Carmina (page 6)

Venance Fortunat · Lettres

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 7 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Inseris hinc populis plus in amore Deum.

Ut plebem foveas, et Rheni congruis amnes:

Quid referat terris, qui bona præbet aquis?

Hic quod fana micant, a te instaurata quod exstant,

Vivis in æterno, laude fluente tibi.

Hac [habeas] longos meritorum fruge per annos,

Et crescente diu de grege vota feras.

Maintenant, ô Mayence, que te voilà rendue à la vie, cesse de pleurer tes malheurs ; ton évêque revient, et pour te secourir. Afin que tu ne succombasses pas à la douleur de l'avoir perdu, il était juste, en vérité, que tu goûtasses les plaisirs de la réfection, après avoir souffert de la faim (02).

Voici ton père Sidoine ; il te tend la main; il t'a donné un aspect nouveau ; tes anciennes ruines ont disparu. Il maintient avec une sainte modération les droits du sacerdoce, car c'est à l'étude de ces droits qu'il dut son élévation. Ton église, objet de son amour apostolique et dont il a enfin repris le gouvernement, produit chaque jour des fruits abondants. Épouse digne de plaire à un tel époux, elle reçoit dans son sein les héritiers nés de la semence céleste. Grâce à votre vigilance, Sidoine, le loup ne ravit plus les agneaux, et il ne périt pas une brebis du troupeau que vous paissez. Vous avez soin de le conduire dans des pâturages où l'herbe est tendre et fleurie, et aménagés de façon à n'avoir pas à craindre les plantes vénéneuses. Pour que le peuple mange, vous jeûnez et vous vous privez du nécessaire pour rassasier les autres. Vous revêtez ceux qui sont nus, vous détachez les liens du captif et délivrez son cou du joug qui l'entrave. Vous êtes la maison des exilés et la nourriture de ceux qui ont faim. Heureux qui par de tels moyens fait du Christ son débiteur! La science vous a fait honnête homme, la divine Providence vous a donné la modestie, et l’art une éloquence plus douce que le miel (03).

En réparant les anciennes églises et en les décorant avec magnificence vous faites pénétrer plus avant dans le cœur des peuples l'amour de Dieu. Pour protéger votre peuple, vous avez resserré dans leur lit les eaux du Rhin. Que ne ferez-vous pas à la terre vous qui rendez à l'eau un pareil service (04)?

Pour avoir restauré et embelli les églises, vous aurez la vie éternelle, et vos louanges n'auront point de mesure. Cependant recueillez encore ici-bas et pendant de longues années le fruit de vos belles actions, comme aussi les vœux de vos ouailles de plus en plus nombreuses.

X. Ad Ragnemodum episcopum.

X. A l'évêque Ragnemodus (01).

Summe pater patriæ , dulce mihi nomine Rucco,

Interiora mei cordis amore tenens:

Quidquid amicitiæ veteris collegimus ambo,

Crescit in affectum semper, opime, meum.

Nam mihi nulla meos oblivio tollit amantes;

Ante sit extremum, quam mihi desit amor.

Unde, beate pater, properans dependo salutem,

Optans longinquo te superesse gradu.

Hinc etiam genitæ reddunt tibi pectore grates,

Munere pro niveo marmore de Pario:

Quæ quotiens epulæ disco tribuuntur in illo,

In doni specie te pietate vident.

Nam pro gemmarum serie tibi reddat honorem,

Cui data proficiunt, crux veneranda throno.

Très illustre père de la patrie, vous qu'il me plaît de nommer Rucco, mon cœur est toute tendresse pour vous. La grande amitié que jadis nous avons mutuellement contractée, s'accroît en moi de plus en plus, car rien n'est capable de me faire oublier ceux que j'aime. Que je meure donc plutôt que de ne plus vous aimer! Père saint, je vous envoie mon salut à la hâte, et mes vœux pour que vous occupiez longtemps votre siège episcopal. Vos filles (02) vous remercient du plat en marbre blanc de Paros, dont vous leur avez fait présent. Toutes les fois qu'on le sert garni de victuailles, la pieuse reconnaissance de ces filles leur fait apercevoir votre image même sous la figure de ce cadeau. Quant à la collection de pierres précieuses qui y est jointe, que la croix vénérable de l'autel à qui vous les donnez et à qui elles profitent vous en rendent tout l'honneur (03).

XI. Ad Droctoveum abbatem.

XI. A Doctrovée, abbé (01).

Vir venerande, sacer meritis et honore colende,

Droctovee, mihi semper amore pater.

Qui de discipulis Germani jure beati,

Norma magisterii factus es ipse sui;

Cujus pontificis sacra per vestigia currens,

Despicis hunc mundum, [dum] cupis ire polo.

Perge libenter iter cœli mansurus in orbem,

Et pro me famulo, quæso , precato Deum.

Vous qui êtes si digne de tous nos respects par vos mérites et votre dignité, Doctrovée, mon ami et mon père, disciple du bienheureux Germain, qui l'avez pris pour modèle dans l'exercice de votre ministère, et qui, marchant sur ses traces sacrées, méprisez le monde et aspirez au ciel, suivez, tout en restant ici-bas, le chemin qui vous y conduit, et priez, s'il vous plaît, pour votre serviteur.

XII. Ad Faramodum referendarium.

XII. A Faramodus, référendaire (01).

Dulcis amice mihi, memorabile nomen amantis,

Promptus in officiis, vir Faramode, bonis.

Si non ipse adii, te pagina missa salutet,

Solvat et obsequium, quod minus ipse gero.

Commendesque libens dominis me regibus, oro,

Et referas grates pro pietatis ope.

Inpenso affectu me pagina vestra requirat,

Hoc remeante tamen, redde benigne vicem.

Ami cher, Faramodus, nom que n'oublie pas qui vous aime, vous qui êtes toujours prompt à rendre de bons offices, si je n'y vais pas moi-même, que ce billet aille vous saluer pour moi et vous rendre des devoirs dont je ne puis m'acquitter en personne. Recommandez-moi, je vous prie, aux rois, nos seigneurs, et recevez mes remerciements pour cet acte d'obligeance. En attendant qu'il me vienne un jour une lettre de vous bien affectueuse, faites-moi réponse par ce messager.

XIII. Ad Lupum et Waldonem diaconos.

XIII. A Lupus et à Waldo, diacres.

Corde parentali, jugi pietate colendi,

Hinc Lupe blande mihi, Waldo vel inde sacer.

Ut bonitate pari simul estis honore ministri,

Sic mihi consimili semper amore rati.

Quod valeo, facio : absens dependo salutem:

Si non possum oculis, vos peto litterulis.

Pontifici summo nos commendate, precamur,

Regibus et dominis ferte salutis opes.

Droctoveo dulci, clero et concivibus oro.

Quod præsens facerem, vos adhibete vicem.

Mummulus egregius veneretur, Cæsariusque,

Et Constantino me memorate meo.

Vous qui méritez qu'on vous honore à cause de la parenté de vos cœurs et de votre inaltérable piété, doux Lupus et respectable Waldo (01), de même que vous vous ressemblez l'un et l'autre par l'identité de vos fonctions sacerdotales et par la bonté, de même vous m'êtes attachés l'un et l'autre par les liens d'une égale amitié. Je fais ce que je peux. Ainsi, étant absent, je ne puis vous saluer que par lettres; là où je ne puis aller vous voir, elles me suppléent. Recommandez-moi, je vous prie, à votre grand évêque (02), et saluez de ma part le roi, la reine et les seigneurs. Dites aussi à Doctrovée, au clergé, à vos concitoyens ce que je leur dirais moi-même, si j'étais présent. Mes respects à l'illustre Mummolus (03) et à Césarius. Enfin rappelez-moi au souvenir de mon ami Constantin.

XIV. De basilicæ sancti Laurentii trabe.

XIV. De la poutre de la basilique de Saint-Laurent.

Laurenti, merito flammis vitalibus uste,

Qui fervente fide, victor ab igne redis.

Vir dilecte Deo terreno in corpore quondam,

(Tunc quoque sidereus jam tibi sensus erat).

Qui potuisti oculos tactu revocare sepultos,

Rursus et in vacua fronte referre diem.

(Luminis extinctas iterum accendisse lucernas,

Credimus hic signo te faciente crucis):

Addita nunc etiam populis miracula præstas,

Ut fidei tribuas indubitanter opem.

Dum tua templa novant breviori robore plebes,

Creveruntque trabes, crevit et alma fides:

Stipite contracto tua se mercede tetendit:

Quantum parva prius, postea cæsa fuit,

Crescere plus meruit succisa securibus arbor,

Et didicit sicca longior esse coma.

Unde recisa fuit, populis fert inde salutem:

Si venit intrepidus, lumina cæcus habet.

Tu levita sacer pœna purgate fideli,

Unde prius flammas, hinc modo lumen habes.

Visa [his] temporibus venerandi antistitis acta,

Sed tamen æterno sunt memoranda die

Laurent, toi qui, ainsi que tes mérites t'y destinaient, fus brûlé par les flammes vivifiantes (01), mais dont la foi ardente triompha du feu des bourreaux, toi qui fus jadis chéri de Dieu dans ton corps terrestre (car alors tes pensées étaient déjà tournées vers le ciel), qui as pu rendre la vue à des yeux éteints en les touchant du doigt, faire rentrer le jour dans leurs cavités, et y rallumer, comme nous le croyons, la lumière par le signe de la croix, tu fais voir aujourd'hui de nouveaux miracles au peuple, dans le but évident de venir en aide à sa foi. Tandis que des ouvriers renouvelaient la charpente de ton église, une poutre, qui était trop courte, s'allongea d'elle-même, et la foi s'accrut en même temps. C'était grâce à toi que le bois recevait cet allongement, lequel fut si excessif qu'il fallut couper la pièce qui tout à l'heure était trop petite. L'arbre ainsi raccourci par la hache avait donc eu d'autant plus de mérite à croître, et sa cime desséchée avait appris en même temps à s'élever plus haut (02).

Or, les éclats détachés de ce bois ont la vertu de rendre aux peuples la santé, et l'aveugle qui en fait l'épreuve avec une ferme confiance, recouvre la vue. Toi, saint lévite, purgé par le suppliée dont fut punie ta fidélité, tu sortis des flammes pour entrer dans la lumière et y demeurer. Tels sont les actes du prêtre vénérable qui ont été vus de nos jours; cependant ils doivent être éternellement rappelés à la mémoire des hommes.

XV. De domo lignea.

XV. Sur une maison en bois.

Cede parum paries, lapidoso structe metallo:

Artificis merito præfero ligna tibi.

Æthera mole sua tabulata palatia pulsant,

Quo neque rima patet consolidante manu.

Quidquid saxa, sablo, calces, argila tuentur,

Singula silva favens ædificavit opus.

Altiori inmitior, quadrataque porticus ambit,

Et sculpturata lusit in arte faber.

Loin d'ici, murs de marbre de Paros ou de pierre, je vous préfère et avec raison le bois de cet artisan. Son palais de planches élève jusqu'au ciel sa masse imposante. La main qui les a jointes l'a fait si solidement qu'on n'y voit pas la moindre fissure. Tout ce qui sert à faire adhérer les pierres les unes aux autres, le sable, la chaux, l'argile, a été rendu inutile dans la construction de cet édifice; la forêt seule en a fourni tous les matériaux. Il est entouré d'un haut et vaste portique carré (01), et est orné de sculptures, œuvre de la fantaisie de l'ouvrier.

XVI. Ad Chrodinum ducem.

XVI. Au duc Chrodinus (01).

Inclite dux, meritis totum vulgate per orbem,

Quem nimis egregium splendida fama refert.

Non ego præteream præconia celsa, Chrodine,

Ne videar solus magna silere bonis.

Itala terra tibi, pariter Germania plaudunt,

Laus tua cunctorum semper in ore sonat.

Clarus ab antiquis, digno generosior ortu,

Regibus et patriæ qui placiturus eras.

Te tutoremque alii, nutritoremque fatentur,

Et fit certamen de pietate tua.

Ut habeant alii, nulli tua dona recusas:

Tu tibi plus auges quas bene fundis opes.

Cui possis præstare, lubens exquiris, et optas,

Ut sis apud cunctos: hoc facis esse tuos.

Es generale bonum, nulli gravis, omnibus æquus,

Justitiæ socium nulla rapina tenet.

Mitis in alloquio, placidus, gravis atque modestus.

Omnia cui data sunt, ut decus omne geras.

Gentibus adstrictus, Romanis carus haberis,

Felix, qui populis semper in ore manes.

Illustre duc, vous dont le monde entier connaît les mérites, et dont la renommée à la voix éclatante divulgue les belles actions, Chrodinus, je n'oublierai pas de vous louer hautement, de peur de paraître seul dérober à la connaissance des gens de bien vos grandes actions. L'Italie et la Germanie vous applaudissent de concert; votre éloge y est dans toutes les bouches. Illustre par vos ancêtres, plus illustre encore par la dignité de votre extraction, vous ne pouviez manquer de plaire aux rois et à la patrie. Les autres vous déclarent leur tuteur et leur nourricier, et c'est à qui enchérira le plus sur votre piété. Pour que tous profitent de vos dons, vous ne les refusez à personne. Vous augmentez d'autant plus vos richesses que vous les prodiguez plus à propos. Le plaisir que vous ambitionnez et recherchez avec le plus de soin est celui de donner. Pour appartenir à tous faites vous en sorte que tous vous appartiennent. Vous êtes le bien général, et n'êtes fâcheux à personne. Vous êtes juste envers tous, et sur qui a la justice pour alliée la rapine n'a point prise. Votre conversation est douce, calme, grave et modeste. Tout enfin vous a été donné pour que rien ne manque à votre gloire. Quoiqu’attaché aux étrangers (02), vous êtes cher aux Romains, heureux d'être l'objet continuel des entretiens des peuples.

NOTES SUR FORTUNAT, LIVRE IX.

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I.

01. — Cette pièce est adressée au roi Chilpéric et aux évêques du concile de Braine. Grégoire de Tours, Hist. Fr., V, 50, rapporte fort au long la cause de la convocation de ce concile. Un clerc nommé Riculfe avait porté contre la reine Frédégonde, femme de Chilpéric, une accusation de la plus haute gravité, celle d'adultère, et il avait imaginé d'imputer à Grégoire, évêque de Tours, la divulgation de ce crime. Il le dénonçait en outre comme coupable de plusieurs méfaits qui devaient le rendre odieux au roi et a la reine. Il avait pour objet de le faire déposer de son siège, et de l'y faire remplacer par un autre personnage dont il avait la faveur et par qui il devait être nommé archidiacre de l'église de Tours. C'est pour s'éclairer sur tout cela que Chilpéric convoqua un concile à Braine où l'imposture de Riculfe fut dévoilée, et l'innocence de Grégoire reconnue. Ce concile eut lieu en 580, l'année même où Fortunat écrivit ce panégyrique du prince qui le présidait, et qui était si peu digne de pareils éloges. — Braine, aujourd'hui chef-lieu de canton du département de l'Aisne, situé à 16 km de Soissons, était une des résidences royales des princes de la dynastie mérovingienne.

02. — Clovis, père de Clotaire Ier duquel Chilpéric était le fils.

03. — Je ne vois dans l'allemand moderne que les mois hilfe et reich qui aient la signification indiquée par le poète.

04. — Chilpéric fut souvent en guerre avec ses frères, et souvent battu il finit toujours par se relever. Cependant il eût été tout à fait ruiné et sans doute dépouillé de son royaume par Sigebert, si Frédégonde, « qui selon la coutume de femme, dit la Chronique de Saint-Denis, moult plus est de grand engieng a mal faire que n'est homme », n'eût fait assassiner Sigebert dans sa tente par deux sicaires. Voy. Grégoire de Tours, Hist. Fr., IV, 52. Fortunat fait allusion ici à cette dernière guerre, et au bonheur que Chilpéric eut de s'en tirer sain et sauf, operante Deo.

05. — C'est-à-dire que Chilpéric ne fut point complice du crime de Frédégonde. Cela est difficile à croire. Quoi qu'il en soit, on serait justement révolté de l'extrême indulgence du poète qui ne voit dans ce crime que la main de Dieu et la victoire de la foi, s'il n'y avait là une allusion à l'intervention de saint Germain, évêque de Paris, pour obtenir de Sigebert qui avançait vers cette ville, en chassant Chilpéric devant soi, d'arrêter sa marche. L'évêque alla à sa rencontre et lui dit : « Si tu désires répandre le sang de ton frère, la fosse que tu lui appareilles tu trouveras appareillée pour toi, et trébucheras dedans » (Chronique de Saint-Denis, 111). Sigebert ne tint pas compte de la parole du saint homme; il continua à poursuivre son ennemi, à l'assiéger dans ses places, à l'obliger enfin à penser « comment et par quel art il pourrait oster du péril de mort sa femme et ses enfants que il avait avec lui amenés ». Frédégonde eut « cet art », et l'on a vu comment elle s'en servit. — Ni Brower ni Lucchi n'ont vu cette allusion.

06. — A Chilpéric même. Je n'ai pas hésité à voir Paris dans celsa cathedra.

07. —Le royaume de Soissons duquel Sigebert, à la suite de ses succès contre Chilpéric, s'était fait proclamer roi, et le royaume de Paris dont « tantôt après que le roi de Metz fut enterré, Chilpéric: se mit en possession », dit la Chronique de Saint-Denis, III, 3 et 4.

08. — Allusion aux Austrasiens, qui avaient suivi leur roi Sigebert dans son invasion de la Gaule, et qui, immédiatement après qu'il avait été tué, étaient retournés dans leur pays.

09. — Les Vascons ou Gascons qui habitaient les montagnes des Pyrénées firent souvent des incursions dans la Gaule. La Chronique de Frédégaire dit qu'ils furent domptés par Théodoric et Théodebert.

10. — Des manuscrits écrivent Estio qu'on croit être les Esthoniens. Mais on lit dans le Dictionnaire d'Histoire et de Géographie de Douillet que les Esthoniens ne commencent à paraître dans l'histoire de l'Europe qu'à la fin du douzième siècle. Cela semblerait justifier la remarque de Leibnitz, dans ses Excerpta veterum auctorum, au t. I, p. 59, des Scriptores rerum Brunsvicensium, où il dit qu'Estio est mis là poétiquement; car les Estiens, ou Esthoniens qui habitaient à l'extrémité de la mer Baltique, n'ont pas laissé mémoire d'aucunes expéditions dans ces régions. Quant aux Esthiens, je penche à croire que ce sont les Basques.

11. — Chilpéric prit part en effet à ces expéditions de Clotaire et s'y distingua.

12. — Afln.de se concilier le clergé dont il s'était si bien mis dans le cas de craindre l'hostilité.

13. — Ces éloges outrés ne conviennent guère à Chilpéric, époux de l'impure Frédégonde, après le meurtre de Gélésuinthe, sa femme légitime, ennemi de ses frères et sans cesse guerroyant contre eux, enfin le Néron et l'Hérode de son temps, ainsi que le nomme Grégoire de Tours, Hist. Fr., VI, 46. « Il faut donc croire, dit Lucchi, que Fortunat, à la manière des poètes, loue ce roi en gardant le silence sur ses crimes et ses turpitudes, et en amplifiant ce qu'il a fait de bien, s'il en fit jamais. Il est difficile en effet qu'on ne trouve pas dans l'homme le plus dépravé quelques parcelles de vertu qu'il soit possible de faire ressortir et de louer. » Cela est vrai, mais cet optimisme est fort peu rassurant, et il n'est guère de coquins qui n'y trouvent.dcs motifs de se faire amnistier.

M. l'abbé Leroux, dans son livre intitulé Le poète Fortunat, 1885, in-12, livre fort bien fait quoique un peu trop apologétique, et que je regrette de n'avoir pas connu plus tût, M. l'abbé Leroux donne cette autre raison des adulations du poète envers les fils de Clotaire (p. 113) :

« Depuis qu'elle avait dit adieu au monde, Radegonde était loin de se désintéresser de la marche des événements pour le bien et l'honneur de sa patrie adoptive; elle eut à cœur de conserver des relations avec les fils de Clotaire, qui gardèrent toujours eux-mêmes vis-à-vis d'elle un respect dont plus d'une fois la Gaule eut les bénéfices ; car elle ne visa jamais qu'à s'employer pour la paix générale, quand les circonstances le demandaient : ce qui était fréquent. Il n'est pas impossible que sa douceur obstinée, combinée avec la fermeté des conseils, ait dicté au poète l'indulgence de ses jugements ou plutôt ses louanges aux fils de Clotaire. Les épîtres versifiées aux Chilpéric, aux Frédégonde, par exemple, dont plus d'une expression semble jurer avec leurs caractères tel que l'histoire ou mieux que leurs crimes les ont burinés, n'étaient-elles pas écrites surtout à l'appui de missives toutes pacificatrices de Radegonde? Les adulations de la poésie étaient loin d'être inutiles pour faire pénétrer dans ces âmes violentes les conseils de la douceur, ou même les notions et surtout le goût de la justice. »

14. — C'est un don qu'eut aussi Charlemagne. Eloquentia copiosus erat, dit Eginhard, c. 25; nec patrio tantum sermone contentus, etiam peregrinis linguis edliscendis operam dedit, in quibus lalinum ita didicit, ut æque illa ac patria lingua orare esset solitus.

15. — Cette réflexion, qui est fort belle, est d'Athalaric, roi des Visigoths, qui régnait un siècle environ avant Fortunat. Elle est rapportée par Cassiodore (Variar. Lib. VIII, Epist. 23) en ces termes : « Il y a certaines rencontres où les princes gagnent ce qu'ils donnent, lorsque leurs libéralités leur font honneur. » Lucrantur incipes dona sus; et hoc vere thesauris reponimus quod famœ commodis applicamus. Dans son IIe sermon sur la Conception de la sainte Vierge, Bossuet appelle cette réflexion « un beau mot d'un grand roi ». Fortunat la goûtait beaucoup, car il y revient souvent à propos des personnages, comtes, évêques ou souverains, dont il loue la munificence ou la charité.

16. — Chilpéric Ier est en effet l'auteur d'un édit qui fait partie des Capitulaires, et qui commence ainsi : Pertractantes in Dei nomen cum viris magnificentissimis, etc. (V. Behrend et Merkel et aussi Boretius).L'importance de cet édit tant pour l'histoire du droit de succession que pour celle du droit de propriété, est considérable. On estime qu'il doit être postérieur à l'année 575; mais il est certainement antérieur à l'année 580 qui est celle où fut convoqué le concile de Braine, et celle aussi vraisemblablement où Fortunat écrivit cette pièce. Du reste la louange que le poète donne ici au législateur est légitime et très bien placée.

