Carmina (page 4)
A ces gémissements de la reine les grands, les serviteurs, la cité, le roi lui-même répondent par des gémissements. Où qu'on aille, on n'entend que gémir. On se dirige enfin vers les portes ; mais plus la foule désolée se hâte pour sortir, plus elle y met d'obstacles par sa précipitation même. Les uns sont retenus par l'affection ; une affluence tumultueuse entraîne les autres; partout une lamentable confusion. L'un l'exhorte à partir, l'autre la supplie de revenir sur ses pas. Ici on l'arrête, là on la tire à soi, chacun agissant selon sa passion. L'ancienne population du royaume nouveau se partage (07). Le père demeure et le fils part; le beau-père part et le gendre reste. A voir tout ce désordre, on eût dit que la patrie entière émigrait, et que le sol lui-même s'en allait captif, pour ainsi dire. Les portes sont franchies ; le char (08) s'arrête sur le pont. Alors Gélésuinthe, portant la tête en avant, prononce ces paroles en versant des larmes :
« O Tolède, ne m'as-tu nourrie dans ton sein que pour voir ton infortuné nourrisson jeté hors de tes portes comme un pestiféré? Ce qu'il y a de plus affreux pour moi, c'est que, ayant sous tes yeux mêmes le spectacle de mes blessures, tu n'en restes pas moins un pays heureux. On m'enlève comme une proie, et pourquoi? Naguère je vivais renfermée (09), et je ne te voyais pas; maintenant, je te vois tout entière, je to connais pour la première fois, et tu es sans pitié quand je te quitte! D'ici, rien qu'à la vue de tes toits, je compte tes habitants, serai-je seule exceptée de leur nombre? Cruelles portes qui m'avez laissé sortir, que ne vous fermiez-vous devant moi? Plût à Dieu qu'on eût scelle vos deux battants dans la pierre la plus dure, plutôt qu'ils ne s'ouvrissent pour me livrer passage! Tu m'aurais été plus humaine, ô Tolède, si tu avais été toute mur, ou si tu avais eu pour enceinte des rochers d'une hauteur inaccessible. Je pars pour des pays inconnus, et déjà je tremble à la pensée de ce que j'en vais connaître, la nation, son caractère, ses mœurs, ses villes, ses champs et ses forêts. En arrivant dans ces contrées lointaines, où ni compatriote, ni parent, ni ami ne m'accompagneront, qui trouverai-je, je le demande, pour mo recevoir? Sera-ce seulement, dites-le-moi, une nourrice étrangère qui, si douce qu'elle soit, ait le don de me plaire, qui me lave le visage, qui m'arrange et m'orne les cheveux? Là, point de troupes de jeunes filles, point de sœur de lait pour jouer avec moi. Ici au contraire sont toutes mes caresses et les objets de tous mes soins. Qu'ici du moins j'aie un tombeau ! S'il m'est défendu d'y vivre, il me sera doux d'y mourir. Je pars, cruelle Tolède, sans jouir de tes embrassements, sans m'être rassasiée de ta vue; tu me renvoies; adieu. »
Ces paroles enflammées sont interrompues par des flots de larmes; du feu dont elles sont nourries jaillissent les eaux qui baignent son visage. Enfin, on se met en marche, la mère, la fille, escortées d'une foule éplorée, la mère, dis-je, qui, malgré son épuisement, n'hésite pas à suivre comme les autres. Amère est la voie par où elle conduit sa fille; les vallées sont inondées de ses pleurs, les montagnes en sont ébranlées! l'air épais retentit de hurlements stériles, dont les bois renvoient les échos. Pour obtenir d'aller plus loin, la mère allègue le peu de chemin qu'on a fait et le peu de temps qu'on a mis à le faire. A tel endroit de la route elle dit qu'elle va retourner, puis elle change d'avis, et ne veut plus ce qu'elle voulait d'abord. Tout à coup elle veut passer par un chemin impraticable; mais les grands s'y opposent. Le corps tourné en arrière la mère et la fille se tiennent toujours embrassées ; alors Goïsuinthe d'une voix sanglotante et farouche :
« O Espagne, si grande pour tes habitants, si étroite pour une mère, pays si tôt fermé pour moi seule (10), c'est en vain que tes possessions s'étendent de l'orient à l'occident, de la mer tyrrhénienne à l'Océan, en vain que les vastes espaces par toi occupés suffisent à tes habitants, il est bien petit pour moi le pays d'où ma fille est absente. Ici sans toi, ma fille, je n'en paraîtrai pas moins errante et étrangère; citoyenne et à la fois exilée dans ma propre patrie. Dis-moi, ma fille, mon amour, que verront et qui chercheront ces yeux que tu emportes avec toi? 'Lu seras mon unique douleur. Si quelque enfant vient s'ébattre sur moi, je sentirai le poids de ton corps en embrassant un autre que toi. Que cet enfant coure, s'arrête, s'assoie, pleure, entre ou sorte, seule ta douce image reviendra sous mes yeux. Toi partie, j'errerai çà et là à la recherche de baisers étrangers, et presserai en gémissant sur mes mamelles desséchées d'autres bouches que la tienne. J'essuierai de mes lèvres les yeux humides des enfants, et je boirai leurs larmes sans pouvoir m'en rassasier. Plaise à Dieu qu'un tel breuvage me rafraîchisse même imparfaitement, et que cette eau pleurée calme un peu ma soif ardente! Quoi qu'il arrive, je suis au supplice. Ici, les remèdes ne servent de rien; ma vie, chère Gélésuinthe, s'écoule goutte à goutte par ta blessure. Quelles mains, je te prie, tresseront si bien ta chère chevelure qu'elle en ait tout son lustre? Qui sans moi baisera tes joues délicates? Qui te réchauffera sur son sein? Qui te tiendra sur ses genoux, et t'entourera de ses bras? Où tu vas tu n'auras point de mère; il n'en est point d'autre que moi. Il reste à ma tendresse craintive à te faire ces recommandations : sois heureuse, ma fille; mais, je t'en conjure, prends garde à toi (11).
Pars donc et adieu. Envoie à travers les airs un salut à ta mère impatiente, et qu'il soit, s'il vient jusqu'à moi, un messager de bonnes nouvelles. »
Accablée par les plaintes désordonnées de sa mère, triste, éperdue et hors d'état de s'exprimer, Gélésuinthe, après un long silence, articule avec peine quelques paroi es, tant la blessure qu'elle a au cœur paralyse sa langue.
« Si, dit-elle, la souveraine majesté de Dieu voulait que je vécusse plus longtemps, elle ne permettrait pas ce voyage; mais puisque le sort en est jeté et qu'il est irrévocable, si personne n'est là pour m'en empêcher, j'irai où le dépit m'entraîne. Un dernier mot pourtant et que la douleur, ô ma mère, ne te le fasse pas oublier : à partir de ce jour ce qui était à toi n'est plus à toi ; Goïsuinthe, adieu. » Là-dessus ils interrompent leurs embrassements, leurs bouches collées se détachent, leurs baisers ne se rejoignent plus, ils sont emportés par le vent. L'œil fixe et morne, Gélésuinthe, montée sur un pilentum, poursuit sa route vers la Gaule (12).
De son côté la mère, les regards tendus vers sa fille, se résout à quitter la place où personne ne reste après elle ; mais craignant que les mules attelées aux chars ne les emportent trop rapidement, ou que les chevaux impatients n'accélèrent le mouvement des roues, elle tourne sa vue inquiète du côté de sa fille bien-aimée, et quand les détours de la route la lui dérobent, elle la suit par la pensée. Souvent elle lui adresse la parole, comme si elle l'avait assise auprès d'elle ; ou croyant embrasser sa figure absente, elle n'embrasse que le vide, et n'étreint que le vent. Dans la foule de ceux qui accompagnent sa fille, c'est sa fille seule qu'elle voit, comme aussi seule elle voit le chemin que suit l'objet de son amour. La mère est plus suspendue sur ses pensées que la fille sur son char; celle-là est ballottée par ses désirs, celle-ci à chaque tour de roue. Quand enfin Gélésuinthe disparaît dans un lointain où la vue ne peut plus atteindre, et que le jour fait place à la nuit, la mère croit toujours apercevoir les traits confus de sa fille et la douce image de son enfant, quand sa personne s'est perdue dans l'ombre. O femme d'une tendresse si brûlante, d'une sollicitude si opiniâtre, n'étais-tu pas toujours sa mère, quoiqu'elle fût loin de toi ? Ton visage est noyé de pleurs ; tes plaintes vont frapper le ciel ; chaque circonstance de ta vie, ou pénible ou heureuse, revient à ta mémoire. Mère à la fois irrésolue, impatiente, craintive et désolée, que poursuis-tu de tes larmes? Que pressent ton amour exalté? Elle cependant chemine sur une route abîmée d'ornières, et ceux de sa suite baignent de leurs larmes les campagnes désertes. Elle passe les Pyrénées à travers les nuages, et par une température glaciale, quoiqu'on fût au mois de juillet; car alors ces montagnes sont encore couvertes de neige, pendant que leurs sommets aigus s'élancent au-dessus des pluies- Elle arrive à Narbonne où l'Aude paisible, rongeant et aplanissant ses rives, se jette dans le Rhône. Elle passe encore quelques villes et arrive à Poitiers qu'elle traverse avec une pompe royale. C'est à Poitiers que le grand évêque Hilaire, d'origine vraiment noble, naquit et où il est enterré. Son éloquence avait l'éclat du tonnerre. Le Thrace, l'Italien, le Scythe, le Perse, l'Indien, le Gète, le Dace et le Breton, s'abreuvaient d'espérance quand ils entendaient sa voix, et couraient aux armes. Le soleil concentre dans un rayon toutes les lumières, lui les concentrait dans un mot ; l'un verse sa clarté sur les montagnes, l'autre verrait la foi dans les cœurs. Moi-même, nouvellement arrivé à Poitiers, j'ai vu passer Gélésuinthe, mollement assise dans une tour en argent portée sur des roues (13). La pieuse Radegonde, qui avait pour elle un amour de mère, eût vivement désiré la voir, si on lui en eût donné le moyen. Cependant la douce recluse communiqua plus d'une fois par des envoyés avec la douce exilée, et honora de ses bontés celle dont elle déplore aujourd'hui la triste destinée. De Poitiers Gélésuinthe poursuit lentement son voyage jusqu'à Tours, la ville de Martin connu de la terre au ciel. On passe en bateau (14)
la Vienne au cours rapide ; la troupe qui accompagne la princesse débarque avec célérité. La Loire aux eaux glacées et sinueuses et où un sable fin ne protège pas infime le poisson, la reçoit ensuite dans son lit limpide. On arrive enfin à l'embouchure de la Seine poissonneuse qu'on remonte jusqu'à Rouen. C'est dans cette ville que la jeune fille épousa le roi. Elle se concilia bientôt l'affection du peuple, gagnant les uns par des présents, charmant les autres par de gracieuses paroles. Tous furent tout à elle quoiqu'elle ne connût personne. Les hommes de guerre jurent de lui être fidèles; de son côté elle se lie envers eux comme le veut la loi. Elle régnait donc, menant une vie paisible, suivant la droite voie, et généreuse envers [les pauvres dont elle était !a mère, quoiqu'elle fût. étrangère. Enfin pour s'assurer mieux la possession du royaume éternel, elle se fit catholique (15).
O douleur insigne, pourquoi retarder le moment des larmes? Pourquoi, me laissant aller à discourir, ne pas parler encore des circonstances lugubres de cette union? Maudite destinée des hommes, dont les coups mystérieux nous frappent à l'improviste, et qui, complice de la mort au vol rapide, dévores en un moment tant de perfections? A. peine mariée, Gélésuinthe entrant dans la vie est enlevée par la mort. Surprise par la rapidité du coup, elle tombe, ses yeux se renversent; elle était morte (16). A cette nouvelle, vole l'infortunée nourrice, presque inanimée, vers le corps sans vie; elle se jette sur lui, et, la première entre les fidèles servantes delà reine, elle peut enfin, d'une voix étranglée par la douleur, prononcer ces mots :
« Gélésuinthe, est-ce bien moi, la pire des nourrices, qui promis à ta mère qu'il ne t'arriverait loin d'elle aucun mal? Se peut-il que mes yeux éteints voient ainsi ma lumière, que ce visage hier si coloré soit si pâle aujourd'hui? Par pitié, adresse quelques paroles à une malheureuse. Que dirai-je à ta mère, s'il m'est permis de retourner en Espagne? Voilà donc pourquoi, étrangère comme toi-même, je t'ai suivie à travers tant de pénibles épreuves? Est-ce là, chère enfant, la récompense que tu m'offres en retour? Tu souhaitais que nous vécussions ensemble et qu'ensemble nous mourussions; je vis encore et tu as pu mourir sans moi! Plût à Dieu que la loi qui emporte les vieillards avant les jeunes m'eût été appliquée! tu vivrais encore et je ne serais plus. »
Elle en était là de ses plaintes quand ou lui ferma la bouche, et elle ne put dire des choses dont elle voyait gémir toute la cour. Cependant la victime tant pleurée est mise sur le brancard funèbre; l'amitié attentive préside à ses obsèques. On la transporte, on la pare, on l'arrange dans le tombeau. Des larmes coulent de tous les yeux. C'est ainsi que l'étrangère fut inhumée. Tout à coup il se fit un miracle dont les assistants furent témoins. La lampe suspendue qui éclairait la cérémonie, tomba sur le pavé sans se renverser, et ni le verre ne fut brisé, ni la lumière éteinte (17). Le bruit de la mort de Gélésuinthe arriva aux oreilles de Brunehaud, sa sœur; la princesse était loin de s'y attendre ; sa pieuse tendresse lui suggère alors ces paroles :
« Est-ce là, chère sœur, le salut que tu envoyais à ta sœur? est-ce là ce que m'annonçait cette lettre écrite de ta main ? J'attendais avec une curiosité inquiète de quel côté tu viendrais; mais tu n'as pas pris le chemin que je t'avais indiqué (18). J'ai souhaité que l'Espagne t'envoyât en Gaule; mais ici je ne t'ai point, et là-bas notre mère ne t'a pas plus que moi. Brunehaut n'a point assisté à tes obsèques. A toi vivante, je n'ai rendu aucun honneur; à toi morte, je n'y eusse pas manque. Pourquoi, étrangère moi-même, n'ai-je pas fermé tes yeux et recueilli d'une oreille attentive tes dernières paroles? Je n'ai pas rempli envers toi mon triste devoir de sœur; mes mains n'ont pas touché lès tiennes, ni ton corps ni ton visage; il ne m'a pas été permis de donner cours à mes larmes, ni de les dévorer ensuite, et je n'ai point lavé dans l'eau tiède tes entrailles refroidies. Nourries ensemble, élevées ensemble et dans le même pays, pourquoi, ô douleur suprême, sommes-nous ainsi séparées par la mort? »
Telles étaient les plaintes déchirantes de la sœur privée de sa sœur par la mort. Elle l'appelle et l'appelle encore, mais la terre qui la recouvre ne la lui rend pas. Les gémissements de Brunehaut retentissent dans toute la Germanie. Partout où elle porte ses pas, elle en fatigue le ciel. Souvent, Gélésuinthe, elle t'appelle par ton nom; les fontaines, les fleuves, les bois, les champs le répètent, cl tu ne réponds pas ! Réponds-lui donc comme lui répondent les choses muettes, les pierres, les montagnes, les forêts, les eaux et le ciel. Dans son anxiété elle interroge aussi les vents; mais sur le salut de sa sœur tout se tait. Tout à coup un messager passe les montagnes et les fleuves, et la funeste nouvelle, rapide comme une flèche, passe avec lui. Il eût été à souhaiter qu'après avoir été répandue partout, elle arrivât plus tard jusqu'à la mère; mais plus on aime, plus vite on apprend les mauvaises nouvelles; on croit même ce qui est douteux, tant la crainte porte à la crédulité. La mère sut donc bientôt le douloureux événement. Elle en fut accablée et elle s'affaissa sur elle-même comme si on lui eût coupé les jarrets. L'annonce d'une mort en cause une autre ; la mère en pleine santé resta presque sans vie. C'est alors que la figure à la fois pâle et injectée, Goïsuintbe, revenant à soi peu à peu, parla ainsi :
« Ainsi, c'est pendant que je puisais des consolations dans ma tendresse pour ma fille, qu'une blessure plus grave que toutes les autres vient me déchirer les entrailles ! Si ma lumière est éteinte, si ma fille est morte, pourquoi, funeste vie, me retenir ici davantage pour la pleurer? Tu t'es trompée, mort trop cruelle, c'est la mère qui devait être ta proie et non la fille. O plût à Dieu que les fleuves eussent débordé et noyé leurs rives, que la terre eût sombré comme dans un naufrage, que les Pyrénées fussent montées jusqu'aux astres, que les chemins se fussent couverts de glace, qu'aucun char n'eût pu marcher, aucun esquif naviguer (19), quand je te laissai partir, chère Gélésuinthe, pour ces pays du nord! N'était-ce pas un présage que cette difficulté extrême qu'on eut à t'arracher de mes bras? Nous avons cédé à des volontés qui n'étaient pas les nôtres; nous avons obéi à des ordres (20). Tu es partie fiancée pour ne plus revenir. Quand je te donnais mon sein a presser de tes lèvres délicates, ne témoignais-je pas de la force et de la douceur de mon amour? Pourquoi ce sein te donna-t-il son lait? Pourquoi t'ai-je nourrie, et n'en ai-je pas reçu le salaire? (21).
Souvent pendant ton sommeil je venais te donner des baisers furtifs, et je te posais sur mon sein pour que tu dormisses plus mollement. A quoi m'a-t-il servi du désirer de toi une petite fille qui jouât sur les genoux de sou aïeule (22)
? Ce vœu, je n'ai pas eu le bonheur de le voir s'accomplir et j'ai eu le malheur de nu pas te voir morte. C'en était trop et pour mon sacrifice et pour mon amour (23).
»
Ainsi pleuraient la mère et la sœur. Le Rhin et le Tage sont troublés par leurs cris-, le Batave est dans l'affliction, l'habitant de la Bétique pousse des gémissements. Ici le Wahal, là l'Eure roulent en grondant leurs eaux.
C'est assez de larmes; mais quoi ! une seule goutte de pluie, si elle n'éteint pas la soif, ne laisse pas que de la soulager. Si donc la douleur peut être adoucie, je dirai : Celle-là n'est plus à pleurer qui est au ciel. Si on lui a fait du mal, dites-vous qu'à dater du jour où elle est entrée dans le chemin de la mort, elle vit de la vie éternelle, qu'elle marche à côté d'Etienne, le consul céleste et qu'elle apparaît brillante près de Pierre, le prince des apôtres; que sous le regard radieux de Marie, mère du Sauveur, elle s'applaudit d'être enrôlée dans la milice du Dieu éternel, qu'elle y est aimée, et que les précieux mérites de sa mort lui servent d'auréole; qu'enfin elle porte à présent une robe magnifique, au lieu de l'ancienne qu'elle a rejetée. Dieu nous fasse cette grâce d'approcher un jour de ces saintes figures à travers les périls de la mer et les épées! Gélésuinthe a bien fait voir qu'elle vivait, lors de la chute de cette lampe que ni l'eau n'éteignit, ni la pierre ne brisa. Vous aussi, mère, c'est par la voix de Dieu que vous avez des nouvelles de votre fille, de votre gendre, de votre petite-fille et de votre petit-fils (24). Sur ma vie, croyez, chrétiens, parce que Gélésuinthe a cru. Il ne faut pas pleurer celle qui est actuellement au paradis.
VI. De horto Ultrogothonis.
VI. Du jardin de la reine Ultrogothe (01).
Hic ver purpureum viridantia gramina gignit,
Et paradisiacas spargit odore rosas;
Hic tener æstivas defendit pampinus umbras,
Præbet et uviferis frondea tecta comis.
Pinxeruntque locum variato germine flores,
Pomaque vestivit candor, et inde rubor.
Mitior hic æstas, ubi molli blanda susurro,
Aura levis semper pendula mala quatit.
Hæc magno inseruit rex Childeberethus amore;
Carius ista placent, quæ manus illa dedit.
De cultore trahit mellitum planta saporem,
Forsan et hic tacitos miscuit ille favos.
Regis honore novi duplicata est gratia pomis,
Nare suavis odor, dulcis in ore sapor.
Qualiter ille hominum potuit prodesse saluti,
Cujus et in pomis tactus odore placet?
Felix perpetua generetur ab arbore fructus,
Ut de rege pio sit memor omnis homo.
Hinc iter ejus erat, cum limina sancta petebat,
Quæ modo pro meritis incolit ille magis.
Antea nam vicibus loca sacra terebat amatus,
Nunc tamen assidue templa beata tenet.
Possideas felix hæc, Ultrogotho, per ævum,
Cum geminis natis tertia mater ovans.
Ici le printemps au teint pourpré fait croître les gazons verts, et l'air est embaumé de l'odeur des roses du paradis. Là, de jeunes pampres offrent une ombre protectrice contre les chaleurs de l'été, et servent d'abri aux ceps chargés de raisin. Tout cet enclos est émaillé de mille fleurs diverses ; il y a des fruits de couleur blanche, d'autre de couleur rouge. L'été y est plus doux qu'ailleurs, et la brise aux murmures discrets ne cesse d'agiter les pommes suspendues à leur tige. Childebert (02)
les a greffées avec amour. Venant d'une telle main elles ne nous en sont que plus chères. Elles tiennent de celui qui les a cultivées une saveur de miel que le royal jardinier leur a peut-être secrètement communiquée. Le prix de ces pommes nouvelles est doublé par l'honneur qu'un roi leur a fait; l'odeur en est suave et le goût exquis. Jugez de ce qu'a pu faire pour le bonheur des hommes celui dont le toucher se fait sentir à nous dans l'agréable odeur de ces fruits! Puisse l'arbre qui les porte en reproduire à perpétuité l'excellente espèce, afin que tout homme garde la mémoire de ce pieux monarque. C'est de ces lieux qu'il partit pour aller au ciel ; c'est à ses mérites qu'il doit d'être l'hôte de ces demeures sacrées. Naguère, chéri de tous, il fréquentait tour à tour les églises, aujourd'hui il est à poste fixe dans les temples célestes. Puissiez-vous, Ultrogothe, triomphante, et vous troisième avec vos deux filles (03), avoir le bonheur de l'y posséder un jour éternellement!
