L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 16)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Lothaire s’éloigna ; et, le lendemain, sous le prétexte d’aller à la maison de campagne de son ami, Anselme partit et revint aussitôt se cacher, ce qu’il put faire aisément, Camille et Léonella lui en ayant avec adresse préparé les moyens. Anselme donc, établi dans sa cachette, avec ces angoisses qu’on peut supposer à l’homme qui va voir de ses propres yeux faire la dissection des entrailles de son honneur, se croyait sur le point de perdre le souverain bien, qu’il plaçait en sa chère Camille. Une fois que celle-ci et Léonella furent bien assurées qu’Anselme était caché, elles entrèrent toutes deux dans le cabinet, et, dès qu’elle y eut mis le pied, Camille s’écria, en laissant échapper un grand soupir : « Hélas ! amie Léonella, ne vaudrait-il pas mieux, avant que je me décide à mettre en œuvre ce que je ne veux pas te dire, de peur que tu ne m’empêches de le faire, que tu prisses cette épée d’Anselme que je t’ai demandée, pour percer le cœur infâme qui bat dans ma poitrine ? Mais non, il ne serait pas juste que je portasse la peine de la faute d’autrui. Je veux d’abord savoir qu’est-ce qu’ont vu en moi les yeux effrontés de Lothaire pour lui donner l’audace de me découvrir un désir aussi coupable que celui qu’il n’a pas eu honte de me témoigner, au mépris de mon honneur et de son amitié pour Anselme. Ouvre cette fenêtre, Léonella, et donne-lui le signal : sans doute il est dans la rue, espérant bien satisfaire sa perverse intention ; mais auparavant, je satisferai la mienne, cruelle autant qu’honorable. — Ah ! ma chère dame ! répondit aussitôt l’habile Léonella, qui savait bien son rôle ; que pensez-vous faire de cette épée ? Voulez-vous, par hasard, vous tuer ou tuer Lothaire ? mais l’une ou l’autre de ces extrémités doit également compromettre votre bonne réputation. Il vaut bien mieux dissimuler votre outrage, et ne pas permettre que ce méchant homme entre à présent et nous trouve seules dans la maison. Faites attention que nous sommes de faibles femmes, qu’il est homme et déterminé, et que, venant poussé par son aveugle passion, il pourrait bien, avant que vous missiez votre projet en œuvre, vous faire pis que vous ôter la vie. Maudite soit la confiance de monseigneur Anselme, qui a laissé prendre pied dans sa maison à ce fat débauché ! Mais, madame, si vous le tuez, comme je vois que vous en avez l’envie, qu’est-ce que nous ferons de lui quand il sera mort ? — Ce que nous ferons ? reprit Camille ; nous le laisserons là pour qu’Anselme l’enterre ; car il est juste qu’il tienne à récréation la peine qu’il prendra pour ensevelir sous terre son propre déshonneur. Appelons ce traître, enfin ; tout le temps que je tarde à tirer de mon outrage une légitime vengeance, il me semble que j’offense la loyauté que je dois à mon époux. »

Anselme écoutait toute cette conversation, et chaque parole que disait Camille renversait toutes ses pensées. Mais quand il entendit qu’elle était résolue à tuer Lothaire, il voulut sortir de sa retraite et se montrer, pour l’empêcher de commettre une telle action. Toutefois, il fut retenu par le désir de voir où aboutirait une résolution si énergique et si vertueuse, prêt à paraître à temps pour prévenir toute catastrophe. En cet instant, Camille parut atteinte d’un évanouissement profond, et sa camériste l’ayant jetée sur un lit qui se trouvait là, elle se mit à pleurer amèrement. « Ah, malheureuse ! s’écriait-elle, est-ce que je suis destinée à voir mourir entre mes bras cette fleur de chasteté, cet exemple de vertu, ce modèle des femmes ! » continuant sur le même ton, de manière à faire croire qu’elle était la plus affligée et la plus loyale des suivantes, et que sa maîtresse était une autre Pénélope. Camille revint bientôt de sa pâmoison, et s’écria tout en ouvrant les yeux : « Pourquoi, Léonella, ne vas-tu pas appeler le plus déloyal ami d’ami véritable que le soleil ait éclairé et que la nuit ait couvert ? Cours, vole, hâte-toi, pour que le retard n’éteigne pas le feu de la colère qui m’enflamme, et que ma juste vengeance ne se passe point en menaces et en malédictions. — Je vais l’appeler, madame, reprit Léonella ; mais auparavant donnez-moi cette épée, pour qu’en mon absence vous ne fassiez pas une chose qui laisserait à pleurer toute la vie à ceux qui vous aiment. — Sois sans crainte, amie Léonella, répondit Camille ; quelque simple et quelque hardie que je te paraisse à prendre ainsi la défense de mon honneur, je ne le serai pas autant que cette Lucrèce, qui se tua, dit-on, sans avoir commis aucune faute, et sans avoir tué d’abord celui qui causa son infortune. Je mourrai, si je meurs, bien vengée de celui qui m’a fait venir en ce lieu pleurer sur ses hardiesses, dont je suis si peu coupable. » Léonella se fit encore prier avant de sortir pour appeler Lothaire ; mais enfin elle quitta l’appartement, et, en attendant son retour, Camille, restée seule, disait, comme se parlant à elle-même : « Dieu me pardonne ! n’aurait-il pas été plus prudent de congédier Lothaire, comme j’ai fait tant d’autres fois, plutôt que de lui donner le droit de me tenir pour une femme légère et impudique, ne fût-ce que le temps que je dois mettre à le désabuser ? Oui, ç’aurait été mieux sans doute ; mais serais-je vengée, et l’honneur de mon mari satisfait, si le traître sortait ainsi, en s’en lavant les mains, du pas où l’ont engagé ses pensées infâmes ? Non ; qu’il paie de sa vie l’audace de ses désirs, et que le monde apprenne que, non-seulement Camille a gardé la foi due à son époux, mais qu’elle l’a vengé de celui qui osait lui faire outrage. Cependant, ne vaudrait-il pas mieux tout révéler à Anselme ? Mais, déjà, je lui ai bien assez clairement parlé dans la lettre qu’il a reçue à la campagne, et je crois que s’il n’a sur-le-champ mis ordre au mal que je lui signalais, c’est que, par excès de confiance et de bonté, il n’a pu croire que le cœur de son indigne ami renfermât la moindre pensée déshonorante ; moi-même je n’ai pu le croire de long-temps après, et jamais je ne l’aurais cru, si son insolence n’en fût venue au point d’éclater par les riches cadeaux, les promesses sans bornes et les larmes continuelles. Mais, à quoi bon faire ces réflexions maintenant ? Est-ce qu’une énergique résolution a besoin d’être si mûrement pesée ? non certes. Eh bien donc ! hors d’ici, trahison ! à moi, vengeance ! Vienne le traître, qu’il entre, qu’il meure, puis advienne que pourra. Pure je suis entrée au pouvoir de celui que le Ciel m’a donné pour époux, et pure je dois en sortir ; dussé-je le faire baignée dans mon chaste sang et dans le sang impur du plus déloyal ami qui ait jamais profané dans le monde le nom de l’amitié. » Tandis qu’elle parlait ainsi, Camille parcourait l’appartement, l’épée nue à la main, d’un pas si brusque et faisant des gestes si furieux, qu’elle semblait avoir perdu l’esprit, et s’être changée de femme délicate en bravache désespéré.