17. — Chilpéric, quoiqu'il fût rien moins que savant, avait fort la prétention de l'être, et même en théologie, voulant, au rapport de Grégoire de Tours, Hist. Fr., V, 45, que cet évêque lui-même et les autres docteurs de l'Église pensassent comme lui à cet égard. Il écrivit quelques vers, dit encore Grégoire, en prenant Sédulius pour modèle; mais les régies de la métrique y sont à peine observées. Il ajouta aussi des lettres A l'alphabet, savoir l'w des Grecs, puis æ, the, uui, dont les caractères, d'après un très ancien manuscrit de Corbie, ont été donnés sous cette forme

w, y, Z, D, par MM. Guadet et Taranne dans leur édition de Grégoire de Tours. Cette réforme n'a pas survécu à son auteur. Cependant Chilpéric n'avait pas eu une idée méprisable lorsqu'il cherchait comment on pourrait exprimer par de nouvelles lettres les sons de la langue teutonique qui n'avaient pas leurs semblables en latin. Voy. Ruinart, dans ses notes sur le livre V, 45, de l'Histoire de Grégoire de Tours.

18. — Il ne reste rien de ces vers, si ce n'est quelques-uns en l'honneur de saint Germain, évêque de Paris, rapportés par Aimoin, III, 16. Mais Mabillon, dans ses notes sur la vie saint Germain, pense que ces vers sont trop élégants pour être de Chilpéric, et qu'Aimoin les a refaits. Avec plus de vraisemblance Brower les attribue à Fortunat lui-même. Quoi qu'il en soit le vers 105 : Regigibus œqualis, etc., a quelque rapport avec ces vers que Charles IX adressa depuis à Ronsard :

Tous deux également nous portons des couronnes;

Mais, roi, je la reçois; poète, tu la donnes.

19. — Voyez dans Grégoire de Tours, Hist. Fr., V. 45, la discussion que souleva Chilpéric entre l'évêque et lui au sujet de la Trinité. Le passage est curieux.

20. — Voilà encore des éloges fort sujets à caution, et ce que chacun sait de la vie de Frédégonde est peu propre à leur donner crédit. Fortunat, dit Lucchi, et cette fois-ci très judicieusement, semble les avoir écrits plus pour se conformer à la circonstance qu'à la vérité des faits; et peut-être que sachant de quelle haine Frédégonde était animée envers Grégoire de Tours, le poète, pour adoucir cette reine, l'aura louée plus qu'il n'aurait voulu.

21. —Ainsi Frédégonde avait sollicité les prières de Radegonde en faveur de son mari; circonstance assez singulière et dont aucun historien que je sache n'a fait mention.

22. — Chilpéric avait eu deux fils de Frédégonde, Dagobert et Clodobert. Ils moururent peu après le concile de Braine en 580, d'une maladie épidémique qui désolait alors le royaume. Voy. plus loin leurs épitaphes, pièces iv et v; voy. aussi Grégoire de Tours, Hist. Fr., V, 35 et 51.

23. — C'est sans doute de Jésus-Christ que le poète entend parler.

II.

Cette pièce a pour objet de consoler Chilpéric et Frédégonde de la mort prématurée de leurs fils Clodobert et Dagobert. Le poète y épuise toute sa mauvaise rhétorique.

01. — C'est-à-dire sans doute que sans la faute de leurs auteurs, les enfants ne fussent point morts.

02. — Genèse, IV, 4, verset 25.

03. — Dire arca levis, en parlant de l'arche de Noé, n'est pas précisément exact, mais il fallait à Fortunat son jeu de mots, et l’arca gravis qui est le coffre on le cercueil où l'on déposa les restes du patriarche, le rend aussi parfait que possible.

04. — Voilà les beaux vers de Malherbe environ mille ans avant lui.

05. — Ait Dominus: Ecce sicut tutum in manu figuli, sic vos in manu mea, domus Israël. — Ecclesiasticus, xviii, G.

06. — Elle s'appelait Rigonthe, et fut fiancée dans la suite à Reccarède, fils de Léovichilde, roi d'Espagne ou des Visigoths. Elle partit emportant avec elle des trésors considérables et accompagnée de quatre mille hommes. Obligée de séjourner à Toulouse pour ravitailler sa troupe, elle fut surprise dans cette ville par une révolte qui la dépouilla de ses richesses, rompit son mariage et lui fit reprendre le chemin de Paris. Son père, pendant son absence, y avait été assassiné par ordre de Frédégonde, et peu s'en fallut qu'elle ne périt elle-même de la main de celle horrible mère. Voy. Grégoire de Tours, Hist. Fr., VII, 9, et IX, 34. Cf. VII, 15, 32, 35, 39.

07. — Job, I, 10.

08. — II Rois, 12, v. 20. Là, il est dit seulement que David demanda qu'on lui servît à manger, et qu'il prît de la nourriture. Le poète cite le même fait plus simplement et plus exactement l. X, ii, vers la fin. Ce fils mort était le premier enfant que David avait eu de Bethsabée, devenue sa femme après qu'il eut pourvu à ce qu'Urie, le premier mari, fût tué à l'armée.

09. — Elle n'eut garde de s'exprimer avec cette platitude. D'ailleurs, ce n'est pas à Dieu, qu'elle s'adresse, mais à ses enfants auxquels elle tient ce discours aussi bref que sublime :

Dixit ad eos : Nescio qualiter in utero meo apparuisis; neque enim ego sapiritum et animam donavi vobis et vitam, et singulorum membra non ego ipsa compegi: — Sed enim mundi creator qui formavit hominis nativitatem, quique omnium invenit originem, et spiritum vobis iterum cum misericordia reddet et vitam, sicut nunc vosmet ipsos despicitis propter leges ejus. —Machab., II, 7, v. 22 et 23.

10. — Dagobert et Clodobert moururent, comme on l'a déjà dit, pièce I, note 22 de ce livre, peu après le concile de Braine en 580. Cette même année une espèce de peste ravagea les Gaules. Voy. Grégoire de Tours, Hist. Fr., V, 35. Grégoire n'hésite pas de dire que la mort de ces enfants fut le châtiment providentiel des crimes de Chilpéric et de Frédégonde.

11. — Le candelabrum était un meuble qui servait à porter une lumière dans une position élevée au-dessus du sol, afin d'en répandre les rayons à une distance convenable. Il y en avait de diverses espèces. Voy. Rich, Dict. des Antiquités.

12. — Il veut parler sans doute de leur père et de leur mère, peu pressés l'un et l'autre d'aller occuper la place qu'on leur gardait si bien.

13. — La palla était un vêtement qui s'ajustait au moyen de deux agrafes sur les épaules, qui tombait seulement devant et derrière jusqu'à la moitié du corps, et couvrait par conséquent la poitrine. On appelait aussi du même nom d'autres vêtements de formes un peu différentes, et dont on trouvera l'explication dans le Dictionnaire des Antiquités de Rich.

14. — Les vœux de Fortunat furent exaucés. Après la mort de Dagobert et de Clodobert, Chilpéric eut un troisième fils de Frédégonde, qui fut nommé Théodoric. Cet enfant mourut l'année même de sa naissance, dit Grégoire de Tours, Hist. Fr., VI, 34. Mais il en naquit un autre bientôt après qui reçut le nom de Clotaire, et qui succéda à Chilpéric.

15. — Adonias. Rois, III, 1.

IV.

01. — Voy. pièce I, note 5 de ce livre.

02. — C'est bien là ce que veut dire le poète; ce qui ne laisse pas d'être bien hardi, sous le règne d'une femme comme Frédégonde qui avait à sa charge tant de morts, effets de ses propres crimes. Les commentateurs ne font aucune remarque là-dessus.

V.

01. — Voy. pièce I, note 5 de ce livre.

02. — Ostendent terris hunc tantum fata, dit Virgile, parlant de Marcellus, Enéide, VI, v. 870.

VII.

01. — Je penche à croire que natatu ne se rapporte pas au marin que nous voyons ici sur son vaisseau, mais au vaisseau lui-même. Les Latins disaient, et les Français le disent aussi, d'un vaisseau en marche, natat; Fortunat aurait étendu la métaphore jusqu'à la marche elle-même qu'il appelle natatus.

02. — Mopsus est un des interlocuteurs de la ve églogue de Virgile. On ne voit pas pourquoi le poète se donne ce nom pour se ravaler, si ce n'est que Mopsus qui s'entendait très bien à la poésie pastorale, n'eut pas été capable de faite une tragédie. Néanmoins en s'appliquant ce nom, Fortunat se flatte encore beaucoup.

03. — Miltho est le mol grec

μίλτος, et veut dire vermillon, minium, cinabre. On employait cette encre plus ou moins foncée dans les manuscrits, principalement pour les litres et les initiales des chapitres et alinéas.

04. — Ces poèmes dont Fortunat se déclare ici l'auteur ont péri. A en juger par celle pièce, il est à présumer que la perte n'est pas grande.

05. — Je n'entends pas bien ce que le poète veut dire par ce solve satutem. Mais on voit assez que Radegonde et Agnès ont chargé Fortunat de demander à Grégoire de prier pour elles, comme il leur demande de prier pour lui. Du reste, toute cette pièce est pleine d'obscurité; on en tire moins le sens qu'on ne le lui arrache.

06. — Voyez la note 2 de la pièce XII a du livre VIII.

VIII.

01. — Lecomte, rapporte que ce Baudoalde eut pour successeur a l'évêché de Meaux Gundoalde, et qu'il était lui-même successeur d'Edenus sur le même siège. Edenus avait assisté au 2ème concile de Paris en 551. D'où il suit que le temps de Gundoalde coïncide avec celui de Fortunat.

02. — Que veut-il dire par là? Il est triste d'employer son temps à traduire de pareilles inepties. Quel fatras dans ces huit vers!

IX.

01. — Sidoine, suivant Lecointe, succéda à Ruthard, au siège episcopal de Mayence. On voit dans cette pièce qu'il avait quitté son siège pendant un certain temps, mais on n'en aperçoit pas la cause, et Lucchi n'a pas cherché à la savoir.

02. — Il manque ici un demi-vers. M. Fr. Léo pense qu'il y avait gaudia crede dapis, ou quelque chose d'approchant. Cette antithèse s'offrait pour ainsi dire d'elle-même. On a donc admis la conjecture de M. Léo, plutôt que de laisser subsister une lacune qui, chose assez singulière, existe dans tous les manuscrits.

03. — Au 24e vers, M. Léo estime qu'il manque au commencement le mot ars, et on a traduit conformément à cette autre conjecture.

04. — Il semble, remarque Brower, que Sidonius ait élevé des chaussées le long des rives du neuve, et voulu contenir, par ces travaux de défense, la violence des eaux du Rhin et du Mein, qui, grossies par les neiges et par les pluies, menaçaient d'envahir la ville de Mayence.

X.

01. — Ragnemodus fut évêque de Paris, et remplaça sur ce siège saint Germain mort en 576. Il mourut lui-même en 591. Grégoire de Tours parle souvent de lui, notamment dans De Miracul. sancti Martini II, 12, où il dit que Ragnemodus fut guéri de la dysenterie par un peu de terre prise dans le tombeau de saint Martin. — Le nom de Rucco que le poète se plaît à lui donner, est bien, comme le dit M. Léo, un nom hypocoristique, c'est-à-dire un nom de tendresse et d'aimable familiarité. Cette remarque pourrait donner lieu à une autre, savoir que Ragnemodus et Rucco à qui le poète adresse la pièce xxvi du t. III, pourraient bien être une seule et même personne. A l'époque où cette même pièce fut écrite, Ragnemodus était simple diacre de l'Eglise de Paris: maintenant qu'il est évêque de cette même ville, Fortunat, lui écrivant pour le complimenter, trouve naturellement à lui donner le nom qui rappelle le temps où il traitait le simple diacre avec autant de familiarité qu'il témoigne aujourd'hui de respect à l'évêque.

Le discus ou plat rond en marbre que l'évêque Ragnemodus envoie à Radegonde, était de ceux qu'on appelait missoria, ou missorii (Frédégaire, Chron., c. 73), ou orbiculi (id. ib., c. 3). On donne deux étymologies de ce mot (Voy. Du Cange). La première est mensa, par la raison que le missorium était posé sur une table à manger, la seconde mitto, que propose entre autres Vossius, parce qu'aux Ve, VIe et VIIe siècles, il était d'usage, sous les empereurs d'Orient et les rois mérovingiens, de l'envoyer en cadeau à des princes et à des personnages illustres. Mais ces étymologies tirées du latin ne sont pas plus vraies l'une que l'autre. Il est question d'un plat de ce genre sous le nom de

μινσούριον, dans une épigramme grecque d'Alexis de Thurium (Anthol. grœca, éd. d'H. Estienne), qui vivait du temps d'Alexandre. C'est de ce grec sans doute qu'est venu le latin missorium. Mais n'insistons pas là-dessus.

Ces plats ou disques étaient de la plus grande richesse. Il y en avait d'or et d'argent, ornés de figures en relief ou gravées, et parfois incrustés de pierres précieuses. Grégoire de Tours, au livre VI, ch. 2, de son Histoire des Francs, raconte qu'étant allé voir le roi Chilpéric, à Nogent, ce prince lui montra un grand missorium, pesant cinquante livres, quod fabricaverat, dit-il, ex auro et gemmis. Je ne sais si par fabricaverat il faut entendre que Chilpéric avait fait fabriquer ce plat. Mais quand je lis dans le même historien, livre VII, ch. 4, que ce missorium, quod nuper fecerat (Chilpericus), avait été envoyé au roi Childebert, à Meaux, après la mort de Chilpéric, je trouve dans cette recharge un prétexte pour me demander si à tous les talents qu'avait Chilpéric, et que lui donne si libéralement Fortunat, il ne faudrait pas y ajouter celui d'orfèvre.

Il ne faut pas confondre le missorium avec le repositorium, quoiqu'ils soient destinés à peu prés aux mêmes usages et qu'ils eussent la même forme. Le repositorium était un grand disque, propre à recevoir les mets non pas à même le plat, mais d'autres plats moindres garnis chacun de leurs comestibles. C'était en un mot un surtout. Il paraît dans Pétrone avoir été, au moins par occasion, formé de deux parties, l'une supérieure, l'autre inférieure; ce qui indique que la partie supérieure avait des pieds au moyen desquels elle reposait sur l'inférieure. On lit dans le festin de Trimalcion : Superiorem partem repositorii sustulerunt, quo facto, videmus infra altilia, sumina, etc. Pline parle aussi des repositoria (IX, 13; XXXIII, 49 et 52. édit. Littré); mais il s'agit là non pas de disques, ni de surtouts, mais de buffets, puisque Pline dit qu'ils avalent des garnitures d'argent aux angles : Mox additum argentum in angulos. Ces buffets recevaient aussi des mets.

C'est, je crois, d'un repositorium rotundum, puisqu'il est appelé discus par Fortunat, qu'il s'agît dans la pièce xiv du livre VII de notre poète. Au centre de ce discus, qui était comme une vallée entourée de montagnes de plats, figuraient diverses sortes de mets, comme on eu voit figurer sur le repositorium décrit par Pétrone. Voyez dans la Gazelle archéologique, 1880, nos 7-8, p. 180 et suiv., un article très intéressant de M. Eug. Plot, sur un missorium de sa collection.

02. — Radegonde et Agnès.

03. — S'il s'agit ici, comme il est probable, de la croix faite du bois de la vraie croix, et envoyée par l'empereur Justin à Radegonde, je ne puis expliquer le mot throno que par autel.

XI.

01. — Doctrovée fut disciple de saint Germain, au monastère de Saint-Symphorien d'Autun, duquel saint Germain était abbé avant d'être évêque de Paris. Il succéda lui-même à celui-ci en qualité d'abbé du même monastère, et mourut vers 680.

XII.

01. — On ne sait quel était ce Faramodus. Grégoire de Tours. Hist. Fr. 26, dit qu'il y eut un personnage de ce nom, prêtre de Paris, et frère germain de Ragnemodus, évêque de cette ville. Sur le titre de referendarius voyez un long article de Du Cange dans l'édition Didot.

XIII.

01. — Ce Waldo paraît être celui dont parle Grégoire de Tours, Hist. Fr. VIII, 27, on ces termes : Bertchram, évêque de Bordeaux, étant tombé malade, fit appeler le diacre Waldo qui lui-même avait été nommé Bertchram au baptême, et lui résigna son évêché, en même temps qu'il le nommait son exécuteur testamentaire. Mais le roi ne continua pas le choix de l'évêque, et nomma Godégisille, surnommé Dodo.

02. — Bertchram.

03. — Il s'agit ici, selon Lucchi, de ce Mummolus qui est appelé préfet par Grégoire de Tours, Hist. Fr. VII, 15, que le même historien dit avoir habité longtemps Paris, et qui reprit à Chilpéric les villes de Poitiers et de Tours que ce roi avait enlevées à Sigebert (Id. IV, 46).

XIV.

01. —On ne peut pas dire de saint Laurent, qu'il fut brûlé justement, merito. Je crois avoir rendu ce mot comme il convient.

02. — Grégoire de Tours, De Glor. Martyr. I, 12, raconte aussi ce miracle qui eut pour théâtre Brione, place forte dans le Tyrol, et il cite même à cette occasion les dix premiers vers de cette pièce de Fortunat. L’historien aide beaucoup à comprendre le poète. Il dit la chose plus simplement, et se garde bien, comme le fait Fortunat, de donner du sentiment à la poutre, et de la faire raisonner. Le même miracle est attribué à saint Gall par le moine Ratpert, dans une hymne qu'Edelestand du Méril a reproduite dans ses Poésies popul. lat. ant. au douzième siècle, p. 150. Il est dit dans celle hymne, strophe 13e:

Trabem breviorem dat prece longiorem.

XV.

01. — Un manuscrit du Vatican porte latior, un autre inmitior, d'autres d'origines différentes immitior, version qu'on a adoptée ici, et par laquelle le poète, comme le remarque Lucchi, parait avoir voulu dire vasta et in gens. Altior et mitis est de l'édition de Paris. Brower affirme avoir lu innititur dans son manuscrit de Pulmann.

XVI.

01. — Grégoire de Tours, Hist. Fr. VI, 20, fait les mêmes éloges de Chrodinus, Aimoin, Hist. Fr. III, 40, aussi. Mais Aimoin l'appelle Rodinus.

02. — Gentibus. C'est ainsi qu'on appelait les étrangers par rapport aux Romains. Chrodinus était de cette partie orientale du royaume des Francs qu'on appelait Austria ou Austrasia par opposition à Neustria, partie occidentale. Il refusa la dignité de major domus ou de maire de palais que lui offraient les Austrasiens, de peur que la justice n'eût à souffrir ou de sa partialité envers eux, ou de sa sévérité. Voyez la belle réponse qu'il fit à celle offre, dans Grégoire de Tours, ch. 58 des Epitomata et ch. 59, où l'on voit qu'il conseilla d'élire Gogon à sa place; ce qui eut lieu en effet. Il mourut septuagénaire. Sur les prérogatives des maires du palais, et la puissance de ces magistrats, voir la note 1 de la pièce vii du liv. VII.

FORTUNAT

POÉSIES

LIVRE X

vie - dissertation - livre I - livre II - livre III  - livre IV - livre V - livre VI - livre VII - livre VIII - livre IX - livre XI - Appendice

VENANCE FORTUNAT

POÉSIES MÊLÉES

LIBER DECIMUS

LIVRE DIXIÈME

I. Expositio Orationis Domini.

I. Exposition de l'Oraison dominicale.

Cette exposition que contiennent deux manuscrits du Vatican a été fort mutilée par la main des copistes. Lucchi l'a rétablie de son mieux. Cette pièce est en prose, d'une longueur démesurée, et n'a d'intérêt que pour les théologiens; on ne l'a donc pas traduite.

II. Ad salutarem virum illustrem Mumulenum consolatoria in morte filiæ decennalis.

II. A l'illustre Salutaris.

Inter humanæ conditionis subripentia vulnera, quæ semper incerto tramite nutantium animorum ac labentium temporum reddunt vota suspecta, nihil est in aliquo aliquid magis, quod cruciet, quam quemquam aut non videre quod cupiat, aut videre quod perdat; cum trepidans animus in utroque, non modico sub fasce succumbat, dum pendulus spectat diuturne quod habeat, et, ut habere cœperit, mox amittat; scilicet afflictus donec impetret, elisus si perdit: sed gravius hoc jaculo res illa percellit, quod inter spectare vel spectata amittere illic spes tenditur, hic damnatur; illic dubius mæror an habeat, hic certus dolor est, si relinquat. Habet hoc insitum natura prævaricatione protoplasti parentis ad nos decursa morte multata, ut sæpe quod vix acquiritur mox linquatur; serpentis inveterati dens a radice sic perculit, ut nec arbor steterit, quin stirpe mortis fixa vivat. Misit hoc posteris hereditas parentalis, ut jacentes morti, quæramus vivere morituri: vulnificavit cunctos infelicis arboris adquæsita possessio, quæ blandientibus pomis prolem prius nocuit quam nutrivit, quo certe sub epuli specie mors intravit. Ferali tactu læsit hoc parentes et posteros: illos gustus, nos succus: quoniam virulentæ suasionis poculum, quod pater male sorbuit, in prolem transfudit, et, ut ita dictum sit quod a fonte manavit, in rivum defluxit. Intulit hoc igitur illa mater de genere, sed noverca de crimine, infelix cunctis Eva monades, quod certe sola sic extruit ut universa destrueret, cum veterata machinatione decipulæ, rudem virum perderet et periret. Sed proles quid boni faciat, si se in calumniam vel mala parentis extendat, aut ut illum iterum detrahendo remordeat, qui semel morsu perierat, cum ipse sibi suffecerit suus lapsus, noster occasus? Itaque puto incongruum, si illum remorsero per quem gratis invenit gratiam, cujus occasione vitalis alimoniæ mors cœpit depasci, cui dum oculorum apertio promittitur, lux fugatur et divinitate promissa, homo lapsus redit in terram: hinc est quod prolem genitam nocens esca traxit in prædam. Fecit illa captivitas nos prosperis exsules, adversis consortes, et tantum peregrinatio gravior, quantum mors dura notior; nascitur ab Adam vetere usque ad novum hominem vita nostra cum morte. Hinc se nec Abel exuit nec Enoch effugit, nec Nœ se subtraxit, qui diluvio mortem distulit, non mutavit: hoc patriarcha non rennuit, hanc legem legifer non avertit, propheta sustinuit, et plus quam propheta succubuit. Sarra quoque, Rebecca, Rachel, Anna, Elisabeth, licet sexus inferior, tamen hoc simul bibit amarum. Quis conqueratur de reliquis, cum ipse triumphator mortis pro parte qua caro factus est et morti subjectus est? nec fuerat plenus homo, si non sensisset et tumulum; nec Deus crederetur, nisi surgeret de sepulchro. Hinc est quod loquor, carissime, et fidæ dilectionis mihi voto conexe, eo quod tuos per apices natæ sanctæ transitum conqueraris, vix singultu rumpente indicans calamo tristi decennalis ætatis inruente funere, pubertatis teneræ flosculum marcuisse, cum pæne nuptiali retracta de limine non ad patris votum thalamo datur, sed tumulo, et diverso cantico non toro traditur, sed sepulchro, ad cujus forte vota jam festinans familia fervebat, sedule parentela excitabatur et patria, mater erat prece suspensa, ipsa adsurgebat cura nutricis, juncea pubertate rosea modestate, festiva arte sui sexus ornata. Sed quo me rapit formæ decor se prodere tam cito fugax, quo caro mendax, cum defunctæ si prædicetur gloria, adcrescant lamenta? Habuisti igitur istud pater, sed non tuum; reddidisti potius commendatum: ploratur velut amissum, sed consideretur non perditum, quod ad Christum redit intactum. An certe conquereris quasi solus ista perpessus sis, cum casus hic vincat et reges? An felicior Augusto, fortior Alexandro, favorabilior Trajano, sanctior es Theudosio? Cum hoc habeat obitu æquale tam miles quam princeps: patienter dolendum est quod habes commune cum mundo. Quantas autem feminas ab ipso primo complexu retraxit ad tumulum, et pertulerunt dispendium, agnito vero, non habito: quæ bis lamentandæ sunt: antea pudorem perdere, sic perisse! Unde quamvis conqueraris, talem te tali casu amisisse sobolem, nulli tamen novum est, ut non potuisset hoc vitare puella quod venit per feminam: illud potius inspice, ut ista res funeris sit virtutis, et ad illorum exempla te coæqua, qui, dolore victo surgunt ad palmam. Habes itaque inter ispa patientiæ culmina, primum velut in specula, Job censuram et normam, qui pro filiis Domino sic gratias retulit, tanquam si tunc acceperit, cum amisit; qui vir experientiæ, voluntati divinæ tradidit totum, ne caderet. Quid vero? David fortis, licet Goliam subdiderit, non se velut fænum nutui cælesti substravit, cum filio amisso lavit, epulatus est? Ne repugnaret intelligens uni cedere qui cuncta formavit servus fidelis timuit offensam boni Domini provocare vel murmure. * * * quem ut jungeretur divinas ad nuptias, jugiter diffluebat pius pater per lacrimas. Potestis autem conjicere quia talem non tolleret, nisi suis thalamis placuisset. Unde nosti abyssos divini consilii vel tuæ natæ qualis in corde concupiscentia latitavit? Fortassis hoc antea elegit, quod meruit et illud prodiit quod optavit. Qua de re, vir optime, esto tibi vix judex et pater es; hoc est si per caritatem te temperes et te judices, non offendes, præsertim cum te mitiget promissio redemptoris, et præconis Pauli vox similata tonitrui, quia in ictu oculi resurgere maturabunt sepulti et vivent sub umbra Christi, de virginitate securi.

