Carmina
DE FOTRUNAT
FOTRUNATUS
POÉSIES : LIVRE I
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
LIVRE PREMIER.
PROLOGUE.
A GRÉGOIRE (01), AU SAINT PONTIFE (02)
APPELÉ ET ÉLEVÉ PAR SES VERTUS AU SERVICE DES AUTELS, FORTUNAT. Les grands génies de l’antiquité, ces illustres écrivains chez lesquels aux plus brillants dons naturels s’ajoutaient une culture raffinée, une profonde expérience de leur art, une audace toujours heureuse, une abondance intarissable, une imperturbable sérénité, ces immortels auteurs de tant de chefs-d’œuvre, nous ont laissé dans leurs écrits des monuments de leur talent bien faits pour inspirer à la postérité une admiration mêlée de stupeur. La fertilité de l’invention, la gravité imposante de la composition, l’équilibre dans la distribution des parties, l’agrément dans les péroraisons, l’abondance et la beauté des incises, la grâce et la noblesse que donnait à leur style l’heureux emploi des figures, des exemples, des périodes, des épichérèmes, tant de mérites divers recommandent leurs noms et leurs œuvres, qu’aujourd’hui encore ils semblent se survivre et que, si eux-mêmes sont morts, leurs poésies sont immortelles. Bien qu’ils aient subi à leur tour la destinée commune, les productions de leur esprit demeurent dans la mémoire des hommes. La mort ne les a pas pris tout entiers, elle ne les a pas ensevelis tout entiers dans la tombe, puisque leur parole est encore entendue de la terre; sa jalousie n’a pu leur ôter cette gloire en leur ôtant la vie; malgré elle, ils ont encore leur place dans le monde des vivants, non pas sans doute en personne, mais par les poésies qui nous restent d’eux. Sa défaite serait plus complète encore, si elle avait à se reconnaître doublement vaincue par l’opinion publique et par la récompense qu’on en reçoit.
Mais si, quand il s’agit de ces hommes qui se sont rendus illustres par la beauté de leurs écrits, de ces maîtres dont les ouvrages n’auraient pu rester ignorés sans dommage pour l’humanité, et qui ont dû, sous peine de se rendre coupables de prévarication, faire part au public des brillantes productions de leur éloquence, si, quand il s’agit de ces génies, il est bien que la renommée porte en tous lieux leurs œuvres, qu’elle les répande à travers le monde, et que leur gloire parvienne avec leurs vers dans toutes les contrées (03) : la raison veut que ceux qui pourraient perdre à se faire connaître, sachent se tenir dans leur obscurité; il est moins répréhensible d’être ignoré, quoi qu’il en puisse coûter parfois, que d’affronter le jugement public, au risque d’avoir à s’en repentir; l’ignorance qui se cache a de moins fâcheuses conséquences que celle qui s’étale; dans le premier cas, notre discrétion nous empêche d’attirer l’attention sur nous; dans le second, notre présomption nous pousse à courir au-devant de la honte.
Aussi, illustre pontife, Grégoire, digne successeur des apôtres, quand vous me demandez avec une insistance si obligeante de publier pour vous quelques-uns des faibles écrits échappés à ma plume inhabile, je m’étonne que ces bagatelles aient tant de prix à vos yeux ; je sais trop que le public, quand je les lui aurai données, ne pourra ni les admirer, ni les aimer. Je ne m’appartenais guère quand je les ai écrites; parti de Ravenne, c’est en traversant le Pô, l’Adige, la Brenta, la Piave, la Livenza, le Tagliamento, c’est en cheminant sur les plus hautes cimes des Alpes Juliennes, à travers leurs passages les plus abrupts, c’est en franchissant dans la Norique, la Draye, l’Inn chez les Breunes (04), le Lech au pays des Baravois, le Danube chez les Allemands, le Rhin chez les Germains, puis la Moselle, la Meuse, l’Aisne et la Seine, la Loire et la Garonne, et les torrents impétueux de l’Aquitaine, c’est en m’avançant jusqu’aux Pyrénées couvertes de neige en juillet, c’est au milieu de tant d’aventures que, tantôt secoué par mon cheval, tantôt à demi endormi, j’ai composé ces vers. Pendant ce long voyage à travers des pays barbares, fatigué de la marche quand je n’étais pas alourdi par le vin, sous un froid glacial, inspiré par une Muse tantôt gelée, tantôt trop échauffée, comme un nouvel Orphée je chantais aux échos des bois, et les bois me renvoyaient mes chants. Jugez vous-même si, voyageant ainsi à grandes journées, j’ai pu rien faire de raisonnable, alors que je n’avais ni la crainte d’un critique pour prévenir mes écarts, ni l’autorité de la règle pour me soutenir, ni les applaudissements d’un compagnon pour m’encourager, ni la sévérité d’un lecteur instruit pour me montrer mes fautes; alors que j’avais pour auditeurs des barbares, incapables de faire la différence d’un bruit rauque à une voix harmonieuse, et de distinguer le chant du cygne du cri de l’oie. Seule, la harpe bourdonnante répétait trop souvent leurs chansons sauvages (05); et moi, au milieu d’eux, je n’étais plus un musicien ni un poète, mais un rat grignotant quelques méchantes bribes de poésie. Je ne chantais pas, je chantonnais mes vers, tandis que mon auditoire assis, la coupe d’érable en main, portait santés sur santés et débitait mille folies faites pour révolter jusqu’au dieu Bacchus. Ai-je pu faire œuvre d’artiste dans ces orgies où il faut déraisonner comme les autres, si l’on ne veut paraître insensé; à l’issue desquelles on est heureux de reprendre le droit de vivre, après n’avoir fait que boire; d’où l’on sort enfin, comme une bacchante, la tête troublée non par l’enthousiasme de l’inspiration mais par les vapeurs de la folie? lorsqu’à mon sens, c’est parce que la brute est incapable de se faire comprendre, qu’elle vit, sans boire, dans une perpétuelle ivresse.
En outre, un écrit qui demeure inédit, s’il a moins de réputation, jouit en revanche de plus grandes libertés; tant qu’il ne sort pas d’un cercle d’amis, il n’a pas à redouter la critique, comme le jour où il est livré au public. Aussi le poète qui sent l’insuffisance de son talent doit-il se faire son propre censeur et bien peser ce qu’il convient de soumettre au jugement des hommes. Mais puisque, malgré mon peu de mérite et malgré mes refus, vous me pressez avec tant d’insistance, puisque vous invoquez les divins mystères et les vertus éclatantes du bienheureux Martin pour m’engager à me départir de ma modestie et à me produire en public, bien que je sache le peu de valeur de ces bagatelles (06) et que je connaisse les imperfections de mon œuvre, il faut bien que je vous accorde ce que j’ai refusé à d’autres, et que je me rende à l’autorité de vos vertus. Mais j’attends de vous une grâce en retour de ma docilité : ces vers que l’amitié seule et non la critique peut approuver, relisez-les pour vous seul, ou du moins, je vous en conjure, ne les confiez qu’à l’oreille indulgente de vos plus intimes amis.
I. A Vital, évêque de Ravenne (07).
Ministre du Seigneur et déjà vivant dans les siècles par les vertus qui vous distinguent, heureux pasteur du troupeau du Christ, quand on résolut jadis de vous appeler Vital, on savait que vous mériteriez la vie éternelle. Digne prêtre qui jetez tant d’éclat par vos sentiments apostoliques, c’est à vous qu’André doit ce saint temple. Comme il sied bien à celui qui a élevé au Seigneur cette maison digne de lui, d’y occuper le siège où l’appelait son mérite! Votre grandeur est la récompense du soin que vous avez pris de la sienne, et l’honneur qu’il reçoit de vous est le digne retour de celui qu’il vous a fait. Dans cette église décorée d’ornements en métal massif, le jour brille sans faire place à la nuit (08).
Cette lumière perpétuelle est une invitation au Seigneur à porter paisiblement ses pas vers un lieu qu’il aime, et à y entrer. En ouvrant aux peuples des retraites où ils adorent sans cesse le Seigneur, vous leur avez donné le moyen d’y recevoir le pardon de leurs fautes. Si vous êtes l’objet de leur reconnaissance, de leur affection, de leur tendresse, et si vous occupez toutes leurs pensées, par votre dignité et votre piété vous êtes aussi leur père. Une preuve de votre bonheur et ce qui y met le comble, c’est d’avoir attiré des citoyens illustres à la cérémonie de la dédicace. Un chef militaire (09)
et un magistrat civil, personnages dont la présence ajoute toujours à l’éclat des fêtes, y sont venus. Il ne vous a pas manqué davantage l’honneur d’y voir une population dont te Seigneur, ainsi que vous l’aviez désiré, avait considérablement augmenté le nombre. C’est par le mystère de la foi que vos vœux sont accomplis. Vous êtes assez heureux pour que Dieu exauce vos souhaits. Puissiez-vous, grâce à la faveur qu’il vous a faite, célébrer de nombreuses solennité de ce genre, et en lui élevant de nouvelles églises, l’y adorer en paix?
II. Vers sur l’église de saint André, bâtie par Vital, évêque de Ravenne.
Vous qui accourez à ce saint temple, qui que vous soyez, si vous venez en suppliant, il sera fait droit à vos prières. Cette église que le saint pontife Vital (10) a bâtie, a atteint en peu de temps toute sa hauteur. Il l’a fondée, élevée, dotée et dédiée, s’acquittant dignement du vœu qu’il en avait fait. Là reposent les entrailles augustes de Pierre, le seul digne des clefs qui ferment le ciel. Jadis corrupteur des âmes (11)
et depuis docteur triomphant, Paul est aussi dans cette demeure apostolique. André revendique cette église comme sienne, et il la gouverne conjointement avec son vénérable frère (12).
Laurent y remplit sa place du feu pur qui l’a consumé, et dont les saintes flammes furent pour lui l’aurore d’un jour éternel. Cette maison plaît à Vital, qui, déterré vivant (13), mérita de perdre le chemin de la mort. Là encore est Martin, qui revêtit le Seigneur de son manteau (14), et qui se dépouilla de peur qu’il ne souffrit du froid davantage. Voici la place de Vigile, qu’une troupe de barbares renversa de son siège (15); il eût voulu en mourir, mais la mort n’en fut que plus prompte à fuir loin de lui. Ici habitent également Marturius et Sisennus, illustres par leur naissance et leur toi, et tous deux en possession du salut (16). Enfin saint Alexandre et la bienheureuse Cécilie (17)
y occupent un rang distingué; une seule couronne, récompense de leurs mérites, les attend l’un et l’autre. C’est le bon évêque Jean qui, à la sollicitation pressante de Vital, a déposé ici ces saintes reliques. O trop heureux, toi qui dois aller un jour à la lumière éternelle, d’avoir ainsi employé ta vie au profit de ton Dieu!
III. Sur la basilique de saint Étienne.
Une auréole de gloire entoure les pieux amis du Seigneur, et l’éclat impérissable de leur renommée remplit l’univers. Étienne a souffert le martyre pour le Christ sous le ciel de l’Orient, et voilà qu’au fond de l’Occident on élève des temples à sa mémoire. Soutenu par la grâce de Dieu, il triompha de la mort; il fut assailli à coups de pierres, lui pour qui le Christ était la pierre. Peuple juif, peuple barbare, tu crois le perdre: si son corps est mortel, son nom ne saurait mourir. Il reçoit la palme due à ses vertus, et tu portes la peine de ton crime. Il habite le ciel, et tu descends au plus profond de l’abîme. Palladius (18) a élevé cette sainte maison au Lévite, et c’est pourquoi elle sait qu’elle ne périra jamais.
IV. De la basilique de saint Martin.
Cette belle basilique, dédiée à Dieu sous l’invocation de saint Martin, s’élève à une hauteur imposante. Les mérites du saint ont un tel éclat et telle est la confiance de tous en eux, qu’il accorde aux peuples tout ce qu’ils souhaitent et lui demandent avec piété. Le prêtre Faustus au cœur dévoué, lui a bâti cette église, rendant ainsi au Seigneur ces heureux dons qu’il en avait reçus.
V. Sur la cellule où saint Martin vêtit un pauvre. Vers faits à la prière de Grégoire de Tours.
Si pressé que tu sois, voyageur, arrête ici tes pas; ce lieu t’invite à ralentir ta marche et à prier. Exilé sur la terre, hôte du ciel aujourd’hui, Martin cherchait à s’en ouvrir la route; du fond de cette cellule où il se tenait habituellement enfermé. C’est dans cette demeure qu’il vécut, ermite au milieu des hommes, anachorète puissant auprès de Dieu. C’est ici qu’il se dépouille pour vêtir un pauvre de sa tunique (19); il couvrit les membres glacés du malheureux, brûlant lui-même du feu de la foi. On vit alors le prêtre revêtu à son tour des haillons du pauvre, et ce misérable habit devint une glorieuse parure. Il célébrait les mystères sacrés de l’autel. Au moment où il faisait le signe de la croix sur le calice, le signe merveilleux de sa sainteté parut à tous les yeux. De sa tête sacrée une flamme divine jaillit, et ce feu qui ne brûlait pas s’élança vers le ciel (20). Comme ses manches étaient trop courtes, et que sa main n’était plus protégée, des pierres précieuses en couvrirent la nudité; ses bras brillèrent des feux des plus riches pierreries, et l’émeraude, au défaut de l’étoffe, leur servit de vêtement (21). Heureux marché! Il donne sa tunique à un pauvre, et voilà qu’à la place de cette tunique des joyaux couvrent ses bras. Tu habites aujourd’hui le ciel, ô Martin. Que tes prières recommandent à Dieu Fortunat.
J’ai voulu obéir à vos ordres, pieux et cher pontife; il serait glorieux d’y avoir réussi; je me contente de l’avoir tenté.
VI. Sur la basilique de Saint-Martin.
Celui qui veut être un jour réuni aux bienheureux dans la demeure céleste, s’assure leur faveur par ses pieux hommages. Il n’admet point de retard dans l’accomplissement de ce devoir, car, il le sait, plus il dépense ainsi, plus il s’enrichit. Léonce (22)
a donc élevé dans ces campagnes ce magnifique sanctuaire; c’est par de telles œuvres qu’il veut s’ouvrir le ciel. Ce serait assez, pour répandre sur cet édifice un éclat impérissable, des vertus et du nom de Martin qui fit voir sur la terre des signes manifestes d’un pouvoir divin, qui effaça les souillures de la lèpre en les touchant de ses lèvres bienfaisantes, et dans ses embrassements charitables étouffa l’odieuse maladie (23). Léonce a pourtant fait appel à l’art le plus consommé, et la gloire de Martin ne saurait avoir un plus digne temple. Ce qui ajoute encore à sa beauté, c’est le site où il s’élève (24);
il domine la plaine, sur la cime arrondie d’un coteau d’où il voit les campagnes s’étendre à ses pieds, et de quelque côté que se porte la vue, elle rencontre un horizon fait à souhait. Le voyageur qui y arrive en est loin encore qu’il semble y toucher; le renard le rapproche et supprime la distance. Il est fatigué, mais cet aspect engageant lui rend de nouvelles forces; ses pieds ne peuvent plus le porter, mais ses yeux l’entraînent. Placidine (25)
a décoré ces voûtes de voiles sacrés. Son zèle rivalise avec celui de son époux; c’est elle qui pare l’édifice qu’il a construit.
VII. Sur la basilique en l’honneur de saint Martin, construite par Basilius et Baudegunde.
Apprenez, mortels, que rien ne résiste à la foi, quand vous voyez les temples de Dieu assis sur les fleuves. Pour que cette belle basilique se dressât du fond des lagunes où elle était comme noyée, l’eau lui fournit l’emplacement que lui refusait la montagne; et pour que ces anciennes flaques dispersées ça et là servissent à l’édifice élevé au-dessus d’elles, un art nouveau leur ouvrit un chenal. D’un commun accord Basilius et Baudegunde ont restauré, renouvelé le vieil édifice, et l’ont augmenté. Ainsi partout, ô Martin, l’honneur de ton nom s’accroît et s’étend; il n’est plus de lieux qui s’opposent à ce que tes fêtes y soient célébrées. Touché de pareils hommages, prêtre si riche en vertus, sois bon pour ceux dont tu vois les vœux, et paye-les de retour.
VIII. De la basilique de Saint-Vincent au doit de la Garonne (26).
La vie est courte quant au temps, mais les actions méritoires en prolongent la durée, comme la foi prolonge la durée des jours. Après la fin, l’âme dévouée au Christ demeure sans fin, et s’échappant de la foule des hommes, s’unit à Dieu. Ainsi vit à jamais Vincent, dont le glorieux martyre brille toujours d’un même éclat, et qui décapité, triomphant de la mort, vola, enfant d’une nouvelle famille, de la terre au ciel. L’ennemi lui donna la gloire, pensant lui donner la mort, et c’est le bourreau qui succombe frappé d’une mort éternelle. Le malheureux aurait vaincu, s’il n’avait pu immoler sa victime; car pour lui avoir tranché la tête, il l’envoya au ciel. Sentant son amour pour le saint, pénétré d’une ardeur nouvelle, et accomplissant ses propres vœux, Léonce couvre d’un toit d’étain l’édifice où reposent les membres sacrés de Vincent. Et quoique ce temple vénérable eût par lui-même assez de beautés, Léonce ne laissa pas que d’y en ajouter une nouvelle. Que l’auteur de cette action trouve son salaire dans la jouissance d’une santé non interrompue, afin que par ses soins la basilique qu’il a embellie conserve sa splendeur.
IX. Sur ta basilique de Saint-Vincent, à Vernémète (27).
Le nom de ce serviteur de Dieu a retenti dans tout l’univers; il n’est point de contrée où sa gloire soit ignorée. Celui dont le monde entier connaît les vertus mérite bien qu’on lui élève des temples en tous lieux. Voyez ce magnifique édifice, consacré au bienheureux Vincent, auquel le martyre a ouvert les portes du ciel. C’est le pontife Léonce qui, dans la ferveur de son zèle, en a jeté les solides fondements dans ce site si bien choisi. Les hommes d’autrefois ont donné à ce lieu le nom de Vernémète (28) qui, dans la langue celtique, signifie le grand temple. Ce nom, présage certain d’un glorieux avenir, annonçait qu’ici devait s’élever la superbe maison de Dieu. C’est ici que le saint, par la grâce du Seigneur, donna des marques redoutables de son pouvoir : au moment où le pontife accomplissait la cérémonie de la dédicace, le démon, à l’approche du martyr, s’enfuit du corps d’un furieux; un malade fut guéri de la peste, sans autre remède que la vue du temple du bienheureux. Une sérénité divine remplit le majestueux édifice, bien digne d’être la demeure de Dieu. La beauté du lieu, les vertus du saint attirent ici les peuples, qui viennent y jouir d’un si admirable spectacle et y chercher le salut. Le fondateur de ce temple vénéré, celui qui ranime ainsi la foi dans le cœur des hommes, recevra la récompense que mérite sa piété.
X. De saint Nazaire (29).
Du plus vif éclat brille la basilique du bienheureux Nazaire dont la terre possède le corps et le ciel l’esprit. A toi né de la terre, mais n’ayant plus rien de commun avec ses fils et leurs usages, aspirant aux choses immortelles (30) et ne voulant rien qui dépende de la chair, mais demandant les récompenses au Christ, victime digne de lui par ton sang versé pour lui, à toi le pieux Léonce offre cette église et désire vivement qu’elle soit plus spacieuse que l’ancienne. Car il y en avait une auparavant, si étroite qu’elle ne pouvait contenir le peuple qui venait y prier. Léonce l’a abattue et l’a reconstruite de fond en comble. C’est celle-ci qu’il t’a donnée agrandie et dont l’aspect nous réjouit.
