L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 13)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

» Qui peut améliorer mon sort ? la mort. Et le bonheur d’amour, qui l’obtient ? l’inconstance. Et ses maux, qui les guérit ? la folie. De cette manière, il n’est pas sage de vouloir guérir une passion, quand les remèdes sont la mort, l’inconstance et la folie. »

L’heure, le temps, la solitude, la belle voix et l’habileté du chanteur, tout causait à la fois à ses auditeurs de l’étonnement et du plaisir. Ceux-ci se tinrent immobiles dans l’espoir qu’ils entendraient encore autre chose. Enfin, voyant que le silence du musicien durait assez longtemps, ils résolurent de se mettre à sa recherche, et de savoir qui chantait si bien. Mais, comme ils se levaient, la même voix les retint à leur place, en se faisant entendre de nouveau. Elle chantait le sonnet suivant :

« Sainte amitié, qui, laissant ton apparence sur la terre, t’es envolée d’une aile légère vers les âmes bienheureuses du Ciel, et résides, joyeuse, dans les demeures de l’empyrée ;

» De là, quand il te plaît, tu nous montres ton aimable visage couvert d’un voile à travers lequel brille parfois l’ardeur des bonnes œuvres, qui deviennent mauvaises à la fin.

» Quitte le ciel, ô amitié, et ne permets pas que l’imposture revête ta livrée, pour détruire l’intention sincère ;

» Si tu ne lui arraches ton apparence, bientôt le monde se verra dans la mêlée de la discorde et du chaos. »

Ce chant fut terminé par un profond soupir, et les deux auditeurs écoutaient toujours avec la même attention si d’autres chants le suivraient encore. Mais, voyant que la musique s’était changée en plaintes et en sanglots, ils s’empressèrent de savoir quel était le triste chanteur dont les gémissements étaient aussi douloureux que sa voix était délicieuse. Ils n’eurent pas à chercher longtemps ; au détour d’une pointe de rocher, ils aperçurent un homme de la taille et de la figure que Sancho leur avait dépeintes quand il leur conta l’histoire de Cardénio. Cet homme, en les voyant, ne montra ni trouble ni surprise ; il s’arrêta, et laissa tomber sa tête sur sa poitrine, dans la posture d’une personne qui rêve profondément, sans avoir levé les yeux pour les regarder, si ce n’est la première fois, lorsqu’ils parurent à l’improviste devant lui. Le curé, qui était un homme d’élégante et courtoise parole, l’ayant reconnu au signalement qu’en avait donné Sancho, s’approcha de lui, et, comme quelqu’un au fait de sa disgrâce, il le pria, en termes courts mais pressants, de quitter la vie si misérable qu’il menait en ce désert, crainte de l’y perdre enfin, ce qui est, de tous les malheurs, le plus grand. Cardénio se trouvait alors avec tout son bon sens, et libre de ces accès furieux qui le mettaient si souvent hors de lui. Aussi, quand il vit ces deux personnes dans un costume si peu à l’usage de ceux qui fréquentent ces âpres solitudes, il ne laissa pas d’éprouver quelque surprise, surtout lorsqu’il les entendit lui parler de son histoire comme d’une chose à leur connaissance ; car les propos du curé ne lui laissaient pas de doute à cet égard. Il leur répondit en ces termes : « Je vois bien, seigneurs, qui que vous soyez, que le Ciel, dans le soin qu’il prend de secourir les bons, et maintes fois aussi les méchants, m’envoie, sans que je mérite cette faveur, en ces lieux si éloignés du commerce des hommes, des personnes qui, retraçant à mes yeux, sous les plus vives images, quelle est ma démence à mener la vie que je mène, essaient de me tirer de cette triste retraite pour me ramener en un meilleur séjour. Mais, comme elles ne savent point ce que je sais, moi, qu’en sortant du mal présent, j’aurais à tomber dans un pire, elles doivent sans doute me tenir pour un homme de faible intelligence, et peut-être même privé de tout jugement. Ce ne serait point une chose surprenante qu’il en fût ainsi, car je m’aperçois bien moi-même que le souvenir de mes malheurs est si continuel et si pesant, et qu’il a tant d’influence pour ma perdition, que, sans pouvoir m’en défendre, je reste quelquefois comme une pierre, privé de tout sentiment et de toute connaissance. Il faut bien que je reconnaisse cette vérité, quand on me dit, en m’en montrant les preuves, ce que j’ai fait pendant que ces terribles accès se sont emparés de moi. Alors je ne sais qu’éclater en plaintes inutiles, que maudire sans profit ma mauvaise étoile, et, pour excuse de ma folie, j’en raconte l’origine à tous ceux qui veulent l’entendre. De cette manière, quand les gens sensés apprennent la cause, ils ne s’étonnent plus des effets ; s’ils ne trouvent point de remède à m’offrir, du moins ne trouvent-ils pas de faute à m’imputer, et l’horreur de mes extravagances se change en pitié de mes malheurs. Si vous venez donc, seigneurs, dans la même intention que d’autres sont venus, je vous en supplie, avant de continuer vos sages et charitables conseils, écoutez ma fatale histoire. Peut-être, après l’avoir entendue, vous épargnerez-vous la peine que vous prendriez à consoler une infortune à laquelle est fermée toute consolation. »

Les deux amis, qui ne désiraient autre chose que d’apprendre de sa bouche même la cause de son mal, le prièrent instamment de la leur conter, et lui promirent de ne faire rien de plus qu’il ne voudrait pour le guérir ou le soulager. Le triste chevalier commença donc sa déplorable histoire à peu près dans les mêmes termes et avec les mêmes détails qu’il l’avait déjà contée à Don Quichotte et au chevrier, peu de jours auparavant, lorsque, à l’occasion de maître Élisabad, et par la ponctualité de Don Quichotte à remplir les devoirs de la chevalerie, le récit, comme on l’a vu, en resta inachevé. Mais à présent, un heureux hasard permit que l’accès de furie ne reprît point Cardénio, et lui laissât le temps de continuer jusqu’au bout.

Quand il fut arrivé à l’endroit du billet que Don Fernand trouva dans un volume d’Amadis de Gaule : « J’en ai parfaitement conservé le souvenir, ajouta-t-il, et voici comment il était conçu :

« LUSCINDE À CARDÉNIO

» Chaque jour je découvre en vous des mérites qui m’obligent à vous estimer davantage. Si donc vous voulez que j’acquitte ma dette, sans que ce soit aux dépens de l’honneur, vous pourrez facilement réussir. J’ai un père qui vous connaît et qui m’aime, lequel, sans contraindre ma volonté, satisfera celle qu’il est juste que vous ayez, s’il est vrai que vous m’estimiez comme vous me le dites, et comme je le crois. »

« C’est ce billet qui m’engagea à demander la main de Luscinde, comme je vous l’ai conté ; c’est ce billet qui la fit passer, dans l’opinion de Don Fernand, pour une des femmes les plus spirituelles et les plus adroites de son temps, et qui fit naître en lui l’envie de me perdre, avant que mes désirs fussent comblés. Je confiai à Don Fernand que le père de Luscinde exigeait que le mien la lui demandât, et que je n’osais en prier mon père, dans la crainte qu’il ne voulût pas y consentir, non qu’il ne connût parfaitement la qualité, les vertus et les charmes de Luscinde, bien capables d’ennoblir toute autre maison d’Espagne, mais parce que je supposais qu’il ne voudrait point me laisser marier avant de savoir ce que le duc Ricardo voulait faire de moi. Finalement, je lui dis que je ne me hasarderais point à m’ouvrir à mon père, tant à cause de cet obstacle que de plusieurs autres que j’entrevoyais avec effroi, sans savoir quels ils fussent, et seulement parce qu’il me semblait que jamais mes désirs ne seraient satisfaits. À tout cela Don Fernand me répondit qu’il se chargeait, lui, de parler à mon père, et de le décider à parler pour moi au père de Luscinde. Traître ami, homme ingrat, perfide et cruel, que t’avait fait cet infortuné qui te découvrait avec tant d’abandon les secrets et les joies de son cœur ? Quelle offense as-tu reçue de moi ? quelle parole t’ai-je dite, quel conseil t’ai-je donné, qui n’eussent pour but unique ton intérêt et ton illustration ? Mais pourquoi me plaindre, hélas ! N’est-ce point une chose avérée que, lorsque le malheur nous vient d’une fatale étoile, comme il se précipite de haut en bas avec une irrésistible violence, il n’y a nulle force sur la terre qui puisse l’arrêter, nulle prudence humaine qui puisse le prévenir ? Qui aurait pu s’imaginer que Don Fernand, cavalier de sang illustre et d’esprit distingué, mon obligé par mes services, assez puissant pour obtenir tout ce qu’un désir amoureux lui faisait souhaiter, quelque part qu’il s’adressât, irait se mettre en tête de me ravir, à moi, ma seule brebis, que même je ne possédais pas encore ? Mais laissons de côté ces considérations inutiles, et renouons le fil rompu de ma triste histoire.

» Don Fernand, qui trouvait dans ma présence un obstacle à l’exécution de son infâme dessein, résolut de m’envoyer auprès de son frère aîné. Ce fut sous le prétexte de demander quelque argent à celui-ci pour payer six chevaux qu’à dessein, et dans le seul but de m’éloigner pour laisser le champ libre à sa perfidie, il avait achetés le jour même qu’il s’offrit de parler à mon père. Pouvais-je, hélas ! prévenir cette trahison ? pouvait-elle seulement tomber dans ma pensée ? Non, sans doute : au contraire, je m’offris de bon cœur à partir aussitôt, satisfait de ce marché. Dans la nuit, je parlai à Luscinde ; je lui dis ce que nous avions concerté, Don Fernand et moi, et j’ajoutai qu’elle eût la ferme espérance de voir combler bientôt nos justes et saints désirs. Elle me répondit, aussi peu défiante que moi de la trahison de Don Fernand, que je fisse en sorte de revenir bien vite, parce qu’elle croyait aussi que nos souhaits ne tarderaient à s’accomplir qu’autant que mon père tarderait à parler au sien. Je ne sais ce qui lui prit en ce moment ; mais, comme elle achevait de me dire ce peu de mots, ses yeux se remplirent de larmes, sa voix s’éteignit ; il sembla qu’un nœud qui lui serrait la gorge ne lui laissait plus articuler les paroles qu’elle s’efforçait de me dire encore. Je restai stupéfait de ce nouvel accident, qui jamais ne lui était arrivé. En effet, chaque fois qu’un heureux hasard ou mon adresse nous permettaient de nous entretenir, c’était toujours avec allégresse et contentement, sans que jamais nos entretiens fussent mêlés de pleurs, de soupirs, de jalousies ou de soupçons. Je ne faisais, de mon côté, qu’exalter mon bonheur de ce que le ciel me l’avait donnée pour dame et pour maîtresse ; je vantais les attraits de sa personne et les charmes de son esprit. Elle, alors, me rendait ingénument la pareille, louant en moi ce que son amour lui faisait paraître digne d’éloge. Au milieu de tout cela, nous nous contions mille enfantillages, et les aventures de nos voisins ou de nos connaissances ; et jamais ma hardiesse n’allait plus loin qu’à prendre, presque de force, une de ses belles mains blanches, que j’approchais de ma bouche autant que le permettaient les étroits barreaux d’une fenêtre basse par lesquels nous étions séparés. Mais la nuit qui précéda le fatal jour de mon départ, elle pleura, elle gémit, et s’en fut, me laissant plein de trouble et d’alarmes, effrayé d’avoir vu chez Luscinde ces nouveaux et tristes témoignages de regret et d’affliction. Toutefois, pour ne pas détruire moi-même mes espérances, j’attribuai tout à la force de l’amour qu’elle me portait, et à la douleur que cause toujours l’absence à ceux qui s’aiment avec ardeur. Enfin je partis, triste et pensif, l’âme remplie de soupçons et de frayeurs, sans savoir ce qu’il fallait soupçonner et craindre : manifestes indices du coup affreux qui m’attendait.

