Le Dialogue (page 21)

Catherine de Sienne · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Dialogue (trad. Hurtaud, 1913) · 33 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE XIII

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Comment ces ministres d’iniquité font régner l’injustice, particulièrement en ne corrigeant pas leurs sujets.

Dans mes ministres bien-aimés, t’ai-je dit, brillait la perle précieuse de la justice. Je vais te dire maintenant que ces pauvres malheureux portent sur la poitrine comme enseigne, l’Injustice, qui est attachée avec l’amour égoïste d’eux-mêmes, dont elle procède. Car, c’est l’amour-propre qui les rend injustes envers leurs âmes et envers Moi, aveuglés qu’ils sont parleur faux jugement. Ils ne me rendent pas, à Moi, la gloire qu’ils me doivent, et ils ne procurent pas à leurs âmes l’honnêteté, la vie sainte, la soif de leur salut et le désir des vertus. Ils deviennent, par là même, injustes envers ceux qui leur sont soumis, et qui sont leur prochain, en ne corrigeant pas leurs vices.

Aveugles qu’ils sont, ils n’ont même pas conscience du tort qu’ils causent à mes créatures, en les laissant ainsi s’endormir et croupir dans leur misère. Ils ne s’aperçoivent pas, qu’en voulant plaire aux créatures, ils causent leur perte et m’offensent Moi, votre Créateur s’il leur arrive, parfois, d’oser une réprimande pour se faire un manteau de ce lambeau de justice, ce n’est pas aux grands qu’ils s’adressent, quoique leurs vices soient souvent plus criants. Ils craindraient trop de compromettre leur situation ou leur vie ! Ils reprendront les petits, qui ne peuvent rien contre eux, ni contre leur état. Mais, tout cela, n’est-ce pas commettre l’injustice, par un misérable amour-propre de soi-même ?

L’amour-propre a empoisonné le monde et le corps mystique de la sainte Église ; il a couvert de plantes sauvages et de fleurs fétides le jardin de l’Epouse. Ce jardin fut bien planté au temps où il était cultivé par de vrais jardiniers, mes ministres saints : il était tout orné de fleurs embaumées. Les chrétiens ne menaient pas une vie criminelle sous la conduite de ces bons pasteurs ; elle était honnête, vertueuse et sainte.

Il n’en est plus ainsi, aujourd’hui. Les sujets sont mauvais, parce que mauvais sont les pasteurs. Cette malheureuse Epouse est environnée d’épines de toutes sortes, par tous les péchés qui se commettent. Non, en vérité qu’elle puisse être elle-même atteinte par la corruption du péché, et que la vertu des Sacrements puisse en subir aucun amoindrissement, mais ce sont ceux qui se nourrissent au sein de l’Epouse, qui reçoivent la corruption dans leur âme, en y perdant la dignité à laquelle je les avais élevés. En réalité, ce n’est pas cette dignité qui subit en elle-même une déchéance, mais ils la font mépriser en eux. Leurs crimes avilissent ainsi le Sang, car les séculiers n’ont plus pour eux le respect qu’ils leur doivent à cause du Sang. Ils n’y sont pas moins tenus toujours, et s’ils y manquent à cause des fautes des pasteurs, leur péché à eux n’en est pas moins grand. Cependant, ces malheureux sont des miroirs, d’iniquité, alors que je les avais choisis pour être des miroirs de vertu.

CHAPITRE XIV

(123)

De maints autres vices de ces mauvais prêtres ; en particulier de la fréquentation des cabarets, du jeu, et du concubinage.

Quelle est donc la source de tant de corruption dans leur âme ? — Leur sensualité.

Leur amour-propre a fait de leur sensualité, une reine, à laquelle ils ont assujetti la pauvre âme, comme une esclave. Je les avais fait libres, cependant, par le sang de mon Fils, lors de l’affranchissement général, quand toute la race humaine fut soustraite à la domination du démon, qui la tenait en esclavage. A cette grâce, participe toute créature, raisonnable, mais, spécialement, mes oints, que j’ai délivrés, eux, de la servitude du monde, pour les attacher à mon service à Moi, le Dieu éternel, et les charger d’administrer les Sacrements de la sainte Église. J’ai eu tant de souci de leur liberté, que je n’ai pas voulu, ni ne veux encore, qu’aucun prince temporel se constitue leur juge.