Anselme, couvert par une tapisserie derrière laquelle il s’était blotti, voyait et entendait tout cela. Surpris, émerveillé, il lui semblait que ce qu’il avait vu et entendu était bien suffisant pour détruire des soupçons plus grands même que les siens ; aussi désirait-il déjà que l’épreuve de l’arrivée de Lothaire vînt à manquer, dans la crainte de quelque fâcheux accident. Comme il se disposait à quitter sa retraite pour embrasser et désabuser son épouse, il fut retenu par le retour de Léonella, qu’il vit entrer amenant Lothaire par la main. Aussitôt que Camille l’aperçut, elle fit avec la pointe de l’épée une grande raie devant elle sur le plancher, et lui parla de la sorte : « Lothaire, prends bien garde à ce que je vais te dire. Si, par malheur, tu as l’audace de passer cette raie que tu vois à terre, ou même de t’en approcher, à l’instant je me perce le cœur avec cette épée que je tiens à la main. Avant qu’à cette injonction tu répondes une seule parole, je veux t’en dire quelques-unes, et je veux que tu m’écoutes en silence. Après, tu répondras ce qui te semblera bon. Avant tout, je veux, Lothaire, que tu me dises si tu connais Anselme, mon époux, et quelle opinion tu fais de lui ; puis ensuite, je veux également savoir si tu me connais, moi qui te parle. Réponds d’abord à cela, sans te troubler, sans hésiter, car ce ne sont pas, j’imagine, des difficultés que je te propose à résoudre. » Lothaire n’était pas si simple que, dès le premier instant où Camille lui avait dit de faire cacher Anselme, il n’eût compris le tour qu’elle pensait jouer. Aussi se trouva-t-il prêt à répondre à son intention avec tant d’adresse et d’à-propos, qu’ils auraient pu, entre eux deux, faire passer ce mensonge pour la plus évidente vérité. Voici de quelle manière il répondit : « Je ne pensais pas, belle Camille, que tu me ferais appeler pour m’adresser des questions si étrangères à l’intention qui m’amène ici. Si tu le fais pour éloigner encore la récompense promise à mes feux, tu aurais bien pu t’y prendre de plus loin, car le désir du bonheur me presse et me tourmente d’autant plus que l’espérance de l’atteindre est plus proche. Mais pour que tu ne dises pas que je refuse de répondre à tes questions, je réponds que je connais ton époux Anselme, que nous nous connaissons tous deux depuis notre tendre enfance ; mais je ne veux rien dire de plus de notre amitié, que tu connais aussi bien que nous-mêmes, pour ne pas rendre témoignage de l’offense que l’amour me force à lui faire, l’amour, puissante excuse pour de plus grandes fautes. Je te connais également, et je regarde ta possession comme aussi précieuse qu’il la voit lui-même ; s’il n’en était pas ainsi, irais-je, pour de moindres attraits que les tiens, manquer à ce que je me dois à moi-même, étant qui je suis, et trahir les saintes lois de l’amitié, aujourd’hui violées en moi, et foulées aux pieds par un aussi redoutable ennemi que l’amour ? — Si c’est là ce que tu confesses, reprit Camille, mortel ennemi de tout ce qui mérite justement d’être aimé, de quel front oses-tu te montrer devant celle que tu sais bien être le miroir où se mire celui sur qui tu aurais dû porter tes regards pour voir avec quelle injustice tu l’outrages ! Mais, hélas ! malheureuse que je suis ! je me rends compte à présent de ce qui t’a fait perdre le respect que tu te dois à toi-même. Ce doit être quelque trop grande liberté de ma part, que je ne veux pas appeler indécence, puisqu’elle ne provient pas de propos délibéré, mais de ces étourderies auxquelles se laissent aller les femmes lorsqu’elles pensent n’avoir à se tenir en garde contre personne : sinon, dis-moi, traître, quand est-ce que j’ai répondu à tes prières par un mot, par un geste, qui pût éveiller en toi la moindre espérance de voir exaucer tes infâmes désirs ? Quand est-ce que tes propos d’amour n’ont pas été repoussés, réprimandés par les miens, avec rigueur et dureté ? Quand est-ce que j’ai donné croyance à tes mille promesses, ou accepté tes dons séduisants ? Mais, comme je ne peux croire qu’on s’obstine longtemps dans une poursuite amoureuse sans être soutenu par quelque espoir, il faut bien que je rejette sur moi la faute de ton impertinence ; sans doute, quelque involontaire négligence de ma part aura soutenu si longtemps ton volontaire projet de séduction. Aussi, je veux me punir et faire tomber sur moi le châtiment que mérite ta faute. Mais, afin que tu voies qu’étant si cruelle avec moi-même, je ne peux manquer de l’être également avec toi, j’ai voulu t’amener ici pour être témoin du sacrifice que je pense faire à l’honneur offensé de mon digne époux, outragé par toi aussi profondément qu’il t’a été possible ; et par moi aussi, qui n’ai pas mis assez de soin à fuir toute occasion d’éveiller et d’encourager tes criminelles intentions. C’est ce soupçon, je le répète, que quelque inadvertance de ma part a pu faire naître en toi de si odieuses pensées, qui m’afflige et me tourmente le plus ; c’est lui que je veux punir de mes propres mains, car si je cherchais un autre bourreau que moi-même, peut-être ma faute en serait-elle plus publique. Mais je n’entends pas mourir seule, je veux emmener avec moi celui dont la mort complétera ma vengeance, et qui apprendra, quelque part qu’il aille, que la justice atteint toujours la perversité. »

En achevant ces mots, Camille, avec une force et une légèreté incroyables, se précipita, l’épée nue, sur Lothaire ; elle paraissait si résolue à lui percer le cœur, qu’il fut presque à douter si ces démonstrations étaient feintes ou véritables, et qu’il se vit contraint d’employer son adresse et sa force pour éviter les coups qu’elle lui portait. Camille mettait tant d’ardeur dans son étrange artifice, que, pour lui donner encore davantage la couleur de la vérité, elle voulut le teindre de son propre sang. Voyant qu’elle ne pouvait atteindre Lothaire, ou plutôt feignant qu’elle ne le pouvait point : « Puisque le sort, s’écria-t-elle, ne veut pas que je satisfasse entièrement mon juste désir, il ne sera pas du moins assez puissant pour m’empêcher de le satisfaire à demi. » Faisant effort pour dégager des mains de Lothaire l’épée qu’il avait saisie, elle la tourna contre elle, et la dirigeant à une place où l’arme ne pouvait entrer profondément, elle en enfonça la pointe au-dessus du sein gauche, près de l’épaule ; puis, elle se laissa tomber par terre, comme sans connaissance. Lothaire et Léonella étaient également frappés de surprise et de crainte à la vue d’une telle aventure, et ne savaient qu’en croire, lorsqu’ils virent Camille étendue à terre, baignée dans son sang. Hors de lui, sans haleine, Lothaire se précipita pour arracher l’épée ; mais quand il vit combien la blessure était légère, il perdit tout effroi, et admira de nouveau l’adresse et la sagacité de la belle Camille. Du reste, pour remplir également son rôle, il se mit à faire une longue et triste lamentation sur le corps de Camille, comme si elle fût trépassée, s’accablant de malédictions, et non-seulement lui, mais encore celui qui était la première cause de la catastrophe. Et comme il savait que son ami Anselme était à l’écouter, il disait de telles choses que quiconque les aurait entendues aurait eu plus pitié de lui que de Camille, même la croyant morte. Léonella, qui la prit dans ses bras, la posa sur le lit, en suppliant Lothaire d’aller chercher quelqu’un pour la panser en secret. Elle lui demandait aussi conseil sur ce qu’il fallait dire à son maître de la blessure de sa maîtresse, s’il était de retour avant qu’elle fût guérie. Lothaire lui répondit de dire tout ce qu’il lui plairait, car il n’était guère en état de donner un conseil profitable ; il ajouta seulement qu’elle essayât d’arrêter le sang qui coulait, et que pour lui, il allait où personne ne pourrait le voir. Alors, avec de grands témoignages de douleur et de regrets, il quitta précipitamment la maison. Dès qu’il se vit seul, et que personne ne put l’apercevoir, il se mit à faire des signes de croix par douzaines, émerveillé qu’il était de l’adresse de Camille et du jeu parfait de Léonella. Il considérait combien Anselme devait être persuadé qu’il avait pour femme une seconde Porcia, et brûlait de le retrouver pour célébrer avec lui la vérité la mieux dissimulée et le mensonge le mieux ourdi que jamais on pût imaginer.

