L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 14)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il fut alors arrêté que le curé monterait seul sur la mule, et que, de loin en loin, le barbier et Cardénio se relaieraient pour prendre sa place, jusqu’à ce qu’on fût arrivé à l’hôtellerie, qui pouvait être à deux lieues de là. Trois étant donc à cheval, à savoir, Don Quichotte, le curé et la princesse, et trois à pied, Cardénio, le barbier et Sancho Panza, le chevalier dit à la damoiselle : « Que votre grandeur, madame, nous guide maintenant où il lui plaira. » Mais, avant qu’elle répondît, le licencié prit la parole : « Vers quel royaume veut nous guider votre seigneurie ? Est-ce, par hasard, vers celui de Micomicon ? C’est bien ce que j’imagine, ou, par ma foi, j’entends peu de chose en fait de royaumes. » Dorothée, dont l’esprit était prêt à tout, comprit bien ce qu’elle devait répondre : « Justement, seigneur, lui dit-elle, c’est vers ce royaume que je me dirige. — En ce cas, reprit le curé, il faut que nous passions au beau milieu de mon village ; de là, votre grâce prendra le chemin de Carthagène, où elle pourra s’embarquer à la garde de Dieu ; si le vent est bon, la mer tranquille et le ciel sans tempêtes, en un peu moins de neuf ans, vous serez en vue du grand lac Méona, je veux dire, des Palus-Méotides, qui sont encore à cent journées de route en deçà du royaume de votre grandeur. — Votre grâce, seigneur, me semble se tromper, répondit-elle, car il n’y a pas deux ans que j’en suis partie, sans avoir eu jamais le temps favorable, et cependant je suis parvenue à rencontrer l’objet de mes désirs, le seigneur Don Quichotte de la Manche, dont la renommée a frappé mon oreille dès que j’eus mis le pied sur la terre d’Espagne. C’est le bruit de ses exploits qui m’a décidée à me mettre à sa recherche, pour me recommander à sa courtoisie, et confier la justice de ma cause à la valeur de son bras invincible. — Assez, assez, madame, s’écria Don Quichotte ; faites trève à mes louanges ; je suis ennemi de toute espèce de flatterie, et, n’eussiez-vous pas cette intention, de tels discours néanmoins offensent mes chastes oreilles. Ce que je puis vous dire, madame, que j’aie ou non du courage, c’est que celui que j’ai ou que je n’ai pas, je l’emploierai à votre service jusqu’à perdre la vie. Et maintenant, laissant cela pour son temps, je prie le seigneur licencié de vouloir bien me dire quel motif l’a conduit en cet endroit, seul, sans valet, et vêtu tellement à la légère que j’en suis effrayé. — À cette question je répondrai brièvement, repartit le curé. Vous saurez donc, seigneur Don Quichotte, que moi et maître Nicolas, notre ami et notre barbier, nous allions à Séville toucher certaine somme d’argent que vient de m’envoyer un mien parent, qui est passé aux Indes, il y a bien des années ; et vraiment la somme n’est pas à dédaigner, car elle monte à soixante mille piastres de bon aloi ; et, comme nous passions hier dans ces lieux écartés, nous avons été surpris par quatre voleurs de grand chemin, qui nous ont enlevé jusqu’à la barbe, et si bien jusqu’à la barbe, que le barbier a trouvé bon de s’en mettre une postiche ; et, quant à ce jeune homme qui nous suit (montrant Cardénio), ils l’ont mis comme s’il venait de naître. Ce qu’il y a de curieux, c’est que le bruit court dans tous les environs que ces gens qui nous ont dévalisés sont des galériens qu’a mis en liberté, presque au même endroit, un homme si valeureux qu’en dépit du commissaire et des gardiens, il leur a donné à tous la clef des champs. Sans nul doute, cet homme avait perdu l’esprit, ou ce doit être un aussi grand scélérat que ceux qu’il a délivrés, un homme, enfin, sans âme et sans conscience, puisqu’il a voulu lâcher le loup au milieu des brebis, le renard parmi les poules et le frelon sur le miel ; il a voulu frustrer la justice, se révolter contre son roi et seigneur naturel, dont il a violé les justes commandements ; il a voulu, dis-je, ôter aux galères les bras qui les font mouvoir, et mettre sur pied la Sainte-Hermandad qui reposait depuis longues années ; il a voulu finalement faire un exploit où se perdît son âme, sans que son corps eût rien à gagner. »

Sancho avait raconté au curé et au barbier l’aventure des galériens, dont son maître s’était tiré avec tant de gloire, et c’est pour cela que le curé appuyait si fort en la rapportant, afin de voir ce que ferait ou dirait Don Quichotte. Le pauvre chevalier changeait de visage à chaque parole, et n’osait avouer qu’il était le libérateur de cette honnête engeance. « Voilà, continua le curé, quelles gens nous ont détroussés et mis en cet état. Dieu veuille, en son infinie miséricorde, pardonner à celui qui ne les a pas laissé conduire au supplice qu’ils avaient mérité ! »

CHAPITRE XXX. Qui traite de la finesse d’esprit que montra la belle Dorothée, ainsi que d’autres choses singulièrement divertissantes.

Le curé n’avait pas fini de parler que Sancho lui dit : « Par ma foi, seigneur licencié, savez-vous qui a fait cette belle prouesse ? c’est mon maître. Et pourtant je ne m’étais pas fait faute de lui dire, par avance, qu’il prît garde à ce qu’il allait faire, et que c’était un péché mortel de leur rendre la liberté, puisqu’on les envoyait tous aux galères comme de fieffés coquins. — Imbécile, s’écria Don Quichotte, est-ce, par hasard, aux chevaliers errants à vérifier si les affligés, les enchaînés et les opprimés qu’ils trouvent sur les grands chemins vont en cet état et dans ces tourments pour leurs fautes ou pour leurs mérites ? Ils n’ont rien à faire qu’à les secourir à titre de malheureux, n’ayant égard qu’à leurs misères, et non point à leurs méfaits. J’ai rencontré un chapelet de pauvres diables, tristes et souffrants, et j’ai fait pour eux ce qu’exige le serment de mon ordre : advienne que pourra. Quiconque y trouverait à redire, sauf toutefois le saint caractère du seigneur licencié et sa vénérable personne, je lui dirai qu’il n’entend rien aux affaires de la chevalerie, et qu’il ment comme un rustre mal appris ; et je le lui ferai bien voir avec la lance ou l’épée, à pied ou à cheval, ou de telle manière qu’il lui plaira. » En disant cela, Don Quichotte s’affermit sur ses étriers, et enfonça son morion jusqu’aux yeux ; car, pour le plat à barbe, qui était à son compte l’armet de Mambrin, il le portait pendu à l’arçon de sa selle, en attendant qu’il le remît des mauvais traitements que lui avaient fait essuyer les galériens.

Dorothée, qui était pleine de pénétration et d’esprit, connaissant déjà l’humeur timbrée de Don Quichotte, dont elle savait bien que tout le monde se raillait, hormis Sancho Panza, ne voulut point demeurer en reste ; et, le voyant si courroucé : « Seigneur chevalier, lui dit-elle, que votre grâce ne perde pas souvenance du don qu’elle m’a promis sur sa parole, en vertu de laquelle vous ne pouvez vous entremettre en aucune aventure, quelque pressante qu’elle puisse être. Calmez votre cœur irrité, car, assurément, si le seigneur licencié eût su que c’était à ce bras invincible que les galériens devaient leur délivrance, il aurait mis trois fois le doigt sur sa bouche, et se serait même mordu trois fois la langue, plutôt que de lâcher une parole qui pût causer à votre grâce le moindre déplaisir. — Oh ! je le jure, sur ma foi, s’écria le curé, et je me serais plutôt arraché la moustache. — Je me tairai donc, madame, répondit Don Quichotte ; je réprimerai la juste colère qui s’était allumée dans mon âme, et me tiendrai tranquille et pacifique, jusqu’à ce que j’aie satisfait à la promesse que vous avez reçue de moi. Mais, en échange de ces bonnes intentions, je vous supplie de me dire, si toutefois vous n’y trouvez nul déplaisir, quel est le sujet de votre affliction, quels et combien sont les gens de qui je dois vous donner une légitime, satisfaisante et complète vengeance. — C’est ce que je ferai de bien bon cœur, répondit Dorothée, s’il ne vous déplaît pas d’entendre des malheurs et des plaintes. — Non, sans doute, répliqua Don Quichotte. — En ce cas, reprit Dorothée, que vos grâces me prêtent leur attention. »

À peine eut-elle ainsi parlé, que Cardénio et le barbier se placèrent à côté d’elle, désireux de voir comment la discrète Dorothée conterait sa feinte histoire ; et Sancho fit de même, aussi abusé que son maître sur le compte de la princesse. Pour elle, après s’être bien affermie sur sa selle, après avoir toussé et pris les précautions d’un orateur à son début, elle commença de la sorte, avec beaucoup d’aisance et de grâce :