VII. Ad Cantumblandum villam; de pomis dictum.
VII. Sur la villa Cantus Blandus et ses pommes.
Venimus ad Cantum felici tramite blandum,
Aredium lætor quo reperisse patrem.
Quod petit instigans avido gula nostra barathro,
Excipiunt oculos aurea poma meos.
Undique concurrunt variato mala colore,
Credas ut pictas me tetigisse dapes.
Vix digitis tetigi, fauce hausi, dente rotavi,
Migravitque alvo præda citata loco.
Nam sapor ante placet quam traxit naris odorem:
Sic vincente gula naris honore caret.
J'arrive heureusement à Cantus blanchis où j'ai la joie de trouver le cher père Arédius (01). Des pommes à la peau dorée y attirent mes regards, et soudain poussé par la gourmandise, je les engloutis dans mou ventre. Il y en a partout et de toutes les couleurs, tellement qu'on penserait que je n'ai dû me régaler qu'en peinture. A peine cueillies, elles sont croquées et avalées ; après quoi elles émigrent à la hâte dans la région abdominale. J'ai donc eu le plaisir du goût avant d'avoir celui de l'odeur; la gourmandise a été la plus forte et a frustré le nez de sa prérogative.
VIII. De coco, qui ipsam navem tulit.
VIII. Sur un cuisinier qui lui avait enlevé son bateau (01).
Cur mihi tam validas innectis, cura, querellas?
Heu mea vel tandem desere corda, dolor.
Quid revocas casus? jam me mea sarcina lassat
Quod jactare puto, cur duplicatur onus?
Tristius erro nimis, patriis vagus exul ab oris,
Quam sit Apolloniis naufragus hospes aquis.
Venimus ut Mettis, cocus illic regius instans,
Absenti nautas abstulit, atque ratem.
De flammis ardente manu qui diripit escas,
Ille rati nescit parcere, tutus aquis?
Corde niger, fumo pastus, fuligine tinctus,
Et cujus facies caccabus alter adest.
Cui sua sordentem pinxerunt arma colorem,
Frixuriæ cucumæ, scafa, patella, tripes,
Indignus versu, potius carbone notetur,
Et piceum referat turpis imago virum.
Res indigna nimis, gravis est injuria facti:
Plus juscella coci, quam mea jura valent.
Nec tantum codex, quantum se caccabus effert,
Ut mea nec mihi sit participata rates.
Sed tamen auxilium solito porrexit amore,
Qui domini pascens Vilicus auget oves.
Præstitit, et gracili pavidus cum lintre cucurrit.
Imbre, euro, fluvio sed madefactus ego.
Jactavi reliquos, sequerentur ut inde pedestres,
Nam si nemo foris, nemo nec intus erat.
Mergere mox habuit cunctos rapiente periclo:
Naufragii testis nemo superstes erat.
Sic vicinus eram, postquam jactavimus omnes,
Ictibus ut crebris lamberet unda pedes
« Obsequium, dixi, remove, modo nolo lavari. »
Sed tamen instabat lympha rigare pedes.
Nauriacum veniens refero mea tristia regi:
Risit, et ore pio jussit adesse ratem.
Quærunt, nec poterant aliquam reperire carinam,
Donec cuncta cohors regia fluxit aquis.
Restitit hic solus præstans solatia Gogo:
Quod tribuit cunctis, non negat ille suis.
Dulcius alloquitur comitem qui Papulus extat,
Ut quamcumque mihi redderet ipse ratem;
Omnia perlustrans vidit sub littore lintrem;
Nec tamen hic poterat sarcina nostra capi.
Nauriaco interea fecit me stare parumper,
Ordinat et sumptus quos locus ipse dedit.
Quamvis parva ferat, satis est sibi sola voluntas:
Est nec parva quidem, quam dat amator opem.
Addidit et cum esca mihi pocula, gratus amicus,
In quantum poterant rure parare merum.
Sic mihi jucundam direxti, Pappule, proram;
Felix vive, vale, dulcis amice, comes.
Que d'ennuis, et partant, que de fortes raisons de me plaindre ! O douleur, donne-moi enfin quelque répit. Pourquoi me rappeler mes malheurs? Je suis las de mon fardeau, pourquoi le doubler quand je pense à m'en décharger? J'erre à l'aventure, exilé de mon pays, et plus triste que l'étranger qui fit naufrage dans les eaux d'Apollon (02).
Je viens à Metz. Pendant mon absence un cuisinier du roi, venu dans ces quartiers, enlève mon bateau et tout son équipage. Le drôle qui retire les mets du feu en se brûlant les doigts, ne sut se défendre, n'ayant pas à craindre de l'eau cet inconvénient, de faire main basse sur mon esquif. Cet homme à l'unie noire, nourri de fumée et tout imprégné de suie, dont la figure est une autre marmite, et à qui les instruments de son métier, la poêle à frire, le chaudron, le baquet, la vaisselle, les landiers à trois pieds communiquent leur couleur malpropre, n'est pas digne d'être stigmatisé en vers; c'est de charbon qu'il le faut barbouiller, c'est sous cet aspect dégoûtant que doit être peint ce poisseux. N'est-il pas révoltant, et n'est-ce pas le comble de l'injure que les sauces d'un cuisinier prévalent sur mes droits? Le code a moins d'autorité que la marmite ; il ne peut faire que je rentre en possession de mon bateau (03). Cependant, avec sa bouté ordinaire, Vilicus.qui paît les brebis du Seigneur et les fait multiplier (04), vint à mon secours. Effrayé il accourut, sur une barque des plus minces, où j'eus à souffrir du vent, de la pluie, et de l'eau du fleuve dont je fus tout trempé. Je fis mettre à terre tous les gens autres que nous, pour qu'ils suivissent à pied; car s'il n'y eût eu personne dehors, il n'y eût eu personne dedans, c'est-à-dire que tous se fussent noyés, et que pas un témoin du naufrage n'eût survécu. J'étais encore si voisin du péril que, après avoir fait débarquer tout le monde, mes pieds baignaient dans l'eau qui les battait à coups redoublés. « Merci, dis-je à cette eau, de ton obligeance, je ne veux point être lavé. » Elle n'en continuait pas moins son lavage. Arrivé à Nauriac (05), je raconte au roi ma mésaventure. Il en rit et ordonne avec bonté qu'on me procure un bateau. On en cherche, on n'en trouve nulle part. Cependant l'escorte royale poursuit sa route sur le fleuve; le comte Gogon (06)
seul reste, m'offrant ses consolations. Il n'eut point refusé à un ami ce qu'il accorde indistinctement à tous. D'ailleurs, Papulus est là qui le prie avec de douces instances de me procurer une embarcation quelconque. Lui-même, portant de tous côtés ses regards, finit par découvrir une barque amarrée au rivage, niais notre bagage n'y peut tenir. Il me dit d'attendre un moment à Nauriac, et cherche en même temps à tirer parti des ressources que le lieu peut lui offrir. Quoiqu'il ne trouve pas grand-chose, sa bonne volonté me suffit. Si peu d'aide qu'on reçoive d'un ami, c'est beaucoup. Cet aimable ami apporta de quoi manger et aussi de quoi boire en tant qu'on pouvait trouver du vin dans ces campagnes. Voilà, Papulus, de quelle façon charmante vous avez remis ma barque à flots. Adieu, cher comte, vivez heureux.
IX. Ad Dynamium de Massilia.
IX. A Dynamius de Marseille (01).
Exspecto te, noster amor, venerande Dynami,
Quamvis absentem, quem mea cura videt.
Quæ loca te teneant, venientia flabra requiro,
Si fugias oculos, non fugis hinc animos.
Massiliæ tibi regna placent, Germania nobis:
Vulsus ab aspectu, pectore junctus ades.
Quod sine te tua pars hucusque oblita remansit,
Nec revocas animo membra relicta tuo?
Si sopor obrepsit, tibi me vel somnia narrent,
Nam solet unanimes ipsa videre quies.
Si vigilas, fateor, veniam tibi culpa negabit,
Nil unde excuses desidiosus habes.
Altera signiferi revolutis mensibus anni,
Solis anhelantes orbita lassat equos,
Cum mea discedens rapuisti lumina tecum,
Et modo nil sine te cerno, patente die.
Vel mihi verba dares de fonte refusa loquaci,
Ut faceret tecum pagina missa loqui.
Sed tamen ut tandem venias huc carius hortor,
Et revoces oculis lumen, amice, meis.
Dynamius, ami cher et vénéré, je vous attends. Mais, tout absent que vous soyez, vous m'êtes présent par le [souci que vous me donnez. Je demande aux vents en quels lieux vous habitez. Vous vous dérobez à mes yeux, mais non pas à ma pensée. Vous aimez Marseille, siège de votre gouvernement, moi j'aime la Germanie (02). Si vous êtes séparé de moi et loin de moi.je vous rejoins par le cœur. Pourquoi ne pas rappeler à votre souvenir cette partie de vous-même oubliée jusqu'ici, ces membres que vous avez abandonnés? Si vous dormez, vos songes vous parlent de moi, car ceux qui s'aiment se voient même en songe. Si vous ne dormez pas, je déclare que votre faute est inexcusable, car la paresse n'est point une excuse. Deux ans entiers le soleil a essoufflé ses chevaux à fournir leur carrière dans le ciel, depuis qu'en vous éloignant, vous avez emporté ma lumière avec vous, et maintenant sans vous, je ne vois rien, même en plein jour. Que ne m'envoyiez-vous au moins par écrit quelques-unes de ces paroles qui chez vous coulent de source, afin que j'y réponde et que je cause avec vous? Cependant je vous prie plus instamment que jamais de revenir ici, et de rendre, ami, la lumière à mes yeux.
X. Item ad Dynamium.
X. Au même.
Tempora, præcipiti quos invidistis amori,
Officium voti quæ vetuistis agi
Per lyricos modulos, et fila loquacia plectris,
Qua citharis Erato dulce relidit ebur.
Ecce vaporiferum sitiens canis exerit astrum
Et per hiulcatos fervor anhelat agros.
Hinc metuens saniem, ne quo jacularer ab igne,
Sanguine laxato branchia nexa gero.
Labitur inde cruor, nodo manus inde tenetur,
Et dextram innocuam vena soluta ligat.
Ut sine temperie validi sitis urat amoris,
Causa meis votis obstitit ista gravis.
Nescio quam prosit ratio perfuncta medellæ,
Me tamen inde nocet, quod reticere facit.
Scribere si digitis sinerer, satis illa fuisset,
Nunc mihi prima tui cura, secunda mei,
Ex studio studiis retrahor, silet unda Camenæ;
Carne fluit sanies, ne riget ore latex.
Musicus ignis abest, algent in fonte sorores,
Nam sanguis latices hinc gelat unde rigat.
Si qua calens animo recitanda pœmata pangam,
Scis ipse hoc studio quam gravet arte labor.
Nam cruor ablatus magis otia lenta requirit,
Quo neque frigus hiat, nec vapor ustus eat.
Secretumque petit, ne flabilis aura flagellet,
Quo recreans animum stat viror, halat odor.
Ast ego posthabeo affectu mea seria vestro:
Cura tui faciem, nam mea terga tenet.
Post sudorem habui modo nam dare membra quieti
Ordine postposito tempora rumpit amor.
Duco parum, propriam tibi dum volo ferre salutem,
Sed mea prospicio, cum tua vota colo.
Nunc cape parva, cate, et pollens duilance Dynami,
Clare decore tuo, care favore meo
Partibus Italiæ advecto mihi Rhenus, et Hister
Quem cecinere prius quam daret ipse locus,
Insignem specie, celsum lare, lege sagacem,
Omnibus æqualem spe, sale, pace, fide.
Incidit unde mihi, fateor, te sorte videndi,
Arctoi gelida sub regione calor.
Plusque libens vultus efferveo totus in illos,
Ad patriæ reditus quam peregrina cohors.
Visibus atque tuis issem velocius, ac si
Ad patris amplexus de Telamone satus.
Vix quoque tam cupidus vario sinuamine sulcat
Rusticus arte solum, navita aplustre fretum.
Ex illo, celebrande, cliens stat pars mea tecum;
Et venis huc animæ pars mediata meæ.
Antea corde mihi notus, quam lumine visus,
Quem mente adstringo, sineque tango manu.
Brachia qui nec dum circum tua colla cateno,
Quod digiti nequeunt, alligat illud amor.
Longius inde absens, ibi sed pertingo, quod opto:
Quo pede non venio, pectore totus eo.
Nos licet obstet Arar Rhodanusque, natamus amore,
Nec vetat ire animum, qui vetat ire gradum.
Legi etiam missos alieno nomine versus,
Quo quasi per speculum reddit imago virum.
Fonte Camenali quadrato spargeris orbi,
Ad loca, quæ nescis, duceris oris aquis.
Hinc quoque non aliquo nobis abolende recedis,
Quo fixus scriptis nosceris esse tuis.
Interiora mei penetrans possessor agelli,
Felix perpetuo, dulcis amice, vale.
Spectans oris opem, melioraque sideris optans,
Currat ut affatus, stet tibi longa salus;
Sacris Theodoro primo lare, sede, Sapaudo,
Felici egregio, quem dedit orbis honor
Albino eximio, Heliæ, claroque Jovino
Pro Fortunato redde salutis opus.
Hæc tibi nostra chelys modulatur simplice cantu:
Sed tonet architypho barbitus inde sopho.
O temps, vous portez envie à mon amitié impatiente, quand vous m'empêchez d'exprimer mes vœux sur le mètre lyrique, et de manier l'archer dont la douce Érato frappe les cordes stridentes de son luth d'ivoire. Voici la canicule aux exhalaisons fumeuses et brûlantes; les bouffées de chaleur s'élèvent du sol crevassé. Or, craignant le trouble des humeurs et les traits perçants de la fièvre, je me suis fait saigner aux bras. Maintenant ils sont enveloppés de bandes. La main, du côté où le bras saigne encore, est maintenue par un nœud ; l'autre, la droite, sans me faire de mal, est rendue immobile par le relâchement de la veine. Cette grave affaire a empêché que l'extrême et solide affection que j'ai pour vous, ne me consume entièrement. J'ignore si cette raison m'aidera à me guérir, mais quant à présent elle m'est nuisible en ce qu'elle m'oblige à garder le silence. J'eusse été content qu'elle me permît de me servir de mes doigts pour écrire. A l'heure qu'il est le premier de mes soucis c'est vous; je ne viens qu'après. Je me distrais d'une étude par d'autres études; l'eau de ma muse a cessé son murmure; de ma chair coule de la sanie de peur qu'il ne coule des vers de ma bouche. Le feu poétique me fait défaut; les neufs Sœurs gèlent dans leur fontaine, car mon sang glace les eaux mêmes où se retrempe mon esprit. Si pourtant ma verve s'échauffant, je compose des poèmes destinés à être lus, vous savez combien l'art que requiert ce travail en augmente les difficultés. .Le sang tiré qui ne se gerce pas au froid et ne ride pas à la chaleur, demande à reposer plus lentement, après quoi on le porte au retrait, de peur que corrompu par l'air, il ne tourne au vert, couleur si gaie pourtant, et n'infecte (11).
Mais je fais passer mes affaires sérieuses après votre amitié. Les soucis que vous me donnez se peignent sur ma figure ; mon dos est chargé des miens. Je mets en seconde ligne mes sueurs, car pendant qu'on prend du repos, l'amitié vient l'interrompre, sans tenir compte de la façon dont on a réglé son temps. Je tiens ma santé pour peu de chose quand il s'agit de la vôtre; mais en rendant hommage à vos désirs, je considère aussi les miens. Recevez donc ces quelques vers, Dynamius, esprit pénétrant et juge équitable (02), illustre par les honneurs qui vous décorent, et l'objet de toute ma sympathie. Quand j'arrivai d'Italie, le Rhin et le Danube m'avaient déjà vanté, avant que je m'en assurasse moi-même, votre grand air, la noblesse de votre maison, votre sagacité dans l'interprétation des lois, votre impartialité, les espérances que vous faisiez naître, vos mots piquants, votre amour de la paix et votre foi. J'en ressentis, je l'avoue, dans ces froides régions du nord (03), un désir brûlant de vous voir, et j'ai une envie de contempler vos traits, aussi violente que les étrangers de retourner dans leur patrie. J'y courrais plus vite que le fils de Télamon (04) pour embrasser son père. J'en suis plus impatient que le laboureur n'est pressé d'ouvrir dans son champ des sillons symétrique?, le nautonnier de fendre les flots avec son navire. Il suit de là, ô mon illustre patron, qu'une partie de moi-même, votre client, est avec vous, et que vous, moitié de mon âme, êtes ici avec moi. Mon cœur vous connaît avant que mes yeux ne vous voient, et si je ne vous touche pas delà main, je vous embrasse par la pensée. Ne pouvant vous entourer, vous enlacer de mes bras, je supplée par mon amitié à cette impuissance. Quoique absent et loin de vous, je n'en atteins pas moins l'objet de mes désirs. Où mes pieds ne vont pas mon cœur va tout entier. En dépit de la Saône et du Rhône qui s'opposent à notre réunion, l'amitié nous les fait passer à la nage, et ce qui arrête nos pas ne saurait arrêter notre pensée. J'ai lu aussi de vos vers qui m'ont été envoyés sous un nom d'emprunt ; ils reflètent l'image de l'auteur comme un miroir. Les eaux de la fontaine des Muses portent votre nom dans les quatre parties du monde (05) ; celles qui sortent de votre bouche le porteront jusqu'en des pays qui vous sont inconnus. Vous ne pouvez nous priver de vous, vous ne pouvez vous retirer nulle part, sans apprendre que vous y êtes déjà fixé par vos écrits (06).
Vous avez même pénétré sur mon petit domaine, et vous en êtes rendu possesseur (07).
Aimable ami, soyez toujours heureux, et adieu. En attendant que je converse avec vous, et souhaitant que ma bonne étoile me permette enfin de donner un libre cours à mon affection, portez-vous bien et longtemps. Saluez de ma part Théodore (08), le premier de tous par sa dignité épiscopale, Sapaudus, l'excellent Félix, l'honneur du monde, l'éminent Albinus, Hélias et l'illustre Jovinus. Tel est le chant sans apprêt que j'ai modulé sur mon humble lyre; mais au premier des chants, au chant archétype il faut les accords retentissants du barbitus (09).
NOTES SUR FORTUNAT, LIVRE VI.
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I.
01. — Voir la Vie de Fortunat, n° 41. Le mariage de Sigebert et de Brunehaut ayant eu lieu en 566, cette date doit être nécessairement celle où ce poème fut composé. Sigebert était roi d'Austrasie depuis l'an 561, et séjournait à Metz. Il avait quarante ans, lorsqu'il fut assassiné en 575, à Vitry, sur la Scarpe, par des sicaires que Frédégonde avait soudoyés. Il laissa le royaume d'Austrasie à son fils Childebert âgé de cinq ans, sous la tutelle de sa mère.
02. — Selon M. Léo, cette apostrophe semble se rattacher à un distique qui venait après le vers 33, et qui a disparu. Il indiquait sans doute avec clarté à quelles personnes s'adresse le poète, et peut-être aussi le conseil qu'il en -avait reçu d'écrire cet épithalame.
03. — Le Nablis ou plutôt Nabis est une rivière qui prend sa source non loin de la source du Mein, et se jette dans le Danube, près de Ratisbonne. Son nom allemand .est Naab. Les contrées qu'elle arrose confinaient alors aux anciens pays des Saxons. Le poète indique ici les victoires remportées sur les Saxons par Clotaire, père de Sigebert, et rappelées par Grégoire de Tours, Hist. Franc, IV, 10 et 14. Le même Clotaire conjointement avec son frère Théodoric porta la guerre en Thuringe, la ravagea et la soumit à son autorité.
04. — Le texte est ici corrompu, comme il est aisé de le voir, mais le sens est facile à saisir. Théodebert était fils du roi Théodoric, frère de Clotaire. Il avait suivi son père à la guerre contre les Thuringiens (Grégoire de Tours, Hist. Franc, III, ch. 7), et régna après lui en Austrasie, où il eut Sigebert pour successeur. Grégoire de Tours, ibid., III, 25, loue fort, en effet la piété de ce prince.
05. — Le nombre et l'obscurité des variantes sur ce passage indiquent que le texte en est corrompu; je crois néanmoins en donner le sens exact.
06. — Ce personnage que le poète appelle roi, ainsi que Perse appelle rex un homme riche et puissant, est Gogon. Il était maire du palais d'Austrasie, et il fut élu chef de l'ambassade envoyée en Espagne par Sigebert pour demander à Athanagilde la main de Brunehaut. Plus tard Sigebert, à l'instigation de cette même Brunehaut, le fît mourir. Voy. Grégoire de Tours, Epitom., 69, et Aimoin, Hist. Franc, III, p. 4.
07. — Les rois d'Austrasie avaient étendu leur empire jusqu'en Germanie (Voy. la Vie de Fortunat, n° 43), et ils pouvaient aussi s'en dire les rois.
Ia.
01. — Il n'existe, que je sache, dans les anciens historiens, aucun indice de cette victoire de Sigebert sur les Saxons et les Thuringiens; il s'agit donc ici de la victoire même remportée sur ces peuplas par Clotaire Ier, père de Sigebert, que Grégoire de Tours, Hist. Franc, IV, 10, rapporte à l'année 555. Il est vraisemblable que Sigebert y assista et s'y comporta bien. Quant à la réduction des Saxons sous l'obéissance de ce prince, on peut l'inférer de ce fait qu'un gros de ces peuples, à leur retour d'Italie, se rendirent prés de Sigebert par qui ils furent rétablis dans leur pays. Voy. Grégoire de Tours, Hist. Franc, IV, 43.
02. — Ordine sacro. Il semble qu'il y ait la une allusion à l'arianisme qui s'était introduit parmi les peuples de Sigebert, et que ce prince avait combattu. La plus considérable de ses conquêtes à cet égard est celle de Brunehaut qu'il avait épousée arienne. Voir le vers qui suit.