» J’arrivai au pays où j’étais envoyé ; je remis les lettres au frère de Don Fernand ; je fus bien reçu de lui, mais non pas bien promptement dépêché, car il me fit attendre, à mon grand déplaisir, huit jours entiers, et dans un endroit où le duc ne put me voir, parce que Don Fernand écrivait qu’on lui envoyât de l’argent sans que son père en eût connaissance. Tout cela fut une ruse du perfide, puisque, l’argent ne manquant pas à son frère, il pouvait m’expédier sur-le-champ. Cet ordre imprévu m’autorisait à lui désobéir, car il me semblait impossible de supporter la vie tant de jours en l’absence de Luscinde, surtout l’ayant laissée dans la tristesse que je vous ai dépeinte. Cependant je me résignai à obéir, en bon serviteur, bien que je visse que ce serait aux dépens de mon repos et de ma santé. Au bout de quatre jours, un homme arrive, me cherchant pour me remettre une lettre que je reconnus être de Luscinde à l’écriture de l’adresse. Je l’ouvre, tout saisi d’effroi, pensant bien que quelque grand motif l’avait seul décidée à m’écrire pendant l’absence ; car, présente, elle le faisait rarement. Mais, avant de lire cette lettre, je demande à l’homme quelle personne la lui avait donnée et quel temps il avait mis à faire le chemin. Il me répond que, passant par hasard dans une rue de la ville vers l’heure de midi, une très-belle dame l’avait appelé d’une fenêtre, les yeux baignés de larmes, et qu’elle lui avait dit en grande hâte : « Mon frère, si vous êtes chrétien comme vous le paraissez, je vous supplie, par l’amour de Dieu, de porter vite, vite, cette lettre au pays et à la personne qu’indique l’adresse, et que tout le monde connaît ; vous ferez une bonne œuvre devant notre Seigneur. Et, pour que vous puissiez commodément la faire, prenez ce que contient ce mouchoir. » En disant cela, ajouta le messager, elle jeta par la fenêtre un mouchoir où se trouvaient enveloppés cent réaux, cette bague d’or que je porte et cette lettre que vous tenez ; puis, aussitôt, sans attendre ma réponse, elle s’éloigna de la fenêtre, après avoir vu pourtant que j’avais ramassé le mouchoir et la lettre, et quand je lui eus dit par signes que je ferais ce qu’elle m’avait prescrit. Me voyant donc si bien payé de la peine que j’allais prendre, et connaissant à l’adresse de la lettre qu’on m’envoyait auprès de vous, seigneur, que je connais bien, Dieu merci ; touché surtout des larmes de cette belle dame, je résolus de ne me fier à personne et de venir moi-même vous apporter la lettre ; aussi, depuis seize heures qu’elle me l’a donnée, j’ai fait le chemin, qui est, comme vous savez, de dix-huit lieues. »

« Tandis que le reconnaissant messager me donnait ces détails, j’étais, comme on dit, pendu à ses paroles, et les jambes me tremblaient si fort que je pouvais à peine me soutenir. Enfin, j’ouvris la lettre, et je vis qu’elle contenait ce peu de mots :

« La parole que vous avait donnée Don Fernand de parler à votre père pour qu’il parlât au mien, il l’a remplie plus à son contentement qu’à votre profit. Sachez, seigneur, qu’il a demandé ma main ; et mon père, aveuglé par les avantages qu’il pense qu’a sur vous Don Fernand, consent à la lui donner. La chose est tellement sérieuse que, d’ici à deux jours, les fiançailles doivent se faire, mais si secrètement, qu’elles n’auront d’autres témoins que le ciel et quelques gens de la maison. En quel état je suis, imaginez-le ; s’il vous importe d’accourir, jugez-en ; et si je vous aime ou non, l’événement vous le fera connaître. Plaise à Dieu que ce billet arrive en vos mains avant que la mienne se voie contrainte de s’unir à celle d’un homme qui sait si mal garder la foi qu’il engage ! »

» Telles furent en substance les expressions de la lettre. À peine eus-je achevé de la lire que je partis à l’instant même, sans attendre ni argent, ni réponse à ma mission, car je reconnus bien alors que ce n’était pas pour acheter des chevaux, mais pour laisser le champ libre à ses désirs, que Don Fernand m’avait envoyé à son frère. La juste fureur que je conçus contre cet ami déloyal, et la crainte de perdre un cœur que j’avais gagné par tant d’années d’amour et de soumission, me donnèrent des ailes. J’arrivai le lendemain dans ma ville, juste à l’heure convenable pour entretenir Luscinde. J’entrai secrètement, et je laissai la mule que j’avais montée chez le brave homme qui m’avait apporté la lettre. Un heureux hasard permit que je trouvasse Luscinde à la fenêtre basse, si longtemps témoin de nos amours. Elle me reconnut aussitôt, et moi je la reconnus aussi ; mais non point comme elle devait me revoir, ni moi la retrouver. Y a-t-il, hélas ! quelqu’un au monde qui puisse se flatter d’avoir sondé l’abîme des confuses pensées et de la changeante condition d’une femme ? personne, assurément. Dès que Luscinde me vit : « Cardénio, me dit-elle, je suis vêtue de mes habits de noces ; déjà m’attendent dans le salon Don Fernand le traître et mon père l’ambitieux, avec d’autres témoins, qui seront plutôt ceux de ma mort que de mes fiançailles. Ne te trouble point, ami, mais tâche de te trouver présent à ce sacrifice ; si mes paroles n’ont pas le pouvoir de l’empêcher, un poignard est caché là, qui saura me soustraire à toute violence, qui empêchera que mes forces ne succombent, et qui, en mettant fin à ma vie, mettra le sceau à l’amour que je t’ai voué. » Je lui répondis, plein de trouble et de précipitation, craignant de n’avoir plus le temps de me faire entendre : « Que tes œuvres, ô Luscinde, justifient tes paroles ; si tu portes un poignard pour accomplir ta promesse, j’ai là une épée pour te défendre, ou pour me tuer si le sort nous est contraire. » Je ne crois pas qu’elle pût entendre tous mes propos, car on vint l’appeler en grande hâte pour la mener où le fiancé l’attendait. Alors, je puis le dire ainsi, le soleil de ma joie se coucha et la nuit de ma tristesse acheva de se fermer ; je demeurai les yeux sans vue et l’intelligence sans raison, ne pouvant ni trouver l’entrée de sa demeure, ni me mouvoir d’aucun côté. Mais enfin, considérant combien ma présence importait dans une circonstance si critique et si solennelle, je me ranimai du mieux que je pus, et j’entrai dans la maison. Comme j’en connaissais dès longtemps toutes les issues, j’y pénétrai, sans que personne me vît, à la faveur du trouble et de la confusion qui régnaient ; je parvins à me glisser jusque dans un recoin que formait une fenêtre du salon même, et que couvraient de leurs plis deux rideaux en tapisserie, à travers lesquels je pouvais voir, sans être vu, tout ce qui se passait dans l’appartement. Qui pourrait dire à présent quelles alarmes firent battre mon cœur tout le temps que je passai dans cette retraite ! quelles pensées m’assaillirent ! quelles résolutions je formai ! Elles furent telles qu’il est impossible et qu’il serait mal de les redire. Il suffit que vous sachiez que le fiancé entra dans la salle, sans autre parure que ses habits ordinaires. Il avait pour parrain de mariage le cousin germain de Luscinde, et, dans tout l’appartement, il n’y avait personne que les serviteurs de la maison. Un peu après, Luscinde sortit d’un cabinet de toilette, accompagnée de sa mère et de deux suivantes, vêtue et parée comme l’exigeaient sa naissance et sa beauté, et comme l’avait pu faire la perfection de son bon goût. L’égarement où j’étais ne me permit pas de remarquer les détails de son costume ; j’en aperçus seulement les couleurs, qui étaient le rouge et le blanc, et les reflets que jetaient les riches bijoux dont sa coiffure et tous ses habits étaient ornés. Mais rien n’égalait la beauté singulière de ses cheveux blonds, qui brillaient aux yeux d’un éclat plus vif que les pierres précieuses, plus vif que les quatre torches qui éclairaient la salle. Ô souvenir, ennemi mortel de mon repos ! à quoi sert-il de me représenter maintenant les incomparables attraits de cette ennemie adorée ? Ne vaut-il pas mieux, cruel souvenir, que tu me rappelles et me représentes ce qu’elle fit alors, afin qu’un si manifeste outrage me fasse chercher, sinon la vengeance, au moins le terme de ma vie ? Ne vous lassez point, seigneurs, d’entendre les digressions auxquelles je me laisse aller ; mais ma douloureuse histoire n’est pas de celles qui se peuvent conter succinctement, à la hâte ; et chacune de ces circonstances me semble, à moi, digne d’un long discours. »

Le curé lui répondit que, non-seulement ils ne se lassaient point de l’entendre, mais qu’ils prenaient au contraire grand intérêt à tous ces détails, qui méritaient la même attention que le fond même du récit.

Cardénio continua donc : « Aussitôt, dit-il, que tout le monde fut réuni dans la salle, on fit entrer le curé de la paroisse, lequel prit les deux fiancés par la main, pour faire ce qu’exige une telle cérémonie. Lorsqu’il prononça ces mots sacramentels : « Voulez-vous, madame, prendre le seigneur Don Fernand, ici présent, pour votre légitime époux, comme l’ordonne la sainte mère Église ? » je passai toute la tête et le cou hors de la tapisserie, et me mis, d’une oreille attentive et d’une âme troublée, à écouter ce que répondrait Luscinde, attendant de sa réponse l’arrêt de ma mort ou la confirmation de ma vie. Oh ! pourquoi n’ai-je pas alors quitté ma retraite ? pourquoi ne me suis-je pas écrié : « Luscinde, Luscinde ! vois ce que tu fais, vois ce que tu me dois ; considère que tu es à moi et ne peux être à un autre ; que prononcer le oui, et m’ôter la vie, ce sera l’affaire du même instant. Et toi, traître Don Fernand, ravisseur de mon bien, meurtrier de ma vie, que veux-tu ? que prétends-tu ? ne vois-tu pas que tu ne peux chrétiennement satisfaire tes désirs, puisque Luscinde est ma femme, et que je suis son mari ? » Malheureux insensé ! à présent que je suis loin du péril, je dis bien ce que je devais faire et ce que je ne fis pas ; à présent que j’ai laissé ravir mon plus cher trésor, je maudis vainement le ravisseur, dont j’aurais pu me venger, si j’avais eu autant de cœur pour frapper, que j’en ai maintenant pour me plaindre ! Enfin, puisque je fus alors imbécile et lâche, il est juste que je meure maintenant honteux, repentant et insensé. Le curé attendait toujours la réponse de Luscinde, qui resta fort longtemps à la faire ; et, lorsque je pensais qu’elle allait tirer son poignard pour tenir sa promesse, ou délier sa langue pour déclarer la vérité et parler dans mes intérêts, j’entends qu’elle prononce, d’une voix faible et tremblante : Oui, je le prends. Don Fernand dit la même parole, lui mit au doigt l’anneau de mariage, et ils furent unis d’un indissoluble nœud. Le marié s’approcha pour embrasser son épouse ; mais elle, posant la main sur son cœur, tomba évanouie dans les bras de sa mère.