« Avant tout, mes seigneurs, je veux faire savoir à vos grâces qu’on m’appelle… » Ici, elle hésita un moment, ne se souvenant plus du nom que le curé lui avait donné ; mais celui-ci, comprenant d’où partait cette hésitation, vint à son aide et lui dit : « Il n’est pas étrange, madame, que votre grandeur se trouble et s’embarrasse dans le récit de ses infortunes. C’est l’effet ordinaire du malheur d’ôter parfois la mémoire à ceux qu’il a frappés, tellement qu’ils oublient jusqu’à leurs propres noms, comme il vient d’arriver à votre seigneurie, qui semble ne plus se souvenir qu’elle s’appelle la princesse Micomicona, légitime héritière du grand royaume de Micomicon. Avec cette simple indication, votre grandeur peut maintenant rappeler à sa triste mémoire tout ce qu’il lui plaira de nous raconter. — Ce que vous dites est bien vrai, répondit la damoiselle ; mais je crois qu’il ne sera pas désormais nécessaire de me rien indiquer ni souffler, et que je mènerai à bon port ma véridique histoire. La voici donc :

« Le roi mon père, qui se nommait Tinacrio-le-Sage, fut très-versé dans la science qu’on appelle magie. Il découvrit, à l’aide de son art, que ma mère, nommée la reine Xaramilla, devait mourir avant lui, et que lui-même, peu de temps après, passerait de cette vie dans l’autre, de sorte que je resterais orpheline de père et de mère. Il disait toutefois que cette pensée ne l’affligeait pas autant que de savoir, de science certaine, qu’un effroyable géant, seigneur d’une grande île qui touche presque à notre royaume, nommé Pantafilando de la Sombre-Vue (car il est avéré que, bien qu’il ait les yeux à leur place, et droits l’un et l’autre, il regarde toujours de travers, comme s’il était louche, ce qu’il fait par malice, pour faire peur à ceux qu’il regarde) ; mon père, dis-je, sut que ce géant, dès qu’il apprendrait que j’étais orpheline, devait venir fondre avec une grande armée sur mon royaume, et me l’enlever tout entier pièce à pièce, sans me laisser le moindre village où je pusse trouver asile ; mais que je pourrais éviter ces malheurs et cette ruine si je consentais à me marier avec lui. Du reste, mon père voyait bien que jamais je ne pourrais me résoudre à un mariage si disproportionné : et c’était bien la vérité qu’il annonçait ; car jamais il ne m’est venu dans la pensée d’épouser ce géant, ni aucun autre, si grand et si colossal qu’il pût être. Mon père dit aussi qu’après qu’il serait mort, et que je verrais Pantafilando commencer à envahir mon royaume, je ne songeasse aucunement à me mettre en défense, ce qui serait courir à ma perte ; mais que je lui abandonnasse librement la possession du royaume, si je voulais éviter la mort et la destruction totale de mes bons et fidèles vassaux, puisqu’il m’était impossible de résister à la force diabolique de ce géant. Il ajouta que je devais sur-le-champ prendre avec quelques-uns des miens le chemin des Espagnes, où je trouverais le remède à mes maux dans la personne d’un chevalier errant, dont la renommée s’étendrait alors dans tout ce royaume, et qui s’appellerait, si j’ai bonne mémoire, Don Fricote, ou Don Gigote… — C’est Don Quichotte qu’il aura dit, madame, interrompit en ce moment Sancho Panza, autrement dit le chevalier de la Triste-Figure. — Justement, reprit Dorothée ; il ajouta qu’il devait être haut de stature, sec de visage, et que, du côté droit, sous l’épaule gauche, ou près de là, il devait avoir une envie de couleur brune, avec quelques poils en manière de soies de sanglier. — Approche ici, mon fils Sancho, dit aussitôt Don Quichotte à son écuyer ; viens m’aider à me déshabiller, car je veux voir si je suis le chevalier qu’annonce la prophétie de ce sage roi. — Et pourquoi votre grâce veut-elle se déshabiller ainsi ? demanda Dorothée. — Pour voir si j’ai bien cette envie dont votre père a parlé, répondit Don Quichotte. — Il n’est pas besoin de vous déshabiller pour cela, interrompit Sancho ; je sais que votre grâce a justement une envie de cette espèce au beau milieu de l’épine du dos, ce qui est un signe de force dans l’homme. — Cela suffit, reprit Dorothée ; entre amis, il ne faut pas y regarder de si près. Qu’elle soit sur l’épaule, qu’elle soit sur l’échine, qu’elle soit où bon lui semble, qu’importe, pourvu que l’envie s’y trouve ? après tout, c’est la même chair. Sans aucun doute, mon bon père a rencontré juste ; et moi aussi, j’ai bien rencontré en m’adressant au seigneur Don Quichotte, qui est celui dont mon père a parlé, car le signalement de son visage concorde avec celui de la grande renommée dont jouit ce chevalier, non-seulement en Espagne, mais dans toute la Manche.

» En effet, j’étais à peine débarquée à Osuna que j’entendis raconter de lui tant de prouesses qu’aussitôt le cœur me dit que c’était bien celui que je venais chercher. — Mais comment votre grâce est-elle débarquée à Osuna, interrompit Don Quichotte, puisque cette ville n’est pas un port de mer ? » Avant que Dorothée répondît, le curé prit la parole : « Madame la princesse, dit-il, a sûrement voulu dire qu’après être débarquée à Malaga, le premier endroit où elle entendit raconter de vos nouvelles, ce fut Osuna. — C’est bien cela que j’ai voulu dire, reprit Dorothée. — Et maintenant rien n’est plus clair, ajouta le curé. Votre majesté peut poursuivre son récit. — Je n’ai plus rien à poursuivre, répondit Dorothée, sinon qu’à la fin ç’a été pour moi une si bonne fortune de rencontrer le seigneur Don Quichotte, que déjà je me regarde et me tiens pour reine et maîtresse de tout mon royaume ; car, dans sa courtoisie et sa munificence, il m’a octroyé le don de me suivre où il me plairait de le mener, ce qui ne sera pas ailleurs qu’en face de Pantafilando de la Sombre-Vue, pour qu’il lui ôte la vie et me fasse restituer ce que ce traître a usurpé contre tout droit et toute raison. Tout cela doit arriver au pied de la lettre, comme l’a prophétisé Tinacrio-le-Sage, mon bon père, lequel a également laissé par écrit, en lettres grecques ou chaldéennes (je n’y sais pas lire), que si le chevalier de la prophétie, après avoir coupé la tête au géant, voulait se marier avec moi, je devais, sans réplique, me livrer à lui pour sa légitime épouse, et lui donner la possession de mon royaume en même temps que celle de ma personne. — Eh bien ! que t’en semble, ami Sancho ? dit à cet instant Don Quichotte ; ne vois-tu pas ce qui se passe ? ne te l’avais-je pas dit ? Regarde si nous n’avons pas maintenant royaume à gouverner et reine à épouser ? — J’en jure par ma barbe, s’écria Sancho, et nargue du bâtard qui ne se marierait pas dès qu’il aurait ouvert le gosier au seigneur Pend-au-fil-en-dos. La reine est peut-être un laidron, hein ! Que toutes les puces de mon lit ne sont-elles ainsi faites ! » En disant cela, il fit en l’air deux gambades, se frappant le derrière du talon, avec tous les signes d’une grande joie ; puis, il s’en fut prendre par la bride la mule de Dorothée, la fit arrêter, et, se mettant à genoux devant la princesse, il la supplia de lui donner ses mains à baiser, en signe qu’il la prenait pour sa reine et maîtresse.

Qui, des assistants, aurait pu s’empêcher de rire, en voyant la folie du maître et la simplicité du valet ? Dorothée, en effet, présenta sa main à Sancho, et lui promit de le faire grand seigneur dans son royaume, dès que le ciel lui aurait accordé la grâce d’en recouvrer la paisible possession. Sancho lui offrit ses remerciements en termes tels qu’il fit éclater de nouveaux rires. « Voilà, seigneurs, poursuivit Dorothée, ma fidèle histoire. Je n’ai plus rien à vous dire, si ce n’est que de tous les gens venus de mon royaume à ma suite, il ne me reste que ce bon écuyer barbu : tous les autres se sont noyés dans une grande tempête que nous essuyâmes en vue du port. Lui et moi, nous arrivâmes à terre sur deux planches, et comme par miracle, car tout est miracle et mystère dans le cours de ma vie, ainsi que vous l’aurez observé. Si j’ai dit des choses superflues, si je n’ai pas toujours rencontré aussi juste que je le devais, il faut vous en prendre à ce qu’a dit le seigneur licencié au commencement de mon récit, que les peines extraordinaires et continuelles ôtent la mémoire à ceux qui les endurent. — Elles ne me l’ôteront point à moi, haute et valeureuse princesse, s’écria Don Quichotte, quelque grandes et inouïes que soient celles que je doive endurer à votre service. Ainsi, je confirme de nouveau le don que je vous ai octroyé, et je jure de vous suivre au bout du monde, jusqu’à ce que je me voie en face de votre farouche ennemi, auquel j’espère bien, avec l’aide de Dieu et de mon bras, trancher la tête orgueilleuse sous le fil de cette… je n’ose dire bonne épée, grâce à Ginès de Passamont, qui m’a emporté la mienne. » Don Quichotte dit ces derniers mots entre ses dents, et continua de la sorte : « Après que je lui aurai tranché la tête, et que je vous aurai remise en paisible possession de vos états, vous resterez avec pleine liberté de faire de votre personne tout ce que bon vous semblera ; car, tant que j’aurai la mémoire occupée, la volonté captive et l’entendement assujetti par celle… Je ne dis rien de plus, et ne saurais envisager, même en pensée, le projet de me marier, fût-ce avec l’oiseau phénix. »