03. — Sur la conversion de Brunehaut, voyez un passage de Grégoire de Tours. Hist. Franc, IV, 27.
II.
01. — Charibert était fils de Clotaire Ier, et frère germain de Sigebert. Grégoire de Tours parle souvent de lui, mais sur un autre ton que Fortunat. Voy. Hist. Franc, IV, 20. Il n'est guère de vices qu'il ne lui reproche. Il ne laisse pas toutefois que de raconter un beau trait de son désintéressement. Au début de son règne, le prince fit brûler les registres de nouveaux impôts mis sur le peuple, et envoya l'argent qui avait été déjà versé a la basilique de Saint-Martin, à Tours, avec promesse que le peuple de cotte ville ne paierait désormais aucun aide ou contribution publique (Ibid. IX, 30).
02. — Il ne nous reste aucun monument de ces lois, comme il nous en reste de celles de son père et de son oncle Clotaire Ier et Charibert Ier. Voy. les Capitularia regum francorum, dans Alfr. Boretius, t. 1er, ch. 2 et 3, p. 2 et 3, éd. de Hanovre, 1883, in-4°.
03. — Childebert 1er, fils de Clovis et frère de Clotaire Ier Dans le partage des royaumes fait entre les fils de Clovis celui de Paris était échu à Childebert. Chilpéric s'en empara et ne le garda pas longtemps. Ses frères l'en chassèrent, après quoi ils firent un nouveau partage, et le sort donna le royaume et la ville de Paris à Charibert, lequel devint ainsi par le fait le successeur de Childebert, son oncle.
04. — La piété du roi Childebert et sa munificence envers les églises sont hautement louées par Grégoire de Tours. Il a déjà été parlé de ce fait, dans les notes de la pièce XIV du livre II.
05. — La veuve de Childebert s'appelait Ultrogothe, et ses filles Chroteberge et Chrotesinde. Clotaire s'étant emparé du royaume de leur père, après la mort de celui-ci, les avait exilées. Mais Charibert les prit sous sa tutelle, et pour mieux montrera quels sentiments il cédait en faisant cette bonne action, il adopta le nom même de Childebert.
06. — Charibert que Clotaire avait eu d'Ingonde, était né le troisième des enfants de ce prince, selon le compte de Grégoire de Tours, Hist. Franc, IV, 3; mais il est dit ici le premier de ses frères, parce que Gunthichram et Chilpéric, nés avant lui, étaient morts du vivant de Clotaire.
07. — Cette piété dont Fortunat le loue n'était pas incompatible, à ce qu'il semble, avec une haine déclarée contre le clergé. Le prêtre Nuncupatus ayant été envoyé auprès de lui par Léonce, évêque de Bordeaux, pour lui annoncer la déposition d'Emerius, évêque de Saintes, il fut saisi par ses ordres, jeté sur un chariot chargé d'épines et en cet état envoyé en exil (Grégoire de Tours, Hist. Franc, IV, 26). Grégoire dit encore de Charibert, au livre I, au des Miracles de saint Martin : Charibertus rex, cum exosis clericis ecclesias Dei negligent, despectisque sacerdotibus, magis in vitia declinasset, etc. Il faut donc que Fortunat ait écrit cette pièce ou avant que Charibert eût donné la mesure de ses vices, ou lorsque lui-même, à peine arrivé en Gaule, ne connaissait pas encore la vie de ce prince.
08. — Il fait de vitæ, un iambe. Mais peut-être est-ce un mot corrompu. L'édition de Venise porte viæ qui est très admissible.
09. — Les Sicambres étaient des peuples de la Germanie, d'où était sorti Clovis, fils de Childéric et père de Clotaire. On connaît les paroles que lui adressa saint Rémi en le baptisant. Voy. Grég. de Tours, Hist. Franc, II, 31.
10. — Tous les manuscrits portent dei. M. Fr. Léo croit raisonnablement qu'il faudrait peut-être lire ducis. Mais pourquoi Fortunat, après avoir donné à son héros toutes les vertus d'un saint, n'aurait-il pas été entraîné par la vivacité de son enthousiasme à l'appeler dieu? le rapport de dei à famulis n'a d'ailleurs rien que de très naturel : « les serviteurs de Dieu. »
III.
01. — Cette Théodechilde est la même dont on a vu l'épitaphe l. IV, 23. Voir là même la note qui la concerne.
02. — Théodebert.
03. — Théodoric.
04. — Fortunat semble ici indiquer la cause pour laquelle Théodechilde quitta. Radiger, fils du roi Hermé-giséle, qu'elle avait épousé. Cette cause, Procope la rapporte au livre IV, ch. 20 de la Guerre gothique.
Her-mégisèle, roi des Varnes, peuple d'au delà du Rhin, avait épousé celte Théodechilde, fille de Théodoric, afin de s'assurer par cette alliance l'appui du roi des Francs. N'en ayant pas eu de fils, il donna ordre, en mourant, au fils qu'il avait eu d'une autre femme; et qui se nommait Radiger, d'épouser sa veuve. Seulement, comme ce fils était fiancé a une jeune fille, sœur du roi des Angles, Hermégisèle lui dit d'envoyer un message à cette princesse pour l'informer d'une résolution approuvée par les grands du royaume. Mais la jeune fille souffrit mal cette injure. Elle assembla une flotte de quatre cents vaisseaux, portant une armée de cent mille hommes, s'en déclara le chef, attaqua les Varnes, les vainquit et fit prisonnier Radiger. Elle ne lui fit aucun mal, mais elle lui reprocha avec amertume son manque de parole et sa perfidie, Radiger s'excusa, alléguant qu'il y avait été contraint par la nécessité, que d'ailleurs il était prêt à répudier Théodechilde, et à réparer son offense envers celle qui l'avait vaincu, en l'épousant selon sa promesse. Après cette déclaration il fut reçu en grâce par la jeune Angle. Telle fut la cause qui porta naturellement Théodechilde à quitter son époux et à revenir en Gaule chez les siens. Lucchi ne doute pas que Fortunat ne fasse ici allusion à cette aventure et cela paraît assez vraisemblable.
05. — La suite explique ce que le poète entend par là.
IV.
1. — Cette Berthichilde, née, comme on le voit ici, d'une famille illustre, était sans doute une de ces religieuses du monastère de Sainte-Croix, dont Grégoire de Tours, De gloria confess., 100, a dit : quæ secundum sæculi dignitatem, non modo de senatoribus, verum etiam non nulla de ipsa regali stirpe, hac religionis forma florebant.
V.
01. — Gélésuinthe, que d'autres nomment aussi Galsuinthe, Galasuinthe et Galesonte, était fille d'Athanagilde, roi des Goths, en Espagne, et sœur aînée de Brunehilde, femme de Sigebert. Chilpéric la fit demander à son père en mariage et l'obtint. Arrivée chez ce prince, la jeune fille fut reçue par lui avec les plus grands honneurs et incontinent épousée. La discorde ne tarda pas à se mettre dans le ménage royal. Chilpéric, malgré la promesse solennelle qu'il avait donnée de renvoyer Frédégonde, continuait à vivre et à donner le scandale de ses impudiques amours avec elle. Gélésuinthe demanda alors la permission de retourner en Espagne consentant à laisser au roi les trésors qu'elle en avait apportés, Chilpéric feignit de vouloir, par de douces paroles, la détourner de ce projet, mais bientôt il la fit étrangler dans son lit, à l'instigation de Frédégonde, qu'il épousa peu de jours après. Voy. Grég. de Tours, Hist. Franc., IV, 28, et Aimoin, Hist. Fr. ch. 57.
02. —La ville royale des Goths d'Espagne était Tolède, et les deux tours qu'elle avait envoyées en Gaule étaient Brunehaut, femme de Sigebert, puis Gélésuinthe, sa sœur, celle-ci la tour renversée, celle-là la tour debout.
03. — La Gaule est dite au nord relativement à l'Espagne.
04. — Golsuinthe, ou, comme d'autres écrivent, Guthesuinthc, fut d'abord femme d'Athanagilde. Elle était la mère de Brunehaut et de Gélésuinthe. Après !a mort de son mari, elle épousa Leuvichilde, successeur de celui-ci. C'était une arienne fanatique, et elle fit naître plus d'une fois des troubles en Espagne par sa haine contre les catholiques. Voy. Grégoire de Tours, Hist. Franc., IV, 38; V, 39; IX, 1.
05. — Les rois d'Austrasie, on l'a déjà dit, étendaient leur empire jusqu'en Germanie, et l'Austrasie même en prenait quelquefois le nom.
06. — Les Gelons, peuple de la Scythie, célèbres dans l'antiquité par leurs mœurs féroces. Virgile et Horace entre autres eu parlent en maints endroits de leurs écrits.
07. — C'étaient les habitants qu'Ataulphe, roi des Goths, avait trouvés en Espagne, le siècle précédent, lorsqu'il y fonda son nouveau royaume. Voy. Muratori, Annal. Ital., à l'an 414.
08. — Le Serracum ou Sarracum était une espèce particulière de charrette, ou de chariot, d'origine étrangère, mais adopté en Italie (Sisenna ap. Non. au mot Carra), où les paysans l'employaient ordinairement pour se transporter quelque part eux et leurs familles, et pour conduire leurs denrées au marché. Voy. Cicéron, Fragm. in Pison. apud Quintilien, VIII, 3,21.
09. — Cette réclusion des filles des rois goths était sans doute un usage consacré, et n'était point personnelle à Gélésuinthe.
10. — Je ne comprends pas pourquoi l'Espagne était un pays si tôt fermé pour Goïsuinthe.
11. — Si elle y prit garde, elle n'en fut pas moins étranglée ou étouffée par le lâche Chilpéric, poussé à cet assassinat par l'odieuse et jalouse Frédégonde.
12. — Ici Gélésuinthe a quitté le char où elle était avec sa mère pour monter en pilentum. Le pilens ou pilen-lum était une voilure de cérémonie dont se servaient les dames romaines, au lieu du carpentum, leur équipage ordinaire. Voy. Virgile, En. VIII, v. 666, et Rich, Dict. des Antiquit. romaines, au mot Pilentum.
13. — Cette tour en argent était une espèce d'édicule posée sans doute sur le plancher du pilentum. Il y avait de ces édicules de formes diverses. Une médaille de l'impératrice Faustine en représente un qui a la forme d'un petit temple. Voy. Rich, ib., ib.
14. — Alno pour navi, parce que cette espèce de bac était faite de bois d'aulne.
15. — Elle était arienne comme son père et sa mère.
16. —C'est ainsi que le poète glisse sur l'abominable assassinat de Gélésuinthe. Il se borne à la pleurer et à s'attendrir sur le sort de la victime, mais il n'ose ni nommer les assassins, ni témoigner l'horreur qu'ils lui inspirent. Il se fût perdu, en effet, s'il eût été plus explicite, et la vengeance de Chilpéric et de Frédégonde ne se fût guère fait attendre. La même réserve du poète et la même obscurité prudente se trouvent plus bas dans les regrets de la nourrice.
17. —Grégoire de Tours ajoute quelques détails à ce miracle, Hist. Franc, IV, 28.
18. — On voit que Brunehaut avait écrit la première à sa sœur, et lui avait indiqué le chemin qu'elle devait suivre pour venir à Metz. Lucchi conjecture que c'était pour conférer avec elle sur le retour en Espagne déjà projeté par Gélésuinthe. C'est une erreur. Le chemin que n'a pas pris Gélésuinthe pour venir trouver sa sœur, est le chemin de la mort.
19. — Voyez sur ce mot equus ma Dissertation n° 7.
20. — Allusion à la volonté expresse du roi Athanagilde.
21. — Alimenta était le mol employé pour exprimer le salaire ou la pension que faisait à la nourrice son nourrisson ou les parents de celui-ci. Il est rendu dans Valérius Flaccus, Argon. VI, v. 670, par nutrimenta, et dans Ulpien, Digest. I, 13, 1, § 14, par nutricia.
22. — Il faudrait peut-être lire avæ pour aviœ ; mais il est évident que Fortunat a fait un adjectif d'avus, pour le faire accorder ici avec gremiis.
23. — Je ne vois que ce sens possible pour ce vers obscur.
24. — Ces deux vers manquent de clarté. Je crois pourtant qu'il est fait mention par nata de Brunehaut, par genero de Sigebert, par nepte d'Indegonde, leur fille, mariée à Herménégilde, fils de Goïsuinthc et d'Athanagilde son premier mari, par nepote de Childebert, fils de Sigebert et successeur de ce prince sur le trône d'Austrasie. Quant à ce mari, viro, il m'est impossible de deviner quel il est, à moins qu'il ne s'agisse d'Herménégilde, mari d'Indegonde.
VI.
01. — Voyez la pièce ii de ce livre, note 5.
02. — Childebert, mari d'Ultrogoth. Voy. ib.
03. — Chroteberge et Chrotesinde. Voy. ib.
VII.
01. — C'est le même à qui est adressée la pièce xix du livre V. Brower pense que cette villa tirait peut-être son nom du chant des oiseaux qu'on y entendait particulièrement C'est une conjecture un peu enfantine ; ne tirait-elle pas plutôt son nom de sa situation que des concerts qu'y donnaient les hôtes allés de ses bois? Cantus peut fort bien être une faute d'orthographe ou une de ces mauvaises leçons dont fourmille notre poète, et il faut peut-être lire canthus, du grec
κάνθος, coin ou angle, correspondant exactement a ce coin de terre, ille terrarum angulus, sur les bords du Galèse, et qui riait tant à Horace (Od. II, 6, v. 13 et 14). Il est vrai que canthus est donné par Quintilien (I, 5, 88) comme un mot d'origine africaine ou espagnole qui veut dire ferrum quo rotæ vinciuntur, un cercle de fer qui est autour des roues. Le lecteur décidera. Blandus n'offre pas de difficulté.
VIII.
01. — Ce voyage ainsi que ceux qui font le sujet de la pièce ix du livre X, et des pièces xxv et xxvi du livre XI, avaient été entrepris pour remplir diverses commissions dont Fortunat avait été chargé par Radegonde.
02. — Lucchi conjecture que le poète fait ici allusion à Ulysse, qui, ayant débarqué dans une île consacrée à Apollon, où ses compagnons, malgré sa défense, avaient sacrifié les génisses du Soleil, fut à son départ assailli par une violente tempête, et faillit périr. Voy. Homère, Odys. XII.
03. — Le cuisinier travaillant pour le roi, le code n'avait rien à voir dans ce qui était du service du roi. C'est de protecteurs qu'il était besoin ici, et non pas de légistes.
04. — Vilicus était évêque de Metz, du temps de Sigebert. Il reçut bien Fortunat à son arrivée à la cour du roi d'Austrasie. C'est pour lui en témoigner sa reconnaissance que le poète lui adressa la pièce xiii du livre III.
05. — Toutes les variantes de ce nom qu'on a produites, n'apportent aucune lumière sur le vrai nom, et sur la position géographique de celle localité.
06. — Gogon et Papulus, tous deux comtes. Sur Gogon, voyez la note 6 de la pièce i de ce livre, et la note 1 de la pièce i du livre VII.
IX.
01. — Dynamius, gouverneur de la Provence pour le roi Childebert. Voy. ce qu'en dit Grégoire de Tours, Hist. Franc, VI, c. 11, ainsi que la note 8 de la pièce qui suit.
02. — Il résulte de ces paroles ou que Fortunat passa quelque temps en Germanie, ou qu'il ne désigne sous ce nom que le royaume même de Sigebert, qui s'étendait jusqu'en ce pays : ce que ses habitudes de flatterie rendent très probable.
X.
01. — Fortunat oblige très souvent de confesser qu'on ne l'entend pas, ou qu'on ne l'entend guère. C'est ici le cas. Je ne sais ce que dirait un chirurgien ou un chimiste de ces modifications du sang, après qu'il a été tiré de la veine; ce que j'y vois de plus clair, c'est ce qu'on fait de ce sang après tout cela.
02. — Pollens duilance. Les variantes sont ici aussi nombreuses que bizarres tant dans les manuscrits que dans les imprimés. On y lit clue lance; pollens clave, lance ; pollent in lance, etc. La correction adoptée ici est de M. Fréd. Léo qui l'a tirée de la version duo lance ou duilance, duilanx étant le même que bilanx, attribut qui convient bien à un juge.
03. — Ce passage indique que cette pièce fut écrite avant la précédente, car dans celle-ci Fortunat parle à Dynamius comme s'il le connaissait déjà, et dans celle-là il témoigne le désir de le connaître. Il y dit en effet qu'il ne le connaissait même pas de visage (v. 40). Il est donc à croire, observe Lucchi, que cette pièce x fut écrite quand le poète était encore en Germanie, ou n'avait pas encore pénétré bien avant dans la Gaule. C'est ce qui ressort des vers 39 et 40.
04. — L'Ajax qui disputa les armes d'Achille à Ulysse.
05. — Brower remarque que par quadrato Fortunat entend les quatre régions du monde alors les plus connues, plagas notissimas, mais il ne nous dit pas quelles étaient ces régions. C'est qu'il ne le savait pas sans doute non plus que Fortunat, et c'est pourquoi je pense que le poète a voulu dire par ces mots tout simplement le monde carré, l'opinion commune étant alors que la terre était carrée et non pas ronde. Forma quadrata mundi, dit saint Jérôme, comm. in Marc. c. 9. Je ne disconviens pas cependant qu'on ait pu croire au temps de Fortunat à la division de la terre en quatre parties, mais je ne suis pas convaincu que les exemples où quadratus orbis reçoit cette interprétation soient bien décisifs. Ils sont dans Du Cange, v. Quadratut. Il y avait un autre mot pour exprimer cette division, c'est quadrificus. On lit dans Papius : Quadrificus, in quatuor partes divisus. Du Cange cite une charte de 873 où on lit : Omnibus Christum per orbem quadrificum adorantibus, etc. Et dans le Rational de Durand, lib. VI, c. 72 : Dominus quadrificum orbem... mortuum vivificavit.
06. — Ruinart, dans ses notes sur le ch. 7 de l’Hist. Franc, de Grégoire de Tours, rapporte que Dynamius écrivit la vie de saint Marius, et relie de saint Maxime, évêque de Riez. On a vu plus haut que de plus il était poète.
07. — Je crois que Fortunat veut dire ici que Dynamius avait quitté la prose pour pénétrer dans le domaine de la poésie qui était celui de notre poète, et qu'il l'y avait supplanté.
08. — Les personnages ici nommés vivaient alors en bonne intelligence, mais ils se brouilleront depuis, et donnèrent le scandale de leurs inimitiés. Théodore fut chassé de son siège episcopal de Marseille par Dynamius. Albinus est celui que le même Dynamius nomma, sans consulter le roi, évêque d’Uzès; il n'occupa son siège que trois mois et mourut au moment où il allait en être chassé. Jovinus, nommé par le roi au même siège, eut le déplaisir de voir le diacre Marcellus s'en emparer, à la faveur des intrigues de Dynamius. Ce Marcellus était fils du sénateur Félix, dont il est parlé au vers 68. Quant à Sapaudus, personnage que l'extrême corruption du texte en cet endroit permettait en quelque sorte à M. F. Léo de créer, il pourrait lire Sabaudus nommé aussi Sapaudus, qui fut évêque d'Arles, et dont parle Grégoire de Tours, Hist. Franc, IV, 30; VIII, 39. Voy. le même historien, ibid. VI, 7.
09. — Le barbitus était un instrument à cordes du genre dos lyres. Il était plus grand que la lyre proprement dite, et avait des cordes plus fortes; par conséquent il donnait des notes plus hautes cl plus pleines que les lyres ordinaires.
FORTUNAT
POÉSIES
LIVRE VII
vie - dissertation - livre I - livre II - livre III - livre IV - livre V - livre VI - livre VIII - livre IX - livre X - livre XI - Appendice
VENANCE FORTUNAT
POÉSIES MÊLÉES
LIBER SEPTIMUS
LIVRE SEPTIÈME
I. Ad Gogonem.
I. A Gogon (01).
Orpheus orditas moveret dum pollice chordas,
Verbaque percusso pectine fila darent,
Mox resonante lyra tetigit dulcedine silvas,
Ad citharae cantus traxit amore feras
Undique miserunt vacuata cubilia dammas,
Deposita rabie tigris et ipsa venit.
Sollicitante melo nimio filomela volatu,
Pignora contemnens, fessa cucurrit avis.
Sed quamvis longo spatio lassaverat alas,
Ad votum veniens se recreavit avis.
Sic stimulante tua captus dulcedine, Gogo,
Longa peregrinus regna viator adit.
Undique festini veniant ut promptius omnes,
Sic tua lingua trahit, sicut et ille lyra.
Ipse fatigatus huc postquam venerit exul,
Antea quo doluit, te medicante, caret.
Eruis adflictis gemitus, et gaudia plantas;
Ne tamen arescant, oris ab imbre foves.
Aedificas sermone favos, nova mella ministrans,
Dulcis et eloquii nectare vincis apes.
Ubere fonte rigat labiorum gratia pollens,
Cujus ab arcano vox epulanda fluit.
Pervigili sensu dives prudentia regnat,
Fomite condito cui salis unda natat.
Qui fulgore animi radios a pectore vibras,
Et micat interior lux imitata diem.
Sed vicibus mundum modo sol, modo nubila complent:
At tua semper habent corda serena diem.
Visceribus promptis templum pietatis haberis,
Muneribusque sacris es fabricata domus.
Forma venusta tibi proprio splendore coruscat,
Ut mentis habitum vultus et ipse probet.
Omne genus laudum specie concludis in una,
Nec plus est aliquid quam tua forma gerit,
Principis arbitrio Sigiberti magnus haberis,
Judicium regis fallere nemo potest:
Elegit sapiens sapientem, et amator amantem,
Ac veluti flores docta sequestrat apes.
Illius ex merito didicisti talis haberi,
Et domini mores, serve benigne, refers.
Nuper ab Hispanis per multa pericula terris,
Egregio regi gaudia summa vehis.
Diligis hunc tantum, quantum meliora parasti:
Nemo armis potuit quod tua lingua dedit.
Haec bona si taceam, te nostra silentia laudant,
Nec voces spectes, qui mea corda tenes.
