui qui les a écrites.

XXVI. A Ruccon, diacre et bientôt prêtre (1).

Bon Ruccon, digne serviteur des autels, je vous envoie d’ici et à la hâte un salut affectueux. Autour de moi bouillonnent les flots soulevés de l’Océan, et vous, mon cher frère, vous êtes à Paris. La Seine vous retient sur ses rivages, et moi je suis bloqué par la mer de Bretagne (2). Malgré la distance qui nous sépare, une mutuelle affection nous rapproche. Les ondes en fureur ne parviennent pas à me cacher votre visage, ni le vent du nord à chasser votre nom de mon coeur. Le souvenir de votre amitié me revient sans cesse, comme les eaux de la mer reviennent à ses rives pendant la tempête. Et de même que la mer est troublée quand souffle l’Eurus, de même, ami, mon coeur ne peut être en repos, quand je suis loin de vous. Toutefois l’agitation qu’il éprouve est délicieuse, et tous ses mouvements, capricieux en apparence, l’entraînent de votre côté. Pensez à moi à votre tour; priez Dieu pour moi, comme je le prie pour vous, afin qu’il nous accorde à tous deux également les grâces dont le Christ comble ceux qu’il aime, et que toutes nos paroles et toutes nos pensées n’aient que lui pour objet.

XXVII. A l’archidiacre de Meaux.

S’il m’avait été donné de voir seulement votre visage, je vous remercierais avec effusion d’une telle faveur. Vous m’avez obligeamment envoyé du vin; un si aimable présent prouve combien vous êtes aimable vous-même. Si vous mettez tant d’empressement à obliger outre mesure celui que vous n’avez jamais vu, comment traitez-vous donc ceux qui sont près de vous et que vous voyez tous les jours? Puisse le ciel vous combler de ses biens, digne serviteur de Dieu, qui veillez avec tant de sollicitude sur votre troupeau!

XXVIII. Au diacre Jean (1).

Recevez ces petits vers, mon cher Jean, comme un gage qui vous rappellera toujours mon amitié pour vous. Au moment de partir pour des pays inconnus, je ne veux pas du moins, mon ami, être absent de votre coeur. Saluez pour moi le vénérable Anthémius, chez qui j’ai trouvé une affection si solide. Je nommerai aussi à cette place Hilaire, qui m’a si fidèlement aimé; et auquel je le rends bien. Jouissez longtemps du bonheur dû à vos vertus, et, quand vous relirez ces vers, pensez à moi.

XXIX. Au diacre Anthémius.

Recevez, Anthémius, ces petits vers, comme un gage de mon amitié et de l’affection sincère qui me les a dictés. Un doux sommeil fermait vos paupières, et vous étiez au lit vous reposant de vos fatigues. J’hésitai, je l’avoue, car je ne voulais pas vous réveiller; c’était une faute, mais sans cette faute, vous n’auriez pas si bien dormi. Je me retirai sans bruit ni paroles, comme un voleur, et sans vous embrasser ni vous dire : adieu, cher frère. Je n’ai pu confier à votre amitié mes dernières recommandations, et je me suis privé d’une heure d’entretien avec vous. Je prends Dieu à témoin qu’il m’a été extrêmement pénible de partir ainsi sans recevoir vos adieux. Mais ce que j’aurais voulu vous dire de vive voix, cette courte lettre vous le dira pour moi. Voici les voeux que je vous adresse et que Dieu entend : soyez aimé partout et par tous. Quant à moi, ce n’est ni de vêtements ni d’argent que j’ai besoin ; un peu d’amitié, voilà ce que je demande, et ce que personne ne me refusera.

XXX. Au diacre Sindulfe.

Cher frère en Dieu, digne par votre belle conduite de vivre dans la mémoire des hommes, vous que mon coeur n’oubliera jamais, cher frère en Dieu, suivez avec joie la route glorieuse qui mène au ciel, et pour vous élever jusqu’à ces hauteurs sublimes, suivez avec joie cette route glorieuse. Portez patiemment votre charge, sacrée, et ne vous en lassez jamais; si vous voulez connaître un jour le repos, portez patiemment votre charge sacrée. Il faut plier le cou docilement, car le joug du Christ est léger, et pour mériter son assistance, il faut plier le cou docilement. Celui qui cultive son champ, remplit ses greniers; il ne connaîtra jamais la faim, celui qui cultive son champ. Le marin vole sur les flots à la poursuite de la fortune; pour faire agréer ses marchandises, le marin vole sur les flots. Il brave intrépidement la mort, quand la tempête est déchaînée ; pour gagner et s’enrichir, il brave intrépidement la mort. Le soldat court au combat, et pour un laurier affronte mille blessures; pour revenir vainqueur, le soldat court au combat. Combattez comme lui, cher compagnon; pour triompher comme lui, combattez comme lui. Quand on est soutenu par l’amour, oui ne sent pas la fatigue, et l’on n’y succombe jamais, quand on est soutenu par l’amour. En vous envoyant ces petits vers, je fais en même temps des voeux pour votre santé; faites-en de meilleurs pour moi, je vous en prie en vous envoyant ces petits vers (1).

NOTES SUR FORTUNAT, LIVRE III.

I.

(1) — Saint Eufronius, dix-huitième évêque de Tours, prédécesseur de Grégoire, mourut en 573, à l’âge de 70 ans, après 17 ans de pontificat. Voyez Grégoire de Tours, Hist. Fr., X, 31 et de Miraculis Sancti Martini, II, 1. Eufronius était évêque de Tours quand Fortunat vint pour la première fols dans cette ville visiter le tombeau de saint Martin.

(2). — Fortunat était à Poitiers au moment où il écrivait cette lettre à Eufronius.

II.

(1). — Brower pense que cet Aventius ou Avantius est le même que celui dont parle Grégoire de Tours, Hist. Fr. VIII, cap. 39, et qui nommé évêque de Vienne, mourut la onzième année du règne de Childebert, c’est-à-dire en 586. Un autre Eventius est rappelé par le même Grégoire, ibid. X, cap. 2. Envoyé en ambassade à Constantinople par Chilpéric, il vint, à son retour, à Carthage où il fut tué dans une sédition populaire. Que ce soit de l’un ou de l’autre que parle Fortunat, c’est ce qu’il est difficile d’affirmer. Peut-être même n’est-ce d’aucun des deux.

III.

(1). —. « Vous êtes un vrai Israélite. » Ce sont les propres paroles que Jésus-Christ adresse à Nathaniel, dans saint Jean, I, 47: Ecce vere Israelita in quo dolus non est.

Il faut lire dans notre texte vir es, et non virens ou vires. Les Israélites sont ainsi nommés en plusieurs passages des Actes des Apôtres « Viri Israelitœ. » On nommait Israélites, aux quatrième et cinquième siècles, les vrais catholiques. — Ch. N.

IV.

(1). — Félix, évêque de Nantes, mourut la 7e année du règne de Childebert, c’est-à-dire en 582, après 33 ans de pontificat (Grégoire de Tours, Hist. Fr., VI, 15). Grégoire raconte qu’il y eut entre Félix et lui de graves dissentiments, ce qui n’empêcha pas, dit Lucchi, que Félix fût considéré comme un saint par les habitants de Nantes, qui vénérèrent sa mémoire.

(2). — L’archipel des Echinades, dans la mer Ionienne, à l’embouchure de l’Achéloüs. (Sur les Echinades, voyez Pline, II, 87, éd. Littré; Thucydide, II, 105; Ovide, Métamorphoses, VIII et Denys, Description de la terre, vers 430 et suiv.). Elles sont aujourd’hui pour la plupart réunies au continent par les alluvions de l’Achéloüs. Dès le temps de Thucydide, elles commençaient à s’ensabler.

(3). — Fortunat fait sans doute allusion à l’hymne aux Dioscures, qui commence ainsi:

Ἀμφὶ Διοσκόρους,

Ἑλικόπεοες

ἔσπετε Μοῦσαι.

Cette allusion ainsi que la mention faite plus loin de Canobus et des Symplégades, annonce une certaine lecture d’Homère. Je crois cependant que Fortunat ne le citait guère, comme tout ce qu’il cite des poètes grecs, que d’après ce que d’autres en avaient dit avant lui, ou d’après des traductions latines. Il paraît bien n’avoir su de grec que quelques mots de l’école, comme ceux qu’on lit dans sa préface à Grégoire de Tours, lesquels il écrivait en lettres romaines. — Ch. N.

(4). — Brower explique ainsi ce passage obscur :

Les Chérusques étaient un peuple de la Germanie, habitant les bords de l’Elbe, dans le pays des Saxons, et vivant de piraterie et de brigandage; aussi leur nom servit-il à désigner d’une manière générale les Saxons qui, à maintes reprises, descendront sur les côtes de la Gaule et dévastèrent le pays. Sidoine Apollinaire parle d’une de leurs incursions dans une lettre à Nammatius (l. VIII, ep. 6). Ce qui les rendait surtout redoutables, c’était la légèreté de leurs embarcations (Myoparones) et l’habileté avec laquelle ils les dirigeaient.

Canopus ou Canobus (te mihi Canobo, avec un pilote tel que vous) était le pilote de Ménélas. Il a donné son nom à une île située à l’embouchure d’une des branches du Nil appelée Canopique, où est aujourd’hui Aboukir.

Les Symplégades sont des îles du Pont-Euxin, près du Bosphore. (Voyez Pline, VI, 13, éd. Littré, Pomponius Méla, XI, et surtout Homère, Odyssée, XII et Ovide, Métamorphoses, XV, 7). Au dire des poètes, ces îles, nommées aussi Cyanées, s’entrechoquaient et écrasaient les navires qu’elles saisissaient au passage. Le vaisseau des Argonautes franchit le premier, sans dommage, cette passe redoutable; depuis lors, les Symplégades furent fixées et cessèrent de se jeter l’une sur l’autre.

Fortunat veut donc dire qu’avec Félix pour pilote (Canope), il monterait sur une barque des Chérusques ou des Saxons, et ne craindrait pas de passer entre tes Symplégades.

Lucchi ajoute, d’après Grégoire de Tours (Hist. Fr., II, 19), que les Saxons s’étaient établis dans des îles d’où ils furent chassés par les Francs. Ces îles étaient probablement situées à l’embouchure de la Loire, et l’on peut supposer qu’après la victoire des Francs, les Saxons échappés au massacre continuèrent à vivre sur ces côtes, soit comme pirates, soit comme bateliers sur la Loire. C’est sans doute à ces Saxons que fait allusion Fortunat dans ce passage : Cheruscis accersentibus myoparonem praepetem.

Une des îles où il y avait encore des Saxons était l’île de Batz, ils s’y étalent fixés au cinquième siècle, après avoir eu à combattre le héros de Cornouailles, le roi Gradion (Voyez la Vie de saint Guénolé ou dans Godescard, ou dans Baillet). C’est à Félix, évêque de Nantes, qu’on attribue leur conversion, ainsi que le rappelle encore la petite chapelle du Crucifix, entre le Bourg et le Croisic. Ch. N.

(5). — Des chants ithyphalliques, c’est-à-dire des poésies en vers ithyphalliques, ou trochaïques dimètres catalectiques. C’était, chez les Grecs, le mètre des chants licencieux en l’honneur de Bacchus. L’évêque de Nantes l’avait assurément employé à un autre usage. On peut du reste supposer, avec Brower, que Fortunat s’est servi de ce mot sans en connaître le sens précis.

(6). — C’est à tort que Brower et Guérard, qui adopte cette opinion, tirent des termes me ... Radegonde muro caritatis inclusum, la preuve que Radegonde se trouvait alors avec Fortunat dans l’île dont il est question,

Brower a pris ce mur de la charité par lequel le poète exprime son solide attachement pour Radegonde, et l’empire qu’elle exerçait sur lui, pour le mur de quelque monastère oit il la suppose faisant une retraite avec Fortunat; il ne se souvient pas qu’une religieuse ne sortait pas ainsi de son couvent, et que Radegonde, toute reine qu’elle était, allègue elle-même cette règle de clôture absolue, dans l’Excidium Thoringiœ, où, vers 105 et 106, elle dit à son cousin :

Sacra monasterii si me non claustra tenerent,

Improvisa aderam qua regione sedes.

Voyez sur cette île la note 4 de la pièce xxix de l’Appendice. — Ch. N.

(7). — Ces deux derniers vers offrent quoique obscurité, quoique les mots en eux-mêmes, pris isolément, soient assez clairs; réunis, ils ont je ne sais quoi d’énigmatique. Remarquons ici toutefois que le mot sensus n’est pas un substantif, mais est le participe passé du verbe sentire, dont on ne trouve aucun exemple dans la bonne latinité. Coelius Aurelianus, médecin qui vivait probablement au cinquième siècle, emploie ce participe dans le sens et comme ici avec le régime de praeditus. Il dit dans son traité De acutis morbis, I, 14: Asclepiades constituerat atomos corpuscula intellectu sensa: Asclépiade avait établi que les atomes étaient de petits corps doués d’intelligence. — Ch. N.

V.

(1). — Grégoire de Tours raconte, Hist. Fr., V, 32, qu’en 579 les Bretons ravagèrent le territoire des villes de Nantes et de Rennes. Félix, évêque de Nantes, leur adressa des représentations, et ils promirent de réparer le mal qu’ils avaient fait, mais ils ne tinrent pas leur promesse. Fortunat fait une nouvelle allusion à cette intervention de Félix, pièce viii de ce livre

Insidiatores removes, vigil arte, Britannos;

Nullius arma valent, quod tua lingua facit.

VI.

(1) — Cette cérémonie eut lieu vers 568. Eufronius, qui y assistait, mourut en 573; or il survécut et à Domitianus, évêque d’Angers, nommé également dans ce passage, et à Baudigisius, successeur de Domitianus.

(2). — Sur Eufronius, voyez ci-dessus livre III, pièce iii, note 1.

(3). — Domitianus, évêque d’Angers, assista au deuxième concile de Tours en 566 ou 567.

(4). — Victorius, évêque de Rennes, assistait également au deuxième concile de Tours.

(5). — Sur Domnulus, évêque du Mans, voyez Grégoire de Tours, Hist. Fr., VI, 9.

(6). — Romacharius, évêque de Coutances.

(7). — On ne peut pas admettre que la peuple accompagnât les chants du choeur avec des instruments quelconques; cela eût fait un beau tapage. Mais si par choraules on entendait un musicien qui accompagnait sur la flûte le choeur du théâtre chez les Grecs, on entendait aussi par là en général des chanteurs dans un concert, par opposition à l’auloedus qui jouait des solos sans accompagnement vocal (Voyez Rich. Dict. des Antiq. au mot Choraules). Quant aux mots clericus ecce et plebe inde. Ils me semblent impliquer manifestement des chants alternés. Cf. l. II, pièce ix, ce qui est dit des chants de l’église de Paris. — Ch. N.

(8). La triple voûte du temple. Brower croit que Fortunat entend par cette expression la grande nef et les deux bras du transept de la basilique, dont le plan figurait une croix; cf., dans la pièce suivante, aulae forma triformis.

VII.

(1). — Ces reliques avaient été envoyées de Rome.

(2).

— J. Quicherat, dans sa description de la basilique de Saint-Martin à Tours (Revue archéol. 1869, t. XIX, p. 405, 406), s’exprime ainsi :

« Je trouve dans plusieurs auteurs mérovingiens la mention d’une tour qui tenait à la basilique, qui en constituait une partie essentielle, et qui cependant n’était pas un clocher... Le texte le plus ancien par lequel ce fait est mis en évidence est celui de Fortunat dans ses vers sur la nouvelle cathédrale de Nantes que l’évêque Félix venait de faire reconstruire vers

570. » J. Quicherat cite ces vers, à partir du vingt-septième Vertice sublimi, etc., et ajoute : « Ce langage prétentieux ne saurait être rendu en français, à moins d’être paraphrasé. » Nous avons adopté pour notre traduction cette paraphrase, par respect pour l’éminent critique, sans oser dire, je le confesse, qu’il ait bien entendu le terrible latin de Fortunat. Cette description, continue-t-il, ne laisse pas de place au doute. Il s’agit d’une tour lanterne posée au milieu du transept et surmontée d’un campanile. Carrée à sa naissance, elle avait pour base ces quatre grands arcs que nous trouvons aujourd’hui en avant du choeur de presque toutes nos églises. Eh bien, c’est d’une tour de ce genre que je suis amené à supposer l’existence dans la basilique de Saint-Martin, concluant d’une pratique si bien constatée pour le sixième siècle, qu’elle pouvait avoir déjà cours cent ans auparavant. Voyez sur la restauration par Grégoire de Tours de la basilique de Saint-Martin, bâtie par l’évêque Perpétue en 472, la pièce vi du l. XI de notre poète, et Grégoire lui-même, Hist.