Sancho se trouva si choqué des dernières paroles de son maître, et de son refus de mariage, que, plein de courroux, il s’écria en élevant la voix : « Je jure Dieu, et je jure diable, seigneur Don Quichotte, que votre grâce n’a pas maintenant le sens commun. Comment ! est-il possible que vous hésitiez à épouser une aussi haute princesse que celle-là ? Pensez-vous que la fortune va vous offrir à chaque bout de champ une bonne aventure comme celle qui se présente ? est-ce que, par hasard, madame Dulcinée est plus belle ? Non, par ma foi, pas même de moitié, et j’ai envie de dire qu’elle n’est pas digne de dénouer les souliers de celle qui est devant nous. J’attraperai, pardieu ! bien le comté que j’attends, si votre grâce se met à chercher des perles dans les vignes ! Mariez-vous, mariez-vous vite, de par tous les diables, et prenez ce royaume qui vous tombe dans la main comme vobis, vobis ; et quand vous serez roi, faites-moi marquis, ou gouverneur, et qu’ensuite Satan emporte tout le reste. »

Don Quichotte, qui entendit proférer de tels blasphèmes contre sa Dulcinée, ne put se contenir. Il leva sa pique par le manche, et sans adresser une parole à Sancho, sans lui dire gare, il lui déchargea sur les reins deux coups de bâton tels qu’il le jeta par terre, et que, si Dorothée ne lui eût crié de finir, il l’aurait assurément tué sur la place. « Pensez-vous, lui dit-il au bout d’un instant, misérable vilain, qu’il soit toujours temps pour vous de me mettre la main dans l’enfourchure, et que nous n’ayons d’autre chose à faire que vous de pécher et moi de pardonner ? N’en croyez rien, coquin excommunié ; et sans doute tu dois l’être, puisque tu as porté la langue sur la sans pareille Dulcinée. Et ne savez-vous plus, maraud, bélître, vaurien, que si ce n’était la valeur qu’elle prête à mon bras, je n’aurais pas la force de tuer une puce ? Dites-moi, railleur à langue de vipère, qui donc pensez-vous qui ait gagné ce royaume et coupé la tête au géant, et fait de vous un marquis (car tout cela je le donne pour accompli et passé en force de chose jugée), si ce n’est la valeur de Dulcinée, laquelle a pris mon bras pour instrument de ses prouesses ? C’est elle qui combat et qui triomphe en moi ; et moi, je vis et je respire en elle, et j’y puise l’être et la vie. Ô rustre mal né et mal appris, que vous êtes ingrat ! On vous lève de la poussière des champs pour vous faire seigneur titré, et vous répondez à cette bonne œuvre en disant du mal de qui vous fait du bien ! »

Sancho n’était pas si maltraité qu’il n’eût fort bien entendu tout ce que son maître lui disait. Il se releva le plus promptement qu’il put, alla se cacher derrière le palefroi de Dorothée, et, de là, répondit à son maître : « Dites-moi, seigneur : si votre grâce est bien décidée à ne pas se marier avec cette grande princesse, il est clair que le royaume ne sera point à vous, et, s’il n’est pas à vous, quelle faveur pouvez-vous me faire ? C’est de cela que je me plains. Croyez-moi, mariez-vous une bonne fois pour toutes avec cette reine, que nous avons ici comme tombée du ciel ; ensuite vous pourrez retourner à madame Dulcinée, car il doit s’être trouvé des rois dans le monde qui aient eu, outre leur femme, des maîtresses. Quant à la beauté, je ne m’en mêle pas ; et, s’il faut dire la vérité, toutes deux me paraissent assez bien, quoique je n’aie jamais vu madame Dulcinée. — Comment ? tu ne l’as jamais vue, traître, blasphémateur, s’écria Don Quichotte ! Ne viens-tu pas à présent de me rapporter une commission de sa part ? — Je veux dire, répondit Sancho, que je ne l’ai pas vue assez à mon aise pour avoir observé ses attraits en détail et l’un après l’autre ; mais, comme cela, en masse, elle me semble bien. — À présent, je te pardonne, reprit Don Quichotte, et pardonne-moi aussi le petit déplaisir que je t’ai causé ; les premiers mouvements ne sont pas dans la main de l’homme. — Je le vois bien, répondit Sancho, mais chez moi le premier mouvement est toujours une envie de parler, et je ne peux m’empêcher de dire au moins une bonne fois ce qui me vient sur la langue. — Avec tout cela, répliqua Don Quichotte, prends garde, Sancho, aux paroles que tu dis, car, tant va la cruche à l’eau… je ne t’en dis pas davantage. — C’est très-bien, reprit Sancho, Dieu est dans le ciel, qui voit les tricheries, et il jugera entre nous qui fait le plus de mal, ou de moi ne parlant pas bien, ou de votre grâce en n’agissant pas mieux. — Que ce soit fini, interrompit Dorothée ; courez, Sancho, allez baiser la main de votre seigneur, et demandez-lui pardon ; et désormais soyez plus circonspect dans vos éloges et dans vos critiques, et surtout ne parlez jamais mal de cette dame Toboso que je ne connais point, si ce n’est pour la servir ; et prenez confiance en Dieu, qui ne vous laissera pas manquer d’une seigneurie où vous puissiez vivre comme un prince. »

Sancho s’en alla, humble et tête basse, demander la main à son seigneur, qui la lui présenta d’un air grave et posé. Quand l’écuyer lui eut baisé la main, Don Quichotte lui donna sa bénédiction, et lui dit de le suivre un peu à l’écart, qu’il avait des questions à lui faire et qu’il désirait causer de choses fort importantes. Sancho obéit, et, quand ils eurent tous deux pris les devants, Don Quichotte lui dit : « Depuis que tu es de retour, je n’ai eu ni le temps ni l’occasion de t’interroger en détail sur l’ambassade que tu as remplie et sur la réponse que tu m’as apportée. Maintenant que la fortune nous accorde cette occasion et ce loisir, ne me refuse pas la satisfaction que tu peux me donner par de si heureuses nouvelles. — Votre grâce peut demander ce qu’il lui plaira, répondit Sancho ; tout sortira de ma bouche comme il sera entré par mon oreille. Mais, je vous en supplie, ne soyez pas à l’avenir si vindicatif. — Pourquoi dis-tu cela, Sancho ? répliqua Don Quichotte. — Je dis cela, reprit-il, parce que les coups de bâton de tout à l’heure me viennent bien plutôt de la querelle que le diable alluma l’autre nuit entre nous deux, que de mes propos sur madame Dulcinée, laquelle j’aime et révère comme une relique, quand même elle ne serait pas bonne à en faire, et seulement parce qu’elle appartient à votre grâce. — Ne reprends pas ce sujet, Sancho, par ta vie, répondit Don Quichotte ; il me déplaît et me chagrine. Je t’ai pardonné tout à l’heure, et tu sais bien ce qu’on a coutume de dire, à péché nouveau, pénitence nouvelle. »

Tandis qu’ils en étaient là de leur entretien, ils virent venir, le long du chemin qu’ils suivaient, un homme monté sur un âne, lequel, en s’approchant, leur parut être un Bohémien. Mais Sancho Panza, qui ne pouvait voir un âne sans que son âme s’y portât tout entière avec ses yeux, n’eut pas plus tôt aperçu l’homme, qu’il reconnut Ginès de Passamont, et par le fil du Bohémien il tira le peloton de son âne, et c’était bien, en effet, le grison que Passamont avait pour monture. Celui-ci, pour n’être point reconnu, et pour vendre l’âne à son aise, s’était déguisé sous le costume des Bohémiens, gens dont le jargon lui était familier, aussi bien que d’autres langues qu’il parlait comme la sienne propre. Sancho le vit et le reconnut, et, dès qu’il l’eut vu et reconnu, il se mit à lui crier à plein gosier : « Ah ! voleur de Ginésille, laisse mon bien, lâche ma vie, descends de mon lit de repos, rends-moi mon âne, rends-moi ma joie et mon orgueil ; fuis, garnement ; décampe, larron, et restitue ce qui n’est pas à toi. » Il ne fallait ni tant de paroles, ni tant d’injures ; car, au premier mot, Ginès sauta par terre, et prenant un trot qui ressemblait fort au galop de course, il fut bientôt loin de la compagnie. Sancho courut à son âne, l’embrassa et lui dit : « Eh bien, comment t’es-tu porté, mon enfant, mon compagnon, cher grison de mes yeux et de mes entrailles ? » Et, tout en disant cela, il le baisait et le caressait comme si c’eût été une personne raisonnable. L’âne se taisait, ne sachant que dire, et se laissait baiser et caresser par Sancho, sans lui répondre une seule parole. Toute la compagnie arriva, et chacun fit compliment à Sancho de ce qu’il avait retrouvé le grison ; Don Quichotte, entre autres, qui lui dit qu’il n’annulerait pas pour cela la lettre de change des trois ânons : générosité dont Sancho lui témoigna sa gratitude.