Vera favendo cano, neque me fallacia damnat,
Teste loquor populo, crimine liber ero.
Haec tibi longinquos laus ardua surgat in annos,
Haec te vita diu servet, et illa colat.
Pendant qu'Orphée faisait vibrer d'une main les cordes de sa lyre, et que, les frappant de l'autre avec le plectre (02), il en tirait des sons harmonieux, il charmait les forêts par la douceur de ses accords, et attirait à soi les bêtes captivées par la mélodie de son instrument. Les daims, quittant leurs gîtes, accouraient de toutes parts ; le tigre lui-même, dépouillant sa férocité, venait à son tour. Philomèle ravie, laissait à l'abandon ses petits, et quoiqu'elle eût forcé son vol et fait une longue traite, arrivée là où elle voulait arriver, elle ne sentait plus la fatigue. Ainsi, Gogon, le voyageur étranger, séduit par votre douceur enchanteresse, vient dans ces régions lointaines où votre langage, comme la lyre d'Orphée, attire les gens, et où ils rivalisent à qui viendra le plus vite. L'exilé, las du chemin, arrivé près de vous, est réconforté avant d'avoir eu le temps de se plaindre. Vous chassez le chagrin du cœur des affligés, et vous y semez la joie; et pour que cette semence ne se dessèche pas, vous la rafraîchissez des eaux de votre éloquence. Vous pétrissez de vos discours et servez à qui vous écoute des gâteaux d'un miel nouveau dont le nectar l'emporte sur celui de l'abeille (03).
Une source abondante de grâce coule de vos lèvres, et du fond de cette source sort une voix qui est le régal des oreilles. Une prudence extrême jointe à une raison toujours en éveil, mais qui recèle un foyer d'enjouement, domine tout cela. Votre esprit lance des éclairs; des traits de feu jaillissent de votre cœur, et une lumière pareille à celle du jour illumine votre intérieur. Le soleil et les nuages règnent tour à tour dans le ciel, mais le jour qui luit en votre cœur est constamment serein. Le fond de votre âme qu'on voit à découvert est le temple de la piété; vous êtes une maison construite de matériaux sacrés. Toute votre personne a des beautés et des grâces qui vous sont particulières, et votre visage est le reflet de votre âme. Tous les éloges possibles sont compris dans celui-ci : il ne se peut rien voir de plus beau que vous. La volonté du roi Sigebert vous a fait grand; nul ne peut tromper le jugement de ce prince. Sage, il a choisi un sage, ami un ami ; il imite l'abeille qui fait un choix parmi les fleurs. C'est de son mérite que vous avez appris à être tel que vous êtes. Serviteur plein de bonté, vous rappelez le caractère de votre maître. Il n'y a pas longtemps qu'à travers mille dangers d'un voyage par terre, vous avez ramené à cet excellent prince l'objet de ses désirs les plus vifs (04).
Vous l'aimez d'autant plus que vous lui avez procuré le plus précieux des biens. Ce que vous avez obtenu par la parole, nul ne l'eût obtenu par les armes. Si je n'en dis pas davantage, c'est que mon silence même vous loue. Vous connaissez mon cœur; ne regardez donc pas à la manière dont je m'exprime. La vérité parle par ma bouche ; on ne saurait me taxer de mensonge. J'en atteste le peuple; son témoignage me justifiera. Que la gloire grandisse pour vous d'année en année, et vivez longtemps pour avoir longtemps ses faveurs.
II. Ad eundem, cum me rogaret ad cenam.
II. Au même qui l'invitait à souper.
Nectar, vina, cibus, vestis, doctrina, facultas,
Muneribus largis tu mihi Gogo, sat es;
Tu refluus Cicero, tu noster Apicius extas,
Hinc satias verbis, pascis et inde cibis.
Sed modo da veniam: bubula turgente quiesco,
Nam fit lis uteri, si caro mixta fremat.
Hic ubi bos recubat, fugiet, puto, pullus, et anser,
Cornibus et pinnis non furor aequus erit.
Et modo jam somno languentia lumina claudo:
Nam dormire meum carmina lenta probant.
Du nectar, des vins, des mets, des habits, de la science, de la fortune! Vous m'êtes assez, Gogon, sans tout cela. Vous m'êtes à la fois l'abondant Cicéron et Apicius mon compatriote (01) ; vous me rassasiez de beau langage et me nourrissez de bons morceaux. Mais je demande grâce ; j'ai le ventre bourré de viande de bœuf; je me recueille. Le mélange avec d'autres viandes me donnerait la colique. Où le bœuf est couché, il n'y a place, selon moi, ni pour l'oie ni pour le poulet; ils prendront la fuite. Dans la lutte entre cornes et plumes la partie ne serait pas égale. Cependant, appesantis par le sommeil, mes yeux se ferment; la faiblesse de ces vers prouve même que je dors déjà.
III. Item ad eundem.
III. Au même.
Quas mihi porrexit modo pagina missa querellas,
Immunem culpae me loquor esse tuae.
Nam causam, remus, tua plus praesentia laesit:
Quo vos peccastis crimine, culpor ego.
Non tamen ex tali titulo dulcedo peribit:
Fructus amicitiae corde colente,manet.
Malgré les plaintes que contient votre dernière lettre, je suis innocent d'une faute qui est la vôtre. Mon avis est que votre présence a fait le plus de mal. Je suis accusé d'un tort qui est de votre fait. Cependant la douceur de nos rapports ne sera point troublée. Les fruits de l'amitié subsistent dans le cœur qui sait les cultiver (01).
IV. Item ad eundem.
IV. Au même.
Nubila, quae, rapido perflante Aquilone, venitis,
Pendula sidereo quae movet axe rota,
Dicite qua vegitet carus mihi Gogo salute,
Quid placidis rebus mente serenus agit:
Si prope fluctivagi remoratur litora Rheni,
Ut salmonis adeps rete trahatur aquis.
Aut super uviferi Mosellae obambulat amnem,
Quo levis ardentem temperet aura diem.
Pampinus et fluvius medios ubi mitigat aestus;
Vitibus umbra rigens, fluctibus unda recens.
Aut Mosa dulce sonans, quo grus, ganta anser olorque est,
Triplice merce ferax, (alite, pisce, rate).
An tenet herbosis qua frangitur Axona ripis.
Cujus aluntur aquis pascua, prata, seges ;
Esara? Sara? Cares? Scaldis? Saba? Somena? Sura?
Seu qui MettiS adit, de sale nomen habens?
Aut aestiva magis nemorum, saltusque pererrans,
Cuspide, rete feras hinc ligat, inde necat?
Ardenna an Vosagus, cervi, caprae, helicis, uri
Caede sagittifera silva fragore tonat?
Seu validi bufali ferit inter cornua campum,
Nec mortem differt ursus, onager, aper?
An sua rura colens exusta novalia sulcat,
Et rude cervici taurus aratra gemit?
Sive palatina residet modo laetus in aula,
Cui schola congrediens plaudit amore sequax?
An cum dulce Lupo pietatis jura retractat,
Consilioque pari mitia mella creant?
Quo pascatur inops, viduae solatia praestent,
Parvus tutorem sumat, egenus opem?
Quidquid agunt, pariter felicia vota secundent;
Et valeant Christi regis amore frui.
Vos precor, o venti, qui curritis, atque reditis,
Pro Fortuna nuntia ferte suo.
Nuages qui venez à moi chassés par le rapide Aquilon, nuages que le soleil suspendu sur son axe fait rouler dans l'espace, dites-moi comment se porte mon cher Gogon, de quelles agréables affaires il occupe son brillant esprit, s'il est arrêté sur les bords du Rhin au cours capricieux, pour y pécher au filet le gras saumon, s'il se promène sur la Moselle aux riches vignobles, où la chaleur du milieu du jour est tempérée à la fois par la brise, par le fleuve et par les pampres, où l'ombre de la vigne est froide, et fraîche l'eau du fleuve? Est-il retenu vers la Meuse aux doux murmures, que hantent la grue, l'oie sauvage, l'oie domestique et le cygne, et où fleurit le triple commerce du poisson, des oiseaux de basse-cour et des bateaux? Ou est-il vers l'Aisne qui ronge ses rives herbeuses et qui fertilise les prairies, les pâturages et les moissons? Est-ce l'Oise qui le possède, la Sarre (02), le Cheir (03), l'Escaut, la Sambre, la Somme ou la Saur (04)? Est-ce la rivière qui tire son nom du sel et qui coule vers Metz (05)?
Bat-il les bois où il a établi ses quartiers d'été, pour y frapper de l'épieu les bêtes fauves ou les prendre dans ses toiles? Les Ardennes ou les Vosges entendent-elles le sifflement des flèches meurtrières dont il perce le chevreuil, le cerf, l'élech (06)
et l'aurochs? Ou bien frappe-t-il entre les cornes le buffle robuste, ou s'il tue l'ours, l'onagre et le sanglier? Cultive-t-il ses domaines? laboure-t-il ses terres en friche et brûlées par le soleil, où le jeune taureau s'épuise à tirer la charrue? A-t-il le bonheur de résider maintenant à la cour où les jeunes gens de l'école palatine le suivent et l'acclament avec transport (07)?
Travaille-t-il avec le doux Lupus (08)
à réviser les lois sur la charité (09)
et composent-ils d'un commun accord un excellent miel, attentifs à nourrir les pauvres, à consoler les veuves, à pourvoir de tuteurs les orphelins, et à secourir ceux qui sont dans la détresse? Mais quoi qu'ils fassent, puisse le succès couronner leurs efforts, et puissent-ils être aimés du Christ? Vents qui allez et qui revenez, portez-leur, je vous prie, des nouvelles de leur Fortunat.
V. De Bodegisilo duce.
V. Du duc Bodégisile (01).
Pectore de sterili si flumina larga rigarem,
Non te sufficerem, dux Bodegisle, loqui.
Invasit nostram subito tua gratia mentem,
Ut modo plus vester quam meus esse velim.
Quo primum placidos merui cognoscere vultus,
Oris ab unguento membra refecta gero.
Conloquio dulci satiasti pectus amantis,
Nam mihi devoto dant tua verba cibum.
Distribuunt epulas alii, quae corpora supplent,
Unde animum saties, das magis ipse dapes.
Non sic inficiunt placidissima mella Falernum,
Ceu tuus obdulcat pectora nostra sapor.
Qualiter oblectas, quos semper amare videris,
Horae qui spatio me facis esse tuum?
Quae tibi sit virtus, si possem, prodere vellem,
Sed parvo ingenio magna referre vetor.
Exiguus titubo tantarum pondere laudum,
Sed melius gradior, quem tua facta regunt;
Massiliae ductor felicia vota dedisti,
Rectoremque suum laude perenne refert;
Hic tibi consimili merito Germania plaudit,
Cujus ad laudem certat uterque locus.
De bonitate tua lis est regionis utraeque:
Te petit illa sibi, haec retinere cupit.
Justitiam pauper nunquam te judice, perdit,
Nec poturit pretio vertere vera potens.
Non ligat inmunem, non solvit poena nocentem,
Nil persona capit, si sua causa neget.
Lumina cordis habes, animi radiante lucerna,
Et tuus aeterna luce coruscat apex.
Ingenio torrente loquax de fonte salubri,
Divitiasque pias ore fluente rigas.
Si videas aliquem defectum forte labore
Nilus ut Aegyptum, sic tua lingua fovet.
Qui patrias leges intra tua pectora condens,
Inplicitae causae solvere fila potes.
Assiduis epulis saturas, venerande, catervas,
Et repletus abit qui tua tecta petit.
Si venis in campos, ibi plebs pascenda recurrit,
Consequiturque suas te comitando, dapes.
Vota feras cunctis per saecula longa superstes;
Et maneas populi semper in ore potens.
Mon esprit stérile laissât-il échapper des torrents de paroles, ce ne serait pas assez, duc Bodégisile, pour parler de vous. Mais vous l'avez rempli tout à coup de votre grâce, et dès lors je veux être plus à vous qu'à moi-même. A peine eus-je été digne de connaître, votre aimable personne que je me sentis fortifié par l'onction de vos discours. La douceur de vos entretiens comble de félicité ce cœur qui vous aime, et je me nourris de vos paroles. Les mets que les autres distribuent réparent les forces du corps; les vôtres sont la réfection de l'esprit. Le falerne n'est pas plus saturé du miel le plus doux que mon cœur n'est pénétré de la saveur de votre langage. Quels attraits n'avez-vous pas pour ceux que vous paraissez avoir toujours aimés, puisque dans l'espace d'une heure vous m'avez fait tout à vous? Je voudrais dévoiler tous vos mérites, si j'en avais le pouvoir, mais mon chétif esprit ne me permet pas d'aborder les grands sujets. Je chancelle sous le poids des louanges à vous départir, et qui défient mon insuffisance et ma faiblesse. Mais j'hésiterai moins en me réglant sur vos actes. Gouverneur de Marseille, vous avez réalisé les plus heureuses promesses, et l'on n'entend dans toutes lesquelles que l'éloge de votre gouvernement. Ici, en Germanie, on vous applaudit pour les mêmes motifs; mais ici et là, c'est à qui vous louera davantage. Votre bonté est un sujet de dispute entre les deux pays; l'un veut vous attirer à soi, l'autre veut vous retenir (02). Le pauvre, quand vous rendez la justice, est toujours sûr de l'obtenir, et le riche avec son argent ne vous ferait pas prendre le faux pour le vrai. La peine ne lie pas l'innocent et ne délie pas le coupable, nul ne gagne sa cause si cette cause s'y refuse (03).
Vous avez les lumières du cœur; une lampe radieuse éclaire votre esprit; votre tête, est ceinte de l'auréole éternelle. De votre ardent génie s'échappe une fontaine murmurante et salubre, des trésors de piété coulent de votre bouche. Si vous voyez quelqu'un épuisé par le travail, vos paroles le raniment, comme les eaux du Nil rafraîchissent le sol de l'Egypte. Connaissant à fond les lois de la patrie, vous savez démêler les fils du procès le plus embrouillé. Il y a table ouverte chez vous, digne Bodégisile; on y vient en foule, et l'on n'en sort que l'estomac repu. Allez-vous dans les campagnes, le peuple accourt pour avoir sa pitance, et en la poursuivant il forme un cortège à celui qui la lui donne. Soyez, pendant de longues années encore, l'interprète des vœux de tous, et que le peuple ne cesse de glorifier en vous l'homme qui peut tout pour lui.
VI. De Palatina filia Galli Magni, uxore Bodegisili ducis.
VI. Sur Palatina, fllle de Gallus Magnus, femme de Bodégisile (01).
Lucifer ut nitidos producit in aethera vultus,
Clarior et laeto nuntiat ore diem,
Ornat eundo polum, terris quoque lampada mittit,
Atque inter stellas lumine regna tenet:
Sic, Palatina, tuo diffundens lumina vultu,
Femineos vincis pulchrior ore choros:
Aut tibi sic cedit muliebris turba decore,
Ut solis radiis lumine luna minor.
Clara serenatos permutat forma colores,
Lilia nunc reparans, nunc verecunda rosas.
Credite, nam si quis vultus conspexerit illos,
Hic relegit flores, quos dare verna solent.
Pingere non possunt pretiosam verba figuram.
Nec valet eloquium mira referre meum.
Gratior incessu, sensu reverenda pudico,
Talis in ingenio, qualis in ore nitor;
Blandior alloquio, placidis suavissima verbis:
Despiciamque lyram, si tua lingua sonat.
Pectore perspicuo sapientia provida fulget,
Ornatur sexus, te radiante, tuus.
Conjuge pervigili nituit magis aula mariti,
Floret et egregia dispositrice domus.
Jure quidem magna est, quae est Galli filia Magni,
Sed merito natae crevit honore pater.
Non aliter poterat nisi munere clarior esse,
Quae meruit celso digna placere viro.
Elegit e multis, quam carus amaret amantem.
Et judex patriae judicat ipse sibi.
Ambo pares juncti longos maneatis in annos,
Et quaecumque volunt gaudia vestra, ferant.
Dès que la brillante étoile du matin paraît, l'horizon, annonçant par sa clarté plus vive l'approche du jour, elle décore le ciel au fur et à mesure qu'elle s'élève, lance ses feux jusque sur la terre, et domine par son éclat toutes les autres étoiles. Ainsi Palatina, quand votre visage lumineux s'épanouit, vous l'emportez en beauté sur toutes les femmes, ou bien toutes les femmes vous cèdent comme l'humble lune au soleil. Les couleurs qui distinguent ce visage varient dans leur sérénité; tantôt elles rappellent le lis, tantôt la pudique rose. Mais à le bien considérer, on y découvre, et l'on peut m'en croire, toutes les fleurs que le printemps fait éclore. Nulles paroles ne sauraient peindre cet incomparable visage, et toute mon éloquence serait impuissante à le décrire. Votre démarche est pleine de grâce; chastes sont vos pensées et commandent le respect, et quant à votre esprit, sa beauté répond à celle de votre figure. Votre conversation est douce, caressante et suave ; comparés aux sons de votre voix, ceux de la lyre ne méritent que le mépris. La sagesse et la prudence brillent dans votre âme limpide; toute votre personne enfin est radieuse. Sous l'œil vigilant d'une épouse telle que vous, la cour de votre mari a plus de splendeur, et votre habile direction se fait voir dans le gouvernement de sa maison. La fille de Gallus le Grand est à bon droit grande elle-même, mais l'honneur du père doit son accroissement aux mérites de la fille. Il n'en pouvait être autrement de celle qui fut digne de plaire à un tel mari, à moins qu'elle ne fût elle-même d'un rang au-dessus de lui (02). Entre plusieurs autres femmes Bodégisile choisit celle qu'il aimait et dont il était aimé, en quoi le juge de la patrie se jugea bien. Vivez tous deux dans cette union pendant de longues années, et ayez toutes les joies que vous désirez.
VII. De Lupo duce.
VII. Sur le duc Lupus (01)
Antiqui proceres, et nomina celsa priorum
Cedant cuncta, Lupi munere victa ducis.
Scipio quod sapiens, Cato quod maturus habebat,
Pompeius felix, omnia solus habes:
Illis consulibus Romana potentia fulsit:
Te duce sed nobis hic modo Roma redit.
Te tribuente aditum, cunctis fiducia surgit,
Libertatis opem libera lingua dedit.
Maestitiam si quis confuso in pectore gessit,
Postquam te vidit, spe meliore manet.
Fundatus gravitate animi, quoque corde profundus,
Tranquilli pelagi fundis ab ore salem.
Sed facunda magis plebi tua munera prosunt:
Tu condis sensus; nam salis unda cibos.
Consilii radix, fecundi vena saporis,
Ingenio vivax, ore rotante loquax.
Qui geminis rebus fulges, in utroque paratus,
Quidquid corde capis, prodere lingua potest.
Pectore sub cujus firmantur pondera regis,
Pollet et auxilio publica cura tuo.
Subdis amore novo tua membra laboribus amplis:
Pro requie regis, dulce putatur onus.
O felix animus patriae qui consulit actus,
Et vivit cunctis mens generosa viris!
Legati adveniunt: te respondente, ligantur,
Et jaculo verbi mox jacuere tui.
Lancea sermo fuit, quoque vox armata loquentis,
Auspicium palmae te Sigeberethus habet.
Responsum gentis sensu profertur ab illo,
Et votum populi vox valet una loqui.
Cujus ab ingenio sortita est causa triumphum;
Adsertoris ope, justior illa fuit.
Nullus enim poterit proprias ita pandere causas,
Ceu tua pro cunctis inclita lingua tonat.
Nilus ut Aegyptum recreat, dum plenus inundat,
Sic tu colloquii flumina cuncta foves.
Justitia florente, favent, te judice, leges;
Causarumque aequo pondere libra manes.
Ad te confugiunt, te cingula celsa requirunt,
Nec petis ut habeas: te petit omnis honor:
In cujus gremio nutritur adepta potestas,
Quo rectore datus crescere novit apex.
Quam merito retinet concessos semper honores,
Per quem digna magis culmina culmen habent!
Antiquos animos Romanae stirpis adeptus,
Bella moves armis, jura quiete regis.
Fultus utrisque bonis, hinc armis, legibus illinc,
Quam bene fit primus cui favet omne decus!
Quae tibi sit virtus cum prosperitate superna,
Saxonis et Dani gens cito victa probat.
Bordaa quo fluvius sinuoso gurgite currit,
Hic adversa acies, te duce, caesa ruit.
Dimidium vestris jussis tunc paruit agmen;
Quam merito vincit, qui tua jussa facit!
Ferratae tunicae sudasti pondere victor,
Et sub pulverea nube coruscus eras.
Tamque diu pugnas, acie fugiente, secutus,
Langona dum vitreis terminus esset aquis.
Qui fugiebat iners, amnis dedit ille sepulchrum,
Pro duce felici flumina bella gerunt.
Inter concives meruit te Gallia lumen,
Lampade qui cordis splendor ubique micas.
Sunt quos forma potens sunt quos sapientia praefert:
Singula sunt aliis, sed bona plura tibi.
Occurrens dominis veneranda palatia comples,
Et tecum ingrediens multiplicatur honor.
Te veniente, novo domus emicat alma sereno,
Et reparant genium regia tecta suum.
Nempe oculos recipit, cum te videt aula redire,
Quem commune ducum lumina lumen habent:
Principis auxilium, patriae decus, arma parentum,
Consultum reliquis, omnibus unus amor.
Admiranda etiam quid de dulcedine dicam?
Nectare qui plenus construis ore favos.
Cara serenatum comitatur gratia vultum,
Fulget et interius perpetuata dies.
Qui satias escis, reficis sermone benignus,
Sepositis epulis sunt tua verba dapes.
Quis tibi digna loqui valeat, quem voce patente,
Rex pius ornatum praedicat esse suum?
Sit tibi summus apex, illo regnante, per aevum,
Vitaque sit praesens, atque futura colat.