Sais-tu, fille bien-aimée, comment ils me remercient d’un si grand bienfait ? Leur remerciement consiste à m’outrager sans cesse, par tant de crimes de toutes sortes, que la langue ne les pourrait raconter et que tu n’aurais pas la force de les entendre. Je veux cependant t’en dire quelque chose, outre ce que je t’ai déjà conté, pour te fournir un sujet de compassion et de larmes.

Ils doivent demeurer à la table de la très sainte Croix, par le saint désir, et s’y nourrir des âmes, pour mon honneur à Moi. Toute créature raisonnable le doit faire, et combien plus, ceux que j’ai élus, pour vous distribuer le corps et le sang du Christ crucifié, mon Fils unique, pour vous donner l’exemple d’une bonne et sainte vie par leurs travaux, et pour faire leur nourriture de vos âmes, par un grand et saint désir de votre salut, à l’exemple de ma Vérité. Mais, leur table à eux, elle est dans les tavernes. C’est là qu’on les trouve, jurant et parjurant, étalant publiquement leurs misères et leurs vices. Ils sont comme des insensés, des hommes sans raison. Leurs vices ont fait d’eux des animaux. Chez eux, actions, gestes, paroles, tout est lascif, et c’est là qu’ils se complaisent.

L’office, ils ne savent plus guère ce que c’est, et si parfois ils le récitent, c’est des lèvres seulement, leur cœur est loin de moi. Ils se conduisent, comme des libertins et des fripons. Comme ils ont joué leur âme qu’ils ont engagée au démon, ils jouent maintenant les richesses de l’Église et ses biens temporels, dissipant ainsi ce qu’ils ont recu par la vertu du Sang. En conséquence, les pauvres n’ont plus la part qui leur est due, et l’Église est dépouillée, elle n’a plus même les objets nécessaires au culte. Ils sont devenus les temples du démon, comment s’étonner qu’ils n’aient plus soin de mon temple. Ces ornements dont ils devraient enrichir le temple et l’Église pour honorer le Sang, c’est maintenant aux maisons qu’ils habitent qu’ils les réservent.

Et bien pis encore ! Jouant à l’époux qui orne sa propre épouse, ces démons incarnés parent des dépouilles de l’Église la complice diabolique de leur injustice et de leur impudicité. Sans la moindre honte, ils la feront assister à l’office, pendant qu’ils célèbrent à l’autel, sans trouver mauvais que cette malheureuse, tenant ses enfants par la main, se présente à l’offrande avec le peuple !

O démons, plus démons que les démons ! Si du moins vous aviez quelque souci de ne pas afficher ainsi vos iniquités, aux yeux de ceux dont vous avez la charge ! En les commettant dans le secret, vous m’offenseriez encore, Moi, et vous vous perdriez vous-mêmes ; mais du moins, vous n’entraîneriez pas les autres dans votre ruine, par l’étalage de votre vie criminelle. Vos exemples leur sont un motif, non seulement de ne point sortir de leurs péchés, mais encore d en commettre de semblables, ou de plus graves encore. Est-ce là, la pureté que j’exige de mon ministre, quand il monte à l’autel ? Le matin, l’âme souillée dans un corps corrompu, il se lève de la couche, où il gisait dans le péché mortel, dans le péché immonde, et il s’en va célébrer. Et c’est là, la pureté ? O tabernacle du démon ! Où sont les veilles de la nuit, dans la solennité pieuse de l’office divin ? Où, la prière assidue et fervente ? N’est-ce pas ainsi, que pendant les heures de la nuit, tu devais te préparer au ministère que tu avais à célébrer le matin, en apprenant à te connaître toi-même, et à te juger, par cette connaissance même, indigne d’une si haute fonction ; en apprenant à me connaître aussi, Moi qui, par ma Bonté, t’ai élevé à cette dignité, sans aucun mérite de ta part, et t’ai fait mon ministre, pour le service de mes autres créatures !

CHAPITRE XV

(124)

Comment ces ministres se rendent coupables d’un très grand péché. Et d’une belle vision qu’eut cette âme à ce sujet.

Je te fais à savoir, ma très chère fille, que j’exige de vous et de mes prêtres, dans la réception de ce Sacrement, toute la pureté dont l’homme est capable en cette vie.