De tous les chagrins qui se glissent dans le cœur de l'homme, et qui, vu les irrésolutions et la mobilité des esprits comme aussi les vicissitudes des temps, rendent nos vœux si sujets à caution, il n'en est pas de plus navrant que de ne pas voir ce que nous désirons, ou de voir ce que nous perdons. Dans l'un et l'autre cas, l'esprit flottant succombe sous une charge qui n'est pas médiocre. Chaque jour il examine ce qu'il possède, et qu'il perd, lorsqu'il commençait à peine à le posséder, triste jusqu'à ce qu'il l'ait obtenu, déconcerté dès qu'il l'a perdu. Mais on reçoit de là un coup plus grave encore, car entre attendre et perdre ce qu'on a attendu, l'espérance s'exalte et s'accuse tour à tour; ici, grande est l'inquiétude de savoir si l'on aura ; là, certaine est la douleur s'il faut y renoncer. Nous devons à notre nature corrompue par la prévarication de notre premier père, et dont nous sommes punis par la mort, d'être souvent forcés d'abandonner ce que nous venons à peine d'acquérir. La dent de l'ancien serpent a pénétré si avant dans la racine de notre être, qu'il n'est pas un arbre resté debout qui ne porte la mort dans ses racines. Nous tenons de nos premiers parents cet héritage que leurs descendants, voués à la mort, n'en cherchent pas moins à vivre, quoiqu'ils doivent mourir. La possession acquise de l'arbre de malheur est une blessure dont nous souffrons tous; ses pommes appétissantes ont fait plus de mal à notre race qu'elles ne l'ont nourrie. La mort est entrée dans le monde sous forme de mets. Auteurs et descendants ont été frappés de mort, les uns pour avoir goûté de la pomme, les autres pour en avoir exprimé le suc ; car cette coupe empoisonnée qu'Adam se laissa persuader de boire et qu'il but pour son malheur, déborda sur nous, et ce qui coula, pour ainsi dire, d'une fontaine devint une rivière. Celle qui fut notre mère par son origine, notre marâtre par son crime, Eve, monade fatale au tout (01), arrangea ses affaires de telle sorte que, seule, elle détruisit le monde, alors que, dupe de l'artifice du démon, elle perdit son époux innocent et périt elle-même. Mais à quoi bon aux enfants de faire encore le procès à un père coupable, à le mordre de nouveau, lui déjà mort d'une première morsure, et dont la chute qui nous entraîna tous, l'a suffisamment puni? Quant à moi, j'estimerais inconvenant de mordre encore une fois l'ingrat dont la faute, après tout, nous a valu la grâce, mais qui, en mangeant du fruit de vie, commença d'alimenter la mort, qui, sur la promesse que ses yeux s'ouvriraient, mit la lumière en fuite, et qui, au lieu d'être un dieu comme le serpent l'en avait assuré, retomba homme sur la terre. De là vient que cette funeste nourriture a rendu les enfants nés de lui esclaves du péché. Dans cet état de captivité nous sommes des proscrits à qui le bonheur est refusé, et qui ont pour compagnon le malheur. Notre voyage dans la vie est d'autant plus pénible que l'impitoyable mort nous est plus connue. Du vieil Adam jusqu'à l'homme nouveau nous naissons à la vie en même temps qu'à la mort. Ce fut la destinée d'Abel, d'Enoch et de Noé dont le déluge ajourna la mort sans en changer la nature. Ce patriarche dut la subir; le législateur (Moïse) n'en put éluder la loi, non plus que le prophète (David) et le plus que prophète (Jean-Baptiste). Sara, Rebecca, Rachel, Anne, Elisabeth, quoique d'un sexe inférieur, en burent l'amer calice. Qui plaindra les autres quand le vainqueur même de la mort y a été soumis dans sa chair? Il n'eût pas été pleinement homme s'il n'eût connu le tombeau, ni Dieu s'il ne fût ressuscité. Voila, ô le plus cher de mes amis et l'objet de ma fidèle affection, voilà ce que j'avais à vous dire, à vous qui, vivant au milieu des grandeurs, vous plaignez de la mort de votre sainte fille. Vous m'écrivez avec tristesse, et en interrompant à peine vos sanglots, qu'à l'âge de dix ans, la fleur de sa puberté a été desséchée par l'irruption de la mort; qu'ayant été, pour ainsi dire, enlevée aux approches du mariage, elle n'avait pas été, comme le souhaitait son père, réservée au lit nuptial, mais à la tombe où l'avaient accompagnée des chants bien différents de ceux d'hyménée ; que vos vœux avaient été partagés par toute votre famille; que les parents et les gens du pays en avaient témoigné leur joie, que la mère était toute en prières, que la nourrice elle-même se tenait prête à faire son office ; qu'enfin votre fille avait une taille flexible comme le jonc, la modestie de la rose, toutes les grâces et l'enjouement de son sexe. Mais où vais-je parler de la beauté aussi fragile que la chair est menteuse, si cet éloge a pour effet d'augmenter vos gémissements? Ce bien que vous possédiez, ô père, n'était qu'un dépôt confié à votre garde. Vous l'avez restitué. Pleurez-le donc comme perdu, mais considérez aussi qu'il ne l'est pas, puisqu'il a fait retour au Christ dans toute son intégrité. Vous plaindrez-vous comme si pareil malheur était arrivé à vous seul? Mais il frappe les rois eux-mêmes.

Voudriez-vous être plus heureux qu'Auguste, plus intrépide qu'Alexandre, plus favorisé que Trajan, plus saint que Théodose? La mort traitant de même le prince et le soldat, il faut souffrir avec patience ce qui est commun à tous. Que de femmes arrache-t-elle à leur premier embrassement pour les traîner au tombeau ! Combien souffrirent cette perte de la vie, après avoir connu leur mari, sans le posséder, doublement à plaindre, et pour avoir perdu leur chasteté, et pour mourir ainsi déparées! D'où il résulte qu'encore que vous vous plaigniez d'avoir été privé de votre fille par une pareille catastrophe, il n'est cependant nouveau pour personne qu'une fille ne peut éviter ce qui nous est venu de la femme. Veillez surtout à ce que cette mort profite à votre vertu, et réglez-vous sur l'exemple de ceux qui, surmontant leur douleur, ont emporté la palme céleste. Parmi ces grands modèles de patience, le plus grand et le plus en évidence est Job. Vous connaissez les reproches qu'il fait à Dieu-, cependant il lui rendit grâce pour ses fils, comme s'il les eût reçus de lui dans le moment même où il les perdit. Cet homme si éprouvé s'abandonna tout entier à la volonté de Dieu, de peur de succomber. Quoi encore? Le vaillant David, bien que vainqueur de Goliath, ne s'étendit-il pas comme du foin sous la volonté de Dieu, lorsqu'après avoir perdu son fils, il prit du pain et mangea (02)? Comprenant qu'il fallait céder au Créateur de toutes choses, ce fidèle serviteur craignit de provoquer même par un murmure le ressentiment du Seigneur (03)... Ce père pieux et sans cesse abîmé dans les larmes souhaitait plutôt que sa fille célébrât ses noces avec le Christ; mais pouvez-vous conclure de là qu'il ne l'eut point enlevée à cet état, si elle en eût eu du dégoût? D'où avez-vous appris à sonder les profondeurs des conseils de Dieu et à connaître quelle sorte de désir était caché dans le cœur de sa fille? Peut-être avait-elle déjà fait choix de ce qu'elle a mérité d'obtenir, et qu'elle n'a obtenu que ce qu'elle a désiré. C'est pourquoi, homme excellent, soyez juge de vous-même, comme vous êtes père, c'est-à-dire que si par amour pour elle vous vous modérez et vous jugez, vous ne serez pas trompé, surtout ayant pour motif de vous adoucir la promesse du Rédempteur et la voix retentissante de l'Apôtre, savoir qu'en un clin d'œil tous les morts sortiront du tombeau, et vivront à l'ombre du Christ, assurés d'une perpétuelle virginité (04).

III. Item alia. Dominis illustribus, cunctisque magnificis, omni desiderio complectendis, servientibus dominorum.[1]

III. Aux illustres et magnifiques seigneurs, objet de toute notre affection, et à leurs serviteurs (01).

Si humanæ consuetudinis isto se generaliter per omnes unus usus extendit et ab antiquis atavis ipso tradente genere et ad nos usque naturali quodammodo lege pervenit, quod triticei panis oblectantem candorem vel suavitatem pascentem ad hordeaceæ frugis aristosa cibaria, fastidioso nimium dente nare, fauce transitur (cum delectabilis escæ dulcedine permutante ad convivium pergere, ni fames urgeat, austeritas epuli non invitat), hinc est quod inlustris ac magnifica celsitudinis vestræ gratia, copiosa cotidianæ disciplinæ doctrina superinundante refecta et ferventis ingenii studio lucubrante polita, post illum, ut dixerim, detersum eloquentiæ vestræ nitorem, et perspicue clarum exercitatione purgante, ad linguæ nostræ rubiginosam facundiam fastidiose vestri sensus fulgida lux inclinat: cum tale sit, quod sermonis nostri rumores vacillantes auditis, ac si post epulas conturnicis, aut fasidis viris delicatissimis, cibos ingeram pecuales. Sed inter hæc una spe præsumptionis videor animari eo quod aliquatenus post regales delicias, esca desideretur ruralis et sæpe rusticus offerat quod animum potentis oblectat. Nam quamvis regum conviviis auro intermicante purpurata palla coruscet, sæpe tamen jucunditate placere mensa plus adsolet, veladum brata foliis ordinatis ex palmite vel superjecto hederæ corymbo crispante. Itaque habet et de silva reductus pastor quod proferat; cui si desint reliqua, tamen dignantem convivam vel de lacte dives invitat. Quapropter dominationi, et celsitudini, teste domino loquor, profusæ dulcedini vestræ salutes venerabiliter ac desiderantissime persolventes, æterni regis clementiam deprecamur, ut domnis præcellentissimis feliciter regnantibus ac universæ potestatis officiis crescentibus ita fugitivæ hujus vitæ spatia producantur, ut illi piissimo tramite gubernando et vos sine macula fidelissime serviendo, creatoris ac redemptoris nostri desideratum pariter intretis in regno, sperantes in Christo de vestræ caritatis affectu humilitatem nostram peculiariter omnibus sanctis et domini famulis, sed etiam domnis regnantibus vel eorum fidelibus, proflua dulcedine commendetis: hoc fiducialiter deprecantes, ut veneratorem vestrum, portitorem præsentium, hominem domnæ Radegundis matris vestræ, animæ sanctæ, vel ea, quæ pro utilitate necessitate prædictæ Dominæ suggesserit, coram Christo et ejus angelis, tam pro sui necessaria quam prece nostra proprium habere dignemini. Indubitabiliter intimamus, ut quod pro causa illius apud præsentes domnos reges inpenditis, apud æternum regem, centuplicato munere suis rationibus adquiratis

En vertu d'une sorte de loi naturelle, les coutumes se transmettent de génération en génération, et des ancêtres à leurs descendants. Un homme accoutumé à vivre de pain de froment, blanc et savoureux, mangera du pain d'orge avec dégoût, et n'en mangera d'ailleurs que s'il est pressé par la faim ; de même si Vos Seigneuries dont l'esprit fait sa nourriture habituelle et quotidienne des doctrines savantes, châtiées et polies, et si, ayant acquis à cet exercice salutaire une éloquence d'une clarté, d'une pureté parfaites, elles s'abaissaient jusqu'à prêter l'oreille à notre langage chargé de rouille, à notre bredouillement, elles ressembleraient à ces gens délicats auxquels on sert de la viande de boucherie, après qu'ils ont mangé des cailles et du faisan. Néanmoins il arrive quelquefois (soit dit sans vouloir m'en faire une application présomptueuse) que tel, au sortir de la table des rois où il s'est régalé, voudrait bien un peu goûter de celle des paysans. Souvent un rustique offre à son seigneur un morceau qui lui agrée. Quoique la vaisselle d'or et les tapisseries de pourpre brillent aux festins des rois, on ne laisse pas que d'aimer mieux s'asseoir à une table dressée à l'ombre de berceaux de pampres ou de lierre chargé de ses grappes. Le berger, au retour de la forêt, a de quoi vous offrir. Il est riche en lait, si le reste lui manque, et le convive qu'il invite veut bien l'accepter. Saluant donc avec un profond respect Vos Grandeurs et Vos Dominations, nous implorons la clémence du roi éternel, afin qu'il prolonge la durée de cette vie fugitive en faveur de nos excellents princes, aujourd'hui régnants, et accroisse votre puissance avec vos devoirs; que tandis qu'ils gouverneront avec justice, vous les serviez avec fidélité et intégrité, et comme eux vous entriez dans le royaume si désiré de notre Rédempteur. Nous espérons dans le Christ et attendons de votre charité que vous nous recommandiez particulièrement non seulement à tous les saints et serviteurs du Seigneur, mais encore aux souverains régnants et à leurs fidèles; nous vous prions en outre avec toute confiance de recevoir le porteur de la présente, lequel est plein de vénération pour vous; il est homme de Radegonde, âme sainte, et votre mère, et il vous fera de sa part des propositions qui auront pour objet ce qui lui est utile et nécessaire. Daignez, en présence du Christ et des anges, tant par respect pour elle qu'en considération de notre prière, vous intéresser à ses affaires comme si elles étaient les vôtres, et vous employer pour elles auprès des rois. Ce que vous aurez fait à cet égard, l'Éternel, cédant à ses prières, vous en récompensera au centuple.

IV. Item alia.

IV. Autre (01).

Celsitudinis vestræ legatis transcurrentibus omni caritate refertas nos insaturabili voto suscepisse gratificamur epistulas: in quibus ut, quod erat nostræ revelationis, consultum de vestri culminis incolumitate relegimus, inserendo commemorationem dulcissimæ filiæ quod est de mærore partimur. Denique quibus fuit in vivente participata lætitia, sint communes lacrimæ necesse est in defuncta; nec ratio suadet, ut sola tibi privilegium defendas in fletu, quæ habuisti in cujus nos compari ligaremur affectu, quoniam licet formata vestris ex visceribus processisset, tamen non minus adulta nostris in pectoribus habitavit quippe quæ producens partum ex utero transmiseras quasi in nostro gremio recepturum, ut cum a vobis esset, etsi non corde, tamen corpore recessura, nobis velut in vestra caritate fieret amplectenda. Hinc est quod, [quod] mater de illa genitalis causa contulerat, mihi totum velut adoptivus amor explebat, quia cum vobis genita, nobis tamen erat renata. Equidem optaveram, pro meritis ejus, illa superstite vobiscum loqui de gaudio magis, quam tristis consolatio nasceretur ex fletu. Sed invida rerum series, quæ illud celerius subripit quod magis placere cognoverit, rem mihi desiderabilem pæne uno momento et offerre voluit et auferre. Vel quare nobis rem attulit, quam subducere festinavit? Cum nihil sit in humana conditione crudelius quam aut non videre quod habeat aut videre quod perdat. Sed quousque suum mærorem dolor importunus exacuit ac præceps sine freno moderatæ consolationis excurrit? Cum intelligat hoc temperari debere quod emendare nequiverit et æquanimiter toleret quod infectum facere non valebit; præsertim cum in illa tot admiranda refulserint, ut nec apud homines in sermone defecerit et apud deum de opere præmia viventis expectet. Nam præter reliqua bona quæ cum illa laudanda sunt, (nec tamen clausa jacent in tumulo dum volvuntur per ora cunctorum) hoc unum breviter adsero: si fides et persecutio Christi martyrem facit, non habes in tali filia quod deflere, quia illi et recte credere contigit et perferre, et licet festinasset in juventute sors debita, tamen est innocentia secura de palma.

Nous avons reçu des mains de vos envoyés, qui passaient par ici, votre lettre si remplie d'affection pour nous et que nous désirions passionnément. Nous vous en remercions. Nous y avons lu, à notre grand soulagement, que la santé de Votre Grandeur était bonne, et quant à votre chère fille dont vous nous rappelez la mémoire, nous nous associons a la douleur que vos ressentez de sa mort. Nous nous étions réjouis avec vous pendant qu'elle était vivante, et maintenant qu'elle ne l'est plus, nous la pleurons avec vous. Vous revendiqueriez en vain pour vous seul le privilège de la pleurer, car nous l'aimions autant que vous, et si elle est sortie de vos entrailles, devenue adulte, elle a habité dans les nôtres. Vous nous l'aviez confiée à cette condition, en sorte que, comme sa personne et non pas son cœur devait vous être enlevée, nous dûmes la recueillir pour tenir votre place auprès d'elle. Une sorte d'amour adoptif se substitua à l'amour maternel, car étant née de vous, elle était renée en nous. J'aurais mieux aimé m'entretenir gaiment avec vous d'elle encore vivante, et de ses mérites, que de vous offrir, elle morte, une triste et stérile consolation; mais le sort jaloux qui nous enlève plus promptement ce qu'il sait nous plaire davantage, m'a donné et ôté presque en un moment un bien pour moi si regrettable. Il n'est rien dans la condition humaine de plus cruel que de ne pas voir ce qu'on possède ou de voir ce qu'on perd. Mais n'est-ce pas laisser trop longtemps le chagrin s'envenimer, et résister au frein des consolations raisonnables, alors qu'on sait qu'on peut adoucir les maux qui ne sauraient être supprimés, et souffrir avec égalité d'âme ce qu'on n'a pu empêcher d'arriver; surtout quand tant de vertus admirables éclatèrent dans cette jeune fille que les hommes ne cesseront jamais d'en parler, et qu'elle attend près de Dieu la récompense de ses œuvres terrestres? Car outre les autres biens qui sont à louer en elle, et qui ne sont pas enfermés dans le tombeau, puisqu'ils sont l'entretien de tout le monde, je rappellerai seulement celui-ci : si la foi et la persécution font le martyre chrétien, vous n'avez plus à pleurer votre fille ; car il lui est échu de croire fermement et de souffrir, et si le sort auquel elle ne pouvait se soustraire s'est hâté de nous la ravir en sa jeunesse, son innocence lui assure la palme céleste.

V. In nomine Domini nostri Jesu Christi incipiunt versus de Oratorio Artannensi.

V. Au nom de N.-S. Jésus-Christ, cy commencent les vers sur l'oratoire d'Artanne (01).

Quisquis ad hæc properas venerandi limina templi,

Dona precaturus quæ dat amore Deus:

Hæc in honore sacri Gabrielis cuncta coruscant,

Qui pia jussa Dei rite minister agit.

Zachariæ veniens qui nuntia detulit astris.

Elisabeth datus est quando propheta potens,

Quique redemptorem e cælo regem omnipotentem,

Post ait ut terris ventre Maria daret.

Qua sacer antistes nova tecta Gregorius effert,

Ut sibi cælestes restituantur opes.

Qui que tu sois qui viens à ce sanctuaire vénérable pour y demander à Dieu les biens que dispense son amour, sache que l'éclat dont il brille est tout entier en l'honneur de Gabriel, le saint et ordinaire interprète des ordres de Dieu. C'est lui qui fut envoyé du ciel à Zacharie, quand il fut donné à Elisabeth d'enfanter un grand prophète; c'est lui encore qui annonça à Marie qu'elle porterait en son sein et donnerait à la terre le Rédempteur du monde, roi tout puissant du ciel. Le saint évêque Grégoire a réparé cet édifice, afin d'obtenir pour soi les biens célestes.

VI. In nomine Domini nostri Jesu Christi versus. Ad Ecclesiam Toronicam, quæ per Gregorium episcopum renovata est.

VI. Au nom de N.-S. Jésus-Christ, vers sur l'église de Tours, reconstruite par l'évêque Grégoire (01).

Emicat altithroni cultu venerabile templum,

Egregium meritis, nobilis arcis apex;

Quo propria tunica dum operit Martinus egentem

Gestorum serie fulgida signa dedit.

Namque idem antistes, sacra dum mysteria tractat,

Lumina gemmarum est visus habere manu.

Ac de veste fuit quantum sua dextera nuda,

Tantum membra sibi gemma corusca tegit.

Sanctus item Domini almam dum benediceret altar,

De capite est visus flammeus ire globus.

Quæ modo templa sacer renovata Gregorius effert,

Et rediit priscus cultus, honorque suus.

Fulgida præcipue nituerunt culmina tempti,

Postque usus veteres præmicat aula rudis.

In senium vergens, melius revirescere discens,

Diruta, post casum firmius acta situ.

Martini auxiliis operando Gregorius ædem,

Reddidit iste novus, quo fuit ille vetus.