Arrière, grands hommes et personnages fameux de l'antiquité, le duc Lupus l'emporte sur vous. En vous, Lupus, sont réunies la sagesse de Scipion, la prudence de Caton et le bonheur de Pompée. Sous leur consulat Rome fut toute puissante ; votre gouvernement nous a rendu Rome. Votre abord inspire à tous la confiance; votre parole libre souffre la même liberté dans les autres. Si quelqu'un a l'âme triste et troublée, il lui suffit de vous voir pour recouvrer l'espérance. Votre esprit est grave et vos pensées profondes; le sel d'une mer calme coule de votre bouche; mais c'est surtout par les dons précieux de l'éloquence que vous êtes utile au peuple. Vous donnez de l'assaisonnement à la raison comme le sel aux mets (02). Vous êtes la racine des conseils et la veine féconde du goût. Votre intelligence est prompte; abondant et harmonieux votre langage, et tout ce que votre cœur ressent vous l'exprimez avec facilité. Ces deux avantages vous caractérisent particulièrement et sont toujours à votre poste. Le roi se décharge sur vous du poids des affaires, et c'est à votre concours que la chose publique est redevable de sa prospérité. Animé d'un zèle jusqu'alors sans exemple, vous vous assujettissez à de pénibles travaux et vos fatigues vous semblent douces, parce que le repos du roi y trouve sa sûreté. Heureux esprit qui veillez aux intérêts de la patrie, et dont les ressources et l'activité sont généreusement à la disposition de tous! Arrivent des ambassadeurs, ils sont captivés par vos réponses, et tombent bientôt sous le javelot de votre parole. Votre discours est une lance, et il y a des armes dans votre voix. En vous Sigebert a le présage de la victoire. Mais la réponse de la nation est donnée par le roi, sa voix seule exprimant ce que le peuple veut. La cause qui doit son triomphe à l'habileté du serviteur est devenue plus juste par l'approbation du maître. Nul ne saurait exposer ses propres affaires aussi éloquemment que vous, quand il s'agit des affaires publiques. De même que l'Egypte est fertilisée par le débordement du Nil, de même tout est fécondé par le fleuve de vos entretiens. La justice, quand vous la rendez, est florissante, et les lois sont en crédit. Vous êtes la balance bien équilibrée des procès. Les chefs militaires ont recours à vous et sollicitent vos ordres. Vous ne demandez pas les honneurs, ce sont les honneurs qui vous demandent. Le roi, en qui la puissance est incarnée, a vu cette puissance s'accroître sous votre gouvernement. Il a bien raison de n'abandonner rien des honneurs qui lui sont concédés, celui par qui les plus dignes de l'autorité souveraine l'exercent en effet (03). Comme les anciens Romains sur qui vous modelez votre conduite, vous portez les armes en temps de guerre, et rendez la justice en temps de paix. Qui s'appuie d'un côté sur les armes, de l'autre sur les lois, devient aisément le premier, et toute sorte de gloire vient au devant de lui. Votre bonheur égale votre courage. La défaite si rapide des Saxons et des Danois (04) le prouve assez. La bataille fut livrée par vous et gagnée sur les bords sinueux du Bordaa (05) ; la moitié de l'armée était sous vos ordres; la victoire était bien due à ceux qui vous ont obéi. Couvert de sueur sous la cuirasse, vous lanciez den éclairs parmi des nuages de poussière. Longtemps vous poursuivies l'ennemi qui fuyait lâchement vers la Langona, là où cette rivière se jette dans le Rhin (06); il y trouva son tombeau. Les fleuves même combattent pour un général heureux. La Gaule a mérité que vous fussiez une lumière parmi ses citoyens; mais partout ailleurs cette lumière, dont le siège est dans votre cœur, verse sa clarté. Les uns ont la beauté en partage, les autres la sagesse, d'autres encore ont chacun un mérite qui lui est particulier, mais vous avez tout cela et bien davantage. Quand vous allez au sacré palais de vos maîtres, vous le remplissez de votre présence, et un surcroît d'honneur y entre avec vous (07).
La cour en reçoit une splendeur et une sérénité nouvelles; l'habitation royale a repris possession de son génie tutélaire. En vous voyant de retour, vous que les ducs regardent comme leur commune lumière, la cour recouvre ses yeux mêmes. Appui du prince, honneur de la patrie, bouclier de votre famille, oracle et amour de tous les autres, que dirai-je de votre admirable douceur, nectar que distillent vos lèvres avec abondance, et dont vous composez un miel? La grâce aimable est à demeure sur votre calme visage; un jour perpétuel éclaire votre cœur. Si vos mets assouvissent la faim, votre conversation charmante en rehausse le goût. Que dis-je? les mets sont de trop; vos parole; seules sont un festin. Qui pourrait dignement parler de vous, si ce n'est le pieux Sigebert, dont la voix, plus forte que toutes autres, vous déclare l'ornement de la royauté? Continuez d'être, tant qu'il vivra, le personnage que vous êtes ; que lui-même jouisse de la vie présente, et songe à la vie à venir.
VIII. Ad eundem.
VIII. Au même.
Aestifer ignitas cum Julius urit harenas,
Siccaque pulvereo margine terra sitit,
Languidior placidas vix pampinus explicat umbras,
Mollior et glaucas contrahit herba comas,
Summissis foliis Phoebi regnante vapore,
Vix sua defendit frigida tecta nemus.
Pabula fastidiens fugit aestu bucula saltus,
Ipse nec afflictis pascitur herbis equus.
Longius expositam linguam canis ore flagellat,
Ilia lassa trahens, tristis anhelat ovis:
Forte viator iter, gradiens ferventibus horis,
Uritur accensus, sole premente, comis.
Qui arescente solo, modico recreetur ut haustu,
Saepius irriguas anxius optat aquas,
Arboris aut tremulae viridante cacumine fuso,
Frondibus oppositis temperet umbra sitim.
Pro peritate nova si jam prope lucus opacet,
Et vitrei fontis sibilet unda recens:
Huc properans placidis homo laetus sternitur arvis.
Volvit in herbosos et sua membra toros.
Vota secunda tenens gemino refovetur amoeno:
Hinc levat umbra diem, hinc fugat unda sitim.
Carmina si qua tenet, cantu modulante, recurrit,
Provocat et placidos blandior aura sonos.
Si sibi forte fuit bene notus Homerus Athenis,
Aut Maro Trajano lectus in urbe foro;
Vel si Davitico didicit sacra dogmata plectro,
Psallit honorificum, fauce rotante, melum,
Tangitur aut digito lyra, tibia, fistula, canna,
Quisque suis Musis carmine mulcet aves,
Sic ego, curarum valido defessus ab aestu,
Noscens te salvum, fonte refectus agor.
O nomen mihi dulce Lupi, replicabile semper,
Quodque mei scriptum pagina cordis habet.
Quem semel inclusum tabulis dulcedinis intus,
Non abolenda virum pectoris arca tenet:
Thesauros pietatis habens, pretiosa voluntas,
Producens animo pura talenta suo!
Divitias quas mundus habet mens aurea vincit.
Gemmarumque decus, corde micante, refert.
Sensus aromaticus suaves diffundit odores,
Hoc tribuens animae quod bene tura solent.
Melle saporatum refluens a pectore verbum,
Et sale conditum reddis ab ore sophum.
Post tenebras noctis, stellarum lumina subdens,
Lucifer ut radiis, sic mihi mente nites.
Ut recreat mundum veniens lux solis ab ortu,
Inlustrant animum sic tua verba meum.
Cum peregrina meos tenuit Germania visus,
Tu pater et patriae consuliturus eras.
Quando merebar ovans placidos intendere vultus,
Mox geminata mihi fulsit in orbe dies.
Conserui quotiens vestro sermone loquellas,
Credidi in ambrosiis me recubare rosis.
Omnibus una manens, sed plus tua gratia nobis,
Vinxit in affectu, me properante, suo.
Nunc quoque pro magnis quis digna rependat honoris?
Materia vincor, est quia lingua minor.
Sic per ascensum culmen supereminet altum:
Hinc meus urget amor, hinc tuus obstat honor.
Sed pro me reliqui laudes tibi reddere certent,
Et qua quisque valet, te prece, voce, sonet,
Romanusque lyra, plaudat tibi barbarus harpa,
Graecus Achilliaca, crotta Britanna canat.
Illi te fortem referant, hi jure potentem,
Ille armis agilem praedicet, iste libris:
Et quia rite regis quod pax est, bella requirunt;
Judicis ille decus concinat, iste ducis.
Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos:
Sic variante tropo laus sonet una viro.
Hi celebrem memorent, illi te lege sagacem:
Ast ego te dulcem semper habebo, Lupe.
Quand les fortes chaleurs de juillet rendent le sable brûlant et que la terre desséchée et réduite en poussière (01)
demande de l'eau, les pampres flétris donnent à peine de l'ombre, et les tiges de l'herbe, à la couleur glauque, se contractent. Contre cette action persistante du soleil, la forêt défend à peine ses frais ombrages; les feuilles inclinent vers la terre. Dégoûtée des pâturages, la génisse abandonne les clairières, et les chevaux, accablés par cette température, refusent de manger l'ers (02).
Le chien tire une langue sans fin qui fouette ses babines, et la brebis, triste et haletante, ne peut plus se traîner. En ces heures brûlantes où le soleil darde à plomb, le voyageur qui chemine a la tête en feu. Inquiet, il souhaite bien des fois de rencontrer sur le sol aride une eau courante pour en boire quelques gorgées, ou d'être étendu sous la voûte verdoyante d'un arbre agité par le vent, pour se rafraîchir à son ombre. Si par bonheur il y a dans le voisinage un petit bois épais, et qu'une fraîche et claire fontaine y fasse entendre son murmure, notre voyageur y court tout joyeux, et se couche sur le gazon où il étire ses membres. Enfin, il est au comble de ses vœux, ayant à la fois ces deux plaisirs, de l'ombre qui le protège contre les feux du jour, de l'eau pour étancher sa soif. S'il sait par cœur quelques vers, il les récite en marquant la cadence; la température devenue plus douce l'invite à cet agréable exercice. Si par hasard il connaît Homère cher aux Athéniens, ou Virgile qu'on lit encore dans le forum Trajan (03)
; s'il a appris les psaumes sacrés que David chantait en s'accompagnant de la harpe, il; en répète des passages en variant les intonations de sa voix. Ou bien il joue de la lyre, de la flûte, du chalumeau ou de la flûte de Pan : chacun de ces instruments charme les oiseaux par ses sons mélodieux. Ainsi, Lupus, après les cruelles inquiétudes qui m'ont assailli, je me sens bien soulagé, vous sachant saint et sauf (04). O Lupus, doux nom que je redis sans cesse, qui est inscrit sur la page de mon cœur, tandis que celui qui le porte, couché sur les tablettes de ma tendre affection, repose dans le coffre indestructible de ma poitrine (05), vous recelez en vous des trésors de piété; il suffit de votre volonté dont le prix est inestimable pour que votre cœur en produise du plus pur métal. Vous avez, une âme d'or qui surpasse toutes les richesses du monde, et qui l'emporte par son éclat sur celui des pierres précieuses. Votre raison a les suaves odeurs des aromates, et donne à votre âme les mêmes propriétés que l'encens. Les mois qui s'échappent de votre for intérieur ont un goût de miel, et l'éloquence qui est en votre bouche est assaisonnée de sel. Comme Lucifer après les ténèbres de la nuit domine encore par son éclat celui des étoiles, ainsi domine votre lumière au dedans de moi-même; et comme le soleil, en se levant, réjouit le monde, ainsi vos paroles illuminent mes pensées. Quand, voyageur étranger, je vins en Germanie, vous étiez le père et alliez être le conseil de la patrie, vous me jugeâtes digne de contempler votre aimable visage; j'en étais fier, et dès lors il me parut que le jour était pour moi deux fois plus lumineux. Toutes les fois que je m'entretins avec vous, je me crus sur un lit de roses. Votre faveur, qui est la même pour tous, fut pour moi une distinction particulière et un lien charmant au-devant duquel je courus. Maintenant comment vous louer assez des grandes choses que vous avez faites? Je suis vaincu par la matière, car mon langage est au-dessous de ce qu'elle demande. Comme au fur et à mesure qu'on gravit une montagne, le sommet semble s'en élever davantage, ainsi plus mon amitié pour vous est pressante, plus votre haute dignité met de stades à cet empressement. Que d'autres donc à ma place luttent à qui vous louera le mieux, et que chacun vous prie, ou vous chante, selon ses moyens. Que le Romain y emploie la lyre, le Barbare la harpe, le Grec le luth d'Achille, le Breton la crowd (06).
Qu'ils disent que vous êtes courageux, grand jurisconsulte, rompu au métier des armes et à l'étude des lettres. Et parce que vous traitez comme il convient les affaires de la guerre et de la paix, que l'un célèbre la gloire du magistrat, l'autre celle du général. Je vous envoie ces vers; les Barbares vous donneront des lieds (07);
ainsi vous serez loué d'une seule et même manière sur deux tons différents. Ici on rappellera votre illustration dans les armes, là votre habileté dans les lois; pour moi, Lupus, je me contenterai de vous aimer toujours.
IX. Item ad Lupum ducem.
IX. Au même.
Officiis intente piis, memorator amantis,
Prompte per affectum consuliture tuum,
Carius absentis nimium miseratus amici,
Quando, latente loco signa requirit amor:
Unde meis meritis datur hoc, ut protinus esset
Spes Fortunati cura benigna Lupi?
Exul ab Italia nono, puto, volvor in anno:
Littoris Oceani contignante salo:
Tempora tot fugiunt, et adhuc per scripta parentum,
Nullus ab exclusis me recreavit apex.
Quod pater, ac genitrix, frater, soror, ordo nepotum,
Quod poterat regio, solvis amore pio.
Pagina blanda tuo sub nomine missa benigno,
Nectarei fontis me recreavit aquis.
Nec solum a vobis me dulcis epistola fovit,
Missus adhuc in rem portitor ecce venit.
Munera quis poterit, rogo, tot memor ore referre?
Affectum dulcem pandere lingua nequit.
Sed tibi restituat rex cuncta supernus ab alto,
Quae minimis fiunt, qui docet esse suum.
Vous qui êtes attentif à obliger, qui n'oubliez pas un ami et êtes prompt à lui donner d'affectueux conseils, vous avez eu pitié de votre ami absent, et votre lettre est venue le trouver dans sa retraite. Comment Fortunat a-t-il mérité que le bon Lupus réalisât si tôt ses espérances? Exilé d'Italie depuis tantôt neuf ans, si je ne me trompe (01), j'erre dans ces régions voisines de l'Océan, sans avoir reçu, pendant tout ce temps-là, aucune lettre, non pas même un trait d'écriture de mes parents, pour me consoler de notre séparation (02). Mais ce que mon père, ma mère, mon frère, ma sœur (03), mes neveux, mon pays enfin auraient pu faire, votre charitable amitié l'a fait pour moi. Les mots aimables signés de votre nom, que vous m'avez fait parvenir, m'ont rafraîchi de leurs eaux douces comme le nectar, et non seulement votre lettre m'a causé un plaisir extrême, mais voici que m'arrive à point le porteur de votre envoi. Que de présents! Et comment en parler comme il faut? Ma langue est impuissante à exprimer ma reconnaissance. Je prie Dieu qu'il vous rende tout cela, lui qui nous apprend que tout ce qu'on donne aux petits, on le donne à lui-même.
X. Ad Magnulfum fratrem Lupi.
X. A Magnulfus, frère de Lupus (01).
Quam cito fama volat pernicibus excita pennis.
Et loca cuncta suis actibus aucta replet!
Nam tibi cum Rhenus, mihi sit Liger ecce propinquus,
Hic, Magnulfe decens, magnus honore places.
Sic tuba praeconis Sigimundi missa cucurrit,
Ut tua diffuso sint bona nota loco.
Quod tamen in brevibus vix signat epistola verbis:
Non quia cuncta canit, nec reticere cupit.
Juredico in primis pollens torrente relatu,
Sic regis, ut revoces facta vetusta novis.
Cujus in officiis aequi cultoris aratro,
Semine justitiae plebs sua vota metit.
Nemo caret propriis, alienis nemo recumbit,
Sic facis ut populum non vacet esse reum.
Sollicitudo tua reliquis fert dona salutis,
Et labor unius fit populosa quies.
Aequalis concors ut ab omnibus, alme, voceris,
Legibus hinc judex, hinc bonitate parens.
Da paucis veniam, quoniam mihi portitor instat:
Nam de fratre Lupi res monet ampla loqui.
Sic tribuat dominus, meritis reparetis ut illum,
Quem pariter tecum cordis amore colo.
Avec quelle extrême rapidité vole la Renommée, remplit le mondé de ses faits et gestes, et les grossit elle-même? Vous êtes dans le voisinage du Rhin, Magnulfus, je suis près de la Loire; on vous aime dans ces parages, et pour votre grâce personnelle et pour le grand honneur dont vous êtes revêtu. La trompette de Sigismond (02)
a si bien fait son devoir qu'il n'est bruit que du bien dont vous êtes l'auteur. Une lettre est trop courte pour pouvoir le raconter, car il faudrait tout dire sans rien omettre. C'est surtout dans les affaires qui ont rapport au droit que vous excellez; votre éloquence y est entraînante, et vous les traitez de telle sorte que l'ancienne procédure a cédé la place à la nouvelle. Vous faites la fonction d'un cultivateur qui trace avec le soc des sillons égaux; c'est de la semence de la justice que le peuple récolte ce qui est l'objet de ses vœux. Personne n'est privé de ce qui lui appartient, et personne n'usurpe ce qui est à autrui. Telle est votre activité que le peuple n'a pas même le temps d'être coupable. Votre sollicitude veille au salut de chacun, et le travail d'un seul est le repos de tous. Juste et conciliant à la fois, si vous êtes, de l'aveu unanime, un juge selon les lois, vous êtes un père par la bonté. Le porteur de ce billet me presse; excusez-moi, car il y aurait lieu de parler plus amplement du frère de Lupus. Fasse le Seigneur que vous obteniez par vos mérites le rétablissement de celui que j'aime et que j'honore avec vous et autant que vous (03) !
XI. Ad Jovinum inlustrem ac patricium et rectorem provinciae.
XI. A l'illustre Jovinus, patrice et gouverneur de Provence.
Prosaico quotiens direxi scripta relatu!
Nullaque de vestro pocula fonte bibo:
Quem prius irrigua recrearas ditior unda,
Nec modo Castaliis redditur haustus aquis.
Si me cura minor vestri tenuisset amoris,
Jam fuerat licitum stringere colla manu.
Nunc magis, inde minus capio, quia diligo majus,
Et cum plus cupiam, vota negata gemam.
Qui tibi transfudit mea pectora pectore toto,
Cur, rogo, non pariter lumina lumen habent?
Vel quod, amice, licet scriptis fero, care, salutem,
Sed mihi qua relever pagina reddat opem.
Que de fois ne vous ai-je pas écrit en prose! Et je n'ai pas encore bu un seul verre de votre fontaine! Jusque-là pourtant vous m'en aviez régalé ; à présent je ne bois pas même une gorgée de ces eaux castaliennes. Si je n'étais pas si attentif à vous aimer, il m'eût été permis sans doute de vous embrasser (01); maintenant je me contente de moins que cela, car lorsque je désire davantage, j'ai la douleur de voir que ce surplus m'est refusé. Pourquoi, lorsque nos cœurs se confondent si bien, n'en est-il pas de même de nos yeux? Que du moins je vous salue par cette lettre, et qu'elle me console de la privation de votre personne.
XII. Item ad eundem.
XII. Au même.
Tempora lapsa volant, fugitivis fallimur horis,
Ducit et in senium lubrica vita viros.
Fine trahit celeri sine fune volubilis axis,
Nec retinet rapidas ad sua frena rotas.
Cuncta movens secum momenta et pondera rerum,
Donec meta avidos sistere cogat equos.
Sic quoque dissimiles ad finem tendimus omnes,
Nemo pedem retrahit quo sibi limes erit.
Imperiale caput, regnum trahit, aeque senatum,
Nec spectante die, cum venit hora, rapit.
Quid sunt arma viris? cadit Hector, et ultor Achilles,
Ajax in clipeo murus Achaeus,obit.
Quid satis est cupido, gremio quod condit avaro?
Deliciis refluis,Attalus auctus abest.
Quis non versutus recubet dum fine supremo,
De Palamede potens ars in Ulyxe perit?
Forma venusta fluit, cecidit pulcherrimus Astur Astris,
Occubat Hyppolitus, nec superexstat Adon.
Non agiles fugiunt; quo terminus instat eundum,
Nam cum fratre celer sorte Quirinus abit.
Quid, rogo cantus agit? modulis blanditus acutis,
Orpheus, et citharae vox animata jacet.
Docta recessuris quid prodest lingua sophistis,
Qui voluere loqui curva, rotunda poli?
Archita, Pythagoras, Aratus, Cato, Plato, Chrysippus,
Turba Cleantharum stulta favilla, cubat.
Quidve poeta potest? Maro, Lysa, Menander, Homerus,
Quorum nuda tabo membra sepulcra tegunt?
Cum venit extremum, neque Musis carmina prosunt,
Nec juvat eloquio detinuisse melos.
Sic dum puncta cadunt, fugiunt praesentia rerum,
Et vitae tabulam tessera rapta levat.
Est tamen una salus, pia, maxima, dulcis, et ampla:
Perpetuo trino posse placere Deo.
Hoc valet, atque viget, manet, et neque fine peribit,
Hinc quoque post tumulum nascitur almus honor.
Quod superest, obitu meritorum, flore beato,
Suavis justorum fragrat odor tumulo.
Gratius aura fluens, quam spiret aroma Sabaeum,
Vincens, quae pinguis balsama silva reflat:
Cinnama, calta, crocus, violae, rosa, lilia cedunt
Ut similis nullus nare bibatur odor.
Quid quod morte magis virtus generatur in illis,
Dumque sepulcra tenent, languida membra fovent?
Multorum dubiam solidant pia funera vitam,
Et redit ex tumulo vivificatus homo.
Nobilis urna tegit pretiosa talenta tonantis,
Ac terris recubat quod super astra volet.
Qui sub amore Dei, sacro moderamine vivens,
Fit peregrinus humi, civis eundo poli.
Denique post illos qui fundamenta coruscant,
Postque Petri ac Pauli lumina prima fide,
Quis numerus radiat sanctorum sparsus in orbe,
Quanta columnarum gratia fusa viget?
Per loca, per populos mundo sua sidera praesunt,
Quidquid ab Oceanis circulus ambit aquis.