XI. Sur la basilique de Saint-Denis.
O vous qui voulez savoir qui a fondé cette belle basilique, je ne permettrai pas que l’auteur d’un acte si pieux vous soit désormais inconnu. Comme tes sacrés sanctuaires de Denis étaient autrefois loin d’ici, et que le peuple craignait le s’y rendre à cause de la longueur du chemin, l’évêque Amélius avait fait construire en ce lieu (31)
un bâtiment fort étroit, et qui ne pouvait contenir toute la population chrétienne. Amélius étant mort, le lieu et le bâtiment vinrent en la possession de l’héritier de son diocèse et de sa dignité épiscopale. C’était Léonce (32).
Il fonda ce saint temple et offrit à son Seigneur ce don magnifique. La basilique qu’il construisit est donc celle du vénérable Denis, et est sous son vocable. Ferme dans son amour pour le Christ, c’est pénétré d’une foi fervente que Denis tendit sa tête au bourreau qui le décolla. Il méprisait son corps, n’aspirant qu’à la couronne du martyre, et tenant pour peu de chose tout ce qu’il souffrit pour l’amour de Dieu. Afin que sa chair qui allait mourir lui préparât une récompense immortelle, il chérit une blessure qui ne lui donna pas même la mort (33).
Courant au-devant du glaive, il prenait sa route vers le ciel, et dans le coup dont il voulut mourir, il trouvait le salut objet de ses vœux, Léonce ne fit point disparaître l’étroite église d’autrefois, avant que la nouvelle, qui charme aujourd’hui les regards, ne fût achevée. Il ne laissa pas d’ailleurs que de célébrer assidûment les saintes cérémonies dans l’ancienne jusqu’à ce que la nouvelle fût solidement assise et en état de les recevoir.
XII. Sur la basique de Saint-Bibien (34).
Ce beau temple est digne du prêtre Bibien auquel il est consacré; si vous n’y apportez que des vœux légitimes, ils seront entendus. C’est Eusèbe (35) qui eut la joie d’en jeter jadis les fondements; mais il fut ravi à la terre avant de l’avoir achevé. Emérius (36), qui lui succéda sur son siège épiscopal, ne voulut pas se charger de terminer l’édifice. Il vous pria d’accepter cette tâche, pontife Léonce, et vous vous êtes rendu à ses pressantes instances. Un tel ouvrage ne voulait être achevé que par vos mains; c’est à vous seul qu’il appartient d’élever des sanctuaires. Le mérite du juste dont les soins, de préférence à tous autres, sont réclamés par les vénérables églises, brillera d’un éclat éternel. Sur le tombeau de Bibien est un couvercle en argent, offrande de Placidine, qui par là s’est associée à votre œuvre. Des incrustations d’or en sillonnent la surface, et ces deux purs métaux mariés l’un à l’autre lancent de vifs rayons. Le bois lui-même a reçu de la main de l’artiste des beautés qu’on ne lui connaissait point encore; les animaux qui y sont représentés semblent vivre (37). Puisse celui qui a reçu de vous un tel hommage, obtenir pour vous le salut éternel! Un si magnifique don ne peut manquer d’être magnifiquement récompensé, puisque Dieu paye au centuple la plus humble offrande.
XIII. Sur la basilique de Saint-Eutrope (38).
Combien vous devez être cher au Seigneur, ô Léonce! Voici que les saints eux-mêmes vous invitent à relever leurs temples. La basilique du vénérable Eutrope s’était écroulée, vaincue par les ans. Ses murs troués laissaient voir à nu sa charpente; ils avaient cédé, non sous le poids de la toiture, mais sous l’effort des eaux du ciel. Une nuit, tandis qu’un léger sommeil clôt les yeux d’un de vos prêtres, Eutrope lui apprend que c’est vous qui devez restaurer son sanctuaire. Cet avis venu du ciel est la récompense de vos vertus. Heureux l’homme à qui Dieu a donné cette preuve qu’il pensait à lui! Aujourd’hui l’antique édifice, plus brillant que jamais, a retrouvé une seconde jeunesse; le voilà debout dans tout l’éclat du premier jour. Les années lui ont rendu sa première fraîcheur; bien loin de le vieillir, elles l’ont rajeuni. La voûte suspend dans les airs ses délicates sculptures évidées; le bois assoupli rivalise avec les jeux ordinaires du pinceau (39). Les murs disparaissent sous les figures créées par l’artiste; hier, il n’y avait point de toit pour les abriter, aujourd’hui ils sont couverts de peintures. Eutrope fut le premier prêtre de Saintes; à vous qui avez relevé son église, il a cédé à bon droit sa primauté (40). Vous lui avez rendu la possession paisible de cette sainte demeure; son amour sera le légitime scalaire de votre zèle pieux.
XIV. Sur un calice de l’évêque Léonce.
Le pontife Léonce offre ce don sacré au temple du Seigneur, conjointement avec Placidine qui s’y était engagée par un vœu solennel. Heureux ceux qui travaillent à enrichir les autels! Il ne leur faut qu’un moment pour y porter des œuvres qui ne périront pas.
XV. Sur l’évêque Léonce (41).
Parmi les fils de la brillante Aquitaine, vos rares vertus vous ont mis au premier rang. Vous êtes élevé au-dessus de tous les autres enfants de la Gaule; vous en êtes le premier, aucun ne vous dispute cet honneur; vous marchez à leur tête, tous vous cèdent le pas; rien ne manque à votre gloire. Dans la première fleur de votre jeunesse, enfant par les années, vous aviez déjà la gravité d’un vieillard. Ayant suivi en Espagne un roi illustre (42), vous en revîntes chargé de lauriers, et votre coup d’essai vous valut un tel renom, que la dignité dont vous êtes revêtu fut le juste prix de vos services; vous n’auriez pu vous élever si vite au faite des grandeurs, si vos hauts faits ne vous y avaient porté. Votre noblesse, ô mon père, ne le cède pas à votre mérite, et la gloire de vos aïeux, si l’on en faisait le dénombrement, suffirait à illustrer votre nom. Si haut, en effet, que l’on remonte dans l’histoire de votre race et de vos ancêtres, on n’y rencontre que de grands noms. Le temps a beau marcher, votre antique maison est toujours debout; elle n’a, grâce à vous, rien à craindre de ses outrages; les années n’ont point eu de prise sur elle, et la naissance d’un si glorieux rejeton n’a pu qu’ajouter à sa grandeur. Le fils a ravivé l’éclat du nom de ses pères; l’héritier de cette noble race lui a donné une nouvelle noblesse. De cette souche antique est sortie une fleur qui est sa parure; votre gloire, légitime récompense de votre mérite, la couvre de son ombre. Personne ne vous surpasse, mais vous vous surpassez vous-même, en rehaussant comme vous le faites la grandeur de vos ancêtres. La mitre que vous portez, avec ses fanons retombant par derrière, jette plus d’éclat et plus loin que l’unique couronne des rois, car vous gouvernez l’Église, pontife vénéré; et c’est là un titre de gloire à joindre à ceux que vous avez d’ailleurs. Si haut que soit dans l’opinion des hommes la dignité pontificale, vous l’avez encore honorée en l’acceptant. L’Église et le pasteur se gratifient mutuellement; vous l’ornez, et elle vous donne en retour ses espérances. Elle et vous, par la grâce de Dieu, gagnez également à cet échange : elle récompense vos vertus, et elle en reçoit du lustre. Vous êtes le treizième évêque de cette ville, mais par vos mérites vous en êtes le premier. Les temples du Seigneur, qui tombaient de vétusté, ont été relevés par vos soins, et sont sortis de leurs ruines plus magnifiques que jamais; la vieillesse décrépite a fait place à la jeunesse en sa fleur. C’est à vous qu’ils doivent cette renaissance et ils s’en montrent reconnaissants. Ce fut sans doute pour donner plus d’activité à votre zèle que la flamme les a dévorés; à vous la gloire de les avoir fait sortir plus beaux de leurs cendres. L’incendie ne fut pas pour eux un fléau, mais une occasion, un moyen de les rétablir dans tout l’éclat qu’ils ont aujourd’hui. Je crois même qu’ils eussent choisi ce genre de destruction, pour renaître embellis par vos mains. C’est ainsi que le Phénix devenu vieux retrouve une vie nouvelle dans la cendre et la braise de son bûcher. Vous avez aussi consacré l’enceinte sacrée du baptistère, où l’eau sainte efface la tache originelle (43).
Vous avez encore consacré à la bienheureuse Marie un temple inaccessible à la nuit, et éclairé par un jour perpétuel (44).
Ce temple plein de lumière est l’image même de Marie : il retient cette lumière enfermée dans ses murs, comme la Vierge a gardé dans son sein celui qui a été la lumière du monde. Ce n’est pas seulement ici, c’est partout que s’offrent aux regards des temples, œuvres de vos mains, et Saintes, entre tant d’autres villes, en est encore un témoignage.
En ouvrant aux peuples des asiles où ils prient continuellement, vous leur ouvrez le chemin du salut. L’église, dont vous avez surhaussé la voûte, est superbe, et, cette beauté qui ravit le regard, elle témoigne qu’elle vous la doit. C’est vous qui faites accourir avec joie les citoyens au pied de ses autels, c’est vous qui attirez dans son enceinte la ville entière. Mais si vous avez orné votre patrie de monuments impérissables, vous méritez aussi d’être appelé l’honneur de Bordeaux. Autant cette ville s’élève au-dessus des autres cités, autant vous vous élevez au-dessus des autres pontifes. Il n’est point de prélat qui puisse se comparer à vous, comme il n’est point de fleuve qui ne le cède à la Garonne. Le Rhin, fils des Alpes, ne roule pas des eaux plus grosses qu’elle et plus tourmentées; le Pô ne se précipite pas avec puis de violence dans l’Adriatique; le Danube seul l’égale peut-être, grâce à la longueur de son cours. J’ai traversé ces grands fleuves, et j’en parle pour les avoir vus. Les autels du Christ ont été l’objet de votre munificence, et les vases qui reçoivent son corps sacré sont un don de votre piété. C’est vous qui avez procuré les vaisseaux où le corps et le sang de la divine victime sont consacrés par le prêtre suivant les rites. Heureux celui qui emploie ses biens à enrichir les temples du Seigneur, ou plutôt qui amasse ainsi des biens impérissables! La rouille n’entamera pas son trésor; il ne deviendra jamais la proie des voleurs. La chose donnée vit et fait vivre heureux le donateur, et quand celui-ci vient à mourir, c’est pour être acheminé vers le ciel. Il retrouve là les biens dont il s’est autrefois dépouillé, et ses seules richesses sont alors celles qui l’y ont précédé. Les vôtres, ô Saint pontife, ce seront ces temples, ces vases sacrés et tous ces autres monuments de votre munificence, dont je ne saurais dite le nombre. Puissiez-vous longtemps encore gouverner l’Eglise et jouir de l’admiration universelle, légitime récompense de votre piété !
C’est pour moi un devoir de cœur de nommer ici Placidine, autrefois votre épouse, aujourd’hui votre sœur bien-aimée (45). Le sang illustre d’Arcadius, son père, se reconnaît encore dans votre petite-fille, ô Avitus (46), le sang, dis-je, d’Arcadius, magnifique maître du monde, et aux lois duquel obéit encore le sénat. Si l’on cherche la plus haute noblesse parmi les hommes, il n’est rien de plus noble que la descendance des Césars. Mais les vertus de Placidine ont fait oublier sa naissance. La parole coule de ses lèvres, plus douce que le miel; charité, douceur, décence, activité, piété, indulgence et bonté, elle a toutes les vertus, comme elle a tous les honneurs. Par ses mœurs, par son esprit, par l’éclat de tous ses rares mérites, elle est l’ornement et la gloire de son sexe. Ai-je besoin d’en dire davantage? N’est-ce pas assez, pour la faire bien connaître, que de rappeler qu’elle a su vous plaire et qu’elle est devenue votre épouse? Puisse celle à qui vous avez élevé des temples vous donner une longue vie, et puisse sa grandeur protéger votre grandeur!
XVI. Hymne sur l’évêque Léonce (47).
Peuples, reconnaissez Léonce, votre évêque. Léonce, l’honneur de Bordeaux; le ciel l’a rendu à votre amour. Un fourbe à la langue artificieuse, et dévoré d’une criminelle envie, a répandu la douloureuse nouvelle de la mort de Léonce. L’auteur de ce bruit funèbre n’a pas tardé à se dénoncer lui-même; bien qu’il ne puisse plus nuire, il a trahi sa folle ambition. Trompé dans ses odieux calculs, il pleure son crime inutile, et voit votre deuil d’un moment changé en joie. Il donna cet exemple barbare et digne d’être à jamais flétri, d’usurper le pouvoir épiscopal, du vivant même de l’évêque. Nous l’avons vu, par un mensonge dont une âme honnête doit avoir horreur, s’emparer, Léonce vivant, d’un héritage auquel il aurait à peine osé prétendre, si Léonce eût été mort. Il déshonore l’Église, le prêtre qui s’empare de l’épiscopat par de tels moyens. Celui qui se règle sur les divers enseignements ferme son cœur à l’ambition. Le plus digne d’occuper ce poste glorieux doit y être porté malgré lui; ce n’est pas l’intrigue c’est la faveur du Christ qui l’y élève. Quelle folie de vouloir se placer soi-même à la tête de l’Eglise! C’est à Dieu qu’il appartient de choisir les dépositaires du pouvoir sacré. Le sage Hilaire n’a pas recherché l’épiscopat; Martin l’a fui; Grégoire n’en a porté le fardeau qu’à regret. Les lois répriment la brigue; partout l’usurpateur est honteusement chassé; quelle horreur doit inspirer à l’Eglise un crime que flétrit la justice des hommes! Ils se disputaient avec fureur ce siège qui ne leur appartenait pas. Ce qu’elle ne voudrait pas qu’on lui fit, la méchanceté ne doit pas le faire aux autres. Mais ce désordre ne dura pas longtemps; tandis qu’on songe prendre sa place, le prélat absent reparaît. Il est rendu à son peuple en prières, au moment où ce peuple croyait l’avoir à jamais perdit. Les joies qui succèdent à la tristesse en sont d’autant plus vives. La ville le salue de ses applaudissements; elle renaît au bonheur et accueille avec une tendre émotion le père qu’elle a pleuré. A peine peut-elle croire qu’elle l’ait reconquis; elle doute de sa félicité : c’est ainsi qu’en présence d’un spectacle inattendu, nous refusons d’en croire nos yeux éblouis. Le pasteur rassemble son troupeau qu’on avait égaré; le troupeau a reconnu son maître et se réjouit de l’avoir retrouvé. Le jour où il avait été élevé à l’épiscopat fut le même que celui de son retour. Qui pourrait méconnaître la main de Dieu dans cette heureuse rencontre? Le bonheur du peuple fut grand jadis, quand Léonce s’assit sur le trône épiscopal; il est plus grand aujourd’hui que Léonce vient y reprendre sa place. Venez, citoyens, applaudissez; adressez au ciel vos plus ferventes prières; suppliez-le de conserver celui que vous avez si miraculeusement recouvré. Puisse le Christ éclairer de sa lumière sereine Léonce par lui restauré! Puisse-t-il lui accorder à la fois la grâce, la vie et ta gloire! Chantez l’hymne à pleine voix, vous tous qui aimez Dieu; louez ce Dieu qui a ressuscité votre évêque d’entre les morts. Pour moi, cédant aux transports d’un cœur fidèle, je ne rougis point de rendre témoignage à la vérité, et j’offre à l’illustre pontife Léonce cet humble hommage.
XVII. A Placidine (48).
Ces présents sont bien peu de chose, je vous prie néanmoins de les recevoir avec bonté, vous qui êtes en ce monde un présent d’un éclat supérieur. C’est grâce à la fureur des flots de l’Océan qu’une fie vous en fait hommage; car comme j’étais très désireux et impatient de connaître ces côtes, la mer déchaînée et soulevée par le vent du nord tue repoussa au large (49). Cependant pour que le bonheur que vous portez aux autres se manifestât dans toute sa plénitude, vous m’offrîtes sur terre ce que j’avais vainement demandé à la mer.
XVIII. De la villa Bisson, prés de Bordeaux (50).
Il est un lieu où, quelle que soit l’intensité de la chaleur, la campagne est toujours verte et fleurie. Des fleurs aux teintes safranées embaument la plaine des odeurs qu’elles exhalent; l’herbe même y est parfumée. Les habitants l’appellent Bisson, qui est son nom ancien. Il est à sept milles de Bordeaux. Son heureux possesseur y a élevé des constructions somptueuses et charmantes, avec des portiques (51) de grandeur égale sur trois côtés. Le bâtiment primitif était tombé de vieillesse et n’avait plus ni beauté, ni forme; Léonce l’a refait sur un meilleur plan, et il est garanti contre la ruine par la présence (52) de son nouveau fondateur. C’est maintenant comme un palais jadis enseveli qui sort plus beau des décombres et qui applaudit à l’auteur de sa résurrection. Cependant les salles de bains d’aujourd’hui ont été faites dans le style ancien, et il y a des baignoires commodes pour les gens fatigués qui veulent réparer leurs forces (53). Des loups, dit-on, habitèrent jadis ces lieux abandonnés; Léonce en a chassé les bêtes et y a ramené des hommes.
XIX. Sur la villa Vérégine, près de Bordeaux (54).
Aux lieux où la Garonne roule à travers les campagnes fertiles ses eaux bienfaisantes, s’étend sur ses bords fleuris le riant domaine de Vérégine. Une courte montée s’élève en pente douce sur le flanc d’une colline, et conduit le voyageur jusqu’au faîte par un sentier tournant. Vue de la plaine cette colline semble très élevée, mais elle n’a pas la hauteur d’une montagne ; elle n’est toutefois ni trop basse, ni trop haute. A mi-côte est une maison artistement construite d’un côté la montagne la domine, de l’autre, elle domine la plaine. La maison est suspendue sur une triple arcade (55); près de là est un bassin où l’on croirait voir se précipiter la mer en miniature; l’eau douce, passant par un conduit en pur métal, s’en échappe et tombe dans le bassin en jets qui ne s’épuisent jamais. Couché sur le bord, le berger arrose son frugal repas de cette eau captive, où nagent les poissons. Ce beau domaine sera redevable d’une nouvelle jeunesse aux soins de Léonce, son maître, qui l’aime et que depuis longtemps il désire revoir.
XX. Sur la villa Proemiacum, près de Bordeaux.
Quoique pressé d’arriver, eu égard à la quantité d’affaires qui m’appellent ailleurs, je me détourne de mon chemin et vous apporte quelques vers. Vous aimant comme je le fais, je ne me tairai jamais sur ce qui doit être rappelé à la mémoire, et ce n’est pas en passant dans ce lien que je vous passerai sous silence. Noble Proemiacum, si je retranche la dernière syllabe de ton nom, tu en porteras un autre digne de toi, celui de Prœmia (56). Tout chez toi regorge de délices, les cultures et les prairies verdoyantes; la nature a répandu ses grâces sur toute la campagne environnante. La maison est bâtie sur un plateau de hauteur médiocre, et qui va en pente jusqu’au bord du fleuve (57).