Clara supercilio domini delubra nitescunt,

Alma licet merito, sunt quoque celsa jugo;

Invida subruerat quam funditus ipsa vetustas,

Ut paries liquidis forte solutus aquis:

Quam pastor studuit renovare Gregorius ædem,

Nec cecidisse dolet, quæ magis aucta favet.

Ambianis tremulum cernens Martinus egenum,

Dimidiæ chlamydis mox ope membra tegit.

Sed coram angelicis turmis, se hanc nocte silenti,

Pauperis in specie, Christus habere refert.

O sacer antistes, meritis referende sub astris!

Unde tegis nudum, hinc tua palla Deum.

Inter opima Deus figulus quæ vascula fecit,

Martinus meritis vas in honore nitet.

Leprosi maculas pretiosa per oscula purgans,

Cui quod ab ore dedit pax medicina fuit.

Ulcera morbosi curans sic fauce beatus,

Quod Jordanis agit tacta saliva facit.

Quam generosa fides Martini in sæcula civis!

Qui quocumque fuit, mors ibi perdit iter.

Denique cum extincto catechumenus ore jaceret,

Se superextendens, effugat arma necis:

Sic viduæ genito laqueato, deinde reducto,

Est vir ubi iste Dei, non licet ire mori.

Fanaticam pinum sanctus succidere cogens,

Justum ibi supposuit rustica turba premi.

Cæsa secure arbor cum jam daret alta ruinam,

Ad crucis imperium est ire coacta retro.

Quis vigor hic fidei, validæ dum pondera pini

Quo natura negat crux facit ire viam?

Serpentis morsu tumido suprema regenti,

Hic digitum ut posuit, pestis iniqua fluit.

Collecto morbo huc et ab ulcere pollice tracto

Dumque venena cadunt erigit ille caput:

Unguentumque novum, digitis traxisse venenum,

Et tactu artifici sic superasse neces!

Dum latro extinctus falso coleretur honore,

Voce huc Martini cogitur umbra loqui.

Publice se referens scelerum pro mole peremptum

Se quoque nec justum, sed magis esse reum.

O vox sancta, loqui defuncta cadavera cogens,

Qui post fata jacens, dat sua verba cinis!

Pergeret in fluvium dum vipera lapsa natatu,

Et prope litorei tangeret ora soli,

Martini imperio liquidas revocatur ad undas,

Transactumque viæ lassa recurrit iter.

Quantus amor Domini tali sub corde calebat,

Quando venena potens ipsa retorquet aquis!

Martini meritis aliis quoque febre crematis,

Sudores refluos pagina sicca dabat.

Unde salutifero medicamine, charta fovebat,

Atque graves ignes littera tinguet aquis.

Gratia quanta Dei hujus sermone rigabat,

Febre ubi succensis fons suus ibat apex!

Alme Deus rerum, pie, summe, Gregorius, arcis

Tu cui das sedem, dat tibi templa sacer.

Nam veteri fuerant hæc funditus eruta lapsu,

Tecta labore novo, quæ modo culta cluunt.

Jure potestatis cui tu, bone conditor orbis,

Hæc danti in terris, culmina redde polis.

Victa vetustatis per tempora culminis arcta,

Diruit, ut melior surgeret aula solo:

Quo sacra Martinus Domini mysteria tractans,

A capite igniferum misit in astra globum.

Ne tamen ipsa ruens miserando fine jaceret,

Pontificem meruit, qui sibi ferret opem.

Quæ rediviva micans instante labore Gregori,

Decidua senio, floret honore novo.

Fundamenta igitur reparans hæc prisca sacerdos,

Extulit egregius, quam nituere prius.

Nunc placet aula decens, patulis oculata fenestris.

Quo noctis tenebris clauditur arce dies.

Lucidius fabricam picturæ pompa perornat,

Ductaque qua fucis, vivere membra putes.

Leprosum purgavit.

Pannoniæ regio misit tibi, Gallia, fructum,

Gignens cælestem terra maligna dapem.

Martinum inlustrem meritis qui in munere divo,

Culmen in ætheria sede senator habet.

Qui lepræ maculas medicata per oscula purgat,

Curat et infectum pura saliva virum.

Ad fluvium domini cui non fuit ire labore,

Quod Jordanis habet, sanctus ab ore dedit.

Qui sacer ipse mihi te, pastor, agente, Gregori

Fortunato adimat tot maculosa reo.

Chlamys divisa.

Dum chïamydem Martinus inops divisit egeno,

Christus ea memorat se bene veste tegi.

Dives paupertas, Dominum quæ texit amictu,

Cui Deus occurrit, qui dedit astra faber!

Tunicam dedit.

Noscere qui mavis Martini gesta beati,

Hic poteris breviter discere mira viri.

Denique cum tunicam sacer ipse dedisset egenti,

Ac sibi pars tunicæ reddita parva foret,

Quod non texerunt manicæ per brachia curtæ,

Visa tegi gemmis est manus illa viri.

O nimium felix, cui contigit in vice lanæ,

Nobilium lapidum lumine membra tegi,

Ut cum adhuc cinere adspersus foret, atque favillis,

Artifice angelico gemmeus iret homo!

Mortuos tres suscitavit.

Quid Deus in famulis operetur opimus amator,

Martini gestis magna probare potes;

Ducere qui meruit de morte cadavera vitæ,

Rettulit atque diem reppulit unde necem.

Pinus excisa.

Dum caderet, Martinum arbor pressura beatum,

Mox facit ipse crucem, pinus abacta redit.

Quis non virtuti divinæ commodet aurem,

Dum, trabe conversa dant quoque ligna fugam?

Idola prostrata.

Idola dum cuperet Martinus sternere fulta,

Conterit hæc cælis magna columna ruens:

Auxilium ad justi dignando militat æther:

Quanta fides, cujus currit ad arma polus!

Falsus martyr.

Forte colebatur dum quis pro martyre latro,

Martini adventu se probat esse reum.

Virtutis merito fidei radiante corusco,

Nec tacet extincti, nec latet umbra rei.

Cette église vénérable consacrée au culte du Très-Haut, célèbre par ses reliques, noble tête de la cité, est bâtie sur le lieu même où Martin revêtit un pauvre de sa tunique, et où il fit une série de miracles éclatants. Ainsi, comme le saint évêque célébrait les sacres mystères, on vit sa main toute resplendissante de pierreries (02); elles avaient recouvert tout ce qui en était resté nu, après qu'il eut donné sa tunique (03). On vit encore un globe de feu sortir de sa tête, pendant qu'il bénissait l'autel du Seigneur. C'est cette église que le pieux évêque Grégoire a reconstruite, et à qui il rend, avec le rétablissement du culte, son antique honneur. Elle avait longtemps servi. Les voûtes en étaient très belles; mais le nouvel édifice, quoiqu’inachevé, est plus beau encore. Elles tombaient de vétusté et demandaient à être rajeunies, on les démolit et on.les rebâtit plus solidement. Grégoire y travailla avec le secours de Martin, et remit à neuf ce qui en était resté vieux.

Les sanctuaires du Seigneur se distinguent par la sévérité de leur style (3 bis), et bien que par cela seul ils soient imposants, ils le sont encore par leur élévation. L'église de Martin que le temps jaloux avait minée, comme le sont les murs par l'affouillement des eaux, Grégoire s'est appliqué à la refaire, et il ne regrette pas qu'elle soit tombée, puisqu'on la refaisant il en a augmenté les dimensions.

A Amiens (04), voyant un pauvre qui tremblait de froid, Martin se hâta de le couvrir de la moitié de sa chlamyde ; mais le Christ dit en présence des anges : « C'est moi-même qui, sous la figure du pauvre, ai reçu de Martin, dans le silence de la nuit, cette partie de son vêtement. » O saint évêque, dont les mérites sont ainsi rappelés dans le ciel, le manteau dont tu couvris un pauvre nu revêt un Dieu!

Parmi les riches vases que le divin potier façonna, Martin en est un dont les mérites sont des plus éclatants. Il guérit les plaies d'un lépreux en y appliquant ses lèvres (05); un baiser fut toute sa médecine. En guérissant ainsi les ulcères, la salive même est aussi efficace que les eaux du Jourdain.

Quelle foi généreuse que celle de Martin, quand il était citoyen de Tours ! Partout où il se trouvait, la mort perdait sa voie. Un catéchumène gisait à terre sans pouvoir proférer une parole (06) ; Martin s'étendit sur lui, et la faulx de la mort fut détournée. Ainsi fit-il d'un pendu, fils d'une veuve ; il lui rendit la vie (07). Partout où est cet homme de Dieu, il n'est pas permis de mourir.

Le saint voulait couper un pin planté près d'un temple païen (08); le peuple crut qu'il serait infailliblement écrasé; niais comme l'arbre entamé par la hache était sur le point de s'abattre, Martin fit un signe de croix et le força de revenir sur lui-même. O puissance de la foi, la croix fait pencher le pin du côté opposé à celui où il eût penché naturellement!

Un homme avait été mordu par un serpent (09); il était enflé et déjà faisait ses dernières dispositions; Martin le touche du doigt et le venin sort de la plaie. Au même instant, le blessé relève la tête. Un doigt qui tire du venin, voilà un onguent tout nouveau! Un simple attouchement vainqueur de la mort!

Un voleur, après sa mort, recevait des honneurs dont il était indigne (10); à la voix de Martin, son ombre fut forcée de parler. Il dit alors en présence du public qu'on l'avait justement fait mourir, à cause de ses nombreux méfaits, et que loin donc d'être un juste, il était un criminel. O voix sainte qui oblige à parler les cadavres, et à qui répond la cendre des morts !

Une vipère tombée dans un fleuve (11), lasse de nager, gagnait le rivage; déjà elle le touchait de la tête, lorsqu'au commandement de Martin, elle retomba dans l'eau, et reprit avec de pénibles efforts la route qu'elle venait de parcourir. De quel amour de Dieu brûlait le cœur de Martin, quand il faisait ainsi rebrousser chemin au reptile venimeux !

Une simple lettre de Martin, appliquée sur des personnes dévorées par la fièvre, provoqua par les mérites du saint une sueur abondante (12), d'où résulta la guérison. L'écriture, comme l'eau, avait éteint l'incendie. Quelle grâce divine découlait de cette lettre dont les caractères étaient une fontaine rafraîchissante pour des fiévreux!

Dieu de miséricorde, souverain Seigneur du monde, tu donnas à Grégoire un siège episcopal, il le donne un temple. L'ancien avait été renversé de fond en comble, il l'a refait, et l'on en voit aujourd'hui la beauté. O bon Créateur de l'univers, à celui qui te rend de pareils honneurs sur la terre, rends-en d'autres dans le ciel par le droit de ta toute puissance.

Les combles trop faibles de l'église de Martin ayant cédé sous le poids de la vétusté, Grégoire les abattit, ayant le dessein d'élever une église plus convenable au lieu même où Martin, célébrant les saints mystères, avait fait jaillir de sa tête un globe de feu. Cependant pour que l'ancien édifice ne tombât pas tout entier et ne finit pas misérablement, l'évoque y pourvut par des travaux de restauration. Maintenant, grâce à ces travaux qui étaient urgents, la vieille église renaît avec des beautés nouvelles. Le saint prêtre a repris en sous-œuvre les anciens fondements, et ses constructions surpassent en magnificence celles qu'on voyait auparavant. Aujourd'hui c'est un superbe monument éclairé par de larges fenêtres, et où, pendant la nuit, le jour est entretenu par des moyens artificiels. Les peintures qui décorent ses murs n'en ressortent que davantage, et l'on penserait que les personnages en sont animés (13).

Martin guérit un lépreux (14).

La semence qui croit dans le sol ingrat de la Pannonie a produit un fruit céleste qu'elle a envoyé à la Gaule (15) : c'est Martin, grand par ses mérites, à qui Dieu fit la grâce de donner un siège de sénateur dans le ciel, qui guérit la lèpre par le remède salutaire de ses baisers, et dont la salive purifia un homme infecté de ce mal. Il n'eut pas besoin pour cela de recourir au fleuve du Seigneur, à l'eau du Jourdain, sa bouche en avait les vertus curatives. Que par votre intercession, ô Grégoire, le saint efface les nombreuses souillures du pécheur Fortunat.

Il donne son manteau.

Quand Martin donna la moitié de son manteau à un pauvre, le Christ dit « qu'il en avait lui-même été revêtu. » Riche est la pauvreté qui couvre d'un vêtement le Seigneur, et à laquelle vient s'offrir le divin Créateur des astres.

Il donne sa tunique.

Qui veut connaître la vie et les miracles du bienheureux Martin peut les apprendre ici en un moment. Lorsqu'il eut donné à un pauvre sa tunique, dont une petite partie seulement lui fut rendue, comme les manches trop courtes laissaient à nu ses bras, on vit l'une de ses mains couverte de pierres précieuses. O trop heureux celui dont les membres au lieu de drap furent couverts de pareilles richesses, afin que, encore tout souillé de la terre et de la cendre du tombeau, il marchât paré de joyaux, œuvre d'un artiste angélique.

Il ressuscite des morts (16).

Ce que Dieu opère par le moyen des serviteurs qu'il aime le plus, se peut voir aux actes de Martin. Le saint reçut le don de ranimer des cadavres, et de rappeler la vie là où il avait chassé la mort.

Il coupe un pin.

Un pin que coupait Martin allait l'écraser en tombant; le bienheureux fit le signe de la croix, et l'arbre revint sur lui-même. Qui pourrait douter de la vertu divine du saint, en voyant cet arbre revenir en arrière et le bois prendre la fuite?

Il renverse des idoles. (17).

Martin voulant renverser des idoles de leur piédestal, un tourbillon de vent s'abattit sur elles et les brisa. L'air vint au secours du juste et combattit pour lui. Qu'elle était grande la foi dans cet homme pour qui le ciel courait aux armes!

Un faux martyr.

Un voleur était honoré comme un martyr; le saint se présente, l'autre s'avoue criminel. A l'éclat des rayons de la foi et de la vertu qui est en elle, l'ombre du coupable ne put ni se taire, ni se cacher.

VII. Ad Childebercthum regem, et Brunichildem reginam, de natali sancti Martini pontificis Toronici.

VII. Au roi Childebert (01) et à la reine Brunehaut, sur la fête de saint Martin, évêque de Tours.

Præcelsis dominis famulus dum corde pusillus,

Fluminibusque vagis per vada pergo rate:

Ecce supervenit venerandi in sæcula civis,

Martini meritis luce perenne dies.

Qui modo de Gallis totum mire occupat orbem,

Et virtus pergit quo pede nemo valet.

Qui velut alta pharus lumen pertendit ad Indos,

Quem Hispanus, Maurus, Persa, Britannus amat.

Hunc Oriens, Occasus habet; hunc Africa et Arctos:

Martini decus est, quo loca mundus habet;

Quique per Oceani discurrit marginis undas:

Omnibus ut præstet, circuit orbis iter.

Per cinerem ascendens, per dura cilicia cælos,

Stat modo gemmatus, pauper in orbe prius

Quo patriarcharum decus est, radiantque prophetæ,

Quo est sacra turba senum bis duodena patrum.

Inter apostolicum numerum rutilante senatu,

Quo sedet ipse throno, rex sibi Christus amor,

Quo excellit cum clave Petrus, cum dogmate Paulus,

Fulget et in reliquis palma, corona, fides,

Quod loca martyribus vernanti lumine florent,

Atque libro vitæ est scriptus honore cruor

Quo confessores gemmata palatia complent,

Æternumque tenent aurea tecta diem,

Stat quoque post lacrimas ubi nunc Radegundis opima,

Forsan et Eugeniam nunc tenet illa manu:

Hos inter Martinus habet diademata pulcher,

Atque sacris lumbis fulgida zona viret.

Cantat e egregios Christi de morte triumphos,

Atque resurgenti plaudit amore Deo.

Hunc quoque Martinum colitis, quem, regna patronum,

Vos hunc in terris, vos memor ille polis:

Vos intra angelicas turmas canat ille sub astris,

Cui vos ante homines fertis honore diem.

Nomina vestra legat patriarchis atque prophetis,

Cui hodie in templo diptychus edit ebur.

Reddat apostolicos proceres reliquosque patronos,

Quem vos hic colitis vel pia festa datis.

Pergat et ad Christum pro vobis ille precator,

Cui vos in templis vota precando datis.

Ante poli referat sua hæc sollemnia regem,

Dentur ut hinc vobis, regna, salutis opes.

Deputet et Dominus vestrum hunc esse patronum,

Ut modo qui colitur, vos colat hujus opis.

Qui [que] dedit habitans miracula plurima terris,

Distribuat vobis hic quoque mira potens.

Cujus gemmata tunc dextera visa beati,

Vos simul et vestros protegat illa manus.

Qui tunc promeruit revocare cadavera vitæ,

Hic quoque pro vestra vota salute ferat.

Qui percusso homini abstraxit de carne venenum,

Noxia de vobis ipse venena vetet.

Qui serpentis iter fecit revocare retrorsum,

Ipse graves casus hinc fuget ire retro.

Qui de peste domum salvam dedit esse Lyconti,

Hæc domus incolumis floreat hujus ope.

Cujus opima chlamys tremebundum texit egenum.

Ejus apostolici vos tegat ala viri.

Qui viduæ matri revocavit ad ubera natum,

Ipse tibi hic tribuat pignora, mater, ava.

Ut Childebercthus maneat cum prole novella,

Rex sua regna tenens et nova regna trahens.

De genita ut videas genitrix, ut dulcius optas,

Deque nuru cara quod tua vota rogant.

Unde hic felices habeant sua festa fideles,

Et Domini famulis sitis honoris apex.

Quo tibi plus libeat, Brunichildis, habere patronum,

Quando domum et dominos servat in orbe pius.

Sic quoque te erudiat, regat et sic tramite ducat,

Actibus ipsa piis ut sibi juncta mices.

Tandis que pour obéir à mes hauts et puissants seigneurs, je fais route en bateau sur les fleuves et sur les rivières, avec le cœur un peu brouillé, arrive la fête de Martin, à jamais vénéré pour les mérites auxquels il doit de jouir à présent de la lumière éternelle. C'est à cause de lui que dans le monde entier on parle de la Gaule avec admiration. C'est lui dont la vertu pénètre là où le pied de l'homme ne saurait atteindre; qui, semblable à un phare élevé, lance ses feux jusqu'aux Indes; que l'Espagnol aime, ainsi que le Maure, le Perse et le Breton; qui est tour à tour en Orient et en Occident, au Midi et au Septentrion, honorant ainsi tous les peuples de la terre ; qui se répand sur les rives de l'Océan ; qui, pour être au service de tous, fait le tour du monde ; qui, au sortir de la cendre et des durs cilices, est monté au ciel; qui maintenant, couvert de pierreries après avoir été pauvre ici-bas, habite les demeures où rayonnent les saints patriarches et les prophètes, où est la troupe sacrée des vingt-quatre vieillards et des douze apôtres, magnifique sénat que le Christ, son roi et son amour, préside du haut de son trône ; où Pierre témoigne de sa suprématie par les clefs, et Paul par la doctrine); où les autres tirent leur éclat de la palme, de la couronne et de la foi, où les martyrs par leur présence éclairent les lieux d'une lumière qui jamais ne s'éteint, et où le livre de vie est écrit de leur sang; où les confesseurs remplissent des palais en pierres précieuses, et où les maisons sont en or et éclairées par un jour éternel. Là aussi, après une vie passée dans les larmes, demeure la grande Radegonde (02), qu'en ce moment peut-être Eugénie tient par la main. Entre tous on reconnaît Martin à son diadème, à l'éclat de la ceinture qui ceint ses reins sacrés. Il chante le triomphe sublime du Christ sur la mort, et applaudit avec amour à sa résurrection. Rois, ce Martin, honoré par vous sur la terre comme votre patron, se souvient de vous dans le ciel. Qu'il vous y glorifie donc dans l'armée des anges, puisque vous célébrez sa fête de préférence à toutes autres. Qu'il lise vos noms aux patriarches et aux prophètes, lui dont on lit aujourd'hui le sien sur un diptyque d'ivoire dans son église, à Tours (03).

Qu'il vous rende favorables les hauts personnages apostoliques et les autres patrons que vous honorez ici et dont vous célébrez les fêtes. Que lui encore, l'objet de vos prières dans vos églises, aille trouver le Christ et le prie pour vous. Qu'il raconte vos solennités en son honneur au roi du ciel, pour que vous en obteniez, princes de la terre, les richesses du salut. Que le Seigneur le tienne pour votre patron, afin qu'étant honoré et aimé par vous il vous aime aussi et vous honore. Que le saint qui fit tant de miracles sur la terre, montre tout ce qu'il peut à cet égard en faveur de vous. Que le bienheureux dont la main parut couverte de pierreries, vous protège de cette même main vous et les vôtres. Que celui qui reçut le pouvoir de rappeler à la vie des cadavres, offre ses vœux au Seigneur pour votre santé. Qui fit sortir le venin de la chair d'un homme mordu par un serpent, vous préserve de tous les poisons. Qui fit rebrousser chemin à un reptile, détourne aussi de vous les accidents funestes. Qui préserva de la peste la maison de Lycontius (04) fasse que la vôtre soit saine et florissante. Que celui dont le riche manteau couvrit un pauvre transi de froid, vous couvre de ses ailes apostoliques. Qui rendit à une veuve le fils qu'elle allaitait, vous donne, à vous, mère et aïeule, des petits-enfants (05).

Que Childebert, votre fils, conserve sa jeune famille et, restant roi de ce royaume, en acquière de nouveaux. Que votre fille [06) enfin, conformément à vos désirs et à vos vœux les plus chers, vous procure les mêmes joies maternelles que vous a données votre bru bien-aimée. Vos fidèles heureux auront ainsi leurs fêtes. Soyez les premiers à rendre honneur aux serviteurs de Dieu, et alors, Brunehaut, vous goûterez davantage le bonheur d'avoir un patron dont la sainteté est la sauvegarde en ce monde de la maison royale et de ses maîtres. Qu'il daigne ce patron vous éclairer, vous diriger et guider vos pas dans la vie de telle sorte que, par vos actes de piété, vous paraissiez visiblement en communion avec lui.

VIII. Ad eosdem in laude.

VIII. Aux mêmes.

Si præstaretur præconia pandere regum,

Non mihi sufficeret nocte dieque loqui,

Qualiter hic populus dominorum pendet amore,

Et vestris oculis lumina fixa tenet.

Vos, quibus et speculum et lux et dulcedo manetis,

Carum ornamentum, his simul estis, honos.

Præcipuum donum placidum et placabile regnum,

Ac vestro in statu est culmen in orbe pium.

Hicque parentela et patria et tutela coruscat,

Hic decus atque gradus, hic pietatis opus,

Hic tranquilla quies, hic spes jucunda fideli,

Postque Deum in vobis dona salutis habent.

Hic ego cum populo mea vota et gaudia jungo,

Quæ pius amplificans crescere Christus agat.

Præstet cura Dei vos longa in sede tueri,

Cælesti ac dono regna tenere diu.