» Il me reste à dire maintenant en quel état je me trouvai lorsque, dans ce oui fatal, que j’avais entendu, je vis la perte de mes espérances, la fausseté des promesses et de la parole de Luscinde, et l’impossibilité de recouvrer, en aucun temps, le bien que cet instant venait de me faire perdre. Je restai privé de sens, me croyant abandonné du Ciel et devenu pour la terre un objet d’inimitié ; car l’air ne fournissait plus d’haleine à mes soupirs, ni l’eau de matière à mes larmes ; le feu seul s’était accru, et tout mon cœur brûlait de jalousie et de rage. L’évanouissement de Luscinde avait mis en émoi toute l’assemblée ; et sa mère l’ayant délacée pour lui donner de l’air, on découvrit sur son sein un papier cacheté que Don Fernand saisit aussitôt, et qu’il se mit à lire à la lueur d’une des torches. Dès qu’il eut achevé cette lecture, il se jeta sur une chaise, et resta la tête appuyée sur sa main, dans la posture d’un homme rêveur, sans se mêler aux soins qu’on prodiguait à sa femme pour la faire revenir de son évanouissement. Pour moi, quand je vis toute la maison dans cette confusion et ce trouble, je me hasardai à sortir, sans me soucier d’être vu, et bien déterminé, dans ce cas, à faire un si sanglant éclat, que tout le monde connût la juste indignation qui poussait mon cœur au châtiment du traître, et même à celui de l’inconstante, encore évanouie. Mais mon étoile, qui me réservait sans doute pour de plus grands maux, s’il est possible qu’il y en ait, ordonna que j’eusse alors trop de jugement, elle qui, depuis, m’en a complètement privé. Ainsi, sans vouloir tirer vengeance de mes plus grands ennemis, ce qui m’était facile, puisque nul ne pensait à moi, j’imaginai de la tirer de moi-même, et de m’infliger la peine qu’ils avaient méritée ; et sans doute avec plus de rigueur que je n’en aurais exercé contre eux, si je leur eusse en ce moment donné la mort, car celle qui frappe à l’improviste a bientôt terminé le supplice, tandis que celle qui se prolonge en tourments interminables, tue perpétuellement sans ôter la vie. Enfin, je m’échappai de cette maison, et me rendis chez l’homme où j’avais laissé ma mule. Je la fis aussitôt seller ; et, sans prendre congé de lui, je quittai la ville, n’osant pas, comme un autre Loth, tourner la tête pour la regarder. Quand je me vis seul, au milieu de la campagne, couvert par l’obscurité de la nuit, et invité par son silence à donner cours à mes plaintes, sans crainte d’être écouté ou reconnu, je déliai ma langue et j’éclatai en malédictions contre Luscinde et Fernand, comme si j’eusse ainsi vengé l’outrage que j’avais reçu d’eux. Je m’attachais surtout à elle, lui donnant les noms de cruelle, d’ingrate, de fausse et de parjure, mais par-dessus tout, d’intéressée et d’avaricieuse, puisque c’était la richesse de mon ennemi qui avait ébloui ses yeux, et lui avait fait préférer celui envers qui la fortune s’était montrée plus libérale de ses dons ; puis, au milieu de la fougue de ces emportements et de ces malédictions, je l’excusais en disant : « Peut-on s’étonner qu’une jeune fille, élevée dans la retraite, auprès de ses parents, accoutumée à leur obéir toujours, ait voulu condescendre à leur désir, lorsqu’ils lui donnaient pour époux un gentilhomme si noble, si riche, si bien fait de sa personne, qu’en le refusant, elle aurait fait croire, ou qu’elle avait perdu l’esprit, ou qu’elle avait déjà donné son cœur, ce qui eût porté une grave atteinte à sa bonne réputation ? » Puis, je revenais au premier sentiment, et me disais : « Pourquoi n’a-t-elle pas dit que j’étais son époux ? on aurait vu qu’elle n’avait pas fait un choix si indigne qu’elle ne pût s’en justifier, car, avant que Don Fernand ne s’offrît, ses parents eux-mêmes ne pouvaient, s’ils eussent mesuré leur désir sur la raison, souhaiter mieux que moi pour époux de leur fille. Ne pouvait-elle donc, avant de s’engager dans ce dernier et terrible pas, avant de donner sa main, dire qu’elle avait déjà reçu la mienne, puisque je me serais prêté, dans ce cas, à tout ce qu’elle eût voulu feindre ? » Enfin, je me convainquis que peu d’amour, peu de jugement, beaucoup d’ambition et de désirs de grandeur lui avaient fait oublier les promesses dont elle m’avait bercé, trompé et entretenu dans mon honnête et fidèle espoir. Pendant cette agitation et ces entretiens avec moi-même, je cheminai tout le reste de la nuit, et me trouvai, au point du jour, à l’une des entrées de ces montagnes. J’y pénétrai, et continuai de marcher devant moi trois jours entiers, sans suivre aucun chemin ; enfin, j’arrivai à une prairie, dont je ne sais trop la situation, et je demandai à des bergers qui s’y trouvaient où était l’endroit le plus désert et le plus âpre de ces montagnes. Ils m’indiquèrent celui-ci ; je m’y acheminai aussitôt avec le dessein d’y finir ma vie. En entrant dans cette affreuse solitude, ma mule tomba morte de faim et de fatigue, ou plutôt, à ce que je crois, pour se débarrasser d’une charge aussi inutile que celle qu’elle portait en ma personne. Je restai à pied, accablé de lassitude, exténué de besoin, sans avoir et sans vouloir chercher personne qui me secourût. Après être demeuré de la sorte je ne sais combien de temps, étendu par terre, je me levai, n’ayant plus faim, et je vis auprès de moi quelques chevriers, ceux qui avaient sans doute pourvu à mes extrêmes besoins. Ils me racontèrent, en effet, comment ils m’avaient trouvé, et comment je leur avais dit tant de niaiseries et d’extravagances que j’annonçais clairement avoir perdu l’esprit. Hélas ! j’ai bien senti moi-même, depuis ce moment, que je ne l’ai pas toujours libre et sain ; mais, au contraire, si affaibli, si troublé, que je fais mille folies, déchirant mes habits, parlant tout haut au milieu de ces solitudes, maudissant ma fatale étoile, et répétant sans cesse le nom chéri de mon ennemie, sans avoir alors d’autre intention que celle de laisser exhaler ma vie avec mes cris. Quand je reviens à moi, je me trouve si fatigué, si rendu, qu’à peine puis-je me soutenir. Ma plus commune habitation est le creux d’un liége, capable de couvrir ce misérable corps. Les pâtres et les chevriers qui parcourent ces montagnes avec leurs troupeaux, émus de pitié, me donnent ma nourriture, en plaçant des vivres sur les chemins et sur les rochers où ils pensent que je pourrai les trouver en passant ; car, même dans mes accès de démence, la nécessité parle, et l’instinct naturel me donne le désir de chercher à manger, et la volonté de satisfaire ma faim. D’autres fois, à ce qu’ils me disent quand ils me rencontrent en mon bon sens, je m’embusque sur les chemins, et j’enlève de force, quoiqu’ils me les offrent de bon cœur, les provisions que des bergers apportent du village à leurs cabanes. C’est ainsi que je passe le reste de ma misérable vie, jusqu’à ce qu’il plaise au Ciel de la conduire à son dernier terme, ou de m’ôter la mémoire, afin que je perde tout souvenir des charmes et du parjure de Luscinde, et des outrages de Don Fernand. S’il me faisait cette grâce, sans m’ôter la vie, je ramènerais sans doute mes pensées vers la droite raison ; sinon, je n’ai plus qu’à le prier de traiter mon âme avec miséricorde, car je ne sens en moi ni le courage, ni la force de tirer mon corps des austérités où l’a condamné mon propre choix. Voilà, seigneurs, l’amère histoire de mes infortunes. Dites-moi s’il est possible de la conter avec moins de regret et d’affliction que je ne vous en ai montré ? surtout, ne vous fatiguez point à me vouloir persuader, par vos conseils, ce que la raison vous suggérera pour remédier à mes maux ; ils ne me seraient pas plus utiles que n’est le breuvage ordonné par le médecin au malade qui ne veut pas le prendre. Je ne veux point de guérison sans Luscinde ; et, puisqu’il lui a plu d’appartenir à un autre, étant ou devant être à moi, il me plaît d’appartenir à l’infortune, ayant pu être au bonheur. Elle a voulu, par son inconstance, rendre stable ma perdition ; eh bien ! je voudrai, en me perdant, contenter ses désirs. Et l’on dira désormais qu’à moi seul a manqué ce qu’ont pour dernière ressource tous les malheureux, auxquels sert de consolation l’impossibilité même d’être consolés ; c’est au contraire, pour moi, la cause de plus vifs regrets et de plus cruelles douleurs, car j’imagine qu’ils doivent durer même au-delà de la mort. »

Ici, Cardénio termina le long récit de sa triste et amoureuse histoire ; et, comme le curé se préparait à lui adresser quelques mots de consolation, il fut retenu par une voix qui frappa tout à coup leurs oreilles, et qui disait, en plaintifs accents, ce que dira la quatrième partie de cette narration ; car c’est ici que mit fin à la troisième le sage et diligent historien Cid Hamed Ben-Engeli.

LIVRE QUATRIÈME. — CHAPITRE XXVIII. Qui traite de la nouvelle et agréable aventure qu’eurent le curé et le barbier dans la Sierra-Moréna.