Les prés sont émaillés de fleurs, et toutes les fois que souffle un léger vent d’est, l’herbe courbe la tête et ondule. Là croît une moisson jaunissante, là une vigne à l’épais feuillage couvre encore de son ombre la terre qui la nourrit. La Garonne ne manque pas de poissons; elle en fourmille, et si la disette, était dans les champs, l’abondance serait dans ses eaux. Mais tous ces biens, Léonce, aspiraient à être à vous; seul, vous leur manquiez pour qu’ils fussent au comble; car si la maison est belle et les bains magnifiques, la solidité de leur construction est votre œuvre et ils en portent témoignage. Cependant, pour que tout cela et ce que vous aurez l’intention d’y ajouter, reçoivent dans la suite des embellissements, soyez-en longtemps encore le possesseur et le maître.
XXI. Sur la rivière du Gars.
Peut-être aurais-tu moins de renom, noble Garonne (58), si le Gers avait un peu plus d’eau. Si mince est le filet qui serpente à travers son lit, que cette indigence fait valoir ta richesse. En un mot, si l’on vous compare, vous qui vous ressemblez si peu, on ne peut lai donner le nom de ruisseau sans te nommer un autre Nil. Il n’entre dans le domaine où tu es roi que pour devenir ton esclave tu es l’Euphrate de la Gaule. Il n’est qu’une goutte d’eau perdue dans ton sein. Autant ton tribut enfle l’Océan, autant le Gers augmente le volume de tes eaux. C’est surtout quand l’été brûlant pèse sur la terre, quand le sol est desséché et la campagne haletante, quand le soleil de ses rayons ardents fouille la plaine, la fend, la sillonne comme un soc de feu, c’est surtout alors qu’il se traîne à grand-peine, aussi épuisé, aussi languissant que ses poissons qui meurent sur le sable. Il rampe sur l’arène qu’abandonnent ses eaux; il erre, exilé dans son lit tari; il se perd dans la vase séchée; là où roulait naguère une onde impétueuse, apparaît maintenant une terre aride. Le désastre est complet et sans consolation; le triste Gers, dans cet état misérable, ne garde plus que son nom (59).
Le voyageur fatigué ne peut y étancher sa soif. Comment offrirait-il une goutte d’eau aux passants? Il est plus altéré qu’eux. Il vous demande à boire, ce fleuve, si l’on peut donner le nom de fleuve à ce sable qui a besoin d’être arrosé par la main de l’homme. La roue du char qui le traverse y laisse une trace profonde; à peine en fait-elle sortir assez d’eau pour remplir l’ornière. Venez le visiter à cheval, sous les feux du cancer c’est à peine si le sabot de votre cheval sera mouillé. J’ai vu de petits poissons s’agiter sur la vase, et se débattre, comme des naufragés, dans la boîte où ils étaient empêtrés. Il n’est ni fleuve ni plaine, ni terre ni eau; les poissons n’y peuvent plus vivre, et la charrue n’y saurait tracer son sillon. Seule, la grenouille, habitante des marécages, y fait entendre son croassement plaintif; cette étrangère règne sur le domaine que les poissons ont dû quitter. Mais vienne la moindre pluie; la terre est à peine mouillée, que notre filet d’eau se gonfle et devient menaçant. Un nuage qui crève lui rend la vie, réveille sa fureur; ce n’était tout à l’heure qu’une mare, c’est maintenant un Océan. Il roule ses ondes limoneuses, où il a besoin de se laver lui-même; toujours inégal, ou il n’est rien, ou il est énorme. Ses rives ne lui suffisent plus; il prend au plus court; il verse sur les campagnes couvertes de moissons toutes les eaux que lui envoie la montagne; c’est un tourbillon déchaîné, et comme un tyran auquel rien ne résiste; il s’indigne de couler dans son lit habituel et porte partout le ravage. Les récoltes sont emportées au fil de l’eau, les poissons échouent au milieu des champs; tout est confondu; ce sont les épis qui nagent, et les poissons prennent leur place dans les si ions. Dans les pâturages, les grenouilles succèdent aux brebis dépossédées; la prairie est aux poissons, et l’eau entraîne les troupeaux. Le silure chassé du sein des eaux a pour domicile la plaine; la terre est plus poissonneuse que naguère ne l’était le fleuve. Les filets déchirent et bouleversent le sol que devraient fendre les hoyaux; le pêcheur lance ses hameçons là où tout à l’heure se dressaient des roseaux. Que le fleuve soit tari, qu’il s’enfle et déborde, le sort des poissons est aussi cruel; ils étaient échoués dans la vase, et voici que l’eau les délaisse au milieu des champs. Mais pourquoi m’acharner ainsi à dire les méfaits de ce ruisseau? Mes paroles à leur tour le brillent, et je n’ai pas d’eau à lui verser pour lui rendre la vie. Assez de flammes le dévorent; à quoi boit allumer contre lui de nouveau feux, et le contraindre à subir deux fois les ardeurs de l’été? Je veux au moins, si c’est pour lui une consolation, lui reconnaître un mérite : ses eaux s’étant retirées, il laisse derrière lui les poissons à ramasser.
NOTES SUR FORTUNAT, LIVRE I.
PRÉFACE.
01. — Cette épître dédicatoire est adressée à Grégoire de Tours. C’est par erreur que l’on a cru quelquefois que le Grégoire auquel écrit Fortunat était le pape Grégoire le Grand. Fortunat n’eut aucune liaison d’amitié, aucune correspondance suivie avec Grégoire le Grand, qui d’ailleurs, comme le remarque Lucchi, ne devint pape que dans les dernières années de la vie de Fortunat. Au contraire, rien n’est plus connu que les rapports de mutuelle affection qui unissaient Fortunat et Grégoire de Tours. Le passage où Fortunat rappelle que Grégoire, pour le décider à publier ses vers, a invoqué le souvenir des vertus du bienheureux Martin, prouve bien que son correspondant est l’évêque de Tours et non le pape
02. — Le titre de papa donné par Fortunat à Grégoire, ainsi qu’aux évêques Eufronius (III, pièce I & II) et Léonce (I, pièce XII), équivalait à celui de paternité; paternitatis nomen est, dit Walafridus Strabo (De Reb. ecctcsiast. C. 7). Il était donné à tous les évêques indistinctement, et lorsque ces personnages s’écrivaient entre eux, ils se servaient habituellement de cette formule placée en tête de leurs lettres : Domino papae N. Salutem, comme on le voit entre autres par des lettres de saint Augustin et de Saint Jérôme. C’est, dit-on, au milieu du cinquième siècle, et depuis la papauté de Léon le Grand, que les papes se réservèrent ce titre pour eux seuls : ce qui n’empêcha pas les évêques, comme on le voit par les exemples ci-dessus, de continuer à recevoir, comme aussi à se donner entre eux, ce titre vénérable. — Paradigmis, epicherematibus, etc., tous mots de l’école passés du grec dans le latin, et que tout homme un peu instruit alors connaissait, sans savoir pour cela le grec, et souvent aussi sans pouvoir le lire.
03. — L’édition de M. Leo doline dans le texte laus egerit, qui n’est guère intelligible, et, dans les variantes, ageret et augeret qui ne se comprennent pas mieux. La correction augeretur, empruntée à Lucchi, est beaucoup plus satisfaisante, tout au moins au point de vue du sens.
04. — Les Breunes, peuple de la Rhétie, dans la partie supérieure de la vallée de l’Inn.
05. — Leurs chansons sauvages— Au livre VII, pièce 8, Fortunat emploie encore la même expression: Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos.
Les leudi (de l’allemand lied) sont sans doute ces chants guerriers des Germains, dont parle Tacite au chap. 3 du De moribus Germanorum. Voyez encore Paul Diacre Hist. Longob., liv. I, 27.
06. — M. Leo donne meis frivulis arbitrem, et propose comme variante conjecturale aptiorem. Conjecture pour conjecture, arbitro donné par Lucchi semble préférable.
LIVRE I.
I.
07. —Quoique Vital ne figure sur aucun des catalogues des évêques de Ravenne, il n’en est pas moins très vraisemblable, selon Lucchi, qu’il était évêque de cette ville dans le temps que Fortunal y habitait. Voy. la note I de la pièce suivante.
08. — Voy. l. II, pièce X, note 1.
09. — Lucchi croit que ce chef militaire était Narsis, envoyé en 551 en Italie par l’empereur Justinien pour y faire la guerre aux Ostrogoths, et qui eut sa résidence à Ravenne, il est possible qu’il ait assisté à la dédicace de la basilique de Saint-André.
II.
10. — Lucchi estime que ce Vital, évêque de Ravenne, n’est autre que Maximien qui, nommé en 546 évêque de Cette ville, siégea jusqu’en 553, et qui, au témoignage d’Agnello (a) de Ravenne, restaura la basilique de Saint-André. Maximien, selon le même auteur, était venu à Constantinople pour prendre le corps de saint André et l’emporter à Ravenne. N’ayant pu en obtenir la permission de l’empereur, il coupa la barbe du saint, qu’il emporta à Ravenne avec plusieurs autres reliques de Saints. Il n’y a rien d’extraordinaire dans cette double appellation de Vital et Maximien appartenant au même personnage, d’autant qu’à cette époque il était loisible à chacun de prendre autant de noms qu’il voulait, ainsi qu’il a été remarqué dans la Vie de Fortunat, nos 3 et 4. Ce qui suggéra cette opinion à Lucchi, ce fut surtout le témoignage d’Agnello. Celui-ci ajoute en effet que Maximien Ecclesiam B. Andreae Apostoli... columnis marmoreis suffulcisse, ablatisque vetustis ligneis de nucibus, proconisis decorasse (b). D’après cela, il est vraisemblable que la dédicace de l’église Saint-André fut faite par Maximien.
Quant à Jean dont il est question à la fin de cette pièce, v. 25, il ne fut point, toujours selon Lucchi, évêque de Ravenne, mais de Rome plus probablement, peut-être le troisième du nom. Ce fut lui qui donna les reliques à Vital, suivant un usage sans doute alors déjà établi, et en vertu duquel les souverains pontifes faisaient des dons de ce genre aux églises qui leur en adressaient la demande. Mais ces dons étaient un abus, l’église romaine ayant de toute ancienneté en horreur de laisser transporter les corps ou des parties de corps saints hors de Rome. Grégoire le Grand, qui tenta de le réformer, avait cédé lui-même à cet abus. On lit en effet dans Ripamonte, Hist. eccles. Milan., t. VIII, p. 522, 523, que ce pape accorda à Theudelinde, reine des Lombards, du sang, des cendres, une dent et des cheveux de saint Jean-Baptiste. Mais il refusa depuis à Constantina Augusta, fille de l’empereur Tibère Constantin, le chef et le suaire de saint Paul qu’elle lui demandait pour une église bâtie par elle et dédiée à cet apôtre. Il l’informait en même temps que les Romains, quand ils donnent des reliques des saints, n’ont point pour habitude de les démembrer, mais qu’ils envoient dans une boîte un linge appelé
brandeum, qui, après avoir été appliqué sur les corps des martyrs, faisait autant de miracles que ces corps mêmes. Voy. Gregorii Magni Epistol. t. III, cp. 30, Cette sage réserve, n’a pas toujours duré, et depuis les reliques parcellaires d’ossements se sont tellement multipliées qu’il n’est guère d’église qui n’ait les siennes.
(a) Dans son ouvrage intitulé Anelli, qui et Andreas, abbatis, S. Mariœ ad Blachernas, liber pontificalis, sic Vitae pontificum Ravennaium, etc., 2 v. in 4°.
(b) Marbres de Proconèse, ou Proeconèse, île de la Propontide. V. les Acta Sanctorum, 7 jul., p. 184, col. 2.
11. — Tel est sans aucun doute le sens de Seductor, mot qui fait allusion aux manœuvres employées par Paul pour détourner les chrétiens de leur foi.
12. — Saint Pierre.
13. — Selon Georges Fabricius (Pœt. veterum eccles. fragmenta, p. 142 du commentaire), Vital fut mis en croix à Ravenne sous Néron; selon Butler (Vie des Pères, des martyrs, etc., t. III, p. 693), Vital fut brûlé vif, après avoir été étendu sur le chevalet, et avoir souffert divers autres genres de tortures. Et ce qui a lieu de surprendre, c’est que Butler, dans le sommaire de son article sur Vital, allègue Fortunat, lequel, comme on le voit ici, fait déterrer vivant le même Vital. Où est la vérité? peut-être s’agit-il d’un autre Vital.
14. — Voy. la pièce vi du livre X.
15. — Je crois qu’il s’agit ici de Vigile, évêque de Tapse, en Afrique, qui vivait vers la fin du Ve siècle, et qui, enveloppé dans la persécution d’Hunéric, roi des Vandales, en 484, fut dépouillé de son siège, et se réfugia à Constantinople.
16. — Martyrs de la Légion thébaine, dits Martyrs d’Agaune. Voy. l. II, pièce xiv.
17. — Il y a quatre saints du nom d’Alexandre; un seul Alexandre, évêque de Cappadoce, puis de Jérusalem, mort en 251, a pu être contemporain de Cécilia ou sainte Cécile, morte, suivant les Actes, vers 230.
III.
18. — Il y eut un Palladius, évêque de Saintes, contemporain de Fortunat. Ce fut lui qui retrouva les restes de saint Eutrope, dans une basilique dédiée à ce saint, comme le rapporte Grégoire de Tours au l. f, e. 56 du De
Gloria martyrum. Brower pense que la basilique de Saint Etienne fut construite par un autre Palladius, évêque de Bourges. Grégoire de Tours, dans l’Hist. Franc. t. I, c. 29, parle d’une basilique de Saint-Etienne, à Bourges. Du Cange donne au mot basilica sa vraie signification quand, dans l’espèce, il en fait le monument élevé sur une tombe Basilicae appelletae aediculœ quœdam quas Franci nostri veteres magnatum tumulis imponebant, quod formam basilicarum seu aedium sacrarum referrent. Non aliorum inferioris conditionis hominum sepulcris aut tumba aut porticulus tantum super ponebatur. A Rome, la Basilica surmontait toujours la catacombe où avaient été ensevelis les martyrs; les preuves en abondent dans la Rorna sotterranea et le Bulletin d’archéologie chrétienne. Une basilique était donc une église dédiée à un ou plusieurs martyrs, à cause de leurs reliques. (Voy. le Martyrium de Poitiers, par Mgr Barbier de Montault, p. 60. 1885, in 8°).
V.
19. — Voy. Sulpice Sévère, Dialog. II, i, et Paulin de Périgueux,
Vita S. Martini, IV, vers 21 et suiv. Ce fait se passa dans la cellule où Martin avait coutume de se retirer avant l’office, et la pièce qui le rappelle ici fut sans doute inscrite ou gravée sur un des murs de la cellule. Sans doute aussi que le dernier distique en fut alors détaché. Le même fait est encore raconté par Fortunat, Vite S. Mart., III, vers 29 et suiv., avec beaucoup plus d’étendue, mais moins toutefois que dans Paulin de Périgueux où il est développé démesurément et aussi en vers meilleurs que ceux de Fortunat.
20. — Voy. Paulin de Périgueux, ibid., IV, v. 85 et suiv., et Fortunat, ibid., III, v. 54 et suiv.
21. — Voy. Paulin, ibid., V, v. 700 et suiv., et Fortunat, ibid., IV, v. 305 et suiv.
VI.
22. — Léonce, évêque de Bordeaux, qui mourut vers l’an 567, deux ans après l’arrivée de Fortunat, en Gaule. Voyez l’éloge que fait de lui notre poète, pièce xv de ce livre.
23. — Voy. Sulpice Sévère, Vita B. Martini, c. 18, Fortunat, Vita S. Marlini, i, v. 486 et suiv., et Paulin de Périgueux, Vita S. Martini, ii, v. 614 et suiv. Lucchi pense qu’il y avait dans la basilique bâtie par Léonce une peinture où cette scène était représentée. Voir sur cette même scène et celles qui sont indiquées ci-dessus, (pièce v), la pièce vi du livre X de notre auteur.
24. — Fortunat décrit, aux pièces xix et xx de ce livre, deux villas que possédait Léonce près de Bordeaux. C’est sans doute dans l’une ou l’autre de ces villas que se trouvait la basilique de Saint-Martin. Le site où elle s’élevait répond bien à la description que fait ici Fortunat de l’emplacement de la basilique.
25. — Placidine, épouse de Léonce. Voyez, sur Placidine, la note 5 de la pièce xv de ce livre, et sur l’emploi des voiles dans les basiliques la note 1 de la pièce x du l. II.
VIII.
26. — Cette basilique était située près d’Agen dans un endroit nommé
Pompeiacurn, et depuis Vernémète (voir la pièce qui suit, note 1), où Vincent fut martyrisé. Voy. Grégoire de Tours, Hist. Fr., VII, 35, et De Glor. Martyrum, c. 105. On confond souvent ce saint avec saint Vincent de Saragosse.
IX.
27. — Ce mot sa décompose ainsi : Ver et Nemetis. — Ver, selon Zeuss (Grammat. celtica, t. I, p. 10) est une particule intensive qu’il assimile à gor, gwer, guer, qu’on trouve dans les noms bretons Wortigernus, Gworthigernus ou Guerthigernus, mais qui garde sa forme pure gauloise dans les noms ou titres gaulois Vergobret, Vergasillaunus, Vercobius, Veromandui, Veragri, et enfin dans Vercingetorix, distingué par ce préfixe, selon la remarque de M. Roger de Belloguet (Ethnogénie gauloise; Glossaire, nos 157, 158, page 135, éd. de 1858), d’un autre Gaulois contemporain, Cingetorix. Le même auteur donne pour significats de ver, grand, noble, sens qui est celui de l’irlandais ferr. — Nemetis en gaulois ou celtique, comme aussi en irlandais, est nemed, petit temple, sacellum. On trouve dans l’itinéraire d’Antonin, Vernemeium, ville de l’ancienne Bretagne, Tasinemetum en Norique, Augustonemetum en Gaule. Les inscriptions (Orelli, n° 5236 et n° 5247, 5569) donnent également Nemelacum et Civitas Nemetum.
Quant au
Vernemetis de Fortunat, on ignore où il était situé. Il est à présumer que c’était dans le diocèse de Léonce, dans le Bordelais, où les érudits de cette province le trouveraient peut-être, s’ils s’appliquaient à l’y chercher.
X.
28. — On ne sait quel est ce Nazaire, car on célèbre la fête de trois personnages de ce nom le 12 juin. Le premier souffrit le martyre à Milan avec Celsus enfant, et leurs corps ont été retrouvés dans l’église Saint-Ambroise de cette ville; l’autre à Evreux, le troisième à Rome. Le corps de celui-ci fut rapporté en Gaule par Chrodegande, évêque de Metz, en 765. Voy. Ruinart dans ses notes sur le De Glor. Martyr. de Grégoire de Tours, I, c. 61. On révérait les reliques de Saint Nazaire dans le pays nantais au temps de Grégoire.
29. — J’ai substitué, à immortale bonum, immortale inhians, encore qu’aucun manuscrit n’y autorise; mais bonum est évidemment un mot corrompu qui cache un verbe au participe présent, lequel concorde avec volens, poscens du vers suivant, et ne peut être que inhians.
30. — Voy. Paulin, Ibid., V, y. 700 et suiv., et Fortunat, ibid., IV, V. 305 et suiv.
XI.
31. — C’est-à-dire dans le diocèse de Bordeaux, dont Amelius était évêque.
32. — Léonce II qui succéda en effet à Amelius.
33. — Qui ne connaît cette pieuse légende?
XII.
34. — Saint Bibien, ou saint Vivien, second évêque de Saintes. La basilique de Saint-Bibien était située dans un faubourg de Saintes (V. Grégoire de Tours
De Gloria Confess., c. 58).
35. — Eusèbe assista au deuxième concile d’Orléans en 533; il mourut en 549.