Arctos, meridies, oriens, occasus honorat,
Lumina muneribus clarificata suis.
De reliquo nihil est quodcumque videtur in orbe,
Nam tumor hic totus, fumus et umbra sumus.
Cur igitur metu trahitur data vita susurro,
Nec Fortunato pauca, Jovine, refers?
Tempora lapsa vides, neque longa silentia rumpis,
Me quoque ne recrees, ad mea damna taces.
Non ita rebar ovans, postquam Germania nostros,
Contulerat visus, ut resiliret amor.
Credideram potius, quantum se tenderet aetas,
Ut vestri affectus se duplicaret opus.
Heu magis, ut video, vota in contraria currunt,
Tempora longantur, sed breviatur amor.
An quantum ex oculo, tantum tibi corde recedo?
Et tam longe animo, quam sumus ambo loco?
Non ego sic refero, quoniam tibi pectore nector:
Praedicat hoc aliter, mens ubi dulce fovet.
Nam cui cara fides animum sociavit amici,
Quod minus est oculis, flagrat amore magis.
Et licet absentem paries, locus, aula retentet,
Corde suo illic est, est ubi forma placens.
Prospicit affectu, quem vultu non videt ipso,
Et vox longinqua de regione sonat.
Quid gerit, aut ubi sit, tacito dare verba videtur:
Intra se loquitur pectore clausus amor.
Si volat aura levis, putat inde venire salutes:
Hoc fragor aure refert, quod homo mente gerit.
Hinc tuus ergo cliens ego, care, colende requiro,
Absentem faciunt quem loca, non animus.
Qui semper nostro memoralis, haberis in ore,
Scribimus et haec dum, non sine te loquimur.
Affectu, studio, voto, tua brachia cingo,
Atque per amplexum pectora, colla ligo.
Ingrederis mecum, pariterque moveris amator,
Et quasi blanda loquens oscula libo labris.
Ante oculos habeo, sed cara refugit imago,
Hic quoque quem habeo, non retinere queo.
Alternis vicibus modo vadis, et inde recurris,
Vix fugis ex oculis, ecce figura redis;
Et cum terga dabis, facies mihi cernitur insons,
Si pede conversus, fronte regressus ades.
Saepe etiam videor dare te pia dicta relatu:
Illic forte taces, hic mihi verba refers.
Hoc de te minus est, quia prendi non potes absens:
Nam velut illic es totus, et hic meus es.
Qualiter ambo simul paucis halitavimus horis,
Non fugit ex oculis, dum manet ista dies.
Misimus o quotiens timidis epigrammata chartis!
Et tua, ne recreer, pagina muta silet.
Quis, rogo, reddat eas, taciti quas perdimus horas?
Tempora non revocat lux levis, atque fugax.
Dic homo, note meus: quid agis? Quid, amice recurris?
Si tua rura colis, cur mea vota neges?
Scribe vacans animo, refer alta poemata versu,
Et quasi ruris agrum me cole voce, melo;
Per thoraca meum ducas, precor, oris aratrum;
Ut linguae sulcus sint sata nostra tuae,
Pectoris unde seges gravidis animetur aristis,
Pullulet et nostrum farre novale ferax.
Nam mihi si loqueris, bone vir, pietatis opimae,
Exsuperas labiis dulcia mella favis.
Plusque liquore placet quem fert oleagina succo,
Suavius et recreat, quam quod aroma reflat.
Cum Aspasio pariter caris patre, fratre Leone,
Longa stante die, dulcis amice, vale.
Le temps s'écoule et s'envole; nous sommes trompés par les heures fugitives, et la vie glisse insensiblement vers la vieillesse. Le monde tourne sur son axe, sans le secours d'une corde (01), dans un court délai, et avec une vitesse extrême. Aucun frein n'arrête son rapide mouvement de rotation. Grandes et petites choses, il entraîne tout avec lui, jusqu'à ce qu'enfin les bornes qui lui sont assignées le forcent à suspendre la course de ses chevaux impatients. Ainsi aussi tous dissemblables nous marchons vers nue semblable fin. Arrivé au terme prescrit, nul ne revient sur ses pas. Empires, royaumes, sénats sont emportés au jour et à l'heure auxquels ils ne s'attendent pas. Qu'est-ce pour l'homme que le métier des armes? Hector tombe, et après lui Achille, vengeur de son ami. Le rempart des Grecs, Ajax (03), meurt sur son bouclier. Ce que l'avare enfouit dans le sein de ta terre ne suffit pas pour le préserver. Attale, qui regorgeait de richesses, n'est plus. Quel homme, si fécond qu'il fût en expédients, ne dort pas du dernier sommeil? La ruse d'Ulysse fut ruinée par l'invention de Palamède (04). La beauté du corps passe vite : le bel Astur a péri (05);
Hippolyte est sous terre ; il ne reste plus rien d'Adonis. Les plus alertes ne se sauvent point par la fuite ; il leur faut aller là où vont tous les autres. Quirinus prompt à la main meurt comme son frère (06). Et le chant, à quoi sert-il? Orphée, qui charmait par les vifs accords de sa lyre, expire avec le son qui en était l'âme. A quoi servent leur science et leur éloquence aux philosophes? Qu'ont-ils pu contre la mort ceux qui ont disserté sur la sphère céleste? Archytas, Pythagore, Aratus, Caton, Platon, Chrysippe et la secte insensée de Cléanthe (07) ne sont plus que cendre. Et la poésie, qu'y peut-elle faire? Virgile, Lysa (08), Ménandre, Homère, ne sont plus que des squelettes couchés dans le tombeau. Quand vient la fin, il n'est vers, ni prose qui viennent. Chaque heure qui sonne met en fuite le présent; chaque pion enlevé décharge d'autant l'échiquier de la vie. Pourtant, il est un moyen de se sauver, mais un seul, à la fois doux et saint, et supérieur à tous les autres : c'est de plaire à la Trinité éternelle. Elle est toute-puissante et pleine de force, immanente et impérissable ; et lui plaire est s'assurer la gloire au delà de la tombe. Mais de la tombe où repose la fleur des bienheureux s'exhale l'odeur suave des justes, odeur plus délicieuse que celle des parfums d'Arabie, que les senteurs balsamiques et concentrées des bois. Le cannellier, le souci, le safran, la violette, la rose, le lys s'effacent devant cette fleur; jamais l'odorat n'en sentit de pareille. La mort a-t-elle donc pour effet de communiquer aux saints une vertu plus grande, et le sépulcre qui garde leurs corps glacés les réchauffe-t-il? Plusieurs ont eu une vie équivoque qu'ils ont rachetée par une sainte mort; l'homme sort vivifié du tombeau. Une urne vénérable renferme ses restes précieux aux regards du Tout Puissant et tel est couché sous la terre qui prendra son vol vers le ciel. Qui vit saintement et avec l'amour de. Dieu pour règle, est un étranger sur la terre; il revient au ciel qui est sa patrie. Enfin, après Pierre et, Paul, ces illustres fondateurs de la foi et ses premières lumières, que de saints ont rayonné dans le monde! que de force infuse dans ces colonnes de la grâce! En tous lieux, chez tous les peuples de la terre, sur tous les rivages que baigne l'Océan, leur astre brille par-dessus tous les autres. Le Nord, le Midi, l'Orient, l'Occident honorent ces lumières épurées par leurs venus. Au reste, tout ce qu'on voit dans le monde n'est rien ; nous n'y sommes qu'enflure, ombre et fumée. Pourquoi donc quitter en murmurant celle vie qu'on nous a donnée (09), et pourquoi, Jovinus, ne pas répondre un mot à Fortunat? Le temps s'écoule, vous le voyez, et vous ne rompez pas le silence. Est-ce de peur de me faire plaisir? Je ne croyais pas, lorsque nous nous vîmes en Germanie, que votre amitié ferait un pas en arrière; j'avais cru plutôt qu'elle augmenterait avec le temps. Hélas! je ne le vois que trop, c'est le contraire qui arrive. Le temps s'est allongé, et l'amitié s'est raccourcie. Suis-je donc aussi loin de votre cœur que je le suis de vos yeux? Et sommes-nous aussi séparés par la pensée que par la distance? Soit dit sans reproche, parce que je vous aime ; un cœur moins chaud que le mien parlerait autrement. Qui est fidèle à son ami, l'aime d'autant plus qu'il le voit moins, et, quoiqu'absent et enfermé chez soi, à la cour ou partout ailleurs, il a le cœur là où est celui qu'il aime. La force de l'amitié lui fait voir le visage de l'homme qui est hors de sa vue; il entend sa voix, si loin qu'il soit de lui. Quoi qu'il fasse, où qu'il soit, il semble répondre à qui ne lui parle pas. L'amitié qu'il a dans le cœur s'entretient intérieurement avec lui. Au moindre vent qui souffle, il croit que ce sont des saints qu'on lui envoie; il entend parmi le bruit les pensées de son ami. Moi donc, qui suis votre client, ami cher et respectable, je cherche un patron dont l'absence me prive, mais que mon cœur ne cesse pas de posséder. Toujours vous serez présent à ma mémoire et toujours votre nom sera dans ma bouche. Même en écrivant ceci, je suis avec vous, je vous entoure de mon affection, de mes soins, de mes vœux, je vous embrasse, je me pends à votre cou. Vous cheminez avec moi, vous suivez tous mes mouvements, et comme si j'avais à vous dire des douceurs, j'applique mes lèvres sur les vôtres. Je vous ai devant mes yeux, mais votre image s'enfuit, et celui que je possédais je suis hors d'état de le retenir. Vous parlez et revenez tour à tour; vous fuyez et reparaissez aussitôt. Si vous tournez le dos, je n'eu vois pas moins votre aimable figure; si vous revenez sur vos pas, je la vois bien mieux encore. Souvent il me semble que vous me parlez, et que si là-bas vous vous taisez, ici vous me répondez. C'est le moins que je puisse avoir de vous, l'absence vous rendant insaisissable; mais ici du moins vous êtes à moi, encore que vous soyez tout entier ailleurs. Le peu d'heures que nous avons habité ensemble, je me les représenterai tant que je vivrai. Que de fois, non sans hésiter pourtant, je vous ai envoyé des vers ! Et vous, de peur de m'être agréable, vous ne m'écrivez pas même une lettre ! Qui nous rendra, je vous prie, ces moments perdus à ne rien dire? Le présent qui s'enfuit ne ramène pas le passé. Dites-moi donc, vous que je connais si bien, que faites-vous? où courez-vous? Si vous vivez aux champs, pourquoi me refuser ce que je vous demande? Écrivez, pendant que vous êtes de loisir; faites-nous part de vos sublimes poésies; chantez, et cultivez ainsi mon esprit comme vous cultiveriez un champ. Poussez, s'il vous plaît, le soc de votre éloquence à travers ma poitrine; ouvrez-y des sillons dont vos discours soient la semence, afin qu'une moisson abondante rende la vie à mon cœur, que les épis en soient lourds, et que le grain provenant de cette friche mise en culture rapporte le centuple. Car, si vous me parlez, ami excellent et plein de bonté, vos paroles me sont plus douces que le miel; je les préfère au jus qu'on exprime de l'olive, au parfum qu'exhalent les plus suaves odeurs. Portez-vous bien et longtemps, ami, vous, votre père Aspasius, et Léon, votre frère.
XIII. Ad Felicem, socium.
XIII. A Félix, son ancien camarade? (01).
Ardua Pierio cui constant culmina fastu,
Vix humili valeo tangere claustra manu.
Sed quoniam patriae fuit aula sodalibus una,
Affectu fidens pulso, benigne, fores.
Je puis à peine frapper d'une main timide à la porte d'un habitué du Parnasse, d'un favori des Muses orgueilleuses; mais parce que, dans notre patrie, nous fûmes compagnons d'études et logeâmes sous le même toit, confiant dans ton amitié, je heurte, mon cher.
XIV. De Mummoleno.
XIV. Sur Mummolenus (01).
Dum mihi fessus iter gradior prope noctis in umbra,
Solis in occasu, jam fugiente die,
Cum super undarum viridantes gramine ripas,
Pascua conspexi, pastus et ipse fui.
Huc oculis captus, voto ducente trahebar,
Deflectensque viam prosperiora peto.
Mummolenus enim, qui celsa palatia regis
Altis consiliis crescere rite facit,
Inter concives merito qui clarior extat,
Quemque super proceres unica palma levat,
Nobilitate potens, animo bonus, ore serenus,
Ingenio solers, et probitate sagax,
Cui genus a proavis radianti luce coruscat,
(Moribus ipse tamen vicit honore patres):
Huc ergo adveniens, epulis expletus opimis:
Quem vidisse, mihi constitit esse cibum.
Fercula magna quidem dapibus cumulata benignis,
Ac si colle tumens, discus onustus erat:
Undique montis opus, medium quasi vallis habebat,
Quo meliore via piscis agebat iter:
Ille natans oleum, pro undis; pro caespite discum
Incoluit, cui pro gurgite mensa fuit.
Attamen ante aliud data sunt mihi mitia poma,
Persica quae vulgi nomine dicta sonant.
Lassavit dando, (sed non ego lassor edendo)
Vocibus hinc cogens, hinc tribuendo dapes.
Mox quasi parturiens subito me ventre tetendi,
Admirans uterum sic tumuisse meum.
Intus enim tonitrus vario rumore fremebat:
Viscera conturbans Eurus et Auster erat.
Non sic Aeoliis turbatur harena procellis,
Nec vaga per pelagus puppis adacta tremit.
Nec sic inflantur ventorum turbine folles,
Malleolis famulos quos faber ustus habet.
Alter in alterius ructabat mole susurros,
Et sine me mecum pugna superba fuit.
Sit tibi longa salus celsa cum conjuge, rector,
Et de natorum prole voceris avus.
Laudis honore potens, felicia tempora cernas,
Et valeas dulces concelebrare jocos.
Tandis que, accablé de fatigue, je poursuis mon chemin dans une demi-obscurité (car le soleil se couche et le jour finit), j'aperçois des pâturages le long des rives verdoyantes d'un cours d'eau ; c'était à m'en nourrir moi-même (02). J'étais sous le charme. Guidé par mon caprice, je me laissai entraîner vers ces lieux. Soudain je tournai bride et allai chercher ailleurs meilleure aubaine. Justement Mummolenus, intendant des palais royaux desquels, sur ses intelligents avis, on augmente le nombre, qui est à juste titre le plus illustre de ses concitoyens, et qui, par la nature de sa fonction unique eu ce genre, est élevé au-dessus des grands, qui est puissant par sa noblesse, d'un cœur excellent, d'un visage serein, d'un esprit judicieux et d'une probité qu'on ne saurait surprendre, qui enfin tire de ses ancêtres, bien qu'il les surpasse tous par ses dignités et par ses mœurs, un éclat considérable, Mummolenus, dis-je, arrive, escorté d'un festin somptueux. Mais rien qu'à voir le personnage, on se sent en appétit. On apporte d'immenses plateaux chargés de mets délicieux, et en si grande quantité qu'ils forment comme une chaîne de montagnes. Au centre est une espèce de vallée où le poisson circule sur un meilleur chemin que le sien habituel, nageant dans l'huile au lieu d'eau, habitant d'un plat au lieu d'une touffe d'herbes aquatiques, enfin étalé sur une table au lieu d'être dans un trou. On m'offrit d'abord des fruits exquis, de ceux qu'on appelle vulgairement pommes de Perse. Mummolenus se lassa plus vite de m'en donner que moi d'en manger. Tantôt il me pressait sur un mets, tantôt il le mettait sur mon assiette. Soudain mon ventre enfla tellement qu'on eût dit que j'allais accoucher. J'admire comment cet organe peut se dilater à ce point. Le tonnerre grondait dans le mien avec des roulements divers; l'Eurus et l'Auster bouleversaient mes entrailles, le sable n'est pas si fortement secoué par les tempêtes éoliennes, le navire qui erre à l'aventure n'est pas aussi ébranlé par le choc des vagues, les soufflets, serviteurs des marteaux du noir forgeron, ne sont pas aussi gonflés par l'air qu'ils aspirent. Les gaz accumulés dans mon corps s'échappaient en éructations bruyantes. Bref, il y eut en moi et sans moi une magnifique bataille. Cher intendant, jouissez longtemps vous et votre illustre épouse, d'une bonne santé, et qu'une lignée de petits-fils vous appelle un jour grand-père. Puissiez-vous, loué, honoré et puissant, ne connaître que des jours heureux et ne goûter que des plaisirs sans mélange!
XV. De Berulfo comite.
XV. Du comte Bérulfe (01).
Delicias, Berulfe, tuas spectando libenter,
Me fateor duplicem sustinuisse famem;
Sic ego credebam, quarta satiarer ut hora:
Me nec ad octavam mensa benigna vocat.
Per vestras epulas didici jejunia gestans:
Litania fuit prandia vestra magis.
Det tibi vota Deus, per quem (modo laeta notamus)
Haec quoque dum scribo, plus satiatus agor.
En attendant, sans me plaindre, que votre excellent dîner fût prêt, j'avoue, Bérulfe, avoir souffert deux fois de la faim. Je croyais me mettre à table vers la quatrième heure ; nous sommes à la huitième et la table ne m'appelle pas encore. Vos repas m'ont appris à supporter le jeûne, un jeûne pire que celui qui accompagne la récitation des litanies (02). Dieu vous donne ce que votre cœur désire! C'est grâce à lui, soit dit pour vous égayer, qu'en écrivant ce billet je me sens l'estomac plus lesté.
XVI. De Condane domestico.
XVI. De Condan, majordome du palais (01).
Temporibus longis regalis dives in aula,
Enituit meritis gloria, Conda, tuis.
Nam semel ut juvenem vigili te pectore vidit,
Elegit secum semper habere senem.
Quis fuit ille animus vel quae moderatio sensus,
Cum fueris tantis regibus unus amor?
Mens generosa tibi pretioso lumine fulget,
Quae meritis propriis amplificavit avos.
Floret posteritas, per quam sua crescit origo,
Et facit antiquos surgere laude patres:
Nam si praefertur generis qui servat honorem,
Quanta magis laus est nobilitare genus?
Qui cupit ergo suum gestis adtollere nomen,
Ille tuum velox praemeditetur opus.
A parvo incipiens existi semper in altum,
Perque gradus omnes culmina celsa tenes.
Theudericus ovans ornavit honore tribunum
Surgendi auspicium jam fuit inde tuum.
Theodeberethus enim comitivae praemia cessit,
Auxit et obsequiis cingula digna tuis.
Vidit ut egregios animos meliora mereri,
Mox voluit meritos amplificare gradus.
Instituit cupiens ut deinde domesticus esses:
Crevisti subito, crevit et aula simul:
Florebant pariter veneranda palatia tecum,
Plaudebat vigili dispositore domus,
Theudebaldi etiam cum parva infantia vixit,
Hujus in auxilium maxima cura fuit.
Actibus eximiis sic publica jura fovebas,
Ut juvenem regem redderes esse senem:
Ipse gubernabas, veluti si tutor adesses,
Commissumque tibi proficiebat opus.
Chlotharii rursus magna dominatus in aula,
Quique domum simili jussit amore regi.
Mutati reges, vos non mutastis honores,
Successorque tuus tu tibi dignus eras.
Tantus amor populi, solertia tanta regendi,
Ut hoc nemo volens subripuisset onus,
Nunc etiam placidi Sigiberethi regis amore
Sunt data servitiis libera dona tuis.
Jussit et egregios inter residere potentes,
Convivam reddens proficiente gradu.
Rex potior reliquis merito meliora paravit,
Et quod majus habet, hoc tua causa docet.
Sic tuus ordo fuit, semper majora mereri,
Vitaque quam senior, tam tibi crevit honor.
Quae fuerit virtus, tristis Saxonia cantat,
Laus est arma truci non timuisse seni:
Pro patriae votis, et magno regis amore,
Quo duo natorum funera cara jacent.
Nec graviter doleas cecidisse viriliter ambos,
Nam pro laude mori vivere semper erit.
Laetitiam vultus hilari diffundit ab ore,
Et sine nube animi gaudia fida gerit.
Munificus cunctis largiris multa benignus,
Et facis adstrictos per tua dona viros.
Sit tibi longa salus placidis felicius annis,
Atque suum reparet proles opima patrem.
La gloire, Condan, qui depuis bien longtemps est le riche apanage de la maison royale, doit à vos services une partie de son éclat. Dès qu'elle eut reconnu en vous un jeune homme doué d'une grande prudence, elle vous choisit pour cohabiter avec elle jusque dans votre vieillesse. Quelle raison vous aviez déjà, quelle mesure et quel bon sens, quand vous devîntes l'unique objet de l'amitié de si grands rois! Par vos sentiments généreux, par vos précieuses lumières, et par toutes les qualités qui vous sont propres vous avez grandement ajouté à l'illustration de vos aïeux. Heureux les descendants dont le mérite rejaillit sur leurs auteurs, et les font paraître plus dignes de louanges! Car si celui-là se fait distinguer, qui conserve l'honneur de sa race, combien n'est-il pas p'.us glorieux pour lui de l'ennoblir encore? Qui veut donc acquérir de la célébrité commence par méditer vos œuvres. A partir de votre enfance vous n'avez cessé de monter, et c'est en passant par tous les grades que vous êtes arrivé au plus haut de tous. C'est avec joie que Théodoric vous nomma tribun du fisc (02) : de là date votre élévation. Théodebert (03)
vous fit comte, ajoutant à cette grâce le don d'un baudrier, digne récompense de vos services (04).
Dès que vos talents supérieurs eurent démontré que vous méritiez mieux, il voulut vous élever encore et vous fit majordome. Vous grandîtes tout à coup et la cour grandit avec vous. Par vous florissaient ses palais augustes, et la maison royale applaudit à la vigilance de leur ordonnateur. Théodebald étant enfant (05), vous fûtes l'appui du son jeune âge et eûtes le plus grand soin de lui. Par votre excellente administration de la justice de ce jeune roi vous fîtes un vieux roi. Vous-même gouverniez comme si vous étiez son tuteur, et l'œuvre confiée à vos mains prospérait. Vous eûtes les mêmes pouvoirs à la cour de Clotaire, qui vous chargea aussi de régir sa maison avec le infime dévouement. Les rois ont changé, vos honneurs vous sont restés ; vous étiez digne d'être le successeur de vous-même. Si grand était votre amour du peuple, et vous vous montriez si habile dans l'art de le gouverner, que personne n'eût osé prétendre à vous supplanter. Maintenant encore le bon Sigebert, par amitié pour vous, a donné des exemptions (06) à vos esclaves. Il a voulu que vous ayez votre place parmi les seigneurs les plus qualifiés, et de plus que vous l'ayez à sa table (07).