Heureux, trois fois heureux furent les temps où vint au monde l’audacieux chevalier Don Quichotte de la Manche ! En effet, parce qu’il prit l’honorable détermination de ressusciter l’ordre presque éteint et mort de la chevalerie errante, nous jouissons maintenant, dans notre âge si nécessiteux de divertissements et de gaîté, non-seulement des douceurs de son histoire véridique, mais encore des contes et des épisodes qu’elle renferme, non moins agréables, pour la plupart, non moins ingénieux et véritables que l’histoire elle-même. Celle-ci, poursuivant le fil peigné, retors et dévidé de son récit, raconte qu’au moment où le curé se disposait à consoler de son mieux Cardénio, une voix l’en empêcha, en frappant leurs oreilles de ses tristes accents. « Ô mon Dieu, disait cette voix, est-il possible qu’enfin j’aie trouvé un lieu qui puisse servir de sépulture cachée à ce corps dont je porte si fort contre mon gré la charge pesante ? Oui, je le crois, à moins que la solitude que promettent ces montagnes ne vienne à me manquer aussi. Hélas ! combien ces rochers et ces broussailles, qui me laissent confier par mes plaintes mes malheurs au Ciel, me tiendront une plus agréable compagnie que celle d’aucun homme de ce monde, car il n’en est aucun sur la terre de qui l’on puisse attendre un conseil dans les perplexités, un soulagement dans la tristesse, un remède dans les maux ! » Ces tristes propos furent entendus par le curé et ceux qui se trouvaient avec lui ; et, comme il leur parut qu’on les avait prononcés tout près d’eux, ils se levèrent aussitôt pour chercher qui se plaignait de la sorte. Ils n’eurent pas fait vingt pas, qu’au détour d’un rocher ils aperçurent, assis au pied d’un frêne, un jeune garçon, vêtu en paysan, dont ils ne purent voir alors le visage, parce qu’il l’inclinait en se baignant les pieds dans un ruisseau qui coulait en cet endroit. Ils étaient arrivés avec tant de silence que le jeune garçon ne les entendit point ; celui-ci, d’ailleurs, n’était attentif qu’à se laver les pieds, qu’il avait tels, qu’on aurait dit deux morceaux de blanc cristal de roche mêlés parmi les autres pierres du ruisseau. Tant de beauté et tant de blancheur les surprit étrangement, car ces pieds ne leur semblaient pas faits pour fouler des mottes de terre derrière une charrue et des bœufs, comme l’indiquaient les vêtements de l’inconnu. Voyant qu’ils ne s’étaient pas fait entendre, le curé, qui marchait devant, fit signe aux deux autres de se blottir derrière des quartiers de roche qui se trouvaient là. Ils s’y cachèrent tous trois, épiant curieusement le jeune garçon. Celui-ci portait un mantelet à deux pans, serré autour des reins par une épaisse ceinture blanche. Il avait aussi de larges chausses en drap brun, et, sur la tête, une montéra de même étoffe. Ses chausses étaient retroussées jusqu’à la moitié des jambes, qui semblaient, assurément, faites de blanc albâtre. Quand il eut fini de laver ses beaux pieds, il prit, pour se les essuyer, un mouchoir sous sa montéra, et, voulant soulever sa coiffure, il releva la tête ; alors, ceux qui l’observaient eurent occasion de voir une beauté si incomparable, que Cardénio dit à voix basse au curé : « Puisque ce n’est pas Luscinde, ce n’est pas non plus une créature humaine. » Le jeune homme ôta sa montéra, et, secouant la tête d’un et d’autre côté, il fit tomber et déployer des cheveux dont ceux du soleil même devaient être jaloux. Alors nos trois curieux reconnurent que celui qu’ils avaient pris pour un paysan était une femme, jeune et délicate, la plus belle qu’eussent encore vue les yeux des deux amis de Don Quichotte, et même ceux de Cardénio, s’il n’eût pas connu Luscinde, car il affirma depuis que la seule beauté de Luscinde pouvait le disputer à celle-là. Ces longs et blonds cheveux non-seulement lui couvrirent les épaules, mais la cachèrent tout entière sous leurs tresses épaisses, tellement que, de tout son corps, on n’apercevait plus que les pieds. Pour les démêler, elle n’employa d’autre peigne que les doigts de deux mains, telles que, si les pieds avaient paru dans l’eau des morceaux de cristal, les mains ressemblaient dans les cheveux à des flocons de neige. Tout cela redoublant l’admiration des trois spectateurs et leur désir de savoir qui elle était, ils résolurent enfin de se montrer. Mais, au mouvement qu’ils firent en se levant, la belle jeune fille tourna la tête, et, séparant avec ses deux mains les cheveux qui lui couvraient le visage, elle regarda d’où partait le bruit. Dès qu’elle eut aperçu ces trois hommes, elle se leva précipitamment, puis, sans prendre le temps de se chausser et de rassembler ses cheveux, elle saisit un petit paquet de hardes qui se trouvait près d’elle, et se mit à fuir, pleine de trouble et d’effroi. Mais elle n’eut pas fait quatre pas que, ses pieds délicats ne pouvant souffrir les aspérités des rocailles, elle se laissa tomber par terre. À cette vue, les trois amis accoururent auprès d’elle, et le curé, prenant le premier la parole : « Arrêtez-vous, madame, lui dit-il ; qui que vous soyez, sachez que nous n’avons d’autre intention que celle de vous servir. Ainsi n’essayez pas vainement de prendre la fuite ; vos pieds ne sauraient vous le permettre, et nous ne pouvons nous-mêmes y consentir. » À ces propos elle ne répondait mot, stupéfaite et confuse. Ils s’approchèrent, et le curé, la prenant par la main, continua de la sorte : « Ce que nous cachent vos habits, madame, vos cheveux nous l’ont découvert ; clairs indices que ce ne sont pas de faibles motifs qui ont travesti votre beauté sous ce déguisement indigne d’elle, et qui vous ont amenée au fond de cette solitude, où nous sommes heureux de vous trouver, sinon pour donner un remède à vos maux, au moins pour vous offrir des conseils. Aucun mal, en effet, ne peut, tant que la vie dure, arriver à cette extrémité que celui qui l’éprouve ne veuille pas même écouter l’avis qui lui est offert avec bonne intention. Ainsi donc, ma chère dame, ou mon cher monsieur, ou ce qu’il vous plaira d’être, remettez-vous de l’effroi que vous a causé notre vue, et contez-nous votre bonne ou mauvaise fortune, sûre qu’en nous tous ensemble, et en chacun de nous, vous trouverez qui vous aide à supporter vos malheurs en les partageant. »

Pendant que le curé parlait ainsi, la belle travestie demeurait interdite et comme frappée d’un charme ; elle les regardait tour à tour, sans remuer les lèvres et sans dire une parole, semblable à un jeune paysan auquel on montre à l’improviste des choses rares et qu’il n’a jamais vues. Enfin, le curé continuant ses propos affectueux, elle laissa échapper un profond soupir, et rompit le silence : « Puisque la solitude de ces montagnes, dit-elle, n’a pu me cacher aux regards, et que mes cheveux en s’échappant ne permettent plus à ma langue de mentir, en vain voudrais-je feindre à présent, et dire ce qu’on ne croirait plus que par courtoisie. Cela posé, je dis, seigneurs, que je vous suis très-obligée des offres de service que vous m’avez faites, et qu’elles m’ont mise dans l’obligation de vous satisfaire en tout ce que vous m’avez demandé. Je crains bien, à vrai dire, que la relation de mes infortunes, telle que je vous la ferai, ne vous cause autant de contrariété que de compassion, car vous ne trouverez ni remède pour les guérir, ni consolation pour en adoucir l’amertume. Mais néanmoins, pour que mon honneur ne soit pas compromis dans votre pensée, après que vous m’avez reconnue pour femme, que vous m’avez vue jeune, seule et dans cet équipage, toutes choses qui peuvent, ensemble ou séparément, détruire tout crédit d’honnêteté, je me décide à vous dire ce que j’aurais voulu qu’il me fût possible de taire. » Ce petit discours fut adressé tout d’une haleine par cette charmante fille aux trois amis, avec une voix si douce et tant d’aisance de langage, que la grâce de son esprit ne leur causa pas moins de surprise que sa beauté. Ils répétèrent leurs offres de service, et lui firent de nouvelles instances pour qu’elle remplît ses promesses ; elle alors, sans se faire prier davantage, après avoir décemment remis sa chaussure et relevé ses cheveux, prit pour siège une grosse pierre, autour de laquelle s’assirent les trois auditeurs ; puis, se faisant violence pour retenir quelques larmes qui lui venaient aux yeux, d’une voix sonore et posée, elle commença ainsi l’histoire de sa vie :

« Dans cette Andalousie qui nous avoisine, est une petite ville dont un duc prend son titre, et qui le met au rang de ceux qu’on appelle Grands d’Espagne. Ce duc a deux fils : l’aîné, héritier de ses états, l’est aussi, selon toute apparence, de ses belles qualités ; quant au cadet, je ne sais de quoi il est héritier, si ce n’est des ruses de Ganelon et des trahisons de Vellido. Mes parents sont vassaux de ce seigneur, humbles de naissance, mais tellement pourvus de richesses que, si les biens de la nature eussent égalé pour eux ceux de la fortune, ils n’auraient pu rien désirer au-delà ; et moi, je n’aurais pas eu non plus à craindre de tomber dans la détresse où je me vois réduite, car tout mon malheur naît peut-être de ce qu’ils n’ont pas eu le bonheur de naître illustres. Il est vrai qu’ils ne sont pas d’extraction si basse qu’ils aient à rougir de leur condition ; mais elle n’est pas si haute non plus que je puisse m’ôter de la pensée que de leur humble naissance viennent toutes mes infortunes. Ils sont laboureurs enfin, mais de sang pur, sans aucun mélange de race mal sonnante, et, comme on dit, vieux chrétiens de vieille roche ; et si vieux, en effet, que leurs richesses et leur somptueux train de vie leur acquièrent peu à peu le nom d’hidalgos et de gentilshommes. Cependant la plus grande richesse et la plus grande noblesse dont ils se fissent gloire, c’était de m’avoir pour fille. Aussi, comme ils n’ont pas d’autres enfants pour hériter d’eux, et qu’ils m’ont toujours tendrement chérie, j’étais bien une des filles les plus doucement choyées que jamais choyèrent des parents. J’étais le miroir où ils se miraient, le bâton où s’appuyait leur vieillesse, le but unique où tendaient tous leurs désirs, qu’ils mesuraient sur la volonté du ciel, et dont les miens, en retour de leur bonté, ne s’écartaient sur aucun point. Et de la même manière que j’étais maîtresse de leurs cœurs, je l’étais aussi de leurs biens. C’est moi qui admettais ou congédiais les domestiques, et le compte de tout ce qui était semé ou récolté passait par mes mains. Les moulins d’huile, les pressoirs de vin, les troupeaux de grand et de petit bétail, les ruches d’abeilles, finalement tout ce que peut avoir un riche laboureur comme mon père, était remis à mes soins. J’étais la majordome et la dame, et j’en remplissais les fonctions avec tant de sollicitude et de plaisir que je ne saurais parvenir à vous l’exprimer. Les moments de la journée qui me restaient, après avoir donné les ordres aux contre-maîtres, aux valets de ferme et aux journaliers, je les employais aux exercices permis et commandés à mon sexe, l’aiguille, le tambour à broder, et le rouet, bien souvent. Si, pour me récréer, je laissais ces travaux, je me donnais le divertissement de lire quelque bon livre, ou de jouer de la harpe, car l’expérience m’a fait voir que la musique repose les esprits fatigués et soulage du travail de l’intelligence. Voilà quelle était la vie que je menais dans la maison paternelle ; et, si je vous l’ai contée avec tant de détails, ce n’est point par ostentation, pour vous faire entendre que je suis riche, mais pour que vous jugiez combien c’est sans ma faute que je suis tombée de cette heureuse situation au triste état où je me trouve à présent réduite. En vain je passais ma vie au milieu de tant d’occupations, et dans une retraite si sévère qu’elle pourrait se comparer à celle d’un couvent, n’étant vue de personne, à ce que j’imaginais, si ce n’est des gens de la maison, car les jours où j’allais à la messe, c’était de si grand matin, accompagnée de ma mère et de mes femmes, si bien voilée d’ailleurs et si timide, qu’à peine mes yeux voyaient plus de terre que n’en foulaient mes pieds. Et néanmoins, les yeux de l’amour, ou de l’oisiveté, pour mieux dire, plus perçants que ceux du lynx, me livrèrent aux poursuites de Don Fernand. C’est le nom du second fils de ce duc dont je vous ai parlé. »

À peine ce nom de Don Fernand fut-il sorti de la bouche de celle qui racontait son histoire, que Cardénio changea de visage, et se mit à frémir de tout son corps avec une si visible altération, que le curé et le barbier, ayant jeté les yeux sur lui, craignirent qu’il ne fût pris de ces accès de folie dont ils avaient ouï dire qu’il était de temps en temps attaqué. Mais Cardénio, pourtant, ne fit pas autre chose que de suer et trembler, sans bouger de place, et d’attacher fixement ses regards sur la belle paysanne, imaginant bien qui elle était. Celle-ci, sans prendre garde aux mouvements convulsifs de Cardénio, continua de la sorte son récit :