36. — Emérius fut déposé en 563, par un synode provincial présidé par Léonce (V. Grégoire de Tours, Hist. Fr., IV, 26). C’est probablement avant ce synode, ou après s’être réconcilié avec Emérius, que Léonce se chargea d’achever la basilique de Saint-Bibien.
37. — Sur cet usage d’orner de figures d’animaux, peintes ou sculptées, les voûtes et les murailles des églises, voyez ce que dit Grégoire de Nazianze d’un temple élevé par son père (Orat. 49). Cf. la pièce suivante et la description des peintures de la basilique de Saint-Eutrope.
XIII.
38. — Saint Eutrope, martyr, premier évêque de Saintes. (Voyez Grégoire de Tours,
de Glor. Martyr., liv. I, c. 58.) Les restes d’Eutrope, retrouvés par Palladius, furent déposés par lui, selon Lucchi, dans la basilique reconstruite par Léonce, qui fait le sujet de cette pièce. C’est à tort que Brower a cru que Palladius avait élevé cette basilique, restaurée plus tard par Léonce. Palladius fut le troisième évêque de Saintes après Linerius, déposé en 563 par le synode, et Léonce mourut vers 567. Palladius est donc postérieur à Léonce. La basilique de Saint-Eutrope, relevée par Léonce, était sans doute un monument beaucoup plus ancien. Léonce l’a rebâtie et décorée; Palladius y a déposé les reliques d’Eutrope.
39. — Ce
quos pictura solet ne doit aucunement faire présumer que les murs des églises fussent ornés de peintures, quoique en effet, comme l’indique suffisamment le dix-huitième vers de cette pièce : haec modo picta nictent, ils admissent cet ornement; mais par quos pictura solet, le poète veut tout simplement comparer les sculptures de la basilique d’Eutrope à la peinture, et constater que celles-là n’y reproduisaient pas moins fidèlement que celle-ci les délicatesses du dessin.
40. — Eutrope avait été évêque de Saintes; le siège de Saintes relevait de celui de Bordeaux qui fut occupé par Léonce.
XV.
41. — Sur ce Léonce, évêque de Bordeaux, successeur d’un autre Léonce, dont il était probablement parent, voyez les pièces VI, IX, XIII, XVI et XIX; et sur le titre de papa qui lui est donné au vers 15, voyez la fin de la note 2 de la préface de ce livre Ier. Brower, s’appuyant sur un passage de Sidoine Apollinaire (lib. VIII, épist. 15), croit que les deux Léonce descendaient de la famille des Paulins.
42. — Léonce suivit l’armée de Childebert en Espagne en 531. Sur cette expédition, voyez Grégoire de Tours, litai. Fr., 111, 40. Fortunat loue en plusieurs passages la piété de Childebert, principalement au livre VI, pièce iv.
43. — Les baptistères étaient, à cette époque, au dehors des églises, comma le prouvent ce passage de Fortunat, et la pièce xi du livre II sur le baptistère de Mayence, bâti par Sidoine, évêque de cette ville, Grégoire de Tours, Hist. Fr., X, 31, parle d’un baptistère qu’il avait fait élever à Tours près de la basilique ad ipsam basilicam. Plusieurs de cos monuments existent encore en Italie.
44. — Fortunat, selon Lucchi, veut dire sans doute que cette église avait des fenêtres vitrées. Voyez la pièce x du livre II, et la note 1 de cette même pièce.
45. — Quand des laïques mariés étaient élevés à l’épiscopat, comme le furent Léonce, Sidoine Apollinaire et d’autres encore, leurs femmes étaient appelées leurs sœurs, et en vertu des décrets canoniques et scion l’ancienne coutume de l’Eglise, elles ne vivaient pas autrement avec leurs maris que des sœurs. Voyez les notes du P. Sirmond sur le livre V, ép. 46 de Sidoine Apollinaire.
46. — Avitus, originaire de l’Auvergne, sénateur, avait succédé à l’empereur Maxime en 455. Sidoine Apollinaire, dans le Panégyrique de cet Avitus, qui était son beau-père, vante la noblesse et l’illustration de sa famille. — Arcadius, compatriote d’Avitus, fut comme lui sénateur. Dans la conspiration ourdie dans cette province contre le roi Théodoric, il avait pris parti pour Childebert; et pendant que Théodoric, vainqueur, ravageait le pays, il s’était enfui chez les Bituriges. V. Grég. de Tours, Hist. Fr., III, 12.
XVI.
47. — Cette hymne est abécédaire, c’est-à-dire que chaque strophe commence par une des 24 lettres de l’Alphabet. Bède (Hist. Eccl. Angl., iv, 20) dit que ce genre de poème est imité de l’hébreu. Le plus ancien exemple que nous en ayons est vraisemblablement l’hymne de saint Augustin contre les Donatistes, il l’écrivit vers 393, pour apprendre au peuple quelle était la doctrine de ces hérétiques, et lui en signaler tous les dangers. Ainsi, et saint Augustin le fait assez entendre lui-même, cette poésie alphabétique était déjà populaire à la fin du quatrième siècle. Elle se retrouve chez tous les peuples de la chrétienté, à des époques très différentes.
M. A. Ebert, dans son Histoire de la littérature du Moyen âge en Occident, 2 vols. in-8 de la traduction française, en cite passim plusieurs exemples.
XVII.
48. — Le titre dans quelques éditions est Ad Placidinam mairem Leontii episcopi. C’est sans doute une erreur. L’important manuscrit de Saint-Gall ne donne point cotte addition, non plus que ceux du Vatican.
49. — Il s’agit ici de quelque lie, située à l’embouchure de la Gironde, peut-être même de l’île de Cordouan. Cette île, âpre rocher, devait attirer de pieux personnages avides de se livrer, dans la solitude, à la prière, ainsi qu’il se pratiquait déjà dans d’autres îles voisines des côtes de l’océan. Ils y construisaient des cellules qui devinrent plus tard des monastères, et qui demeuraient, après qu’ils avaient quitté l’île. Attirés par les mêmes besoins, d’autres arrivants les occupaient ensuite. Fortunat semble indiquer ici le dessein qu’il avait eu d’aller visiter ces solitaires, ou du moins le séjour sanctifié par leur présence, pour y recueillir des objets qui leur avaient appartenu, et s’en faire des reliques. Mais alors, ayant été repoussé par la tempête, il fut porté vers les lieux où était Placidine, dont la personne et les mœurs lui offraient sur terre plus de sujets d’édification qu’il n’en était allé chercher sur mer. Tel me parait être le sens principalement des doux derniers vers.
XVIII.
50. — Bissonum est le nom latin de Bessan, commune du département de l’Hérault, prés d’Agde. Peut-être que Bessan était déjà le nouveau nom de notre localité au temps de Léonce, et que les habitants persistaient à l’appeler de son ancien nom latin Bissonum. Voy. le vers 5. Lucchi croit que la villa Burgus, située sur les bords de la Dordogne, appartenant à Pontius Léontius, et décrite par Sidoine Apollinaire, Carm. XXII (voy. la pièce qui suit, note 3), pourrait être, d’après cette description même, une de celles que Fortunat célèbre dans cette pièce et dans les deux suivantes. Elle aurait donc, depuis les vers de Sidoine, changé de nom, et certains détails qu’on retrouve ici et qui sont donnés par Sidoine, permettraient de le supposer.
51. — Ces portiques étaient sans doute l’un en façade, et les autres aux deux côtés ou ailes du bâtiment.
52. — Le poète veut dire que la présence habituelle du propriétaire dans sa maison écarte la crainte qu’on pourrait avoir qu’elle ne tombât en ruine. Il ya contre cette éventualité l’intérêt et l’œil du maître qui se prêtent un secours mutuel.
53. — Balnea et lavacra : deux choses ici différentes. Le premier exprimait le plus ordinairement chez les Romains un établissement de bains, où il y avait des bassins dans lesquels on s’exerçait à nager. Les gens fatigués, dont il est ici question, n’avaient pas besoin de cet exercice, et se baignaient à part dans des lavacra ou baignoires. Tous ces détails ne laissent pas que d’être intéressants.
XIX.
54. —
Veregine est !e génitif de Verego ou de Venegen, où l’on retrouve le préfixe ver dont il a été parlé dans la note 4 de la pièce ix ci-dessus. Ce mot n’a été recueilli ni par Zeuss, ni par Roger de Belloguet (Ethnogénie gauloise; Glossaire).
55. — Ce ne sont plus ici des portiques, comme dans la pièce qui précède, mais des arcades qui supportent l’édifice de trois côtés; l’autre côté ou le derrière n’avait pas besoin de cet appui, étant presque adossé à la montagne.
56. — C’était alors la coutume de bâtir, près des bords d’un fleuve, des villas d’où l’on jouissait à la fois des beautés de la perspective, des agréments de la campagne et de la pèche. Entre autres exemples, Voyez la description de la villa Burgus que fait Sidoine Apollinaire Carm. XXII, et celle de la villa de Childebert sur les bords de la Moselle, faite par Fortunat l. X, pièce ix.
XX.
57. — Pour rendre exactement la pensée et le jeu de mots du poète, il a fallu maintenir praemia qu’aucune traduction ne saurait rendre exactement.
XXI.
58. — Generose Garumna et non generosa, comme le propose M. l’abbé Hamelin (De Vita et operibus V. Fortunati, in-8°, p. 65). Garumna est du masculin dans César, Tibulle, Ausone et partout ailleurs.
59. —
Nomine cum proprio tristis et aeger eget. Fortunat loue ici sur les mots. Les syllabes aeger eget lui rappellent assez mal à propos le nom du fleuve Egircius.
DE FOTRUNAT
FOTRUNATUS
POÉSIES - LIVRE II
vie -
dissertation - livre I - livre III - livre IV - livre V - livre VI - livre VII - livre VIII - livre IX - livre X - livre XI -
Appendice
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
POÉSIES
LIVRE DEUXIÈME.
I. De la Croix du Seigneur (01).
Voici dans tout son éclat la croix bénie à laquelle le Seigneur est pendu en chair, et où il lave de son sang nos péchés. Fait victime pour nous et par un saint amour pour nous, agneau sacré, il tira les brebis de la gueule du loup. De ses mains percées de clous sanglants il sauva le monde de la destruction, ferma par la mort le chemin de la mort, arracha Paul au crime et Pierre à la mort. O cher, ô noble bois, quelle puissance dans ta fertilité, dans ces fruits nouveaux que portent tes branches ! A leur odeur toute nouvelle, ceux qui ont perdu la vie la recouvrent, et leurs cadavres se dressent sur leurs pieds. A l’ombre de cet arbre la chaleur ne brille personne, ni celle de la lune pendant la nuit (02) ni celle du soleil à midi. Plantée près d’un cours d’eau, tu te montres dans toute ta splendeur, et étales ton feuillage orné de fleurs récemment écloses. Entre tes bras une vigne est suspendue d’où coule un vin qui est la rougeur du sang.
II. En l’honneur de la sainte Croix (03).
III. Vers en l’honneur de la sainte Croix ou de l’Oratoire attenant à l’église de Tours.
L’univers entier est pénétré de la sublime vertu de la croix, parce que la croix recouvre tout ce qui est perdu dans le monde, et que le sang du Christ, douce liqueur, lave le venin dont l’infernal serpent l’a infecté. Les brebis qui avaient été la proie du loup ravisseur sont rendues à la vie par l’Agneau, fils de la Vierge, mis en croix. Étendu sur cet arbre infâme et suspendu à ses branches, les jambes et les bras écartés, c’est du haut du gibet qu’il fonda son Église, réparant ainsi le mal que nos premiers parents (04)
avaient apporté au monde en mangeant du fruit de l’arbre défendu. Maintenant elle brille de tout l’éclat des vertus qui lui ont été données par surcroît, et qui sont les dons que la croix, elle-même réserve à ses sectateurs. Grégoire offre ces saints temples à la croix; mais lorsqu’il en apporta ici le signe, il voulut avoir des voiles (05);
la puissance divine du Christ lui en procura aussitôt et contenta ainsi ses désirs. Il en était bien digne. Sur ces voiles d’un tissu blanc était brodée une croix superbe entourée d’autres brodées elles-mêmes en soie non peignée (06)
de couleur pourpre, et d’un travail magnifique. C’était grâce au dévouement et à la volonté des fidèles que le pontife avait été si promptement servi. Ces voiles dédiés à la croix sentent qu’ils sont agréables à la croix, et celui à qui ils ont plu, peut, au moyen de l’instrument de son supplice et de notre salut, vous accorder en retour, illustre pontife, des grâces considérables (07).
IV. Du signe figuré de la croix. Acrostiche (08).
V. Même sujet. Autre acrostiche (09).
VI. Hymne en l’honneur de la sainte Croix (10).
VII. Sur saint Saturnin (11).
La haute porte du ciel à laquelle frappe la terre, est ouverte, et reçoit les enfants de la terre. C’est pour eux une occasion admirable de faire leur salut, et d’acheter au prix de leur vie mortelle les récompenses de la lumière éternelle. Saturnin, désireux de s’unir au Christ, se dégoûta d’être si longtemps dans son enveloppe de chair, et résolut de rompre les fers de la prison corporelle, afin que l’homme vînt se joindre plus étroitement au Dieu. Le temps était mûr, l’espérance avait grandi; les vœux de l’homme reçurent enfin leur salaire. Pendant que Saturnin exerçait le sacerdoce à Toulouse, qu’il annonçait au peuple la divinité du Christ, et qu’il appuyait ses discours par des miracles, afin que les effets suivissent les paroles; pendant qu’il arrachait les âmes de païens à la gueule du démon et les remettait sous la puissance du roi dont il tenait ses armes, le peuple infecté de venin, et voulant non pas être guéri, mais rester au contraire dans son infection, saisit, dans un accès de folie, le saint homme, l’entraîna au Capitole, et couvrit son médecin de blessures. Il se venge par la fourberie de la piété de Saturnin, et de son miel par le poison. Il l’attache à la jambe d’un taureau qu’il pique de l’aiguillon, de peur que l’animal ne soit trop lent à prendre sa course. O esprit abominable des hommes, bête cruelle, monstre d’un genre nouveau, ce n’est pas assez pour toi de la fureur d’un taureau indompté, tu joins ta propre férocité à celle qu’il a naturellement, et l’animal qui, laissé à lui-même, est calme, excité par toi, entre en furie. Foule barbare et perverse, tu te perds en déchirant ta victime. Si tu ne l’épargnes pas, sache du moins t’épargner toi-même. Mais bientôt l’animal hors de lui se précipite à travers les rues tortueuses et disperse les membres du saint homme par toute la ville. Une femme, aidée de sa servante, les recueillit et les enterra. C’est par ce supplice insigne que Saturnin ravit la couronne; c’est avec cet éclat qu’il subit le martyre, et que la gloire en est restée célèbre. Aujourd’hui on recouvre la santé quand on s’approche de son tombeau, et son corps mutilé en guérit beaucoup d’autres. Où gis-tu, dis-le moi, mort ennemie? Où caches-tu ta défaite, quand tu vois nos prières exaucées par le cadavre du saint? Celui que tu croyais à tort avoir emporté en mourant la grâce du salut, donne la vie à plusieurs, et lui-même conserve la sienne. Tu es étendue captive là où tu pensais régner; tu péris en attaquant, tu l’immoles en l’abandonnant à ta rage. La peine que tu endures t’accable, tes liens te font cruellement souffrir, les gémissements que tu voudrais provoquer, c’est à toi que la souffrance les arrache. Le martyr a triomphé et habite le ciel, et toi, mort, livide, triste et ta propre ennemie, tu habites le noir Tartare. Maintenant le bienheureux dans un séjour fleuri jouit d’un bonheur qui n’aura point de fin, au milieu des chœurs que l’encens pénètre de sa douce odeur. Il ne craint pas la justice d’un juge déjà fléchi par son martyre, mais soldat victorieux, il va recevoir les récompenses qui lui sont dues et qui auront pour digne complément la palme du triomphateur. Mourir pour toi, Christ, est la vie, la gloire et le repos.
VIII. Sur Launebode, qui bâtit une église à saint Saturnin.
Que les louanges humaines fassent tressaillir de joie les cœurs des autres hommes, mon devoir à moi est de faire commémoration des justes; car c’est œuvre de piété que de consigner dans des livres les actes des victorieux (12).
Il y a deux raisons pour cela la première est qu’il convient de publier les grandes choses opérées par les grands hommes, et qu’il serait criminel de les passer sous silence; la seconde est qu’en en lisant le récit, on se sent enflammé de zèle et du désir de faire mieux encore. Le martyr Saturnin est l’objet de la vénération du monde entier, et nui n’ignore comment cet homme illustre conquit la palme des bienheureux. Parti en toute hâte de Rome pour Toulouse, il y apportait la semence par lui recueillie dans une terre chrétienne, lorsqu’une troupe insensée s’empara de cet ami du Seigneur, dans le dessein de l’entraîner et de lui briser les membres. Attaché à la jambe gauche d’un taureau, traîné et mis en pièces, il mourut. C’est ainsi que son âme fut transportée au ciel. Heureux celui par la mort duquel meurt la mort elle-même! Mais il n’y avait pas de temple à l’endroit où il fut martyrisé; ce n’est qu’après des siècles que Launebode, alors duc, en construisit un. Ainsi ce qu’aucun Romain n’avait fait un homme de race barbare l’exécuta (13).
Il y fut aidé par son épouse Bérétrude, illustre par sa beauté, plus illustre encore par la bonté de son cœur, distinguée par sa naissance et par la puissance de la famille d’où elle est sortie, et qui, de cet hommage rendu à Dieu par son mari, tira un nouvel éclat. Elle donna de ses propres mains des aliments aux pauvres, désireuse de se rassasier elle-même par ses charités. Elle cherche, et elle y est infatigable, l’espérance dans les temples du Christ, et en poursuivant cette œuvre de piété, elle ne s’arrête jamais. Elle vêt ceux qui sont nus, elle donne à boire à ceux qui ont soif et par là s’abreuve elle-même d’autant plus des eaux de la fontaine éternelle. Tout ce qu’elle fait profite également à son mari; elle est préoccupée de son salut et fait des vœux pour l’obtenir. Le duc, si considérable dans sa patrie par la grandeur de ses mérites, doit à sa noblesse d’être partout un haut et brillant personnage. Mais quelque grand qu’il soit par sa race, il renchérit sur ses aïeux par ses mœurs. Qu’ils restent donc à jamais unis l’un à l’autre par la conformité de leurs vœux, et que leur amour en ait à la fois plus de lustre et de solidité.
IX. Au clergé de Paris.
Illustre compagnie, l’honneur et la gloire du clergé, ô Pères que mon cœur chérit, que ma piété vénère, vous m’obligez à reprendre le plectre (14) que j’ai depuis si longtemps déposé, à renouveler sur ma lyre les chants d’autrefois. Il faut que mes doigts engourdis courent sur les cordes et que ma main cultive un art dont elle s’était déshabituée. Ma voix est devenue rocailleuse, mes lèvres ne laissent échapper que des sons rauques et barbares. Je ne suis plus qu’une lame depuis longtemps rouillée, et qui aura peine à reprendre son poli au frottement de la meule; un airain enfumé, qui semble avoir perdu pour toujours sa couleur et son éclat. Mais puisque vos douces instances sont comme le marteau qui façonne le métal en le frappant sur l’enclume à coups redoublés, et puisque vous avez allumé dans ma poitrine une flamme qui pénètre jusqu’aux plus profonds replis de mon cœur, il faut vous obéir, et, refondu pour ainsi dire aux feux de cette fournaise, me prêter aux jeux qu’exige de moi votre affection.