Autant qu’il est en vous, vous devez donc faire tous vos efforts, pour l’acquérir sans cesse. Vous devez penser que, si la nature angélique était susceptible de devenir plus pure encore, les anges eux-mêmes devraient se purifier pour un pareil mystère. Mais, ce n’est pas possible les anges n’ont pas besoin d’être purifiés, puisque le venin du péché ne les peut atteindre. Je veux seulement par là te faire entendre, quelle pureté je réclame de vous et de mes ministres, particulièrement de mes ministres, dans ce Sacrement.

Les malheureux ! c’est tout le contraire qu’ils font ! C’est tout souillés qu’ils s’approchent de ce mystère, et, non seulement, de l’impureté à laquelle vous êtes inclinés par la pente même de votre fragile nature, — quoique la raison, quand le libre arbitre le veut, puisse réprimer cette révolte, — mais encore, loin de surmonter cet entraînement, ils font pire encore et commettent le péché maudit.

Ils sont comme des aveugles, comme des fous ! La lumière de leur intelligence s’est obscurcie, et ils ne voient plus la corruption et la misère dans laquelle ils sont plongés. Péché si horrible pourtant, et qui me déplaît tant, à Moi, la souveraine et éternelle Vérité, que, pour ce seul péché, j’ai englouti cinq villes, après sentence de ma divine justice, qui ne les pouvait plus supporter ! Voilà l’horreur et le dégoût que ce péché me cause, et non seulement à moi, mais aux démons eux-mêmes, que ces malheureux ont choisis pour maîtres.

Ce n’est pas le mal qui leur déplaît aux démons ils ne peuvent aimer aucun bien, mais leur nature, qui fut celle des anges, répugne à voir commettre cet énorme péché, extérieurement. Ils lancent bien la flèche empoisonnée de la concupiscence, mais ils ne supportent pas la vue de l’acte extérieur ils s’enfuient, pour la raison que j’ai dite.

Avant la peste, je te montrai, s’il t’en souvient, combien j’avais ce pêché en horreur, et à quel point il avait infecté le monde. T’élevant alors au-dessus de toi-même, par un saint désir et l’élan de ton esprit, je fis passer sous tes yeux, le monde entier avec toutes les nations qui le composent, et tu pus voir cet abominable péché, et les démons qui s’enfuyaient à ce spectacle, comme je te l’ai dit. Si grande fut ta douleur, tu le sais, et si insupportable l’infection que tu éprouvais dans ton. esprit, qu’il te semblait mourir, et tu ne voyais pas un seul lieu où tu pus te retirer, avec mes autres serviteurs, pour échapper à cette lèpre. Petits et grands, jeunes et vieux, religieux et clercs, prélats et sujets, maîtres et serviteurs, tous, esprit et corps, étaient souillés de cette malédiction.

C’est une vue générale de l’état du monde que je te donnais, sans mettre sous tes yeux les exceptions particulières, ceux que la contagion n’a pas touchés. Car au sein des méchants il est quelques âmes préservées qui sont miennes, dont les œuvres de justice retiennent ma justice et l’empêchent de commander aux pierres de lapider les coupables, à la terre de les engloutir, aux animaux de les dévorer, aux démons de les emporter, âme et corps.

Je trouve même le moyen de leur faire miséricorde, en les amenant à changer de vie. J’emploie mes serviteurs, ceux qui se sont gardés de la lèpre et conservés sains, à me prier pour eux. Parfois, donc, à ces préservés je découvre ces péchés abominables, pour enflammer leur zèle à désirer le salut des pécheurs, à m’invoquer avec une plus grande compassion, avec une plus vive douleur des fautes du prochain et de l’offense qui m’est faite, et à me prier pour eux.

C’est ce que je fis pour toi-même, tu le sais bien. Si tu t’en souviens, lorsque je te fis sentir un simple souffle de cette infection, tu en éprouvas un tel malaise, que tu ne le pouvais endurer davantage. "O Père éternel, me disais-tu, ayez pitié de moi et de vos créatures ! retirez mon âme de mon corps, car il me semble que je n’en puis plus. Ou bien, donnez-moi quelque consolation, montrez-moi des lieux où nous puissions, moi et vos autres serviteurs, chercher un refuge, pour n’être pas atteints par cette lèpre, et conserver la pureté de nos âmes et de nos corps ! "