« Ses yeux ne m’eurent pas plutôt aperçue qu’il se sentit, comme il le dit ensuite, enflammé de ce violent amour dont il donna bientôt des preuves. Mais, pour arriver plus vite au terme de l’histoire de mes malheurs, je veux passer sous silence les démarches que fit Don Fernand pour me déclarer ses désirs. Il suborna tous les gens de ma maison, il fit mille cadeaux et offrit mille faveurs à mes parents ; les jours étaient de perpétuelles fêtes dans la rue que j’habitais, et, pendant la nuit, les sérénades ne laissaient dormir personne ; les billets en nombre infini qui, sans que je susse comment, parvenaient en mes mains, étaient remplis d’amoureux propos, et contenaient moins de syllabes que de promesses et de serments. Tout cela, cependant, loin de m’attendrir, m’endurcissait, comme s’il eût été mon plus mortel ennemi, et que tous les efforts qu’il faisait pour me séduire, il les eût faits pour m’irriter. Ce n’est pas que je ne reconnusse tout le mérite personnel de Don Fernand, et que je tinsse à outrage les soins qu’il me rendait ; j’éprouvais, au contraire, je ne sais quel contentement à me voir estimée et chérie par un si noble cavalier, et je n’avais nul déplaisir à lire mes louanges dans ses lettres : car il me semble qu’à nous autres femmes, quelque laides que nous soyons, il est toujours doux de nous entendre appeler jolies. Mais ce qui m’empêchait de fléchir, c’était le soin de mon honneur, c’étaient les continuels conseils que me donnaient mes parents, lesquels avaient bien facilement découvert l’intention de Don Fernand, qui ne se mettait point en peine que tout le monde la connût. Ils me disaient qu’en ma vertu seule reposaient leur honneur et leur considération ; que je n’avais qu’à mesurer la distance qui me séparait de Don Fernand, pour reconnaître que ses vues, bien qu’il dît le contraire, se dirigeaient plutôt vers son plaisir que vers mon intérêt ; ils ajoutaient que, si je voulais y mettre un obstacle et l’obliger à cesser ses offensantes poursuites, ils étaient prêts à me marier sur-le-champ avec qui je voudrais choisir, non-seulement dans notre ville, mais dans celles des environs, puisqu’on pouvait tout espérer de leur grande fortune et de ma bonne renommée. Ces promesses, et leurs avis, dont je sentais la justesse, fortifiaient si bien ma résolution que jamais je ne voulus répondre à Don Fernand un mot qui pût lui montrer, même au loin, l’espérance de voir ses prétentions satisfaites. Toutes ces précautions de ma vigilance, qu’il prenait sans doute pour des dédains, durent enflammer davantage ses coupables désirs ; c’est le seul nom que je puisse donner à l’amour qu’il me témoignait ; car, s’il eût été ce qu’il devait être, je n’aurais pas eu l’occasion de vous en parler à cette heure. Finalement, Don Fernand apprit que mes parents cherchaient à m’établir, afin de lui ôter l’espoir de me posséder, ou du moins que j’eusse plus de gardiens pour me défendre. Cette nouvelle ou ce soupçon suffirent pour lui faire entreprendre ce que je vais vous raconter.

» Une nuit, j’étais seule dans mon appartement, sans autre compagnie que celle d’une femme de chambre, ayant eu soin de bien fermer les portes, dans la crainte que la moindre négligence ne mît mon honneur en péril. Tout à coup, sans pouvoir imaginer comment cela se fit, au milieu de tant de précautions, dans la solitude et le silence de ma retraite, tout à coup il parut devant moi. Cette vue me troubla de manière qu’elle m’ôta la lumière des yeux et la parole de la langue ; je ne pus pas même jeter des cris pour appeler au secours, et je crois qu’il ne m’aurait pas laissé le temps de crier, car aussitôt il s’approcha de moi, et, me prenant dans ses bras, puisque je n’avais pas la force de me défendre, tant j’étais troublée, il se mit à tenir de tels propos que je ne sais comment le mensonge peut être assez habile pour les arranger de manière à les faire croire des vérités. Le traître faisait d’ailleurs en sorte que les larmes donnassent crédit à ses paroles, et les soupirs à ses intentions. Moi, pauvre enfant, seule parmi les miens, et sans expérience de semblables rencontres, je commençai, ne sachant comment, à tenir pour vraies toutes ces faussetés, non de façon, cependant, qu’elles me donnassent plus qu’une simple compassion pour ses soupirs et ses pleurs. Aussi, revenant un peu de ma première alarme, je retrouvai mes esprits éperdus, et je lui dis avec plus de courage que je n’avais cru pouvoir en conserver : « Si, comme je suis dans vos bras, seigneur, j’étais entre les griffes d’un lion furieux, et qu’il fallût, pour m’en délivrer avec certitude, faire ou dire quelque chose au détriment de ma vertu, il ne me serait pas plus possible de le faire ou de le dire qu’il n’est possible que ce qui a été ne fût pas. Ainsi donc, si vous tenez mon corps enserré dans vos bras, moi, je tiens mon âme retenue par mes bons sentiments, qui sont aussi différents des vôtres que vous le verriez, s’il vous convenait d’user de violence pour les satisfaire. Je suis votre vassale, mais non votre esclave ; la noblesse de votre sang ne vous donne pas le droit de mépriser, de déshonorer l’humilité du mien ; et je m’estime autant, moi, paysanne et vilaine, que vous, gentilhomme et seigneur. Vos forces n’ont aucune prise sur moi, ni vos richesses aucune influence ; vos paroles ne peuvent me tromper, ni vos soupirs et vos larmes m’attendrir. Mais, si je voyais quelqu’une des choses que je viens d’énumérer dans celui que mes parents me donneraient pour époux, alors ma volonté se plierait à la sienne, et lui serait vouée à jamais. De manière que, même à contre-cœur, pourvu que mon honneur fût intact, je vous livrerais volontairement, seigneur, ce que vous voulez maintenant m’arracher par la violence. C’est vous dire que jamais personne n’obtiendra de moi la moindre faveur qu’il ne soit mon légitime époux. — S’il ne faut que cela pour te satisfaire, me répondit le déloyal chevalier, vois, charmante Dorothée (c’est le nom de l’infortunée qui vous parle), je t’offre ma main, et je jure d’être ton époux, prenant pour témoins de mon serment les cieux, auxquels rien n’est caché, et cette sainte image de la mère de Dieu, que voilà devant nous. »

Au moment où Cardénio l’entendit se nommer Dorothée, il fut repris de ses mouvements convulsifs, et acheva de se confirmer dans la première opinion qu’il avait eue d’elle. Mais, ne voulant pas interrompre l’histoire dont il prévoyait et savait presque la fin, il lui dit seulement : « Quoi ! madame, Dorothée est votre nom ? J’ai ouï parler d’une personne qui le portait, et dont les malheurs vont de pair avec les vôtres. Mais continuez votre récit : un temps viendra où je vous dirai des choses qui ne vous causeront pas moins d’étonnement que de pitié. » À ces propos de Cardénio, Dorothée jeta les yeux sur lui, considéra son étrange et misérable accoutrement, puis, le pria, s’il savait quelque chose qui la concernât, de le dire aussitôt : « Tout ce que la fortune m’a laissé, ajouta-t-elle, c’est le courage de souffrir et de résister à quelque désastre qui m’atteigne, bien assurée qu’il n’en est aucun dont mon infortune puisse s’accroître. — Je n’aurais pas perdu un instant, madame, à vous dire ce que je pense, répondit Cardénio, si j’étais sûr de ne pas me tromper dans mes suppositions ; mais l’occasion de les dire n’est pas venue, et il ne vous importe nullement encore de les connaître. — Comme il vous plaira, reprit Dorothée ; je reviens à mon histoire.

» Don Fernand, saisissant une image de la Vierge, qui se trouvait dans ma chambre, la plaça devant nous pour témoin de nos fiançailles, et m’engagea, sous les serments les plus solennels et les plus formidables, sa parole d’être mon mari. Cependant, avant qu’il achevât de les prononcer, je lui dis qu’il prît bien garde à ce qu’il allait faire ; qu’il considérât le courroux que son père ne manquerait pas de ressentir en le voyant épouser une paysanne, sa vassale ; qu’il ne se laissât point aveugler par la beauté que je pouvais avoir, puisqu’il n’y trouverait pas une excuse suffisante de sa faute, et que, si son amour le portait à me vouloir quelque bien, il laissât plutôt mon sort se modeler sur ma naissance ; car, jamais des unions si disproportionnées ne réussissent, et le bonheur qu’elles donnent au commencement n’est pas de longue durée. Je lui exposai toutes ces raisons que vous venez d’entendre, et bien d’autres encore dont je ne me souviens plus ; mais elles ne purent l’empêcher de poursuivre son dessein, de la même manière que celui qui emprunte, pensant ne pas payer, ne regarde guère aux conditions du contrat. Dans ce moment, je fis, à part moi, un rapide discours, et je me dis à moi-même : « Non, je ne serai pas la première que le mariage élève d’une humble à une haute condition ; et Don Fernand ne sera pas le premier auquel les charmes de la beauté, ou plutôt une aveugle passion ait fait prendre une compagne disproportionnée à la grandeur de sa naissance. Puisque je ne veux ni changer le monde, ni faire de nouveaux usages, j’aurai raison de saisir cet honneur que m’offre la fortune, car, dût l’affection qu’il me témoigne ne pas durer au-delà de l’accomplissement de ses désirs, enfin je serai son épouse devant Dieu. Au contraire, si je veux l’éloigner par mes dédains et mes rigueurs, je le vois en un tel état que, oubliant toute espèce de devoir, il usera de violence, et je resterai, non-seulement sans honneur, mais sans excuse de la faute que pourra me reprocher quiconque ne saura pas combien j’en suis exempte. Quelles raisons auraient, en effet, le pouvoir de persuader à mes parents et aux autres que ce chevalier est entré dans ma chambre sans mon consentement ? » Toutes ces demandes et ces réponses, mon imagination se les fit en un instant ; mais ce qui commença surtout à m’ébranler et à me pousser, sans que je le susse, à ma perdition, ce furent les serments et les imprécations de Don Fernand, les témoins qu’il invoquait, les larmes qu’il répandait en abondance, et finalement les charmes de sa bonne mine, qui, soutenus par tant de témoignages de véritable amour, auraient pu vaincre tout autre cœur, aussi libre, aussi sage que le mien. J’appelai la fille qui me servait, pour qu’elle se joignît sur la terre aux témoins invoqués dans le ciel ; Don Fernand renouvela et confirma ses premiers serments ; il prit de nouveaux saints à témoin ; il se donna mille malédictions s’il ne remplissait point sa promesse ; ses yeux se mouillèrent encore de larmes, sa bouche s’enflamma de soupirs ; il me serra davantage entre ses bras, dont je n’avais pu me dégager un seul instant ; enfin, quand ma servante eut de nouveau quitté l’appartement, il mit le comble à mon déshonneur et à sa trahison.