Franc., X, 31, nos 18 et 19. — Quant aux ornements de cette église, ce sont les mêmes que ceux de la basilique élevée par Léonce, en l’honneur de saint Bibien ou Vivien (I, pièce xii). Sidoine Apollinaire, Epist., II, 10, cité aussi par Brower, dit que la basilique de Saint Patiens, à Lyon, était ornée de la même manière. L’évêque Félix mourut en 583 ou 884. Cent ans plus tard, Ina, roi de Wessex, fit graver sur une église une légende dont la première partie est empruntée au morceau qu’on vient de lire, et la fin à une autre pièce épigraphique de Fortunat (II, xiv). Ce fait et la ressemblance de notre petit poème avec le titulus de la basilique de Saint-Patiens suffisent à démontrer qu’il s’agit ici d’une inscription murale. (Le Blanc, Inscript. Chrét. de la Gaule, t. I, p. 263.)

(3). — La même image est pièce xii, du l. I, V. 16 et 17.

(4). — Le poète Prudence, Peristephanon, XII, v. 42, dit la même chose à peu près dans les mêmes termes:

Credas moveri fluctibus lacunar.

Voyez aussi Sidoine Apollinaire, Ep. II, 10, sur la basilique de Lyon, bâtie par Patiens, évêque de cette ville.

Intus lux micat, atque bracteatum

Sol sic sollicitatur ad lacunar

Fulvo ut concolor erret in metallo.

VIII.

(1). — Félix appartenait sans doute à la noble et puissante famille des Félix d’Aquitaine, il y a une pièce de Sidoine Apollinaire adressée à Félix Magnus, préfet du prétoire et patrice, fils de Félix Magnus, consul. On trouve dans Cassiodore (Lib. II, ep. 1) une lettre de Théodoric à l’empereur Anastase sur le consulat de Félix, et une autre (ép. 2) adressée à Félix lui-même, pour lui notifier son élévation au consulat.

(2). — Grégoire de Tours raconte (Hist. Fr., LV 4) que Chanaon, comte de Bretagne, après avoir tué trois de ses frères, voulait également faire mettre à mort le quatrième, et que Félix, évêque de Nantes, l’empêcha de commettre ce meurtre. Le terminus irae serait donc une allusion à ce fait.

(3). — Voyez ci-dessus la note 1 de la pièce v. — Autre allusion, selon Brower, aux efforts de Félix pour préserver son troupeau du pélagianisme, l’hérésiarque l’étage étant Breton. Il est plus probable, comme le pense Lucchi, qu’il s’agit ici, aussi bien que dans la pièce v, note 1, des incursions armées des Bretons momentanément arrêtées par l’intervention de Félix.

IX.

(1). — Le début de cette pièce jusqu’au vers 39: Salve, festa dies manque dans certaines éditions. Elle a été attribuée faussement à Lactance. Le Félix dont il y est question est encore et évidemment l’évêque de Nantes. On ne peut donc pas douter que la pièce entière soit de Fortunat.

(2). — Mensum pour mensium, par synalèphe. Ainsi Ovide, Fastes, V, v. 481.

Cum tua sint, cedautque tibi confinia mensum.

(3). —Tous les manuscrits portent arma dicrum. On ne sait ce que cela veut dire; le texte est certainement corrompu. Nous proposons alma qui donne au moins un sens raisonnable : alma (dies) dierum. Cette correction est de celles qu’il ne faut pas hésiter à introduire dans le texte, et c’est ce qu’on a fait.

(4). — Ce passage est une allusion à l’Évangile selon saint Mathieu, XXV, 22: « Celui qui avait reçu deux talents vint aussi se présenter à son maître et lui dit : Maître, vous m’aviez donné deux talents, on voici deux autres que j’ai gagnés. Le maître lui répondit: O bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup d’autres. Entrez dans la joie du Seigneur. »

(5). — Brower se demande comment Félix, qui était à Nantes, avait pu exercer sa piété au profit des Saxons séparés de son diocèse par tant de pays, et pense qu’une grande partie de ce peuple abattu par les fréquentes défaites que les Francs lui avaient fait subir, avait été transportée dans la Gaule, et que, pour les convertir au Christ, Félix avait déployé tout son zèle et usé de la plus grande libéralité. Ne s’agit-il pas plutôt des Saxons établis dans les lies à l’embouchure de la Loire? Voyez Grégoire de Tours, Hist. Fr., II, 19, et la note 4 de la pièce iv de ce livre.

X.

(1). — Probablement un bras de la Loire, ou un affluent; peut-être, selon Brower, le Cher (Caris), dont li est question dans ce passage de la pièce vis du livre v, adressée à Félix

Qua tua rura lavat vitrea Liger algidus unda,

Cariaci speciosus ager devexus in amnem,

Hinc ubi flumen aquis recreat...

XI.

(1). — Grégoire de Tours, De vit. Patrum, c. 17, raconte la vie de Nicétius, et fait son éloge, Hist. Fr., X, c. 29, et De Glor. Confess., c. 94. Exilé par Clotaire, dont il avait hardiment censuré les vices, Nicétius fut rappelé et rétabli sur son siège par Sigebert, à l’avènement de ce prince. Il mourut vers l’an 566. Cette pièce et la suivante ont donc été composées peu de temps après l’arrivée de Fortunat en Gaule en 565. Brower fait mourir Nicétius en 564. C’est une erreur; car alors comment Fortunat aurait-il pu le connaître, lui-même n’étant pas encore en Gaule?

XII.

(1). — Brower place ce château de Nicétius à peu de distance de Coblentz, à un endroit appelé aujourd’hui la roche de l’évêque (Bischoffsteln). Il a vu un ancien manuscrit où cette pièce figure avec ce titre.

(2). — Non loin de l’endroit où Brower place le château de Nicétius, coula la petite rivière le Rhon, sans doute le parvus Rhodanus de Fortunat.

(3). — Selon Brower, ce nom désigne ici le pays compris entre le château de Nicétius et la Moselle.

(4). — Cf. livre I, pièce xix, la description de la villa Vérégines, et livre X, pièce ix, la description de la villa de Childebert à Andernach.

(5). — Les pieux évêques de cotte époque avalent l’habitude de bâtir des chapelles ou des églises près de leurs maisons de campagne. Voyer, livre I, pièce vi, la description de la basilique de Saint-Martin.

(6). — Gemino ballista volatu. Browear entend deux ballistes, dont l’une lançait des javelots, l’autre des idpierres. Il ajoute que Fortunat a peut-être voulu par ce gemino volatu désigner les deux ailes que portait le trait pour fendre l’air plus facilement.

XIII.

(1). — Vilicus succéda, à Metz, à Héspérius qui avait assisté au concile de Clermont en 535. Il occupa ce siège pendant vingt-cinq ans et deux mois, ainsi que l’affirme Lecointe, à l’année 566, d’après un manuscrit de Saint Symphorien de Metz. Mais d’après un autre manuscrit Indiqué par Brower, Vilicus aurait vécu sous les papes Pélage I, Jean III et Benoît I, Justin et Tibère étant empereurs d’Orient. Or, Benoît fut élu pape en 572, et Tibère déclaré César par Justin en 574, et Auguste en 578. Voyez Lecointe, loc. cit., qui d’après le manuscrit de Saint Symphorien, donne le catalogue des évêques de Metz, et des années pendant lesquelles ils ont siégé. Il pense que Vilicus est mort dans l’année 562, la même ou à peu près que celle ou Fortunat est venu en Gaule.

(2). — Metz est située dans l’angle formé par le confluent de la Moselle et de la Seille, en partie sur une colline qui s’élève entre les deux rivières, en partie sur leurs bords, à l’un des points les plus agréables du bassin de la Moselle. La vallée de cette rivière, très élargie aux environs de Metz, est limitée, surtout sur la rive gauche, par une suite de riants coteaux qui offrent plusieurs sites très pittoresques. La Moselle se divise en trois bras dans la traversée de Metz où elle forme deux îles, dont l’une très étendue se prolonge au delà de la ville en une vaste plaine. La Seille se partage également en deux bras, en entrant Metz, et y renferme dans une île les quartiers de l’Est. (Itinéraire général de la France. Vosges et Ardennes, par Ad. Joanne, 1808, page 550). Les rois d’Austrasie avaient un palais à Metz. Sur ce palais et sur le site de la ville, voyez notre poète X, ix.

(3). — Allusion au maître qui donna cinq talents à un de ses serviteurs, deux à un autre, un seul à un troisième, pour les faire valoir à son profit. C’est ce que firent les deux premiers, mais le troisième cacha le talent qu’il avait reçu dans la terre, au lieu de le taire valoir, et frustra ainsi son maître du gain qu’il en espérait recueillir. Voyez cette parabole en saint Mathieu, ch. XXV.

a. b. c. d.

(1). — Lucchi pense que Fortunat, traversant la Germanie pour venir en Gaule, reçut de Vilicus un accueil amical et hospitalier, et qu’il lut ces petites pièces à la table de son hôte.

XIV.

(1). Carentinus succéda à Somoenus sur le siège de Cologne et eut pour successeur Ebrégisilus qui, en 590, fut délégué avec d’autres évêques par Childebert pour mettre fin aux troubles et aux scandales du monastère de Sainte-Croix, à Poitiers. Voyez Grégoire de Tours, Hist. Fr., IX, 41.

(2). —Selon Lucchi, Fortunat semble insinuer que lors de son voyage en Germanie, Carentinus lui donna l’hospitalité.

(3). — Saint Paul, I Corinth. XIII, 13.

XV.

(1). — Igidius, évêque de Reims, fut en grand crédit auprès du roi Childebert, qui le chargea d’une mission très importante près de Chilpéric. Convaincu plus tard de trahison envers Childebert, il fut déposé par un synode, en 590, et relégué à Strasbourg. Voyez Grégoire de Tours, luit. Fr., X. 10. Cette pièce en l’honneur d’Igidius a donc été écrite avant l’année 590, c’est-à-dire avant la condamnation de I’évêque de Reims.

(2). — Flodoard, Hist. Eccl. Rhem., II, 2, dit que le patrimoine de l’église de Reims fut augmenté considérablement par Igidius, principalement par suite de la libéralité du roi Childebert.

XVI.

(1). — Selon Brower, Hilaire, évêque de Javols, dans la Gévaudan, mais cet Hilaire était déjà mort en 541, lors du quatrième concile d’Orléans, auquel assista son successeur Evanthius, il y eut un autre Hilaire, évêque de Digne en 534. Peut-être est-ce à celui-ci qu’est adressée cette petite pièce.

XVII.

(1). — Il y eut, au temps de Fortunat, deux évêques du nom de Berthramn. — Berthramn, évêque de Bordeaux, était au synode de Mâcon en 585 et mourut la même année. Voyez Grégoire de Tours, Hist. Fr., VIII, 22. — Berthramn, évêque du Mans, succéda à Badégésilus en 586. Il était au nombre des évêques envoyés à Poitiers en 590 avec Ebrégisilus, pour mettre fin aux troubles du monastère de Sainte-Croix. Voyez ci-dessus pièce xiv, note 1. Il est difficile de dire auquel de ces deux évêques est adressée cette pièce.

XVIII.

(1). — Fortunat parle encore des récitations poétiques qui avaient lieu au forum de Trajan, pièce viii du livre VII.

Aut maro Trajano lectus in urbe foro.

D’après Brower, qui s’appuie sur le témoignage de Sidoine Apollinaire, le forum de Trajan était décoré de statues d’écrivains célèbres. Voyez Sidoine Apoll., l. III, ep. 8.

XIX.

(1). — Selon Brower, Agricola, évêque de Chalon-sur-Saône. Mais cet Agricola, dont Grégoire de Tours parle avec éloge au ch. 46 du livre V de l’Histoire des Francs, mourut en 580, à l’âge de 83 ans, après 48 ans de pontificat. Fortunat n’a donc pas pu être élevé avec lui. Mais il a pu l’être avec Agricola, évêque de Nevers en 580, qui assistait en 583 au premier concile de Mâcon, qui fut envoyé en 590 au monastère de Sainte-Croix avec Ebrégisilus (V. ci-dessus, note 4 de la pièce xviii) et qui mourut en 594.

XX.

(1). — Félix, évêque de Bourges en 568, assista au quatrième concile de Paris en 573 et mourut peu de temps après. Voyez Grégoire de Tours, De Gloria Confess., 102.

(2). — Margaritum ingens. Les écrivains grecs, dit Lucchi, appelaient Margaritae les parcelles de l’eucharistie destinées aux malades; le vase, qui est ici en forme de tour, où on les gardait, reçut lui-même le nom de Margaritis. Prudence, décrivant le palais de la sagesse dans la pièce intitulée Psychomachia, sa sert aussi de l’expression margaritum ingens. Voyez d’ailleurs du Cange au mot Margarita. D’après Brower, Félix en faisant faire ce Margaritum se conformait aux décisions du deuxième concile de Tours (566), qui avait prescrit de placer les hosties consacrées sous la croix de l’autel. — Ch. N.

(3). — C’est chez cette veuve de Sirapta ou plutôt Saropta, dans le pays des Sidoniens, que le prophète Élie, après avoir fermé le ciel, c’est-à-dire arrêté la pluie et la rosée pour une période de trois ans, fut envoyé par la Soigneur pour y être nourri (Rois, III, 47,9 et suiv. Cf. Luc, IV, 81). Le poète la confond avec cette autre veuve de l’évangile, dont le pays n’est point indiqué, et que Jésus vit un jour dans le temple mettre deux petites pièces de monnaie dans te tronc des pauvres (Luc, XXI, 1 et suiv.). — Ch. N.

XXI.

(1). — Cet Avitus succéda sur le siège épiscopal de Clermont, en Auvergne, à Cantinus, qui mourut en 571. Quant à lui, il mourut en 594 et fut canonisé. C’est saint Avit. Grégoire de Tours, Hist. Fr., IV, 3, et de Vitis Patrum, c. 8, en fait un grand éloge.

(2). — Grégoire de Tours, loc. cit., parle aussi de la faveur dont Avitus était l’objet à la cour du roi Childebert.

XXIII.

(1). — Agéric succéda à Desideratus, évêque de Verdun, en 550. Il était très aimé du roi Childebert. Il mourut de chagrin en 588, à la suite du meurtre de Gontran Boson, pour lequel il s’était porté caution, et de Berthefroy, qui s’était réfugié dans son oratoire et qu’il ne put sauver de la fureur des soldats de Childebert. Voyez Grégoire de Tours, Hist. Fr., IX, 33.

(2). — Sur les basiliques bâties ou restaurées à Verdun par Agéric, Voyez Lecointe, Annal. Eccles., année 562. n° 47.

(3). — Voyez ci-dessus la pièce vii.

XXIV.

(1). — Auflon était probablement un prêtre du clergé de Bordeaux, puisqu’à la fin de la pièce, Fortunat rappelle les louanges que lui a données Léonce, évêque de cette ville.

XXV.

(1). — Brower pense que ce Paternus est celui qui fut évêque d’Avranches. Mais, fait remarquer Lucchi, Paternus, évêque d’Avranches, mourut au plus tard en 565, après treize ans de pontifical. Fortunat ne l’a donc probablement pas connu, et certainement ne l’a pas connu abbé. En tout cas, nous apprenons par cotte pièce que Fortunat transcrivait des manuscrits. Voyez la note 8 de la première pièce du livre VII..

XXVI.

(1). — Voyez sur ce Ruccon la pièce x, note 1, du livre IX.

(2). — Fortunat était alors dans quelque île voisine des côtes de la Bretagne.

XXVIII.

(1). — Peut-être le diacre Jean dont parle Grégoire de Tours, De Gloria Martyr., I, 49 et 88. Parti de France avec la lèpre, il alla en Palestine, se lava dans l’eau du Jourdain et revint guéri, rapportant des reliques de la Vierge Marie.

XXX.

(1). — On appelait ophites ou serpentins, à cause de leur allure sinueuse, ces poèmes dans lesquels la second hémistiche du pentamètre répétait le premier hémistiche de l’hexamètre. Brower remarque que les anciens ont très rarement usé de cet arrangement. La pièce ii du livre VIII de Fortunat en offre un nouvel exemple. Paul Diacre l’a employé dans une pièce en l’honneur de saint Benoît. Sidoine Apollinaire, livre VIII, ep. 11, parle de ce genre de poème qu’il appelle échoïque. Sirmond, dans ses notes sur ce passage de Sidoine, cite un distique échoïque de Pentadius sur le retour du printemps

Per cava saxa sonat pecudum mugitibus Echo,

Voxque repulsa jugis per cava saxa sonat.