J’abaissai sur toi un regard de tendresse et je te répondis : " Ma fille, votre refuge est de rendre honneur et gloire à mon nom, et de faire monter vers moi l’encens d’une continuelle prière pour ces infortunés plongés en une si grande misère qu’ils ont mérité par leurs péchés les rigueurs du jugement divin. Votre asile doit être le Christ crucifié, mon Fils unique. C’est dans la plaie de son côté que vous devez vous réfugier. Demeurez là, vous y goûterez par sentiment d’amour, en cette nature humaine, ma Nature divine. Dans ce cœur ouvert vous trouverez la charité, envers moi et envers le prochain. Car, c’est pour mon honneur à Moi, le Père éternel, et par obéissance au commandement que je lui donnai pour votre salut, qu’il courût à la mort ignominieuse de la très sainte Croix. En contemplant cet amour, en le goûtant, vous suivrez sa doctrine, vous vous nourrirez à la table de la Croix, en supportant par charité, avec une véritable patience, votre prochain, et aussi les peines, les tourments, les fatigues, de quelque côté qu’elles vous arrivent. C’est ainsi que vous acquerrez des mérites et que vous éviterez la lèpre…

Tel est le moyen que je t’indiquai, et que je te suggère encore, à toi et à mes autres serviteurs.

Cependant ton âme était toujours absorbée par le sentiment de cette infection, et le regard de ton intelligence, perdu dans ces ténèbres. C’est alors, que ma Providence vint à ton secours. Comme tu communiais au corps et au sang de mon Fils, Dieu tout entier, homme tout entier, dans le saint Sacrement de l’autel, en signe de la vérité des paroles que je t’avais dites, l’infection fut soudain dissipée par le parfum qui se fit sentir dans ce Sacrement, et les ténèbres chassées tout à coup, par la lumière qui venait de lui. Par une faveur spéciale de ma Bonté, tu conservas dans ta bouche, d’une façon sensible et corporelle, le parfum et le goût de ce Sang, plusieurs jours durant.

Tu vois donc, ma très chère fille, combien ce péché m’est odieux en toute créature. Songe combien plus il me doit déplaire, en ceux que j’ai appelés à vivre, dans l’état de continence. Parmi ces continents, il en est que j’ai retirés du monde par la vie religieuse, d’autres par leur incorporation au corps mystique de la sainte Église, et parmi ceux-ci sont mes ministres. Vous ne sauriez comprendre, à quel point ce péché me déplaît en eux. Il m’offense beaucoup plus, qu’en ceux qui vivent dans le monde, ou même qui sont, à un autre titre, voués à la continence.

C’est qu’ils sont mes ministres ! Je les avais placés comme des lampes sur le chandelier, pour me distribuer à tous, Moi le vrai Soleil, par la lumière de la vertu, par l’exemple d’une vie honnête et sainte, et c’est à travers les ténèbres, qu’ils me répandent sur les âmes. Ces ténèbres ont tellement obscurci leur intelligence, qu’ils n’entendent plus la sainte Ecriture. L’Ecriture cependant est en soi lumineuse, puisque c’est de Moi, la vraie Lumière, que l’ont reçue mes élus, par l’illumination surnaturelle de leur esprit. Mais, eux, ne l’entendent pas. Enflés d’orgueil et possédés par le démon, ils ne voient et ne comprennent que l’écorce, sans y trouver aucune saveur. Leur goût, le goût de l’âme, n’est pas sain ; il est perverti et corrompu par l’amour-propre. Leur estomac, l’intérieur de l’âme, est tout rempli de pensées d’orgueil et de désirs impurs, d’instincts de cupidité et d’avarice. Tous ces désirs demandent à se satisfaire, dans les jouissances désordonnées ; et, sans honte aucune, publiquement, ils commettent leurs péchés, ils exercent l’usure que j’ai défendue pourtant, et qui expose ceux qui s’y livrent à de si grands châtiments.

CHAPITRE XVI

(125)

Comment ces fautes des ministres sont cause qu’ils ne corrigent pas leurs sujets. Des vices des Religieux. Des maux nombreux qui découlent de cette absence de correction.