Léonella, cependant, étanchait le sang de sa maîtresse, qui n’avait coulé que justement assez pour donner crédit à sa ruse. Après avoir lavé la blessure avec un peu de vin, elle la banda le mieux qu’elle put, en répétant de tels propos, tant que dura le pansement, qu’ils auraient suffi, sans que d’autres les eussent précédés, pour faire croire à Anselme qu’il possédait dans Camille l’image vivante de la vertu. Aux paroles de Léonella vinrent se joindre celles de Camille, qui s’accusait de lâcheté, puisqu’elle avait manqué de cœur au moment où il lui était le plus nécessaire d’en avoir pour s’ôter une vie qu’elle avait en horreur. Elle demandait conseil à sa suivante pour savoir s’il fallait ou non révéler toute l’aventure à son cher époux ; mais Léonella lui dit de s’en bien garder, parce qu’elle le mettrait dans l’obligation de se venger de Lothaire, ce qu’il ne pouvait faire qu’au péril de sa vie ; et que la bonne épouse, loin de donner à son mari des occasions de querelles, doit l’en préserver autant qu’elle le peut. Camille répondit que cet avis lui semblait bon, et qu’elle le suivrait ; mais qu’il fallait, en tout cas, chercher que dire à Anselme sur la cause de cette blessure qu’il ne pouvait manquer de voir. À cela Léonella répondit que, même à bonne intention, elle ne savait pas mentir. « Et moi, s’écria Camille, le sais-je davantage ? Je n’oserais pas forger ni soutenir un mensonge, quand il s’agirait de ma vie. Si nous ne savons trouver une issue à ces embarras, il vaut mieux lui dire la vérité toute nue que de nous laisser prendre en délit de mensonge. — Allons, madame, reprit Léonella, ne vous affligez pas ainsi ; d’ici à demain je penserai à ce qu’il convient de lui dire : peut-être à cause de la place où elle est, pourrons-nous cacher la blessure sans qu’il l’aperçoive, et le Ciel daignera favoriser nos honnêtes desseins. Calmez-vous, madame, et tâchez de vous remettre, afin que mon seigneur ne vous retrouve pas dans cette agitation. Pour le reste, laissez-le à mes soins et à la bonté de Dieu, qui vient toujours en aide aux bonnes intentions. »

Anselme, comme on le pense bien, avait mis une attention extrême à entendre et à voir représenter la tragédie de la mort de son honneur, tragédie dont les personnages avaient joué leurs rôles avec tant de naturel et de vérité, qu’on aurait dit qu’ils s’étaient transformés réellement en ce qu’ils feignaient d’être. Il attendait impatiemment la nuit, afin de trouver l’occasion de quitter sa retraite et d’aller visiter Lothaire, son excellent ami, pour qu’ils pussent se féliciter mutuellement de la pierre précieuse qu’il avait trouvée dans l’épreuve de la vertu de sa femme. Les deux comédiennes ne manquèrent pas de lui offrir un moyen commode de s’échapper, et lui, saisissant l’occasion, courut aussitôt à la demeure de Lothaire ; il le trouva chez lui, et l’on ne saurait convenablement raconter, et les embrassements qu’il lui donna, et les choses qu’il dit sur son bonheur, et les louanges dont il accabla Camille. Lothaire écoutait tout cela sans pouvoir donner aucun signe de joie, car sa conscience lui représentait dans quelle erreur était son ami, et lui reprochait de l’avoir offensé. Anselme voyait bien que Lothaire ne répondait point à son allégresse ; mais il attribuait cette froideur à ce que son ami avait laissé Camille grièvement blessée, et qu’il était la cause de son mal. Aussi, parmi tous ces propos, il lui dit de n’avoir aucune inquiétude sur l’accident de Camille, et que sa blessure sans doute était légère, puisqu’elle était convenue avec sa suivante de la lui cacher. « Ainsi donc, ajouta-t-il, n’aie rien à craindre sur ce point ; il ne te reste plus qu’à te réjouir avec moi, puisque c’est par ton entremise et ton adresse que je me vois élevé au comble de la plus haute félicité dont j’aie pu concevoir le désir. Je veux désormais que tous mes passe-temps ne soient plus occupés qu’à faire des vers à la louange de Camille, pour lui donner une éternelle renommée dans la mémoire des siècles à venir. » Lothaire loua beaucoup l’heureuse détermination de son ami, et lui promit de l’aider, pour sa part, à construire l’édifice de la gloire de sa femme.

Après cette aventure, Anselme resta le mari le plus délicieusement trompé qu’on pût rencontrer dans le monde ; lui-même conduisait par la main à sa maison, croyant y mener l’instrument de sa gloire, celui qui était l’instrument de son déshonneur, et Camille recevait celui-ci avec un visage courroucé, mais avec une âme riante et gracieuse. Cette supercherie réussit encore quelque temps ; enfin, au bout de peu de mois, la fortune tourna sa roue ; l’infamie, jusque-là si bien dissimulée, parut au grand jour, et Anselme paya de sa vie son impertinente curiosité.

CHAPITRE XXXV. Qui traite de l’effroyable bataille que livra Don Quichotte à des outres de vin rouge, et où se termine la nouvelle du Curieux malavisé.

Il ne restait que peu de pages à lire de la nouvelle, lorsque tout à coup, du galetas où couchait Don Quichotte, Sancho Panza sortit tout effaré, en criant à pleine gorge : « Au secours, seigneurs, au secours ! venez à l’aide de mon seigneur qui est engagé dans la plus formidable et la plus sanglante bataille que mes yeux aient jamais vue. Vive Dieu ! il a porté un tel revers au géant ennemi de madame la princesse Micomicona, qu’il lui a tranché la tête à rasibus des épaules, comme si c’eût été un navet. — Que dites-vous là, frère ? s’écria le curé, interrompant sa lecture. Avez-vous perdu l’esprit ? comment diable serait-ce possible, puisque le géant est à plus de deux mille lieues d’ici ? » En ce moment, un grand bruit se fit entendre dans le taudis de Don Quichotte, et sa voix par-dessus le bruit : « Arrête, larron ! s’écriait-il ; arrête, félon, bandit, détrousseur de passants ; je te tiens ici, et ton cimeterre ne te sera bon à rien. » Puis, on entendait résonner les coups d’épée qui tombaient sur les murailles. « Il ne s’agit pas, reprit Sancho, de rester là les bras croisés et l’oreille au guet ; entrez bien vite séparer les combattants ou secourir mon maître ; encore n’en est-il pas grand besoin, et sans doute le géant est mort à l’heure qu’il est, et rend compte à Dieu de sa mauvaise vie passée ; car j’ai vu le sang couler par terre, et la tête coupée qui roulait dans un coin, grosse, par ma foi, comme une grosse outre de vin. — Que je sois pendu, s’écria aussitôt l’hôtelier, si Don Quichotte ou Don Diable n’a donné quelque coup d’estoc au travers d’une des outres de vin rouge qui sont rangées toutes pleines à la tête de son lit ! et c’est le vin qui en coule que ce bon homme aura pris pour du sang. »

Tout en disant cela, l’hôte courait au galetas, où le suivit toute la compagnie ; et ils y trouvèrent Don Quichotte dans le plus étrange accoutrement du monde. Il n’avait que sa chemise, dont les pans n’étaient pas assez longs pour lui couvrir les cuisses plus qu’à la moitié par devant, tandis que, par derrière, elle avait six doigts de moins. Ses jambes étaient longues, sèches, velues, et de propreté plus que douteuse ; il portait sur la tête un petit bonnet de couleur rouge, qui avait longtemps ramassé la graisse sur celle de l’hôtelier ; à son bras gauche était roulée cette couverture de lit à laquelle Sancho gardait rancune, pour des raisons à lui connues, et de la main droite il tenait son épée nue, avec laquelle il s’en allait frappant de tous côtés d’estoc et de taille, tout en prononçant des paroles, comme s’il eût réellement combattu quelque géant ennemi. Le bon de l’affaire, c’est qu’il avait les yeux fermés, car il dormait, et c’était en songe qu’il livrait bataille au géant. Son imagination avait été tellement frappée de l’aventure qu’il allait entreprendre, qu’elle lui fit rêver qu’il était arrivé au royaume de Micomicon, et qu’il se mesurait avec son ennemi. Aussi avait-il donné tant de coups d’épée dans les outres, croyant frapper le géant, que toute la chambre était pleine de vin.