Dans Sénèque le rhéteur, Controv., VII, 7, Cestius appelle ces sortes de répétitions, même en prose, des échos, Voyez de plus la note 1 de la pièce ii du liv. VIII.

DE FOTRUNAT

FOTRUNAT

POÉSIES - LIVRE IV

vie -

dissertation - livre I - livre II - livre III  - livre V - livre VI - livre VII - livre VIII - livre IX - livre X - livre XI -

Appendice

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

VENANCE FORTUNAT

POESIES MÊLEES

LIVRE QUATRIÈME.

I. Epitaphium Eumeri episcopi civitatis Namneticæ.

I. Epitaphe d'Eumérus, évêque de Nantes (01).

Quamvis cuncta avido rapiantur ab orbe volatu,

Attamen extendit vita beata diem.

Nec damnum de fine capit, cui gloria vivis:

Æternumque locum missus ad astra tenet.

Hoc igitur tumulo requiescit Eumerius almo.

Per quem pontificum surgit opimus honor.

Stemmate deductum fulget ab origine culmen,

Et meritis priscos crescere fecit avos.

Emicuit populis geminum memorabile donum,

Inde gradu judex, hinc pietate pater.

Dulcis in eloquio, placidus moderamine sacro,

In cujus sensu perdidit ira locum.

Alterius motus patienti pectore vicit,

Ut levitas læsit, hoc gravitate tulit.

Si quis ab externis properavit sedibus hospes,

Mox apud hunc proprios sensit habere lares.

Hic habitare volens patriis rudis exsul ab oris,

Oblitus veterem, hujus amore, patrem.

Gaudet et arrisit; probat is se cernere flentem,

Alterius lacrimas mox facit esse suas.

Partitus cum ventre vices pietate magistra.

Unde tulit luctus, mox ibi vota dedit.

Pauperibus dives, censum transfudit egenis,

Ante bonus tribuit, quam paterentur opem.

Semina jactavit centeno pinguia fructu,

Cui modo de reditu messis adulta placet.

Unica cura fuit cunctos ut viseret ægros,

Ipse quibus medicus, vixit et ipse cibus.

Extulit ecclesiæ culmen, quod reddidit unum,

Venit ad heredem, qui cumularet opus.

Felix ille abiit, Felicem in sede reliquit,

Hæredis meritis vivit in orbe Pater.

Bien que toutes choses soient, d'un vol rapide, emportées loin de la terre, la vie bienheureuse prolonge cette vie. La mort n'est pas un mal pour celui dont la gloire est immortelle, et qui monte au ciel pour y demeurer à jamais. Dans ce tombeau repose en paix Eumérus, l'honneur du pontificat. Issu d'une longue suite d'illustres aïeux, il a, par ses vertus, ajouté encore à la gloire de cette race antique. Il eut un double titre qui le recommande à la mémoire reconnaissante des peuples : car si, par sa charge, il était leur juge, il fut leur père par sa bonté. Doux dans son langage, indulgent dans l'exercice de son autorité sacrée, la colère n'eut jamais de place en son cœur. Les emportements mêmes d'autrui ne purent vaincre sa patience, l'offense qu'on lui faisait dans un moment de vivacité irréfléchie, sa sagesse la lui rendait légère. L'étranger venu d'un pays lointain se croyait bientôt chez lui dans sa maison hospitalière; il voulait y fixer sa demeure, oubliant la patrie qu'il venait de quitter, oubliant son vieux père pour s'attacher à Eumérus. Souriant au bonheur des autres, il se montrait ému de leurs larmes et pleurait avec ceux qu'il voyait pleurer. S'associant en pasteur plein de tendresse aux souffrances des affamés, il prenait pour lui leurs peines, et contentait aussitôt leur besoin. Riche pour les pauvres, il leur donna tout ce qu'il possédait; sa charité prévenait leurs prières. Il a ainsi semé les bonnes œuvres, et de cette semence est sortie une moisson qui lui a rendu le centuple et qui, aujourd'hui mûre, est la cause de sa félicité. Avec un zèle infatigable, il visitait les malades, il était leur médecin (02), leur nourriture et leur vie. Il éleva l'église de Nantes, et, ce qu'il ne put faire lui-même, il laissa à celui qui lui succéderait le soin de l'achever. Il mourut heureux (03), puisqu'il laissait Félix sur son siège, et que nous le retrouvons tout entier dans les vertus de son successeur.

II. Epitaphium domni Gregori episcopi civitatis Lingonicæ.

II. Epitaphe de Grégoire, évêque de Langres

(01).

Postquam sidereus disrupit Tartara princeps,

Sub pedibus justi, mors inimica, jaces.

Hoc veneranda sacri testatur vita Gregori,

Qui modo post tumulos intrat honore polos.

Nobilis antiqua decurrens prole parentum,

Nobilior gestis nunc super astra manet.

Arbiter ante ferox, dehinc pius ipse sacerdos;

Quos domuit judex, fovit amore patris.

Triginta et geminos pie rexit ovile per annos,

Et grege de Christi gaudia pastor habet.

Si quæras meritum, produnt miracula rerum,

Per quem debilibus fertur amica salus.

Depuis que le roi du ciel a brisé les portes de l'enfer, la mort ennemie gît abattue aux pieds du Juste. C'est ce qu'atteste la sainte vie du vénérable Grégoire sorti naguère du tombeau pour aller au ciel. Issu d'une antique et noble famille, il est plus noble encore par les mérites auxquels il doit la place qu'il y occupe. D'abord juge sévère (02), puis saint prêtre, ceux qu'il punit comme juge; il les aima et les protégea comme père. Il gouverna son troupeau pendant trente-deux ans, et il a la joie de contempler les heureux fruits de sa direction. Si l'on demande ce qu'il a fait de bien, ses miracles sont là pour répondre, et c'est encore par lui que les malades recouvrent la santé. — Ch. N.

III. Epitaphium domni Tetrici episcopi civitatis Lingonicæ.

III. Épitaphe de Tétricus, évêque de Langres (01).

Palma sacerdotii venerando, Tetrice, cultu ,

Te patriæ sedes, nos peregrina tenent.

Te custode pio, nunquam lupus abstulit agnum,

Nec de fure timens pascua carpsit ovis

Sex quasi lustra gerens, et per tres insuper annos,

Rexisti placido pastor amore gregem.

Nam ut condirentur divino corda sapore,

Fudisti dulcem jugiter ore salem.

Summus amor regum, populi decus, arma parentum

Ecclesiæ cultor, nobilitatis honor,

Esca inopum, tutor viduarum, cura minorum,

Omnibus officiis omnia pastor eras.

Sed cui præbebat varie tua cura medelam,

Funere rectoris, plebs modo triste gemit.

Hoc tamen, alme pater, speramus, dignus in astris,

Qualis honore nites, hic pietate probes.

Honneur du sacerdoce, vénérable Tétricus, tu habites maintenant ta vraie patrie, tandis qu'ici nous sommes en exil. Pieux pasteur, jamais le loup n'a ravi un de tes agneaux ; jamais les brebis paissant sous ta houlette n'ont eu à redouter le voleur. Pendant six lustres et trois ans, tu as conduit ton troupeau avec amour, et répandu à pleines mains ce sel si doux qui donne aux âmes une saveur divine. Profondément aimé des rois, gloire de ton peuple, appui de tes parents, fidèle serviteur de l'Église, honneur de la noblesse, nourriture du pauvre, protecteur des ventes, défenseur du faible, tu fus par tant de bons offices le pasteur de tous. Aujourd'hui le peuple, qui trouvait dans ton dévouement le soulagement de toutes ses misères, est réduit à pleurer ta mort. Cependant, père bien-aimé, maintenant que le ciel dont tu étais bien digne est ta demeure, nous avons l'espoir que tu nous feras connaître ici-bas ton pouvoir par tes bienfaits.

IV. Epitaphium domni Galli episcopi civitatis Arvernæ.

IV. Épitaphe de Gallus, évêque de Clermont Auvergne (01).

Hostis inique , Adam paradiso fraude repellis,

Ecce Deus famulos præstat adire polos.

Invide, sic tua mors homini meliora paravit,

Tu expellis terris, hic dat et astra suis.

Testis et antistes Gallus probat iste beatus,

Nobilis in terris, dives eundo polos.

Qui Christi auxilio fultus, nec adultus in annis,

Se majora petens, odit amare lares

Effugit amplexus patrios, matremque relinquit .

Qui monachum regeret, quæritur abba parens.

Illic tiro rudis generoso cœpit ab ævo,

Militiæ domini belliger arma pati.

Quintiano demum sancto erudiente magistro,

Pulchrius est auro, corde probatus homo.

Inde palatinam regis translatus in aulam,

Theodorice , tuo vixit amore pio.

Mox ubi destituens terras petit astra magister,

Cessit discipulo cura tuenda gregis .

Pontificatus enim moderans ita rexit habenas,

Pastor ut officiis esset amore pater.

Mansuetus , patiens, bonus, æquus, amator, amandus;

Non erat offensæ, sed locus hic veniæ.

Si qua supervenit, facta est injuria virtus,

Unde furor poterat, inde triumphus erat.

Plebem voce fovens, quasi natos ubere nutrix,

Dulcia condito cum sale mella rigans.

Hoc opus exercens præscivit dona futuri,

Se pastore, nihil posse perire gregi.

Sic pater ecclesiam regit in quinquennia quinque,

Bis terdena tamen lustra superstes agens.

Hinc meliore via sanctum ad cœlestia vectum,

Non premit urna rogi, sed tenet ulna Dei

Odieux ennemi du genre humain, tes artifices ont chassé Adam du paradis, mais Dieu ouvre le ciel à ses serviteurs. Envieux que tu es, la mort, qui est ton œuvre, a préparé le bonheur de l'homme; tu l'expulses de son domaine, et Dieu le reçoit dans le séjour céleste. Témoin le bienheureux pontife Gallus, qui fut noble en ce monde, et riche en allant dans l'autre. Fort de l'appui du Christ, avant même d'avoir atteint l'âge d'homme, il aspire à de plus hautes destinées et, par amour du ciel, prend en haine la maison paternelle (02).

Il fuit les embrassements de son père, il quitte sa mère ; le père à qui désormais il veut obéir, le maître qu'il cherche, c'est un abbé; il se fait moine. Soldat novice, il commence dans un âge encore tendre le rude service imposé à la milice du Seigneur. Formé par les leçons de saint Quintianus (03), il fit voir que l'homme d'un cœur éprouvé a une beauté supérieure à celle de l'or. Devenu l'hôte du palais du roi, il vécut près de vous, pieux Théodoric (04), et aimé de vous. Quand son maître quitta celte terre pour monter au ciel, c'est à lui que fut confié le soin de veiller sur le troupeau. Dans l'exercice de l'autorité pontificale, il fut à la fois le pasteur vigilant et le tendre père de son peuple. Doux, patient, bon, équitable, aimant et digne d'être aimé, il ne fut jamais dans le cas ni de se sentir offensé, ni de montrer un autre sentiment que l'indulgence. Si pourtant il arrivait qu'il reçût quelque injure, elle ne servait qu'à faire paraître toute sa vertu ; au lieu de céder, comme il l'aurait pu, à la colère, il en triomphait (05).

Nourrissant son peuple de sa parole, comme une mère nourrit ses enfants de son lait, il mêlait au miel Je ses discours le sel de la sagesse, et savait d'avance qu'en agissant ainsi, aucune de ses ouailles ne périrait, tant qu'il en serait le pasteur. Il gouverna ainsi son église pendant vingt-cinq ans, et en vécut soixante (06).

Il a quitté cette terre pour monter au ciel ; il n'est point enfermé dans une urne funèbre, il repose dans les bras de Dieu.

V. Epitaphium Ruriciorum, episcoporum civitatis Lemovicinæ.

V. Épitaphe des Rurice, évêques de Limoges (01).

Invida mors rapido quamvis miniteris hiatu,

Non tamen in sanctos jura tenere vales.

Nam, postquam remeans domuit fera Tartara Christus,

Justorum meritis sub pede victa jaces.

Hic sacra pontificum toto radiantia mundo,

Membra sepulcra tegunt; spiritus astra colit.

Ruricii gemini flores, quibus Aniciorum

Juncta parentali culmine Roma fuit.

Actu, mente, gradu, prænomine , sanguine nexi,

Exsultant pariter, hinc avus, inde nepos.

Tempore quisque suo fundans pia templa patroni,

Iste Augustini, condidit ille Petri.

Hic probus, ille pius; hic serius, ille serenus,

Certantes pariter, quis cui major erit.

Plurima pauperibus tribuentes divite censu,

Misere ad cælos, quas sequerentur, opes.

Quos spargente manu, redimentes crimina mundi,

Inter apostolicos credimus esse choros,

Felices qui, sic de nobilitate fugaci

Mercati, in cælis jura senatus habent.

Mort jalouse, en vain ta rage menace de tout engloutir; les saints échappent à ton pouvoir. Depuis le jour où le Christ est revenu sur la terre, vainqueur du noir Tartare, tu gis abattue aux pieds du juste. Les corps sacrés de deux pontifes dont la gloire rayonne dans l'univers entier reposent en ce tombeau ; leur âme habite le ciel. Ce sont les Rurice, fleurs nées d'une même tige, unis par le sang illustre des Anicius, leurs parents, à ce que Rome a de plus grand. Les vertus, l'esprit, le rang, les espérances, le nom et le sang, tout chez eux est pareil, tout contribue à rendre également illustres l'aïeul et le petit-fils. Chacun d'eux à son tour a bâti de ses mains pieuses un temple à son patron, celui-ci à Augustin, celui-là à Pierre. L'un se distingua par ses vertus austères, l'autre par sa piété; celui-ci par sa sévérité, celui-là par sa douceur; ils rivalisaient à qui des deux serait le plus grand. Ils distribuaient aux pauvres la plus grosse part de leurs richesses, envoyant ainsi au ciel des trésors qu'ils devaient y retrouver un jour. Après avoir, par leurs pieuses libéralités, racheté les crimes de ce monde, ils sont aujourd'hui, nous en sommes assurés, parmi les chœurs des apôtres, heureux d'avoir, en échange d'une noblesse éphémère, acquis une place dans le sénat du ciel.

VI. Epitaphium Exoci episcopi civitatis Limovecinæ.

VI. Epitaphe d'Exocius, évêque de Limoges (01).

Quamvis pontificem premeret tremebunda senectus,

Attamen hæc voluit plebs superesse patrem.

Aut si naturæ mutari debita possent,

Pro pastore suo grex properasset iter,

Sed quia non licuit, populum spes consulat illa,

Hunc quod pro meritis vexit ad astra fides.

Immaculata Deo conservans membra pudore,

Exotius meruit jam sine fine diem.

Pectore sub cujus regnans patientia victrix,

Fluctibus in tantis anchora, sensus erat.

Felle carens, animo placidus, dulcedine pastus,

Nesciit offensis ira referre vices.

Templorum cultor, recreans modulamine cives,

Vulneribus patriæ fida medela fuit.

Qui tria lustra gerens in pontificatus honore,

Pergit ad antiquos, plebe gemente, patres.

Non decet hunc igitur vacuis deflere querelis,

Post tenebras mundi quem tenet aula poli.

Quoique son évêque fût accablé de vieillesse, le peuple cependant voulait qu'il ne mourût pas, ou si les lois de la nature pouvaient être changées, que le troupeau donnât sa vie pour son pasteur. Mais cela n'étant pas possible, il se consolera du moins par cette espérance, que les mérites de l'évêque et sa foi l'ont porté an ciel. C'est pour Dieu qu'Exocius était resté chaste et avait préservé son corps de toute souillure, dédaigna dès lors de la vie éternelle. Sa vertu dominante était la patience, et la raison son ancre au fort des orages qui troublèrent son diocèse (02). Sans fiel, plein de bonté et de douceur, il ne rendit jamais injure pour injure. Il réparait les églises, il charmait son peuple par l'onction de sa parole ; il guérit enfin les blessures de sa patrie. Il fut évêque pendant trois lustres; et alla rejoindre ses ancêtres au grand désespoir de son peuple. Mais il ne sied pas de verser sur lui des larmes inutiles, puisqu'il a quitté les ténèbres de ce monde pour la lumière de l'autre. — Ch. N.