Pendant que le chevalier et l’écuyer s’entretenaient à part, le curé avait complimenté Dorothée sur le tact et l’esprit qu’elle avait montrés, aussi bien dans l’invention de son conte que dans sa brièveté, et dans la ressemblance qu’elle avait su lui donner avec les livres de chevalerie. Elle répondit qu’elle s’était fort souvent amusée à en lire, mais que, ne sachant pas aussi bien où étaient les provinces et les ports de mer, elle avait dit à tout hasard qu’elle avait débarqué à Osuna. « Je m’en suis aperçu, reprit le curé, et c’est pour cela que je me suis empressé de dire ce que j’ai dit, et qui a tout réparé. Mais n’est-ce pas une chose étrange que de voir avec quelle facilité ce malheureux gentilhomme donne tête baissée dans toutes ces inventions et dans tous ces mensonges, seulement parce qu’ils ont l’air et le style des niaiseries de ses livres ? — Oui, certes, ajouta Cardénio, c’est une folie tellement bizarre, tellement inouïe, que je ne sais si, voulant l’inventer et la fabriquer à plaisir, on trouverait un esprit assez ingénieux pour l’imaginer. — Mais il y a, reprit le curé, une autre chose encore plus étrange ; c’est que, hors des extravagances que dit ce bon gentilhomme à propos de sa monomanie, on n’a qu’à traiter un autre sujet, il va discourir très-pertinemment, et montrera une intelligence claire et sensée en toute chose. De sorte que, si l’on ne touche à la corde de la chevalerie errante, il n’y aura personne qui ne le prenne pour un homme de bon sens et de droite raison. »

CHAPITRE XXXI. De l’exquise conversation qu’eut Don Quichotte avec Sancho Panza, son écuyer, ainsi que d’autres aventures.

Tandis que ceux-ci s’entretenaient de la sorte, Don Quichotte continuait sa conversation avec Sancho. « Ami Panza, lui dit-il, oublions nos querelles, faisons la paix, et dis-moi maintenant, sans garder ni dépit ni rancune, où, quand et comment tu as trouvé Dulcinée. Que faisait-elle ? que lui as-tu dit ? que t’a-t-elle répondu ? quelle mine a-t-elle faite à la lecture de ma lettre ? qui te l’avait transcrite ? enfin, tout ce qui te semblera digne, en cette aventure, d’être demandé et d’être su, dis-le-moi, sans faire de mensonges, sans rien allonger pour augmenter mon plaisir, mais aussi sans rien accourcir pour me le diminuer. — Seigneur, s’il faut dire la vérité, personne ne m’a transcrit la lettre, car je n’en ai pas porté du tout. — C’est comme tu le dis, reprit Don Quichotte ; car, deux jours après ton départ, j’ai trouvé le livre de poche où je l’avais écrite, ce qui me causa une peine extrême, ne sachant ce que tu allais faire quand tu te verrais sans la lettre ; et je croyais toujours que tu reviendrais la chercher dès que tu te serais aperçu qu’elle te manquait. — C’est bien ce que j’aurais fait, répondit Sancho, si je ne l’avais apprise par cœur quand votre grâce m’en fit la lecture, de manière que je la récitai à un sacristain, qui me la transcrivit de mémoire sur le papier, si bien mot pour mot, qu’il me dit qu’en tous les jours de sa vie, et bien qu’il eût vu force billets d’enterrement, il n’avait jamais lu si gentille lettre que celle-là. — Et la sais-tu encore par cœur, Sancho ? demanda Don Quichotte. — Non, seigneur, répondit Sancho ; car, dès que je l’eus donnée au sacristain, comme je vis qu’il ne me servait plus à rien de la retenir, je me mis à l’oublier. Si quelque chose m’en est resté dans la mémoire, c’est le commencement, la souterraine, je veux dire la souveraine dame, et la fin, à vous jusqu’à la mort, le chevalier de la Triste-Figure. Et, entre ces deux choses, j’ai mis plus de trois cents âmes, vies et beaux yeux.

— Tout ceci ne me déplaît pas, reprit Don Quichotte : continue ton récit. Quand tu es arrivé près d’elle, que faisait cette reine de beauté ? À coup sûr, tu l’auras trouvée enfilant un collier de perles, ou brodant avec du fil d’or quelque devise amoureuse pour ce chevalier, son captif. — Je l’ai trouvée, répondit Sancho, qui vannait deux setiers de blé dans sa basse-cour. — Eh bien ! reprit Don Quichotte, tu peux compter que, touchés par ses mains, les grains de ce blé se convertissaient en grains de perles. Mais as-tu fait attention si c’était du pur froment, bien lourd et bien brun ? — Ce n’était que du seigle blond, répliqua Sancho. — Je t’assure pourtant, reprit Don Quichotte, qu’après avoir été vanné par ses mains, ce seigle aura fait du pain de fine fleur de froment. Mais passons outre. Quand tu lui as donné ma lettre, l’a-t-elle baisée ? l’a-t-elle élevée sur sa tête ? a-t-elle fait quelque cérémonie digne d’une telle épître ? Qu’a-t-elle fait enfin ? — Au moment où j’allais la lui remettre, répondit Sancho, elle était dans toute la fougue de son opération, et secouait une bonne poignée de blé qui remplissait son van ; alors elle me dit : « Mon garçon, mettez cette lettre sur ce sac ; je ne pense pas la lire que je n’aie fini de vanner tout ce qui est là. » — Ô discrète personne ! s’écria Don Quichotte, c’était pour la lire à son aise, et en savourer toutes les expressions. Continue, Sancho. Pendant qu’elle achevait sa tâche, quel entretien eûtes-vous ensemble ? quelles questions te fit-elle à mon sujet ? et que lui répondis-tu ? achève ; enfin, conte-moi tout, sans me faire tort d’une syllabe. — Elle ne m’a rien demandé, répliqua Sancho ; mais moi, je lui ai dit de quelle manière votre grâce était restée à faire pénitence pour son service, que vous étiez nu de la ceinture au cou, perdu au fond des montagnes et des rochers, comme un vrai sauvage, couchant sur la terre, sans manger pain sur table, et sans vous peigner la barbe, mais pleurant, soupirant, et maudissant votre fortune. — En disant que je maudissais ma fortune, tu as mal dit, reprit Don Quichotte ; car, au contraire, je la bénis et la bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu’elle m’a rendu digne de mériter d’aimer une aussi grande dame que Dulcinée du Toboso. — Elle est si grande, en effet, répondit Sancho, qu’en bonne conscience elle me passe la tête de quatre doigts. — Mais comment le sais-tu, Sancho ? reprit Don Quichotte ; tu t’es donc mesuré avec elle ? — Je me suis mesuré de cette façon, répondit Sancho, qu’en m’approchant pour l’aider à charger un sac de blé sur un âne, nous nous trouvâmes si près l’un de l’autre que je pus bien voir qu’elle avait la tête de plus que moi. — Mais n’est-il pas vrai, ajouta Don Quichotte, qu’elle accompagne et pare cette grandeur du corps par un million de grâces de l’esprit ? Il est une chose, du moins, que tu ne me nieras pas, Sancho : quand tu t’es approché tout près d’elle, n’as-tu pas senti une odeur exquise, un parfum d’aromates, je ne sais quoi de doux et d’embaumé, une exhalaison délicieuse, comme si tu eusses été dans la boutique d’un élégant parfumeur ? — Tout ce que je puis dire, répondit Sancho, c’est que j’ai senti une petite odeur un peu hommasse, et c’était sans doute parce qu’à force d’exercice elle suait à grosses gouttes. — Ce n’est pas cela, répliqua Don Quichotte ; c’est que tu étais enrhumé du cerveau, ou bien tu te sentais toi-même ; car je sais, Dieu merci, ce que sent cette rose parmi les épines, ce lis des champs, cet ambre délayé. — Ça peut bien être, répondit Sancho, car souvent je sens sortir de moi cette même odeur qui me semblait s’échapper de sa grâce madame Dulcinée. Mais il n’y a pas de quoi s’étonner, un diable et un diable se ressemblent.