Par ce roi meilleur que tous les autres, vous fûtes avec raison mieux traité que vous ne l'aviez été par eux, et la supériorité de votre condition actuelle en est une preuve. Ainsi donc vous eûtes pour lot de mériter toujours de plus grands honneurs, et plus vous avez avancé dans la vie, plus ils se sont accrus. La triste Saxonie redit dans ses chants quelle fut votre valeur (08). Il fut très glorieux pour un vieillard comme vous étiez de ne pas craindre de porter les armes, el de payer son dévouement à sa patrie et à son roi, de la perte de ses deux fils tués dans les combats. Ne regrettez pas trop qu'ils soient morts en braves; mourir ainsi est vivre toujours. Cette joie communicative qui brille sur votre figure est le reflet de la joie loyale et pure qui est dans votre âme. Libéral envers tout le monde, vous donnez beaucoup et de bonne grâce, et par là vous vous attachez étroitement vos obligés. Vivez longtemps heureux et en bonne santé, et que votre nombreuse postérité nous donne un jour un père tel que vous !
XVII. Ad Gunduarium.
XVII. A Gondoaire.
Si prodi verbis affectus posset amantis,
Carmina plura tibi pagina nostra daret.
Sed quod ab ore loqui nequeo, quod pectore claudo,
Sit satis ex multis vel modo pauca dari.
Nam si respicias votum per verba canentis,
Malueram majus qui tibi parva fero.
Aspicimus sensum totum in dulcedine fusum,
Quo sine nube doli corde serena micant.
Puro fonte rigans, nectar de fauce redundat,
Cujus verba libens pectore corde bibo.
Providus, exertus, viligans, moderatus, honestus,
Condimentum animae mens tua semper habet.
Reginae egregiae patrimonia celsa gubernas,
Quae tibi commisit, sensit ubique fidem.
Nemo piae poterat reginae carior esse,
Quam qui pro meritis talis et ipse foret.
Gundeari, longo vigeas placiturus in aevo,
Conjuge cum propria luce perenne manens.
Si l'amitié pouvait être exprimée par des paroles, je vous enverrais force vers; mais parce que je ne puis pas non plus vous dire de vive voix ce que j'ai dans le cœur, je me borne à quelques mole. J'aurais aimé beaucoup mieux vous en dire plus long, si vous mesuriez mon dévouement pour vous au nombre de mes paroles. Nous remarquons en vous une raison toute fondue en douceur ; pas le plus petit nuage suspect ne voile la sérénité de vos pensées. De votre bouche coule un nectar que je bois avec grand plaisir. Vous êtes sage, sincère, vigilant, modéré et honnête homme ; votre esprit en tout temps est le sel de votre âme. Vous régissez le patrimoine d'une grande reine (01); elle reconnaît votre fidélité dans l'exercice de votre charge. Nul ne pouvait être plus cher à cette pieuse princesse que celui qui le lui eût été par d'autres mérites. Vivez longtemps aimé, Gondoaire, vous et votre épouse, en attendant la lumière éternelle.
XVIII. Ad Flavum.
XVIII. A Flavus.
Ad carum totiens mea pergit epistola Flavum:
Sic monet officii sedula cura loqui.
Nunc quoque prosaico, modo mittens carmina versu,
Blandior afflatu debita solvit amor.
Quin tibi pauca ferat, qui vult iter ire viator,
Nemo mihi tacite praetereundus abit.
Foetus amiticiae te ut pagina, saepe requirat;
Et si vir desit, portitor aura placet.
Attonitis animis ego per vaga nubila prendo,
Nullaque suscipio signa relata manu.
An tibi charta parum peregrina merce rotatur?
Non amor extorquet quod neque tempus habet?
Scribere quo possis, discingat fascia fagum:
Cortice dicta legi fit mihi dulce tui.
An tua Romuleum fastidit lingua susurrum?
Quaeso vel Hebraicis reddito verba notis.
Doctus Achaemeniis quae vis perscribito signis,
Aut magis Argolico pange canora sopho.
Barbara fraxineis pingatur rhuna tabellis,
Quodque papyrus agit, virgula plana valet.
Pagina vel redeat perscripta dolatile charta:
Quod relegi poterit, fructus amantis erit.
Toutes les fois que j'écris à mon cher Flavus, l'observation rigoureuse de ce devoir m'avertit de lui parler comme je le fais. Tantôt en vers, tantôt en prose, mon amitié paye sa dette de la façon la plus affectueuse. Il n'est pas de voyageur prêt à partir que je ne sache quand il doit passer, et que je ne charge d'un mot pour vous, où je vous rappelle, et je le fais souvent, l'amitié qui nous unit. S'il n'y a pas de voyageur, c'est au vent que je confie ma commission. D'ailleurs, je regarde superstitieusement les nuages, et m'étonne de n'y voir aucun signe de votre main. Est-ce que le papier qu'on vend en rouleau est rare chez vous? L'amitié ne saurait-elle avec des efforts obtenir ce que l'occasion lui refuse? Que n'enlevez-vous pour y écrire une bande d'écorce de hêtre? Il me sera doux d'y lire les mots tracés par vous. La langue latine ne vous agrée point? écrivez, de grâce, en hébreu. Mais le persan vous est familier (01); écrivez donc en persan, ou plutôt exprimez vos pensées dans la langue harmonieuse des Grecs. Écrivez encore en caractères runiques sur des tablettes de frêne (02). Une baguette plate peut aussi remplacer le papier. Enfin écrivez sur des tablettes de bois façonnées avec la dolabre (03). Quoi que je lise de vous, mon amitié y trouve son compte.
XIX. Item ad Flavum et Euodium.
XIX. A Flavus et à Evodius.
Quam bene conveniunt genitor quos sustulit unus,
Si simul hos unum pectus utrosque tenet?
Visceribus iisdem genitos Flavum Euodiumque,
Prorsus amore uno viscera nostra tegunt.
Alter in alterius mihi visu visus habetur,
Et fratris speciem fratris imago dedit.
Unius ex facie facies mihi nota secundi:
Sic speculo similem forma repressa refert.
Ergo pari voto paribus dans vota salutis,
Ambos inter ego tertius alter ero:
Hoc cupiens, ut quos caris amplexibus idem
Tres amor unus habet, nos quoque charta liget.
Que la ressemblance entre ces fils nés d'un seul père est parfaite, s'ils n'ont ensemble qu'un seul cœur! Ces enfants sortis des mêmes entrailles, je les porte avec un amour égal dans mes propres entrailles. Je vois l'un quand je vois l'autre ; l'image de celui-ci est l'image de celui-là. La figure de l'un me donne celle de l'autre-, un miroir n'est pas plus fidèle. Je les salue tous deux également et forme pour eux les mêmes vœux; je serai moi troisième leur alter ego. Et puisqu'un seul amour nous tient déjà liés tous trois par ses dures étreintes, lions-nous encore davantage en nous écrivant.
XX. Ad Sigimundum, carissimo et omni gratia praedicando Sigimundo Fortunatus salutem.
XX. A Sigismond (01), son très obligeant et très cher ami, salut.
Fixus amore tuo, votis inhiantibus adstans,
Quae tibi, care, salus, saepe requiro viros:
Quisque viator adest, properans Aquilonis ab axe,
Quamvis festinum sollicitando moror:
Seu privata virum, seu publica cura citabit,
Hinc, nisi perconter, nullus abibit iter.
Quam vegetus membris? Quae te loca care, coercent?
Ordine disposito cuncta requirit amor.
Si gravis arma tenens Italas terit hospes arenas,
Aut quae Francus habet, pagina pandat age.
Quid geris, oro, refer; tamen ut queo longius opto,
Vivas pars animae dimidiata meae.
Toujours ferme dans mon amitié pour vous, et désirant avec passion de savoir des nouvelles de votre santé, j'en demande souvent, mon cher, à tout le monde. Il n'est pas un voyageur venant du nord, que je n'arrête tout pressé qu'il est, et ne poursuive de mes questions. Qu'il soit un simple particulier ou un personnage public, il ne partira pas d'ici que je ne l'aie interrogé. Allez-vous bien? Quel pays vous possède? Mon amitié veut savoir tout et avec ordre. Dites-moi si des armées étrangères foulent encore de leur pied brutal le sol de l'Italie (02), et de quelles régions le Franc est le maître? Dites-moi encore, je vous prie, ce que vous faites. Cependant, vivez selon mes souhaits et si loin qu'ils peuvent s'étendre, vivez, moitié de mon âme.
XXI. Ad Sigismundum et Alagisilum.
XXI. A Sigismond et Alagisile
Nomina amicorum mihi dulcis epistola pandit:
Hinc Sigimunde nitens, hinc Alagisle decens.
Prosperitas felix ventorum flamina fudit,
Quando mihi caros nuntiat aura viros.
Testor utrumque caput, tantum mea vota juvantur,
Quantum fit florens laeta sub imbre seges.
Ne sitiam rapidis aestivo tempore flammis,
Nectarei fontis me recreastis aquis.
Post Italas terras mittis mihi, Rhene, parentes;
Adventu fratrum non peregrinus ero.
Tempore belligero pacis nova gaudia surgunt,
Hic quia venerunt quos meus optat amor.
Qui mihi festivae diei duplicatis honorem,
Sic vester crescat munere regis honor.
Cette lettre m'est bien douce; elle est signée de deux noms amis, le brillant Sigismond et l'aimable Alagisile. Le bonheur a voulu que les vents violents tombassent, et qu'un vent favorable m'apportât des nouvelles de personnes qui me sont si chères. J'en atteste vos têtes, ces nouvelles me font autant de bien que la pluie aux moissons qu'elle fait croître et fleurir. Pour prévenir la soif dont on est dévoré par cette chaleur, vous m'avez envoyé des eaux rafraîchissantes de votre fontaine de nectar. Après l'Italie, c'est le Rhin qui m'envoie des parents (02). A l'arrivée des deux frères, je ne serai plus un étranger. D'un temps qui est tout à la guerre naissent les joies de la paix, puisque vous venez, vous qu'appellent mon amitié et mes vœux. Ça été pour moi un jour de fête, et l'honneur en a été doublé; qu'ainsi croisse pour vous celui que vous devez à la munificence royale.
XXII. Ad Bosonem referendarium.
XXII. Au référendaire Boson (01).
Sic tegat omnipotens radiantia culmina regis,
Atque ejus causas arma superna regant,
Sic dominum ac servos divina potentia servet.
Et patriae maneat, hoc dominante, salus.
Sic placido regi summus, pius auctor ab alto,
Qui dedit ante Petro, porrigat ipse manum.
Sic te longaevi comitetur gratia regis,
Et florente illo gaudia fixa metas.
Hoc rogo quam citius veniat, quicumque jubetur,
Ne gravet ultra animos hic mora tarda meos.
Nam festinato, statuit quod certes voluntas,
Si votum adceleret, dulcius esse solet.
Illud enim nimium per verba precantia posco,
Commender domino, te memorante, meo.
Actibus excellens maneat per saecula felix,
Et memor ipse mei, dulcis amice, vale.
Que le Dieu tout-puissant protège les hauts et magnifiques serviteurs du roi, et donne au gouvernement de ce prince l'appui de ses armes célestes! Que sa divine puissance conserve le maître et les sujets, et que la patrie, durant tout ce règne, soit assurée de son salut! Que le souverain et saint auteur de toutes choses, qui tendit la main à Pierre, la tende aussi à ce bon roi! Puissiez-vous jouir pendant de longues années du sa faveur, et moissonner, sous son sceptre florissant, des plaisirs durables! Que celui qui aura l'ordre de venir, quel qu'il soit, vienne, je vous prie, au plus vite, de peur que son retard n'augmente outre mesure mon impatience. Quand il y a nécessité de partir, il y a quelque douceur à se hâter, du moment qu'il s'agit d'obéir à une volonté bien déterminée. Je vous prie en outre très instamment de me rappeler au souvenir de mon maître, et de me recommander à lui. Irréprochable comme il est dans sa conduite, qu'il soit heureux à jamais. Vous aussi, ami cher, souvenez-vous de moi. Adieu.
XXIII. Ad Paternum.
XXIII. A Paternus (01).
Nominis auspicio fulgent tua facta, Paterne,
Munere qui proprio te facis esse patrem,
Servitii nostri non immemor omnia praestas
Et tibi devotis das pia vota libens.
Ut bona distribuas modo qui tam promptus haberis,
Unde magis praestes amplificentur opes.
Votre nom fait bien augurer de vos actes et leur donne de l'éclat, Paternus, vous qui êtes déjà père au sens littéral du mot. Vous rappelant notre dépendance à votre égard, vous nous obligez en tout, et vous prenez plaisir à faire de charitables vœux pour ceux qui vous sont dévoués. Prompt comme vous êtes à faire du bien, plus vous donnez, plus vous augmentez vos richesses.
XXIV. Versus in Gavatis.
a.
XXIV. Vers sur des plats (01).
a.
Qui legis in pulchro circumdata verba metallo,
Si venias purus, hoc imitaris opus:
Nam velut argentum calida fornace probatur,
Sic se purgato pectore prodit homo.
Toi qui lis les mots gravés autour de ce beau plat d'argent, si tu es pur, tu ressembles à ce chef-d'œuvre ; car comme l'argent est purifié par le feu, ainsi est l'homme par la purgation de son cœur.
b.
b.
Qui venis ad caros conviva fidelis amicos,
Quod minus est epulis plus in amore capis.
Non haec per pelagus peregrinus detulit hospes,
Sume libens patrii quod genuere lares.
Toi qui es le fidèle convive de tes amis, tu es dédommagé de l'insuffisance de leurs mets par un redoublement de leur amitié. Ces mets n'ont point passé la mer ; ils n'ont point été apporte: par un hôte étranger ; c'est un produit du pays ; prends-en donc de bon cœur.
c.
c.
Quamvis doctiloquax te seria cura fatiget,
Huc veniens festos misce, poeta, jocos:
Sic tamen, ut propriam rationem servet honestas,
Nam solet incautus sermo movere manus.
Quelque graves que soient les soucis dont un savant et beau parleur comme toi est obsédé, si tu viens ici, poète, dis-nous quelques joyeuses plaisanteries. Que l'honnêteté toutefois soit respectée, car des paroles inconsidérées appellent ordinairement les voies de fait.
d.
d.
Vita brevis hominum, fugiunt praesentia rerum,
Tu cole quae potius non moritura manent.
Erige justitiam, sere pacem, dilige Christum.
Expete delicias, quas sine fine geras.
La vie est courte; le présent est fugitif ; attache-toi plutôt à ce qui est immortel. Pratique la justice, sème la paix, aime le Christ. Recherche les délices que tu goûteras éternellement.
e.
e.
Pelle palatinas post multa negotia rixas,
Vivere jucunde mensa benigna monet.
Causae, irae, strepitus sileant, fora, jurgia, leges:
Hic placeat requies, quam dat amica dies.
Laisse-là les disputes de palais et les nombreuses affaires dont elles sont la suite ; une bonne table t'invite à vivre gaîment. Silence aux colères, au tapage du barreau, aux procès, aux lois! Jouis ici du repos que t'offre un jour ami.
f.
f.
Quem rogo, pacificos animos ad prandia defer :
Hostem quaere alibi, si tibi pugna placet.
Deliciis mediis lites agitare recuses:
Arma tibi campus, mensa ministret olus.
Apporte aux repas, je te prie, des dispositions pacifiques ; cherche ailleurs un ennemi, si tu aimes à batailler. Ne soulève point de disputes au sein des plaisirs. Au champ de Mars les armes ; à table, les légumes (02).
g.
g.
Si tibi magnanimus rigida virtute videris,
Secure ad calices fortia bella refer.
Qui venit huc nostrae dapes cognoscere mensae,
Commendet positos gratia sola cibos.
Si tu as à la guerre un courage ferme et magnanime, montre-le à vider les verres ; il n'y a pas de danger. A quiconque vient manger à notre table, les mets se recommandent par la seule bonne grâce avec laquelle ils sont offerts (03).
XXV. Ad Galactorium comitem.
XXV. Au comte Galactorius (01).
Saepius optaram fieri me remige nautam,
Cursibus undifragis ut ratis iret aquis.
Flatibus aut rapidis per dorsa Garonnica ferrer,
Burdigalense petens ut celer actus iter,
Velaque fluctivagum traherent Aquilone secundo,
Me quoque litoreo redderet aura sinu,
Qua pius antistes sacra Gundegisilus offert,
Culmine pro populi qua micat ara Dei,
Tu quoque, quo resides meritis, comes, ample serenis.
Care, Galactori, sedula cura mihi.
Cui rite excellens rex Gunthechramnus honores
Majus adhuc debet, qui tibi magna dedit.
Cum tamen hoc vellem, timor obstitit, aestibus ille
Qui cumulo rapidae mons fremit albus aquae.
Dulcedo invitat civilis, et unda repugnat,
Sic vocat atque vetat hinc amor, inde pavor.
Plane hoc, quod superest, solvat vel epistola currens,
Littera, quod facerem, reddat amore vicem.
Maxime nunc igitur te, dulcis amice, saluto,
Sperans a domino, te superesse diu.
Cumque domo, sociis, antistite, conjuge, natis,
Vive comes, cui sint jura regenda ducis:
Pontifici summo commender, opime, precatu,
Sic tua pars meritis sit data dextra polis.
Si superest aliquid quid forte tributa redundent,
Qui modo mitto apices, te rogo mitte pices
J'ai souvent désiré d'être matelot et de ramer à bord d'un navire qui brise les vagues dans sa course impétueuse, car alors je naviguerais sur la Garonne, ayant le vent en poupe, et me hâterais d'aller à Bordeaux. Le vent du nord qui est le bon enflerait mes voiles, et je serais porté vers les rivages où le pieux évêque Gundégisile (02)
célèbre avec pompe à l'autel de Dieu les saints mystères pour le salut du chef de la nation (03). C'est aussi là que vous habitez, comte, riche en mérites sans mélange impur et l'objet de ma constante sollicitude. C'est à vous que l'illustre roi Gontran a eu raison d'accorder des honneurs, et il vous en doit d'autres et de plus grands. Cependant la crainte des vagues qui se dressent en montagnes écumeuses et frémissantes, s'est opposée à l'accomplissement de mes désirs. Votre bonté m'invite à venir avec courtoisie, mais l'eau y est contraire. Ainsi m'appellent et me repoussent tour à tour l'amitié et la peur. Il ne me reste, pour me mettre hors de peine, d'autre ressource que de vous écrire. Que cette lettre aille donc vous trouver et vous rendre à ma place ces devoirs de l'amitié que je vous aurais rendus moi-même. Je vous salue, cher et illustre ami, espérant que par la grâce de Dieu vous resterez encore longtemps en ce monde. Vivez, comte, à qui je souhaite le pouvoir et l'autorité de duc; vivez, vous, votre famille, vos compagnons, votre femme, vos enfants et l'évêque. Recommandez-moi aux prières de cet éminent pontife. Que la place due à vos vertus vous soit donnée dans le ciel. S'il vous reste par hasard quelque excédant de tributs, envoyez-moi, je vous prie, de la poix en échange de cette lettre (04).
NOTES SUR FORTUNAT, LIVRE VII.
-------------<*****>-------------
I.
01. — Ce Gogon, avant d'arriver à être maire du palais sous Sigebert, avait été nutritius regis ou le commensal du prince. C'est la même chose, selon toute apparence, que le conviva regis de la Loi Salique, tit. xliii, 6, et de la Loi Burgonde, tit. xxxviii, 2. Gogon fut envoyé en Espagne auprès du roi Athanagilde pour demander à ce prince la main de sa fille Brunehaut pour Sigebert. C'est ce que dit Grégoire de Tours au chapitre 57 de ses Epitomata, et ce que Fortunat fait entendre assez clairement aux vers 41 et 43 de cette pièce. Grégoire, ibid. ch. 59, raconte de plus que Brunehaut finit par inspirer au roi, son mari, une telle haine contre Gogon que Sigebert le fit tuer. Cependant, au liv. VI, ch. 1 de son Histoire, Grégoire dit : Non post multum tempus Gogo moritur; d'où il semble que l'historien ait voulu dire que Gogon était mort de mort naturelle. Grégoire se contredirait donc. Mais il ne faut pas donner ici un sens si restreint au mot moritur; Grégoire ne s'en est servi sans doute que parce qu'il ne voulait pas répéter les circonstances tragiques de la mort de Gogon, et qu'après tout d'un homme qui est tué ou qui est mort dans son lit, ce n'est pas s'exprimer improprement que dire de lui moritur.
02. — Afin d'éclaircir ce passage j'ai dû y indiquer que pour jouer de la lyre avec les doigts et faire usage en même temps du plectrum ou archet, il fallait y employer les deux mains, la gauche pour pincer les cordes, la droite pour les frapper avec le plectre. Sur cette double opération voyez une figure tirée d'une ancienne frasque romaine conservée au Vatican dans le Dict. des Antiq. de Rich, au mot Plectrum.
03. — Gogon avait l'esprit très cultivé, de l'éloquence et du style. C'est ce qu'on peut voir par des lettres qu'il écrit au duc Chamingus, à Trasericus et à d'autres, lettres que Duchesne a publiées au tome 1, p. 859 du recueil des Historiens de France. Voy. aussi dom Ruinart, dans ses notes sur le livre VI, ch. 1, de l'Histoire de Grégoire de Tours.
04. — Voy. ci-dessus la note 1.
II.
01. On ne connaît le lieu de naissance d'aucun des trois Apicius. Le plus fameux, contemporain de Sénèque, celui dont Fortunat parle ici sans doute, et qu'il appelle noster, serait-il comme lui né aux environs de Trévise, ou à Trévise même?
III.