Quand l’hôtelier vit ce dégât, il entra dans une telle fureur, qu’il se jeta sur Don Quichotte, les poings fermés, et commença à son tour à lui donner tant de gourmades que si Cardénio et le curé ne le lui eussent ôté des mains, il mettait fin à la guerre du géant. Et cependant, malgré cette pluie de coups, le pauvre chevalier ne se réveillait pas. Il fallut que le barbier apportât du puits un grand chaudron d’eau froide, qu’il lui lança d’un seul jet sur le corps. Alors Don Quichotte s’éveilla, mais non toutefois si complètement qu’il s’aperçût de l’état où il était. Dorothée, qui le vit si légèrement et si court vêtu, ne voulut point entrer pour assister à la bataille entre son défenseur et son ennemi. Quant à Sancho, il marchait à quatre pattes, cherchant dans tous les coins la tête du géant ; et comme il ne la trouvait pas : « Je savais déjà bien, s’écria-t-il, que dans cette maudite maison tout est enchantement ; l’autre fois, au même endroit où je me trouve à présent, on m’a roué de coups de poing et de coups de pied, sans que j’aie su qui me les donnait, et sans que j’aie pu voir personne ; et voilà que maintenant cette tête ne paraît pas, moi qui l’ai vu couper de mes propres yeux, si bien que le sang coulait du corps comme d’une fontaine. — De quel sang et de quelle fontaine parles-tu, ennemi de Dieu et de ses saints ? s’écria l’hôtelier : ne vois-tu pas, larron, que le sang et la fontaine ne sont autre chose que ces outres criblées de trous et le vin rouge qui nage dans la chambre ? puissé-je voir nager dans l’enfer l’âme de celui qui les a crevées ! — Je n’y entends plus rien, répondit Sancho ; tout ce que je sais, c’est que, faute de trouver cette tête, mon comté va se fondre comme le sel dans l’eau. » Sancho était pire, éveillé, que son maître dormant, tant les promesses de Don Quichotte lui avaient troublé la cervelle.

L’hôtelier se désespérait en voyant le sang-froid de l’écuyer après les dégâts du seigneur ; il jurait bien qu’il n’en serait pas de cette fois-ci comme de l’autre, où ils étaient partis sans payer l’écot, et que maintenant les privilèges de leur chevalerie ne leur serviraient à rien pour se dispenser de payer le tout à la fois, même les coutures et les rapiéçages qu’il faudrait faire aux peaux de bouc. Le curé tenait par les mains Don Quichotte, lequel, croyant qu’il avait achevé l’aventure et qu’il se trouvait en présence de la princesse Micomicona, se mit à genoux devant le curé, et lui dit : « De ce jour, votre grandeur, haute et charmante dame, peut vivre en sécurité, sans craindre aucun mal de cette créature mal née ; et de ce jour aussi je suis quitte de la parole que je vous donnai, puisque avec l’aide de Dieu, et la faveur de celle pour qui je vis et respire, je l’ai si heureusement accomplie. — Ne l’avais-je pas dit ? s’écria Sancho, dès qu’il entendit ces paroles. Hein ! j’étais ivre peut-être ? Voyez : est-ce que mon maître n’a pas mis le géant dans le sel ? Pardieu, l’enfant est au monde, et mon comté dans son moule. » Qui n’aurait éclaté de rire à toutes les extravagances de cette paire de fous, maître et valet ? Aussi tout le monde riait, sauf l’hôtelier, qui se donnait au diable. À la fin, tant firent le barbier, le curé et Cardénio, qu’ils parvinrent, non sans grand travail, à remettre en son lit Don Quichotte, qui se rendormit aussitôt, comme un homme accablé de fatigue. Ils le laissèrent dormir, et revinrent sous le portail de l’hôtellerie consoler Sancho Panza de ce qu’il n’avait pas trouvé la tête du géant. Mais ils eurent plus de peine encore à calmer l’hôte, désespéré de la mort subite de ses outres. L’hôtesse disait aussi, criant et gesticulant : « À la male-heure est entré chez moi ce maudit chevalier errant, qui me coûte si cher. L’autre fois, il s’en est allé emportant la dépense d’une nuit, souper, lit, paille et orge, pour lui, son écuyer, un bidet et un âne, disant qu’il était chevalier aventurier, Dieu lui donne mauvaise aventure, à lui et à tous les aventuriers qui soient au monde ! qu’ainsi il n’était tenu de rien payer, parce que c’est écrit dans les tarifs de sa chevalerie errante. Et voilà maintenant qu’à propos de lui, cet autre beau monsieur vient, qui m’emporte ma queue, et me la rend diminuée de moitié, toute pelée qu’elle est, et qui ne peut plus servir à ce qu’en faisait mon mari. Puis, pour couronner l’œuvre, il me crève mes outres et me répand mon vin. Que ne vois-je aussi répandre son sang ! Mais, par les os de mon père et l’éternité de ma grand’mère ! qu’il ne pense pas s’en aller cette fois sans me payer tout ce qu’il doit, un denier sur l’autre, ou, pardieu, je ne m’appellerais pas comme je m’appelle, et ne serais pas fille de qui m’a mise au monde. » À ces propos, que débitait l’hôtesse avec emportement, sa bonne servante Maritornes faisait l’écho ; la fille seule ne disait rien, et souriait de temps en temps.

Enfin, le curé calma cette tempête en promettant de rembourser tout le dégât, tant des outres crevées que du vin répandu, et surtout le déchet de la queue, dont l’hôtesse faisait si grand bruit. Dorothée consola Sancho Panza, en lui disant que, puisqu’il paraissait vrai que son maître avait coupé la tête au géant, elle lui promettait de lui donner, dès qu’elle se verrait pacifiquement rétablie dans son royaume, le meilleur comté qui s’y trouvât. Cette promesse consola Sancho, qui supplia la princesse de tenir pour certain qu’il avait vu la tête du géant, à telles enseignes qu’elle avait une barbe qui lui descendait jusqu’à la ceinture, et que, si on ne la retrouvait pas, c’est que tout se faisait dans cette maison par voie d’enchantement, comme il en avait fait l’épreuve à ses dépens la dernière fois qu’il y avait logé. Dorothée répondit qu’elle n’avait pas de peine à le croire : qu’il cessât donc de s’affliger, et que tout s’arrangerait à bouche que veux-tu.

La paix rétablie et tout le monde content, le curé voulut achever le peu qui restait à lire de la nouvelle. C’est ce que lui demandèrent Cardénio, Dorothée, et le reste de la compagnie. Voulant donc leur faire plaisir, et satisfaire aussi celui qu’il trouvait à cette lecture, il continua l’histoire en ces termes :