— Eh bien, continua Don Quichotte, maintenant qu’elle a fini de nettoyer son blé et qu’elle l’a envoyé au moulin, que fit-elle quand elle lut ma lettre ? — La lettre, répondit Sancho, elle ne l’a pas lue, parce qu’elle dit, dit-elle, qu’elle ne savait ni lire ni écrire ; mais, au contraire, elle la déchira et la mit en petits morceaux, disant qu’elle ne voulait pas que personne pût la lire, afin qu’on ne sût pas ses secrets dans le pays, et que c’était bien assez de ce que je lui avais dit verbalement touchant l’amour que votre grâce a pour elle, et la pénitence exorbitante que vous faites à son intention. Et finalement, elle me dit de dire à votre grâce qu’elle lui baise les mains, et qu’elle a plus envie de vous voir que de vous écrire ; et qu’ainsi elle vous supplie et vous ordonne qu’au reçu de la présente vous quittiez ces broussailles, et que vous cessiez de faire des sottises, et que vous preniez sur-le-champ le chemin du Toboso, si quelque affaire plus importante ne vous en empêche, car elle meurt d’envie de vous voir. Elle a ri de bon cœur quand je lui ai conté comme quoi votre grâce s’appelait le chevalier de la Triste-Figure. Je lui ai demandé si elle avait reçu la visite du Biscayen de l’autre fois ; elle m’a dit que oui, et que c’était un fort galant homme. Je lui ai fait aussi la même question à propos des galériens, mais elle m’a dit qu’aucun d’eux n’avait encore paru. — Tout va bien jusqu’ici, continua Don Quichotte ; mais dis-moi, quand tu pris congé d’elle, de quel bijou te fit-elle présent pour les nouvelles que tu lui portais de son chevalier ? car c’est une ancienne et inviolable coutume parmi les errants et leurs dames de donner aux écuyers, damoisels ou nains, qui portent des nouvelles aux chevaliers de leurs dames et aux dames de leurs chevaliers, quelque riche bijou en étrennes, pour récompense du message. — Cela peut bien être, répondit Sancho, et je tiens, quant à moi, la coutume pour bonne ; mais sans doute elle ne se pratiquait que dans les temps passés, et l’usage doit être aujourd’hui de donner tout bonnement un morceau de pain et de fromage, car c’est cela que m’a donné madame Dulcinée, par-dessus le mur de la basse-cour, quand j’ai pris congé d’elle, à telles enseignes que c’était du fromage de brebis. — Elle est libérale au plus haut degré, dit Don Quichotte, et, si tu n’as pas reçu d’elle quelque joyau d’or, c’est qu’elle n’en avait point là sous la main pour t’en faire cadeau. Mais ce qui est différé n’est pas perdu ; je la verrai et tout s’arrangera. Sais-tu de quoi je suis émerveillé, Sancho ? c’est qu’il me semble que tu as fait par les airs ton voyage d’allée et de venue, car tu n’as mis guère plus de trois jours pour aller et venir de ces montagnes au Toboso, et, d’ici là, il y a trente bonnes lieues au moins. Cela me fait penser que ce sage magicien qui prend soin de mes affaires et qui est mon ami, car il faut bien qu’à toute force j’en aie un, sous peine de ne point être un bon et vrai chevalier errant, ce magicien, dis-je, a dû t’aider à cheminer sans que tu t’en aperçusses. En effet, il y a de ces sages qui vous prennent un chevalier errant au chaud du lit, et, sans savoir comment la chose s’est faite, celui-ci s’éveille le lendemain à mille lieues de l’endroit où il s’était couché. S’il n’en était pas ainsi, jamais les chevaliers errants ne pourraient se secourir les uns les autres dans leurs périls, comme ils se secourent à tout propos. Il arrivera que l’un d’eux est à combattre dans les montagnes de l’Arménie contre quelque vampire ou quelque andriaque, ou bien contre un autre chevalier, et que dans la bataille il court danger de mort, et voilà que tout à coup, quand il y pense le moins, arrive sur un nuage ou sur un char de feu quelque autre chevalier de ses amis, qui se trouvait peu d’heures auparavant en Angleterre ; celui-ci prend sa défense, lui sauve la vie, et, à la nuit venue, se retrouve en son logis, assis à table et soupant tout à son aise ; et pourtant, d’un endroit à l’autre il y a bien deux ou trois mille lieues. Tout cela se fait par la science et l’adresse de ces sages enchanteurs, qui veillent sur ces valeureux chevaliers. Aussi, ami Sancho, ne fais-je aucune difficulté de croire que tu sois réellement allé et venu d’ici au Toboso ; ainsi que je te le disais, quelque sage de mes amis t’aura porté à vol d’oiseau sans que tu t’en sois aperçu.

— C’est bien possible, répondit Sancho, car Rossinante allait, par ma foi, d’un tel train qu’on aurait dit un âne de Bohémien avec du vif-argent dans les oreilles. — Que dis-tu ? du vif-argent ! s’écria Don Quichotte ; c’était bien une légion de diables, gens qui cheminent et font cheminer les autres, sans jamais se lasser, autant qu’ils en ont fantaisie. Mais, laissant cela de côté, dis-moi, qu’est-ce qu’il te semble que je doive faire maintenant touchant l’ordre que m’envoie ma dame d’aller lui rendre visite ? Je vois bien que je suis dans l’obligation d’obéir à son commandement ; mais alors je me vois aussi dans l’impossibilité d’accomplir le don que j’ai octroyé à la princesse qui nous accompagne, et les lois de la chevalerie m’obligent à satisfaire plutôt à ma parole qu’à mon plaisir. D’une part, me presse et me sollicite le désir de revoir ma dame ; d’une autre part, m’excitent et m’appellent la foi promise et la gloire dont cette entreprise doit me combler. Mais voici ce que je pense faire : je vais cheminer en toute hâte et me rendre bien vite où se trouve ce géant ; en arrivant, je lui couperai la tête, et je rétablirai paisiblement la princesse dans ses états ; cela fait, je pars et viens revoir cet astre dont la lumière illumine mes sens. Alors, je lui donnerai de telles excuses que, loin de s’irriter, elle s’applaudira de mon retard, voyant qu’il tourne au profit de sa gloire et de sa renommée, car toute celle que j’ai acquise, que j’acquiers et que j’acquerrai par les armes dans le cours de cette vie, vient de la faveur qu’elle m’accorde et de ce que je lui appartiens. — Sainte Vierge ! s’écria Sancho, que votre grâce est faible de cervelle ! Mais, dites-moi, seigneur, est-ce que vous pensez faire tout ce chemin-là pour prendre l’air ? est-ce que vous laisserez passer et perdre l’occasion d’un si haut mariage, où la dot est un royaume, qui a plus de vingt mille lieues de tour, à ce que je me suis laissé dire, qui regorge de toutes les choses nécessaires au soutien de la vie humaine, et qui est enfin plus grand que le Portugal et la Castille ensemble ? Ah ! taisez-vous, pour l’amour de Dieu, et rougissez de ce que vous avez dit, et suivez mon conseil, et pardonnez-moi, et mariez-vous dans le premier village où nous trouverons un curé ; et sinon, voici notre licencié qui en fera l’office à merveille ; et prenez garde que je suis d’âge à donner des avis, et que celui que je vous donne vous va comme un gant ; car mieux vaut le passereau dans la main que la grue qui vole, et quand on te donne l’anneau, tends le doigt. — Prends garde toi-même, Sancho, répondit Don Quichotte ; si tu me donnes le conseil de me marier, pour que je sois roi dès que j’aurai tué le géant, et que j’aie alors toutes mes aises pour te faire des grâces et te donner ce que je t’ai promis, je t’avertis que, sans me marier, je puis très-facilement accomplir ton souhait. Avant de commencer la bataille, je ferai la clause et condition que, si j’en sors vainqueur, on devra, que je me marie ou non, me donner une partie du royaume, pour que je puisse la donner à qui me conviendra ; et, quand on me l’aura donnée, à qui veux-tu que je la donne, si ce n’est à toi ? — Voilà qui est clair, reprit Sancho ; mais que votre grâce fasse bien attention de choisir ce morceau de royaume du côté de la mer, afin que, si le séjour ne m’en plaît pas, je puisse embarquer mes vaisseaux nègres, et faire d’eux ce que j’ai déjà dit. Et ne prenez pas souci d’aller faire pour le moment visite à madame Dulcinée, mais allez vite tuer le géant, et finissons cette affaire, qui me semble, en bonne foi de Dieu, de grand honneur et de grand profit. — Je te dis, Sancho, répondit Don Quichotte, que tu es dans le vrai de la chose, et je suivrai ton conseil quant à ce qui est d’aller plutôt avec la princesse qu’auprès de Dulcinée ; mais je t’avertis de ne rien dire à personne, pas même à ceux qui viennent avec nous, de ce dont nous venons de jaser et de convenir ; car, puisque Dulcinée a tant de modestie et de réserve qu’elle ne veut pas qu’on sache rien de ses secrets, il serait fort mal qu’on les sût par moi ou par un autre à ma place. — Mais s’il en est ainsi, répliqua Sancho, comment votre grâce s’avise-t-elle d’envoyer tous ceux que son bras a vaincus se présenter devant madame Dulcinée ? N’est-ce pas signer de votre nom que vous l’aimez bien, et que vous êtes son amoureux ? et puisque vous obligez tous ces gens-là à s’aller jeter à deux genoux devant elle, et à lui dire qu’ils viennent de votre part lui prêter obéissance, comment seront gardés vos secrets à tous deux ? — Oh ! que tu es simple et benêt ! s’écria Don Quichotte ; ne vois-tu pas, Sancho, que tout cela tourne à sa gloire, à son élévation ? Sache donc que, dans notre style de chevalerie, c’est un grand honneur pour une dame d’avoir plusieurs chevaliers errants à son service, sans que leurs pensées aillent plus loin que le plaisir de la servir, seulement parce que c’est elle, et sans espérer d’autre récompense de leurs vœux et de leurs bons offices que celle qu’elle veuille bien les admettre pour ses chevaliers. — Mais, reprit Sancho, c’est de cette façon d’amour que j’ai entendu prêcher qu’il fallait aimer Notre Seigneur, pour lui-même, sans que nous y fussions poussés par l’espérance du paradis ou par la crainte de l’enfer, bien que je me contentasse, quant à moi, de l’aimer et de le servir pour quelque raison que ce fût. — Diable soit du vilain ! s’écria Don Quichotte ; quelles heureuses saillies il a parfois ! on dirait vraiment que tu as étudié à Salamanque. — Eh bien, ma foi, je ne sais pas seulement lire, répondit Sancho. »

En ce moment, maître Nicolas leur cria d’attendre un peu, parce que ses compagnons voulaient se désaltérer à une fontaine qui se trouvait sur le bord du chemin. Don Quichotte s’arrêta, au grand plaisir de Sancho, qui se sentait déjà las de tant mentir, et qui avait grand’peur que son maître ne le prît sur le fait ; car, bien qu’il sût que Dulcinée était une paysanne du Toboso, il ne l’avait vue de sa vie. Pendant cet intervalle, Cardénio s’était vêtu des habits que portait Dorothée quand ils la rencontrèrent, lesquels, quoiqu’ils ne fussent pas fort bons, valaient dix fois mieux que ceux qu’il ôtait. Ils mirent tous pied à terre auprès de la fontaine, et des provisions que le curé avait prises à l’hôtellerie, ils apaisèrent quelque peu le grand appétit qui les talonnait.