L’auguste et vénéré clergé de Paris, la fleur, la gloire, l’ornement, l’honneur de l’Église, répétant les chants divins de David, recommence sans cesse, et sans se lasser jamais, sa douce niche. Voici les prêtres, voilà le chœur des diacres ceux-ci en cheveux blancs, ceux-là vêtus de robes superbes; d’un côté de pâles visages, de l’autre une aimable rougeur : les roses mêlées aux lis. Les uns tout blancs des frimas de l’âge, les autres de la robe qu’ils portent, forment une couronne brillante qui plait au Seigneur. Au milieu marche Germain (15), l’auguste pontife; il dirige les jeunes lévites, et par son attitude il soutient les vieillards, il est précédé des diacres et suivi du chœur imposant des prêtres; il met en mouvement les premiers; les autres se règlent sur ses pas; lui-même s’avance lentement, comme un autre Aaron. Ce n’est pas la richesse de son habit, c’est la piété peinte sur son visage qui attire sur lui les regards : point de pourpre sur ses épaules, point de tiare sur sa tête, point de pierreries, point d’or, point de fines étoffes ni de couleurs précieuses, mais, autour de son front, l’auréole de la foi. Bien supérieur au prêtre de l’ancienne loi, il adore la vérité dont l’autre n’a connu que l’ombre. Épris des grandeurs de la vie future, il méprise la vie présente; il s’est dégagé des liens de la chair, avant le jour où sa chair doit périr. Berger vigilant, il craint pour son troupeau la dent des loups, et sait ramener toutes ses brebis à l’étable. Puis de sa voix infatigable il les appelle aux pâturages où croissent les herbes salutaires; elles ha reconnaissent et la suivent avec amour. Comme un soldat court aux armes, dès qu’il entend sonner la trompette, Germain arrache au sommeil ses membres fatigués, quitte son lit, et, le premier, vole à l’église pour y célébrer les saints mystères (16).
Chacun arrive ensuite pour y prendre sa place. L’aspect du divin édifice remplit les âmes d’une pieuse ardeur; les premiers arrivés stimulent à l’envi les retardataires. Prolongeant sa veille jusqu’aux premières lueurs du jour, le peuple pieux forme des chœurs à la manière des anges. Il persiste avec résolution et fermeté dans l’acte vénérable qu’il accomplit, et, pour faire violence au ciel, ses armes sont des chants. Ses accents mélodieux parcourent toutes les cordes de la harpe, tandis qu’il répète avec amour les cantiques sacrés. Ici, les enfants adaptent leur voix aux sous de l’orgue les plus faibles, là les vieillards aux sons les plus forts. Le cliquetis des cymbales se marie aux fredons aigus du chalumeau, et des tiges inégales de la flûte de Pan s’échappent de doux accords. La voix flûtée des enfants adoucit les inflexions rauques et tympaniques de celle des vieillards, et l’organe sonore de l’homme donne une nouvelle force aux vibrations de la lyre (17).
Tantôt c’est une douce et languissante mélodie, tantôt ce sont des accents rapides et entrainants, tant les sexes et les âges savent varier leurs efforts. On bat sur l’aire du Christ le pur froment qui doit remplir les greniers de Dieu. Le bonheur, comme le Seigneur lui-même l’a déclaré, est pour les serviteurs fidèles que le maître à son retour trouve à leur travail. Quelle piété, quelles vertus, quelle foi! Quelle divine flamme brûle, invisible et cachée, dans ces corps périssables! Dociles à la voix du pontife, le clergé, le peuple, les enfants même chantent les louanges de Dieu. Aussi recevront-ils bientôt et amplement le fruit de leur travail. heureuse cette armée qui marche sous les ordres de Germain! O Moïse, tends-lui une main secourable, viens en aide à tes soldats (18).
X. Sur l’église de Paris (19).
Si l’on vante la magnificence du temple de Salomon, celui-ci, où l’art est égal, doit à la foi une beauté supérieure. Les vérités sublimes, cachées jadis sous le voile de l’ancienne loi, s’offrent ici sans voile aux regards des hommes. Les murs du temple de Jérusalem étaient revêtus de métaux précieux; ceux-ci, teints du sang du Christ, brillent d’un plus vif éclat. L’or, les marbres, le bois de cèdre contribuèrent à la décoration du temple; l’église et la croix, ornement et plus riche et plus vénérable. Le temple, élevé à prix d’or, était destiné à périr; l’Église, qui a racheté le monde, repose sur des fondements inébranlables. Celle de Paris, dont la superbe voûte porte sur des colonnes de marbre, est d’autant plus belle, que sa pureté n’a jamais été souillée. Elle reçoit par les verrières de ses fenêtres les premiers rayons du jour, et la main de l’artiste y a emprisonné la lumière (20).
Dès le lever de l’aurore la lumière diffuse inonde ses lambris. Elle brille de ses propres feux, avant d’être visitée par le soleil. C’est le pieux roi Childebert (21)
qui a donné à son peuple ce gage immortel de son amour. Dévoué de toute son âme au service de Dieu, il a ajouté de nouvelles richesses au trésor inépuisable de l’Eglise. Véritable Melchisédech de ce temps, à la fois prêtre et roi, il s’est montré, bien que laïque, un parfait serviteur de la religion. Tout en gouvernant ses peuples, sans quitter son royal palais, il fut la gloire et le modèle du sacerdoce. Il a quitté cette terre pour recevoir ailleurs la récompense due à ses mérites; mais en ce monde même le souvenir de ses vertus durera éternellement.
XI. Sur le baptistère de Mayence (22).
A l’intérieur de ce monument, qui s’élève si haut dans les airs, est l’eau sacrée où le Christ lave tes hommes du péché d’Adam. C’est là que le troupeau de Dieu est plongé dans une eau pure, afin que la toison de ses brebis ne garde pas plus longtemps ses souillures. La tache originelle les condamnait à mourir; mais le père du monde a voulu qu’une eau bienfaisante l’effaçât. Le pontife Sidoine, qui, dans son zèle pour le service de Dieu, répare en tous lieux les églises (23), a construit ce baptistère, accomplissant ainsi le vœu de Berthoara (24), l’honneur de l’Eglise, et qui l’aime si tendrement. Lumière de la foi catholique, brillant modèle de piété, bienfaitrice des églises, libérale envers les pauvres, elle sème pour récolter un jour, elle répand l’or pour amasser un trésor impérissable, elle prodigue tes richesses terrestres pour s’assurer les richesses immortelles. Elle est votre digne fille et votre vivante image, ô Theudebert (25), vous qui, dans le gouvernement de votre patrie, vous êtes montré l’héritier de la piété de votre père; qui, soutenu par la foi, avez renouvelé ses triomphes sur l’ennemi, qui avez enfin payé de vos deniers la rançon des captifs. Appui de l’Eglise, honneur de la royauté, pasteur des pauvres, digne objet de l’amour des prêtres du Seigneur, ô roi, modèle de toutes les vertus, dont le joug léger n’a jamais conté une larme à aucun de vos sujets, vous vivez encore par vos mérites dans le cœur de vos peuples.
XII. De la basilique de Saint George.
Cette superbe basilique est celle de saint George, illustre martyr (26) dont la gloire a lancé ses rayons dans le monde entier. Prisonnier, chargé de chaînes, en butte aux traitements les plus rigoureux, souffrant de la faim, de la soif et du froid, il ne cessa de confesser le Christ, et par là s’ouvrit le chemin du ciel. Il fut inhumé en Orient, et voici que les effets de sa vertu toute puissante se font sentir en Occident. Passant, n’oublie pas de lui adresser tes prières et tes vœux. Ce qu’on demande avec une foi sincère, on l’obtient par ses mérites. Sidoine lui éleva cette basilique où rien n’est à reprendre. Puisse la fondation de cette nouvelle église profiter à l’âme de l’ouvrier!
XIII. De l’oratoire de Trasaricus (27).
Dans ce sanctuaire si remarquable et si bien paré la foi auguste conçoit des espérances qui ne sont point stériles. Ici est Pierre qui tient les clefs du ciel, et pour qui la mer devint une pierre sur laquelle il marcha (28). Paul y est aussi, Paul, ta trompette des Gentils et leur prédicateur, après avoir été d’abord un bandit. C’est encore la maison de Martin qui vêtit le Christ, pensant vêtir un pauvre, simple recrue couvrant un roi, homme couvrant un Dieu. C’est enfin celle de Remi (29) qui abandonna le séjour ténébreux du monde, et qui est au ciel aujourd’hui. Opulent serviteur du Dieu, Trasaricus, tu as fait les frais de ce sanctuaire; mais celui à qui tu donnas ces richesses et qui t’aime, te les rendra.
XIV. Sur les saluts d’Agaune (30).
Au temps où l’impiété déchaînée poursuivait les chrétiens, où les coups de la tempête les frappaient en tous lieux, la foi, échauffant les cœurs et triomphant des frimas, livra sur des rocs glacés d’ardentes batailles. C’est là, pieux Maurice, chef de la glorieuse légion, que tu appris à de vaillants soldats à tendre leur gorge aux bourreaux. C’est là qu’après qu’ils eurent déposé leurs glaives, tu les armas de cette parole de saint Paul: il est plus doux de mourir pour le nom du Christ. Ces héros pouvaient faire reculer leurs ennemis; ils aimèrent mieux offrir leur poitrine à des coups qui leur étaient chers. S’exhortant à mourir, et à s’ouvrir par la mort la route du ciel, ils tombent l’un après l’autre, noyés dans leur sang. Il en coula un fleuve qui grossit les eaux rapides du Rhône, et les neiges des Alpes en furent teintes. Après une si belle fin, la bienheureuse armée entra dans le ciel; réunie aux chœurs des apôtres, elle reçut leurs applaudissements; le sénat des anges entoure ces héros revêtus de la trabée, pour qui la mort n’a été que le commencement d’une vie plus belle. Vaillant chef de ces triomphateurs, les restes sacrés de quatre des plus illustres d’entre eux reposent ici avec toi (31).
Un peu de boue cache aux regards ce trésor du ciel; une vile poussière recouvre ces richesses de Dieu, ces hommes qui sont un accroissement pour le trésor du paradis, et qui seront dans l’éternité les héritiers du Seigneur. Leur troupe, revêtue de sa chair et de sa forme première, prendra place sur un trône dans le ciel, le jour où le juge suprême viendra juger le monde. C’est ainsi que ces pieux héros, brûlant de voir le Christ face à face, ont trouvé dans la mort le chemin du ciel. Fortunat implore votre assistance, ô saints martyrs; par la divine lumière dont il vous est donné de jouir, ne souffrez pas qu’il soit condamné au supplice des ténèbres éternelles.
XV. De saint Hilaire (32).
Si tu veux savoir, lecteur, qui est Hilaire, les Allobroges (33) te diront qu’il naquit à Poitiers, qu’évêque de cette ville il gouverna son peuple avec une sagesse toute divine, observant avec sollicitude les traités (34) et la loi. Dès qu’il vit qu’une erreur pernicieuse partageait le peuple en deux partis, il dénonça publiquement la doctrine empoisonnée des Grecs, toujours prompte à s’échapper de leur cœur de vipère (35). Cette doctrine est que le fils est une créature de Dieu. La sagesse du monde, laquelle nie qu’un être engendré d’un non engendré soit dieu, les maintient encore plus dans leur hérésie. Le malheureux Arius, foulant aux pieds les prophéties, l’embrassa, y persista et creva d’un flux de sang (36). Notre illustre docteur, s’appuyant au contraire sur les antiques prophéties, prouve que celui-là est dieu qu’a vu saint Etienne (37). Lié par son amour pour lui, il méprisa les ordres du prince du monde (38), et fut puni par l’exil de sa foi restée pure. Il déclare dans un langage divin qu’il reconnaît le fils dans le père qui est le Dieu tout puissant, et il apprend aux peuples dans un écrit en douze livres (39) que le Christ est la lumière éternelle, le Seigneur, Dieu lui-même enfin.
XVI. Sur saint Médard (40).
Parmi les adorateurs du Christ à qui la sainteté de leur vie a ouvert le chemin du ciel, tu occupes, ô Médard, une place considérable. Hôte passager de ce monde, tu y as vécu de manière à rendre le ciel ta vraie patrie. Ce monde dont tu évitais avec soin les fangeuses atteintes, était pour toi un lieu d’exil; maintenant tu es citoyen des cieux, et les cieux en sont dans la joie. Dégagé des ténèbres terrestres, tu es revêtu de lumière, et jouis après ta mort (41)
d’un jour plus limpide. Fils de la terre, tu as pris possession de l’Olympe; tu as quitté ta mère (42)
pour être avec ton père dans le séjour des bienheureux. Vainqueur de la corruption inhérente à l’humanité, tu as assuré à ton âme, en mortifiant ta chair (43), le repos éternel. Oui, c’est en marchant au milieu des épines du monde et en les foulant aux pieds que tu as mérité de cueillir des roses. Une campagne tapissée de fleurs répand autour de toi ses odeurs suaves; l’air est rempli de celles du baume et de l’encens qu’on respire dans le paradis. Tu t’avançais avec précaution dans un étroit sentier, et par cette voie difficile tu es arrivé à la lumière. Large est le chemin des voluptés, mais il aboutit au gouffre de l’Averne. Qui choie trop sa chair se prépare une mort douloureuse. Tu n’as jamais eu cette coupable faiblesse, car pendant que tu suivais ton chemin, jamais le vice ne put t’arrêter dans la sainte direction imprimé à tes pas. La voie qui mène à la louange est pénible, celle qui conduit au ciel l’est bien plus encore, et où la peine est plus forte la gloire est plus grande.
Par où commencer le récit de tes miracles? Chacun d’eux se présente le premier et avec éclat. Quand tu vivais parmi les hommes, tu aimais à rendre la lumière à ceux qui l’avaient perdue. Vient à toi un aveugle, tu le touches et il s’en va guéri; le jour éclate au sein des ténèbres. — Un voleur ayant voulu entrer dans une cachette avec le produit de son vo!, tu paralysas ses mouvements, et il resta immobile; tu les lui rendis et il prit le large. Trompé dans son espérance, il n’avait pas eu le temps d’achever son vol, et même en le restituant il ne laissait pas que d’être criminel. Une fois qu’il eut avec ses complices coupé les raisins, il lui fut impossible ainsi qu’à eux de sortir de la vigne (44).
Il ne pouvait faire usage de ses pieds pour fuir avec son butin, lequel lui-même était un obstacle à sa fuite. Il était donc tombé dans son propre piège. Il était venu pour prendre; ce fut lui qui fut pris. Ni lui ni ses complices ne purent goûter du vin doux. Toutefois la tête leur avait tourné, et ils étaient ivres avant d’avoir bu. Dès lors, au lieu d’emporter les raisins qu’il avait voulu ravir, notre voleur en devint le conservateur et le gardien. A la fin, ô saint homme, tu lui ordonnas de partir avec ce qu’il avait volé, de sorte que, de l’avis même de l’ennemi, il se hâta de décamper. Que de bonté d’âme as-tu de reste, ô prélat très saint, pour aider ainsi un malfaiteur à s’en aller impuni (45)?
— Un autre, plus malin que le précédent, vole la clochette qu’on pend au cou des bestiaux (46);
il la remplit de foin, la cache sous son vêtement, et tient sa main dessus de peur d’être trahi par elle. Tu arrives, saint homme, et soudain la clochette de tinter et de découvrir le mystère. Il ne sert de rien qu’elle soit bourrée de foin, que le voleur la cache et la couvre de sa main; le son éloquent qu’elle fait entendre révèle le délit. Elle plaidait elle-même, pour ainsi dire, sa propre cause devant le juge, se souciant peu du voleur, si elle fait trop de bruit. Elle dénonce, elle accuse, elle convainc, elle condamne et revient à la charge. Mais, toi présent, on n’a pas le droit de le trouver coupable. Tu l’absous avec ta bonté ordinaire, et l’avertis en outre qu’il peut partir en sûreté. Quoi encore? Tu lui ordonnes d’emporter avec lui la clochette accusatrice, de peur que le malheureux ne s’en aille désespéré et les mains vides. Je dirai maintenant les miracles que tu as faits depuis que tu as été enlevé de ce monde, et dont le public a été le témoin. Comme on portait le cercueil où étaient déposés tes membres sacrés, un aveugle sur qui on le fit passer recouvra la vue. Il dut ce bienfait à ton ombre; la lumière lui vint de la mort. Quand on te donnait au sépulcre, ses yeux en sortaient ; ton sommeil fut son réveil. En recouvrant la vue, il rentrait dans le monde dont tu partais; tu fuyais le jour et les ténèbres le fuirent. On vit avec stupeur un visage éteint s’éclairer d’une lumière nouvelle, et sa première fenêtre rendue à un vieux bâtiment — Un homme étroitement enchaîné des pieds et des mains eut à peine touché ton église que ses chaînes tombèrent. Ces chaînes étaient si pesantes qu’on souffrait rien qu’à les voir. Comment ce malheureux pouvait-il les porter? Jointes ensemble un éléphant n’eût pu les disjoindre; il eût été incapable de faire un pas. L’animal n’eût pas trouvé moins lourds pour lui les débris de l’ancre que les bouleversements de la tempête ont jetée sur le rivage de la mer de Libye. Plus le supplice auquel tu mis fin était cruel, plus ton triomphe est éclatant, plus grande est la gloire d’avoir fait cesser les souffrances du malheureux. S’il ne succomba pas sous les liens où le tenaient enserré le poids des chaînes, ce fut pour qu’il restât à ta vertu miraculeuse le mérite de faire davantage. Lorsqu’on forgea ces cruelles chaînes elles ne résonnèrent et ne craquèrent pas autant que lorsqu’à ta voix elles se rompirent. Et alors les mains qu’elles avaient si inhumainement comprimées, devenues libres, applaudirent à leur libérateur (47).
— Un autre, portant des entraves de bois, se réfugie vers ton église; ses entraves tombent aussitôt. A peine eut-il touché le seuil qu’on entendit gronder le tonnerre. C’était le ciel qui t’apportait des armes. On vit ces énormes pièces de bois se disjoindre et leur chute entraîner celle de l’homme qu’elles accablaient. Effrayé de sa liberté soudain, l’homme le fut plus encore lorsqu’il se vit débarrassé de ses entraves. Mais pourquoi lui-même fut-il ainsi jeté à terre? Les grandes joies sont toujours mêlées de quelque crainte. Pendant qu’il se demande avec stupeur d’où lui vient la guérison de ses pieds meurtris, il sent, dans son émotion, ses membres se dérober sous lui. — Une vieille femme, par suite d’un accident naturel, avait eu certains membres frappés de mort. Ainsi ses doigts restaient fermés, et elle ne pouvait se servir ni de l’index ni du pouce pour filer (48).
La main qui était née avec elle, n’était plus sa main, et pendait à son bras comme quelque chose d’étranger au corps. Il était déjà tard pour y porter remède, et même la bonne femme n’espérait plus guérir. Cependant elle vint se placer devant ton tombeau, et sa main se ranima tout à coup. Ainsi une faveur inattendue a plus de prix; plus douce est la santé qu’on recouvre après en avoir désespéré. Le sang revint dans les doigts paralysés; tu leur avais rendu leurs ressorts avec leur première vigueur. Le jeu des jointures s’était rétabli; les veines avaient reconnu leur place et repris leur fonction. La main commença de se livrer aux travaux auxquels elle est propre; devenue libre, elle put apprendre à obéir. Ta piété ne rendit pas seulement à cette femme un membre qui s’était enfui, elle lui rendit aussi le moyen de s’en servir pour gagner sa vie. — Tu as guéri une jeune fille d’un mal de ce genre; mais tu fus plus généreux pour son âme que tu ne l’avais été pour ses membres en les raccommodant. Elle était fiancée selon la coutume observée parmi les mortels, et était alitée. Maintenant vierge consacrée au Christ, elle se réjouit avec modestie de sa virginité, et espère célébrer un jour avec lui ses noces dans le ciel. Cependant elle ne perd point pour cela la faculté d’enfanter; elle n’est pas stérile, mais c’est en gardant la fleur de sa chasteté qu’il lui convient d’être mère. Elle n’a pas un enfant, mais tous sont ses enfants, et de son amour pour Dieu lui naît tout une famille (49).