Comment ces ministres, couverts de tant de crimes, pourraient-ils exercer la justice, corriger et reprendre les fautes de leurs sujets ? C’est impossible : leurs propres péchés leur enlèvent le courage et le zèle de la sainte justice. Veulent-ils réprimer, parfois ? Ils s’attirent, de leurs sujets criminels, cette réplique : " Médecin, guéris-toi, toi-même ! Tu viendras ensuite m’offrir tes remèdes, et je prendrai la médecine que tu me donneras ! Il est en plus grand péché que moi, et ne voilà-t-il pas qu’il me fait honte du mien ! "

Mal en prend, en effet, à celui dont la réprimande est toute en paroles, sans être accompagnée d’une vie bonne et réglée. Certes, bon ou mauvais, le supérieur a toujours le devoir de reprendre le vice qu’il découvre en ceux qui lui sont soumis ; mais de ce devoir il s’acquitte mal, s’il ne se corrige surtout, par l’exemple d’une vie honnête et sainte. Et plus coupable encore, celui qui ne reçoit pas humblement la correction, et ne réforme pas sa vie criminelle, que la réprimande lui vienne d’un bon ou d’un mauvais pasteur. C’est à lui-même qu’il fait mal et non aux autres, et c’est lui-même qui recevra le châtiment de ses propres péchés.

Tous ces maux, ma très chère fille, proviennent de l’absence de correction, par une bonne et sainte vie. Pourquoi donc les pasteurs ne redressent-ils pas leurs sujets ? Parce qu’ils sont aveuglés par l’amour d’eux-mêmes, cet amour-propre qui est le principe de toutes leurs iniquités. Sujets, pasteurs, clercs, religieux n’ont plus qu’un souci, leur plaisir ; et leur seule préoccupation est de trouver le moyen de satisfaire leurs désirs déréglés.

Hélas ! ma douce fille, où est-elle l’obéissance des religieux ? Établis dans la sainte religion comme des anges, ils sont pires que des démons. Ils avaient pour fonction d’annoncer ma parole, suivant la doctrine de Vérité, et ils ne font qu’un vain bruit de mots, sans produire aucun fruit dans le cœur des auditeurs. Leurs prédications sont faites, pour plaire aux hommes ct charmer leurs oreilles, beaucoup plus que pour l’honneur de Moi. Aussi s’appliquent-ils, lion à vivre saintement, mais à polir leurs phrases. Ce n’est pas ceux-là, vraiment qui sèment mon grain, le bon grain de ma Vérité, parce qu’ils ne se préoccupent pas de détruire les vices et de faire éclore les vertus. Ils n’ont point arraché les épines de leur propre jardin, comment s’emploieraient-ils à les faire disparaître de celui de leur prochain !

Leurs délices sont de parer leurs corps, d’orner leurs cellules, et d’aller bavarder par la ville. Il leur advient, ce qui arrive aux poissons, qui meurent, quand ils sont hors de l’eau. En demeurant en dehors de leur cellule, ils trônent la mort eux aussi, dans une vie vaine et désordonnée. Ils quittent cette cellule dont ils devaient faire un ciel, et s’en vont par les rues visitant les maisons de leurs parents ou d’autres séculiers, au gré de leurs caprices, et avec l’agrément de leurs prélats, qui leur laissent la bride longue au lieu de les attacher de court. Ces misérables pasteurs s’inquiètent si peu de voir ainsi leurs sujets, leurs frères, aux mains du démon, que Souvent ils les lui livrent eux-mêmes.

Oui parfois, sachant bien que ceux-ci sont de vrais démons incarnés, ils les enverront dans des monastères, pour les mettre en relation avec des religieuses, qui sont, elles aussi, de vraies diablesses incarnées. Là ils se corrompent réciproquement par leurs ruses et leurs manèges subtils. Au début le démon les encourage sous couleur de piété. Mais comme leur vie est misérable et lascive, ils ne se tiennent pas longtemps à ces faux dehors, et leur feinte dévotion ne tarde pas à montrer ses fruits. Ce sont tout d’abord des fleurs fétides, les pensées impures et honteuses ; accompagnées de feuilles qui sont les paroles déshonnêtes et les jeux misérables, qui les amènent à l’accomplissement criminel de leur désir. Les fruits qu’ils produisent ainsi, tu les connais bien, tu les as vus, ce sont leurs enfants. Maintes fois, ils en arrivent à quitter, l’un et l’autre, la sainte religion : lui, désormais, fait un libertin, elle, une pécheresse publique.

De tous ces maux et de beaucoup d’autres sont cause les prélats, qui n’ont pas l’œil sur leurs sujets. Ils leur laissent toute liberté, ils les envoient eux-mêmes, ils font semblant de ne pas voir leurs misères, et le dégoût qu’ils ont pour la cellule. Ainsi, par la faute de l’un et de l’autre, ce religieux a trouvé la mort. La langue ne saurait raconter tant d’iniquités, et tous les moyens criminels par lesquels ils m’offensent. Ils sont devenus les armes du démon, et leur corruption répand son poison au dedans et au dehors : au dehors, chez les séculiers, au dedans parmi les religieux eux-mêmes.