Pendant leur collation, un jeune garçon vint à passer sur le chemin. Il s’arrêta pour regarder attentivement ceux qui étaient assis à la fontaine, puis accourut tout à coup vers Don Quichotte, et, lui embrassant les jambes, il se mit à pleurer à chaudes larmes : « Ah ! mon bon seigneur, s’écria-t-il, est-ce que votre grâce ne me reconnaît pas ? regardez-moi bien, je suis ce pauvre André que votre grâce délia du chêne où j’étais attaché. »

À ces mots, Don Quichotte le reconnut, et, le prenant par la main, se tourna gravement vers la compagnie : « Afin que vos grâces, leur dit-il, voient clairement de quelle importance il est qu’il y ait au monde des chevaliers errants, pour redresser les torts et les griefs qu’y commettent les hommes insolents et pervers, il faut que vous sachiez qu’il y a quelques jours, passant auprès d’un bois, j’entendis des cris et des accents plaintifs, comme d’une personne affligée et souffrante. J’accourus aussitôt, poussé par mon devoir, vers l’endroit d’où partaient ces plaintes lamentables, et je trouvai, attaché à un chêne, ce jeune garçon qui est maintenant devant nous ; ce dont je me réjouis au fond de l’âme, car c’est un témoin qui ne me laissera pas accuser de mensonge. Je dis donc qu’il était attaché à un chêne, nu de la tête à la ceinture, et qu’un rustre, que je sus, depuis, être son maître, lui déchirait la peau à coups d’étrivière avec les sangles d’une jument. Dès que ce spectacle frappa mes yeux, je demandai au paysan la cause d’un traitement aussi atroce. Le vilain me répondit que c’était son valet, et qu’il le fouettait ainsi parce que certaines négligences qu’il avait à lui reprocher sentaient plus le larron que l’imbécile. À cela cet enfant s’écria : « Seigneur, il ne me fouette que parce que je lui demande mes gages. » Le maître répliqua par je ne sais quelles harangues et quelles excuses, que je voulus bien entendre, mais non pas accepter. À la fin, je fis détacher le pauvre garçon, et jurer par serment au vilain qu’il l’emmènerait chez lui et lui payerait ses gages un réal sur l’autre, même avec intérêts. N’est-ce pas vrai, tout ce que je viens de dire, André, mon enfant ? N’as-tu pas remarqué avec quel empire je commandai à ton maître, avec quelle humilité il me promit de faire tout ce que lui imposait et notifiait ma volonté ? Réponds sans te troubler, sans hésiter en rien ; dis à ces seigneurs comment la chose s’est passée, afin qu’on voie bien s’il n’est pas utile, comme je le dis, qu’il y ait des chevaliers errants sur les grands chemins.

— Tout ce que votre grâce a dit est la pure vérité, répondit le jeune garçon ; mais la fin de l’affaire a tourné bien au rebours de ce que vous imaginez.

— Comment, au rebours ! s’écria Don Quichotte ; est-ce que ce vilain ne t’a pas payé ?

— Non-seulement il ne m’a pas payé, répliqua le jeune homme, mais dès que votre grâce fut sortie du bois, et que nous fûmes restés seuls, il me prit, me rattacha au même chêne, et me donna de nouveau tant de coups d’étrivière, qu’il me laissa écorché comme un saint Barthélemi ; et chaque coup qu’il m’appliquait, il l’assaisonnait d’un badinage ou d’une raillerie, pour se moquer de votre grâce, tellement que, sans la douleur de mes côtes, j’aurais ri de bon cœur de ce qu’il disait. Enfin, il me mit en tel état que, depuis ce temps, je suis resté à l’hôpital pour me guérir du mal que ce méchant homme me fit alors. Et de tout cela, c’est votre grâce qui en a la faute ; car, si vous aviez suivi votre chemin, sans venir où l’on ne vous appelait pas, et sans vous mêler des affaires d’autrui, mon maître se serait contenté de me donner une ou deux douzaines de coups de fouet, puis il m’aurait lâché et m’aurait payé tout ce qu’il me devait. Mais votre grâce vint l’insulter si mal à propos, et lui dire tant d’impertinences, que la colère lui monta au nez, et, comme il ne put se venger sur vous, c’est sur moi que le nuage a crevé, si bien qu’à ce que je crois je ne deviendrai homme en toute ma vie. — Le mal fut, dit Don Quichotte, que je m’éloignai trop tôt, et que je ne restai pas jusqu’à ce que tu fusses payé. J’aurais dû savoir, en effet, par longue expérience, que jamais vilain ne garde sa promesse, à moins qu’il ne trouve son compte à la garder. Mais tu te rappelles bien, André, que j’ai juré, s’il ne te payait pas, de revenir le chercher, et que je le trouverais, se fût-il caché dans le ventre de la baleine. — Oui, c’est vrai, répondit André, mais ça n’a servi de rien. — Maintenant tu vas voir si ça sert à quelque chose, s’écria Don Quichotte ; » et, disant cela, il se leva brusquement, appela Sancho, et lui commanda de seller Rossinante, qui s’était mis à paître pendant que les autres mangeaient. Dorothée demanda alors à Don Quichotte ce qu’il pensait faire. Celui-ci répondit qu’il pensait aller chercher le vilain, le châtier de sa brutalité, et faire payer André jusqu’au dernier maravédi, en dépit de tous les vilains du monde qui voudraient y trouver à redire. Mais elle lui répliqua qu’il prît garde que, d’après le don promis, il ne pouvait s’entremettre en aucune entreprise avant qu’il eût mis la sienne à fin, et que, sachant cela mieux que personne, il devait calmer cette juste indignation jusqu’au retour de son royaume. « J’en conviens, répondit Don Quichotte ; il faut bien qu’André prenne patience jusqu’à mon retour, comme vous dites, madame ; mais je jure de nouveau, et promets par serment de ne plus reposer alors qu’il ne soit dûment vengé et payé.

— Je me soucie peu de ces jurements, reprit André, et j’aimerais mieux tenir maintenant de quoi me rendre à Séville que toutes les vengeances du monde. Donnez-moi, si vous en avez là, quelque chose à manger ou à mettre dans ma poche, et que Dieu vous conserve, ainsi que tous les chevaliers errants, auxquels je souhaite aussi bonne chance pour eux-mêmes qu’ils l’ont eue pour moi. » Sancho tira de son bissac un quartier de pain et un morceau de fromage, et les présentant au jeune homme : « Tenez, lui dit-il, mon frère André ; de cette manière chacun de nous attrapera une part de votre disgrâce. — Et quelle part attrapez-vous ? demanda André. — Cette part de fromage et de pain que je vous donne, répondit Sancho ; Dieu sait si elle doit ou non me faire faute, car il faut que vous sachiez, mon ami, que nous autres écuyers de chevaliers errants nous sommes sujets à endurer la faim et la misère, et d’autres choses encore qui se sentent mieux qu’elles ne se disent. » André prit le pain et le fromage, et, voyant que personne ne se disposait à lui donner autre chose, il baissa la tête, tourna le dos, et, comme on dit, pendit ses jambes à son cou. Toutefois il se retourna en partant, et dit à Don Quichotte : « Pour l’amour de Dieu, seigneur chevalier errant, si vous me rencontrez une autre fois, bien que vous me voyiez mettre en morceaux, ne prenez pas l’envie de me secourir, mais laissez-moi dans ma disgrâce, qui ne pourra jamais être pire que celle qui me viendrait du secours de votre seigneurie, que je prie Dieu de confondre et de maudire avec tous les chevaliers errants que le monde ait vu naître. » Don Quichotte se levait pour châtier ce petit insolent ; mais l’autre se mit à courir de façon que personne n’eût l’idée de le suivre. Notre chevalier resta donc sur la place, fort courroucé de l’histoire d’André, et les autres eurent besoin de faire grande attention à ne point éclater de rire, pour ne pas achever de l’irriter tout de bon.

CHAPITRE XXXII. Qui traite de ce qui arriva dans l’hôtellerie à toute la quadrille de Don Quichotte.