Ce qui arriva de l’aventure, c’est qu’Anselme, rassuré désormais sur la vertu de sa femme, passait une vie heureuse et tranquille. Camille faisait avec intention mauvaise mine à Lothaire, afin qu’Anselme comprît au rebours les sentiments qu’elle lui portait ; et, pour accréditer la ruse de sa complice, Lothaire pria son ami de trouver bon qu’il ne revînt plus chez elle, parce qu’il voyait clairement le déplaisir qu’éprouvait Camille à sa vue. Mais, toujours dupe, Anselme ne voulut aucunement y consentir, se faisant ainsi de mille façons l’artisan de son déshonneur, tandis qu’il croyait l’être de sa félicité. Cependant Léonella, dans la joie que lui donnaient ses amours de qualité, s’y livrait chaque jour avec moins de mesure, confiante en sa maîtresse, qui fermait les yeux sur ses déportements, et prêtait même la main à cette intrigue. Une nuit enfin, Anselme entendit marcher dans la chambre de Léonella, et, voulant entrer pour savoir qui faisait ce bruit, il s’aperçut qu’on retenait la porte. Irrité de cette résistance, il fit tant d’efforts qu’il parvint à ouvrir, et il entra justement lorsqu’un homme sautait par la fenêtre dans la rue. Anselme s’élança pour le saisir, ou du moins le reconnaître ; mais il en fut empêché par Léonella, qui, se jetant au-devant de lui, le tenait embrassé. « Calmez-vous, mon seigneur, disait-elle ; ne faites pas de bruit, et ne suivez pas celui qui vient de s’échapper. Il me touche de près, et de si près que c’est mon époux. » Anselme ne voulut pas croire à cette défaite : au contraire, transporté de fureur, il tira sa dague, et fit mine d’en frapper Léonella, en lui disant que si elle ne déclarait la vérité il la tuait sur la place. L’autre, épouvantée, et ne sachant ce qu’elle disait : « Oh ! ne me tuez pas, seigneur, s’écria-t-elle ; je vous dirai des choses plus importantes que vous ne pouvez l’imaginer. — Dis-les sur-le-champ, répondit Anselme, ou sinon tu es morte. — À présent, ce serait impossible, reprit Léonella, tant je suis troublée. Mais laissez-moi jusqu’à demain, et je vous apprendrai des choses qui vous étonneront. Et soyez assuré que celui qui a sauté par la fenêtre est un jeune homme de la ville qui m’a donné sa parole d’être mon mari. » Ce peu de mots apaisèrent Anselme, qui voulut bien accorder le délai que demandait Léonella, ne pensant guère entendre des révélations contre Camille, dont il ne pouvait plus suspecter la vertu. Il quitta la chambre, où il laissa Léonella bien enfermée sous clef, après lui avoir dit qu’elle n’en sortirait plus qu’il n’eût reçu les confidences qu’elle avait à lui faire. Puis il se rendit, en toute hâte, auprès de Camille, pour lui conter tout ce qui venait de lui arriver avec sa camériste, ajoutant qu’elle lui avait donné sa parole de lui révéler des choses de grande importance. Si Camille fut ou non troublée à ce coup inattendu, il est superflu de le dire. L’épouvante qu’elle ressentit fut telle, en s’imaginant, comme c’était à croire, que Léonella découvrirait à Anselme tout ce qu’elle savait de sa trahison, qu’elle ne se sentit pas même assez de courage pour attendre que ce soupçon fût confirmé. Cette même nuit, dès qu’elle crut qu’Anselme dormait, elle rassembla ses bijoux les plus précieux, prit quelque argent, puis, sans être entendue de personne, elle sortit de la maison, et courut chez Lothaire. Arrivée là, elle lui conta ce qui venait de se passer, et lui demanda de la mettre en lieu sûr, ou de partir avec elle pour échapper tous deux au courroux d’Anselme. La confusion où la visite de Camille jeta Lothaire fut si grande qu’il ne savait que répondre, ni moins encore prendre un parti. Enfin il proposa de conduire Camille dans un couvent dont sa sœur était abbesse. Camille y consentit, et Lothaire, avec toute la célérité qu’exigeait la circonstance, conduisit sa complice à ce couvent, où il la laissa. Quant à lui, il s’éloigna sur-le-champ de la ville, sans avertir personne de son départ.

Dès que le jour parut, Anselme, sans s’apercevoir que Camille n’était plus à ses côtés, se leva, pressé par le désir d’apprendre ce qu’avait à lui confier Léonella, et courut à la chambre où il l’avait enfermée. Il ouvrit, entra, mais ne trouva plus la camériste ; seulement, des draps de lit noués à la fenêtre lui apprirent qu’elle s’était échappée par ce chemin. Il revint tristement raconter à Camille sa mésaventure ; mais, ne la trouvant plus, ni dans le lit, ni dans toute la maison, il resta stupéfait, anéanti. Vainement il questionna tous les gens de la maison, personne ne put lui donner de ses nouvelles. Tandis qu’il cherchait Camille de chambre en chambre, le hasard fit qu’il s’aperçut que ses coffres étaient ouverts, et que la plupart de ses bijoux ne s’y trouvaient plus. Alors la fatale vérité lui apparut tout entière, et ce ne fut plus Léonella qu’il accusa de son infortune. Sans achever même de se vêtir, il courut, triste et pensif, confier ses nouveaux chagrins à son ami Lothaire. Mais, ne le trouvant pas, et apprenant de ses domestiques qu’il était parti dans la nuit avec tout l’argent qu’il possédait, Anselme pensa perdre l’esprit. Pour achever de le rendre fou, lorsqu’il revint chez lui, il ne trouva plus aucun des valets et des servantes qu’il y avait laissés : la maison était abandonnée et déserte. Pour le coup, il ne sut plus que penser, ni que dire, ni que faire ; et peu à peu il sentait sa tête s’en aller. Il contemplait sa situation, et se voyait, en un instant, sans femme, sans ami, sans domestiques, abandonné du ciel et de la nature entière, et par-dessus tout déshonoré ; car, dans la fuite de Camille, il vit bien sa perdition. Enfin, après une longue incertitude, il résolut d’aller à la maison de campagne de cet ami chez lequel il avait passé le temps que lui-même avait donné pour la machination de son infortune. Il ferma les portes de sa maison, monta à cheval, et se mit en route, pouvant à peine respirer. Mais il n’eut pas fait la moitié du chemin qu’assailli et vaincu par ses tristes pensées, force lui fut de mettre pied à terre et d’attacher son cheval à un arbre, au pied duquel il se laissa tomber, en poussant de plaintifs et douloureux soupirs. Il resta là jusqu’à la chute du jour. Alors vint à passer un homme à cheval qui venait de la ville ; et, après l’avoir salué, Anselme lui demanda quelles nouvelles on disait à Florence. « Les plus étranges, répondit le passant, qu’on y ait depuis longtemps entendues. On dit publiquement que Lothaire, cet intime ami d’Anselme le riche, qui demeure auprès de Saint-Jean, a enlevé cette nuit Camille, la femme d’Anselme, et que celui-ci a également disparu. C’est ce qu’a raconté une servante de Camille, que le gouverneur a trouvée hier soir se glissant avec des draps de lit d’une fenêtre de la maison d’Anselme. Je ne sais pas exactement comment s’est passée l’affaire ; mais je sais bien que toute la ville est étonnée d’un tel événement, car on ne pouvait guère l’attendre de l’étroite amitié qui unissait Anselme et Lothaire, si grande qu’on les appelait, dit-on, les deux amis.

— Savez-vous, par hasard, demanda Anselme, quel chemin ont pris Lothaire et Camille ? — Pas le moins du monde, répondit le Florentin, bien que le gouverneur ait mis toute la diligence possible à découvrir leurs traces.

— Allez avec Dieu, seigneur, reprit Anselme. — Restez avec lui, » répliqua le passant ; et il piqua des deux.

À de si terribles nouvelles, le pauvre Anselme fut sur le point de perdre, non-seulement l’esprit, mais encore la vie. Il se leva comme il put, et se traîna jusqu’à la maison de son ami, qui ne savait point encore son malheur. Quand celui-ci le vit arriver pâle, effaré, tremblant, il le crut atteint de quelque mal dangereux. Anselme aussitôt pria qu’on le mît au lit, et qu’on lui donnât de quoi écrire. On s’empressa de faire ce qu’il demandait ; puis, on le laissa couché et seul en sa chambre, dont il avait même exigé qu’on fermât les portes. Dès qu’il se vit seul, la pensée de son infortune l’accabla de telle sorte qu’il reconnut clairement, aux angoisses mortelles qui brisaient son cœur, que la vie allait lui échapper. Voulant laisser une explication de sa mort prématurée, il se hâta de prendre la plume ; mais, avant d’avoir écrit tout ce qu’il voulait, le souffle lui manqua, et il expira sous les coups de la douleur que lui avait causée son imprudente curiosité.