Ils ont perdu la charité fraternelle, chacun veut être supérieur, chacun rêve de posséder, et tous vont ainsi contre la règle et contre le vœu qu’ils ont fait. Ils ont promis d’observer les constitutions de l’Ordre et ils les violent. Encore ne se contentent-ils pas de les transgresser eux-mêmes ; ils s’acharnent, comme des loups, sur les agneaux qui voudraient observer la règle, et les poursuivent de leurs sarcasmes et de leurs railleries. Ils s’imaginent, les malheureux, que par les persécutions, par les dédains, par les moqueries dont ils accablent les bons religieux, fidèles à leur règle, ils masqueront leurs propres désordres ; mais ils ne réussissent qu’à les découvrir davantage.

Voilà le mal qui a envahi les jardins des religions saintes. Saintes en effet, elles le sont en ellesmêmes, parce qu’elles ont été établies et fondées par l’Esprit-Saint. Aussi l’Ordre, en soi, ne peut-il être gâté ni corrompu par la faute des inférieurs ou des supérieurs. Celui qui vent entrer dans un Ordre, ne doit pas considérer les mauvais sujets qu’il renferme il doit s’appuyer sur le bras de l’Ordre qui est fort qui ne peut faiblir, et lui demeurer fidèle jusqu’à la mort.

Je te disais que les jardins des saintes Religions étaient désolés par la faute des mauvais prélats et des mauvais religieux, qui n’observent pas pleinement la constitution de leur Ordre, qui en transgressent les lois, qui en violent les usages, qui n’en accomplissent plus les cérémonies, ou ne pratiquent de la règle, en public, que ce qui est nécessaire, pour conserver la faveur des gens du monde, et faire un manteau à leurs propres vices. Ainsi, par exemple, leur premier vœu, qui est l’obéissance aux constitutions, il est bien évident qu’ils ne l’observent pas ; mais je te parlerai ailleurs de l’obéissance. Ils font vœu également de garder la pauvreté volontaire et d’être chastes. Ces vœux, comment les observent-ils ?

Vois les propriétés, et tout l’argent qu’ils possèdent, à titre personnel, contrairement à la charité commune qui leur fait un devoir de partager avec leurs frères tous les biens temporels et spirituels, ainsi que le demande la loi de leur Ordre. Mais ils ne veulent engraisser qu’eux seuls et leurs bêtes, et ainsi une bête on nourrit une autre. A côté, un frère pauvre meurt de froid et de faim. Mais ce religieux, lui, est chaudement vêtu, il fait bonne chère ; il n’a cure de ce frère besogneux, se gardera bien de se rencontrer avec lui, à la pauvre table du réfectoire. Son plaisir est de demeurer là où il peut, tout à l’aise, s’emplir de viande, et satisfaire sa gourmandise.

Impossible à un pareil religieux, d’observer le troisième vœu de la continence. Un estomac bien rempli ne fait pas l’âme chaste ! Il devient lascif, il éprouve des mouvements désordonnés, et, ainsi, un mal en amène un autre. Leur richesse personnelle est aussi, pour ces religieux, une occasion de beaucoup de chutes. S’ils n’avaient pas de quoi suffire à leur dépense, ils ne vivraient pas ainsi dans le désordre, ils n’entretiendraient pas ces amitiés suspectes. Quand on n’a plus rien à donner, c’en est tôt fait de l’affection ou de l’amitié qui ne sont pas fondées sur la parfaite charité, mais uniquement sur l’amour du don, ou sur le plaisir que l’on peut tirer l’un de l’autre.

Oh ! les malheureux ! en quelle misère ils sont tombés, par leur faute ; et à quelle dignité, pourtant, ne les avais-je pas élevés ! Le chœur, ils le fuient comme la peste, et si, par hasard, ils y assistent, ils n’y mêlent que leur voix, leur cœur est loin de moi. A la table de l’autel, ils ont pris l’habitude d’aller sans préparation aucune, comme ils iraient à une table ordinaire.