Le splendide festin terminé, on remit bien vite les selles aux montures, et, sans qu’il se passât aucun événement digne d’être conté, toute la troupe arriva le lendemain à l’hôtellerie, épouvante de Sancho Panza. Celui-ci aurait bien voulu n’y pas mettre les pieds ; mais il ne put éviter ce mauvais pas. L’hôte, l’hôtesse, leur fille et Maritornes, qui virent de loin venir Don Quichotte et Sancho, sortirent à leur rencontre, et les accueillirent avec de grands témoignages d’allégresse. Notre chevalier les reçut d’un air grave et solennel, et leur dit de lui préparer un lit meilleur que la première fois. L’hôtesse répondit que, pourvu qu’il le payât mieux, il trouverait une couche de prince. Don Quichotte l’ayant promis, on lui dressa un lit passable dans ce même galetas qui lui avait déjà servi d’appartement, et sur-le-champ il alla se coucher, car il avait le corps en aussi mauvais état que l’esprit.

Dès qu’il eut fermé sa porte, l’hôtesse s’approcha du barbier, lui sauta au visage, et prenant sa barbe à deux mains : « Par ma foi, lui dit-elle, vous ne ferez pas plus longtemps une barbe de ma queue, et vous allez me la rendre sur l’heure. Depuis qu’elle est partie, les saletés de mon mari traînent par terre que c’est une honte, je veux dire le peigne que j’accrochais à ma bonne queue. » Mais l’hôtesse avait beau tirer, le barbier ne voulait pas se laisser arracher la barbe ; enfin le curé lui dit qu’il pouvait la rendre, qu’il n’avait plus besoin de continuer la ruse, et qu’il pouvait se montrer sous sa forme ordinaire. « Vous direz à Don Quichotte, ajouta-t-il, qu’après avoir été dépouillé par les galériens, vous êtes venu en fuyant vous réfugier dans cette hôtellerie, et, s’il s’informe de ce qu’est devenu l’écuyer de la princesse, on lui dira qu’elle lui a fait prendre les devants pour annoncer aux gens de son royaume qu’elle s’y rendait accompagnée de leur commun libérateur. » Sur cela, le barbier rendit de bon cœur la queue à l’hôtesse, et on lui restitua de même toutes les nippes qu’elle avait prêtées pour la délivrance de Don Quichotte.

Tous les gens de la maison étaient restés émerveillés de la beauté de Dorothée, et même de la bonne mine du berger Cardénio. Le curé fit préparer à dîner avec ce qui se trouvait à l’hôtellerie, et, dans l’espoir d’être grassement payé, l’hôte leur servit en diligence un passable repas. Cependant Don Quichotte continuait de dormir, et l’on fut d’avis de ne point l’éveiller, le lit devant lui faire plus de bien que la table. Au dessert, on s’entretint, devant l’hôtelier, sa femme, leur fille, Maritornes et tous les voyageurs, de l’étrange folie du pauvre Don Quichotte, et de l’état où on l’avait trouvé dans la montagne. L’hôtesse raconta ce qui lui était arrivé avec le muletier galant, et, voyant que Sancho n’était pas là pour l’entendre, elle conta aussi l’aventure de sa berne, ce qui divertit fort toute la compagnie. Le curé prenant occasion de dire que c’étaient les livres de chevalerie qu’avait lus Don Quichotte qui lui avaient tourné la tête. « Je ne sais comment cela peut se faire, s’écria l’hôtelier ; car, pour mon compte, en vérité, je ne connais pas de meilleure lecture au monde. J’ai là deux ou trois de ces livres qui m’ont souvent rendu la vie, non-seulement à moi, mais à bien d’autres. Dans le temps de la moisson, quantité de moissonneurs viennent se réunir ici les jours de fête, et, parmi eux, il s’en trouve toujours quelqu’un qui sait lire, et celui-là prend un de ces livres à la main, et nous nous mettons plus de trente autour de lui, et nous restons à l’écouter avec tant de plaisir qu’il nous ôte plus de mille cheveux blancs. Du moins, je puis dire de moi que, quand j’entends raconter ces furieux et terribles coups d’épée que vous détachent les chevaliers, il me prend grande envie d’en faire autant, et je voudrais entendre lire les jours et les nuits. — Et moi tout de même, ajouta l’hôtesse, puisque je n’ai de bons moments dans ma maison que ceux que vous passez à entendre lire, car vous êtes alors si occupé, si ébahi, que vous ne vous souvenez plus seulement de gronder. — Oh c’est bien vrai, continua Maritornes, et, en bonne foi de Dieu, j’ai grand plaisir aussi à écouter ces choses, qui sont fort jolies ; surtout quand on raconte que l’autre dame est sous des orangers, embrassant son chevalier tout à l’aise, tandis qu’une duègne monte la garde, morte d’envie et pleine d’effroi. Je dis que tout cela est doux comme miel. — Et à vous, que vous en semble, ma belle demoiselle, dit le curé, s’adressant à la fille de l’hôtesse ? — Sur mon âme, seigneur, je ne sais trop, répondit-elle ; mais j’écoute comme les autres et, bien que je ne comprenne guère, en vérité, je me divertis aussi d’entendre. Mais ce ne sont pas les coups dont mon père s’amuse tant, qui m’amusent, moi ; ce sont les lamentations que font les chevaliers quand ils sont loin de leurs dames, et vraiment j’en pleure quelquefois de la pitié qu’ils me donnent. — Ainsi, mademoiselle, reprit Dorothée, vous ne les laisseriez pas se lamenter longtemps, si c’était pour vous qu’ils fussent à pleurer ? — Je ne sais trop ce que je ferais, répondit la jeune fille ; mais je sais bien qu’il y en a parmi ces dames de si cruelles, que leurs chevaliers les appellent tigres, panthères et autres immondices. Ah, Jésus ! quelle espèce de gens est-ce donc, sans âme et sans conscience, qui, pour ne pas regarder un honnête homme, le laissent mourir ou devenir fou ? Je ne sais pas pourquoi tant de façons ; si elles font tout cela par sagesse, que ne se marient-elles avec eux, puisqu’ils ne demandent pas autre chose ? — Taisez-vous, petite fille, s’écria l’hôtesse ; on dirait que vous en savez long sur ce sujet, et il ne convient pas à votre âge de tant savoir et de tant babiller. — Puisque ce seigneur m’interroge, répondit-elle, il fallait bien lui répondre. — Maintenant, dit le curé, apportez-moi ces livres, seigneur hôtelier, je voudrais les voir. — Très-volontiers, répliqua celui-ci ; » et, passant dans sa chambre, il en rapporta une vieille malle fermée d’un cadenas, qu’il ouvrit, et de laquelle il tira trois gros volumes. Le curé les prit, et vit en les ouvrant que le premier était Don Cirongilio de Thrace, l’autre, Félix-Mars d’Hircanie, et le troisième, l’Histoire du Grand Capitaine, Gonzalve de Cordoue, avec la Vie de Diégo Garcia de Parédès. Après avoir lu le titre des deux premiers ouvrages, le curé se tourna vers le barbier : « Compère, lui dit-il, la gouvernante et la nièce de notre ami nous font faute en ce moment. — Oh ! que non, répondit le barbier ; je saurai aussi bien qu’elles les porter à la basse-cour, ou, sans aller plus loin, les jeter dans la cheminée, car il y a vraiment un bon feu. — Est-ce que votre grâce veut brûler mes livres ? s’écria l’hôtelier. — Seulement ces deux-ci, répondit le curé ; le Don Cirongilio et le Félix-Mars. — Allons donc, reprit l’hôte, est-ce que mes livres sont hérétiques ou flegmatiques, que vous voulez les jeter au feu ? — Schismatiques, vous voulez dire, mon ami, interrompit le barbier, et non flegmatiques. — Comme il vous plaira, répondit l’hôtelier ; mais, si vous voulez en brûler quelqu’un, que ce soit du moins celui de ce grand capitaine, et de ce Diégo Garcia ; car je laisserais plutôt brûler ma femme et mes enfants qu’aucun des deux autres. — Mais, frère, répondit le curé, ces deux livres sont des contes mensongers, tous farcis de sottises et d’extravagances ; l’autre, au contraire, est une histoire véritable. Il rapporte les faits et gestes de Gonzalve de Cordoue, qui, par ses grands et nombreux exploits, mérita d’être appelé dans tout l’univers le Grand Capitaine, surnom illustre, clair, et que lui seul a mérité. Quant à ce Diégo Garcia de Parédès, ce fut un noble chevalier, natif de la ville de Truxillo en Estrémadure, guerrier de haute valeur, et de si grande force corporelle qu’avec un doigt il arrêtait une roue de moulin dans la plus grande furie. Un jour, s’étant placé à l’entrée d’un pont avec une épée à deux mains, il ferma le passage à toute une armée innombrable, et fit d’autres exploits tels, que si, au lieu de les écrire et de les raconter lui-même avec la modestie d’un chevalier qui est son propre chroniqueur, il les eût laissé écrire plus librement par un autre, ces exploits mettraient en oubli ceux des Hector, des Achille et des Roland. — Ah, pardieu ! vous me la donnez belle ! s’écria l’hôtelier. Voilà bien de quoi s’étonner, que d’arrêter une roue de moulin ! Faites-moi donc le plaisir de lire maintenant ce que j’ai ouï lire de Félix-Mars d’Hircanie, qui, d’un seul revers, coupait cinq géants par le milieu du corps, tout de même que s’ils eussent été faits de chair de rave, comme les petits moinillons que font les enfants ; et, une autre fois, il attaqua tout seul une très-grande et très-puissante armée, où l’on comptait plus d’un million six cent mille soldats, tous armés de pied en cap, et il vous les tailla en pièces comme si c’eût été des troupeaux de moutons. Et que me direz-vous de ce brave Don Cirongilio de Thrace, qui fut si vaillant et si téméraire, comme vous le verrez dans son livre, où l’on raconte qu’un jour, tandis qu’il naviguait sur une rivière, voilà que du milieu de l’eau sort un dragon de feu, et dès qu’il le voit, Don Cirongilio lui saute dessus, et se met à califourchon sur ses épaules écailleuses, et lui serre des deux mains la gorge avec tant de force, que le dragon, voyant qu’il allait l’étrangler, n’eut d’autre ressource que de se laisser aller au fond de la rivière, emmenant avec lui le chevalier qui ne voulut jamais lâcher prise ; et, quand ils furent arrivés là-bas au fond, il se trouva dans un grand palais, et dans des jardins si jolis que c’était un délice ; et le dragon se changea en un beau vieillard, qui lui dit tant et tant de choses qu’il ne faut qu’ouvrir les oreilles. Allez, allez, seigneur, si vous entendiez lire tout cela vous deviendriez fou de plaisir ; et deux figues, par ma foi, pour ce grand capitaine que vous dites, et pour ce Diégo Garcia. »