Le lendemain, voyant qu’il était tard, et qu’Anselme n’appelait point, le maître de la maison se décida à entrer dans sa chambre, pour savoir si son indisposition continuait. Il le trouva étendu sans mouvement, la moitié du corps dans le lit, et l’autre moitié sur le bureau, ayant devant lui un papier ouvert, et tenant encore à la main la plume avec laquelle il avait écrit. Son hôte s’approcha, l’appela d’abord, et, ne recevant point de réponse, le prit par la main, qu’il trouva froide, et reconnut enfin qu’il était mort. Surpris et désespéré, il appela les gens de sa maison pour qu’ils fussent témoins de la catastrophe. Finalement, il lut le papier, qu’il reconnut bien être écrit de la main d’Anselme, et qui contenait ce peu de mots : « Un sot et impertinent désir m’ôte la vie. Si la nouvelle de ma mort arrive aux oreilles de Camille, qu’elle sache que je lui pardonne ; elle n’était pas tenue de faire un miracle, et je ne devais pas exiger qu’elle le fît. Ainsi, puisque j’ai été moi-même l’artisan de mon déshonneur, il ne serait pas juste… » Anselme n’en avait pas écrit davantage, ce qui fit voir qu’en cet endroit, sans pouvoir terminer sa phrase, il avait terminé sa vie. Le lendemain, son ami informa de sa mort les parents d’Anselme, lesquels savaient déjà son infortune ; ils connaissaient aussi le monastère où Camille était près de suivre son mari dans l’inévitable voyage, par suite des nouvelles qu’elle avait reçues, non de l’époux mort, mais de l’ami absent. On dit que, bien que veuve, elle ne voulut pas quitter le monastère, mais qu’elle ne voulut pas davantage y faire ses vœux, jusqu’à ce que, peu de temps après, elle eut appris que Lothaire avait été tué dans une bataille que livra M. de Lautrec au grand capitaine Gonzalve de Cordoue, dans le royaume de Naples, où s’était rendu l’ami trop tard repentant. À cette nouvelle, Camille se fit religieuse, et termina bientôt sa vie dans les regrets et les larmes. Telle fut la fin déplorable qu’eut pour tous trois un commencement insensé.

« Cette nouvelle, dit le curé, ne me semble pas mal ; mais je ne puis me persuader qu’elle ait un fond véritable. Si c’est une invention, l’auteur a mal inventé, car on ne peut croire qu’il se trouve un mari assez sot pour faire une aussi périlleuse expérience que celle d’Anselme. Que l’aventure ait été supposée entre un galant et sa belle, passe encore ; mais entre mari et femme, elle a quelque chose d’impossible ; quant à la façon de la raconter, je n’en suis pas mécontent. »

CHAPITRE XXXVI. Qui traite d’autres étranges aventures, arrivées dans l’hôtellerie.

En ce moment, l’hôtelier qui était sur le seuil de sa porte, s’écria : « Vive Dieu ! voici venir une belle troupe d’hôtes ; s’ils s’arrêtent ici, nous aurons du gaudeamus. — Quels sont ces voyageurs ? demanda Cardénio ? — Ce sont, répondit l’hôtelier, quatre hommes montés à cheval à l’écuyère, avec des lances et des boucliers, et portant tous quatre des masques noirs ; au milieu d’eux, se trouve une dame vêtue de blanc, assise sur une selle en fauteuil, et le visage pareillement masqué ; puis, deux valets de pied par derrière. — Et sont-ils bien près ? demanda le curé.

— Si près, répondit l’hôtelier, qu’ils arrivent à la porte. » Quand Dorothée entendit cela, elle se couvrit aussitôt le visage, et Cardénio s’empressa d’entrer dans la chambre où dormait Don Quichotte. À peine avaient-ils eu le temps de prendre l’un et l’autre ces précautions, que toute la troupe qu’avait annoncée l’hôtelier entra dans l’hôtellerie. Les quatre cavaliers, gens de bonne mine et de riche apparence, ayant mis pied à terre, allèrent descendre la dame de la selle où elle était assise, et l’un d’eux, la prenant dans ses bras, la porta sur une chaise qui se trouvait à l’entrée de la chambre où Cardénio s’était caché. Pendant tout ce temps, ni elle ni eux n’avaient quitté leurs masques, ni prononcé le moindre mot ; seulement, lorsqu’on la posa sur sa chaise, la dame, poussant un profond soupir, laissa tomber ses bras, comme une personne malade et défaillante. Les valets de pied menèrent les chevaux à l’écurie. À la vue de ce qui se passait, le curé, désireux de savoir quels étaient ces gens qui gardaient si soigneusement le silence et l’incognito, s’en alla trouver les valets de pied, et questionna l’un d’eux sur ce qu’il avait envie de savoir. « Pardine, seigneur, répondit celui-ci, je serais bien embarrassé de vous dire qui sont ces cavaliers ; seulement ça m’a l’air de gens de distinction, principalement celui qui est venu prendre dans ses bras cette dame que vous avez vue, et si je le dis, c’est parce que tous les autres lui portent respect, et ne font rien que ce qu’il ordonne. — Et la dame, qui est-elle ? demanda le curé. — Je ne vous le dirai pas davantage, répondit le valet ; car, en toute la route, je ne lui ai pas vu un coin de la figure. Pour ce qui est de soupirer, oh ! ça, je l’ai entendue bien des fois, et pousser des gémissements si tristes qu’on dirait qu’avec chacun d’eux elle veut rendre l’âme. Mais il n’est pas étonnant que nous n’en sachions, mon camarade et moi, pas plus long que je ne vous en dis, car il n’y a pas plus de deux jours que nous les accompagnons. Ils nous ont rencontrés sur le chemin, et nous ont priés et persuadés de les suivre jusqu’en Andalousie, en nous promettant de nous bien payer. — Avez-vous entendu nommer quelqu’un d’entre eux ? demanda le curé. — Non, par ma foi, répondit l’autre ; ils cheminent tous en si grand silence qu’on dirait qu’ils en ont fait vœu. On n’entend rien autre chose que les soupirs et les sanglots de cette pauvre dame, que c’est à vous fendre le cœur, et nous croyons sans aucun doute qu’elle va contre son gré et par violence, en quelque part qu’on la mène. Autant qu’on en peut juger par sa robe noire, elle est religieuse, ou va bientôt le devenir, ce qui est le plus probable, et peut-être est-elle si triste parce qu’elle n’a pas de goût pour le couvent. — Tout cela peut bien être, reprit le curé. » et, quittant l’écurie, il revint trouver Dorothée. Celle-ci, dès qu’elle eut entendu soupirer la dame voilée, émue de la compassion naturelle à son sexe, s’approcha d’elle, et lui dit : « Qu’avez-vous, madame, quel mal sentez-vous ? si c’était quelqu’un de ceux que les femmes ont l’habitude et l’expérience de soigner, je me mets de bien grand cœur à votre service. » À tout cela, la plaintive dame se taisait et ne répondait mot, et, bien que Dorothée renouvelât ses offres avec plus d’empressement, elle continuait à garder le silence. Enfin, le cavalier masqué, auquel, d’après le dire du valet de pied, obéissaient tous les autres, revint auprès d’elle, et dit à Dorothée : « Ne perdez pas votre temps, madame, à faire des offres de service à cette femme ; elle est habituée à n’avoir nulle reconnaissance de ce qu’on fait pour elle, et n’essayez pas davantage d’obtenir d’elle une réponse, à moins que vous ne vouliez entendre sortir de sa bouche un mensonge. — Jamais je n’en ai dit, s’écria vivement celle qui s’était tue jusqu’alors ; au contraire, c’est pour avoir été trop sincère, trop ennemie de tout artifice, que je me vois aujourd’hui si cruellement malheureuse ; et s’il faut en prendre quelqu’un à témoin, je veux vous choisir vous-même, puisque c’est mon pur amour de la vérité qui vous a rendu, vous, faux et menteur. »