VII. Epitaphium Chalacterici episcopi civitatis Carnotenæ.

VII. Epitaphe de Chalactéricus, évêque de Chartres (0I).

Illacrimant oculi, quatiuntur viscera fletu,

Nec tremuli digiti scribere dura valent.

Dum modo, quæ volui vivo, dabo verba sepulto,

Carmine vel dulci cogor amara loqui.

Digne tuis meritis, Chalacterice sacerdos,

Tarde note mihi, quam cito, chare, fugis!

Tu patriam repetis, nos triste sub urbe relinquis,

Te tenet aula nitens, nos lacrimosa dies.

Ecce sub hoc tumulo pietatis membra quiescunt,

Dulcior et melli lingua sepulta jacet.

Forma venusta, decens animus, sine fine benignus,

Vox suavis, legem præmeditata Dei.

Spes cleri, tutor viduarum, panis egentum,

Cura propinquorum, promptus ad omne bonum.

Organa psalterii cecinit modulamine dulci,

Et tetigit laudi plectra beata Dei.

Cautere eloquii bene purgans vulnera morbi,

Quo pascente, fuit fida medella gregi.

Sex qui lustra gerens, octo bonus insuper annos,

Ereptus terræ justus ad astra redis.

Ad paradisiacas epulas, te cive reducto,

Unde gemit mundus, gaudet honore polus.

Et quia non dubito quanta est tibi gloria laudum,

Nec debes fleri talis, amice Dei.

Hæc qui, sancte pater, pro magnis parva susurro,

Pro Fortunato, quæso, precare tuo.

Mes yeux se remplissent de larmes, ma poitrine est secouée par les sanglots et mes doigts tremblants n'ont pas la force de peindre ma douleur. Les louanges que j'aurais voulu donnera Chalactéricus vivant, c'est sur sa tombe que je vais les faire entendre, et je n'ai pour exprimer ma peine arrière que le doux langage des vers. Cher Chalactéricus, digne et vertueux prêtre, je t'ai, connu bien tard, et voilà que déjà je te perds. Tu regagnes ta véritable patrie, et tu nous laisses sur cette terre de douleur; tu vas habiter les palais brillants du ciel, et nous restons dans celte vallée de larmes. Sous ce tombeau que t'ont élevé des mains pieuses, ton corps est à jamais couché; tes lèvres, d'où les paroles coulaient plus douces que le miel, sont scellées sous la pierre du sépulcre. La mort a tout ravi, ton noble et beau visage, ton inépuisable bonté, ta douce voix, si habile à expliquer la loi de Dieu. Espoir du clergé, défenseur des veuves, nourricier des pauvres, amour de tes proches, tu fus tout au bien. Tu savais tirer des cordes de la harpe des sons mélodieux et chanter sur ce noble instrument les louanges du Seigneur; tu savais trouver ces paroles qui, pareilles au fer chaud, cicatrisent les plaies, et ton troupeau, grâce à tes soins, n'avait point à redouter les maladies. Après avoir ainsi vécu pendant six lustres (02)

auxquels s'ajoutèrent huit années, tu fus ravi à la terre et rendu au ciel, patrie des justes. Depuis que tu as repris ta place au céleste banquet, le monde gémit de t'avoir perdu et le ciel se réjouit de t'avoir retrouvé.-Pour moi qui sais quelle gloire est la juste récompense de tes vertus, je crois que nous ne devons pas pleurer un ami du Seigneur tel que toi. Saint père, celui qui vient de te rendre un hommage si au-dessous de tes mérites, Fortunat, se recommande instamment à tes prières.

VIII. Epitaphium Cronopi episcopi Petrocoricæ.

VIII. Epitaphe de Cronopius, évêque de Périgueux (01).

Si terrena, sacer, quondam tibi cura fuisset,

Carmine plus lacrimas quam modo verba darem.

Sed quia tu mundus, nec sunt tibi crimina mundi,

Nos gaudere mones, qui sine morte manes.

Antistes pietate calens, venerande Cronopi,

Membra sepulcra tegunt, spiritus astra tenet.

Ordo sacerdotum cui fluxit utroque parente,

Venit ad hæredem pontificalis apex.

Hunc tibi jure gradum successio sancta paravit

Ut quasi jam merito debitus esset honor.

Nobilis antiquo veniens de germine patrum,

Sed magis in Christo nobilior merito.

Sic vultu semper placidus, seu mente serenus,

Pectore sincero, frons sine nube fuit.

Cujus ab eloquio nectar per verba fluebat,

Vinceres ut dulces ore rigante favos.

Nudorum tu vestis eras, algentis amictus,

Qui ad tua tecta fugit , tectus et ipse redit.

Divitias omnes inopum sub ventre locasti.

Unde tibi semper viva talenta manent.

Esuriens epulum, sitiens te sumere potum,

Cernere te meruit tristis, et exsul opem.

Implesti propriis viduatam civibus urbem,

Videruntque suos, te redimente, lares.

Quam lupus a stabulis tulerat, frendente rapina,

Te pastore gregi reddita plaudit ovis.

Templa exusta celer revocasti in culmine prisco,

Hinc tua sed cælis stat sine labe domus.

Ipse his octono vixisti in corpore lustro,

Nunc tibi pro meritis stet sine fine dies.

Si tu avais eu jadis quelque souci des choses de la terre, ô saint évêque, je t'offrirais dans ces vers plus de larmes que de paroles. Mais puisque lu es resté pur des souillures de ce monde impur, c'est par des chants de joie que nous devons saluer ton immortalité. Pieux pontife, vénérable Cronopius, ton corps est dans ce tombeau, mais ton âme est au ciel. Par tes deux parents, tu appartiens deux fois à l'ordre des prêtres, et tu as reçu la mitre épiscopale comme un bien héréditaire; un héritage de sainteté te désignait pour ce haut rang et te donnait droit à cet honneur (02).

Issu d'une race antique, noble par ta naissance, plus noble encore en Jésus-Christ par tes vertus, tu portas toujours sur ton visage l'empreinte de la douceur; ton âme fut sereine, ton cœur candide, ton front sans nuages. Quand tu parlais, un ruisseau de nectar s'échappait de tes lèvres avec tes paroles ; elles coulaient de ta bouche plus douces que le miel. Tu fus le vêtement de ceux qui étaient nus, le manteau de ceux qui avaient froid. Qui venait se mettre à couvert sous ton toit, en sortait couvert lui-même. Tu avais placé toutes tes richesses dans le ventre du pauvre devenu ainsi pour toi un coffre-fort vivant. Tu rassasiais qui avait faim, tu désaltérais qui avait soif, tu consolais l'affligé et secourais l'exilé. Tu repeuplas la ville déserte, eu lui rendant ses enfants, qui, rachetés par toi, revirent leurs foyers. La brebis que le loup, altéré de rapine et grinçant des dents, avait emportée loin de la bergerie, se vit avec joie rendue au troupeau par son pasteur (03).

Tu te montras empressé à relever les temples incendies et à les rétablir dans leur ancienne splendeur (04)

; aussi, à ton tour, as-tu dans le ciel une demeure à l'abri de la destruction. Après avoir vécu seize lustres sur cette terre, tu jouis de la vie immortelle, juste récompense de tes vertus.

IX. Epitaphium Leonti episcopi anterioris civitatis Burdegalensis.

IX. Epitaphe de Léonce, premier du nom, évoque de Bordeaux (01).

Ultima sors avido graviter properavit hiatu,

Pastorem rapiens, qui fuit arma gregis.

Hoc recubant tumulo venerandi membra Leonti,

Quo stetit eximium pontificale caput.

Quem plebs cuncta gemens confusa voce requirit,

Hinc puer, hinc juvenis deflet, et inde senes.

Defensoris opem hic omnis perdidit ætas,

Et quantum coluit, nunc lacrimando docet.

Nemo valet siccis oculis memorare sepultum,

Qui tamen in populo vivit amore pio.

Egregius nulli de nobilitate secundus,

Moribus excellens culmine primus erat.

Hic pietate nova cunctis minor esse volebat,

Sed magis his meritis et sibi major erat.

Quo præsente viro, meruit discordia pacem,

Expulsa rabie, corda ligabat amor.

Ecclesiæ totum concessit in ordine censum,

Et tribuit Christo, quod fuit ante suum.

Ad quem pauper opem, pretium captivus habebat,

Hoc proprium reputans quod capiebat egens.

Cujus de terris migravit ad astra facultas,

Et plus iste Deo quam sibi vixit homo.

Cordis in amplexu retinens, et pectore plebem,

Diceret ut populum se generasse patrem.

Namque suos cives placida sic voce monebat,

Confitereris ut hunc ad sua membra loqui.

Ingenio vigilans, dives quoque dogmate Christi,

Et meruit studio multiplicare gradum.

Largior in donis absens sibi junxit amantes

Et quo non fuerat, munere notus erat:

Principibus charus, hujusque amor unicus urbis,

Festinans animis, omnibus esse parens.

Lustra decem pollens, septem quoque vixit in annos,

Mox urgente die, raptus ab orbe fuit.

Sed quis cuncta canat, cum tot bona solus habebat?

Nunc uno in tumulo plurima vota jacent.

Hæc tibi parva nimis, cum tu merearis opima,

Carmina Theodosius præbet amore tuus.

La mort insatiable s'est cruellement hâtée de ravir le pasteur ou troupeau dont il était le bouclier. Dans ce tombeau repose le corps du vénéré Léonce, l'honneur du pontificat. Le peuple entier gémit; mille voix se confondent, qui le redemandent; enfants, jeunes gens, vieillards le pleurent à l'envi. Tous les âges ont perdu en lui leur défenseur et leur appui; les larmes de tous attestent combien il était vénéré. Nul ne peut parler de cet illustre mort sans que ses yeux se mouillent, et cependant il vit toujours dans la mémoire et l'affection de son peuple. Issu d'une race illustre, il ne le cédait à personne pour la naissance; ses vertus, sa dignité le mettaient au premier rang. Ce n'est pas qu'il ne voulut, par une rare modestie, être le dernier de tous; mais il ne s'en élevait que plus haut, et même au-dessus de lui-même. Sa seule présence apaisait les discordes et chassait la haine des cœurs, pour les lier par l'amour. Il abandonna successivement tous ses biens à l'Église, et se dépouilla pour enrichir le Christ. Le pauvre trouvait chez lui une aumône, le captif une rançon; il était riche, pensait-il, de tout ce que les malheureux lui prenaient. Cette richesse le suivit de la terre au ciel. Il vécut pour Dieu, plus que pour lui-même. Son cœur était si complètement à son peuple, qu'il pouvait s'en dire le père. En effet, sa voix trouvait pour instruire les fidèles de si tendres accents, que, de l'aveu de tous, il semblait parler à ses propres enfants. A la plus vive intelligence, à une science théologique consommée, il joignait un zèle qui le porta à la dignité la plus haute. Sa générosité inépuisable lui fit au loin des amis; qui ne le connaissait pas en personne, le connaissait par ses bienfaits. Cher aux princes, unique objet de l'amour de sa ville, il voulait dans tous les cœurs la place d'un père. Il vécut ainsi dix lustres, auxquels s'ajoutèrent sept années; puis la mort vint, qui le ravit au monde. Qui pourrait louer comme il faut tant de vertus réunies eu un seul homme? Maintenant sont ensevelis avec lui dans la tombe les vœux de tout un peuple. Reçois ô Léonce, ces humbles vers qui te sont offerts par ton ami Théodose; tu en méritais de plus beaux (02).

X. Epitaphium Leonti sequentis civitatis Burdegalensis.

X. Épitaphe de Léonce, second du nom, évêque de Bordeaux (01).

Omne bonum velox, fugitivaque gaudia mundi,

Prosperitas hominum quam cito rapta volat:

Malueram potius cui carmina ferre salutis,

Perverso voto flere sepulcra vocor,

Hoc recubant tumulo venerandi membra Leonti,

Quem sua pontificem fama sub astra levat,

Nobilitas altum ducens ab origine nomen,

Quale genus Romæ forte senatus habet.

Et quamvis celso flueret de sanguine patrum,

Hic propriis meritis crescere fecit avos.

Regum summus amor, patriæ caput, arma parentum,

Tutor amicorum, plebis et urbis honor.

Templorum cultor, tacitus largitor egentum,

Susceptor peregrum, distribuendo cibum.

Longius extremo si quis properasset ab orbe,

Advena mox vidit, hunc ait esse patrem;

Ingenio vivax, animo probus, ore serenus,

Et mihi qualis erat, pectore flente loquor,

Hunc habuit clarum, qualem modo Gallia nullum,

Nunc humili tumulo culmina celsa jacent.

Placabat reges, recreans moderamine cives,

Gaudia tot populis, heu! tulit una dies.

Lustra decem felix et quatuor insuper annos,

Vixit, et auroræ lumine raptus obit.

Funeris officium magni solamen amoris,

Dulcis adhuc cineri dat Placidina tibi.

Tout bien en ce monde est éphémère, toute joie fugitive. Le bonheur de l'homme s'envole à tire-d'aile. Celui à qui j'aurais aimé mieux offrir mes vers de son vivant est dans la tombe, et c'est sur cette tombe que, par un renversement de mes désirs, Je suis appelé à pleurer. Ici reposent les restes du vénérable Léonce. Le renom qu'il a laissé comme évêque l'élève jusqu'au ciel. Il était de la plus haute noblesse, de celle dont il y a peut-être encore des représentants dans le sénat de Rome. Mais quoiqu'il eût d'illustres aïeux, il les rendit encore plus illustres par ses mérites personnels. Souverainement aimé des rois et le premier dans sa patrie, il était le bouclier de sa famille (02), le protecteur de ses amis, l'honneur du peuple et de sa ville. Il réparait les églises (03), était prodigue sans ostentation envers les pauvres, recevait et nourrissait les étrangers. De si loin qu'il vint chez lui, fût-ce des extrémités du monde, le voyageur l'avait à peine vu qu'il l'appelait son père. Il avait l'esprit vif, le cœur loyal, la figure ouverte et sereine; il était tel enfin que je ne puis parler de lui sans pleurer. La Gaule n'eut pas un personnage d'une illustration égale à la sienne. Maintenant toutes ces qualités, toutes ces grandeurs sont enfouies dans un humble tombeau. Il apaisait la colère des rois, et charmait ses peuples par la sagesse de son gouvernement. Un seul jour hélas ! leur ravit celui qui faisait toute leur joie. Il vécut heureux dix lustres et quatre ans, après quoi il disparut pour jamais à nos yeux. Placidine, épouse encore chère à ta cendre, te rend, ô Léonce, ce devoir funèbre et console ainsi son amour (04).

— Ch. N.

XI. Epitaphium Victoriani abbatis de monasterio Asanæ.

XI. Épitaphe de Victorien, abbé du monastère d'Asana (01).

Quisquis ab occasu properas huc, quisquis ab ortu,

Munus in hoc tumulo, quod venereris, habes.

Respice ditatum cœlesti dote talentum,

Cujus semper habet pectoris arca Deum.

Religionis apex, vitæ decus, arma salutis,

Eximius meritis Victorianus adest.

Dignum opus exercens, qui fructificante labore,

Cunctis, non soli vixit in orbe sibi.

Plurima per patriam monachorum examina fundens,

Floribus æternis mellificavit apes,

Lingua potens, pietas præsens, oratio jugis.

Sic fuit, ut jam tum totus ad astra foret.

Plura salutiferis tribuens oracula rebus,

Sæpe dedit signis vita beata fidem.

Bissenis rexit patrio moderamine lustris,

Rite Deo placitas pastor opimus oves.

Calle sequens recto sacra per vestigia Christum,

Nunc fruitur vultu, quem cupiebat amor

Qui que tu sois, voyageur venu de l'orient ou de l'occident, celui qui est couché dans ce tombeau a droit à tes hommages. Salue avec respect ce trésor des grâces divines, ce cœur qui fut une arche sainte où Dieu fut toujours présent. Gloire de la religion, honneur de la vie, arme du salut, Victorien, éminent par tant de vertus, repose ici. Appliqué à une noble tâche, à une œuvre féconde, il n'a pas vécu pour lui seul, mais pour tous les hommes. Il a semé d'un bout à l'autre de sa patrie d'innombrables essaims de moines, pieuses abeilles que ses soins ont nourries du miel de fleurs immortelles. Par sa parole puissante, par sa piété toujours active, par ses prières assidues, il a montré que dès cette vie il appartenait tout entier au ciel. Bien des fois ses oracles bienfaisants ont prouvé par des signes certains qu'il jouit de la vie bienheureuse. Pendant douze lustres il a, pasteur dévoué, gouverné avec la sollicitude d'un père son troupeau cher à Dieu. Après avoir suivi, sans dévier jamais, les traces sacrées du Christ, il jouit enfin de la vue de celui que cherchait son amour.