» Le jour qui succéda à la nuit de ma perte ne venait point, à ce que je crois, aussi vite que le souhaitait Don Fernand ; car, après avoir assouvi un désir criminel, il n’en est pas de plus vif que celui de s’éloigner des lieux où on l’a satisfait. C’est du moins ce que je pensai quand je vis Don Fernand mettre tant de hâte à partir. Cette même servante qui l’avait amené jusqu’en ma chambre le conduisit hors de la maison, avant que le jour parût. Quand il me fit ses adieux, il me répéta, quoique avec moins d’empressement et d’ardeur qu’à son arrivée, que je fusse tranquille sur sa foi, que je crusse ses serments aussi valables que sincères ; et, pour donner plus de poids à ses paroles, il tira de son doigt un riche anneau qu’il mit au mien. Enfin, il me quitta, et moi, je restai, je ne sais trop si ce fut triste ou gaie. Ce que je puis dire, c’est que je demeurai confuse et rêveuse, et presque hors de moi d’un tel événement, sans avoir le courage ou même la pensée de gronder ma fille de compagnie pour la trahison qu’elle avait commise en cachant Don Fernand dans ma propre chambre ; car je ne pouvais encore décider si ce qui venait de m’arriver était un bien ou un mal. J’avais dit à Don Fernand, au moment de son départ, qu’il pourrait employer la même voie pour me visiter d’autres nuits secrètement, puisque j’étais à lui, jusqu’à ce qu’il lui convînt de publier notre mariage. Mais il ne revint plus, si ce n’est la nuit suivante, et je ne pus plus le voir, ni dans la rue, ni à l’église, pendant tout un mois que je me fatiguai vainement à le chercher, bien que je susse qu’il n’avait pas quitté la ville, et qu’il se livrait, la plupart du temps, à l’exercice de la chasse, qu’il aimait avec passion. Je sais, hélas ! combien ces jours me parurent longs et ces heures amères ; je sais que je commençai à douter de sa bonne foi, et même à cesser d’y croire ; je sais aussi que ma servante entendit alors les reproches que je ne lui avais pas faits auparavant pour me plaindre de son audace ; je sais enfin qu’il fallut me faire violence pour retenir mes pleurs et composer mon visage, afin de ne pas obliger mes parents à me demander le sujet de mon affliction, et de ne pas être obligée moi-même de recourir avec eux au mensonge. Mais cet état forcé dura peu. Le moment vint bientôt où je perdis toute patience, où je foulai aux pieds toute considération et toute retenue, où je fis enfin éclater mon courroux au grand jour. Ce fut lorsque, au bout de quelque temps, on répandit chez nous la nouvelle que, dans une ville voisine, Don Fernand s’était marié avec une jeune personne d’une beauté merveilleuse et de noble famille, mais pas assez riche, néanmoins, pour avoir pu prétendre, avec sa seule dot, à si haute union. On disait qu’elle se nommait Luscinde, et l’on racontait aussi des choses étranges arrivées pendant la cérémonie des fiançailles. »

Quand il entendit le nom de Luscinde, Cardénio ne fit autre chose que de plier les épaules, froncer le sourcil, se mordre les lèvres, et laisser bientôt couler sur ses joues deux ruisseaux de larmes. Dorothée n’interrompit point pour cela le fil de son histoire, et continua de la sorte : « Cette triste nouvelle arriva promptement jusqu’à moi ; mais, au lieu de se glacer en l’apprenant, mon cœur s’enflamma d’une telle rage, qu’il s’en fallut peu que je ne sortisse de la maison, et ne parcourusse à grands cris les rues de la ville pour publier l’infâme trahison dont j’étais victime. Mais cette fureur se calma par la pensée qui me vint d’un projet que je mis en œuvre dès la nuit suivante. Je m’habillai de ces vêtements, que me donna un domestique de mon père, de ceux qu’on appelle zagals chez les laboureurs, auquel j’avais découvert toute ma funeste aventure, et que j’avais prié de m’accompagner jusqu’à la ville, où j’espérais rencontrer mon ennemi. Ce zagal, après m’avoir fait des remontrances sur l’audace et l’inconvenance de ma résolution, m’y voyant bien déterminée, s’offrit, comme il le dit, à me tenir compagnie jusqu’au bout du monde. Aussitôt j’enfermai dans un sac de toile un habillement de femme, ainsi que de l’argent et des bijoux pour me servir au besoin, et, dans le silence de la nuit, sans rien dire de mon départ à ma perfide servante, je quittai la maison, accompagnée du zagal, et assaillie de mille pensées confuses. Je pris à pied le chemin de la ville ; mais le désir d’arriver me donnait des ailes, afin de pouvoir, sinon empêcher ce que je croyais achevé sans retour, au moins demander à Don Fernand de quel front il en avait agi de la sorte. J’arrivai en deux jours et demi au but de mon voyage, et, tout en entrant dans la ville, je m’informai de la maison des parents de Luscinde. Le premier auquel j’adressai cette question me répondit plus que je n’aurais voulu en apprendre. Il m’indiqua leur maison, et me raconta tout ce qui s’était passé aux fiançailles de leur fille, chose tellement publique dans la ville qu’elle faisait la matière de tous les entretiens et de tous les caquets. Il me dit que la nuit où fut célébré le mariage de Don Fernand avec Luscinde, celle-ci, après avoir prononcé le oui de le prendre pour époux, avait été saisie d’un long évanouissement, et que son époux, l’ayant voulu délacer pour lui donner de l’air, trouva un billet écrit de la main même de Luscinde, où elle déclarait qu’elle ne pouvait être l’épouse de Don Fernand, parce qu’elle était celle de Cardénio (un noble cavalier de la même ville, à ce que me dit cet homme), et que, si elle avait donné à Don Fernand le oui conjugal, c’était pour ne point désobéir à ses parents. Enfin, ce billet faisait entendre, dans le reste de son contenu, qu’elle avait pris la résolution de se tuer à la fin de la cérémonie des épousailles, et donnait les raisons qui l’obligeaient à s’ôter la vie. Cette intention était, dit-on, clairement confirmée d’ailleurs par un poignard qu’on trouva caché sous ses habits de noce. À cette vue, Don Fernand, se croyant joué et outragé par Luscinde, se jeta sur elle avant qu’elle fût revenue de son évanouissement, et voulut la percer de ce même poignard qu’on avait trouvé dans son sein ; ce qu’il aurait fait, si les parents et les assistants ne l’eussent retenu. On ajoute que Don Fernand sortit aussitôt, et que Luscinde ne revint à elle que le lendemain ; qu’alors elle conta à ses parents comment elle était la véritable épouse de ce Cardénio dont je viens de parler. J’appris encore, d’après les bruits qui couraient, que Cardénio s’était trouvé présent aux fiançailles, et que, voyant sa maîtresse mariée, ce qu’il n’avait jamais cru possible, il avait quitté la ville en désespéré, après avoir écrit une lettre où, se plaignant de l’affront que Luscinde lui faisait, il annonçait qu’on ne le verrait plus. Tout cela était de notoriété publique dans la ville, et l’on n’y parlait pas d’autre chose. Mais on parla bien davantage encore, quand on sut que Luscinde avait disparu de la maison de son père, et même de la ville, car on l’y chercha vainement ; et ses malheureux parents en perdaient l’esprit, ne sachant quel moyen prendre pour la retrouver. Toutes ces nouvelles ranimèrent un peu mes espérances, et je me crus plus heureuse de n’avoir pas trouvé Don Fernand que de l’avoir trouvé marié. Il me semblait, en effet, que mon malheur n’était pas encore sans remède, et je m’efforçais de me persuader que peut-être le Ciel avait mis cet obstacle imprévu au second mariage pour lui rappeler les engagements pris au premier, pour le faire réfléchir à ce qu’il était chrétien, et plus intéressé au salut de son âme qu’à toutes les considérations humaines. Je roulais toutes ces pensées dans ma tête, me consolant sans sujet de consolation, et rêvant de lointaines espérances, pour soutenir une vie que j’ai prise en haine à présent.

» Tandis que je parcourais la ville sans savoir que résoudre, puisque je n’avais pas rencontré Don Fernand, j’entendis le crieur public annoncer dans les rues une grande récompense pour qui me trouverait, donnant le signalement de mon âge, de ma taille, des habits dont j’étais vêtue. J’entendis également rapporter, comme un ouï-dire, que le valet qui m’accompagnait m’avait enlevée de la maison paternelle. Ce nouveau coup m’alla jusqu’à l’âme ; je vis avec désespoir à quel degré de flétrissure était tombée ma réputation, puisqu’il ne suffisait pas que je l’eusse perdue par ma fuite, et qu’on me donnait pour complice un être si vil et si indigne de fixer mes pensées. Aussitôt que j’entendis publier ce ban, je quittai la ville, suivie de mon domestique, qui commençait à montrer quelque hésitation dans la fidélité à toute épreuve qu’il m’avait promise. La même nuit, dans la crainte d’être découverts, nous pénétrâmes jusqu’au plus profond de ces montagnes ; mais, comme on dit, un malheur en appelle un autre, et la fin d’une infortune est d’ordinaire le commencement d’une plus grande. C’est ce qui m’arriva : car dès que mon bon serviteur, jusque-là si sûr et si fidèle, se vit seul avec moi dans ce désert, poussé de sa perversité plutôt que de mes attraits, il voulut saisir l’occasion que semblait lui offrir notre solitude absolue. Sans respect pour moi et sans crainte de Dieu, il osa me tenir d’insolents discours ; et, voyant avec quel juste mépris je repoussais ses impudentes propositions, il cessa les prières dont il avait d’abord essayé, et se mit en devoir d’employer la violence. Mais le Ciel, juste et secourable, qui manque rarement d’accorder son regard et son aide aux bonnes intentions, favorisa si bien les miennes que, malgré l’insuffisance de mes forces, je le fis, sans grande peine, rouler dans un précipice, où je le laissai, mort ou vif. Aussitôt, et plus rapidement que ma fatigue et mon effroi ne semblaient le permettre, je m’enfonçai dans ces montagnes, sans autre dessein que de m’y cacher, et d’échapper à mes parents ou à ceux qu’ils enverraient à ma poursuite. Il y a de cela je ne sais combien de mois. Je rencontrai presque aussitôt un gardien de troupeaux, qui me prit pour berger, et m’emmena dans un hameau, au cœur de la montagne. Je l’ai servi depuis ce temps, faisant en sorte d’être aux champs tout le jour, pour cacher ces cheveux qui viennent, bien à mon insu, de me découvrir. Mais toute mon adresse et toute ma sollicitude furent vaines à la fin. Mon maître vint à s’apercevoir que je n’étais pas homme, et ressentit les mêmes désirs coupables que mon valet. Comme la fortune ne donne pas toujours la ressource à côté du danger, et que je ne trouvais point de précipice pour y jeter le maître après le serviteur, je crus plus prudent de fuir encore et de me cacher une seconde fois dans ces âpres retraites, que d’essayer avec lui mes forces ou mes remontrances. Je revins donc chercher, parmi ces rochers et ces bois, un endroit où je pusse, sans obstacle, offrir au ciel mes soupirs et mes larmes, où je pusse le prier de prendre en pitié mes infortunes, et de me faire la grâce, ou d’en trouver le terme, ou de laisser ma vie dans ces solitudes, et d’y ensevelir la mémoire d’une infortunée qui a donné si innocemment sujet à la malignité de la poursuivre et de la déchirer. »

CHAPITRE XXIX. Qui traite du gracieux artifice qu’on employa pour tirer notre amoureux chevalier de la rude pénitence qu’il accomplissait.