Cardénio entendit clairement et distinctement ces propos, car il était si près de celle qui venait de parler que la seule porte de la chambre de Don Quichotte les séparait. Aussitôt, jetant un cri perçant : « Ô mon Dieu ! s’écria-t-il, que viens-je d’entendre ? quelle est cette voix qui a frappé mon oreille ! » À ces cris, la dame tourna la tête, pleine de surprise et de trouble ; et, ne voyant personne, elle se leva pour entrer dans la chambre voisine ; mais le cavalier, qui épiait ses mouvements, l’arrêta, sans lui laisser faire un pas de plus. Dans son agitation, elle fit tomber le masque de taffetas qui lui cachait la figure, et découvrit une incomparable beauté, un visage céleste, bien que décoloré et presque hagard, car ses yeux se portaient tour à tour et sans relâche sur tous les endroits où sa vue pouvait atteindre. Elle avait le regard si inquiet, si troublé, qu’elle semblait privée de raison, et ces signes de folie, quoiqu’on en ignorât la cause, excitèrent la pitié dans l’âme de Dorothée et de tous ceux qui la regardaient. Le cavalier la tenait fortement des deux mains par les épaules, et, tout occupé de la retenir, il ne put relever son masque, qui se détachait et finit par tomber entièrement. Levant alors les yeux, Dorothée, qui soutenait la dame dans ses bras, vit que celui qui la tenait également embrassée était son époux Don Fernand. Dès qu’elle l’eut reconnu, poussant du fond de ses entrailles un long et douloureux soupir, elle se laissa tomber à la renverse, complètement évanouie ; et, si le barbier ne se fût trouvé près d’elle, pour la retenir dans ses bras, elle aurait frappé la terre. Le curé, accourant aussitôt, lui ôta son voile pour lui jeter de l’eau sur le visage ; Don Fernand la reconnut alors, car c’était bien lui qui tenait l’autre femme embrassée, et il resta comme mort à cette vue. Cependant il ne lâchait point prise, et continuait à retenir Luscinde (c’était elle qui s’efforçait de s’échapper de ses bras), laquelle avait reconnu Cardénio à ses cris, lorsqu’il la reconnaissait lui-même. Cardénio entendit aussi le gémissement que poussa Dorothée en tombant évanouie, et, croyant que c’était sa Luscinde, il s’élança de la chambre tout hors de lui. La première chose qu’il vit fut Don Fernand, qui tenait encore Luscinde embrassée. Don Fernand reconnut aussi sur-le-champ Cardénio, et tous quatre restèrent muets de surprise, ne pouvant comprendre ce qui leur arrivait. Tous se taisaient, et tous se regardaient ; Dorothée avait les yeux sur Don Fernand, Don Fernand sur Cardénio, Cardénio sur Luscinde, et Luscinde sur Cardénio. La première personne qui rompit le silence fut Luscinde, qui, s’adressant à Don Fernand, lui parla de la sorte : « Laissez-moi, seigneur Don Fernand, au nom de ce que vous devez à ce que vous êtes, si nul autre motif ne vous y décide ; laissez-moi retourner au chêne dont je suis le lierre, à celui duquel n’ont pu me séparer vos importunités, vos menaces, vos promesses et vos dons. Voyez par quels chemins étranges, et pour nous inconnus, le Ciel m’a ramenée devant mon véritable époux. Vous savez déjà, par mille épreuves pénibles, que la mort seule aurait la puissance de l’effacer de ma mémoire. Eh bien ! que vos illusions si clairement détruites changent votre amour en haine, votre bienveillance en fureur. Ôtez-moi la vie ; pourvu que je rende le dernier soupir aux yeux de mon époux bien-aimé, je tiendrai ma mort pour heureuse et bien employée. Peut-être y verra-t-il la preuve de la fidélité que je lui ai gardée jusqu’au dernier souffle de ma vie. »

Dorothée, cependant, ayant repris connaissance, avait entendu ces paroles de Luscinde dont le sens lui avait fait deviner qui elle était. Voyant que Don Fernand ne la laissait pas échapper de ses bras, et ne répondait rien à de si touchantes prières, elle fit un effort, se leva, alla se jeter à genoux devant les pieds de son séducteur, et, versant de ses beaux yeux deux ruisseaux de larmes, elle lui dit d’une voix entrecoupée : « Si les rayons de ce soleil, que tu tiens éclipsé dans tes bras, ne t’ôtent plus, ô mon seigneur, la lumière des yeux, tu auras reconnu que celle qui s’agenouille à tes pieds est l’infortunée, tant qu’il te plaira qu’elle le soit, et la triste Dorothée. Oui, c’est moi qui suis cette humble paysanne que, par ta bonté, ou pour ton plaisir, tu as voulu élever assez haut pour pouvoir se dire à toi ; je suis cette jeune fille qui passait, dans les limites de l’innocence, une vie heureuse et paisible, jusqu’au moment où, à la voix de tes importunités, de tes propos d’amour, si sincères en apparence, elle ouvrit les portes à toute retenue et te livra les clefs de sa liberté : présent bien mal agréé par toi, puisque tu m’as réduite à me trouver en ce lieu où tu me trouves à présent, et à t’y revoir dans l’état où je te vois. Mais avant tout, je ne voudrais pas qu’il te vînt à l’imagination que je suis venue ici sur les pas de mon déshonneur, tandis que je n’y ai été conduite que par ma douleur et le regret de me voir oubliée de toi. Tu as voulu que je fusse à toi, et tu l’as voulu de telle sorte, qu’en dépit du désir que tu peux en avoir à présent, il ne t’est plus possible de cesser d’être à moi. Prends garde, mon seigneur, que l’incomparable affection que je te porte peut bien compenser la beauté et la noblesse pour lesquelles tu m’abandonnes. Tu ne peux être à la belle Luscinde, puisque tu es à moi, ni elle à toi, puisqu’elle est à Cardénio. Fais-y bien attention ; il te sera plus facile de te réduire à aimer celle qui t’adore, que de réduire à t’aimer celle qui te déteste. Tu as surpris mon innocence, tu as triomphé de ma vertu ; ma naissance t’était connue, et tu sais bien à quelles conditions je me suis livrée à tes vœux ; il ne te reste donc aucune issue, aucun moyen d’invoquer l’erreur et de te prétendre abusé. S’il en est ainsi, et si tu n’es pas moins chrétien que gentilhomme, pourquoi cherches-tu tant de détours pour éviter de me rendre aussi heureuse à la fin que tu l’avais fait au commencement ? Si tu ne veux pas de moi pour ce que je suis, ta véritable et légitime épouse, prends-moi du moins, prends-moi pour ton esclave ; pourvu que je sois en ton pouvoir, je me tiendrai pour heureuse et bien récompensée. Ne permets pas, en m’abandonnant, que mon honneur périsse sous d’injurieux caquets ; ne donne pas une si triste vieillesse à mes parents, car ce n’est pas ce que méritent les loyaux services qu’en bons vassaux ils ont toujours rendus aux tiens. S’il te semble que tu vas avilir ton sang en le mêlant au mien, considère qu’il y a peu de noblesses au monde qui n’aient passé par ce chemin, et que ce n’est pas celle des femmes qui sert à relever les illustres races. Et d’ailleurs, c’est dans la vertu que consiste la vraie noblesse ; si celle-là vient à te manquer, par ton refus de me rendre ce qui m’appartient, je resterai plus noble que toi. Enfin, seigneur, ce qu’il me reste à te dire, c’est que, bon gré mal gré, je suis ton épouse. J’en ai pour garants tes paroles, qui ne peuvent être menteuses, si tu te vantes encore de ce pourquoi tu me méprises, la signature que tu m’as donnée, le Ciel que tu as pris à témoin de tes promesses ; et quand même tout cela me manquerait, ce qui ne me manquera pas, c’est ta propre conscience, qui élèvera ses cris silencieux au milieu de tes coupables joies, qui prendra la défense de cette vérité que je proclame, et troublera tes plus douces jouissances. »