— Une pauvre petite fille était atteinte d’un infirmité pareille. Elle était née avec des membres atrophiés. La naissance et la mort, elle les devait au ventre d’où elle était sortie, sa mère l’ayant mise au monde avec une main morte. Déposée sur ton tombeau, elle en revint guérie, et y recouvra vivant le membre qu’elle avait reçu sans vie de sa mère. — Un autre malheureux avait une taie sur les yeux; la lumière pour lui n’existait plus; bref, il était aveugle, et, depuis quatre mois, plongé dans urne nuit profonde, il offrait vivant l’image de la mort. Tu l’avertis charitablement, pendant qu’il dormait, d’aller au plus tôt à ton église. Le jour venu, notre homme se lève avec le brillant aspect d’une brebis du Christ, la tête tondue, sans le secours des ciseaux (50).
Il prend ses cheveux afin de s’en frotter les yeux pour les rendre clairs (51)
et d’acheter ainsi la vue au prix de sa chevelure. Arrivé à l’église en chancelant, il reste deux jours couché le long de ton tombeau. Quand parut le troisième, l’aveugle en vit la clarté. Les ténèbres dont il était environné se dissipèrent au frottement de ses cheveux, et le sang coulant de ses yeux avec abondance, lava les ordures qui lui interceptaient la vue. La lampe dont l’huile était renouvelée se ralluma, et la lumière rentra en possession du lieu dont elle avait été pour un temps exilée. Que dirai-je des muets à qui ta parole à rendu la parole? Enfin, est-on accablé d’un mal quelconque, tu y apportes toutes sortes de soulagement. Je ne compte pas toutes tes belles actions; ce qu’on en publie surpasse tout ce que j’en pourrais dire. Si donc je suis impuissant à cet égard, ce n’est pas du moins, comme tu le vois, la bonne volonté qui m’a manqué. C’est avec un zèle passionné et aussi par amour pour toi que Sigebert se hâte d’achever ton église (52)
et presse le travail. Veille donc sur la grandeur de celui qui l’a élevée à la hauteur où elle est maintenant (53)
et protège selon ses mérites celui qui t’a donné un toit. Après cet humble hommage rendu à ta sainteté par moi Fortunat, j’invoque ton secours et te prie d’exaucer mes vœux.
NOTES SUR FORTUNAT, LIVRE II.
I.
(01). — C’est à tort évidemment que Lucchi assure que cette pièce a été écrite à l’occasion de la croix envoyée à Radegonde par l’empereur Justin II et l’impératrice Sophie. S’il avait bien compris les quatre derniers vers, ou plutôt s’il y avait fait tant soit peu attention, il aurait vu qu’il s’agit ici d’une croix que Radegonde avait sans doute fait planter récemment prés d’un cours d’eau, dans les jardins de son monastère, et dont une vigne grimpante entourait les bras.
(02) — Cette chaleur attribuée à la lune est une de ces anciennes superstitions dont cet astre était l’objet, et parmi lesquelles on compte l’influence qu’il avait sur certaines maladies. Quelques-unes de ces superstitions ne sont point encore éteintes.
II.
(03) — Au contraire, c’est bien de la croix envoyée par Justin à Radegonde qu’il s’agit ici. Elle était faite d’un morceau détaché du bois même de la croix où Jésus-Christ avait été crucifié, et ornée d’or et de pierres précieuses :
beatum lignum, dit Itaudonivia, eh.
45, auro et gemmis ornatum.
On n’eut point pris ce soin pour un fragment brut. Selon Baronius, Annal., ad ann. 566, ce fut l’an 566, que Sigebert, à l’instante prière de Radegonde, envoya une ambassade à l’empereur Justin II, pour lui demander du bois de la vraie croix pour le monastère de Sainte-Croix de Poitiers, fondé par Radegonde, et ce serait la même année que Radegonde aurait reçu ce fragment façonné en forme de croix. Selon Lucchi, l’envoi et la réception auraient eu lieu environ l’an 569; selon d’autres, et contre toute vraisemblance, l’an 582. Or, comme ce fut Euphronius, évêque de Tours et prédécesseur de Grégoire, qui fut chargé par Sigebert de présider à cette cérémonie, et qu’Euphronius mourut en 513, c’est dans l’intervalle entre cette dernière année et celle de 566, qu’il faut chercher la vraie date. Je l’ai vainement essayé, les documents à cet égard faisant complètement défaut, Ce n’est sans doute que par un certain goût pour les moyens termes et les cotes mal taillées, que Lucchi a fait choix de l’année 569. Quoi qu’il en soit, la relique introduite dans Tours fut placée dans un oratoire de l’église de cette ville, en attendant sa translation dans l’église du monastère de Sainte-Croix. Cette translation parait avoir été effectuée le 19 novembre. Le Propre des fêtes de cette, église, approuvé par l’évêque de Poitiers, Louis de la Rochepazay, après l’examen qu’en avaient fait les Pères de la Compagnie de Jésus, contient un office particulier à ce sujet, où il est dit: Decimo nono novembris. Susceptio sancta Crucis a Beata Radegonde procuratae, et in banc domum receptae.
« Ce fut à la veuë de ce trophée du Sauveur du monde, dit Jean Filleau, .66 de la Preuve historique des Litanies de saincte Radegonde, In-f°, 1643, que le grand évesque sainct Fortuné, l’un des excellens poëtes de son temps, fut animé, non d’un fabuleux Apollon, mais du très sainct Esprit, qui luy fit composer en l’honneur de la vraye croix cet hymne sacre, Vexilla regis prodeunt, que toute l’Église a recou, et qu’elle a entonné dans ces accents lugubres de la semaine de la Passion : lequel hymne ce grand sainct Fortuné accompagna d’un autre qui sert aussi d’entretien à l’Eglise, dans ses funestes journées de deuil renouvellé tous les ans par la mémoire de la Passion de son Seigneur:
Pange, Lingua, gloriosi, etc. Le Pange Lingua est écrit en vers trochaïques parfois méiés de pyrrhiques, et, comme dit Brower avec, autant de force que de vérité:
Ille est cantatissimus toti ecclesiae catholicae, quacumque sonat vox Christianorum, hymnus.
On l’a attribué à Mamert Claudien, entre autres le P. Sirmond, et L’histoire littéraire de la France, t. V, sous ce prétexte qui ne manque pas d’ailleurs d’une certaine vraisemblance, que Fortunat n’a pas accoutumé d’écrire avec cette correction relative; mais outre qu’il faut faire la part de l’enthousiasme dont le poète fut rempli dans cette circonstance, il faut considérer que presque toute l’antiquité, que tous les manuscrits, à très peu d’exceptions près, et le plus grand nombre des érudits qui se sont occupés de la question, portent témoignage en faveur de Fortunat. Toutes ces autorités ont depuis été fortifiées par celle toute récente de dom Chamard, par celle de feu Mgr Crosnier, dans ses Études sur la liturgie nivernaise, p. 20, et enfin par l’adhésion que donne à l’un et à l’autre Mgr Barbier de Montault dans son Trésor de l’Abbaye de Sainte-Croix de Poitiers, p. 124. Cette belle hymne a été adoptée par la liturgie romaine pour l’adoration de la croix le vendredi saint, et l’office de l’Exaltation. Elle est dans tous les livres d’église, mais tronquée, défigurée, comme l’est aussi le Venue; c’est pourquoi nous en donnons ici le texte original. Mgr Barbier de Montault, dans l’ouvrage indiqué ci-dessus, p. 125, en a fait une analyse.
In honore sanctae crucis.
Pange, lingua, gloriosi prœlium certaminis,
Et super crucis tropaeo dic triumphum nobilem,
Qualiter redemptor orbis immolatus vicerit.
De parentis protoplasti fraude factor condolens, ·
Quando pomi noxialis morte morsu conruit,
Ipse lignum tunc notavit, damna ligni ut solveret.
Hoc opus nostrae salutis ordo depoposcerat,
Multiformis proditoris arte ut artem falleret,
Et medelam ferret inde, hostis unde laeserat.
Quando venit ergo sacri plenitudo temporis,
Missus est ab arce patris natus, orbis, conditor,
Atque ventre virginali carne factus prodiit.
Vagit infans inter arcta conditus praesepia:
Membra pannis involuta virgo mater adligat:
Et pedes manusque et crura stricta pingit fascia.
Lustra sex qui jam peracta tempus inplens corporis,
Se volente, natus ad hoc, passioni deditus,
Agnus in crucis levatur immolandus stipite
Hic acetum, fel, arundo, sputa, clavi, lancea:
Mite corpus perforatur, sanguis, unda profluit
Terra, pontus, astra, mundus, quo lavantur flumine!
Crux fidelis, inter omnes arbor una nobilis;
(Nulla talem silva profert, flore, fronde, germine).
Dulce lignum, dulci clavo, dulce pondus sustinens!
Flecte ramos, arbor alta, tensa laxa viscera,
Et rigor lentescat ille, quem dedit nativitas,
Ut superni membra regis mite tendas stipite.
Sola digna tu fuisti ferre pretium saeculi,
Atque portum praeparare nauta mundo naufrago,
Quem sacer cruor perunxit, fusus agni corpore.
III.
(04) Boni veut dire ici nos premiers parents qui, jusqu’au moment où ils mangèrent le fruit défendu, étaient en état d’innocence.
(05) — Ces voiles étaient non pas destinés à couvrir la croix, mais à être étendus sur les murs de l’église, suivant un usage qui était déjà presque général. S’il ne s’était agi que d’un seul voile, comme Lucchi semble le croire, Il y aurait dans le texte pallam au lieu de pallas. Ce pluriel indique manifestement qu’il s’agit de plusieurs voiles. Le mot pallia du vers 17, et le mot vela du vers ne sont là que comme synonymes de pella, et, à mon sentiment du moins, expriment la même chose.
(06) — Ce passage est fort embrouillé. Je crois pourtant l’avoir entendu, en conservant l’agnava des manuscrits qui agrée justement à Brower, auquel Lucchi veut à tort substituer addita, et dont il conteste la latinité. Agnavus est pour agnafus,
du grec ἄγναφος, fullonem non expertus.
On trouve ce mot dans une charte de Cornutius (Saint Aubin du Cormier, selon dom Magnan), citée par Suarès. Voyez Du Cange, à ce mot, il s’agit ici de soie grège dont on se servait pour broder, et dont on assemblait plusieurs fils à cet effet.
(07) — Du reste, cette pièce, à partir du onzième vers surtout, est d’une très grande obscurité. Les commentaires de Brower et de Lucchi qui ne s’accordent point, ne contribuent pas peu à la rendre encore plus ténébreuse.
IV.
(08) — De pareils tours de force ne sont exécutables qu’en latin ou en grec; Ils ne seraient pas possibles en français. Mais ils font partie du bagage poétique de Fortunat, et s’ils ne valent pas la peine d’être traduits, ils ont droit à être connus du lecteur, au moins de vue. Mgr Barbier de Montault, dans son Trésor de l’Abbaye de Sainte-Croix de Poitiers, p. 434, en a donné l’analyse.
De signaculo sanctae crucis.
V.
(09) De sancta cruce.
VI.
(10) — La plus grande beauté de cette hymne consiste dans la magnificence du chant. Elle offre peu d’idées, et, selon une remarque assez juste de M. l’abbé Hamelin (De victa et operibus V. Fortunat, Rennes, 1873, in 8°, p. 71), ces idées sont vulgaires et manquent tout à fait de cette chaleur naturelle qui est indispensable dans la poésie lyrique. Cependant, Mgr Barbier de Montault a raison de regretter qu’elle ne figure dans le bréviaire romain que tronquée, altérée et mouillée. On l’a, dit-il, remise maladroitement au mètre, Nos liturgies françaises avaient été plus respectueuses, quoiqu’elles eussent aussi supprimé les trois strophes, Confixa, Fundis et Salve, ajoutant en plus l’invocation O Crux,
et la doxologie (Ibid., loc. cit., p. 123).
HYMNUS IN HONORE SANCTAE CRUCIS
Vexilla regis prodeunt,
Fulget crucis mysterium,
Quo carne carnis conditor
Suspensus est patibulo.
Confixa clavis viscera
Tendens manus, vestigia
Redemptionis gratia
Hic immolata est hostia.
Quo vulneratus insuper
Mucrone diro lanceae,
Ut nos lavaret crimine,
Manavit unda et sanguine.
Inpleta sunt quae concluit
David fideli carmine,
Dicendo nationibus:
Regnavit a ligno Deus.
Arbor decora et fulgida,
Ornata regis purpura,
Electa, digno stipite
Tam sancta membra tangere!
Beata cujus brachiis
Pretium pependit saeculi!
Statera facta est corporis
Praedam tulitque Tartari.
Fundis aroma cortice,
Vincis sapore nectare,
Jucunda fructu fertili
Plaudis triumpho nobili.
Salve ara, salve victima
De passionis gloria,
Qua vita mortem pertulit
Et morte vitam reddidit.
Au commencement du quatorzième siècle, cette hymne qui se chante le dimanche de la Passion, donna lieu à une parodie dont l’objet était Pierre de Gaveston, favori d’Edouard II, roi d’Angleterre. Les barons anglais, ayant à leur tête le comte de Lancastre, se liguèrent contre lui en 1312, et le forcèrent à s’enfermer dans le château de Scarborough où ils l’assiégèrent. Il se rendit, et malgré une capitulation qui lui assurait la vie sauve, les chefs confédérés le condamnèrent à mort. Il fut décapité en mai de cette même année, en présence du comte Thomas de Lancastre. On ne connaît pas l’auteur de cette parodie cruelle, qui a été publiée pour la première fois par M. Wright, The political songs of England, 1839, in 4°, p. 238. La voici avec le texte en regard
Texte.
Parodie
Vexilla regis prodeunt, Vexilla regni prodeunt,
Fulget crucis mysterium Fulget cometa comitum
Quo carne carnis conditor Comes dico Lancatriae
Suspensus est patibulo. Qui domuit indomitum
La seconde strophe n’a point été parodiée; voici la troisième et les suivantes :
Quo vulneratus insuper Quo vulneratus pestifer
Mucrone diro lanceae Mucronibus Wallensium[1]
Ut nos lavaret crimine Truncatus est atrociter
Manavit unda et sanguine. In sexto mense mensium
Impleta sunt quae concinit Impleta sunt quae censuit
David fideli carmine Auctoritas sublimium[2]
Dicendo nationibus Mors Petri sero patuit
Regnavit a ligno Deus. Regnavit Diu nimium
Arbor decora et fulgida Arbor mala succiditur
Ornata regis purpura Dum collo Petrus caeditur
Electa digno stipite Sit benedicta framen
Tam sancta membra tangere! Quae Petrum sic aggreditur!
Beata, cujus brachiis Beata manus jugulans!
Pretium pependit saeculi Beatus jubens jugulum!
Statera facta corporis Beatum ferrum feriens
Praedamque tulitque Tartari. Quem ferre nolet saeculum!
Les deux strophes qui terminent la pièce de Fortunat avaient déjà fait place à deux autres dans l’office de l’Eglise. Ce sont ces dernières qui ont été parodiées:
Texte.
Parodie
O Crux ave, spes unica O Crux, quae pati pateris
Hoc passionis tempore Hanc miseram miseriam
Piis adauge gratiant Tu nobis omnem subtrahe
Reisque dele crimina. Miseriae materiam
Te fons salutis Trinitas Te, summa Deux Trinitas
Collaudet omnis spiritus: Oramus prece sedula
Quos per crucis mysterium Fautores Petri destruas
Salvas, rege per saecula. Et conteras per saecula
Le
Pange Lingua de notre poète fut également travesti et pour le même objet; il fut comme une nouvelle explosion de la joie féroce avec laquelle le peuple anglais avait accueilli la mort de Gaveston. Cette seconde parodie ne serre pas toujours son modèle d’aussi près que l’autre; mais elle lui est inférieure dans l’emploi du même procédé, elle la surpasse peut-être en violence et en brutalité. Voyez-la dans le recueil, cité plus haut, de M. Wright, p. 239.
Au dix-septième siècle, toutes les fois que les Français prenaient possession d’un territoire quelconque, en Amérique, dans le dessein d’y fonder un établissement, ils commençaient par y planter une croix, autour de laquelle ils chantaient le Vexilla regis.
On lit au chapitre 13 de l’Histoire de la mission des Pères Capucins en l’Isle de Maragnan et terres circonvoisines, par le R. p. Claude d’Abbeville, prédicateur capucin, f° 88 recto, 1614 : « Pendant que les Indiens eslevoient et plantoient si courageusement la croix, nous estions tous prosternés à genouils, chantans :
O crux, ave, spes unica, in hac triumphi Gloria. » A la prise de possession de l’embouchure du Mississipi par Robert Cavelier de la Salle qui venait de découvrir ce fleuve, le Vexilla regis fut chanté le 9 avril 1682, au moment où l’on érigeait la croix (Découvertes et établissements des Français dans l’ouest et dans le sud de l’Amérique septentrionale, par Pierre Margry, t. II). Enfin, parmi les nombreuses brochures politiques que vit naître la première année de la Révolution, il en est une qui a pour titre :
Pange Lingua, pour faire suite au Domine Salvem Fac Regem. Sur les bords du Gange, 1789, in 8°, 88 pages. Mais cette pièce n’est ni une parodie ni une imitation; elle n’a pris de cette hymne que les deux premiers mots, et l’auteur en a fait le titre d’un pamphlet où il prend à partie les conspirateurs contre Louis XVI, entre autres Lafayette et Mirabeau.
VII.
(11) — Saint Saturnin, premier évêque de Toulouse. Voyez Grégoire de Tours, Hist. Fr. I, 28, et de Gloria Martyrum, I, 48.
VIII.
(12) — Par
victores le poète entend les martyrs.
(13) — Brower conjecture que Launobode était Goth.
IX.
(14) — Sur le plectre, voyez la note 2 de la pièce I du livre VII.
(15) —Saint Germain, élu évêque de Paris en 554, mort en 576. Cette pièce a donc été composée entre ces deux dates.
(16) — Cf. Fortunat, Vie de saint Germain, ch. 42: « Hinc se frequentibus exercebat vigiliis, inde continuatis macerabat inediis. Pernoctabat algida senectus per hiemem sustinens dupliciter frigus, aetatis et tcmporis, quod nec tolerare possint potulenti juvenes. »
(17) — Tout ce passage où le poète ne peut se dépêtrer en quelque sorte de la même idée, ne laisse pas que d’être très difficile à entendre. Parfois on est tenté de croire que ces chalumeaux, ces flûtes de Pan, ces tambours, ces trompettes, etc., sont des instruments dont on se servait effectivement dans l’église; mais on se tromperait, ils ne sont là que comme objets de comparaison avec les voix des chanteurs La musique des instruments n’était pas alors introduite dans les églises; elle ne le fut que vers l’an 1330. Voyez un passage sur ce sujet dans les
Extrav. Cons. l. I, 3; tit. de vita et honorib. cleric., cap. unicum,
du pape Jean XXII.