Adquiratis adhuc nova vel possessa regatis,

Ac pie participes has foveatis opes.

Ut tibi quæ floret de nato et germine, messem

Maturam videas, mater honore micans.

Sic ut et ex genito genitisque nepotibus amplis,

Altera progenies inclita detur avæ.

De Childeberectho dulcedine, flore, salute,

Fructum habeas genetrix, plebs sua vota videns.

De nata atque nuru cumulet tibi dona creator,

Cumque pio merito stes placitura Deo.

Hic ego promerear rediens dare verba salutis,

Congaudens dominis parvulus ipse piis.

Prospera sint regum, populorum gaudia crescant:

Exultet regio, stet honor iste diu

Si j'étais appelé à l'honneur de publier les louanges des rois, ce ne serait pas assez déparier jour et nuit pour dire comment le peuple aime ses maîtres, et comment il tient ses regards fixés sur leurs regards. Vous êtes à la fois son miroir, sa lumière et son charme, un ornement sans prix, enfin son honneur même. Le premier de vos bienfaits est le calme et la douceur de votre gouvernement, et, dans vos Etats, la plus haute piété qui soit dans le monde. L'éclat qui vous environne est un reflet de celui de votre parenté (01) et de votre patrie ; il résulte encore de la tutelle exercée par la reine (02), de votre gloire personnelle, de votre haut rang et enfin de vos œuvres pieuses. Ajoutez-y une paix inaltérable, les espérances que tout sujet fidèle fonde sur vous, et le salut que chacun tient de vous après Dieu. Je partage la joie du peuple et joins mes vœux aux siens, priant le Christ d'en faire croître et multiplier les effets. Que Dieu ait souci de vous et que sa céleste munificence vous maintienne longtemps sur le trône où vous êtes assis; qu'il vous permette d'acquérir de nouvelles possessions sans rien perdre de votre pouvoir sur les anciennes, et de garder religieusement et en commun de telles richesses. Et vous, illustre mère, puissiez-vous voir dans sa pleine maturité la moisson que votre fils a ciliée et dont la floraison est si belle; puisse de ce fils et de ceux qui naîtront de lui sortir et être donnée à l'aïeule une autre illustre lignée (03)! Que Childebert, cette fleur aimable et brillante de santé, donne à sa mère des fruits où le peuple verra l'accomplissement de ses vœux. Quant à votre fille et à votre bru (04), que le Créateur les comble de ses grâces. Vous cependant continuez à être agréable à Dieu par vos propres mérites. Puissé-je, à mon retour près de vous (05), mériter d'être admis à vous saluer de nouveau et à me réjouir, chétif que je suis, avec des maîtres si bienveillants. Que.les rois soient heureux, que le peuple redouble de joie, que tout le pays soit dans l'allégresse, et qu'il en aille longtemps de même pour l'honneur de tous.

IX De navigio suo.

IX. Sur son voyage par eau.

Regibus occurrens, ubi Mettica mœnia pollent,

Visus et a dominis ipse retentor equo.

Mosellam hinc jubeor percurrere navita remo,

Accelerans tremulis pergere lapsus aquis,

Ascendensque ratem gracili trabe nauta cucurrit;

Nec compulsa notis prora volabat aquis.

Interea locus est per saxa latentia ripis:

Littore constricto plus levat unda caput;

Huc proram inplicitam rapuit celer impetus actam,

Nam prope jam tumidas ventre bibebat aquas.

Ereptum libuit patulos me cernere campos,

Et fugiens pelagus, ruris amœna peto.

Gurgite suscipior subter quoque fluminis Ornæ,

Quo duplicata fluens unda secundat iter.

Inde per exclusas cauta rate pergimus undas,

Ne veluti piscem me quoque nassa levet.

Inter villarum fumantia culmina ripis,

Pervenio qua se volvere Sura valet.

Inde per extantes colles et concava vallis,

Ad Suram pronis labimur amnis aquis.

Perducor Treverum qua mœnia celsa patescunt,

Urbs quoque nobilium nobilis æque caput.

Ducimur hinc fluvio per culmina prisca senatus,

Quo patet indiciis ipsa ruina potens.

Undique prospicimus minitantes vertice montes,

Nubila quo penetrans surgit acuta silex.

Qua celsos scopulos prærupta cacumina tendunt,

Hispidus et tumulis crescit ad astra lapis.

Nec vacat huc rigidis sine fructibus esse lapillis:

Denique parturiunt saxaque vina fluunt.

Palmite vestitos hic respicis undique colles,

Et vaga pampineas ventilat aura comas;

Cautibus insertæ densantur in ordine vites,

Atque supercilium regula picta petit;

Culta nitent inter horrentia saxa colonis:

In pallore petræ vitis amœna rubet,

Aspera mellitos pariunt ubi saxa racemos,

Et cote in fertili sterilis uva placet:

Quo vineta jugo calvo sub monte comantur,

Et tegit umbrosus sicca metalla viror;

Inde coloratas decerpit vinitor uvas,

Rupibus adpensis pendet et ipse legens.

Delicias oculis habui dapibusque cibatus,

Hæc jucunda tenens, navita regna sequens,

Hinc quoque ducor aquis, qua se rate Contrua conplet.

Quo fuit antiquum nobilitate caput.

Tum venio qua se duo flumina conflua jungunt,

Hinc Rhenus spumans, inde Mosella ferax.

Omne per illud iter servibant piscibus undæ,

Regibus et dominis copia fervet aquis.

Ne tamen ulla mihi dulcedo deesset eunti,

Pascebar Musis, aure bibente melos:

Vocibus excussis pulsabant organa montes,

Reddebantque suos pendula saxa tropos.

Laxabat placidos mox ærea tela susurros,

Respondit cannis rursus ab alpe frutex.

Nunc tremulo fremitu, modo plano musica cantu,

Talis rupe sonat qualis ab ære meat.

Carmina divisas jungunt dulcedine ripas,

Collibus et fluviis vox erat una tropis.

Quo recreet populum, hoc exquirit gratia regum,

Invenit et semper, quo sua cura jubet.

Antonnacensis castelli promptus ad arces,

Inde prope accedens sarcina pergo ratis.

Sint licet hic spatiis vineta in collibus amplis,

Altera pars plani fertilis extat agri,

Plus tamen illa loci speciosi copia pollet,

Alter quod populis fructus habetur aquis.

Denique dum præsunt reges in sedibus aulæ,

Ac mensæ officio prandia festa colunt:

Retibus inspicitur quo salmo fasce levatur,

Et numerat pisces, cum sit in arce sedens;

Rex favet in mensa, resilit dum piscis ab unda,

Atque animos reficit, quod sua præda venit.

Illuc fausta videns, huc læta palatia reddens,

Pascens ante oculos post fovet ipse cibis,

Præsentatur item mensæ Rheni advena civis,

Turbaque quo residens gratificatur edens.

Ista diu dominus dominis spectacula præstet,

Et populis dulces detis habere dies:

Vultibus ex placidis tribuatis gaudia cunctis,

Vester et ex vestris lætificetur apex.

Je rencontrai les rois, mes maîtres, près de leur puissante ville de Metz. J'étais à cheval; ils me virent et m'ordonnèrent de m'embarquer, de jouer de la rame et de les suivre dans leur promenade sur la Moselle. Je descendis de cheval et courus en toute hâte vers le fleuve un peu agité. Frêle était mon esquif; j'y montai et volai sur les eaux sans y être aidé par le vent. Il est un endroit où le fleuve coule sur des récifs; ses rives y sont plus resserrées, et l'eau en y passant se soulève. Un mouvement rapide pousse vers ce détroit mon bateau qui s'y embarrasse; déjà même il s'en faut de peu qu'il ne fasse eau par la. cale. Sorti de ce mauvais pas, je me donne le plaisir de contempler les campagnes qui se déroulent devant moi, et je file de ce côté, fuyant la haute mer. J'arrive au point où l'Orne se jette dans la Moselle (01).

Là, le courant, dont la force est doublée, seconde notre marche. Nous affrontons ces vagues qui se contrarient, mais avec prudence, et pour ne pas nous exposer à être repêchés comme des poissons dans la nasse. De là, passant entre les villas qui bordent les rives, nous gagnons l'embouchure de la Saur (02). Nous voguons entre des collines et des vallées, et descendons rapidement jusqu'à la Saar (03). En arrivant à Trêves, nous contemplons les hauts remparts de cette noble cité, principal séjour des plus nobles familles (04), puis nous nous dirigeons vers son ancien palais du sénat dont les ruines attestent la splendeur d'autrefois. Nous voyons de toutes parts des montagnes aux crêtes menaçantes, des pics qui percent les nues, des chaînes de rochers aux sommets abrupts et hérissés d'éminences voisines des astres. Ces masses de pierre dure ne sont pourtant pas dépourvues de fertilité; il y naît et il en coule du vin. De quelque côté qu'on tourne les yeux, les collines sont couvertes de vignes, et une brise légère caresse les feuilles des pampres (05).

Ces vignes sont plantées en échelons réguliers et pressés, et les poteaux peints qui en indiquent les divisions, montent jusqu'au sommet de la montagne (06). La culture sur ces roches affreuses est admirable. La pâleur de la pierre y fait ressortir la couleur dorée de la vigne; un raisin doux comme le miel croît sur ces âpres silex ; sa fertilité s'accommode de leur stérilité. Partout où il y a des vignes sur la montagne pelée, elles couvrent la pierre nue de leur ombre et de leur verdure (07).

Pour en cueillir les grappes colorées et pendantes le vendangeur se suspend lui-même au rocher. J'eus à la fois le plaisir de la vue et du goût de ces délicieux raisins; j'en avais dans la main quand je suivis les rois en bateau. Le courant me porte ensuite vers la Contrua (08), rivière qu'il suffit d'un bateau pour la remplir. Il y eut là jadis une ville fameuse (09). Enfin j'arrive au confluent du Rhin écumeux et de la fertilisante Moselle (10). Tout le long de cette route on servit aux rois et aux seigneurs de leur suite des poissons dont ces eaux fourmillent Cependant, pour qu'il ne me manquât aucun plaisir dans ce voyage, je me repaissais du chant des Muses, et mes oreilles le pompaient avec avidité. Le bruit des instruments retentissait dans les montagnes, et les montagnes nous le renvoyaient. La toile d'airain exhalait de doux murmures (11), pendant qu'aux sons des flûtes répondait l'écho des bois. Tantôt saccadée et frémissante, tantôt toute unie, la musique résonne aux flancs des rochers, aussi distinctement qu'au moment où elle sort des instruments de cuivre. Les chants par leur douceur rapprochent les deux rives du fleuve, et le fleure et les collines n'ont qu'une voix. C'est pour le plaisir du peuple que les rois ont eu l'idée gracieuse de ces divertissements, ils ne manquent jamais d'invention quand ils prennent soin de l'amuser (12). L'esquif avec sa charge approche rapidement du château-fort d'Andernach (13). Quoique les collines soient plantées de vignes sur une étendue considérable, la plaine est fertile eu d'autres produits encore plus abondants, car les riverains ont à récolter tout ensemble sur la terre et dans le fleuve. Enfin, tendis que les rois sont installés dans le château et qu'ils y donnent des festins et des fêtes, on visite les filets et on lève les fascines pour en retirer le saumon. On compte les pièces, et le jeune roi, à table sur le rempart, applaudit, chaque fois qu'un poisson est lancé de l'eau sur le pré. Son émotion se calme dès qu'il est en possession de la proie. D'une part il contemple sa bonne fortune, de l'autre il remplit le palais de sa joie, et après avoir mangé des yeux le poisson, il le met en réserve pour son estomac. On lui sert aussi du poisson d'autres parages, c'est-à-dire citoyen du Rhin ; il le fait distribuer à la foule qui l'entoure et qui mange à belles dents. Que le Seigneur donne longtemps de pareils spectacles à Vos Seigneuries, et vous, ménagez à vos peuples d'heureux jours. Entretenez-les dans la joie en leur faisant toujours bon visage, et que votre grandeur s'égaye elle-même en y participant.

X. Versus de oratorio Artannensi.

X. Vers sur l'oratoire d'Artonne (01).

Magna beatorum retinet hæc terra talenta,

Divinis opibus dives habetur humus.

Pax dextra angelico Gabrielis honore coruscat,

Gaudia qui mundo detulit ore sacro.

Quando æternalem concepit Virgo salutem,

Dona redemptoris nuntius iste ferens.

Læva est parte lapis tumuli, quem corpore Christus,

Pressit morte brevi, victor eundo patri.

Hic quoque relliquiis micat ille Georgius almis

Qui probus igne redit nec pice mersus obit.

Sunt etiam Cosmas, Damianus et ipse, salubres

Non ferro artifices sed medicante fide.

Est Julianus item, gladio jugulatus amico,

Plebs quem Arverna colens arma salutis habet;

Martinusque sacer, retinet quem Gallicus orbis,

Cujus Christum operit dimidiata chlamys.

Se tunica spolians nudum qui vestit egenum,

Unde datæ tibi sunt alba, topazus, onyx,

Quæ meruere aliqui hoc in corpore cernere sancti,

Gemmarumque sonus quod patefecit opus.

Additur hic meritis cum nomine Victor opimis,

Munere martyrii qui tenet alta poli;

Hic veteris virtute viri nova palma Nicetii,

Urbem Lugdunum qui fovet ore, sinu

Horum pastor opem corde, ore Gregorius orat,

Vivat ut altithrono vir sine fine Deo.

Cet oratoire possède des reliques considérables de bienheureux; son sol est riche de richesses divines. A droite est l'ange Gabriel qui de sa bouche sacrée annonça au monde la joyeuse nouvelle. Quand la Vierge conçut l'auteur du salut éternel, il fut le messager qui lui apporta les dons du rédempteur. A gauche est une pierre du tombeau que le Christ pressa de son corps peu de temps avant d'aller, vainqueur de la mort, rejoindre son père. Là sont aussi les reliques de Grégoire, qui sortit du feu sans blessures, et qui. plongé dans la poix, n'en mourut pas (02). Là encore sont Côme et Damien, tous deux habiles à guérir, non pas tant par le fer ou par les remèdes, que par la loi. Voici Julien égorgé par un glaive ami (03) et dont le peuple arverne honore les dépouilles témoins de son salut. Voilà saint Martin que la Gaule revendique, qui couvrit le Christ de la moitié de son manteau, et qui, pour en revêtir un mendiant nu, se dépouilla de sa tunique. Aussi reçut-il en échange un vêtement de perles, de topazes et d'onyx qu'il fut donné à quelques saints de voir sur son corps, le son de ces pierreries qui s'entrechoquaient ayant trahi leur présence (04). Ajoutez à ces deux noms celui de Victor (05), aux mérites opimes, et qui eut le ciel pour prix de son martyre. On a ici également une nouvelle relique de Nicetius, homme d'une vertu antique, qui réchauffa la ville de Lyon par son éloquence, et sur son sein (06). Le pasteur qui veille sur toutes ces reliques, Grégoire (07), invoque leur secours de la voix et du cœur, afin de vivre en Dieu dans l'éternité.

XI. In nomine Domini nostri Jesu Christi. Versus facti in mensa in villa sancti Martini, ante discriptores.

XI. Au nom de N.-S. Jésus-Christ. Vers faits à table dans la villa de Saint-Martin, en présence des recenseurs (01).

Cum videam citharæ cantare loquacia ligna,

Dulcibus et chordis admodulare lyram;

(Quo placido cantu resonare videntur et æra)

Mulceat atque aures fistula blanda tropis:

Quamvis hic stupidus habear conviva receptus,

Et mea vult aliquid fistula muta loqui.

Ecce dies in quo Christus surrexit ab imo,

Infernæ legis rumpere vincla potens,

Quando et vinctorum lacrimantia millia solvit,

Et revomunt multos Tartara fracta viros.

Additur hic aliud, quod Martini aula beati

Emicat hæcubi nunc prandia festa fluunt.

Qui valuit gestis aures pulsare Tonantis,

Obtinet et meritis quod petit alta fides.

Qui pie restituit defuncta cadavera vitæ,

Atque Dei prompte præbet amicus opem;

Cui successor ovans modo rite Gregorius extans,

Ille quod adquirit, hic regit ore, fide.

Qui rogat hic præsens, alibi licet insidet absens,

Exhibet atque cibos pastor in orbe bonus.

Nunc igitur celebrate diem solemniter omnes,

Quos Deus omnipotens hic dedit esse pares.

Quos sibi Martinus collegit amore benignus,

Et facit ecce escas hic epulare suas.

Ergo sub incolumi Childeberctho ac Brunichilde,

Quos tribuit celsos regna fovere Deus,

Vos, quos miserunt, populum moderate fidelem,

Et relevate inopes, si quis et extat egens,

Ac bona de dominis noscendo et agendo benigna,

Sint quoque lætitiæ pabula vestra fide.

Quos invitavit Martini mensa beati,

Sumite gaudentes, quod dat amore dies.

Quæ bonus antistes noscendo Gregorius expers

Plaudat, et hæc populis gloria vestra canat.

Cujus et hæc domus est a Christo exoret amator,

Reges, vos, populos ut tegat arce Deus.

Quand j'entends babiller la cithare (02), et les cordes de la lyre moduler des airs gracieux ; quand je vois les instruments d'airain rendre eux-mêmes des sons agréables, et enfin la flûte de Pan charmer les oreilles, je veux aussi, quoique je ne sois qu'un stupide convive agréé par vous, faire parler devant vous ma musette qui s'est tue jusqu'ici. Voici le jour de la résurrection du Christ, celui où il délivra l'humanité des chaînes de l'Enfer, où il rompit les liens de milliers de malheureux consumés dans les larmes, et où le Tartare vaincu revomit ses prisonniers. Ajoutez que la maison où vous célébrez cette fête est celle où projette encore sa lumière le bienheureux Martin. Le bruit de ses œuvres est monté jusqu'aux oreilles de Dieu. C'est Martin qui par ses mérites obtient de lui tout ce qu'il lui demande avec sa foi fervente, qui rend la vie aux corps qu'elle avait abandonnés, qui enfin nous sert auprès de Dieu avec amour et avec promptitude. Les biens qu'il a acquis sont administrés fidèlement par son successeur légitime, l'heureux Grégoire (03).

C'est Grégoire qui préside à ce banquet (04), quoiqu’absent; car le bon pasteur régale ses ouailles dans sa ville épiscopale. Célébrez donc ce jour solennel, vous qui par la grâce du Tout-Puissant êtes ici tous égaux, que Martin dans sa bonté a bien voulu y réunir, et qui avec son agrément y mangez les produits de son propre fonds. Vous donc que Childebert et Brunehaut, sa mère, souverains par la grâce de Dieu de ce royaume, ont envoyés en ce pays (05), usez-en avec modération envers le peuple fidèle, et soulagez les pauvres, s'il y a encore des pauvres. Vous avez appris de vos maîtres ce qu'est le bien, faites-le donc, et que le bonheur qui vous en reviendra soit aussi un aliment pour votre foi. Aujourd'hui Martin vous invite à sa table; goûtez avec joie les plaisirs que ce jour vous apporte. Que le bon évêque Grégoire dont la présence nous est ici refusée y applaudisse quand il les connaîtra, et que le peuple les chante à son tour. Puisse celui qui tient du Christ ce domaine obtenir du Christ par ses prières que Dieu protège les rois, leurs peuples et vous-mêmes.

XII. Pro puella, a judicibus capta.

a. Ad Gregorium episcopum.

XII. Pour une jeune fille retenue prisonnière par ses juges.

a. A l'évêque Grégoire.

Exemplo Domini mihi vel venerabilis orbi,

Qui minimas non vis perdere, pastor, oves

Sollicitis animis curam per pascua tendens

Ne desint caulis, circuis ore greges:

Hic igitur gerulus genitam flens impie demptam,

Captivam sobolem tempore pacis habens;

Martinique pii successor honore, Gregori,

Qui pater es populi, hanc, rogo, redde patri.

Jugiter ille sacris meritis illuminat orbos:

Orbato hanc patri redde videndo diem.

Pasteur, que le monde et moi nous vénérons, qui, à l'exemple du Seigneur, ne voulez pas perdre la moindre de vos brebis, dont les soins, la sollicitude s'étendent sur leurs pâturages, qui les enveloppez de vos regards, de peur qu'il n'en manque à la bergerie, le porteur de ce billet est un père qui pleure sa fille qu'on lui a enlevée d'une manière impie, et qu'on retient prisonnière en pleine paix (01). Digne successeur de saint Martin, Grégoire, père du peuple, rendez, je vous prie, cette fille à son père. Ceux qui sont privés de la vue Martin la leur rend par ses mérites; vous donc qui voyez la lumière du jour, rendez à son père l'enfant dont on l'a privé.

b. Item pro eadem re ad Romulfum.

b. A Romulfus. Sur le même sujet (01).

Si rapidis oculis te semper, amice, viderem,

Sic quoque vix avidum me satiaret amor;

Qui, si præsentis non possum cernere vultum,

Te mihi vel scriptis, care, saluto libens.

Hunc etiam famulum commendo, benigne, verenter

Et si justa petit, hunc tua lingua juvet.

Qui tortus graviter genitam sibi luget abactam,

Per vos ut redeat filia, clausa rogat.

Paupere ut audito, dum estis medicina dolenti,

Et vestris curis sit pia cura Deus.

Si je vous voyais toujours, ami, comme je ne vous vis qu'un moment (02), mon amitié jalouse y trouverait à peine son compte. Mais si je ne puis jouir de votre présence et contempler vos traits, je puis du moins vous écrire et vous saluer de bon cœur. Je recommande respectueusement à vos bontés ce serviteur, afin que si sa demande est juste, vous le recommandiez aussi vous-même. Il a d'abord été torturé cruellement, maintenant il pleure sa fille qu'on lui a ravie, et qui est en prison. Il vous supplie (03) de la lui faire rendre. Ecoutez ce malheureux tandis que vous pouvez apporter un remède à sa douleur; en quoi vous aurez souci de Dieu, comme Dieu aura souci de vous.

c. Item pro eadem re ad Gallienum.

c. A Gallienus (04). Sur le même sujet.

Officiis exerte tuis, moderamine solers,

Sollicitus studiis, utilitate, comes:

More mihi solito, dulcis, tibi debita solvo;

Qui colo, devinctus reddo salutis opus.

Sit commendatus homo quem male torsit iniquus,

Perdidit et genitam, heu, miser iste suam.

Huic da justitiam de vulnere corporis emptam,

Et pie captivam fac remeare suam.

Inter utramque necem cui lex et filia defit.

Unus in ambabus rebus adesto salus.

Comte, vous dont ou connaît l'obligeance, la modération, l'habileté, la sollicitude pour les mœurs et l'utilité publique, je vous rends mes devoirs, selon ma coutume ; je vous honore, vous suis tout dévoué et vous salue. Je vous recommande cet homme qui a été injustement mis à la torture, et qui, malheureux qu'il est, hélas! a perdu sa fille. Accordez-lui la justice qu'il a chèrement payée des blessures de son corps, et ayez la bonté, de faire en sorte que sa fille qui est prisonnière, lui soit renvoyée. Cet homme à qui la loi et sa fille manquent à la fois, est d'une part ou de l'autre menacé de périr; sauvez-le de ce double péril.

d. Item pro eadem re ad Florentinum.

d. A Florentinus. Sur le même sujet.