« Telle est, seigneurs, la véritable histoire de mes tragiques aventures. Voyez et jugez maintenant si les soupirs que vous avez entendus s’échapper avec mes paroles, si les larmes que vous avez vues couler de mes yeux n’avaient pas de suffisants motifs pour éclater avec plus d’abondance. En considérant la nature de mes disgrâces, vous reconnaîtrez que toute consolation est superflue, puisque tout remède est impossible. Je ne vous demande qu’une chose, qu’il vous sera facile de m’accorder : apprenez-moi où je pourrai passer ma vie sans être exposée à la perdre à tout instant par la crainte et les alarmes, tant je redoute que ceux qui me cherchent ne me découvrent à la fin. Je sais bien que l’extrême tendresse qu’ont pour moi mes parents me promet d’eux un bon accueil ; mais j’éprouve une telle honte, seulement à penser que je paraîtrais en leur présence autrement qu’ils ne devaient l’espérer, que j’aime mieux m’exiler pour jamais de leur vue plutôt que de lire sur leur visage la pensée qu’ils ne trouvent plus sur le mien la pureté et l’innocence qu’ils attendaient de leur fille. »

Elle se tut en achevant ces paroles, et la rougeur qui couvrit alors son visage fit clairement connaître les regrets et la confusion dont son âme était remplie. Ce fut au fond des leurs que ceux qui avaient écouté le récit de ses infortunes ressentirent l’étonnement et la compassion qu’elle inspirait. Le curé voulait aussitôt lui donner des consolations et des avis, mais Cardénio le prévint : « Quoi, madame ! s’écria-t-il, vous êtes la belle Dorothée, la fille unique du riche Clenardo ! » Dorothée resta toute surprise quand elle entendit le nom de son père et qu’elle vit la chétive apparence de celui qui le nommait, car on sait déjà de quelle manière était vêtu Cardénio. « Qui êtes-vous, mon ami, lui dit-elle, pour savoir ainsi le nom de mon père ? Jusqu’à présent, si j’ai bonne mémoire, je ne l’ai pas nommé une seule fois dans le cours de mon récit. — Je suis, répondit Cardénio, cet infortuné que, suivant vous, madame, Luscinde a dit être son époux ; je suis le malheureux Cardénio, que la perfidie du même homme qui vous a mise en l’état où vous êtes a réduit à l’état où vous me voyez, nu, déchiré, privé de toute consolation sur la terre, et, ce qui est pire encore, privé de raison, car je n’en ai plus l’usage que lorsqu’il plaît au ciel de me l’accorder pour quelques instants. Oui, Dorothée, c’est moi qui fus le témoin et la victime des perversités de Don Fernand ; c’est moi qui attendis jusqu’à ce que Luscinde, le prenant pour époux, eût prononcé le oui fatal ; mais qui n’eus pas assez de courage pour voir où aboutiraient son évanouissement et la découverte du billet caché dans son sein, car mon âme n’eut pas assez de force pour supporter tant de malheurs à la fois. Je quittai la maison quand je perdis patience, et, laissant à mon hôte une lettre que je le priai de remettre aux mains de Luscinde, je m’en vins dans ce désert, avec l’intention d’y finir ma vie, que j’ai détestée depuis lors comme mon ennemie mortelle. Mais le ciel n’a pas voulu me l’ôter, se bornant à m’ôter la raison, et me gardant peut-être pour le bonheur qui m’arrive de vous rencontrer aujourd’hui. Car, si tout ce que vous avez conté est vrai, comme je le crois, il est possible que le ciel nous ait réservé, pour tous deux, une meilleure fin que nous ne pensons à nos désastres. S’il est vrai que Luscinde ne peut épouser Don Fernand, parce qu’elle est à moi, comme elle l’a hautement déclaré, ni Don Fernand l’épouser, parce qu’il est à vous, nous pouvons encore espérer que le ciel nous restitue ce qui nous appartient, puisque ces objets existent et qu’ils ne sont ni aliénés, ni détruits. Maintenant que cette consolation nous reste, fondée non sur de folles rêveries et de chimériques espérances, je vous supplie, madame, de prendre, en vos honnêtes pensées, une résolution nouvelle, telle que je pense la prendre moi-même, et de vous résigner à l’espoir d’un meilleur avenir. Quant à moi, je vous jure, foi de gentilhomme et de chrétien, de ne plus vous abandonner que vous ne soyez rendue à Don Fernand. Si je ne pouvais, par le raisonnement, l’amener à reconnaître vos droits, j’userais alors de celui que me donne ma qualité de gentilhomme, pour le provoquer à juste titre au combat, en raison du tort qu’il vous cause, mais sans me rappeler mes propres offenses, dont je laisserai la vengeance au ciel, pour ne m’occuper que de celle des vôtres sur la terre. »

Ce que venait de dire Cardénio accrut tellement la surprise de Dorothée que, ne sachant quelles grâces rendre à de telles offres de service, elle voulut se jeter à ses pieds et les embrasser ; mais Cardénio l’en empêcha. Le bon licencié prit la parole pour tous deux, approuva le sage projet de Cardénio, et leur persuada par ses conseils et ses prières de l’accompagner à son village, où ils pourraient se fournir des choses qui leur manquaient, et prendre un parti pour chercher Don Fernand, ramener Dorothée à la maison paternelle, ou faire enfin ce qui semblerait le plus convenable. Cardénio et Dorothée acceptèrent son offre, avec des témoignages de reconnaissance. Le barbier, qui jusqu’alors avait écouté sans rien dire, fit aussi son petit discours, et s’offrit d’aussi bonne grâce que le curé à les servir autant qu’il en était capable. Par la même occasion, il conta brièvement le motif qui les avait amenés en cet endroit, ainsi que l’étrange folie de Don Quichotte, dont ils attendaient l’écuyer qu’ils avaient envoyé à sa recherche. Cardénio se ressouvint alors, mais comme en un songe, du démêlé qu’il avait eu avec Don Quichotte, et raconta cette aventure, sans pouvoir toutefois indiquer le motif de la querelle. En ce moment, des cris se firent entendre ; le curé et le barbier reconnurent aussitôt la voix de Sancho Panza, qui, ne les trouvant point dans l’endroit où il les avait laissés, les appelait à tue-tête. Ils allèrent tous à sa rencontre, et comme ils lui demandaient avec empressement des nouvelles de Don Quichotte, Sancho leur conta comment il l’avait trouvé nu, en chemise, sec, maigre, jaune et mort de faim, mais soupirant toujours pour sa dame Dulcinée. « Je lui ai bien dit, ajouta-t-il, qu’elle lui ordonnait de quitter cet endroit et de s’en aller au Toboso, où elle restait à l’attendre ; il m’a répondu qu’il était décidé à ne point paraître en présence de ses charmes jusqu’à ce qu’il eût fait des prouesses qui le rendissent méritant de ses bonnes grâces. Mais, en vérité, si cela dure encore un peu, mon maître court grand risque de ne pas devenir empereur, comme il s’y est obligé, ni même archevêque, ce qui est bien le moins qu’il puisse faire. Voyez donc, au nom du ciel, comment il faut s’y prendre pour le tirer de là. » Le licencié répondit à Sancho qu’il ne se mît pas en peine, et qu’on saurait bien l’arracher à sa pénitence, quelque dépit qu’il en eût. Aussitôt il conta à Cardénio et à Dorothée le moyen qu’ils avaient imaginé pour la guérison de Don Quichotte, ou du moins pour le ramener à sa maison. Dorothée s’offrit alors de bonne grâce à jouer elle-même le rôle de la damoiselle affligée, qu’elle remplirait, dit-elle, mieux que le barbier, puisqu’elle avait justement des habits de femme qui lui permettaient de le faire au naturel, ajoutant qu’on pouvait se reposer sur elle du soin de représenter ce personnage comme il convenait au succès de leur dessein, parce qu’elle avait lu assez de livres de chevalerie pour savoir en quel style les damoiselles désolées demandaient un don aux chevaliers errants. « À la bonne heure donc, s’écria le curé ; il n’est plus besoin que de se mettre à l’œuvre. En vérité, la fortune se déclare en notre faveur ; car, sans penser à vous le moins du monde, madame et seigneur, voilà qu’elle commence par notre moyen à rouvrir une porte à votre espérance, et qu’elle nous fait trouver en vous l’aide et le secours dont nous avions besoin. » Dorothée tira sur-le-champ de son paquet une jupe entière de fine et riche étoffe, ainsi qu’un mantelet de brocart vert, et, d’un écrin, un collier de perles avec d’autres bijoux. En un instant elle fut parée de manière à passer pour une riche et grande dame. Tous ces ajustements, elle les avait, dit-elle, emportés de la maison de ses parents pour s’en servir au besoin ; mais elle n’avait encore eu nulle occasion d’en faire usage. Ils furent tous enchantés de sa grâce parfaite et de sa beauté singulière, et achevèrent de tenir Don Fernand pour un homme de peu de sens, puisqu’il dédaignait tant d’attraits. Mais celui qui éprouvait le plus de surprise et d’admiration, c’était Sancho Panza. Jamais, en tous les jours de sa vie, il n’avait vu une si belle créature. Aussi demanda-t-il avec empressement au curé qui était cette si charmante dame, et qu’est-ce qu’elle cherchait à travers ces montagnes. « Cette belle dame, mon ami Sancho, répondit le curé, est tout bonnement, sans que cela paraisse, l’héritière en droite ligne et de mâle en mâle du grand royaume de Micomicon ; elle vient à la recherche de votre maître pour le prier de lui octroyer un don, lequel consiste à défaire un tort que lui a fait un déloyal géant ; et c’est au bruit de la renommée de bon chevalier qu’a votre maître sur toute la face de la terre, que cette princesse s’est mise en quête de lui depuis les côtes de la Guinée. — Heureuse quête et heureuse trouvaille ! s’écria Sancho transporté, surtout si mon maître est assez chanceux pour venger cette offense et redresser ce tort, en tuant ce méchant drôle de géant que votre grâce vient de dire. Et oui, pardieu, il le tuera s’il le rencontre, à moins pourtant que ce ne soit un fantôme ; car, contre les fantômes, mon seigneur est sans pouvoir. Mais, seigneur licencié, je veux entre autres choses vous demander une grâce. Pour qu’il ne prenne pas fantaisie à mon maître de se faire archevêque, car c’est là tout ce que je crains, vous feriez bien de lui conseiller de se marier tout de suite avec cette princesse : il se trouvera ainsi dans l’impossibilité de recevoir les ordres archiépiscopaux, et se décidera facilement à s’en tenir au titre d’empereur, ce qui sera le comble de mes souhaits. Franchement, j’y ai bien réfléchi, et je trouve, tout compté, qu’il ne me convient pas que mon maître soit archevêque ; car enfin je ne suis bon à rien pour l’église, puisque je suis marié ; et m’en aller maintenant courir après des dispenses pour que je puisse toucher le revenu d’une prébende, ayant, comme je les ai, femme et enfants, ce serait à n’en jamais finir. Ainsi donc, seigneur, tout le joint de l’affaire, c’est que mon maître se marie tout de suite avec cette dame, que je ne peux nommer par son nom, ne sachant pas encore comment elle s’appelle. — Elle s’appelle, répondit le curé, la princesse Micomicona ; car, son royaume s’appelant Micomicon, il est clair qu’elle doit s’appeler ainsi. — Sans aucun doute, reprit Sancho, et j’ai vu bien des gens prendre pour nom de famille et de terre celui du lieu où ils sont nés, s’appelant Pedro de Alcala, ou Juan de Ubéda, ou Diego de Valladolid ; et ce doit être aussi l’usage, par là en Guinée, que les reines prennent le nom de leur royaume. — C’est probable, répondit le curé et ; quant au mariage de votre maître, croyez que j’y emploierai toutes les ressources de mon éloquence. » Sancho demeura aussi satisfait de cette promesse que le curé surpris de sa simplicité, en voyant que les contagieuses extravagances de son maître s’étaient si bien nichées dans sa cervelle qu’il croyait très-sérieusement le voir devenir empereur quelque beau jour.

Pendant cet entretien, Dorothée s’était mise à cheval sur la mule du curé, et le barbier avait ajusté à son menton la barbe de queue de vache. Ils dirent alors à Sancho de les conduire où se trouvait Don Quichotte, mais en l’avertissant bien qu’il ne fît pas semblant de connaître le curé et le barbier, car c’était en cela que consistait tout le prestige pour faire devenir son maître empereur. Pour le curé et Cardénio, ils ne voulurent pas les accompagner ; Cardénio, dans la crainte que Don Quichotte ne se rappelât leur querelle, et le curé, parce que sa présence n’était alors d’aucune utilité. Ils les laissèrent prendre les devants, et les suivirent à pied sans presser leur marche. Le curé avait cru prudent d’enseigner à Dorothée comment elle devait s’y prendre ; mais celle-ci lui avait répondu d’être sans crainte à cet égard, et que tout se ferait exactement comme l’exigeaient les descriptions et les récits des livres de chevalerie.