XII. Epitaphium Hilari presbyteri.

XII. Épitaphe d'Hilaire, prêtre (01).

Omnes una manet sors irreparabilis horæ,

Cum venit extremus, lege trahente, dies.

Sic furit ira necis, neque nos fugit orbita mortis,

Pulvere facta caro nonnisi pulvis erit.

Hæc tamen insignes animas spes optima pascit,

Quod qui digna gerit, de nece nulla timet.

Hoc jacet in tumulo venerandus Hilarius actu,

Corpore qui terras et tenet astra fide.

Vir bonus, egregia de nobilitate refulgens,

Inter honoratos germinis altus apex.

Connubio junctus simili, sed conjuge rapta,

Stans in amore Dei, non fuit alter amor.

Utilis in propriis, doctus moderamine legis,

Cujus judicium pondere libra fuit.

Justitiam tribuens populis examine recto,

Vendita res pretio non fuit ulla suo.

Funeris officio lacrimans Evantia charo,

Contulit hæc genero membra sepulta suo.

Nul n'échappe au sort commun, nul n'évite l'heure fatale, quand une loi inéluctable amène son dernier jour. La mort nous trouve tôt ou tard sur sa route, et nous frappe sans pitié. Notre chair est faite de poussière et retourne en poussière. Les grandes âmes sont cependant soutenues par cette espérance qui ne sera pas déçue, que celui qui a bien vécu n'a rien à craindre de la mort. Dans ce tombeau repose le vénérable Hilaire : la terre garde son corps, son âme pieuse est au ciel. Né d'une race noble et fameuse, il effaça par ses vertus la gloire de ses illustres ancêtres. Uni à une épouse digne de lui, quand il l'eut perdue, il donna tout son cœur à Dieu et ne connut plus d'autre amour. Usant de son bien pour le service d'autrui, il était de plus versé dans la pratique des lois ; sa raison était la balance des procès ; il rendait la justice au peuple avec une rigoureuse impartialité ; il ne la vendit jamais. Evantius lui a rendu ce devoir funèbre, et, tout en larmes, a déposé dans ce tombeau les restes d'un gendre chéri.

XIII. Epitaphium Servilionis.

XIII. Épitaphe de Servilion, prêtre (01).

Quamvis longa dies, brevis hic, et hospita lux est,

Sola tamen nescit vita beata mori.

Hoc igitur tumulo Servilio clausus habetur,

Nobilis, et merito nobiliore potens.

Ipse Palatinam rexit moderatius aulam,

Commissæque domus crescere fecit opes.

Presbyter inde sacer mansit venerabilis orbi .

Servitioque Dei, libera vita fuit.

Orphanus hic patrem, viduæ solatia deflent,

Unde magis cælis gaudia vera tenet.

Pontificem genitum videt hinc de munere Christi,

Raptus ab orbe quidem, lætus ad astra redit.

Si longue qu'elle soit, la vie de l'homme ici-bas est courte; il n'est sur cette terre qu'un étranger. La seule vie qui ne finisse pas, c'est la vie bienheureuse. Dans ce tombeau gît Servilion, noble par sa naissance, plus noble par ses vertus. Il gouverna avec sagesse le palais du prince, et sut grossir les trésors dont l'administration lui était confiée. Devenu prêtre, il fut jusqu'au dernier jour l'objet de la vénération publique et vécut indépendant, n'ayant plus d'autre maître que Dieu. L'orphelin a perdu en lui un père, la veuve un consolateur; sa bonté envers eux reçoit au ciel sa récompense. Par la grâce du Christ, il a vu d'en haut l'avènement du nouveau pontife. ravi à la terre, il entre plein de joie dans le royaume céleste.

XIV. Epitaphium Præsidii.

XIV. Épitaphe de Présidius (01).

Vita brevis hominum, sed non brevis illa piorum,

Dum migrante die prosperiora tenent.

Qui meruere magis de carcere carnis euntes,

Post tenebras mundi, luce perenne frui.

Ex quibus hic recubans meritis Præsidius almis,

Carne tenet tumulum, spiritus igne polum.

Pectore de proprio Christi responsa rigando,

Multorum exstinxit fonte fluente sitim.

Invitans instanter oves ad pascua regis,

Distribuit dulcem fratribus ore salem.

Nam quoties monachus peccati est vulnere fixus,

Missus ad artificem certa medela fuit.

Ibat ad abbatem famulans, sanctumque magistrum,

Discipulus humilis, qui fuit ante tumens.

Talibus officiis intentus amore Tonantis,

Inter et Angelicos fulget honore choros.

La vie des hommes est courte, mais non celle des hommes pieux, car, lorsque cette existence finit, ils en commencent une plus belle. Délivrés de la prison de la chair et des ténèbres du monde, ils sont jugés dignes de jouir de la lumière éternelle. L'un de ces hommes de bien, le vertueux Présidius, repose ici; son corps est dans ce tombeau et son âme est montée au ciel. De son cœur jaillissait à flots la doctrine du Christ, comme une fontaine intarissable où les altérés venaient étancher leur soif. Ses appels pressants guidaient son troupeau vers les pâturages du roi du ciel ; sa bouche versait à ses frères le sel savoureux de la sagesse. Chaque fois qu'un moine souffrait de la cuisante blessure du péché, on l'envoyait à cet habile médecin, et il revenait guéri. Lui tout a l'heure si fier, il allait déposer son orgueil aux pieds du saint abbé, et écouter humblement ses leçons. Après s'être, par amour pour Dieu, donné tout entier, à ce pieux ministère, Présidius, brillant de gloire, est aujourd'hui parmi les chœurs des anges.

XV. Epitaphium Boboleni diaconi.

XV. Épitaphe du diacre Bobolénus.

Innumeris hominum subjecta est vita periclis,

Casibus et variis sors inimica premit.

Nam recubando thoro Bobolenus honore diaconi,

Dum fruitur somno, mors rapit atra virum.

Hostis in insidiis securo, cæde securis,

Percutiens cerebrum, fecit obire dolo.

Dic, tibi quid prodest scelus hoc peragendo nefande?

Ille Deo vivit, tu moriture peris.

Martyris ille decus meruit, tu damna latronis;

Hinc sibi palma placet, sed tibi pœna manet.

La vie de l'homme est exposée à d'innombrables périls; le malheur a mille manières de l'atteindre. Couché sur son lit, le diacre Bobolénus goûtait les douceurs du sommeil, quand la mort impitoyable le frappa tout à coup. Un ennemi, qui guettait le moment propice, le surprit sans défense, et, lui fendant la tête d'un coup de hache, mit traîtreusement fin à ses jours. Dis-moi, infâme, qu'as-tu gagné à ce crime?- Bobolénus vit en Dieu, et toi tu mourras deux fois : à toi le châtiment dû au meurtrier, à Bobolénus la gloire du martyre; à toi l'éternel supplice, à lui la palme.

XVI. Epitaphium Attici.

XVI. Épitaphe d'Atticus.

Quamvis longa seni ducatur in ordine vita,

Cum venit extremum, nil valet esse diu.

Sed quia nemo fugit, nisi terram terra recondat,

Lege sub hac, cunctos sors rapit una viros.

Celsus in hoc humili tumulo jacet Atticus ille,

Qui dabat eloquio dulcia mella suo.

Impendens placidam suavi modulamine linguam,

Pacificusque suus sermo medella fuit.

Cujus abundantem venerata est Gallia sensum,

Excoluitque senem semper honore patrem.

Clarus ab antiquis, spes nobilitatis opimæ,

Sufficiens propriis, nulla rapina fuit.

Dogmata corde tenens, plenus velut arca libellis,

Quisquis, quod voluit, fonte fluente bibit.

Consilio sapiens, animo pius, ore serenus,

Omnibus ut populis esset amore parens.

Sic venerabilibus templis, sic favit egenis,

Mitteret ut cælis, quas sequeretur opes.

Si longue qu'ait été la vie d'un vieillard, elle parait courte, quand en vient la fin. Nul n'échappe à cette nécessité ; il faut que la terre soit rendue à la terre : c'est la loi, c'est notre commune destinée. Dans cet humble tombeau repose l'illustre Atticus, dont la parole coulait aussi douce que le miel, qui charmait les oreilles par ses suaves accents, et guérissait les âmes par son influence bienfaisante. La Gaule vénérait la sagesse profonde du vieillard, et l'honorait lui-même comme un père. Né d'un sang illustre, espoir d'une race antique et glorieuse, content de ses biens, jamais il ne porta la main sur ceux d'autrui. Il était très instruit de la religion; son esprit était comme une bibliothèque pleine de livres, et chacun venait librement puiser à cette source du savoir. Par sa sagesse, par sa piété, par la sérénité de son visage, il s'était fait aimer de son peuple comme un père. Il prodigua les dons aux églises et aux pauvres, envoyant ainsi au ciel des richesses qu'il devait y retrouver un jour.

XVII. Epitaphium Arcadii juvenis.

XVII. Épitaphe du jeune Arcadius (01).

Omne bonum velox fugitivo tempore transit,

Quæ placitura videt, mors magis illa rapit.

Hic puer Arcadius veniens de prole senatus,

Festinante die raptus ab orbe jacet.

Parvula cujus adhuc freno se vinxerat ætas,

Ut tener et annis surgeret ipse senex.

Eloquio torrens, specie radiante venustus,

Vincens artifices, et puer arte rudis.

Quo me forma rapis laudes memorare sepulti?

Singula si memores, plus lacrimanda mones.

Sed quoniam nulla maculatus sorde recessit,

Nulli flendus erit, quem paradisus habet.

Tout bien ici-bas est éphémère et passe en un moment; ce qui doit faire notre joie est ce que la mort se hâte le plus de nous ravir. Le jeune Arcadius, descendant d'une famille sénatoriale, repose ici, enlevé prématurément à la terre. Son enfance, soumise au frein qu'elle s'était elle-même imposé, montra dans un âge si tendre la maturité de la vieillesse. Doué d'une éloquence entraînante, d'un visage d'une beauté radieuse, l'enfant sans étude surpassait déjà les habiles. Mais pourquoi sa beauté, à présent qu'il est mort, m'entraîne-t-elle à rappeler ses autres mérites? Me les rappeler l'un après l'autre, c'est multiplier les raisons que j'ai de le pleurer. Mais puisqu'il est sorti de ce monde avant qu'aucune souillure eût terni sa pureté, personne ne doit pleurer celui qui est au paradis.

XVIII. Epitaphium Basili.

XVIII. Épitaphe de Basile (01).

Impedior lacrimis prorumpere nomen amantis,

Vixque dolenda potest scribere verba manus.

Conjugis affectu, cogor dare pauca sepulto,

Si loquor, affligor, si nego, durus ero.

Qui cupis hoc tumulo cognoscere lector humatum,

Basilium illustrem mœsta sepulcra tegunt.

Cujus blanda pio recreabat lingua relatu,

Et dabat eloquio verba benigna suo.

Hinc doctrina rigans, illinc dulcedo redundans,

Ornavit radio lux geminata virum.

Regis amor, charus populis , ita pectore dulcis,

Ut fieret cunctis in bonitate parens.

Tranquillus, sapiens, jucundus, pacis amicus,

Nullaque , quo stabat, semina litis erant.

Hunc consultantem legati sorte frequenter,

Misit ad Hispanos Gallica cura viros.

Sufficienter habens, nunquam fuit arma rapinæ,

Non propriis eguit, non aliena tulit.

Ecclesias ditans, loca sancta decenter honorans,

Pauperibus tribuens, dives ad astra subit.

Annis bis denis cum Baudegunde jugali

Junxit in orbe duos unus amore torus.

Qui tamen undecimo lustro cito raptus ab ævo.

Post finem terræ regna superna petit.

Non jam flendus eris humana sorte recedens,

Dum patriam cæli, dulcis amice, tenes.

Les sanglots m'empêchent de prononcer le nom de mon ami ; à peine ma main désolée a-t-elle la force de tracer ces mots. La tendresse qu'avait pour lui son épouse me somme de lui rendre un dernier hommage : parler me déchire le cœur, et il serait cruel de me taire. Lecteur, si tu veux savoir qui repose dans ce sinistre tombeau, apprends que c'est l'illustre Basile. Ses pieux discours ravissaient les âmes, sa douce éloquence charmait les cœurs. Sa science inépuisable et la douceur dont ses discours étaient pleins lui donnaient un double et irrésistible attrait. Aimé du roi, chéri des peuples, il était si affable envers tous que tous trouvaient en lui la bonté d'un père. Calme, sage, obligeant et ami de la paix, par sa seule présence il étouffait dans leur germe toutes les querelles. Plus d'une fois la Gaule eut recours à ses conseils, et elle l'envoya en Espagne avec le rang d'ambassadeur. Assez riche pour ses besoins, jamais il ne se lit complice d'aucune exaction; peu attaché à ses propres biens, jamais il ne toucha aux biens d'autrui. Il enrichit les églises et décora les lieux saints de ses offrandes (02);

il soulagea les pauvres, et marcha vers le ciel, riche de ce qu'il leur avait donné. Pendant vingt ans, un seul et légitime amour réunit dans la même couche Basile et Baudegunde. Il avait à peine onze lustres quand il fut tout à coup ravi au monde, et, après avoir payé sa dette à la terre, il partit pour le royaume céleste. Nous n'avons pas à te pleurer, cher Basile; affranchi de la condition humaine, tu es en possession du ciel, ta vraie patrie.

XIX. Epitaphium Arachari.

XIX. Épitaphe d'Aracharius.

Partu terra suo fraudem non sustinet ullam,

Quæ dedit, hæc recipit, debita membra luto.

Hic vergente suo situs est Aracharius ævo,

Sex qui lustra gerens, raptus ab orbe fuit.

Ipse Palatina refulsit clarus in aula,

Et placito meruit regis amore coli.

Omnia restituit mundo, quæ sumpsit ab ipso;

Sola tamen pro se, quæ bene gessit, habet,

La terre enfante les générations humaines sans s'appauvrir ; ce qu'elle leur a donné lui est rendu, et tous les corps doivent finir par rentrer dans son sein. Ici a été déposé, son dernier jour venu, Aracharius ravi au monde après avoir vécu six lustres. Il brilla à la cour du roi et mérita l'affection du prince. Il a rendu au monde tout ce qu'il en avait reçu; seules ses bonnes actions sont à jamais à lui.

XX. Epitaphium Brumachi.

XX. Épitaphe de Brumachius.

Quisquis in hoc tumulo cineres vis nosse sepulti,

Brumachius quondam fulsit in orbe potens.

Quem sensu, eloquio, legati nomine functum,

Dum remeat patriæ, sors inimica tulit.

Finibus Italiæ raptus, sed Frigia, conjux,

Detulit huc chari funus amore viri,

Ceu vivum coluit, cui grata est umbra mariti,

Conjugibus castis ipsa favilla placet.

Ipse quaterdenos permansit in orbe per annos,

Mox obiit, et magnum parva sepulcra tegunt.

Si vous voulez connaître celui dont les cendres sont enfermées dans ce tombeau, c'est Brumachus, jadis illustre et puissant parmi les hommes. Sage et éloquent, il revenait d'une ambassade dont il avait été chargé, et regagnait sa patrie, quand la mort ennemie le frappa. Il était en Italie lorsqu'il mourut; mais Frigia, sa femme, rapporta ici les restes de cet époux bien-aimé. Autant il lui était cher de son vivant, autant son ombre lui est chère aujourd'hui. Une chaste épouse garde son amour à la cendre même de son mari. Brumachus vécut quarante ans, puis la mort le ravit soudainement à la terre. Un étroit tombeau renferme celui qui fut si grand.

XXI. Epitaphium Avoli.

XXI. Épitaphe d'Avolus (01).

Irriguis Avolum lacrimis ne flete sepultum,

Qui propriis meritis gaudia lucis habet.

Nam si pensentur morum pia gesta suorum,

Felix post tumulos possidet ille polos.

Templa Dei coluit, latitans satiavit egentem,

Plenius illa metit, quæ sine teste dedit.

Nobilitate potens, animo probus, ore serenus,

Plebis amore placens, fundere promptus opes .