Dum pergit hinc quisque viam, mea pagina currat,

Prodat ut eloquio, quid sibi debet amor,

Nunc quoque care mihi, bone semper, amice fidelis,

Pectore devotus reddo salutis opus.

Commendo hunc etiam famulum, dure ante redactum,

Tortus qui legem nec meruisse gemit.

Illa dolens gravius, quam vulnera corpore fixa,

Quod sibi subducta est filia parva, rudis.

Audiat hanc vocem pietas miserando benigne;

Quæ sibi cum tribuis, hinc tibi magna dabis.

Taudis que chacun s'en va de son côté (05), je vous écris ce billet pour que vous voyiez à sa teneur ce que l'amitié se doit à elle-même. Je vous salue, cher, bon et fidèle ami, à qui je suis dévoué de tout cœur. Je vous recommande ce serviteur qui est réduit à la condition la plus misérable. Il se plaint d'avoir été mis à la torture contre la loi et sans l'avoir mérité; il se plaint encore plus de l'enlèvement de sa fille que des blessures dont son corps porte les marques. Écoutez avec bonté et commisération les paroles de cet infortuné. En lui faisant du bien, vous vous en ferez beaucoup à vous-même.

XIII. Ad episcopos in commendatione peregrini.

XIII. Aux évêques, pour leur recommander un voyageur (01).

Pontifices summi, fidei via, semita vitæ,

Quos dedit Omnipotens luminis esse duces,

Custodesque gregis cælestis contulit agnus,

Vos bene pastores, ut foveantur oves:

Ecce viator adest, peragens iter inscius illud,

Finibus Italicis, heu peregrina gemens.

Exsulis auxilium, errantis via, norma salutis,

Ad reditum patriæ sitis honore patres.

Semina jactetis, mercedis ut ampla metatis,

Et redeat vobis centuplicata seges.

Fortunatus enim humilis commender opimis,

Ac per vos, Domino, culmina sancta, precor.

Très illustres pontifes, voie de la foi, sentier de la vie, vous que Dieu nous a donnés pour guides vers la lumière, que l'Agneau céleste a établis gardiens de son troupeau, afin que vous traitiez ses brebis en bons pasteurs, voici un voyageur qui se désole d'être à l'étranger, et qui voulant se rendre à la frontière d'Italie, n'en sait pas le chemin. Vous qui êtes le secours de l'exilé, le chemin de l'égaré, la règle du salut, faites-lui l'honneur de lui servir de pères, et de l'aider à retourner dans sa patrie. Semez à pleine main, pour qu'une riche moisson soit votre récompense et vous rende le centuple. L'humble Fortunat se recommande à vos hautes et saintes Puissances, et par votre intermédiaire adresse ses prières au Seigneur.

XIV. De Platone episcopo.

XIV. De l'évêque Platon.

Provida disponunt reges solatia plebi

Pontificem dantes quem probat alma fides.

Ut colat Hilarium, quem dat Martinus alumnum,

Et confessoris protegat ala potens,

Dirigat hic populum successor, honore beato,

Et clerum ecclesiæ qui moderetur ope.

Floreat arce decens, rex Childebercthus in orbe,

Cum genitis, populo, matre, sorore, jugo.

Gaudia læta paret præsentia sancta Gregorii,

Et geminas urbes adjuvet una fides.

Qui modo, discipulo Platone antistite summo,

Sollemnem ecclesiæ hic dedit esse diem.

Les rois, dans leur prévoyance, ont donné au peuple pour consolateur, un évêque d'une foi éprouvée, afin qu'il honore Hilaire (01), élève de Martin, que les puissantes ailes de ce confesseur le protègent, et qu'il gouverne avec sagesse le clergé de l'église de Poitiers. Puisse sur ce trône où il est vu du monde entier, le roi Childebert être heureux, avec son épouse, ses enfants, sa mère, sa sœur et son peuple! Que la sainte présence de Grégoire ajoute à la joie publique, et qu'il n'y ait qu'une seule et même foi pour les deux villes (02). C'est Grégoire qui intronise l'évêque Platon, son disciple (03) ; c'est lui qui donne à l'église ce jour solennel.

XV. Ad Armentariam matrem domni Gregorii episcopi.

XV. A Armentaria, mère de l'évêque Grégoire (01).

Felix bis meritis sibi Machabæa, vel orbi,

(Nobilitas generis nobilior genitis),

Quæ septem palmas cælo transmisit ab alvo,

Martyriique decus protulit ille uterus.

Tu quoque prole potens, recte Armentaria felix,

Nec minor ex partu, quam prior illa sinu.

Illa vetus numero major, tu maxima solo:

Quod poterant plures, unicus ecce tuus.

Fetu clara tuo, geniti circumdata fructu,

Est tibi Gregorius palma, corona, decus,

Me Fortunatum humilem commendo verenter,

Ac mihi cælestem quæso preceris opem.

Deux fois heureuse et pour elle et pour le monde la mère des Macchabées, noble par la naissance, plus noble par ceux à qui elle l'a donnée! Sept palmes sont sorties de son sein, elle les a envoyées au ciel ; l'honneur du martyre est le fruit de ses entrailles. Heureuse aussi et justement heureuse, Armentaria, vous, mère aussi grande par votre enfantement que l'autre le fut par le sien. Si elle l'emporte sur vous par le nombre de ses fils, pour n'en avoir eu qu'un vous l'emportez sur elle, car ce qu'ils ont pu faire à eux tous, votre fils l'est à lui seul. Déjà illustre pour lui avoir donné le jour, vous êtes de plus entourée de ses œuvres, et Grégoire est pour vous tout ensemble, la palme, la couronne et l'honneur de sa mère. Je me recommande à vous avec humilité et respect, et vous prie d'invoquer pour moi dans vos prières le secours du ciel.

XVI. Pro comitatu ejus Sigoaldo.

XVI. A Sigoalde, sur son titre de comte.

Finibus Italiæ cum primum ad regna venirem,

Te mihi constituit rex Sigibercthus opem.

Tutior ut graderer tecum comitando viator,

Atque pararetur hinc equus, inde cibus.

Implesti officium custos, revocaris amico.

Et mihi vel tandem jam mea cura redit.

Dic meus, [unde] venis post tempora plurima, dulcis,

Magnus honore tuo, major amore meo,

Promptus in affectu, Sigoalde benigne, clientum,

Et Fortunato nomen, amice, pium?

Rex Childebercthus crescens te crescere cogat:

Qui modo dat comitis, det tibi dona ducis.

De domino tali videant sua vota fideles,

Cursibus et fiat prospera vita via.

Quand je passai les frontières de l'Italie pour venir en ce royaume, le roi Sigebert me confia à votre garde, afin que je voyageasse avec plus de sécurité dans votre compagnie, et que je trouvasse partout un cheval et des vivres prêts. Vous avez rempli votre charge, votre ami se souvient de son guide et toute sa sollicitude pour lui se réveille. D'où venez-vous, après une si longue absence? Dites-le moi, bon Sigoalde, grand par votre titre, plus grand encore au gré de mon amitié, gracieux envers vos clients et prompt à les servir, nom révéré de Fortunat. Puisse le roi Childebert en grandissant vous faire grandir vous-même! Il vous a fait comte ; qu'il vous fasse duc. Que ses fidèles serviteurs voient ce qu'ils ont à attendre d'un tel maître, et qu'ils parcourent heureusement et successivement le cours des honneurs.

XVII. Ad Sigoaldum comitem, quod pauperes pro rege paverit.

XVII. Au même, qui avait donné des aliments aux pauvres de la part du roi.

Actibus egregiis præconia fulgida fulgent:

Laus tua, Christe, sonet, dum bona quisque gerit.

Unde genus hominum placeat, tu, summe, ministra,

Nam nisi tu dederis, prospera nullus agit.

Divitibus largus forte hinc et parcus egenis,

Se ut redimat dives, quando fovetur egens.

Dulciter ista tui pia sunt commercia regni:

Dum escam sumit egens, divitis auget opes,

Pauper ventre satur satiat mercede potentem:

Parva capit terris, præparat ampla polis.

Divitibus plus præstat egens, quam dives egenti:

Dat moritura cibi, sumit opima Dei.

Dans terræ nummum missurus ad astra talentum,

E modicis granis surgat ut alta seges.

Dent, jactent, spargant, commendent semina Christo,

Hic dare nec dubitent quæ reditura manent.

Da: si Christus erit tibi thesaurarius inde;

Præsta inopi, quidquid reddere Christus habet:

Hac animatus ope exposcens meliora Tonantis,

Nec dubitante fide quod Deus ista dabit.

Pro Childebercthi regis florente salute,

Surgat ut in solio qui fuit altus avo

Fiat ut hinc juvenis validis robustior annis,

Ceu viguit proavus, sic sit in orbe nepos,

Ergo suus famulus Sigoaldus, amore fidelis

Pauperibus tribuit, regis ut extet apex.

Hinc ad Martini venerandi limina pergens,

Auxilium Domini dum rogat ipse sui;

Et dum illuc moderans rex pro regione laborat,

Ut precibus sanctus hunc juvet, illud, agit.

Denique procedens * * * sacra festa tenere,

Pauperibus Christi præbuit ipse dapem.

Dispensata placent alimenta per agmina Christi,

Pascitur et populus quem fovet arce Deus.

Plurima cæcorum refovetur turba virorum,

Est quibus interna lux Deus, atque via.

Hic alitur clodus, quem dirigit ordine Christus,

Quique sui Domini pendulus implet opus.

Quis referat tantos memorare sub ordine morbos,

Occurrens pariter, quos sua cura fovet?

Unde catervatim cœuntia millia pascens,

Erogat ut habeat, rex quoque cuncta regat.

Te Fortunatus, comes, hinc, Sigoalde, salutans

Regis [ut] auxilio des meliora precor.

Les belles actions tirent encore de l'éclat des éloges magnifiques dont elles sont l'objet. Louange à toi, Christ, quand chacun fait ce qui est bien! Comte, donnez de façon à faire aimer l'espèce humaine; donnez, sans quoi rien ne va bien pour personne. Le riche prodigue envers les riches et qui, peut-être à cause de cela, est avare envers les pauvres, se rachète en soulageant leur misère. C'est ainsi qu'on en use et qu'on exerce la charité dans votre gouvernement. Quand le pauvre mange, les richesses du riche s'en accroissent. Le pauvre rassasié en récompense le riche avec usure. Il reçoit peu sur la terre, mais il prépare des trésors dans le ciel. Le pauvre donne donc plus au riche que le riche au pauvre. Le riche donne des aliments bientôt épuisés; en échange il reçoit de Dieu des grâces fécondes. L'argent qu'il donne ici-bas, il l'envoie au ciel ; ce sont quelques grains semés en vue d'une moisson abondante. Donnons, soyons prodigues, semons et confions cette semence au Christ. N'hésitons pas à donner ce qui nous fera retour plus tard. Donnez et ainsi le Christ sera votre trésorier. Donnez au pauvre; le Christ a de quoi vous le rendre. Avec cette certitude, si vous demandez à Dieu d'une foi ferme les meilleurs de ses dons, il vous les donnera. C'est pour que le roi Childebert jouisse d'une santé florissante, et grandisse sur ce trône où s'assit son aïeul [Clotaire Ier] ; c'est pour que le jeune homme devienne plus robuste en prenant des années ; c'est pour que la puissance du petit-fils sur cette terre égale celle de son bisaïeul [Clovis], c'est pour tout cela que Sigoalde, son Adèle et dévoué serviteur, distribue des vivres aux pauvres, au nom et sous l'autorité du roi. Cela fait, il se transporte au sanctuaire du vénérable Martin pour en invoquer l'assistance en faveur de son maître. Et tandis qu'ailleurs le roi travaille aux affaires de son royaume et le gouverne, lui agit de manière à ce que le saint aide le prince de ses prières. Enfin il se rend à Tours où il assiste aux fêtes sacrées (01), et il y distribue de sa main des aliments aux pauvres du Christ. Ils sont reçus avec joie par cette armée du Seigneur, et le peuple de la cité que Dieu protège, prend sa réfection. La foule nombreuse des aveugles pour qui Dieu est la lumière et la voie dans les ténèbres, y sont secourus. Le boiteux l'est aussi, lui dont le Christ dirige les pas, et qui vient à cloche-pied prendre part à l'œuvre de son maître (02). Qui pourrait faire le dénombrement de toutes les maladies au soulagement desquelles accourt Sigoalde? Ce qu'il dépense à nourrir ces milliers de malheureux qui arrivent par bandes, est un gain pour lui-même, comme aussi un moyen de faire sentir partout la main du roi. Comte Sigoalde, Fortunat vous salue, et prie Dieu qu'avec l'aide du prince, vous donniez mieux encore (03) que cela.

XVIII. De prandio defensoris.

XVIII. Aux mêmes.

Du banquet du Défenseur (01).

Paschale hic hodie donum memorabile floret;

Defensor pascit, quo comes ipse favet.

Deliciæ Domini quas temporavota ministrant,

Undique conveniunt flumine, fruge, polo.

Childebercthi etiam dominatio longa refulgens

Te, Sigoalde, diu sublevet arce, gradu.

Sit regio felix felicis regis amore;

Atque boni comitis crescat honore fides.

C'est aujourd'hui le jour de Pâques, jour où le Défenseur donne le banquet traditionnel auquel le comte lui-même se fait un plaisir d'assister. Tous les biens que le Seigneur dispense suivant les saisons et selon nos désirs sont arrivés de toutes parts : de la terre, de la mer et du ciel. Le roi Childebert dont la puissance souveraine est dans tout son éclat, vous soutiendra longtemps encore, Sigoalde, dans la haute situation où il vous a élevé. Que le pays soit heureux du bonheur et de l'amour de son roi, et que la confiance dont l'excellent comte est l'objet, lui valent de plus hauts honneurs!

XIX. Ad Galactorium comitem.

XIX. Au comte Galactorius (01).

Venisti tandem, quod debebaris, amice,

Ante comes merito quam datus esset honor.

Burdegalensis eras, et cum defensor, amator:

Dignus habebaris, hæc duo digna regens,

Judicio regis valuisti crescere judex,

Famaque quod meruit regia lingua dedit.

Debet et ipse potens, ut adhuc bene crescere possis,

Præstet ut arma ducis, qui tibi restat apex,

Ut patriæ fines sapiens tuearis et urbes,

Adquiras ut ei qui dat opima tibi.

Cantaber ut timeat, Vasco vagus arma pavescat,

Atque Pyrenææ deserat Alpis opem.

Aut (quasi grande loquor) facit hoc sacer unicus auctor:

A Domino erigitur parvus et altus homo.

De tirone ducis venit et de milite princeps.

Ut reliquos taceam, Justinianus erat.

Hoc et in ecclesia Christo tribuente refertur:

De exorcista aliquo pontificalis honor.

Egregius merito Martinus testis habetur,

Qui fuit ante sacer, quam sacra jura daret.

Hoc agit omnipotens, totum qui condidit orbem:

Magnaque sola putes quæ facit ipse potens.

Lætior ergo precor, maneas in culmine rector,

Majora sperans, vir ratione sagax,

Rege sub hoc florens, æternaque regna requirens,

. *. *.*. *. *..*.*. *.*.*. *.*.*. *. *.*.*

Justitia ac pietas tecum comitata coruscet :

Illa tuum pectus protegat, ista latus.

Alta fides etiam, dilectio fida nitescat,

Et Fortunato sis, comes, amplus amor.

Ami, vous touchez enfin au but où vous deviez arriver; vous êtes comte. Mais vous aviez déjà mérité cet honneur avant qu'il vous fût conféré. A Bordeaux vous étiez le Défenseur (02) et l'ami de la cité, et à la manière dont vous remplissiez ces deux offices, on disait que vous étiez aussi digne de l'un que de l'autre. Le roi crut qu'il pouvait vous élever à la fonction de juge (03) ; mais la voix publique vous y avait déjà appelé, le roi n'eut qu'a sanctionner son avis. Il doit, et il le peut, vous élever encore, et vous faire duc ; c'est le plus haut grade qu'il vous reste à obtenir, afin de pouvoir défendre les villes et les frontières de la patrie, agrandir les domaines de celui qui vous aura tant donné, faire trembler le Cantabre, imprimer la terreur de vos armes au Gascon inconstant, et le forcer à abandonner ses montagnes. Mais, pour le dire en style plus élevé, c'est le saint et unique auteur de toutes choses qui fera tout cela. Le grand et le petit lui doivent donc également leur fortune. De simple recrue Justinien devint duc, et de soldat prince (04) ; je ne parle pas des autres. La même chose a lieu.

NOTES SUR FORTUNAT, LIVRE X.

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II.

01. — Il appelle Ève source de la mort, monade, en latin unitas, unus, ens, la première cause de toutes choses :

ἡ

μονὰς ρίζα

τῶν ἁπάντων, dit Mercure Trismégiste.

02. —Voy. la note 7 de la pièce ii du l. IX.

03. — Il y a ici une lacune. M. Fr. Léo pense qu'il y était allégué l'exemple d'un autre père qui avait souhaité la mort de sa fille. Cette fin toutefois n'en reste pas moins fort obscure.

04. — Lucchi croit que cette lettre ainsi que la quatrième est adressée à Mummulenus (v. l. VII, xiv, note 1). C'est une erreur, et les différentes versions indiquées par M. Fr. Léo, et où il ne se trouve aucun nom propre autre que Salutaris, lequel est en titre, fait justement présumer que celui-ci est le bon. Lucchi a commis la même erreur dans le sommaire qu'il a donné de la pièce VI.

III.

01. — Le titre véritable a disparu, remarque M. Léo, ainsi que les noms des nobles personnages auxquels cette lettre est adressée. Cette suppression a peut-être été faite intentionnellement.

IV.

01. — Même remarque que ci-dessus au sujet du titre de cette lettre et du destinataire. On voit assez qu'elle est écrite au nom de Radegonde, au père ou plutôt au père et à la mère de la jeune fille, et que celle-ci a sans doute été élevée, au moins pendant un certain temps, au monastère de Sainte-Croix.

V.

01. —Dans ses notes sur Grégoire de Tours, Ruinart corrige le titre de cette pièce et celui de la pièce x du même livre : De oratorio Artanensi, pour lire De oratorio Arthonensi, et les rapporte au vicus Arthona, près Riom. Lucchi se range à l'avis du savant bénédictin. L'habile collecteur des chroniques de la Touraine, M. André Salmon, pense que ces vers sont relatifs à Artanne, près Tours, qui fit toujours partie du domaine des archevêques. L'identité de nom et le passage de l’Hist. Francorum : in multis vero locis infra Turonicum terminum et ecclesias et oratoria dedicavi, qui s'accorde si bien avec l'avant-dernier vers de cette première pièce : Quæ sacer antistes nova tecta Gregorius effert, m'engagent également à accepter cette opinion. Je n'hésite donc pas à ajouter ces deux pièces à celles que Fortunat me paraît avoir composées, sur la demande du père de notre histoire. La première (c'est-à-dire la présente), à en juger par son début, était placée à l'extérieur, la seconde à l'intérieur de l'oratorium d'Artanne. » (Ed. Le Blant. Inscript. chrétiennes de la Gaule, t. 1, p. 257.)

VI.

01. — La première église, parvula, dit Grégoire de Tours, dédiée à saint Martin, fut élevée sur son tombeau par Brice, quatrième évêque de Tours. Quelque temps après elle fut remplacée par une autre merveilleusement belle, miro opere, que bâtit Perpétue, sixième évêque de cette ville. Elle fut incendiée en 558 par la faute de Williachaire, qui avait été complice de la trahison de Chramn contre le roi son père, et qui y était venu chercher un asile avec son épouse. Grégoire, dix-neuvième évêque, la trouva dans un état de ruine Ici, dissolutam diruptamque, qu'il résolut de la reconstruire, et qu'il ne put en faire la dédicace la dix-septième année de son pontificat. Elle était, comme la précédente, ornée de peintures, de mosaïques, etc., exécutées par des artistes du pays. (Grég. de Tours, Hist. Franc., I, 31.) Grégoire a donné lui-même la description du corps de l'église, ib. II, 14. Voyez sur la restitution de cet édifice par Ch. Lenormant, le Grégoire de Tours de l'édition de la Société de l’Histoire de France, t. I. p. 513, et le travail analogue de Jules Quicherat dans la Revue archéologique de 1869, t. XIX et XX. Il est fort probable que les vers de Fortunat, sinon en totalité, du moins en partie, ont fait l'objet d'une inscription sur les murs de ce monument. C'est le sentiment de M. Ed. Le Blant (Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. 1, p. 218), et les raisons qu'il allègue à l'appui ne laissent aucun doute à cet égard. On pourrait en dire autant de la plus grande partie des pièces de Fortunat relatives a la construction, ou à la réparation, ou à la dédicace de nombreux sanctuaires de la Gaule.

Dans ces dernières années des fouilles ont été faites sur l'emplacement de cette antique église, encore une fois brûlée et réduite en cendres le 25 juillet 998 ou 999, sans qu'on n'en ait pu rien sauver que le corps de saint Martin. Deux rues et toute une suite de maisons occupent aujourd'hui cet emplacement. Une association formée jadis dans le dessein de rechercher le tombeau de saint Martin, et de reconstruire la basilique, avait racheté une partie de ces immeubles. De nombreux sondages opérés sous son impulsion dans les caves de ces maisons, ont fait retrouver les substructions de trois édifices superposés qui seraient la grande église rebâtie au treizième siècle, celle qui l'avait précédée, enfin celle que Grégoire de Tours a décrite. « On comprend, dit M. de Lasteyrie à qui j'emprunte ces détails Bullet. du comité des trav. hist. et scient. Année 1881, n° 4, p. 461), quel intérêt exceptionnel il y aurait à vérifier ces résultats, à poursuivre les découvertes déjà faites, à les compléter par des fouilles méthodiques. »

02. — Voy. la Vie de saint Martin,

par Fortunat, l. IV, v. 305 et suiv., et Sulpice Sévère, Dialog. III, 10; Paulin de Périgueux, Vit. s. Mart. IV, v. 85 et suiv.

03. — Voy. Fortunat, ibid., l. III, v. 39 et suiv.; Sulpice Sévère, Dialog. II, 1 ; Paulin de Périgueux, ibid., IV, v. 31 et suiv.

03 bis. — Une glose citée par M. Léo, rend supercilio par altitudine montis; c'est, je crois, une erreur, vu que supercilio, pris dans ce sens, ferait un double emploi avec celsa jugo du vers suivant. En effet, ces deux derniers mots renforcés, pour ainsi dire, par l'adverbe quoque, indiquent manifestement qu'il s'agit ici d'un attribut différent de celui qui est exprimé par supercilio.