Quand Dorothée entendit ce beau discours, elle se pencha vers Cardénio, et lui dit tout bas : « Il s’en faut peu que notre hôte ne fasse la paire avec Don Quichotte. — C’est ce qu’il me semble, répondit Cardénio, car, à l’entendre, il tient pour article de foi que tout ce que disent ses livres est arrivé au pied de la lettre, comme ils le racontent, et je défie tous les carmes déchaussés de lui faire croire autre chose. — Mais prenez garde, frère, répétait cependant le curé, qu’il n’y a jamais eu au monde de Félix-Mars d’Hircanie, ni de Cirongilio de Thrace, ni d’autres chevaliers de même trempe, tels que les dépeignent les livres de chevalerie. Tout cela n’est que mensonge et fiction ; ce ne sont que des fables inventées par des esprits oisifs, qui les composèrent dans le but que vous dites, celui de faire passer le temps, comme le passent, en les lisant, vos moissonneurs ; et je vous jure, en vérité, que jamais il n’y eut de tels chevaliers dans ce monde, et que jamais ils n’y firent de tels exploits ni de telles extravagances. — À d’autres, s’écria l’hôtelier ; trouvez un autre chien pour ronger votre os : est-ce que je ne sais pas où le soulier me blesse, et combien il y a de doigts dans la main ? ne pensez pas me faire avaler de la bouillie, car je ne suis plus au maillot. Vous me la donnez belle encore une fois de vouloir me faire accroire que tout ce que disent ces bons livres en lettres moulées n’est qu’extravagance et mensonge, tandis qu’ils sont imprimés avec licence et permission de messieurs du conseil royal ! comme si c’étaient des gens capables de laisser imprimer tant de mensonges à la douzaine, tant de batailles et d’enchantements qu’on en perd la tête ! — Mais je vous ai déjà dit, mon ami, répliqua le curé, que tout cela s’écrit pour amuser nos moments perdus ; et, de même que, dans les républiques bien organisées, on permet les jeux d’échecs, de paume, de billard, pour occuper ceux qui ne veulent, ne peuvent, ou ne doivent point travailler, de même on permet d’imprimer et de vendre de tels livres, parce qu’on suppose qu’il ne se trouvera personne d’assez ignorant et d’assez simple pour croire véritable aucune des histoires qui s’y racontent. Si j’en avais le temps aujourd’hui, et un auditoire à propos, je dirais de telles choses sur les romans de chevalerie et ce qui leur manque pour être bons, qu’elles ne seraient peut-être ni sans profit, ni même sans plaisir ; mais un temps viendra, je l’espère, où je pourrai m’en entendre avec ceux qui peuvent y mettre ordre. En attendant, seigneur hôtelier, croyez à ce que je viens de dire ; reprenez vos livres ; arrangez-vous de leurs vérités ou de leurs mensonges, et grand bien vous en fasse ; Dieu veuille que vous ne clochiez pas du même pied que votre hôte Don Quichotte. — Oh ! pour cela non, répondit l’hôtelier, je ne serai pas assez fou pour me faire chevalier errant ; je vois bien que les choses ne se passent point à présent comme elles se passaient alors, quand ces fameux chevaliers couraient, à ce qu’on dit, par le monde. »

Sancho, qui s’était trouvé présent à la dernière partie de cet entretien, demeura tout surpris et tout pensif d’entendre dire que les chevaliers errants n’étaient plus de mode, et que tous les livres de chevalerie n’étaient que sottises et mensonges ; aussi se proposa-t-il, au fond de son cœur, d’attendre seulement à quoi aboutirait le voyage actuel de son maître, bien décidé, si l’issue n’en était point aussi heureuse qu’il l’avait imaginé, de retourner à sa femme et à ses enfants, et de reprendre avec eux ses travaux habituels.

Cependant l’hôtelier emportait sa malle et ses livres. Mais le curé lui dit : « Attendez un peu ; je veux voir ce que sont ces papiers, écrits d’une si belle main. » L’hôtelier les tira du coffre, et, les donnant à lire au curé, celui-ci vit qu’ils formaient un cahier de huit feuilles manuscrites, et que, sur la première page, était écrit en grandes lettres le titre suivant : Nouvelle du curieux malavisé. Le curé ayant lu tout bas trois ou quatre lignes : « En vérité, s’écria-t-il, le titre de cette nouvelle me tente, et j’ai envie de la lire tout entière. — Votre révérence fera bien, répondit l’hôtelier, car il faut que vous sachiez que quelques-uns de mes hôtes, qui l’ont lue ici, l’ont trouvée très-agréable, et me l’ont instamment demandée ; mais je n’ai jamais voulu la céder, pensant la rendre à celui qui a oublié chez moi cette malle avec les livres et les papiers. Il pourrait se faire que leur maître revînt un beau jour par ici, et, bien qu’assurément les livres me fissent faute, par ma foi, je les lui rendrais, car enfin, quoique hôtelier, je suis chrétien. — Vous avez grandement raison, mon ami, reprit le curé ; mais pourtant, si la nouvelle me plaît, vous me la laisserez bien copier ? — Oh ! très-volontiers, répliqua l’hôte. »

Pendant cette conversation, Cardénio avait pris la nouvelle, et, s’étant mis à lire quelques phrases, il en eut la même opinion que le curé, et le pria de la lire à haute voix pour que tout le monde l’entendît. « Je la lirais de bon cœur, répondit le curé, s’il ne valait pas mieux employer le temps au sommeil qu’à la lecture. — Pour moi, dit Dorothée, ce sera bien assez de repos que de passer une heure ou deux à écouter quelque histoire, car je n’ai pas encore l’esprit assez calme pour dormir à mon gré. — S’il en est ainsi, reprit le curé, je veux bien la lire, ne fût-ce que par curiosité ; peut-être la nôtre ne sera-t-elle pas trompée. » Maître Nicolas, et jusqu’à Sancho, vinrent aussi lui adresser la même prière ; alors le curé, voyant qu’il ferait plaisir à tous les assistants, et pensant d’ailleurs ne point perdre sa peine : « Eh bien donc, s’écria-t-il, soyez tous attentifs ; voici de quelle manière commence la nouvelle. »

CHAPITRE XXXIII. Où l’on raconte l’aventure du Curieux malavisé.

À Florence, riche et fameuse ville d’Italie, dans la province qu’on appelle Toscane, vivaient deux gentilshommes d’illustre famille, Anselme et Lothaire, liés ensemble d’une si étroite amitié, que tous ceux dont ils étaient connus les appelaient, par excellence, les deux amis. Tous deux étaient jeunes et garçons ; tous deux avaient le même âge et les mêmes goûts, ce qui suffisait pour qu’ils répondissent l’un et l’autre à leur mutuelle affection. Il est bien vrai qu’Anselme était plus enclin aux passe-temps amoureux, et Lothaire plus emporté par les plaisirs de la chasse ; mais, à l’occasion, Anselme sacrifiait ses goûts pour suivre ceux de Lothaire, et Lothaire, à son tour, renonçait aux siens pour se livrer à ceux d’Anselme ; de cette façon, leurs volontés marchaient si parfaitement d’accord, qu’une horloge bien réglée n’offrait pas la même harmonie. Anselme était éperdûment épris d’une noble et belle personne de la même ville, fille de parents si recommandables, et si digne elle-même d’estime, qu’il résolut, avec l’approbation de son ami Lothaire, sans l’avis duquel il ne faisait rien, de la demander en mariage. Ce projet fut aussitôt mis à exécution, et celui qui porta l’ambassade fut Lothaire, lequel conduisit la négociation tellement au gré de son ami, qu’en peu de temps Anselme se vit en possession de l’objet de ses désirs, et Camille si satisfaite de l’avoir obtenu pour époux qu’elle ne cessait de rendre grâce au ciel, ainsi qu’à Lothaire, par l’entremise duquel lui était venu tant de bonheur.

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