Non usuræ avidus, licet esset munere largus,

Plus nihil expetiit, quam numerando dedit.

Nil mercedis egens, merces fuit una salutis,

Quod minus est pretio, proficit hoc merito.

Luce perenne fruens, felix cui mortua mors est,

Quem non pœna premit, vita superna manet.

N'arrosez pas de vos larmes le tombeau d'Avolus, qui, grâce à ses vertus, jouit aujourd'hui de la lumière. Si la piété qui paraissait dans toutes ses actions a récusa récompense, l'heureux Avolus est passé de la tombe au ciel. Les églises ont été ornées de ses dons, et le pauvre nourri de ses secrètes aumônes. Plus ses libéralités ont été cachées, plus abondante est aujourd'hui sa récolte. Sa naissance était noble, son âme intègre, son visage serein. Aimé du peuple qu'il aimait, libéral de ses deniers, il les répandait à pleines mains sans exiger aucun intérêt, sans réclamer une obole en plus de ce qu'il avait donné. La seule rémunération qu'il ait souhaitée, celle qui ne lui a pas manqué, c'est le salut; moins il fut récompensé ici-bas, plus son mérite s'en accrut. Il jouit à présent de la lumière éternelle et du .bonheur parlait; pour lui la mort est morte; il ne connaît pas les supplices réservés aux méchants, il est entré dans la vie céleste.

XXII. Epitaphium innocentum.

XXII. Épitaphe de deux innocents.

Hoc jacet in tumulo non flenda infantia fratrum,

Quos tulit innocuos vita beata viros.

Uno utero geniti, simili sunt sorte sepulti,

Et pariter natos lux tenet una duos.

Lotus fonte sacro prius ille recessit in albis ,

Iste gerens lustrum ducitur ante Deum.

Nomine sed primus vocitatus rite Johannes,

Alter Patricius munere major erat.

De cujus merito sic plurima signa dederunt,

Felices animæ, quæ pia vota colunt.

Hic etiam felix genitrix requiescit eorum,

Quæ meruit partu lumina ferre suo.

Dans ce tombeau reposent deux frères, deux enfants qu'il ne faut pas pleurer, puisque la vie bienheureuse les a reçus avant qu'ils eussent péché. Conçus dans le même sein, ils sont ensevelis dans la même tombe ; nés ensemble, ensemble ils sont dans le ciel. L'un est mort au sortir du baptême, avant d'avoir quitté la robe blanche; l'autre, avait cinq ans quand il fut amené devant Dieu. Le premier avait reçu le nom de Jean ; le second celui de Patrice, présage de plus hautes destinées. De nombreux indices annoncèrent ce qu'il devait être un jour. Heureux enfants, ils jouissent de la félicité des élus ! Avec eux repose ici leur heureuse mère, qui, en les mettant au monde, a mérité, elle aussi, la lumière céleste.

XXIII. Epitaphium Juliani.

XXIII. Épitaphe de Julien.

Condita sunt tumulo Juliani membra sub isto,

Cujus in æternum vivere novit honor.

Mercator quondam, conversus fine beato,

Raptus ab hoc mundo crimine liber homo.

Collegit nimium, sed sparsit egentibus aurum,

Præmisit cunctas, quas sequeretur, opes.

Sollicitus, quemcunque novum conspexit in urbe,

Hunc meruit veniens exsul habere patrem.

Pascere se credens Christum sub paupere forma,

Ante omnes apud hunc sumpsit egenus opem.

Nec solum refovens, sed dona latendo ministrans,

Amplius inde placet, quod sine teste dedit.

Felicem sensum, qui fratris migrat in alvo!

Et vivos lapides ædificare potest.

Extulit hunc tumulum genitoris honore Johannes ,

Qui modo divinis fungitur officiis

Qualiter hic vivo serviret amore parenti,

Cum nati pietas ipsa sepulcra colit?

Ici repose Julien, qui vit maintenant dans l'éternité. Ancien marchand, heureusement converti, il quitta ce monde dans un état parfait d'innocence. Il amassa beaucoup, mais il fut prodigue de son or envers les pauvres, envoyant ainsi en avant des richesses qu'il devait un jour suivre lui-même. S'il rencontrait quelque nouveau venu dans la ville, il se montrait soucieux de le connaître, et si c'était un exilé, il lui tenait lieu de père. C'est le pauvre surtout qu'il aimait à secourir, persuadé qu'en lui donnant des aliments, c'était le Christ même sous la ligure d'un pauvre qu'il nourrissait. Non seulement il faisait du bien, mais il se cachait pour le faire, et ce bien, fait sans témoin, n'en avait que plus de prix. Heureux argent que celui qui sert à calmer la faim d'un frère, et qui peut bâtir avec des pierres vivantes (01)! Jean, aujourd'hui prêtre, a élevé ce tombeau à son père. Avec quel amour il servirait son père vivant, ce fils qui lui consacre une pareille sépulture! (02) — Ch. N.

XXIV. Epitaphium Orienti.

XXIV. Épitaphe d'Orientius.

Non hic nostra diu est fugienti tempore vita,

Quæ sub fine brevi vix venit, inde redit,

Ecce caduca volant præsentia sæcula mundi,

Sola fides meriti nescit honore mori.

Clauditur hic pollens Orientius ille sepultus,

Cui Palatina prius mansit aperta domus.

Consiliis habilis, regalique intimus aulæ,

Obtinuit celsum dignus in arce locum.

Vir sapiens, justus, moderatus, honestus, amatus.

Hoc rapuit mundo, quod bene gessit homo .

Sexaginta annis vix implens tempora lucis,

Conjuge Nicasia qua tumulante, cubat.

Cujus castus amor colit ipsa sepulcra mariti,

Nec placitura homini, sed dedit esse Dei.

Notre vie ici-bas est courte et éphémère; le même instant la voit commencer et finir. Les générations humaines passent et disparaissent ; la foi seule mérite et donne l'immortalité. Dans ce tombeau est enfermé le puissant Orientius, pour qui naguère le palais du roi était toujours ouvert. Conseiller habile et familier de la cour, il y tint le rang le plus haut, et il en était digne. Sage, juste, modéré, intègre, aimé de tous, il a emporté, en quittant ce monde, le mérite du bien qu'il y avait fait. Il est mort avant d'avoir achevé sa soixantième année. Il était l'époux de Nicasia, qui lui a donné la sépulture, et dont le chaste amour est resté Adèle à sa tombe. Désormais, ce n'est pas à un homme qu'elle veut plaire, elle s'est donnée toute à Dieu.

XXV. Epitaphium Theodechildis reginæ.

XXV. Épitaphe de la reine Theudechilde (01).

Quamvis ætatis senio jam flecteret annos,

Multorumque tamen spes cito rapta fuit.

Si precibus possent naturæ debita flecti,

Plebs ageret lacrimis, hanc superesse sibi.

Gaudia quanta inopum tumulo sunt clausa sub isto?

Votaque quot populis abstulit una dies?

Inclyta nobilitas genitali luce coruscans,

Hic properante die Theodechilda jacet.

Cui frater, genitor, conjux, avus, atque priores,

Culmine succiduo regius ordo fuit

Orphanus, exsul, egens, viduæ, nudique jacentes,

Matrem, escam, tegmen hic sepelisse dolent.

Unica res placuit, cumulo mercedis opimæ,

Antea cuncta dedit, quam peteretur opem.

Occultans sua dona suis, neu forte vetarent,

Sed quæ clausa dedit, judice teste, docet.

Templorum domini cultrix, pia munera præbens,

Hoc proprium reputans, quidquid habebat inops.

Una mori sors est, et terræ reddere terram:

Felix, cui meritis stat sine fine dies.

Actibus his instans, terrena in luce relata,

Ter quino lustro vixit in orbe decus.

Bien qu'elle succombât sous le poids des années, elle est morte trop tôt pour tous ceux qui avaient mis en elle leur espoir. Si les prières des hommes pouvaient faire fléchir les lois de la nature, son peuple en larmes aurait obtenu qu'elle lui fût laissée. Combien de pauvres ont vu toutes leurs joies enfermées avec elle dans la tombe ! Que d'espérances détruites en un seul jour! Issue d'une race illustre, la voilà, malgré l'éclat de sa naissance, étendue dans ce sépulcre! Sœur, fille, épouse, petite-fille de rois, si haut que l'on remonte parmi ses ancêtres, on ne rencontre que des rois. L'orphelin, l'exilé, le pauvre, les veuves, ceux qui couchent nus sur la terre, pleurent d'avoir perdu avec une mère, le pain et le vêtement. Ce qui faisait le prix de ses bienfaits, ce qui en doublait la valeur, c'est qu'elle n'attendait pas pour donner qu'on fit appel à sa pitié. Elle cachait ses charités aux siens, afin qu'aucun d'eux n'y fit obstacle ; mais ce qu'elle donnait eu secret, le juge suprême le voyait. Sa main pieuse se plaisait à enrichir les églises de ses offrandes (02)

; les seuls biens qu'elle crut vraiment posséder, c'étaient ceux dont elle avait fait part aux malheureux. C'est notre commune destinée de mourir et de rendre la terre à la terre. Heureux ceux qui parleurs vertus ont mérité l'immortalité! Ayant ainsi vécu ici-bas, Theudechilde est entrée dans la vie éternelle. Elle passa quinze lustres sur cette terre dont elle était l'ornement (03).

XXVI. Epitaphium Vilithutæ.

XXVI. Épitaphe de Vilithuta (01).

Omne bonum velox, fugitivaque gaudia mundi,

Monstrantur terris, et cito lapsa ruunt.

Ut dolor acquirat vires, cum perdit amantem,

Ante placere facit, durius inde premit.

Heu lacrimæ rerum, heu sors inimica virorum,

Cur placitura facis, quæ dolitura rapis?

Vilithuta decens, Dagaulfi chara jugalis,

Conjugis amplexu dissociata jacet.

Corpore juncta toro, plus pectore nexa marito,

Lucis in occasu vincula rupit amor.

Tempora cui poterant adhuc in flore manere,

Principio vitæ finis acerbus habet.

Sanguine nobilium generata Parisius urbe,

Romana studio, barbara prole fuit.

Ingenium mite intorva de gente trahebat,

Vincere naturam, gloria major erat.

Nunquam mœsta manens, vultu nova gaudia portans,

Nubila fronte fugans, corde serena fuit.

Fudit ab ore jubar species redimita decore,

Protulit et radios forma venusta suos.

Stirpe sua reliquas superavit pulchra puellas,

Et crocea facie lactea colla tulit.

Splendida conspectu, meliori pectore fulsit,

Digna micans animo, nec pietate minor.

Cui quamvis nullus hac in regione propinquus,

Obsequio facta est omnibus una parens.

Divinis intenta bonis, alimenta ministrans,

Qua mercede magis se satiasse videt.

Hæc data post obitum faciunt quoque vivere functam,

Forma perit hominum, nam benefacta manent.

Corpora pulvis erunt, et mens pia floret in ævo,

Omnia prætereunt, præter amare Deum.

Orphana tunc aviæ studiis adolevit opimæ,

Inque loco natæ neptis adulta fuit.

Tertius a decimo ut hanc primum acceperat annus,

Traditur optato consociata viro.

Nobilitas in gente sua cui celsa refulsit,

Atque suis meritis additur alter honor,

Dulcis ovans, alacris studiis ornata juventus,

Quod natura nequit, littera prompta dedit.

Tres meruere tamen juncti superesse per annos,

Conjugioque suo, corde ligante frui.

Ambo pares animo, voto, spe, moribus, actu,

Certantesque sibi, mente, decore, fide,

Tempore jam certo est enixa puerpera prolem,

Damno feta suo, quæ pariendo perit.

Abripuit teneram subito mors invida formam,

Annos quippe duos, lustra gerendo tria.

Sic animam generans, anima spoliatur et ipsa,

Spem peperit luci, luce negante sibi.

Exemplum sed triste dedit secura parenti,

Unde redire solet, deficit inde genus,

Tertius esse pater cupiens, heu solus habetur,

Crescere quo numerus debuit, ipse cadit.

Nam partus cum matre perit, nascendo sepultus,

Nil vitale trahens, natus in ore necis.

Plus fuerant soli, si tunc sine prole fuissent,

Addita posteritas abstulit id quod erat.

Infaustis votis genitus de funere matris,

Et genitrix nato mortis origo fuit.

Alter in alterius lethali sorte pependit;

Inque vicem sibi mox ambo dedere necem.

Sed sensit graviora dolens pater, atque maritus,

Qui gemit, uno obitu se sepelisse duos.

Pro vix dum genito lacrimas jam solvit humato,

Vidit quod fleret, non quod haberet amor.

Tristitiæ cumulum tribuit cui rapta jugalis,

Dans longas lacrimas tempore nupta brevi.

Consultum tamen illud habet de conjuge conjux,

Huic quia mercedis non vacuatur opus.

Nam quod ad ornatum potuit muliebre videri,

Ecclesiis prompte pauperibusque dedit.

Hic nulla ex illis rebus peritura reliquit,

Ut modo præmissas dives haberet opes.

Quam bene distribuens, sine se sua noluit esse,

Nam quæ larga dedit, hæc modo plena metit.

Condidit ergo sibi quidquid porrexit egenti,

Et quos sumpsit inops, hos habet illa cibos.

Felices quos nulla gravant de morte secunda,

Nec faciunt pœnis subdita membra feris.

Dulcibus illecebris qui non sibi condit Avernum ,

Nec per carnem animam vult sepelire suam.

Sed casta pietate manens, sine crimine vitæ,

Illius in luce hac præmia lucis emit.

Tempore quam parvo lacrimas aut colligit amplas?

Aut cui vita nitet , gaudia longa capit.

Hic de morte levis dolor est; nam durius illud,

Hic quem viventem Tartara nigra tenent.

Infelix quisquis, maculosis actibus usus,

Ante redemptorem se laqueasse videt.

Nubibus invectus cum venerit arbiter orbis,

Et tuba terribilis moverit arma polis.

His venit Elias, illis in curribus Enoch,

Anteviando suos; hinc Petrus; hinc Stephanus.

Flore puellarum rosea stipante corona,

Inter virgineos prima Maria choros.

Hinc mater , hinc sponsa Agnes, Tecla dulcis, Agathe ,

Et quæcunque Deo virginitate placet.

Tunc ibi quis terror, cæli assistente senatu

Quid dicturæ animæ judicis in facie?

Mox aut pœna manet miseros, aut palma beatos.

Quisque suæ vitæ semina jacta metit.

Sunt dicturi alii: “Cade, mons, et comprime corpus;”

Sed jussi colles ferre sepulcra negant.

Cogentur minimi quadrantem solvere nummi,

Nemo pedem removet quo sua culpa trahit,

Spe vacui, paleæ similes mittentur in ignes,

Pascendis flammis fit caro nostra cibus.

Vivunt ad pœnas, æterno ardente camino,

Ut cruciet gravius, mors mala non moritur.

Ne fessi recreent animas longo igne crematas,

Porriget heu, nullas flammiger amnis aquas.

Parte alia, meritis felicibus acta tenentes

Fulgebunt justi, sol velut arce poli.

Digni lumen habent, damnati incendia deflent,

Illos splendor alit, hos vapor igne coquit.

Res est una quidem, duplici sed finditur actu,

Nam cremat indignos, quo probat igne pios.

Æterna radiant paradisi in luce beati,

Cum facie Christi regna tenendo sui.

Gratia quanta manet, vultus qui aspexerit illos!

Quantus honor hominum, posse videre Deum!

Si nimis erigitur fragilem qui cernit amicum,

Qualiter exsultet qui videt ora Dei?

Lilia, narcissus, violæ, rosa, nardus, amomum .

Quidquid, odorifero germine, mittit Arabs.

Judicis in vultu florentia lumina vernant,

Sed super hæc, Domini suavior efflat odor.

Nam quantum obscœno melior lux aurea plumbo,

Tantum thura Deo, cedit et omnis odor.

Quantum nocte dies distat, sol lampade lunæ,

Factori cedunt sic sua facta suo.

Cum vero justi tanto splendore fruantur,

Congaudent nimium se caruisse mori.

De tenebris migrasse favent in luce perenni,

Et magis ad bona tot tardius isse dolent.

Tu quoque nec lacrimis uras pia facta jugalis

Cui modo creduntur hic meliora dari.

Nam si deplores meritis quæ vivit opimis,

Conjugis ipse bonis invidiosus eris.

Præsertim quam sensu, animo, tibi corpore junctam,

Cum Christo semper corde fuisse refers.