(18) — Fortunat, Vie de saint Germain, chap. 7 : « Nec illud omitti convenit, quod ad domum Ebronis pro fide Jusli collatum est. Cujus ingrediente domum, Anna matrona proclamat rem mirabilem se videre. Inquisita a conjuge, quid esset, quod inspiceret, ait : Ecce beatus Germanus cornuta facie mihi videtur incedere: quod pene vix valeo aut intueri lumine, aut sermone conferre sanctum virum, novo more, cornibus radiantem. Consternataque mirabatur mulier hominem nostro tempore in figura Moysi potuisse conspicere.
C’est sans doute ce souvenir qui inspira à Fortunat le dernier vers de cette pièce :
Moyses, tende menus et tua castra jure.
X.
(19) — L’église de Sainte-Croix, aujourd’hui Saint Germain des Prés. D’après l’auteur anonyme de la Vie de saint Doctrovée, Childebert I bâtit cette église, au retour de son expédition en Espagne, pour recevoir la tunique de saint Vincent qu’il rapportait de Saragosse. Plus tard, après la défaite d’Amalaric, roi des Wisigoths, il y déposa une croix d’or, ornée de pierres précieuses, qu’il avait rapportée de Tolède. L’Eglise fut alors désignée sous le vocable de saint Vincent et sainte Croix. L’autour de la Vie de saint Doctrovée, qui vivait au neuvième siècle, fait de cette église une description qui concorda avec celle de Fortunat. Il parle, comme lui, des vitraux des fenêtres, des colonnes de marbre qui portaient la voûte, des murailles et du toit couverts de dorures.
(20) — Les baies des fenêtres étaient fermées par des tablettes de marbre percées à jour et qui ne laissaient à cause de cela pénétrer dans l’édifice qu’une lumière très mesurée. C’était une espèce de treillis dont les interstices étaient remplis par des morceaux de verre blanc et quelquefois coloré. Cet usage existait dès le quatrième siècle, et il en est fait mention dans Prudence à propos des vitraux de la basilique de Saint-Paul hors des murs:
Tum camures hyalo insigni varie cucurrit arcus,
Sic prata vernis floribus renident...
car il faut entendre par hyalo la couleur verte du verre dont les fenêtres cintrées étaient pourvues. Cependant l’usage du verre pour la clôture des baies ne fut généralisé qu’au siècle même où écrivait Fortunat, c’est-à-dire au sixième siècle. Des voiles ou rideaux en étoffe précieuse étaient appliqués aux fenêtres ainsi éclairées, et amortissaient encore la lumière. Les voûtes elles-mêmes étaient parfois décorées de ces voiles. C’est ainsi que Placidine, femme de Léonce, évêque de Bardeaux (Voyez l. I, p. VI) décora celles de la basilique élevée à saint Martin par son mari. Elle fit de plus, à n’en pas douter, la dépense du voile tendu en avant de l’autel dans toute la largeur de la grande nef, comme aussi celle des voiles de tous les entrecolonnements qui séparaient cette grande nef des nefs latérales. Une basilique de cette importance devait recevoir tous ces ornements, et Placidine qui en avait pris la charge n’aurait pas voulu le céder en libéralité à son mari. Voyez le Dict. de l’Académie des beaux-arts, au mot Basilique.
(21). — Voyez l’éloge de la piété de Childebert, ch. 13 de la Vie de saint Germain, par Fortunat. Childebert fut inhumé dans la basilique de Saint-Vincent et Sainte-Croix (Grégoire de Tours, Hist. Franc., IV, 20).
XI.
(22) — Voyez, sur ce baptistère, la note 3 de la pièce xv du livre I.
(23) — Cf. la pièce ix du livre IX, adressé au même Sidoine, où Fortunat loua la piété et la charité de l’évêque et son zèle à restaurer les églises de Mayence.
(24) — Berthoara, fille de Theudebert et de sa seconde femme Wisigarde.
(25) — Theudebert Ier, roi d’Austrasie, succéda en 634 à son père Thierry Ier. Voyez, sur sa piété et sur ses expéditions contre les Ostrogoths, Grégoire de Tours, Hist. Fr., III, 24 et 27.
XII.
(26) — Saint George souffrit le martyre en 285, selon la Chronique Alexandrine, Carinus II étant consul avec Numerianus: d’autres disent sous Decius. Voyez Ruinart dans ses notes sur Grégoire de Tours,
De Glor. Martyr.,
l. I, c. 101.
XIII.
(27) — Dans le panégyrique du roi Théodoric par Ennodius, il est fait mention d’un certain Trasaricus qui fut roi des Gépides, qui faisait son séjour à Sirmium, capitale de la Pannonie, et qui fut vaincu dans la suite par Théodoric. De là, dit Lucchi, on peut conjecturer de quelle nation était le personnage à qui s’adresse Fortunat.
(28) — Allusion à ce passage de l’Evangile, saint Matthieu, XIV, V. 26-29 « Lorsqu’ils virent Jésus marcher ainsi sur la mer, ils furent troublés, le prenant pour un fantôme. Aussitôt Jésus leur parla et leur dit : Rassurez-vous, c’est moi; ne craignez point. Pierre lui répondit : Seigneur, si c’est vous, commandez que j’aille à vous en marchant sur les eaux. Jésus lui dit : Venez. Et Pierre descendant de la barque, marchait sur l’eau pour aller à Jésus.
(29) — Remedius, le même que Remigius, est saint Remi, évêque de Reims. Il mourut en 533, après avoir occupé son siège pendant soixante-dix ans. Hincmar, qui lui succéda sur ce siège au neuvième siècle, a écrit sa vie, ainsi que Fortunat.
XIV.
(30) — Saint Maurice et ses compagnons, les soldats de la légion Thébaine, qui subirent le martyre en 286, Agaune, aujourd’hui Saint-Maurice en Valais, où Maximien les avait fait venir pour réprimer le soulèvement des Bagaudes. Sigismond, roi de Bourgogne, éleva une basilique et fonda un monastère en leur honneur, à Agaune, vers l’an 516 (V. Grégoire de Tours, Hist. Fr., III, 5, et De gloria martyrum, 75). Voyez aussi dans Ruinart (Acta sincera martyrum)
le récit du martyre de saint Maurice et de la légion thébaine, par saint Eucher, évêque de Lyon.
(31) — Il y avait des reliques des saints d’Agaune dans la basilique de Tours reconstruite par saint Grégoire, comme il le raconte au livre X, chap. 31, de son Histoire des Francs. C’est sans doute de ces reliques que parle ici Fortunat.
XV.
(32) M. Leo pense que ce poème n’est pas de Fortunat; il remarque que six distiques sur les dix sont terminés par des trisyllabes et des quadrisyllabes, mesures que le poète emploie très rarement à la fin des pentamètres; il n’admet pas comme étant de sa façon des élisions de cette force, qu’est pour quia est (v. 8), des fautes de quantité telles que celles-ci, creatura pour creatura (ibid.). potens pour potens (v. 47), etc. Cependant il donne une place à cette pièce parmi les authentiques, et je fais comme lui, car il n’y a pas plus de raison de ne pas croire que la pièce est de Fortunat qu’il n’y en a de croire le contraire. Le poète d’ailleurs est coutumier de bien d’autres fautes de quantité que celles qu’on lui reproche ici.
(33) — Je ne vois pas trop ce que les Allobroges font ici; mais Lucchi prétend que les Gaulois sont parfois appelés de ce coin, et il ne dit pas où.
(34) — J’avoue ne pas bien entendre ce foedera legis.
Peut-être est-ce une allusion à quelque traité en vertu duquel la paix était maintenue entre les catholiques et les ariens de Poitiers.
(35) — Arius était grec, né dans la Cyrénaïque, selon les uns, selon d’autres à Alexandrie ou il fut prêtre. Les Grecs furent donc les premiers infectés de son hérésie.
(36) — Arius mourut en 336. Se sentant pressé, dit le bon abbé Fleury, dans une rue de Constantinople, de quelque nécessité naturelle, il demanda quelque lieu public de commodité; on lui en montra un; li y entra, et quelque temps après on l’y trouva mort, ayant perdu une grande quantité de sang.
(37) — Après le courageux discours d’Etienne dans l’assemblée des juifs, ceux-ci entrèrent dans une rage qui leur déchirait le cœur, et ils grinçaient les dents contre lui. Mais Étienne était rempli du Saint-Esprit, et levant les yeux au ciel, vit la gloire de Dieu, et Jésus qui était debout à la droite de Dieu, et il dit : Je vois les cieux ouverts, et le fils de l’homme qui est debout à la droite de Dieu, Actes des Apôtres, ch. VII,
(38) — Le prince du monde était Constant, fils du grand Constantin. Il favorisait l’arianisme, et ce fut sous son règne que saint Hilaire fut relégué en Phrygie, Voyez Sulpice-Sévère, l. II.
(39) — Ses douze livres sur la Trinité. Voyez le recueil de ses œuvres par dom Constant, 1693, in f°. C’est la meilleure édition.
XVI.
(40) — Saint Médard fut d’abord évêque de Saint Quentin, comme le rapporte Fortunat dans la Vie de saint Médard, n° 9. Mais il fut depuis transféré à Noyon. C’est ce que dit Radbode, évêque de cette même ville, puis de Tournai, dans la vie qu’il a écrite de ce saint, où il décrit amplement les causes de cette translation. Voyez Surius,
Vitae Sanctor.
(Cologne, 4 vol. in-f°, 1618) à la date du 8 juin, et les Bollandistes, même date.
(41) — Lecointe place la mort de saint Médard à l’année 545, et Valois, à l’année 560. Lecointe, à l’année 545, n° 9 explique la cause de cette différence d’opinion et persiste dans la sienne.
(42) — Lucchi est d’avis, et il a raison, qu’il faut mettre une virgule après
matrem linquens, et non pas après cum patre, comme l’a fait Brower, et que le sens du vers est celui-ci : « Médard quitta la terre sa mère, pour aller avec Dieu son père loeta tenere. » Le poète parle ici en effet de l’état du saint après sa mort.
(43) — Il ne s’agit pas ici de la crémation du corps, mais de mortification de la chair, et même de sa destruction; car si l’on ne trouve
cremo avec cette seconde acception dans aucun dictionnaire latin classique, on trouve crematus avec le sens de destructus, dirutus dans une inscription datant de 1494 donnée par Naldinus dans sa Chorographie ecclésiastique de la ville et du diocèse de Justinopolis (Capo d’Istria), p. 59. Elle est ainsi conçue Episcopium superiorum temporum injuria Crematum. Du Cange la cite au mot
Crematus.
(44) — Radbode, dans Surius (loc. cit.), et Fortunat lui-même, dans la Vie de saint Médard, ne parlent que d’un seul voleur, et cependant il paraît bien ici, aux vers 35, 30 et 42, qu’il y en avait d’autres encore,
(45) — Il faut dire, à la décharge du saint que le vol avait été commis dans sa propre vigne. Radbode, dans Surins (loc. cit.) le dit formellement, comme aussi que la clochette volée dont il va être parié plus bas, était celle qui pendait au cou d’un taureau appartenant à Médard. Or, de même qu’il avait pardonné au voleur de raisins, il pardonna au voleur de clochette, et de plus il fit cadeau à l’un et à l’autre du produit de leur vol. Quand il n’aurait pas eu comme saint prédestiné, le droit d’être si largement charitable, il l’aurait eu certainement comme propriétaire et maître de disposer de son bien au profit même de ceux qui venaient de le lui dérober.
(46) — Voir la note ci-dessus. Radbode dit que le voleur de la clochette avait aussi volé le taureau.
(47) — Grégoire de Tours, Hist. Fr., IV, 49, dit qu’on voyait de son temps les fragments de ces chaînes, conservés prés du tombeau de saint Médard.
(48) — Ces quatre vers 105-108 sont fort peu clairs. Le poète y parle des membres morts, puis ces membres se bornent aux doigts de la main. Il a fallu encore le secours de Radbode pour traduire, comme on l’a fait ici, cet obscur passage et tous les autres détails relatifs à ce miracle,
(49) — Il s’agit ici d’une jeune fille qui, après avoir été destinée au mariage, entra en religion et devint, comme il semble, abbesse d’un monastère. Elle compensa la stérilité imposée à ses entrailles par une fécondité spirituelle représentée par le grand nombre de vierges qu’elle avait acquises au Christ, et qu’elle gouvernait.
Les notes , (50) (51) et (52) ne sont pas lisibles correctement
(52). ………………………… Clotaire ayant appris que saint Médard était à Noyon, vint le voir, et lui demanda la permission de transporter soit corps à Boissons après sa mort, pour l’inhumer dans cette ville. Cette permission lui ayant été accordée, Clotaire transporta en grande pompe les restes du saint à Soissons, couvrit provisoirement sa tombe d’une socle de cabane en osier, puis se mit en devoir de lui élever une magnifique basilique. Prévenu par la mort, ce roi ne put l’achever; ce fut Sigebert qui eut cet honneur. Or, cela ne put avoir lieu avant que Sigebert, ayant déclaré la guerre à Chilpéric, son frère, se fût emparé de Soissons, capitale du royaume de ce prince; ce qui arriva en 564. Voyez les Vies de saint Médard dans les Bollandistes où cette translation est amplement décrite.
(53) — Culmina custodi qui templum, etc.; construction vicieuse, il faut sous-entendre ejus
avant qui.
[1] Les Gallois.
[2] Les chefs confédérés.
DE FOTRUNAT
FOTRUNATUS
POÉSIES - LIVRE III
vie -
dissertation - livre I - livre II - livre IV - livre V - livre VI - livre VII - livre VIII - livre IX - livre X - livre XI -
Appendice
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
VENANCE FORTUNAT
POESIES MÊLEES
LIVRE TROISIÈME.
I. A Eufronius, évêque de Tours (1).
Au saint évêque Eufronius, à son seigneur apostolique et chère père, Fortunat. Il y a peu de jours que le messager m’a remis votre lettre; je vous le fais savoir, et que j’ai reçu comme un présent du ciel ces paroles sorties de votre bouche vénérable. Dieu m’est témoin que j’y appliquai mes lèvres, et les embrassai avec cette passion que j’éprouve quand je ressens les effets de votre haute bienveillance pour ma petitesse. Je suis votre suppliant; vous m’avez comblé de bienfaits; je vous suis dévoué tout entier et je le reconnais. Quoique je demeure en une autre ville que vous (2), Dieu sait que je ne suis éloigné de vous que par la distance, et non point par le coeur, où vous occuperez toujours votre place. Je le dis en vérité, le coeur qui n’est point subjugué par votre admirable douceur, n’est pas un coeur de chair, mais il est de marbre s’il n’est point attendri par les grâces d’une charité telle que la vôtre. Qui pourrait louer comme il faut et comme elle le requiert votre âme vraiment sainte? Et qui pourrait se vanter de faire connaître votre caractère, dans des termes dignes du sujet et de vous? Vous êtes si humble sur la terre que de cet abaissement vous vous faites un point d’appui pour vous élancer vers le ciel, et qu’en embrassant de si bon coeur l’humilité du Christ, vous nous apprenez dès à présent la récompense que vous obtiendrez de lui dans son royaume; car, et le Christ lui-même l’a dit, qui veut paraître petit parmi les hommes, sera grand et magnifique dans le ciel. Chacun poursuit avec ardeur ce qui est l’objet de ses désirs. Pour moi, je me félicite d’avoir retrouvé dans le coeur de mon seigneur Eufronius, l’affection de mon seigneur Martin. C’est pourquoi me recommandant par des prières continuelles à votre apostolat et à votre charité, je vous prie par saint Martin lui-même, dont vous serez un jour l’heureux compagnon, d’ordonner qu’il soit fait mémoire auprès de lui de Fortunat, son dévoué serviteur, afin de montrer combien vous pouvez vous prévaloir de vos mérites auprès de lui pour obtenir qu’il protège mon humilité. Priez pour moi, saint et apostolique seigneur, seigneur qui êtes le mien par excellence, et mon père. — Ch. N.
II. Au même.
A son seigneur et patron en Dieu, cher à lui par excellence, à l’évêque Eufronius, Fortunat. Qui pourrait concevoir et expliquer dignement les innombrables et surabondantes marques de bonté que je confesse avoir en ma personne reçues de Votre Béatitude? Vous m’avez si étroitement lié par votre admirable charité que je ne puis un seul instant détacher ma vue de celui qui, si je ne le vois pas à présent, habite en mon coeur comme en un sanctuaire où je le tiens enfermé et caché. Qui, portant en soi les bienfaits d’une aussi grande bonté que la vôtre, ne devient pas bon lui-même? Ou qui ne forcez-vous pas à être charitable, vous dont l’âme, ainsi que nous avons la preuve, est si remplie de charité? de quelle admiration suis-je saisi quand je vous vois aimer tous les hommes comme si vous aviez engendré chacun d’eux? Qui d’entre vos enfants voudrait s’enorgueillir quand il reconnaît en vous un père, un docteur de tant d’humilité? Ou qui, si haute que fût sa noblesse, vous voyant si humble, ne se prosternerait pas à vos pieds? Si sa superbe renverse l’orgueilleux, qu’il est louable celui que son humilité élève! Qui peut être colère ou violence quand il rencontre un prêtre, un évêque d’une humeur si calme? Où le pasteur enseigne le moyen et donne l’exemple de vivre dans la paix, tout le troupeau vit ainsi, sans craindre la dent du loup. Que dirai-je des autres choses où, quelle que soit celle dont vous vous occupiez, vous êtes loué de toutes ensemble? Quoique nous ne puissions pas vous imiter en cela, nous voyons du moins avec joie qu’il n’en vaudrait que mieux si nous vous imitions en effet. C’est pourquoi je me recommande particulièrement à Votre Grandeur et à Votre Sainteté ; je vous prie (ainsi obtienne mon seigneur Martin par son intercession et pour vos mérites, que la miséricorde divine vous réserve une place à côté de lui dans le séjour de la lumière éternelle !) et je vous conjure de daigner prier à son tombeau pour moi, votre humble fils et serviteur, et d’intercéder pour la rémission de mes péchés. Je salue tous les vôtres, mes seigneurs et mes amis, et vous supplie de saluer plusieurs fois de ma part mon très doux seigneur, votre fils Aventius (1).
Veuillez aussi me recommander à mon seigneur l’évêque Feux, s’il vient chez Vous. Priez pour moi. Ch. N.
III. Au même.
Ma langue est bien paresseuse et bien engourdie; je suis bien incapable de louer comme il le faudrait les hommes de votre mérite. Pourtant, ô mon père, Eufronius, prêtre sacré du Christ, je veux vous présenter mon modeste hommage. Je vous dois beaucoup; daignez agréer le peu que je vous offre. Accueillez avec indulgence les vers que m’inspire votre amour pour vous. Vos vertus donnent au flambeau de l’Église un nouvel éclat; la foi rayonne en tous lieux avec la lumière qui émane du pontife. La grâce par excellence habite en votre coeur où il n’est ni déguisement, ni artifice. Vous êtes un vrai Israélite (1).