04. — Voy. Fortunat, ibid., l. I, v. 50 et suiv.; Sulp. Sévère, Vita. B. Martini, ch. iii; Paulin de Périgueux, ibid., I, v. 63 et suiv.

05. — Voy. Fortunat, ibid., l. I, v. 487 et suiv., et Sulp. Sévère, ibid., ch. xviii; Paulin de Périgueux, ibid., II, v. 615 et suiv.

06. — Voy. Fortunat, ibid., l. I, v. 155 et suiv., et Sulp. Sévère, ibid., ch. vii; Paulin de Périgueux, ibid., I, v. 315 et suiv.

07. — Voy. Fortunat, ibid., l. I, v. 170 et suiv.; Sulp. Sévère, ibid., ch. viii; Paulin de Périgueux, ibid., v. 375 et suiv.

08. — Voy. Fortunat, ibid., l. I, v. 210 et suiv.; Sulp. Sévère, ibid., ch. xiii ; Paulin de Périgueux, ibid., II, v. 250 et suiv. Remarquez le mot fanaticam, pour dire fano proximam ; aucun dictionnaire ne donne cette explication.

09. — Voy. Fortunat, ibid., l. III, v. 97 et suiv.; Sulpice Sévère, Dial. II, 2; Paulin de Périgueux, ibid., IV, v. 122 et suiv.

10. — Voy. Fortunat, ibid., l. I, v. 330 et suiv.; Sulp. Sévère, Vita B. Martini, ch. xi; Paulin de Périgueux, ibid., II, v. 158 et suiv.

11. — Voy. Fortunat, ibid., l. IV, v. 272 et suiv., et Sulp. Sévère, Dial. III, ch. ix; Paulin de Périgueux, ibid., V, v. 519 et suiv.

12. — Voy. Fortunat, ibid., l. II, v. 19 et suiv., Sulp. Sévère, Vita B. Martini, ch. xix; Paulin de Périgueux, ibid., II, v. 652 et suiv. Le papier chargé de caractères, dont il s'agit ici, était une lettre écrite par saint Martin au préfet Arborius dont la fille était malade d'une fièvre quarte. Paulin de Périgueux, dans ses Versus de Visitatione nepotuti sui adressés à Perpetuus, évêque de Tours, raconte une guérison analogue opérée sur son petit-fils et sa fiancée, tous deux gravement malades, par la relation écrite de la main de l'évêque, de plusieurs miracles de saint Martin, relation qu'on avait posée sur l'estomac de ces jeunes gens. Cette guérison ranima la verve de l'aïeul alors fort vieux et lui dicta les vers indiqués ci-dessus qui viennent à la suite du sixième et dernier livre de la Vie de saint Martin.

13. — Lucchi cite à ce propos un passage d'Odon, abbé de Cluny, tiré apparemment (car il ne le dit pas) de la Vie de Grégoire de Tours attribuée à cet abbé. Il est dit dans ce passage que les parois intérieures de cette église étaient revêtues de mosaïques (crustulis) formées de marbre rouge, blanc et vert, représentant différentes figures, et que les murs extérieurs étaient ornés de mosaïques faite de pierres de couleur d'or, de saphirs, etc., qu'enfin le toit était couvert en étain. « On sait, dit le savant M. Ed. Le Blant que j'aurai plus d'une fois encore l'occasion de citer, qu'à l'époque mérovingienne, les peintures et les mosaïques tenaient une large place dans l'ornementation des églises. (Voir Grégoire de Tours, Hist. Fr., VII, 22; De Gloria Mart., I, 65, el surtout le fait touchant relatif à la femme de Numatius, Hist. Fr., II, 17; Acta sanctar., t. 1, p. 251.) Un passage peu connu des œuvres de saint Paulin de Nole explique comment dans ces temps d'ignorance, il importait de frapper par de saints tableaux les regards grossiers de la foule illettrée. (De S. Felice Natal., X, v. 512 à 551, éd. de 1685; Pœm. p. 156; cf. p. 155 et Epist., p. 109, 205, 206.) C'est à l'aide de ces peintures et de leurs légendes que nous voyons dans Grégoire de Tours, Vit. Patrum, XII, 3), un pauvre esclave chrétien apprendra à lire et à écrire. » (Ed. Le Blant, Inscript. chrétien. de la Gaule, t. 1, p. 350, note 2.)

14. — Los sept tableaux répètent ce qui vient d'être dit précédemment, mais cette fois sous la forme épigraphique. D'où il faut conclure que les inscriptions se lisaient au-dessous de ces tableaux ou peints sur les murs ou accrochés aux murs. Le procédé n'était pas nouveau, quoiqu'il fût encore rare. Prudence a laissé un recueil de quarante-neuf tétrastiques en hexamètres, qui impliquent un égal nombre de tableaux. Vingt-quatre en sont pris de l'Ancien Testament et vingt-cinq du Nouveau. On ne saurait dire avec certitude en quel endroit ils étaient: peut-être était-ce dans une église. Il est cependant hors de doute, selon M. Ebert, qu'ils existaient avant les tétrastiques, et que ce n'étaient pas des illustrations de ces derniers. Mais M. Ebert n'insiste pas assez sur cette certitude pour que j'en sois convaincu, comme il le paraît être. Voyez son Histoire de la littérature du moyen âge en Occident, t.

1, p. 312, de la traduction de MM. Aymeric et Condamin. Saint Paulin de Nole avait orne de peintures l'église qu'il avait fait construire en l'honneur de saint Félix. Ces peintures étaient accompagnées de légendes (tituli), comme il le dit dans ses Carmina natalitia, IX, v. 594. Paulin les fit faire, ainsi qu'il nous l'apprend, afin d'enchaîner la curiosité des pèlerins de la campagne qui, au jour de la fête du saint, accouraient à son tombeau; car en contemplant ces peintures, ils avaient moins de temps à donner au boire et au manger. Voyez le même, ibid., p. 326.

15. — Saint Martin était né à Sabarie, aujourd'hui Sarvar, en Pannonie, le poète appelle cette province maligna, sans doute parce que c'est de là que sortirent les Huns et autres barbares qui ravagèrent l'Italie et d'autres pays de l'Europe.

16. — Voy. la Vie de saint Martin, par Fortunat, III, v. 171 et suiv.; Paulin de Périgueux, Vit. s. Mart. IV, v. 270 et suiv.; Sulp. Sévère, Dialog. II, 4.

17. — Voy. la Vie de saint Martin, par Fortunat, I, v. 300 et suiv.; Sulp. Sévère, Vit. s. Mart., ch. xiv; Paulin de Périgueux, Vit. s. Mart., I, v. 330 et suiv.

VII.

01. — Ce Childebert était fils de Sigebert, roi d'Austrasie, et de Brunehaut. Il était encore enfant, lorsque son père fut assassiné en 575, à l'instigation de Frédégonde. Il lui succéda et sa mère fut régente du royaume. Voy. Grégoire de Tours, Hist. Fr., VIII, 22.

02. — Radegonde était morte en 587, le 13 août.

03. — Ou aurait désiré quelques détails sur ce diptyque; mais là comme ailleurs Fortunat ne fait guère autre chose que de nous laisser ou ceci ou cela à désirer. Ainsi il ne dit pas si c'était le nom qu'on voyait sur ce diptyque ou si c'était son image; j'ai préféré la première interprétation, étant celle qui est indiquée par le rapprochement que le poète semble faire du nom du saint avec les noms des rois désignés au vers précédent.

04. — On ne sait quel était ce Lycontius.

05. — Le poète parle ici de Brunehaut, grand’mère par son fils Childebert, lequel eut en effet deux fils, Théodebert et Théodoric.

06. — La fille de Brunehaut s'appelait Chlodosuinde, et sa bru, femme de Childebert, Faileuba. (Grégoire de Tours, Hist. Fr., IX, 30.) Chlodosuinde fut fiancée à Recccarède, roi d'Espagne, après l'avoir été à Aulharus, roi dos Lombards (id. ib., IX, 25). Le poète semble ici faire des vœux pour le mariage de cette princesse, mais nous restons incertains si elle épousa ou non Reccarède. Voy. les notes de Ruinart sur le dernier passage cité de Grégoire de Tours.

VIII.

01. — On sait assez quelle était la parenté de Childebert et celle de Brunehaut, l'un fils et neveu des rois qui s'étaient partagé le royaume de Clovis, l'autre fille d'Athanagilde, roi d'Espagne.

02. — Il s'agit de la tutelle que Brunehaut exerça sur Childebert, qui ne fut pas interrompue, mais qui fut gérée par un conseil de régence, pendant que cette princesse était à Paris, prisonnière de Chilpéric et de Frédégonde, qu'elle reprit à son retour de Metz, et garda même au moins moralement jusqu'à la mort de son fils.

03. — Voy. la pièce précédente, note 5.

04. — Voy. ibid., note 6.

05. — Lucchi, sur ce mot rediens, se borne à dire que Fortunat voyageait alors et qu'à son retour à Metz, il se proposait de venir saluer encore la famille royale. C'est assez probable, mais au fond il n'importe guère.

IX.

01. — L'Orne se jette dans la Moselle à cinq mille pas environ de Thionville, c'est-à-dire à la moitié juste de la distance qui sépare cette ville de Metz.

02. — La Saur se jette dans la Moselle au midi et à deux mille pas de Trêves.

03. — La Saar ou Sarre, qui prend sa source dans le département des Vosges, se jette dans la Moselle à Consarbrück.

04. — Sur la noblesse, qui peuplait la ville de Trêves et sur sa décadence, Brower, entre autres passages, cite le suivant extrait du De Providentia VI de Salvien : Treviros domi nobiles, dignitate sublimes, licet jam spoliatos atque vastatos, minus tamen eversos rebus quam moribus. Salvien écrivait vers le milieu du cinquième siècle, et Fortunat environ un siècle plus tard. Voyez, sur la ruine de Trêves par les Francs, Grégoire de Tours, Hist. Franc, II, 9.

05. — Ovide, Amor., I, vii, v. 51, dit : « Et cum populeas ventilat aura comas. »

06. — La regula était la mesure d'un champ, d'une vigne, dont les limites étaient marquées par des poteaux peints, picta. De là ce champ ou cette vigne fut appelée pictura ou pectura. Voy. du Cange, au mot Pictura.

07. — Cette pierre sèche était du schiste bleu très favorable, dit Bœcking (V. la note 2 de notre Dissertation préliminaire où ce nom est par erreur écrit Bœcker), à la culture de la vigne.

08. — La Contrua, selon Brower, n'était plus de son temps qu'un ruisseau qui, à deux ou trois mille pas de Coblentz, coulant du pays de Trichonie, se jetait dans la Moselle.

09. — Ni Brower, ni Lucchi ne disent quelle était cette ville.

10. —C'est au confluent de ces deux fleuves que s'élève la ville de Coblentz.

11. — Il parle sans doute de quelque instrument de musique à cordes de métal, posées parallèlement et fortement tendues, comme le sont les fils de la toile sur le métier du tisserand. Peut-être s'agit-il de la harpe ou d'un instrument de cette espèce.

12. — Ces rois que le poète désigne ici et au vers 1er, sont Childebert, qui avait cinq ans lorsque Sigebert, son père, fut assassiné en 575, et sa mère Brunehaut.

13. — Andernach, ville de la Prusse rhénane, sur le Rhin, à 13 km de Coblentz.

X.

01. — Voy. la note 1 de la pièce v de ce livre.

02. — D'autres manuscrits portent Georgius au lieu de Gregorius; mais il est aussi difficile de dire qui est l'un que l'autre. Aucun personnage de ces deux noms ne figure dans le martyrologe, comme ayant souffert le genre de supplice indiqué ici.

03. — Il s'agit de saint Julien qui souffrit le martyre à Brivas ou Brioude, chez les Arvernes, et où son corps fut inhumé. C'est le même dont il est fait mention au l. V, pièce iii, v. 11. Fortunat ajoute ici qu'il fut « égorgé par un glaive ami » : je ne sais comment il faut

entendre cette expression. La légende ne dit rien de pareil de ce saint Julien.

04. — Voy. le commencement de la pièce vi de ce livre. Fortunat parle souvent de ce miracle, et toujours avec quelques variantes.

05. — Saint Victor de Marseille, selon toute apparence. Il en est parlé dans Grégoire de Tours, De Glor. Mart., I, ch. 71. Il souffrit le martyr à Marseille sous Dioclétien et Maximilien. Ses actes sont dans les Acta Sincera, I, p. 292.

06. — Saint Nicet, évêque de Lyon, était l'oncle de la mère de Grégoire de Tours, Hist. Franc. V, c. 5. Il mourut en 573. Le même Grégoire, Vit. Patr., c. 8, écrivit sa vie. Là, parlant des reliques de saint Nicet, il dit : « Il est venu à nous un mouchoir de lui, qui couvrait sa tête le jour où il mourut. Nous avons reçu ce mouchoir comme un présent du ciel. » Il ajoute qu'il plaça des fils qu'il en avait détachés, dans une église de Tours, où ils firent incontinent des miracles, ayant guéri notamment des possédés du démon.

07. — Grégoire de Tours.

XI.

01. — Childebert, d'après le conseil de l'évêque Marovée, avait envoyé à Poitiers, en qualité de recenseurs, Florcntinus et Romulfus (Voyez la pièce qui suit.) De Poitiers ces deux personnages vinrent à Tours, pour remplir leur commission. Mais lorsqu'ils voulurent contraindre le peuple de cette ville à payer, Grégoire s'y opposa, disant que, si du temps de Clotaire, Tours avait été en effet soumise au tribut, ce prince, par respect pour saint Martin, avait fait brûler les registres et abolir l'impôt. Charibert, son fils,-avait fait de même, et de plus envoyé à l'église du saint les sommes qui avaient été déjà perçues. Voy. Grégoire de Tours, Hist. Franc., IX, 30.

02. — La cithare était un instrument à cordes qui ressemblait par sa forme au cou et à la poitrine de l'homme (Isidor., Orig., II, 3, 22), c'est-à-dire que le manche était le cou, et le corps de l'instrument la poitrine. Un bas-relief, dit Rich, de l'hôpital de Saint-Jean-de-Latran à Rome, concorde si bien avec la description qu'Isidore fait de cet instrument, qu'il est presque indubitable qu'il offre la forme réelle de la cithare, dans le sens exact et primitif du mot (Dict. des Antiq., au mot Cithara). Une autre espèce avait le manche très allongé et le corps rond. De cithara ou

κιθάρα. Les Italiens ont fait chitarra, et les Français guitare. — Il faut croire que c'est pour les besoins du vers que Fortunat voit ici cet instrument chanter, cum videam cantare.

03. — Grégoire n'était que le successeur médiat de saint Martin, son prédécesseur immédiat ayant été Euphronius.

04. — Qui rogat hic presæns. Le mot rogare s'appliquait aux magistrats, soit lorsqu'ils portaient une loi devant le peuple, soient lorsqu'ils présidaient aux comices où avait lieu l'élection des magistrats.

05. — Voyez la note 1.

XII a.

01. — Voy. la note 1 de la pièce b ci-dessous.

b.

01. — Ce Romulfus et Florentinus, à qui est adressée la pièce xii d, ne sont autres que les recenseurs mentionnes dans la note 1 de la pièce xi. Il est donc permis d'en conclure que la jeune fille dont parle Fortunat, est la même qui, par les recenseurs ou leurs agents avait été enlevée à son père, parce que ce père ne pouvait pas payer l'impôt qu'on exigeait de lui. Il est donc très possible que, revenu à Poitiers de Tours où il avait assisté au banquet de la villa Saint-Martin, Fortunat ait reçu les plaintes du père, et les ait transmises à Grégoire et aux recenseurs qui étaient alors à Tours. Ils y attendaient, à la prière de Grégoire, des lettres de Childebert par lesquelles ce prince déclarait si la ville de Tours serait recensée ou non. Elle ne le fut pas. Sur tout ceci voyez Grégoire de Tours, Hist. Fr., IX, 30.

02. — A la villa Saint-Martin.

03. — Il s'adresse ici à Romulfus et à Florentinus, à qui est adressée plus bas la pièce d.

c.

01. — Grégoire de Tours, Hist. Fr., V, 50, fait mention de Gallienus, et l'appelle son ami. Il ne paraît pas différer de celui à qui le poète s'adresse ici, mais rien n'indique qu'il ail été archidiacre, comme Brower l'affirme.

d.

01. — Après la réunion qui eut lieu à la villa Saint-Martin.

XIII.

01. — Cette espèce de circulaire était sans doute adressée aux évêques qui se trouvaient sur le chemin de Gaule en Italie, et qui pouvaient être très utiles aux voyageurs allant dans ce dernier pays. Il y a deux pièces du même genre au livre V, la xve et la xviiie.

XIV.

01. — Il ne fut que le successeur médiat de saint Hilaire, ayant succédé immédiatement, en 592, à Mérovée ou Marovée. Voy. Grégoire de Tours, Hist. Fr., V. 30 et la Vie de Fortunat, n° 89.

02. — Tours et Poitiers.

03. — Platon avait été disciple de Grégoire de Tours, en l'église duquel il avait été archidiacre.

XV.

01. — Armentaria était petite-fille d'une fille de saint Grégoire qui fut évêque de Langres, après être devenu veuf. Voy. Grégoire de Tours, De vitis Patrum, ch. vii, § 1, 2.

XVII.

01. — Il manque dans le texte un mot après procedens; Brower croit que c'est cupidus. Avec plus de vraisemblance, M. Léo croit que c'est Turonos, leçon que j'ai adoptée. Quant aux fêtes dont il est question, ce sont sans doute celles de Pâques.

02. — Domini sui, son roi, et non pas le Seigneur

03. — Ce vers n'est pas très clair. C'est sans doute un vœu pour que les secours dont Sigoalde prit la disposition deviennent plus abondants.

XVIII.

01. — Les défenseurs étaient ceux à qui étaient confiées la tutelle et la défense des biens de l'Église. Les villes avaient aussi leurs défenseurs. Voyez le Glossaire de du Cange au mot Defensor, et surtout l'Ancienne et Nouvelle Discipline de l'Eglise par L. Thomassin, l'édition latine, partie 1ère, livre II, ch. 98.

XIX.

01. — Le même que celui à qui est adressée la pièce xxv du livre VII

02. — Voy. la note 1 de la pièce xviii.

03. — Les juges étaient les assesseurs des comtes, dignité à laquelle ils pouvaient aspirer, et dont il y avait plusieurs sortes, comme aussi il en était de plusieurs rangs. Après elle, comme le dit le poète, venait celle de duc, la plus haute de toutes, et qui complétait dans ce temps-là le cursus honorai».

04. — Justinien était neveu de l'empereur Justin par la sœur de celui-ci. On sait que Justin, d'une naissance basse et obscure, s'enrôla dans l'armée romaine où il s'éleva de grade en grade jusqu'à l'empire. Il n'en fut pas tout à fait de même de Justinien. S'il s'enrôla dans l'armée, ce que Fortunat semble indiquer par le mot tiro, ce fut dans la troupe des scholares qui faisaient leur service dans le palais impérial, et parmi lesquels on choisissait les plus braves et les plus vigoureux pour en former un corps à part, sous le nom de candidati. Justinien fut donc candidatus,

λευχείμων, après cela et apparemment sans transition magister militum, ou commandant de troupes, puis nobilissimus, et enfin Cæsar. C'est à la prière du sénat que bientôt après Justin, malgré lui, dit-on, le créa Auguste et l'associa à l'empire en 524. Voy. du Cange, Historia Byzantina.

05. — Le vers pentamètre de ce distique manque dans tous les manuscrits. La Biblioth. veter. Pair., 1611, dont le tome viii contient les poésies de Fortunat, comble ainsi cette lacune :

Immortale piis artibus auge decus.

[1] Toute cette pièce, la première partie surtout, est d’un style si baroque, si entortillé, si obscur, et, pour tout dire, si sauvage, qu’il est impossible d’en opérer une traduction littérale qui puisse jamais satisfaire et traducteur et lecteur. Il surnage cependant ce galimatias torrentueux et fangeux une certaine clarté, et c’est grâce à cette faible lueur que j’ai compris le sens général de cette partie, et que j’ai pu la résumer.

FORTUNAT

POÉSIES

LIVRE XI

vie - dissertation - livre I - livre II - livre III  - livre IV - livre V - livre VI - livre VII - livre VIII - livre IX - livre X -  Appendice

VENANCE FORTUNAT

POÉSIES MÊLÉES

LIBER UNDECIMUS.

LIVRE ONZIÈME.

I. Expositio Symboli.

I. Exposition du Symbole.

Qui voudra comparer cette exposition en prose du Symbole des apôtres avec celle qui est dans les œuvres de Rufin, s'apercevra facilement qu'elle est un abrégé de celle-ci, et l'œuvre de Rufin plutôt que de Fortunat. Cette œuvre de Rufin, Fortunat qui était déjà évêque de Poitiers, l'avait sans doute abrégée pour l'instruction de ses diocésains de même qu'on n'a pas jugé nécessaire de traduire l'Exposition de l'Oraison Dominicale, au livre précédent, on ne traduit pas non plus cette Exposition du Symbole.

II. Item aliud ad domnam Radegundem.

II. A Radegonde, sa royale maîtresse.

Quo sine me mea lux oculis [se] errantibus abdit,

Nec patitur visu se reserare meo?

Omnia conspicio simul: æthera, flumina, terram;

Cum te non video, sunt mihi cuncta parum.

Quamvis sit cœlum, nebula fugiente, serenum,

Te celante, mihi stat sine sole dies.

Sed precor horarum ducat rota concita cursus,

Et brevitate velint se celerare dies.

Consultum nobis sanctisque sororibus hoc sit,

Ut vultu releves quos in amore tenes.

Où se cache sans moi ma lumière ? Pourquoi se refuse-t-elle à paraître à mes yeux qui s'égarent à sa recherche? Je regarde le ciel, la terre et l'eau ; tout cela m'est peu de chose si je ne vous vois pas. Quoique le ciel soit serein et pur, si vous vous cachez, le jour est pour moi sans soleil. Je prie Dieu que les Heures précipitent la course de leur char, et que les jours se hâtent obligeamment d'abréger leur durée. Nous sommes d'avis les saintes sœurs et moi, que vous consoliez, en leur faisant voir votre visage, ceux que vous faites état d'aimer (01).

III. Item aliud ad eandem de natalicio abbatissæ.

III. A la même, sur le jour de naissance de l'abbesse (01).

Mater opima, decens, voto lætare beato,

Gaude: natalem filia dulcis habet.

Hanc tibi non uterus natam, sed gratia fecit;

Non caro, sed Christus hanc in amore dedit.

Quæ sit in æternum tecum, tibi contulit auctor,

Perpetuam prolem dat sine fine pater.

Felix posteritas quæ nullo deficit ævo,

Quæ cum matre simul non moritura manet.

Sit modo festa dies, sancto Radegundis honore:

Agnen hanc vobis agnus in orbe dedit.