Après avoir fait environ trois quarts de lieue, elle et ses deux compagnons découvrirent Don Quichotte au milieu d’un groupe de roches amoncelées, habillé déjà, mais non point armé. Dès que Dorothée l’eut aperçu, et qu’elle eut appris de Sancho que c’était Don Quichotte, elle pressa son palefroi, suivi du barbu barbier. En arrivant près de lui, l’écuyer sauta de sa mule et prit Dorothée dans ses bras, laquelle, ayant mis pied à terre avec beaucoup d’aisance, alla se jeter à genoux aux pieds de Don Quichotte, et, bien que celui-ci fît tous ses efforts pour la relever, elle, sans vouloir y consentir, lui parla de la sorte : « D’ici je ne me lèverai plus, ô valeureux et redoutable chevalier, que votre magnanime courtoisie ne m’ait octroyé un don, lequel tournera à l’honneur et gloire de votre personne et au profit de la plus offensée et plus inconsolable damoiselle que le soleil ait éclairée jusqu’à présent. Et, s’il est vrai que la valeur de votre invincible bras répond à la voix de votre immortelle renommée, vous êtes obligé de prêter aide et faveur à l’infortunée qui vient de si lointaines régions, à la trace de votre nom célèbre, vous chercher pour remède à ses malheurs. — Je ne vous répondrai pas un mot, belle et noble dame, répondit Don Quichotte, et n’écouterai rien de vos aventures, que vous ne soyez relevée de terre. — Et moi je ne me relèverai point, seigneur, répliqua la damoiselle affligée, avant que, par votre courtoisie, me soit octroyé le don que j’implore. — Je vous l’octroie et concède, répondit Don Quichotte, pourvu qu’il ne doive pas s’accomplir au préjudice ou au déshonneur de mon roi, de ma patrie et de celle qui tient la clef de mon cœur et de ma liberté. — Ce ne sera ni au préjudice ni au déshonneur de ceux que vous venez de nommer, mon bon seigneur, » reprit la dolente damoiselle. Mais, comme elle allait continuer, Sancho s’approcha de l’oreille de son maître, et lui dit tout bas : « Par ma foi, seigneur, votre grâce peut bien lui accorder le don qu’elle réclame ; c’est l’affaire de rien ; il ne s’agit que de tuer un gros lourdaud de géant ; et celle qui vous demande ce petit service est la haute princesse Micomicona, reine du grand royaume de Micomicon en Éthiopie. — Qui qu’elle soit, répondit Don Quichotte, je ferai ce que je suis obligé de faire et ce que me dicte ma conscience, d’accord avec les lois de ma profession. » Puis se tournant vers la damoiselle : « Que votre extrême beauté se lève, lui dit-il, je lui octroie le don qu’il lui plaira de me demander. — Eh bien donc, s’écria la damoiselle, celui que je vous demande c’est que votre magnanime personne s’en vienne sur-le-champ avec moi où je la conduirai, et qu’elle me promette de ne s’engager en aucune aventure, de ne s’entremettre en aucune querelle, jusqu’à ce qu’elle m’ait vengée d’un traître, qui, contre tout droit du ciel et des hommes, tient mon royaume usurpé. — Je répète que je vous l’octroie, reprit Don Quichotte ; ainsi, vous pouvez dès aujourd’hui, madame, chasser la mélancolie qui vous oppresse, et faire reprendre courage à votre espérance évanouie. Avec l’aide de Dieu et celle de mon bras, vous vous verrez bientôt de retour dans votre royaume, et rassise sur le trône des grands états de vos ancêtres, en dépit de tous les félons qui voudraient y trouver à redire. Allons donc, la main à la besogne, car c’est, comme on dit, dans le retard que gît le péril. » La nécessiteuse damoiselle fit alors mine de vouloir lui baiser les mains ; mais Don Quichotte, qui était en toute chose un galant et courtois chevalier, ne voulut jamais y consentir. Au contraire, il la fit relever et l’embrassa respectueusement ; puis, il ordonna à Sancho de bien serrer les sangles à Rossinante, et de l’armer lui-même sans délai. L’écuyer détacha les armes, qui pendaient comme un trophée aux branches d’un chêne, et, après avoir ajusté la selle du bidet, il arma son maître en un tour de main. Celui-ci, se voyant en équipage de guerre, s’écria : « Allons maintenant, avec l’aide de Dieu, prêter la nôtre à cette grande princesse. » Le barbier se tenait encore à genoux, prenant grand soin de ne pas éclater de rire ni de laisser tomber sa barbe, dont la chute aurait pu ruiner de fond en comble leur bonne intention. Quand il vit que le don était octroyé, et avec quelle diligence Don Quichotte s’apprêtait à l’aller accomplir, il se leva, prit sa maîtresse de la main qui n’était point occupée, et la mit sur sa mule, avec l’aide du chevalier. Celui-ci enfourcha légèrement Rossinante, et le barbier s’arrangea sur sa monture ; mais le pauvre Sancho resta sur ses pieds, ce qui renouvela ses regrets et lui fit de nouveau sentir la perte du grison. Toutefois, il prenait son mal en patience, parce qu’il lui semblait que son maître était en bonne voie de se faire empereur, n’ayant plus aucun doute qu’il ne se mariât avec cette princesse, et qu’il ne devînt ainsi pour le moins roi de Micomicon. Une seule chose le chagrinait : c’était de penser que ce royaume était en terre de nègres, et que les gens qu’on lui donnerait pour vassaux seraient tout noirs. Mais son imagination lui fournit bientôt une ressource, et il se dit à lui-même : « Eh ! que m’importe, après tout, que mes vassaux soient des nègres ? Qu’ai-je à faire, sinon de les emballer et de les charrier en Espagne, où je les pourrai vendre à bon argent comptant, et de cet argent je pourrai m’acheter quelque titre ou quelque office qui me fera vivre sans souci tout le reste de ma vie et de mes jours. C’est cela ; croyez-vous donc qu’on dorme des deux yeux, et qu’on n’ait ni talent, ni esprit pour tirer parti des choses, et pour vendre une trentaine de mille esclaves comme on brûle un fagot de paille ! Ah ! pardieu, petit ou grand, je saurai bien en venir à bout, et les rendre blancs ou jaunes dans ma poche, fussent-ils noirs comme l’âme du diable. Venez, venez, et vous verrez si je suce mon pouce. » Plein de ces beaux rêves, Sancho marchait si occupé et si content qu’il oubliait le désagrément d’aller à pied.

Toute cette étrange scène, Cardénio et le curé l’avaient regardée à travers les broussailles, et ne savaient quel moyen prendre pour se réunir au reste de la troupe. Mais le curé, qui était grand trameur d’expédients, imagina bientôt ce qu’il fallait faire pour sortir d’embarras. Avec une paire de ciseaux qu’il portait dans un étui, il coupa fort habilement la barbe à Cardénio, puis il lui mit un mantelet brun dont il était vêtu, ainsi qu’un collet noir, ne gardant pour lui que ses hauts-de-chausses et son pourpoint. Cardénio fut si changé par cette toilette, qu’il ne se serait pas reconnu lui-même, se fût-il regardé dans un miroir. Cela fait, et bien que les autres eussent pris les devants pendant qu’ils se déguisaient, les deux amis purent facilement atteindre avant eux le grand chemin, car les roches et les broussailles qui embarrassaient le passage ne permettaient pas aux cavaliers d’aller aussi vite que les piétons. Ceux-ci, ayant une fois gagné la plaine, s’arrêtèrent à la sortie de la montagne ; et, dès que le curé vit venir Don Quichotte suivi de ses compagnons, il se mit à le regarder fixement, montrant par ses gestes qu’il cherchait à le reconnaître ; puis, après l’avoir longtemps examiné, il s’en fut à lui, les bras ouverts, et s’écriant de toute la force de ses poumons : « Qu’il soit le bienvenu et le bien trouvé, le miroir de la chevalerie, mon brave compatriote Don Quichotte de la Manche, la fleur et la crème de la galanterie, le rempart et l’appui des affligés, la quintessence des chevaliers errants ! » En disant ces mots, il se tenait embrassé au genou de la jambe gauche de Don Quichotte, lequel, stupéfait de ce qu’il voyait faire et de ce qu’il entendait dire à cet homme, se mit à le considérer avec attention, et le reconnut à la fin. Étrangement surpris de le rencontrer là, Don Quichotte fit aussitôt tous ses efforts pour mettre pied à terre ; mais le curé ne voulait pas y consentir. « Eh ! seigneur licencié, s’écria-t-il alors, que votre grâce me laisse faire ; il n’est pas juste que je reste à cheval, tandis que votre révérence est à pied. — Je ne le souffrirai en aucune manière, répondit le curé, que votre grandeur reste à cheval, puisque c’est à cheval qu’elle affronte les plus grandes aventures et fait les plus merveilleuses prouesses dont notre âge ait eu le spectacle. Pour moi, prêtre indigne, il me suffira de monter en croupe d’une des mules de ces gentilshommes qui cheminent en compagnie de votre grâce, s’ils le veulent bien permettre, et je croirai tout au moins avoir pour monture le cheval Pégase, ou le Zèbre sur lequel chevauchait ce fameux More Muzaraque, qui, maintenant encore, gît enchanté dans la grande caverne Zuléma, auprès de la grande ville de Compluto. — Je ne m’en avisais pas, en effet, seigneur licencié, reprit Don Quichotte ; mais je suis sûr que madame la princesse voudra bien, pour l’amour de moi, ordonner à son écuyer qu’il cède à votre grâce la selle de sa mule, et qu’il s’accommode de la croupe, si tant est que la bête souffre un second cavalier. — Oui vraiment, à ce que je crois, répondit la princesse ; mais je sais bien aussi qu’il ne sera pas nécessaire que je donne des ordres au seigneur mon écuyer, car il est si courtois et si fait aux beaux usages de la cour, qu’il ne souffrira pas qu’un ecclésiastique aille à pied, pouvant aller à cheval. — Assurément non, » ajouta le barbier ; et, mettant aussitôt pied à terre, il offrit la selle au curé, qui l’accepta sans beaucoup de façons. Mais le mal est que c’était une mule de louage, ce qui veut assez dire une méchante bête ; et, quand le barbier voulut monter en croupe, elle leva le train de derrière, et lança en l’air deux ruades, telles que, si elle les eût appliquées sur l’estomac ou la tête de maître Nicolas, il aurait bien pu donner au diable la venue de Don Quichotte en ce monde. Ces ruades toutefois l’ébranlèrent si bien qu’il tomba par terre assez rudement, et avec si peu de souci de sa barbe qu’elle tomba d’un autre côté. S’apercevant alors qu’il l’avait perdue, il ne trouva rien de mieux à faire que de se cacher le visage dans les deux mains, et de se plaindre que la maudite bête lui avait cassé les mâchoires. Quand Don Quichotte vit tout ce paquet de poils, n’ayant après eux ni chair ni sang, loin du visage de l’écuyer tombé : « Vive Dieu, s’écria-t-il, voici bien un grand miracle ! elle lui a enlevé et arraché la barbe du menton comme on l’aurait tranchée d’un revers. » Le curé, qui vit le danger que son invention courait d’être découverte, se hâta de ramasser la barbe, et la porta où gisait encore maître Nicolas, qui continuait à jeter des cris étouffés ; puis, lui prenant la tête contre son estomac, il la lui rajusta d’un seul nœud, en marmottant sur lui quelques paroles qu’il dit être un certain charme très-propre à faire reprendre une barbe, comme on allait le voir. En effet, dès qu’il eut attaché la queue, il s’éloigna, et l’écuyer se trouva aussi bien portant et aussi bien barbu qu’auparavant. Don Quichotte fut tout émerveillé d’une telle guérison, et pria le curé de lui apprendre, dès qu’il en trouverait le temps, les paroles de ce charme, dont la vertu lui semblait devoir s’étendre plus loin qu’à recoller des barbes ; car il était clair que, dans les occasions où les barbes sont arrachées, la chair aussi doit être meurtrie, et que, si le charme guérissait le tout à la fois, il devait servir à la chair comme au poil. Le curé en convint, et promit de lui enseigner le charme à la première occasion.

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