Post Domini vultus, ad te si jussa rediret,

Fleret in hunc mundum se revocasse gradum.

Charius illa diem retinet, quem perdere nescit,

Quam hunc, quem timuit, fine sequente sibi.

Ne grave funus agas, cunctis natura quod offert,

Quod cum principibus participatur inops.

Nullum paupertas, non eripit ampla facultas,

Hoc commune simul dives, egenus habet.

Nam puer atque senex, niger, albus, turpis, honestus,

Debilis, et fortis, mitis, et asper obit.

Huc sapiens stolidus, probus, * inprobus omnis,

Plenior, exiguus, parvus, et altus adit.

Tardius aut citius currit sors ista per omnes,

Dissimili merito, mors trahit una viros.

Non decet ergo graves pro conjuge fundere fletus,

De cujus meritis te dubitare negas.

Felices nimium hic qui sine crimine præsunt,

Qui melius discunt vivere post obitum.

Tout bonheur est éphémère; les joies de ce monde durent peu ; à peine les avons-nous entrevues, qu'elles fuient et s'évanouissent. Pour, que notre douleur soit plus arrière quand nous perdons ceux que nous aimons, la destinée se plaît à nous les rendre plus chers; ainsi leur perte nous est plus cruelle. Déplorable condition des choses de ce monde! Sort ennemi des humains! Pourquoi nous faire tant aimer ce dont la perte nous doit être si regrettable? Labelle Vilithuta, l'épouse bien-aimée de Dagaulfus, arrachée à ses embrassements, gît dans ce tombeau. Un lien plus étroit que celui de la chair, l'amour, l'unissait à son mari ; la mort seule a rompu ce lien. Elle avait encore de belles années devant elle, et voilà qu'à peine entrée dans la vie, elle est brutalement frappée par la mort. Née à Paris de parents nobles, elle eut le cœur romain, bien qu'elle fût de sang barbare. Issue d'une race farouche, elle était pleine de douceur, d'autant plus admirable en cela qu'elle avait vaincu la nature. Son visage souriant respirait une joie toujours nouvelle; jamais un nuage n'assombrit son front, jamais un souci n'altéra la sérénité de son cœur. La beauté unie à la grâce rayonnait sur son visage; toute sa personne charmait les yeux. Plus belle qu'aucune autre jeune fille de sa race, elle avait un teint de roses, un cou blanc comme le lait. Son visage, d'une éclatante beauté, était pourtant moins beau que son âme. Sa bonté était égale à sa piété. Quoiqu'elle n'eût aucun parent en ce pays, son extrême obligeance lui avait fait une famille de tous ceux qui l'approchaient. Uniquement éprise des biens célestes, elle distribuait des aliments aux pauvres, se rassasiant elle-même du plaisir d'être charitable : c'est là ce qui la fait vivre même après la mort. L'homme meurt, mais le bien qu'il a fait lui survit. Le corps retourne en poussière; l'âme pieuse jouit d'une félicité éternelle. Tout passe, excepté l'amour de Dieu. Orpheline, elle reçut les tendres soins de son aïeule; elle grandit à ses côtés et lui rendit la fille que cette aïeule avait perdue. Elle avait treize ans quand elle fut unie à l'époux qu'elle avait désiré. Issu d'une très noble famille, il rehausse encore cet avantage par ses qualités personnelles. Il est bon, aimable, gai, instruit; l'étude des lettres, dont il nourrit sa jeunesse, lui donna ce que la nature n'avait pu lui donner. Ils vécurent unis trois ans ; trois ans, ils goûtèrent le bonheur de s'aimer; tous deux avaient même cœur, mêmes désirs, mêmes espérances, même caractère, mêmes vertus ; tous deux avaient l'intelligence, la beauté, la piété. Au temps marqué par le destin, elle devint mère pour son malheur et mourut en donnant le jour à son enfant. La mort jalouse l'enleva tout à coup à la fleur de son âge; elle avait vécu trois lustres et deux années (02).

Ainsi c'est en donnant la vie qu'elle-même perdit la vie; c'est au moment où les yeux de son enfant s'ouvraient à la lumière que se fermaient les siens. Triste exemple d'une funeste fécondité ! L'événement qui devait perpétuer cette famille la détruit tout entière. Ils allaient être trois et le père reste seul, celui qui devait compléter ce nombre ayant péri en naissant; car l'enfant mourut avec sa mère; il manquait de tout principe de vie, et il était né et mort en même temps. Ils eussent été plus heureux, si leur union eût été stérile; la naissance d'un fils a détruit leur félicité. Cet enfant, objet de leurs vœux funestes, a coûté la vie à sa mère ; celle qui lui donna le jour, lui donna aussi la mort. Deux existences furent tranchées du même coup; la mère tua l'enfant, et l'enfant tua la mère : double deuil pour le père, pour le mari, qui, dans un seul trépas a deux morts à pleurer. A peine a-t-il vu ce fils, qu'il lui faut verser des larmes sur sa tombe; il l'a vu assez pour le pleurer, trop peu pour l'aimer. La perte de son épouse met le comble à sa douleur; une union si tôt brisée laisse après elle des regrets sans fin. Il a du moins cette consolation de penser que celle qui en est l'objet a trouvé dans un autre monde des dédommagements. Ce qu'une autre femme aurait dépensé pour sa parure, elle l'a donné de grand cœur à l'Église et aux pauvres. Elle n'a laissé ici-bas aucune de ces richesses qui sont périssables, afin de les retrouver au ciel où elle les avait d'avance envoyées. Quand elle se montrait généreuse elle n'entendait pas se dépouiller : ce qu'elle a donné à pleines mains lui est maintenant rendu avec usure. Elle amassait pour soi en donnant aux pauvres, et maintenant elle vit au ciel des mets dont elle les a nourris sur la terre.

Heureux ceux qui n'ont pas à souffrir d'une seconde mort, et qui n'ont pas mérité que leur chair fût livrée aux supplices éternels! Heureux ceux qui ne se sont pas préparé d'amers déboires en cédant aux douces séductions du mal, qui n'ont pas tué leur âme pour le contentement de leur corps, et qui, ayant vécu chastes, pieux et exempts de tout reproche, ont acquis les récompenses du ciel par le renoncement à celles de la terre! Qu'il faut peu de temps ou pour amasser de nombreux sujets de larmes, ou pour s'assurer une félicité durable par une bonne vie! Mourir n'est rien ; le plus terrible est d'être dès celte vie la proie de l'Enfer. Malheur à l'homme qui, après s'être souillé de crimes, se verra garrotté devant le Rédempteur, quand ce juge du monde viendra porté sur les nuées, et que la redoutable trompette ébranlera les cieux !

D'un côté arriveront, montés sur leur char, Elie et Enoch; après eux Pierre et Etienne à la tête de leurs disciples. Entourée d'une élite de jeunes filles comme d'une ceinture de roses, Marie la première, au milieu de ce chœur de vierges, attirera les regards. Près de la mère du Christ se tiendront Agnès, son épouse, et Thècle et Agathe, et toutes celles dont la virginité a été agréable au Seigneur. De quelle terreur seront frappées les âmes, lorsqu'elles seront face à face avec le souverain juge assisté du sénat du ciel? Que lui diront-elles pour leur défense? Le châtiment pour les coupables et pour les innocents la récompense ne se feront point attendre. Chacun alors récoltera ce qu'il aura semé pendant sa vie. Les uns s'écrieront : « Tombez, montagnes, ensevelissez-nous! » Mais les montagnes, dociles à l'ordre de Dieu, leur refuseront des tombeaux. Il faudra payer sa dette jusqu'à la dernière obole. Nul ne reviendra de l'abîme où l'aura entraîné sa faute. Désespérés, ils seront jetés au feu comme des brins de paille, et leur chair en sera l'aliment. Plongés dans la fournaise ardente, ils vivront pour en endurer éternellement le supplice; car là, pour les tourmenter mieux, la mort ne meurt pas. Point de répit pour ces malheureux dévorés par les flammes! pas une goutte d'eau, hélas ! dans ce fleuve de feu ! Du côté opposé, les Justes, occupant les hautes demeures du ciel, dues à leurs vertus, brilleront d'un éclat égal à celui du soleil. Aux élus, l'auréole lumineuse, aux réprouvés le feu dévorant; ceux-là vivent de lumière, ceux-ci cuisent dans les flammes. Pour les uns et pour les autres, il est vrai, c'est toujours le feu, mais quelle différence! La flamme brûle les méchants ; elle est le signe auquel se reconnaissent les bienheureux : elle rayonne autour de leur tête sans s'éclipser jamais dans le Paradis où ils voient le Christ et où ils règnent avec lui. Heureux ceux appelés à contempler ces traits divins! Voir Dieu, quel plus grand honneur pour l'homme! Si l'on sent tant de joie à la vue d'un ami, mortel comme nous, quels seront nos transports à la vue de Dieu! Le lis, le narcisse, la violette, la rose, le nard et l'amome, toutes les plantes odoriférantes de l'Arabie, brillent de leurs plus vives couleurs sur le visage du souverain juge; mais c'est surtout de sa personne sacrée qu'émanent les parfums les plus suaves. Autant l'éclat de l'or efface celui du plomb vil, autant ces parfums divins- l'emportent sur l'odeur de l'encens et sur toutes les autres odeurs; autant le jour l'emporte sur la nuit et le soleil sur la lune, autant le Créateur est au-dessus des œuvres les plus belles sorties de ses mains. Les justes qui le contemplent dans sa gloire se réjouissent d'avoir échappé à la mort et d'être sortis des ténèbres pour entrer dans la lumière éternelle; leur seul regret est d'avoir connu si tard un bonheur si parfait.

Ne pleurez donc plus la destinée de Vilithuta ; nous croyons que son lot, qui est le prix de ses vertus, est le meilleur. Si vous persistiez dans votre affliction, vous vous montreriez jaloux de la félicité de celle qui fut votre épouse. Si ses pensées, son inclination et son corps étaient pour vous, son cœur, vous le savez, fut toujours à Jésus-Christ. Maintenant qu'elle a vu son Dieu, s'il lui était ordonné de revenir sur la terre près de vous, elle gémirait de cet ordre en y obéissant. Cette vie nouvelle, qui ne doit point finir, lui est plus chère que sa première vie, toujours troublée par la crainte d'une fin inévitable. Dites-vous aussi que c'est un mal léger que la mort, mal imposé par la nature à tous les hommes, aux rois comme aux derniers de leurs sujets. Ni la pauvreté, ni la fortune ne peuvent nous y soustraire ; c'est la destinée commune du riche et du pauvre. Les enfants et les vieillards, les noirs et les blancs, les beaux et les laids, les forts et les faibles, les doux et les brutaux, tous meurent. Le sage et le sot, l'honnête homme et le scélérat, le gras et le maigre, le petit et le grand, pour les uns comme pour les autres, la fin est la même. Tous y arrivent tôt ou tard, de quelque façon qu'ils aient vécu. Il n'est donc pas bien que vous pleuriez si amèrement une épouse dont les mérites vous sont connus et ne vous laissent aucun doute. Trop heureux ceux qui passent sur cette terre sans avoir rien à se reprocher, et qui ne In quittent que pour entrer dans une vie meilleure après la mort!

XXVII. Epitaphium Euphrasiæ.

XXVII. Épitaphe d'Eufrasia (01).

Si pietatis opus nunquam morietur in ævo,

Vivis pro merito, femina sancta, tuo.

Inclyta sidereo radians, Euphrasia, regno,

Nec mihi flenda manes , cum tibi læta places,

Terræ terra dedit, sed spiritus astra recepit,

Pars jacet hæc tumulo, pars tenet illa polum.

Corpore deposito, leviori vecta volatu,

Stas melior cœlo, quam prius esses humo.

Carnis iniqua domans, det e tibi, sacra, triumphans,

Ad patriæ sedes civis opima redis.

Ardua nobilitas proavorum luce coruscans,

Plus tamen es meritis glorificanda tuis.

Vir cui Namatius , datus inde Vienna sacerdos:

Conjuge defuncto, consociata Deo,

Exsulibus, viduis, captivis omnia fundens,

Paupertate pia dives ad astra subis.

Æternum mercata diem sub tempore parvo,

Misisti ad cœlos quas sequereris opes.

Sed rogo per regem, paradisi gaudia dantem,

Pro Fortunato supplice funde precem.

Obtineas votis, hæc qui tibi carmina misi,

Ut merear claudi quandoque clave Petri.

Si les œuvres de la piété sont impérissables, tu jouis, ô sainte femme, de l'immortalité que tu as méritée; tu brilles d'un éclat radieux dans .e royaume céleste, et je ne dois pas te pleurer, Eufrasia, puisque tu es heureuse. Ce qu'il y avait de terrestre en toi a été rendu à la terre, mais ton âme est remontée vers les astres; une part de toi est dans ce tombeau, l'autre est auprès de Dieu. Dégagée de ta dépouille corporelle, tu t'es élevée d'un vol léger vers le ciel où tu habites aujourd'hui, plus parfaite encore que tu ne l'étais sur la terre. Victorieuse des faiblesses de la chair, triomphant de toi-même, tu es rentrée, fille du ciel, dans ta divine patrie. Si ta naissance est illustre, ta race antique et glorieuse, tes vertus font ta vraie gloire. Mariée à Namatius qui fut ensuite évoque de Vienne, quand tu le perdis, tu te donnas à Dieu. Apres avoir distribué tous tes biens aux exilés, aux veuves, aux captifs, après t'être ainsi pieusement appauvrie, tu es montée au ciel, riche de ta pauvreté même. Tu as, en quelques années passées ici-bas, conquis la vie éternelle; tu as envoyé là-haut des trésors que tu devais y suivre. Au nom du roi tout-puissant qui accorde à ses élus les joies du paradis, ne refuse pas, je t'en conjure, tes prières à Fortunat. Obtiens par elles que celui qui t'adresse ces vers mérite d'être un jour mis sous clef dans l'asile confié à la garde de Pierre (02).

XXVIII. Epitaphium Eusebiæ.

XXVIII. Épitaphe d'Eusébia.

Scribere per lacrimas si possint dura parentes,

Hic pro pictura littera fletus erat.

Sed quia lumen aquis non signat nomen amantis,

Tracta manus sequitur qua jubet ire dolor.

Nobilis Eusebiæ, furibundi sorte sepulcri,

Hic, obscure lapis, fulgida membra tegis.

Cujus in ingenio, seu formæ corpore pulchro,

Arte Minerva fuit, victa decore Venus.

Docta tenens calamos, apices quoque figere filo,

Quo tibi charta valet, hoc tibi tela fuit.

Dulcis in Eusebii jam desponsata cubile,

Vivere sed teneræ vix duo lustra licet.

Ut stupeas juvenem, sensum superabat anilem,

Se quoque vincebat, non habitura diu.

Conteriturque socer, cui nata, generque recedit,

Hæc lethalis obit, ille superstes abit .

Sit tamen auxilium, quia non es mortua Christo,

Vives post tumulum, virgo recepta Deo.

Si les regrets d'un père et d'une mère pouvaient s'écrire avec des larmes, celles des parents d'Eusebia lui tiendraient ici lieu d'épitaphe. Mais puisque les pleurs de ceux qui nous aiment ne peuvent graver leur nom sur la pierre, ma main docile se laisse guider par la douleur paternelle. Frappée par la mort impitoyable, la noble Eusebia, naguère si brillante, repose dans ce sombre tombeau. Aussi intelligente que belle, elle fut plus adroite que Minerve, plus gracieuse que Vénus. Habile à manier la plume, elle sut aussi dessiner avec l'aiguille et tracer des lettres sur la toile, comme l'écrivain sur le papier. Déjà elle était promise à la couche du doux Eusébius; mais à peine vécut-elle deux lustres. Merveilleuse enfant, elle avait une raison supérieure à celle des vieillards, et elle se surpassait elle-même chaque jour, comme si elle prévoyait qu'elle ne dût pas vivre longtemps. Son père (1), écrasé d'un coup si terrible, perd à la fois sa fille et son gendre; l'une est emportée par la mort, l'autre vit et le quitte. Qu'il se console pourtant, car tu n'es pas morte pour le Christ, et tu revivras au delà du tombeau, vierge agréée de Dieu.

NOTES SUR FORTUNAT, LIVRE IV.

I.

1. — Eumérus, évêque de Nantes, prédécesseur de Félix, assista au second concile d'Orléans en 533 et au quatrième en 541. Il mourut en 549 ou en 550. Il était monté sur le siège de Nantes en 531, suivant Le Cointe.