Gaudia distensos pariter celebretis in annos,

Et per vos populus vota superna colat,

Virgineosque choros moderamina sancta docentes,

Perpetuæ vitæ distribuatis opes.

Hinc longinqua salus teneat vos corpore vinctas,

Rursus in æterno lumine jungat amor.

Excellente et aimable mère, félicitez-vous de l'heureux accomplissement de vos vœux; soyez toute à la joie, c'est aujourd'hui l'anniversaire de la naissance de votre fille. Elle n'est pas le fruit de vos entrailles, mais celui de la grâce; elle n'est pas votre fille selon la chair, c'est le Christ qui dans son amour vous l'a donnée; c'est l'auteur et père de toutes choses qui vous la donne pour être éternellement avec vous. Heureuse la postérité dont les siècles ne rompent point la chaîne, et qui demeure impérissable avec sa mère! Que cette fête soit donc en l'honneur de Radegonde, de cet agneau qui a donné Agnès à cette bergerie. (02) Chaque année et pendant longtemps, célébrez-en l'une et l'autre le joyeux retour, et qu'à votre exemple le peuple la solennise par des prières. Enseignez les saintes règles à cette assemblée de vierges, et distribuez-leur les richesses de la vie éternelle. Jouissez toutes deux ici-bas d'une santé qui ne souffre point d'interruption en attendant que l'amour vous réunisse dans l'éternelle lumière.

IV. Item aliud ad eandem, ut vinum bibat.

IV. A la même pour l'engager à boire du vin.

Si pietas et sanctus amor dat vota petenti,

Exaudi famulos munere larga tuos.

Fortunatus agens, Agnes quoque versibus orant,

Ut lassata nimis vina benigna bibas.

Sic tibi det Dominus, quæcumque poposceris ipsum,

Et tibi, sicut amas, vivat uterque rogans:

Suppliciter petimus, si non offendimus, ambo,

Ut releves natos, mater opima, duos.

Non gula vos, sed causa trahat modo sumere vina,

Talis enim potus viscera lassa juvat.

Sic quoque Timotheum Paulus, tuba gentibus una,

Ne stomachum infirmet sumere vina jubet.

Si par la piété et un saint amour on obtient les grâces qu'on demande, vous qui êtes si généreuse, écoutez vos serviteurs. Fortunat votre agent (01) et Agnès vous conjurent dans ces vers de condescendre à réparer vos forces en buvant du vin. Qu'ainsi le Seigneur vous donne tout ce que vous lui demanderez. Nous le prions de concert qu'il vive pour vous comme vous l'aimez, et si ce n'est pas vous offenser, nous vous supplions, mère auguste, de faire cesser les inquiétudes de vos deux enfants. Que la nécessité et non la gourmandise vous détermine à boire du vin (02). Une pareille boisson fortifie l’estomac affaibli; c'est celle que Paul, la trompette des Gentils, ordonne à Timothée, pour ne pas laisser cet organe se débiliter (03).

V. Item aliud ad abbatissam de natali suo.

V. A l'abbesse Agnès sur sa naissance (01).

Dulce decus nostrum, Christi sanctissima virgo,

Agnes quæ meritis immaculata manes:

Sic tibi complacuit hodiernum ducere tempus,

Ut mihi inexpletam distribuisses opem?

Nec dare nunc dominæ modulamina dulcia linguæ,

Cui dum verba refers, pascitur ore tuo?

Abstinuisse cibis etiam vos ipse probavi,

Et quasi pro vobis est mihi facta fames.

Audio, somnus iners radiantes pressit ocellos;

An nimias noctes anticipare volis?

Cui non sufficiant hæc tempora longa quietis,

Cum prope nox teneat, quod duplicata dies?

Nubila cuncta tegunt, nec luna, nec astra videntur;

Si sis læta animo, me nebulæ fugiunt.

Gaudia vera colat, quæ nos hæc scribere jussit,

Et tecum faveat ducta sub arce poli

Très sainte vierge du Christ, notre joie et notre honneur, Agnès, aux mérites sans tache, quelle n'a pas été votre obligeance pour moi? Il vous a plu de passer tout ce jour à vous occuper de moi plus que d'habitude; vous avez privé votre maîtresse, qui prend tant de plaisir à vous écouter, du charme de vos entretiens! J'ai aussi remarqué que vous n'aviez mangé ni l'une ni l'autre, et que c'est moi, pour ainsi dire, qui ai eu faim pour vous deux. J'entends : le lourd sommeil, Agnès, pesait sur vos yeux brillants. Voudriez-vous anticiper sur les longues nuits d'hiver? Cependant qui ne se contenterait du repos de ces nuits, dont une seule dure presque autant que deux jours ensemble? Les nuages cachent le ciel tout entier; on ne voit ni étoiles, ni lune; mais si la gaieté est dans votre cœur, les nuages devant, moi se dissipent. Que celle qui m'a ordonné d'écrire ces vers (02) ressente les vraies joies, et qu'elle vous soit propice quand elle ira les goûter au ciel.

VI. Item aliud ad eandem.

VI. A la même.

Mater honore mihi, soror autem dulcis amore,

Quam pietate, fide, pectore, corde colo:

Cœlesti affectu, non crimine corporis ullo,

Non caro, sed hoc quod spiritus optat, amo.

Testis adest Christus, Petro Pauloque ministris,

Cumque piis sociis sancta Maria videt,

Te mihi non aliis oculis animoque fuisse,

Quam soror ex utero tu Titiana fores.

Ac si uno partu mater Radegundis utrosque,

Visceribus castis progenuisset, eram.

Et tanquam pariter nos ubera chara beatæ

Pavissent uno lacte fluente duos.

Heu mea damna gemo, tenui ne forte susurro,

Impediant sensum noxia verba meum;

Sed tamen est animus simili me vivere voto

Si vos me dulci vultis amore coli.

Vous qui êtes ma mère par votre dignité (01), et ma sœur pur le privilège de l'amitié, à qui je rends hommage en y faisant concourir mon cœur, ma foi et ma piété, que j'aime d'une affection céleste, toute spirituelle et sans la criminelle complicité de la chair et des sens, j'atteste le Christ, les apôtres Pierre et Paul, sainte Marie et ses pieuses compagnes que je ne vous ai jamais regardée d'un autre œil et avec d'autres sentiments que si vous aviez été ma sœur Titiana, que notre mère Radegonde nous eût portés l'un et l'autre dans ses chastes flancs, et que ses saintes mamelles nous eussent nourris de leur lait. Je crains hélas! car j'en vois le danger, que les moindres insinuations des méchantes langues ne compriment la manifestation de mes sentiments. Cependant, je suis résolu de vivre avec vous comme je l'ai fait jusqu'ici, si vous voulez bien vous-mêmes me continuer votre amitié.

VII. Item aliud ad eandem.

VII. A la même.

Quæ caræ matri, quæ dulcia verba sorori

Solus in absenti cordis amore loquar?

Quas locus excludit, mens anxia voce requirit,

Et simul ut videat per pia vota rogat.

Te peto, chara soror, matri pietate benigna,

Quod minus impendi tu famulare velis.

Illa decens tecum longo mihi vivat in ævo,

Et tribus in Christo sit precor una salus.

Nos neque nunc præsens, nec vita futura sequestret,

Sed tegat una salus et ferat una dies.

Hic tamen, ut cupio, vos tempora longa reservent,

Ut soror et mater sit mihi certa quies.

Que dirai-je à ma chère mère et à mon aimable sœur, seul et absent de ce que j'aime. Si je suis exclus des lieux qu'elles habitent, mon esprit inquiet a une voix pour s'enquérir d'elles; il demande respectueusement à les voir toutes deux ensemble. Chère sœur, je vous prie de vouloir bien remplir auprès de notre pieuse et bonne mère les devoirs que je ne lui ai rendus qu'imparfaitement. Qu'elle vive pour moi et avec vous de longues années, et qu'un seul salut dans le Christ soit le nôtre à tous les trois ; telle est ma prière. Que ni la vie présente, ni la vie future ne nous séparent, mais que nous mourions ensemble, et qu'ensemble nous soyons sauvés. Cependant je souhaite que d'ici là vous viviez encore de longs jours, afin qu'auprès de ma mère et de ma sœur mon repos soit assuré.

VIII. Item aliud ad eandem.

VIII. A la même.

Accessit votis sors jucundissima nostris,

Dum meruere meæ sumere dona preces.

Profecit mihimet potius cibus ille sororum:

Has satias epulis, me pietate foves.

Qua probitate micans partes componis utrasque,

Me recreas animo has saturando cibo.

Pascunt membra dapes, anima dilectio nutrit:

Quæ, cui plus opus es, dulcior esca venis

Audiat omnipotens et te pia vota petentem,

Ut tibi perpetuos, fundat in ore cibos.

Sæcula longa simul cum matre superstite vernes,

Et vestro freno stet chorus ille Deo.

Le sort a favorisé mes vœux de la manière la plus agréable; mes prières ont obtenu que j'aie part à vos dons. C'est à moi surtout qu'a profité le repas donné à nos sœurs, car si vous les avez si bien régalées, c'a été par un effet de vos bontés pour moi. Avec quelle conscience admirable vous avez concilié ces deux choses, remplir mon cœur de joie et leurs estomacs de bons mets ! Les mets sont la nourriture du corps, la tendre affection est celle de l'âme. Plus on en sent le besoin, plus vous mettez de bonne grâce à le satisfaire. Que le Tout-puissant accueille vos prières et vos souhaits pieux, et qu'il vous fasse vivre un jour de la nourriture éternelle ! Que les siècles vous retrouvent toujours jeune près de votre mère pleine de vie, et que Dieu vous maintienne toutes deux au gouvernement de cette communauté !

IX. Item aliud ad eandem pro eulogiis transmissis.

IX. A la même qui lui avait envoyé des eulogies (01).

Sollicita pietate jubes cognoscere semper,

Qualiter hic epulis, te tribuente, fover.

Hæc quoque prima fuit hodiernæ copia cenæ,

Quod mihi perfuso melle dedistis holus;

Nec semel, aut iterum, sed terque quaterque cucurrit,

Cujus me poterat pascere solus odor.

Portitor ad tantos missus non sufficit unus:

Lassarunt totiens, qui rediere, pedes.

Præterea venit missus cum collibus altis,

Undique carnali monte superbus apex.

Deliciis cunctis, quas terra vel unda ministrat,

Compositis epulis hortulus intus erat.

Hæc ego nunc avidus superavi cuncta gulosus:

Et mons et hortus ventre tenetur iners.

Singula nec refero, quia me tua munera vincunt:

Ad cœlos victrix et super astra voles.

Vous m'ordonnez avec une charitable sollicitude de vous faire savoir comment ont été consommés les mets que vous m'avez envoyés. Les légumes arrosés de miel ont fait aujourd'hui les frais du premier service; on y est revenu non pas une, non pas deux, mais trois et quatre fois. J'aurais pu me repaître de leur seule odeur. Un seul porteur ne suffit pas pour servir tous ces mets; ils mirent sur les dents tous ceux qui s'y relayèrent. On apporta ensuite un superbe morceau de viande dressé en forme de montagne, et flanqué de hautes collines dont les intervalles étaient remplis par un jardin de ragoûts variés où entraient les produits les plus délicieux de la terre et des eaux. Avide et gourmand comme je le suis, j'ai eu raison de tout cela, et montagne et jardin ont trouvé place en mon ventre. Je ne rapporte pas chaque chose en détail, car vos largesses m'ont vaincu. Volez donc victorieuse au ciel et par delà les astres.

X. Item aliud de eadem re.

X. A la même sur le même sujet.

Multiplices epulæ concurrunt undique fusæ;

Quid prius excipiam, me bonus error habet.

Carnea dona tumens argentea gavata perfert,

Quo nimium pingui jure natabat holus.

Marmoreus defert discus quod gignitur hortis,

Quo mihi mellitus fluxit in ore sapor.

Intumuit pullis vitreo scutella rotatu,

Subductis pinnis quam grave pondus habens!

Plurima de pictis concurrunt poma canistris,

Quorum blandifluus me saturavit odor.

Olla nigella nimis dat candida pocula lactis,

Atque superba venit quæ placitura fuit.

Hæc dominæ matri famulans, hæc munera natæ

Junctus amore pio tertius ipse loquor.

Les mets se multiplient, se confondent et arrivent de tous les côtés. Lequel prendre d'abord? charmante incertitude! c'est d'abord, dressé sur un plat d'argent (01), un beau morceau de viande, accompagné de légumes qui nagent dans une sauce extrêmement grasse; c'est ensuite un plat de marbre où sont des produits du jardin, dont l'assaisonnement au miel m'a ravi le palais. Une écuelle en verre contourné (02) est toute chargée de poulets, lesquels sans leurs plumes sont encore d'un poids énorme. Quantité de fruits s'offrent pêle-mêle dans des corbeilles ornées de peintures; seule, leur odeur suave assouvit ma faim. Une jarre de terre noire me donne un lait de toute blancheur; elle arriva triomphante; elle était bien sûre de me plaire. C'est ainsi que soumis à la mère, ma maîtresse, je lui rends compte de l'emploi des présents de sa fille, demeurant toujours avec elles en tiers dans leur pieuse affection.

XI. Item aliud de floribus.

XI. A la même sur des fleurs.

Respice delicias, felix conviva, beatas,

Quas prius ornat odor quam probet ipse sapor.

Molliter adridet rutulantum copia florum,

Vix tot campus habet quot modo mensa rosas.

Albent purpureis ubi lactea lilia blattis,

Certatimque novo fragrat odore locus.

Insultant epulæ stillanti germine fultæ;

Quod mantile solet, cur rosa pulchra tegit?

Complacuit melius sine texile tegmine mensa,

Munere quam vario suavis obumbrat odor;

Enituit paries viridi pendente corymbo:

Quæ loca calcis habet, huc rosa pressa rubet.

Ubertas rerum tanta est, ut flore sereno,

Mollia sub tectis prata virere putes.

Si fugitiva placent, quæ tam cito lapsa recedunt,

Invitent epulæ nos, paradise, tuæ.

Dædalicis manibus nituit textura sororis;

Tantum digna fuit mater habere decus.

Heureux convive, vois ces apprêts délicieux qui se recommandent par leur bonne odeur, avant de se faire estimer par leur saveur ; vois cette quantité de fleurs brillantes qui te sourient agréablement. La campagne offre à peine autant de roses que cette table. Les lys à la blancheur lactée y ressortent sur un fond de pourpre, et les uns à l'envi des autres embaument ces lieux de leurs parfums nouveaux. C'est sur ce parterre qui dégoutte de rosée que les plats sont dressés. Pourquoi les roses couvrent-elles ce que la nappe couvre ordinairement? c'est qu'une table sans nappe, mais avec des fleurs variées et odoriférantes qui en tenaient lieu, devait plaire davantage. Sur les murs tapissés de guirlandes de lierre, et où des masses de roses prodiguent leur éclat, on ne voit plus la chaux dont ils sont enduits. Telle est la richesse du décor qu'outre ces gracieuses fleurs, on penserait voir les prés verdir jusque sous les toits. Mais si ce qui nous plaît tant passe si vite, ô paradis, invite-nous à tes festins. Tout cela est l'œuvre des mains industrieuses de ma sœur, et ma mère était digne d'en avoir l'honneur.

XII. Item aliud pro eulogiis.

XII. Pour des eulogies (01). A la même.

Munera direxi, sed non mea, crede fatenti,

Ad te quæ veniunt sunt tua dona magis.

Melle superfusas cunctorum porrigis escas,

Cujus ab ore pio dulcia mella fluunt.

Copia quanta mihi maneat de munere vestro,

Credite, dum spargit jam gula victa cibos.

Sed mihi da veniam, venerando corde benigna:

Quod præsumpsit amor sit veniale mihi.

Nunc Christum pro me chorus ille verendus adoret,

Nec peccatorem me mea culpa gravet.

Je vous ni envoyé des présents, non pas les miens, croyez-en cet aveu ; ce sont plutôt les vôtres qui vous font retour. Vous nous offrez des mets largement arrosés de miel, vous dont la sainte bouche distille le miel le plus doux. Ce qu'il me reste de vos friandises est énorme ; veuillez m'en croire, pendant que ma gourmandise vaincue les rejette. Mais pardonnez-moi, sœur vénérée, cœur excellent : si mon amitié fut présomptueuse, que ce ne soit là qu'un péché véniel. Et maintenant que votre vénérable communauté prie pour moi le Christ, afin qu'il n'y voie pas un péché plus grave.

XIII. Item aliud pro castaneis.

XIII. Pour des châtaignes. (A Radegonde et Agnès.)

Ista meis manibus fiscella est vimine texta:

Credite mi, caræ, mater et alma soror;

Et quæ rura ferunt, hic rustica dona ministro,

Castaneas molles, quas dedit arbor agris.

Cette corbeille d'osier a été tissée de mes mains, croyez-m'en, chère mère et chère sœur; elle contient des châtaignes, présent rustique que je vous offre, et qui vient d'un châtaigner de la campagne.

XIV. Item aliud pro lacte.

XIV. Pour du lait. (A Agnès.)

Aspexi digitos per lactea munera fixos,

Et stat picta manus hic ubi crama rapis.

Dic, rogo, quis teneros sic sculpere compulit ungues?

Dædalus an vobis doctor in arte fuit?

O venerandus amor cujus, faciente rapina,

Subtracta specie, venit imago mihi!

Spes fuit, hæc quoniam tenui se tegmine rupit:

Nam neque sic habuit pars mihi parva dari.

Hæc facias longos, Domino tribuente, per annos,

In hac luce simul matre manente diu.

J'ai vu la marque de vos doigts sur ces blancs-mangers dont vous m'avez fait présent, et celle de votre main est restée là où vous avez enlevé la crème. Dites-moi, je vous prie, qui a dressé vos ongles délicats à graver si bien? Dédale aurait-il été votre maître? O amitié vénérable dont l'image m'était représentée et par les empreintes laissées sur ces mets, et par les parties qu'on eu avait enlevées !

Mais ce ne fut qu'une vision passagère. L'image se rompit dans son enveloppe trop mince, et je n'en pus sauver même une parcelle (01). Que le Seigneur vous fasse la grâce de vous livrer pendant de longues années encore à de tels amusements et puisse pendant tout ce temps-là votre mère rester parmi vous!

XV. Item aliud pro lacte.

XV. Sur le même sujet. (A Radegonde et Agnès.)

Quid tam dulce darent mihimet materque sororque,

Quam modo quod tribuunt congrue lactis opem,

Sicut apostolico præcepit dogmate Paulus:

Cum infirmis animis lac jubet ipse dari?

Sollicitam mentem geritis de nomine nostro,

De vobis semper sit pia cura Deo.

Que pouvaient ma mère et ma sœur me donner d'aussi délicieux que ce lait, venu si à propos pour réparer mes forces? Car selon l'ordonnance de l'apôtre saint Paul, le lait est la nourriture des malades (01). Vous vous montrez soucieuses de ma renommée; que Dieu ait toujours de vous le plus tendre soin.

XVI. Item aliud pro prandio.

XVI. Sur un dîner. (A Agnès.)

Nescivi, fateor, mihi prandia lassa parari:

Sic animo merear posse placere tuo;

Nec poterant aliqui vultu me avellere vestro,

Si non artificis fraus latuisset inops.

Quis mihi det reliquas epulas, ubi voce fideli,

Delicias animæ te loquor esse meæ

A vobis absens colui jejunia prandens,

Nec sine te poterat me saturare cibus.

Pro summis epulis avido tua lingua fuisset,

Replessent animum dulcia verba meum.

Ordine sed verso medicus fera vulnera gignit

Et fallax artem decipiendo probat.

Quem nunquam saturat, quidquid mare, terra ministrat,

Credebat solo me saturare meo.

Sed modo da veniam, quæso, pietate parata,

Alterius facinus nec mihi constet onus.

J'ignorais, je l'avoue, que vos dîners avaient été préparés pour moi, et s'étaient lassés de m'attende. Je ne mérite donc pas d'avoir encouru votre déplaisir. Jamais on n'eut pu me soustraire à votre compagnie, si l'on n'eût usé pour cela d'un misérable artifice. Qui me rendra ces repas où je vous dis avec franchise que vous êtes les délices de mon âme? Dîner loin de vous et jeûner, c'était tout un pour moi; nul mets sans vous ne pouvait me rassasier. Quelque faim que j'aie eue, votre douce parole m'eût tenu lieu des plats les plus relevés, et elle eût rempli mon cœur. Le médecin par un procédé contraire fait de cruelles blessures. Tout médecin est trompeur, et c'est en trompant qu'il démontre son art. Le mien qui n'est jamais rassasié de tout ce que. la terre et l'eau lui fournissent, a pensé que j'aurais assez de mon seul ordinaire (01). A présent donc que je vous ai préparée à la pitié, pardonnez-moi, et ne mettez pas à ma charge le crime d'autrui.

XVII. Item aliud pro munere suo.

XVII. Sur un présent fait par lui.

Composui propriis manibus munus amoris,

Sed tibi vel dominæ sit rogo dulce meæ,

Quamvis exiguo videantur inepta paratu:

Crescant affectu quæ modo parva fero.

Si bene perpendas, apud omnes semper amantes,

Muneribus parvis gratia major inest.

Ce gage de mon amitié est l'œuvre de mes mains; je souhaite qu'il vous agrée à vous et à ma maîtresse (Radegonde), quoiqu'il soit bien médiocre et d'une pauvre exécution. Mais que ma bonne intention en augmente le prix. Si vous voulez bien réfléchir, vous verrez que les petits présents de ceux qui aiment avec constance ont une grâce que n'ont pas les autres.

XVIII. Item aliud pro prunellis.

XVIII. Pour des prunes. (A Radegonde et Agnès.)

Transmissas epulas, quæ pruna nigella vocantur,

Ne rogo despicias, quæ mihi silva dedit.

Si modo dignaris silvestria sumere poma,

Unde placere queam, dat meliora Deus.

Hoc quoque non metuas quod ramo umbrante pependit

Non tellus fungos, sed dedit arbor opes.

Non ego crudelis qui matri incongrua præstem:

Nec dubites puros sumere fauce cibos.

Je vous envoie de quoi faire bombance. Ce sont des prunes noires, comme on les appelle. Je les ai cueillies dans le bois ; ne les dédaignez pas, je vous prie. Si vous voulez bien accepter ces fruits sauvages, j'ai, grâce à Dieu, quelque autre chose en réserve qui ne vous déplaira pas. Ne vous effrayez pas de ce qu'elles pendent à leur branche; ce ne sont pas là des champignons sortis de terre, ce sont des fruits qu'un arbre a portés (01). Je n'aurais pas la cruauté de donner à ma mère ce qui pourrait lui faire du mal ; cet aliment est sain, elle peut en manger sans crainte.

XIX. Pro aliis deliciis et lacte.

XIX. Pour d'autres friandises et du lait. (A Agnès.)

Inter multiplices epulas jejunia mittis,

Atque meos animos plura videndo cremas.

Respiciunt oculi medicus quo non jubet uti,

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