01. —II y avait eu entre eux sans doute quelque brouille légère, suite d'un malentendu.
IV.
01. — Je ne trouve pas d'autre sens à donner à ce recens.
02. — Cette rivière prend sa source en France, dans les Vosges, et va se jeter dans la Moselle à Consarbrück.
03. — Selon Brower, le Cheir est cette rivière qui passe sous les murs d'Ivodium, ancienne ville forte située dans les contrées qu'arrose la Meuse où elle se jette. Le Dictionnaire d'Histoire et de Géographie de Douillet donne Ivodium pour le nom latin moderne d'Époisses. Or Époisses est un bourg du département de la Côte-d’Or, à 11 km de Semur; cela nous reporte un peu loin de la Meuse, la vérité pouvait être qu'Ivodium était une ville des Trévires, dans la Gaule Belgique, aujourd'hui Yvoix, Yvoix-Carignan, dans les Ardennes. Voy. le Dict. de Géogr. anc. et moderne, à l'usage des libraires, par un bibliophile, 1870, gr. in-8°, au mot Epoissum. — Plus loin Saba, mot que Brower, d'après un ancien manuscrit, substitue Sata, et qui est celui que les populations des Ardennes donnaient à la Sambre.
04. — La Saur prend sa source dans les Ardennes et se jette dans la Moselle A environ huit mille pas de Trêves.
05. — La Seille qui prend sa source dans le département de la Meurthe, et se jette à Metz dans la Moselle, après un cours de 105 km. Voy. la note 3 de la pièce xiii du l. III.
06. — La remarque de Brower sur le mot helicis est au moins originale. Il pense que par ce mot le poète désigne l'ours, parce que la constellation de la Grande Ourse est ainsi nommée en latin (hélice), en grec
ἐλίκη. Lucchi estime que c'est l'animal appelé elech chez les Germains. Ce doit être l'élan.
07. — Il ne s'agit pas ici sans doute de l'école palatine telle qu'elle ne fut constituée que sous Charlemagne, et où on enseignait les sciences et les arts suivant la division indiquée par Cassiodore et Martianus Capella, et comprise par ce dernier sous le nom des Sept arts; il s'agit plutôt de l'école qui avait pour objet d'élever à la cour des jeunes gens destinés à devenir les leudes des rois mérovingiens, leurs compagnons d'armes et leurs convives. Cet usage avait été importé d'Orient. Voy. Agathias, l. V, p. 154, 1ère édit., Sulpice Sévère, Vita Martini, l. I, c. 1. Il y avait aussi à la cour de Charlemagne, à coté de l'école des sciences et des arts, une école de ce genre. Voy. le moine de Saint-Gall, de Carolo Magna, l. I, ch. 14, et le moine Ardon in Vita S. Benedicti Anianensis, ch. 1 ; voy. enfin Du Cange, v. Scholaris.
08. — Lupus. Voy. ci-après pièce vii.
09. — Pietatis jura. Mot à mot « droits de la piété ». Par la manière dont j'ai traduit ces deux mots, j'ai plutôt conjecturé qu'entendu ce que le poète a voulu dire.
V.
01. — Grégoire de Tours, Hist. Franc, VIII, 22, fait mention de ce personnage en ces termes : Obiit his diebus Bodegisilus dux, plenus dierum; sed nihil de facultate ejus filiis minutum est. On voit par là quelle fut la probité de ce duc, mort en 585, puisque le fisc ne revendiqua rien de la fortune du défunt, sous prétexte d'exactions, comme c'était l'usage de le faire en ce temps-là, et comme on n'y était que trop souvent autorisé. Il n'y a donc rien à rabattre des éloges que le poète lui donne ici, sauf l'emphase et le mauvais goût.
02. — On voit par là que Bodégisille était en Germanie, quand Fortunat écrivit cette pièce.
03. — Nil persona capit, terme emprunté à la langue des jurisconsultes.
VI.
01. — Brower et Lucchi donnent Godegisili pour Bodegisili que portent différents manuscrits indiqués par M. Léo. Un autre porte simplement ejus. Or celle pièce venant immédiatement après celle qui est adressée à Bodégisile, il n'est pas douteux que ce mot ejus ne se rapporte à ce personnage dont le copiste s'est ainsi évité la peine d'écrire le nom. — Dans trois manuscrits du Vatican, on trouve le mot episcopi joint à celui de Galli Magni. Mais Brower pense que c'est une glose déplacée et qu'il faut la supprimer; car on ne voit nulle part que Gallus, évêque de Limoges, ait eu des enfants. On peut ajouter que cet évêque était mort en 554, époque à laquelle Fortunat n'était point encore venu en France, et qu'on voit ici que le poète parle de Gallus Magnus comme encore vivant. Il y eut toutefois un Gallomagnus, évêque de Trêves (Grégoire de Tours, Vit. Patrum, c. viii, n° 8) qui souscrivit au IVe concile de Paris, en 573, et au Ier de Maçon en 581, ou 583, selon Lecomte. Lucchi n'ose affirmer que c'est de cet évêque que parle Fortunat. Quant à Brower, il croit qu'il s'agit d'un autre Gallomagnus, référendaire, dont parle Grégoire de Tours, Hist. Franc, IX, 18, qui jouit d'une grande autorité sous Childebert, puis fut disgracié, dépouillé de ses biens, et exilé.
02. — C'est-à-dire à moins qu'elle ne fût quelque chose comme une princesse. Je ne crois pas qu'on puisse entendre autrement ce passage.
VII.
01. — Lupus fut d'abord gouverneur de Marseille, puis duc de Champagne, sous Sigebert. Après la mort du roi, assassiné par ordre de Frédégonde en 515, en butte à la haine d'Egidius évêque de Reims, il fut dépouillé de ses biens et de son duché, et il eût péri sous les coups de ses ennemis, sans l'intervention de Brunehaut qui l'arracha, pour ainsi dire, de leurs mains. (Grégoire de Tours, Hist. Franc, VI, 4; IX, II.) Cependant, condamné à l'exil par Childebert, fils de Sigebert, il se retira à Laon, chez le roi Gontran qui l'accueillit avec bonté, et le garda jusqu'à ce que le jeune roi d'Austrasie eut atteint l'âge légitime, aetatem legitimam : ce qui veut dire sans doute l'âge de gouverner par lui-même. (Idem, ibid.
VI, 4.) Plus tard, Lupus revint auprès de Childebert et rentra dans ses bonnes grâces. (Idem, ibid. IX, 11.) On est surpris que ni Grégoire, ni Frédégaire, ni Fortunat lui-même dans cette pièce et dans les deux suivantes, ne disent pas que Lupus ait été maire du palais, major domus, sous Sigebert. Cependant, d'après l'énumération que fait le poète des attributions et des actes d'autorité de ce personnage, il est difficile d'en douter. Ainsi, dans cette pièce vii, nous voyons que le roi se déchargeait sur lui du poids des affaires (v. 10), que son repos était assuré, grâce au soin que prenait Lupus des intérêts de la pairie (v. 22, 23) ; que le même Lupus recevait les ambassadeurs, discutait avec eux, leur imposait ses vues auxquelles le roi n'avait plus qu'à donner son approbation (v. 25, 29, 30); que lorsqu'il entrait au palais, il le remplissait de sa présence, y apportait avec soi un surcroît d'honneur, la joie et la sérénité, et y était reçu comme le génie tutélaire de ta royauté (v. 65-68); que les chefs militaires, c'est-à-dire les ducs ou leudes, le regardaient comme leur commune lumière (v. 70), et s'effaçaient devant lui; qu'il avait bien raison de n'abandonner rien de ses honneurs, lui par qui les rois sont maintenus à la hauteur à laquelle ils ont mérité d'être élevés (v. 43, 44). Pour finir, Fortunat compara Lupus aux anciens Romains, par où il semble entendre les consuls qui prenaient les armes en temps de guerre, et proposaient ou défendaient les lois en temps de paix (v. 45, 46). On voit là, si je ne me trompe, comme un tableau rapide des prérogatives et de la puissance des maires du palais sous les rois mérovingiens, en Austrasie, ce qui rend encore plus probable que Lupus exerça cette fonction suprême, ce sont les flatteries que le poète lui prodigue, comme à l'homme de qui dépendaient toutes les grâces, et dont la faveur et la protection étaient sans doute moins difficiles à obtenir, et aussi plus efficaces que celles du roi même. Victor Leclerc a traduit uni; partie de cette pièce. Il ne l'a pas entendue, la plupart du temps, et s'est tiré d'affaire en cachant ses grosses infidélités au texte sous un style d'une élégance un peu recherchée. Voyez le Répertoire de la littérature ancienne et moderne, t. XIV, p. 202 et suiv. — Un autre personnage nommé Conda ou Condan, à qui est adressée la pièce xvi de ce livre, jouit successivement sous les rois Théodoric, Théodebert, Théodebald, Clotaire et Sigebert, et, avec le titre de domesticus, auquel Sigebert ajouta en dernier lieu celui de conviva regit, d'une autorité à peu près égale à celle du maire du palais.
02. — Tu condis sensus, nam salis unda cibos. Ce nam que portent cependant tous les manuscrits, est une faute ou le poète lui donne ici le sens de ut ou de ceu. Il fait une comparaison, cela est évident. Remarquez en outre que c'est le nom de Conda qui amène ce verbe condis.
03. — C'est une allusion à Sigebert et à Brunehaut, de la royauté desquels Lupus est ici considéré comme le tuteur et le gardien. Cela peut être vrai; mais cette vérité n'eût sans doute pas été du goût de Sigebert, si Lupus eut eu l'imprudence de lui en faire part.
04. — Leibnitz, dans Excerpta veter. autor. au t. I, p. 59 des Scriptores rerum Brunsvicens., se demande qu'avaient à faire les Danois en Vétéravie, pays où s'était livré le combat dont il est ici question, et il répond qu'il résulte de ce passage que les anciens ont quelquefois confondu ce peuple avec les Saxons.
05. — On ne saurait dire quel était ce fleuve. Selon Leibnitz, loc cit., c'était une rivière de la Vétéravie, comme la Nida, la Weddera, d'où liraient leurs noms les Wedderavi, les Bordari, ainsi qu'on le voit par une lettre du pape Grégoire adressée à ces peuples en faveur de Windfrid ou saint Boniface. Voy. les lettres de Grégoire III dans les Conciles de Labbe, t. V, p. 1401, dans les Annales de Baronius, t. XII, p. 400, et dans l’Italia sacra d'Ughelli, t. V, p. 1089 et 1090.
06. — Laugona, probablement Logana, rivière du Nassau, affluent du Rhin.
07. — Voyez ci-dessus la note 1.
VIII.
01. — Brower et Lucchi donne margine qui n'a aucun sens, et cela, il est vrai, d'après tous les manuscrits; mais il doit y avoir là ou faute de copiste ou mauvaise lecture. M. Fréd. Léo propose spargine el il a raison. Il eût introduit cette version dans le texte qu'il n'eût pas eu tort non plus.
02. — M. Léo ne pouvait pas non plus laisser subsister ce singulier hémistiche : pascitur herbis equus qui a cinq ou six formes différentes et aussi malheureuses dans les manuscrits, et dans les plus anciennes éditions. Il y a substitué et a imposé au texte pascitur ervus equis que Fortunat a dû écrire. L'ers est une plante légumineuse qui, comme la jarosse, était donné en herbe aux bestiaux et aux chevaux : bobus jumentisque utilissimum, dit Pline, XXII, 73, éd. Littré.
03. —Le poète a déjà rappelé ce fait, l. III, pièce xviii, v. 8.
04. — Fortunat semble ici faire allusion aux graves dangers qu'avait courus Lupus, et dont il avait été tiré par l'intervention de Brunehaut. Voy. la pièce ci-dessus, note 1.
05 — J'ai voulu donner en français une idée de cet étrange galimatias, et pour cela j'ai dû serrer du plus près possible le latin en le traduisant.
06. — Le luth dont jouait Achille, au moment où les députés d'Agamemnon vinrent le trouver pour essayer de fléchir sa colère et le supplier de venir au secours des Grecs :
τερόμενον φρένα φορμιγγι λιγείν, dit Homère, Il. IX, 180. — La crowd (altération du mot celtique cruid) était un petit luth en usage chez les bardes Gallois. Cet instrument est le même que les trouvères appellent la rote : Krote en Irlandais, luth ; Kruit, harpe, id. Voyez du Cange, v. Rocta.
07. — Leudos. Voy. liv. I, Préf., note 3.
IX.
01. — Fortunat étant venu en Gaule en 565 environ, comme on l'a fait voir dans sa Vie, on doit en conclure que ce poème fut écrit en 574.
02. — On peut conjecturer de ce passage que si Fortunat ne recevait pas de lettres des siens, c'était moins leur faute que celle de la guerre qui sévissait en Italie alors ravagée par les Lombards. Ou les lettres étaient interceptées, ou elles se perdaient en chemin.
03. —Cette sœur est nommée Titiana, l. XI, 6.
X.
01. — Ce Magnulfus n'a de commun que le nom avec celui qui fut évêque de Toulouse, et qui fut insulté, frappé, puis envoyé en exil par Désiderius, ainsi que le rapporte Grégoire de Tours, Hist. Franc, VII, 97. Il était comte, et comme on le voit ici, gouverneur de quelque ville ou province.
02. — Ce Sigismond parait être le même que celui auquel sont adressées les pièces xx et xxi de ce livre.
03. — Ces deux derniers vers que les divers éditeurs de Fortunat se sont bien gardés d'éclaircir, comme tant d'autres qui sont aussi obscurs, donnent lieu à quelques observations. La première regarde le mot reparetis, la seconde le mot illum, la troisième l'époque où cette pièce a été écrite. Et d'abord ce pluriel reparetis indique que le poète s'adresse non seulement a Magnulfus, mais à sa famille particulière ou à ses administrés. Illum désigne Ici Lupus, disgracié et exilé, comme on l'a dit note 1 de la pièce vii de ce livre, et pour le rétablissement duquel le poète fait ici des vœux. Ce rétablissement eut lieu en effet; mais il résulte de ces deux vers que la disgrâce de Lupus arriva dans l'intervalle qui sépare la composition des trois pièces précédentes, de la composition de celle-ci.
XI.
01. — Suivant M. Léo, Fortunat aurait manqué d'aller trouver Jovinus. Or, Il semble ici que le poète aurait été empêché de le faire par quelque circonstance où il avait dû payer de sa personne par affection pour son ami, et peut-être dans l'intérêt de cet ami. Le style de la fin de cette pièce est fort bizarre, et l'on n'est pas aussi assuré de l'entendre que le Pater et l'Ave.
XII.
01. — Sine fune. Voyez ma Dissertation n° 4.
02. — Ovide, Met. XIII, v. 281, donne cette qualification à Achille : Graium murus Achilles.
03. — Ce fut Palamède qui découvrit la feinte d'Ulysse contrefaisant l'insensé pour ne point aller au siège de Troie. Il prit Télémaque alors au berceau, et le mit devant le soc de la charrue qu'Ulysse conduisait. Mais Ulysse détourna aussitôt la charrue.
04. — Virgile, En, X, v. 180 : sequitur pulcherrimus Astur, Astur equo fidensa.
05. — Celer sorte Quirinus. Le poète fait-il allusion ici à la tromperie de Romulus à l'égard de Rémus auquel il avait assuré faussement qu'en consultant le vol des oiseaux ou le sort, il avait vu douze vautours, tandis qu'il n'en avait vu réellement que six comme Rémus lui-même? Cette tromperie fâcha fort Rémus, et le ressentiment qu'il en eut fut cause qu'il franchit, en se moquant, le fameux fossé de Romulus qui le tua sur le champ. Voy. Plutarque, Romulus, 14 et 15; si ce n'est pas cela qu'impliquent les mois celer sorte, je ne sais ce qu'ils signifient.
06. — Philosophe Stoïcien, disciple et successeur de Zénon de Cittium, il mourut vers l'an 225 avant J.-C.
07. — On ne sait quel est ce Lysa placé ici et d'une manière assez inattendue entre Virgile et Ménandre, et pas loin d'Homère. Lucchi croit qu'il est mis là pour Lysis, disciple de Pythagore, dont parle Cicéron, de Off. I, 40, et de Orat. III, 34. C'est une erreur, car il ne s'agit pas ici d'un orateur, comme était Lysis, mais d'un poète.
08. — Quelle liaison y a-t-il entre ce vers, fort peu clair d'ailleurs, et le vers suivant? M. Léo propose Quin igitur mutuo; on a traduit ici conformément à cette leçon, car elle offre au moins un sens raisonnable.
XIII.
01. — Ce Félix dont les manuscrits et l'édition de Venise font assez plaisamment le beau-père, socer, de Fortunat, fut le condisciple du poète à Ravenne, et dans la suite évêque de Trévise, qui était leur patrie commune. Voy. la Vie de Fortunat, nos 23 et 24.
XIV.
01. — Ce Mummolenus parait être le même qui est appelé suessonicus par Grégoire de Tours, Hist. Fr. X. 2. On voit ici qu'il était quelque chose comme intendant des palais royaux. Son fils Bobo conduisit en Espagne Rigunthe, fille de Chilpéric, pour y épouser le roi Récarède, comme le rapporte le même historien, ibid. VI, 45. Son autre fils Bodégisille, qu'il ne faut pas confondre avec le Bodégisille de la pièce V, fut envoyé en ambassade auprès de l'empereur Maurice par le roi Childebert, et tué à Carthage, dans une sédition. Grégoire de Tours, Ibid. X, S.
02. — Il ne veut pas dire certainement qu'il eût tondu de sa langue la largeur de ces pâturages, mais qu'il crut s'en nourrir, rien qu'à les voir.
XV.
01. —Ce Bérulfe, qui fut duc ou gouverneur de la Touraine et du Poitou, comme le dit Grégoire de Tours, Hist. Franc., VIII, 20, n'était que comte lorsque Fortunat lui adressa cette petite pièce agréablement ironique. Après la mort de Sigebert qui l'avait fait duc, ayant clandestinement enlevé de l'argent du trésor royal, Bérulfe fut pris et jeté en prison avec son frère et complice Arnégisèle, et sans l'intervention des évêques, le roi Childebert l'eût fait mettre à mort. On voit ici par les vers 5 et 6, que la pièce fut écrite pour les deux frères.
02. — Brower pense que litania est ici le même que jejunium, parce que dans l'ancienne Église, le Jeûne se joignait à la récitation des litanies. On le voit prescrit en effet par la lettre de Charlemagne, t. I, des capitulaires, col. 3SG : Nos autem Domino adjuvante tribus diebus Litaniam fecimus... Et a vino et a carne ordinaverunt sacerdotes nostri... ut abstinuissent... et interim quod ipsas litanias faciebant, discalecati ambulassent. — Remarquez la construction bizarre de ce vers, et l'impossibilité absolue d'en ordonner les mots et de les traduire régulièrement.
XVI.
01. — On appelait domestici ceux qui étaient chargés, entre autres fonctions, de la garde du palais du roi et veillaient à toutes les dépenses nécessaires pour l'entretien du mobilier et de la table de la demeure royale, voy. Grégoire de Tours, Hist. Franc, X, 28. Leur chef était qualifié de comes domesticorum. Ils faisaient partie des optimates du royaume, et assistaient avec le roi aux placita conjointement avec les autres dignitaires du palais. Voy. Ruinart dans les notes sur l’Hist. Franc. de Grégoire de Tours, VI, 11 et VII, 21, où il rapporte que ces domestici étaient aussi appelés cubicularii. Voyez aussi Du Cange qui, dans son Glossaire, explique en détail les différents grades et fonctions des domestici. — On a adopté ici le mot de majordome, parce que les majordomes réunissaient communément en leurs mains tout ou plusieurs pouvoirs des domestici, comme par exemple Lupus (pièce vii de ce livre, note 1), et parce que ce mot nous est plus familier.
02. — Théodoric, fils de Clovis, et frère de Clotaire. Le tribun du fisc, était le collecteur des impôts. Il avait aussi la garde du camp et des prisons, comme on le voit dans la Vie de Saint Germain, évêque de Paris, par Fortunat, ch. 62 et 68, et par la Vie de sainte Radegonde, ch. 38, par le même.
03. — Théodebert était fils de Théodoric, et lui succéda.
04. — On sait que le Cingulum, en grec
ζώνη, était une ceinture que portait un chef militaire comme insigne de sa dignité. Ce même mot était aussi appliqué à la dignité et au dignitaire lui-même. C'est dans ce dernier sens qu'il est employé au vers 39 de la pièce VII de ce livre. Voyez des exemples nombreux de ce double emploi dans Du Cange, édit. Didot, au mot Cingulum.
05. — Théodebald, fils de Théodebert, était encore enfant, lorsqu'il succéda à son père mort, en 548. Ce même Théodebald étant mort en 555, Clotaire en réunit le royaume au sien, ainsi que le dit Grégoire de Tours, Hist. Franc, IV, 9. C'est sous ce prince que Condan, comme on le voit au vers 33, conserva sa place et ses honneurs, comme aussi sous Sigebert, fils de Clotaire, à qui échut le royaume de Théodoric. V. la Vie de Fortunat, n° 43.
06. — Je ne puis croire que Fortunat veuille dire ici que Sigebert affranchit les esclaves de Condanus; c'eût été lui faire un méchant cadeau; mais il put leur accorder certaines exemptions ou privilèges, comme il se pratiquait alors en effet.
07. — De là on est porté à conclure que les convives du roi l'emportaient sur les domestici. Dans le Concile de Tolède, can. 3, sont appelés convives du roi ceux quos regia potestas participes mensœ sua efficit.
08. —Sur la guerre que Sigebert fit aux Saxons, voyez la pièce i du livre VI.
XVII.
01. — S'agirait-il ici de Théodechilde dont Fortunat loue la piété, pièce iii, liv. VI?
XVIII.
01. — Achaemeniis... signis. Achémènes est considéré comme le chef d'une famille puissante de la tribu des Pasargades, d'où descendaient Darius et Cyrus. Chez les poètes, Achéménie et Perse sont souvent synonymes. Sidonius, dans les Panégyriques d'Anthémius :
Interea te, Susa, tremunt, ac supplice cullu
Flectit Achaemenius lunatam Persa tiaram.