Vos actions sont pures comme votre coeur; c’est le chemin par où vous entrerez dans le ciel. De vos lèvres, qui n’ont jamais connu le mensonge, les paroles coulent plus douces, à mou gré, que le miel. Tout ce que conçoit votre esprit, votre bouche le déclare avec sincérité; votre âme est inaccessible à la mauvaise foi. Point de fiel en vous, point de serpent qui distille ses noirs venins; vous gardez l’innocence de la colombe. L’étranger retrouve auprès de vous sa patrie bien-aimée ; l’exilé y jouit des biens qu’il a perdus. Il n’est pas un malheureux, victime de l’injustice, qui ne vous quitte consolé; vous séchez ses larmes, vous lui rendez la joie. C’est Martin qui, pour récompenser vos vertus, vous a placé sur ce siège; vous étiez digne de son héritage, vous qui savez si bien suivre ses leçons. Il habite aujourd’hui le ciel, d’où il comble les voeux de ceux qui l’implorent. C’est en l’imitant que vous serez à votre tour réuni à Jésus-Christ. Le troupeau qui accourt à votre bergerie ne périt pas; la brebis ne laisse pas sa laine aux épines de buissons, et le loup n’en fait point sa proie le pasteur veille et la bête malfaisante fuit, sans avoir pu assouvir sa rage. Puissiez-vous vivre de cette vie glorieuse pendant de longues années, ô vénéré pontife, et puisse l’avenir vous réserver une gloire encore plus éclatante.
IV. A Félix, évêque de Nantes (1).
A son seigneur très saint et très digne du siège apostolique, à son père, l’évêque Félix, Fortunat. Je dormais au bord de la mer; couché sur le rivage, je m’abandonnais depuis longtemps aux langueurs d’un doux sommeil, quand tout à coup le flot de votre éloquence, pareil à la vague qui se brise contre le roc, me couvrit comme d’une pluie d’eau salée. Cette première attaque contre mon sommeil pouvait bien me mouiller, mais non me réveiller, car selon ma coutume je dormais profondément. A la fin cependant, au fracas de vos paroles qui éclataient comme des coups de tonnerre, il fallut bien me lever. Pendant que je considérais les mots qui, pareils au retentissement de la trompette, sortaient de votre bouche, et me paraissaient revêtus d’une splendeur égale à celle des astres, il me sembla que !a lumière perçante qui s’en échappait me brûlait les yeux, et que ceux-ci que votre tonnerre m’avait forcé d’ouvrir quand ils étaient pleins de sommeil, se refermaient à leur éblouissante clarté. Votre parole exercée brillait comme l’astre du jour, et votre éloquence lançait de tels éclairs que, tandis que vous parliez, tandis que flamboyaient tous ces mots lumineux, il me semblait que, par un bouleversement des lois de la nature, le soleil se levait à l’occident. Pareil au tissu serré d’une ode pindarique mise en prose, votre discours déroulait devant moi la chaîne sans fin de ses enthymèmes et ses replis savants, chefs-d’œuvre d’un art étranger. Déconcertée par la profondeur mystérieuse de votre style, mon ignorance allait s’égarer dans le labyrinthe de votre éloquence, comme le matelot qui cherche sa voie à travers l’archipel des Echinades (2), si vous n’aviez vous-même porté devant moi le flambeau qui devait me guider. Quant à l’éloge que vous m’accordez dans vos lettres, quand vous voulez bien dire que ma voix, dominant le bruit des acclamations enthousiastes qu’elle soulève, a retenti jusqu’aux extrémités du monde, j’admire en relisant ce passage combien mon commerce avec vous a tout à coup ajouté à mon mérite, si peu digne par lui-même de la faveur publique, et je me réjouis de voir que votre affectueuse bienveillance m’élève si haut, quand mon mince talent me plaçait si bas. O puissance de l’amitié! Les dons que m’a refusés la nature, vos louanges m’en gratifient, et je dois souhaiter que l’on juge de mon humble mérite par votre témoignage plutôt que par mes écrits. L’heureux génie de Pollux n’eût point rendu son nom fameux, s’il n’eût été immortalisé par les vers prophétiques du poète de Smyrne (3).
Aussi, quand vous dites que vous habitez au bout du monde, il me semble qu’ainsi le veut la justice (ce que je dis de vous, à votre tour vous devez le croire, vous qui savez si bien faire croire le bien que vous dites de moi) : le pays que vous habitez peut être situé aux derniers confins de la terre, il est le premier du inonde, puisque vous l’habitez. Si, en effet, la présence d’un grand homme suffit à donner à sa ville le premier rang, grâce à vous, aucune contrée ne l’emporte sur celle dont la gloire a pour garants les vertus du pontife Félix. Grâce à vous enfin, Nantes n’est plus ni brûlée par des chaleurs excessives, ni désolée par le froid glacial du nord; elle vous doit un nouveau climat et le souffle, caressant du zéphire y entretient, grâce à vous, un printemps perpétuel. Votre Sainteté veut bien dire que, lors de notre rencontre à Tours, elle a regretté de trop peu jouir d’un entretien qu’il a fallu abréger (je rougis au contraire d’avoir en ces courts instants trahi mon insuffisance, tandis que la bonté dont m’honorait un si illustre pontife avait à peine le temps de se montrer pleinement); mais si vous voulez considérer les sentiments qui remplissaient mon coeur, quand il m’aurait été donné de jouir plus longtemps de votre vue, mon amour pour vous aurait pu devenir plus ardent, mais il n’aurait pas été contenté. Qui a une fois senti le suave parfum des roses, s’en croira-t-il jamais rassasié, jamais dégoûté? Pour moi, si j’étais resté plus longtemps près de vous, mon affection n’aurait pu que grandir, à mesure que j’aurais mieux connu celui qui en était l’objet. Vous dites encore Si je m’étais embarqué avec vous sur la Loire, j’aurais fait jusqu’à Nantes un heureux voyage Quant à moi, je le sais, avec un pilote tel que vous, je serais monté sur la barque la plus légère des pirates Chérusques (4), et, comptant sur la puissance de vos chants, je serais passé entre les Symplégades, sans craindre d’être broyé dans quelqu’une de leurs horribles rencontres; s’il l’avait fallu, j’aurais fait retentir de mes bruyants applaudissements l’Oeta, montagne d’Hercule, et les rochers du Pinde. Avec quelle avidité pensez-vous que j’aie lu ce passage, que vous a seule inspiré votre bonté pour moi, et où vous allez jusqu’à dire « Quand les Volsques eux-mêmes seraient venus me consoler, ils n’auraient pu me détacher de vous »? Soyez-en convaincu, je le pense comme je le dis, Rome elle-même avec toute sa puissance, n’aurait pu faire pour moi ce qu’a fait une de vos paroles. Il n’y a pas de bienfait auquel je ne préfère le seul désir de m’obliger. Quand on goûte la douceur d’un entretien amiral, que peut-on souhaiter encore? Vous ajoutez en plaisantant Si vos louanges ne m’y avaient encouragé, jamais ma plume grossière ne se fût amusée à polir des vers. Bien que le fidèle ouvrier du Christ (c’est vous que je veux dire) ait plus souvent labouré le champ fertile de la foi, j’avoue qu’il a fait naguère retentir sur la lyre d’Amphion des chants ithyphalliques (5).
Vous dites enfin avec beaucoup de grâce que je suis le prisonnier de l’affection de Radegonde, ma dame et maîtresse (6).
Vous en jugez, je le sais, non d’après mon mérite, mais d’après sa bonté ordinaire, à laquelle tous ont part; et si, lorsqu’il s’agit de moi, vous mêlez à vos éloges l’exagération permise aux poètes, quand c’est elle que vous louez, vous avez toute l’exactitude d’un historien. Cependant je ne suis pas tout à fait indigne de retrouver dans vos écrits le souvenir de ce que je dois à sa bienveillance. Je vous prie seulement, puisque vous parlez en termes si magnifiques d’un si petit personnage que moi, de trouver pour un plus grand sujet, un langage plus magnifique encore. Je me recommande humblement à votre grandeur, à votre sainteté; au nom de Notre-Seigneur, par qui nos âmes ont été rachetées, et près duquel vous êtes assuré d’aller un jour jouir de la lumière divine, je vous supplie de vouloir bien, en considération de la pieuse affection que je vous ai vouée, donner place à mon nom dans vos prières. Je douterai bien moins de mon salut, si je puis obtenir de vous cette grâce.
Quand j’aurais deux langues à mon service, la grecque et la latine, elles ne suffiraient pas pour vous louer selon vos mérites. Les louanges, vous en êtes assiégé. Félix; vous avez droit à notre vénération, à nos prières, vous qui jouirez un jour de la lumière éternelle (7).
V. Au même, sur son nom.
Salut assuré de la patrie, Félix, trois fois heureux, et par le nom, et pur le coeur, et par l’espérance; vous de qui l’ordre sacerdotal reçoit tant d’éclat, vous rendez aux terres les parties que réclamait le droit public, et leur restituez dans le présent les bienfaits du passé. Voix des principaux citoyens, lumière de la noblesse et défenseur du peuple, vous êtes un port dont vous écartez les naufrages. Orateur apostolique, vainqueur des droits invoqués par le Breton (1), et ferme contre l’adversité, vous dispersez les armées au nom des espérances de la croix. Vivez, vous qui êtes la gloire de la pairie, la lumière de la foi, l’artisan de l’honneur, la splendeur du pontificat, notre amour et celui du monde entier. — Ch. N.
VI. Au même, sur la dédicace de son église (1).
Lorsque Salomon célébra la dédicace de son temple grandiose, Israël envoya à cette cérémonie l’élite de ses fils. Les lévites de tout âge, hommes faits, enfants, jeunes gens et vieillards, vinrent de tous côtés grossir le cortège royal. Les veaux et les taureaux tombèrent égorgés au pied des autels, et le peuple se réjouit de voir couler le sang de tant de victimes. Les temps sont changés; on ne croit plus plaire à Dieu par des sacrifices de ce genre, et son nouvel autel en reçoit de plus doux. Félix, qui préside à ces fêtes touchantes, efface par d’autres moyens les magnificences du passé. Il convoque à cette pieuse solennité les Pères vénérés, sur qui repose le vrai salut, et qui ont dissipé les antiques ténèbres. Ils savent, avec la clef de Pierre, ouvrir le ciel à qui le demande; ils savent, par les enseignements de Paul, pour qui il reste fermé. Gardiens et médecins du troupeau, ils le préservent et de la dent du loup et de la maladie. Leur voix qui, de la source du salut d’où elle sort, reflue sur le peuple, verse dans ses oreilles les vérités de la foi, tandis que le sel purifie ses lèvres. Parmi eux brille le pontife assis sur le siège de Martin, le métropolitain Eufronius (2), heureux de voir ses frères rangés autour de lui, comme les membres du corps dont il est le chef auguste; il est la tête, ils sont les organes, et leur réunion fait voir le corps sacré de l’Eglise dans toute sa beauté. Voici Domitianus (3), voici Victorius (4), les soutiens de la foi, l’espoir de la province; près d’eux Domnulus (5), brillant de l’éclat de ses rares vertus, puis Romacharius (6), tous deux fidèles serviteurs de Dieu auquel ils sont consacrés. Enfin est arrivé ce jour tant désiré, et qui laissera un souvenir impérissable, ce jour où la ville entière adresse au ciel ses ferventes prières, où le pasteur, le coeur rempli de joie, peut enfin contempler son oeuvre, et offrir au Seigneur son hommage solennel. Combien de temps et avec quelle impatience a-t-il attendu cette journée! Indifférent à tout le reste, il n’avait pas d’autre pensée. Prompt à s’alarmer, il se défiait des pièges dont est semé le chemin de la vie; il craignait de taire le dernier voyage avant d’avoir présenté à Dieu son offrande. Combien de fois, lassé de cette attente, a-t-il soupiré en secret, suppliant le Seigneur de hâter le jour du triomphe ! Pendant qu’il était en proie à l’inquiétude et pliait sous le poids des soucis, les heures qui le séparaient de cet heureux moment étaient un fardeau qui l’écrasait Mais enfin cet heureux jour est venu. Adieu les soucis! La joie dont son coeur déborde emporte jusqu’au souvenir des peines passées. Appelez la ville entière à partager votre allégresse;
réjouissez-vous, Félix, heureux pasteur, ou milieu de votre troupeau aussi heureux que vous-même. A vos côtés se pressent les prêtres et leurs acolytes; ils vous entourent de leur vénération et de leur amour. Avec les chants du choeur alternent ceux d peuple (7);
charnu à sa manière vous prête son concours et s’associe à votre prière. Trop longtemps pour vous (car un coeur plein d’amour est toujours impatient) fut différée cette solennité; mais sa magnificence a de quoi vous consoler d’avoir attendu. Chantez maintenant les louanges du Seigneur au milieu de la symphonie des instruments de musique, et que la triple voûte du temple (8)
répète les louanges du Dieu en trois personnes. Offrez à l’autel la fleur des holocaustes, et puissiez-vous longtemps encore y paraître, victime pure et agréable aux yeux du Seigneur!
VII. En l’honneur des saints dont les reliques sont dans cette église.
Montagnes voisines du ciel, collines de Sion resplendissantes de beauté, cèdres jumeaux du Liban, à l’épais feuillage, portes du ciel, double lumière du monde, Pierre et Paul apparaissent ici au milieu des tonnerres et des éclairs. Parmi la troupe des apôtres, à la tête ceinte de l’auréole, l’un se distingue par ses doctes enseignements, l’autre par l’éminente dignité qu’il tient de Dieu. Paul ouvre les coeurs des hommes, Pierre leur ouvre le ciel; ceux que Paul a instruits, Pierre les reçoit dans le séjour céleste. Tous deux nous y mènent, l’un par ses leçons, l’autre par le pouvoir de ses clefs; Paul nous en montre le chemin, Pierre en garde fidèlement la porte. L’un est la pierre inébranlable sur laquelle est bâtie l’Église, l’autre en est l’architecte. Sur eux reposent les assises du temple où Dieu aime à être adoré. Ce sont deux ruisseaux sortis d’une même source, et dont les eaux bienfaisantes calment la soif qui nous dévore. Le prince qui veut s’illustrer par des guerres glorieuses les donne pour chefs à son armée. Applaudis, Gaule fortunée; Rome t’envoie le salut (1).
L’auréole des apôtres illumine le pays des Allobroges. Tu peux maintenant opposer aux attaques de tes ennemis ceux qui, dans la capitale du monde, sont les deux remparts de la foi. Ils sont aussi les yeux du précieux corps du Christ, la lumière qui éclaire et guide ses membres. Reçois, ô terre de la Gaule, ces fruits du ciel que t’a donnés Félix, et réponds aux voeux de l’heureux pontife dont le chaste amour a donné cet édifice en dot à l’Eglise son épouse. Sous un comble élevé le corps de l’édifice, sanctifié par le nom des deux apôtres, s’étend en trois nefs. Autant ils l’emportent par leurs mérites sur les autres saints, autant le temple qui a reçu leurs reliques surpasse en hauteur les autres temples. Au centre, une tour se dresse au-dessus de la toiture; d’abord carrée, elle se rétrécit pour recevoir un couronnement rond. Par une succession d’étages en arcades elle s’élance dans les airs pour l’étonnement des spectateurs, pareille à une montagne qui se termine en pointe (2).
Le faîte est décoré de peintures qui semblent animées, tant le coloris donne de vie aux figures, tant on y sent respirer l’âme de l’artiste (3).
Quand le soleil dans sa course promène ses rayons sur le toit couvert de plaques d’étain, le métal qu’il frappe de ses traits de feu renvoie une lumière d’une blancheur de lait; les figures se meuvent, se déplacent, au gré des rayons tremblotants, et le plafond tout entier ondule comme l’eau de la mer (4).
Le toit semble un autre ciel qui a ses astres, et qui lance des lumières dont le métal est le foyer. Quand la pleine lune montre à l’horizon son disque lumineux, une autre lune monte de l’église vers le ciel, et le passant qui s’arrête la nuit pour voir ce spectacle, croit que la terre aussi a ses étoiles. Percée de larges fenêtres, la vaste nef s’emplit de lumière, et celle que vous admirez au dehors, vous la retrouvez au dedans. A l’heure où reviennent les ténèbres, tandis que l’univers est, plongé dans la nuit, elle tient seule, si l’on peut dire, le jour emprisonné dans ses murs. Au côté droit du temple sont les reliques d’Hilaire et de Martin, son compagnon et son ami. La Gaule dont ils sont les patrons, a répandu leur renommée par toute la terre; tandis que leurs corps reposent ici, ils sont des flambeaux qui éclairent le monde. Au côté gauche sont les reliques de Ferréol, le glorieux martyr, pierre précieuse aux vives clartés. Seigneur, Félix vous a fait hommage de toutes ces merveilles, afin que le prêtre qui vous offrait un temple, fût lui-même le temple de votre divinité.
VIII. A la louange du même.
C’est aujourd’hui jour de fête; je veux dans ma joie exprimer seul les sentiments d’amour qui animent un peuple entier. Si l’Armorique est située aux confins du monde, les vertus de Félix en font le premier pays de la terre. La Gaule n’a rien é envier à l’Orient : l’Orient est éclairé par les premiers rayons du soleil, et la Gaule par les rayons de votre gloire. Chacun de vous répand ses bienfaits avec une magnificence inouïe, vous sur l’Océan, le soleil sur la mer Rouge. S’il est vrai que l’esprit est un flambeau, la vive lumière de votre génie vaut celle du soleil. Né d’une race illustre, héritier d’une antique noblesse, la gloire de vos aïeux retentit encore dans le monde (1).
Tous ces grands hommes, auxquels ont obéi les peuples de l’Aquitaine, vous ont transmis avec leur sang l’illustration de leur nom. Une souche antique vous recommande à la vénération des hommes, comme son plus noble rejeton; vous réunissez toutes les gloires et appelez tous les éloges. Vous qui êtes la fleur de votre race, le défenseur de votre patrie, le réformateur du peuple, la source du bon goût, un torrent d’éloquence, une onde au doux murmure, le chemin de la science, le protecteur du droit et l’obstacle où vient se briser la colère (2);
vous dont le génie a évoqué ici une nouvelle Rome; vous en qui la Gaule, fière de son fils, retrouve plusieurs de ces savants personnages par lesquels l’ancienne Rome a instruit le monde vous êtes deux fois grand, deux fois illustre, par votre naissance et par vos oeuvres. Mais ce n’est pas assez pour vous de toute cette gloire mondaine; vous cherchez la satisfaction d’une ambition plus haute dans le gouvernement de votre église. Sa splendeur est l’objet de toutes vos pensées, de vos soins assidus. Pour ajouter aux dons magnifiques que vous y avez faits à Dieu, vous l’avez épousée; vous avez contracté envers cette vénérable épouse d’heureux engagements, et l’avez richement dotée. Vous trouvez dans ses bras le bonheur sans péché, et votre coeur est fermé à tout autre amour. Elle est le charme de vos yeux, de votre âme, de votre chaste coeur; vous n’êtes son époux que pour préserver sa pureté de toute souillure. Elle vous a donné de nombreux enfants, sans perdre sa virginité; c’est tout un peuple qu’elle confie à votre paternelle sollicitude. Voyez les fils que vous a donnés celte divine épouse; ils sont votre joie, vous êtes leur refuge et leur appui. Pour le salut de ce troupeau dont vous êtes le berger, vous faites bonne garde sur tous les chemins; vous mettez les loups en fuite, et les brebis sont en sûreté. Votre vigilance déjoue les embûches des Bretons (3).
Il n’est pas d’arme plus forte ni plus efficace que votre éloquence. Vous nourrissez ceux qui ont faim; vous êtes le pain de l’indigent. Ce que chacun désire, il l’obtient de vous aussitôt. Le lieu où vous enfouissez vos richesses, c’est la bouche du pauvre, c’est le ventre affamé du mendiant. Le jour de la venue du Christ, tout cela vous sera restitué en présence du souverain juge. Puissiez-vous vivre heureux de longues années encore! Puissent vos vertus et votre piété vous assurer à jamais le bonheur que vous promet votre nom!
IX. A l’évêque Félix, sur la fête de Pâques (1).