2. — Je remarque ici la qualification de medicus donnée à Eumérus, justifiée par le vers précédent : unica cura... ut viseret aegros; d'où il suit qu'Eumérus était à la fois prêtre et médecin. Ce fait n'est pas sans exemple. Voy. à ce sujet une inscription dans Gruter, n° 1173, 3. — Ch. N.

3. — Il y a ici un jeu de mots que le français ne peut rendre qu'imparfaitement: Felix ille abiit.Felicem in sede reliquit.

II.

1. — Saint Grégoire, évêque de Langres, mourut en 539.

2. — Il était d'une famille sénatoriale, et avait sollicité et obtenu la dignité de comte à Autun; il l'exerça pendant 40 ans, ainsi que le raconte Grégoire de Tours Vitœ Patrum, VII, 1. Il s'y montra si sévère que pas un individu notoirement coupable n'échappait au châtiment. Il fut élu évêque de Langres après la mort de sa femme, qui se nommait Armentaria.

III.

1. — Tétricus, fils de Grégoire et de sa femme Armentaria, succéda à son père sur le siège de Langres. Voyez Grégoire de Tours, Vitœ Patrum, VII, 1, et les notes de Ruinart ; voyez aussi Le Cointe, Annales ecclésiastiques, an 539.

IV.

1. — Gallus ou saint Gall, élu évêque de Clermont en Auvergne, vers l'an 527, mourut en 554, selon Le Cointe. Il était l'oncle de Grégoire de Tours qui était fils de son frère Florent. Voyez Grégoire de Tours, Vitœ Patrum, IV et XIV.

2. — Grégoire de Tours raconte, Vitae Patrum, VI, que saint Gall était encore enfant quand son père voulut le marier à une jeune fille d'une famille sénatoriale. Il s'enfuit de la maison paternelle et se réfugia dans un monastère des environs de Clermont, où il devint moine, puis prêtre, avec l'assentiment de son père.

3. — Quintianus, évêque de Clermont et prédécesseur de saint Gall. Un jour qu'il était venu visiter le monastère où s'était réfugié le jeune Gallus, il fut frappé de la beauté de sa voix; il l'emmena a Clermont, le garda auprès de lui et le traita comme son fils. Voyez Grégoire de Tours, Vitae Patrum, VI.

4. — Théodoric ou Thierry Ier, roi d'Austrasie, ayant entendu parler de la voix de Gallus, le fit venir à sa cour. La pureté de ses mœurs, plus encore que la douceur de son chant, lui gagnèrent le cœur du roi et de la reine, qui l'aimèrent comme leur propre enfant. (Grégoire de Tours, Vitae Patrum, VI).

5. — Grégoire de Tours loue également sa patience, « comparable, dit-il, si l'on peut s'exprimer ainsi sans impiété, a celle de Moïse. »

6. —Selon Grégoire de Tours, saint Gall mourut à l'âge de 65 ans, dans la 27e année de son pontificat. Fortunat a sans doute supprimé quelques années pour le besoin du vers. Il emploie dans ce passage le mot lustre dans le sens d'années, ce dont le Glossaire de Du Cange donne quelques autres exemples. Le Cointe, ainsi qu'on l'a dit plus haut, fait mourir saint Gall en 554.

V.

1. — Rurice l'ancien était évêque de Limoges, à l'époque où Clovis combattait les Wisigoths (Le Cointe, Annales ecclés. an 508). Sidoine Apollinaire, dont il fut le contemporain cl l'ami, lui a écrit quelques lettres et a célébré dans un épithalame son mariage avec Ibéria, fille d'Ommatius (Carmen, X et XI). De ce mariage naquit Ommatius, qui fut évêque de Tours (voyez Grégoire de Tours, Histor. Franc, X, 31). Rurice le jeune, petit-fils du précédent, assista en qualité d'évêque de Limoges au 1er concile de Clermont, en 535. Les Rurice appartenaient à une famille Illustre de ce temps, la famille des Anicius.

VI.

1. — Exocius, successeur de Rurice le Jeune.

2. — Le poète fait ici évidemment allusion aux troubles et aux calamités qui affligèrent le Limousin au temps d'Exocius (voyez vers 10 et 14), et pendant lesquels cet évêque se conduisit avec une patience et un courage admirables. Grégoire de Tours (Histor. Franc, IV, 48) raconte que, le roi Chilpéric ayant envahi les villes du roi Sigebert, entre autres Limoges et Cahors, il incendia les églises, en arracha les ministres, tua les clercs, détruisit les monastères d'hommes, abusa de ceux de femmes, et porta enfin partout la dévastation. Il ajoute que les malheurs de l'Église furent alors pires que pendant la persécution de Dioclétien. Ceci se passait vers l'an 573, quand le roi Gontran avait convoqué les évêques du son royaume pour aviser a l'apaisement de ces graves désordres.

VII.

1. — Chalactéricus, évêque de Chartres, succéda à saint Léobin vers l'année 550, selon le Cointe.

2. — Brower croit qu'il faut entendre par ce passage que le pontificat de Chalactéricus a duré 38 ans. Mais Lucchi montre que celte interprétation n'est pas acceptable. Léobin, le prédécesseur de Chalactéricus, était au concile de Paris en 551, et mourut vers 560. D'autre part, Pappolus, qui succéda à Chalactéricus sur le siège de Chartres, dénonça au concile de Paris de 573 l'usurpation de Promolus qui avait envahi une partie de son diocèse. Il n'y a donc pas place, entre Léobin et Papolus, pour les 38 ans de pontificat que Brower attribue a Chalactéricus. Fortunat veut dire évidemment que Chalactéricus est mort à l'âge de 38 ans.

VIII.

1. — Cronopius était aux premier et deuxième conciles d'Orléans, en 511 et en 533.

2. — Solon Brower, Cronopius était le fils ou le polit-fils de Pegasius, évêque de Périgueux, dont parle Grégoire de Tours, Hist. Franc, II, 13.

3. — Brower suppose que Cronopius racheta des habitants de Périgueux emmenés en captivité par les Goths, lors des invasions qui désolèrent l'Aquitaine et les provinces voisines.

4. — Cronopius acheva la basilique de saint Fronton et y fit transporter le corps du saint (Le Cointe, Annal. Eccl., an 530). Mais Fortunat semble faire ici allusion à quelque église incendiée par les Goths et reconstruite par Cronopius.

IX.

1. — Ce Léonce est le prédécesseur de Léonce II, également évêque de Bordeaux, dont il est si souvent question au premier livre des poésies de Fortunat, et auquel se rapporte la pièce suivante (voyez Le Cointe, Annales ecclés., an 541, n° 58).

2. — Voyez sur ce passage la Vie de Fortunat, ch. I. Léonce 1" mourut un an avant l'arrivée de Fortunat en Gaule. En admettant mémo que Théodose fût l'un des prénoms de Fortunat, on ne comprendrait pas qu'il se fût désigné lui-même par ces mots tuus Theodosius, en s'adressant à ce Léonce qu'il n'a pas pu connaître. Il est donc probable qu'il a écrit cette épitaphe, non pas en son propre nom, mais pour quelque ami de Léonce du nom de Théodose. Voyez la fin de la pièce suivante où Fortunat fait intervenir de la même façon le nom de Placidine, l'épouse de Léonce II.

X.

1. — C'est le même que Léonce, sujet des pièces xv et xvi du livre I. Il avait succédé au Léonce de l'épitaphe précédente, et était sans doute de la même famille. Il mourut, selon le Cointe, en 567, et, comme le dit ici le poète, à 54 ans.

2. — Cf., qui fuit arma gregis, au vers 2 de la pièce précédente, le poète se sert encore ailleurs et dans le même sens, de ce mot arma qu'il paraît fort priser.

3. — C'est ce que dit Fortunat, mais plus au long, dans la pièce xv du livre I, vers 42 et suivants.

4. — Voyez la note 2 de la pièce précédente. Voyez aussi, pièce xv du livre I, la note sur Placidine.

XI.

1. — Asana, dans la Tarraconaise, sur les bords de la Cinga, affluent de l'Ebre.

XII.

1. — Probablement celui dont il est question dans la pièce xxviii du livre iii, Au diacre Jean, vers 8 et 9:

Hilarium pariter nobis in amore tenacem

Infero carminibus, quem mea corda colunt.

XIII.

1. — On ne sait rien de ce Servilion que ce qu'en dit ici Fortunat. L'avant-dernier vers a fait supposer que cette pièce avait pu être écrite à la demande d'un évêque, nouvellement appelé au gouvernement du diocèse au clergé duquel Servilion avait appartenu.

XIV.

1. — Fortunat dit en termes exprès que Présidius était abbé d'un monastère. Mais de quel monastère? on l'ignore. Son nom, dit Lucchi, ne figure sur aucune liste d'abbés de France.

XVII.

1. — C'est, selon Brower, le fils d'Arcadius, sénateur de Clermont, dont il est souvent question dans l’Histoire des Francs de Grégoire de Tours. Mais Lucchi remarque que cet Arcadius était le père de Placidine, épouse de Léonce II, évêque de Bordeaux. Léonce s'étant séparé de sa femme en 549, il est peu probable que Fortunat, qui n'est venu en Gaule qu'en 565, ait pu connaître et pleurer un frère de Placidine mort si jeune. On peut supposer, il est vrai, que Fortunat a composé cette pièce pour être agréable à Placidine, longtemps après la mort de son frère. Il est possible aussi qu'il s'agisse non d'un frère de Placidine, mais de quelque autre membre de sa famille.

XVIII.

1. — Peut-être le Basile, citoyen de Poitiers, qui, selon Grégoire de Tours, Histor. Franc, IV, 40, essaya d'arrêter devant Poitiers les soldats de Sigebert commandés par Mummulus, et qui fut battu. Le passage où Fortunat dit que t la Gaule l'envoya en Espagne avec le rang d'ambassadeur » prouve qu'il fut mêlé aux affaires publiques et y joua un râle considérable. Chilpéric peut l'avoir employé comme général contre Mummulus, et comme ambassadeur auprès d'Athanagilde, roi des Visigoths, son beau-père.

2. — Il est question au livre I, pièce vii, d'une basilique en l'honneur de saint Martin élevée par Basile et par Baudegunde.

XXI.

1. — Solon Brower, il s'agit du prêtre Avolus qui assista au 3e concile d'Orléans, comme représentant de l'évêque de Chalon. Mais, remarque Lucchi, si le personnage dont parle ici Fortunat était prêtre, il est étonnant que le poète n'en dise rien, et qu'il fasse de lui un éloge qui s'appliquerait mieux à un laïque qu'à un clerc, comme lorsqu'il le loue de n'avoir pas tiré d'intérêt de son argent.

XXIII.

1. — Par ces pierres vivantes, le poète fait allusion à Jean, fils de Julien, qui est nommé dans le vers suivant; il s'était converti avec son père et était entré dans les ordres probablement depuis la mort de celui-ci.

L'expression de vivos lapides est tirée de la 1ère épître de saint Pierre, ch. 2, v. 5, où il est dit, à propos de ceux que Pierre exhortait a venir à Jésus-Christ : « Entrez vous-mêmes dans la structure de l'édifice, comme étant des pierres vivantes, pour composer une maison spirituelle et un ordre de saints prêtres. »

2. — Grégoire de Tours, Vitae Patrum, ch. VIII, n° 6, fait mention d'un certain Jean, prêtre de l'église de Tours, qui avait autrefois fait le commerce à Marseille. Il est fort à croire, dit Lucchi, que c'est le même dont parle Fortunat : il aurait suivi dès son enfance la profession de son père ; il se serait ensuite converti avec lui, aurait été ordonné prêtre et aurait fait partie du clergé de Tours.

XXV.

1. — Il ne s'agit point de Theudechilde, femme du roi Charibert, dont parle Grégoire de Tours, Hist. Franc, IV, 26, et qui était fille d'un berger, puisque la reine pour laquelle cette épitaphe a été composée était, dit Fortunat, vers 7, issue d'une race illustre : Inclita nobilitas genitali luce coruscans, etc.

Selon Le Cointe, Annales ecclés., an 564, n° 5 et suiv., il y eut deux princesses du nom de Theudechilde, l'une fille de Clovis, l'autre fille de Théodoric ou Thierry, et par conséquent, petite-fille de Clovis. C'est pour la première que Fortunat a écrit cette épitaphe. La seconde, la fille de Théodoric, ne mourut qu'après Grégoire de Tours, et Fortunat n'a pu mettre son épitaphe dans un livre public du vivant de Grégoire.

Lucchi croit, au contraire, qu'il s'agit ici de la fille de Théodoric. Fortunat a pu insérer cette pièce dans son recueil depuis la mort de Grégoire ; d'autres même ont pu le faire plus tard, lorsqu'on réunit dans un seul volume toutes les poésies de Fortunat. Ce n'est pas la une difficulté. Ce qui est au contraire une objection sérieuse à l'opinion de Le Cointe, c'est qu'il n'est question nulle part d'une Theudechilde fille de Clovis. D'ailleurs ce que dit Fortunat de la naissance de Theudechilde et des rois ses ancêtres convient beaucoup mieux à la fille de Théodoric qu'à la fille de Clovis, à partir duquel la royauté devint héréditaire. (Voyez Grégoire de Tours, Hist. Franc. II, 9.) Enfin la fille de Clovis eut quatre frères, et Fortunat n'en donne qu'un à la princesse dont il parle, vers 11 et 12 :

Cui frater, genitor, conjux, avus, atque priores,

Culmine succiduo regius ordo fuit.

Il est donc fort a croire que cette Theudechilde est la fille de Théodoric, la sœur de Théodebert, celle dont il est encore question dans la pièce indu livre VI sur toute cette question, on peut voir Pagi, à l'année 572.

2. — Flodoard parle d'un legs fait par Theudechilde à l'église de Reims. Selon Le Cointe, Fortunat fait allusion ici au monastère qu'elle avait fait bâtir près de Sens, sur le modèle de celui qu'avait fondé Clovis aux portes de Paris. Elle légua à ce monastère tous ses biens-fonds au nord et au sud de la Loire, et voulut y être ensevelie. Voyez Le Cointe, an 564, n° 36 et suivants.

3. — Théodoric épousa, en 522, Suavegotta, fille du roi Sigismond, dont il eut Theudechilde, qui vécut 75 ans et mourut vers l'année 598. C'est à cette époque que Fortunat, déjà avancé en âge, devint évêque de Poitiers. Voyez Vie de Fortunat n° 90.

XXVI.

1. — Brower pense que Vilithuta était de sang gothique. Fortunat dit au vers 15 qu'elle était issue d'une race farouche :

Ingenium mitem torva de gente trahebat.

Au vers précédent, il s'était servi de l'expression barbara prole. Plus loin, vers 25 et 26, il fait entendre clairement que, bien que née à Paris, elle n'était pas de race franque et que sa famille était étrangère :

Cui quamvis nullus hac in regione propinquus,

Obsequio facta est omnibus una parens.

On ne sait rien d'elle ni de son mari Dagaulfus.

2. — Fortunat a dit plus haut qu'elle s'était mariée à treize ans (vers 35), et qu'elle avait vécu trois ans avec son mari (vers 41). Il semble donc se contredire quand il la fait mourir à dix sept ans, ainsi que le remarque Lucchi. C'est que sans doute, au vers 35 et au vers 41, il a donné des nombres ronds, sans tenir compte des mois.

XXVII.

1. — Namatius, mari d'Eufrasia, succéda, dit Lucchi, à Esychius ou Isicius sur le siège de Vienne en 558. On ne sait si c'est le même auquel est adressée une lettre de Sidoine Apollinaire, liv. VIII, lettre 6. Voyez sur Namatius Le Cointe, Annales ecclés., année 558.

2. — « Mis sous clef » ; l'expression est triviale ; mais s'il en est une plus noble, en est-il une plus juste?

XXVIII.

1. — Vers 15. On lit dans tous les manuscrits sacer. C’est une faute grossière des copistes, et qui n'a donné lieu, comme il est arrivé tant de fois, à aucune remarque des commentateurs. C'est pater qu'il faut lire et qu'on a rétabli. — Ch. N.

DE FOTRUNAT

FOTRUNAT

POÉSIES - LIVRE V

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Appendice

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

VENANCE FORTUNAT

POESIES MÊLEES

LIVRE CINQUIÈME.

I. Ad Martinum episcopum Galliciae.

I. A Martin, évêque de Galice (01).

Domino sancto atque apostolico in Christi regis exercitu, post ducem Paulum primipilo Martino episcopo, Fortunatus.

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