Tous ces maux, et bien d’autres que je veux te taire, pour ne pas souiller tes oreilles, viennent de la négligence des mauvais pasteurs, qui ne corrigent pas, qui ne punissent pas les manquements de leurs sujets. Ils ne se soucient pas de la règle, ils n’ont aucun zèle pour son observance, parce qu’ils ne l’observent pas eux-mêmes. Ils réserveront tous les fardeaux des obédiences difficiles et en imposeront le joug à ceux qui veulent être fidèles à la constitution et les puniront, au besoin, des fautes qu’ils n’auront pas commises ! S’ils en agissent ainsi, c’est que ne brille pas, en eux, la perle de la justice, mais celle de l’iniquité. C’est l’iniquité qui leur fait réserver leurs rigueurs et leur haine à ceux qui sont dignes de leur bienveillance et de leur faveur, et accorder à ceux qui comme eux sont les membres du démon, leur affection, leurs bonnes grâces, et une situation, en leur confiant les charges de l’Ordre. Ils vivent comme des aveugles, et c’est comme des aveugles aussi, qu’ils gouvernent leurs sujets et distribuent les fonctions de l’Ordre. S’ils ne se corrigent pas, leur aveuglement les conduira aux ténèbres, à la damnation éternelle, et ils auront à me rendre compte, à Moi, le souverain juge, des âmes de leurs sujets. Ils ne pourront m’en rendre un bon compte. Aussi recevront-ils de Moi, le juste châtiment qu’ils ont mérité.

CHAPITRE XVII

(126)

Comment, dans les mauvais ministres, règne le péché de luxure.

Ma fille très chère, je t’ai donné un rapide aperçu de la vie de ceux qui appartiennent à la sainte Religion, et je t’ai dit comment, misérablement, ils demeurent dans l’Ordre, sous le vêtement des brebis, tout en n’étant que des loups ravisseurs. Je reviens maintenant aux clercs et aux ministres de la sainte Église, pour déplorer avec toi leurs péchés, qui découlent tous de ceux dont je t’ai déjà parlé à propos des trois colonnes du vice. Je te les montrai, une autre fois, en me plaignant à toi de leur impureté, de leur insatiable orgueil, et de leur cupidité qui leur fait vendre la grâce de l’Esprit-Saint.

Comme je te l’ai dit, ces trois vices sont étroitement unis, et leur fondement commun, c’est l’amour-propre. Tant que ces trois colonnes demeurent debout, tant qu’elles ne sont pas jetées à terre, par cette force, qui est l’amour de la vertu, elles suffisent à retenir l’âme immobile et obstinée dans tous les vices. Tous les vices, en effet, naissent de l’amour-propre, dont le premier-né est l’orgueil. L’homme orgueilleux est privé de l’amour de la charité, et l’orgueil le conduit à l’impureté et à l’avarice. Ces vices se relient ainsi l’un à l’autre, par une chaîne diabolique.

Considère encore, ma très chère fille, par quel orgueil, par quelle impureté, ils souillent leur corps et leur âme I

Je t’en ai déjà dit quelque chose, mais je veux t’en parler à nouveau, pour te faire mieux connaître la source de ma miséricorde, et t’inspirer une compassion plus grande pour ces malheureux.

Quelques-uns d’entre eux, sont tellement devenus démons, tellement possédés par l’amour de certaines créatures, qu’ils en sont comme hors d’eux-mêmes. Ce n’est pas assez, pour eux, de n’avoir plus aucun respect pour mon Sacrement, et de n’attacher plus aucun prix à la dignité dont les a revêtus ma Bonté. Exaspérés de ne pouvoir posséder, par eux-mêmes, l’objet de leurs coupables convoitises, ils recourent aux incantations du démon. Pour satisfaire leurs pensées impures et misérables pour réaliser leurs désirs, ils emploient à la composition de maléfices, le Sacrement que je vous ai donné comme une nourriture de vie. Les pauvres brebis confiées à leurs soins, dont ils devraient nourrir les âmes et les corps, ils les tourmentent ainsi, par ces détestables moyens, et par d’autres encore, dont je t’épargnerai le récit, pour ne pas t’affliger davantage. Ta les as vues, ces pauvres brebis, affolées et comme hors d’elles-mêmes, sentir leur volonté fléchir sous les entreprises de ces démons incarnés, et en arriver à faire ce qu’elles ne voulaient pas ; et la violence qu’elles se faisaient à elles-mêmes, causait à leurs corps de cruelles souffrances.

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