Ces paroles, et d’autres encore, la plaintive Dorothée les prononça d’un ton si touchant, et en versant tant de larmes, que tous ceux qui étaient présents à cette scène, même les cavaliers de la suite de Fernand, sentirent aussi se mouiller leurs yeux. Don Fernand l’écouta, sans répondre un seul mot, jusqu’à ce qu’elle eût fini de parler et que sa voix fût étouffée par tant de soupirs et de sanglots, qu’il aurait fallu un cœur de bronze pour n’être point attendri des témoignages d’une si profonde douleur. Luscinde aussi la regardait, non moins touchée de son affliction, qu’étonnée de son esprit et de sa beauté. Elle aurait voulu s’approcher d’elle et lui dire quelques paroles de consolation ; mais les bras de Don Fernand la retenaient encore. Celui-ci, plein de trouble et de confusion, après avoir quelque temps fixé ses regards en silence sur Dorothée, ouvrit enfin les bras, et rendant la liberté à Luscinde : « Tu as vaincu, s’écria-t-il, belle Dorothée, tu as vaincu ! Comment aurait-on le courage de résister à tant de vérités réunies ? » Encore mal remise de son évanouissement, Luscinde ne se fut pas plus tôt dégagée, qu’elle défaillit et se laissa tomber à terre ; mais près d’elle était Cardénio, qui se tenait derrière Don Fernand pour n’être pas reconnu de lui. Oubliant toute crainte, et se hasardant à tout risque, il s’élança pour soutenir Luscinde ; et, la recevant dans ses bras : « Si le Ciel miséricordieux, lui dit-il, permet que tu trouves quelque repos, belle, constante et loyale dame, nulle part tu ne l’auras plus sûr et plus tranquille que dans les bras qui te reçoivent aujourd’hui et qui te reçurent dans un autre temps, alors que la fortune me permettait de te regarder comme à moi. » À ces mots, Luscinde jeta les yeux sur Cardénio ; elle avait commencé à le reconnaître par la voix ; par la vue elle s’assura que c’était bien lui. Hors d’elle-même, et foulant aux pieds toute convenance, elle jeta ses deux bras au cou de Cardénio ; et collant son visage au sien : « C’est vous, mon seigneur, s’écria-t-elle ; oh ! oui, c’est bien vous qui êtes le véritable maître de cette esclave qui vous appartient, en dépit du destin contraire, en dépit des menaces faites à une vie qui dépend de la vôtre. » Ce fut un étrange spectacle pour Don Fernand, et pour tous les spectateurs, étonnés d’un événement si nouveau. Dorothée s’aperçut que Don Fernand changeait de couleur, et qu’il semblait vouloir tirer vengeance de Cardénio, car elle lui vit avancer la main vers la garde de son épée. Aussitôt, rapide comme l’éclair, elle se jeta à ses genoux, les embrassa, les couvrit de baisers et de pleurs, et, le tenant si étroitement serré qu’elle ne le laissait pas mouvoir : « Que penses-tu faire, lui disait-elle, ô mon unique refuge, dans cette rencontre inattendue ! tu as à tes pieds ton épouse, et celle que tu veux qui le soit est dans les bras de son mari. Vois : te sera-t-il possible de défaire ce que le ciel a fait ? Ne vaut-il pas mieux que tu consentes à élever jusqu’à la rendre ton égale celle qui, malgré tant d’obstacles, et soutenue par sa constance, a les yeux sur tes yeux, et baigne de larmes amoureuses le visage de son véritable époux ? Je t’en conjure, au nom de ce qu’est Dieu, au nom de ce que tu es toi-même ; que cette vue, qui te désabuse, n’excite point ta colère ; qu’elle la calme au contraire à tel point, que tu laisses ces deux amants jouir en paix de leur bonheur, tout le temps que leur en accordera le Ciel. Tu montreras ainsi la générosité de ton noble cœur, et le monde verra que la raison a sur toi plus d’empire que tes passions. »

Tandis que Dorothée parlait ainsi, Cardénio, sans cesser de tenir Luscinde étroitement embrassée, ne quittait par Fernand des yeux, bien résolu, s’il lui voyait faire quelque geste menaçant, à se défendre de son mieux contre lui et contre tous ceux qui voudraient l’attaquer, dût-il lui en coûter la vie. Mais, en ce même instant, les amis de Don Fernand accoururent d’un côté ; de l’autre, le curé et le barbier qui s’étaient trouvés présents à toute la scène, sans qu’il y manquât le bon Sancho Panza ; tous entouraient Don Fernand, le suppliant de prendre pitié des larmes de Dorothée, et de ne point permettre, si, comme ils en étaient convaincus, elle avait dit la vérité, que ses justes espérances fussent déçues. « Considérez, seigneur, ajouta le curé, que ce n’est point le hasard, ainsi que cela paraît être, mais une disposition particulière de la Providence, qui vous a tous réunis dans un endroit où, certes, chacun de vous y pensait le moins ; considérez que la mort seule peut enlever Luscinde à Cardénio, et que, dût-on les séparer avec le tranchant d’une épée, la mort leur semblerait douce en mourant ensemble. Dans les cas désespérés, irrémédiables, c’est le comble de la raison de se vaincre soi-même et de montrer un cœur généreux. Permettez donc, par votre propre volonté, que ces deux époux jouissent d’un bonheur que le ciel leur accorde déjà. D’ailleurs, jetez aussi les yeux sur la beauté de Dorothée ; voyez-vous beaucoup de femmes qui puissent, non la surpasser en attraits, mais seulement l’égaler ? À sa beauté se joignent encore son humilité touchante et l’extrême amour qu’elle vous porte. Enfin, considérez surtout que, si vous vous piquez d’être gentilhomme et chrétien, vous ne pouvez faire autre chose que tenir la parole engagée. C’est ainsi que vous apaiserez Dieu, et que vous satisferez les gens éclairés qui savent très-bien reconnaître que c’est une prérogative de la beauté, lorsque la vertu l’accompagne, de pouvoir s’élever au niveau de toute noblesse, sans faire déroger celui qui l’élève à sa hauteur, et qui savent aussi qu’en cédant à l’empire de la passion, lorsqu’on ne pèche point pour la satisfaire, on demeure à l’abri de tout reproche. » À ces raisons, chacun ajouta la sienne, si bien que le noble cœur de Don Fernand, où battait enfin un sang illustre, se calma, s’attendrit, et se laissa vaincre par la puissance de la vérité. Pour témoigner qu’il s’était rendu, et qu’il cédait aux bons avis, il se baissa, prit Dorothée dans ses bras, et lui dit : « Levez-vous, madame ; il n’est pas juste que je laisse agenouiller à mes pieds celle que je porte en mon âme ; et si, jusqu’à présent, je ne vous ai pas prouvé ce que je viens de dire, c’est peut-être par un ordre exprès du ciel, qui a voulu qu’en voyant avec quelle constance vous m’aimez, je susse vous estimer autant que vous en êtes digne. Je vous demande une chose, c’est de ne pas me reprocher l’abandon et l’oubli dont vous avez été victime, car la même force qui me contraignit à faire en sorte que vous fussiez à moi, m’a poussé ensuite à tâcher de n’être plus à vous. Si vous en doutez, tournez les yeux et regardez ceux de Luscinde, maintenant satisfaite ; vous y trouverez l’excuse de toutes mes fautes. Puisqu’elle a trouvé ce qu’elle désirait, et moi ce qui m’appartient, qu’elle vive, tranquille et contente, de longues années avec son Cardénio ; moi, je prierai le ciel à genoux qu’il m’en laisse vivre autant avec ma Dorothée. » En disant ces mots, il la serra de nouveau dans ses bras, et joignit son visage au sien, avec un si tendre transport qu’il lui fallut se faire violence pour que les larmes ne vinssent pas aussi donner leur témoignage de son amour et de son repentir. Luscinde et Cardénio ne retinrent point les leurs, non plus que ceux qui se trouvaient présents, et tout le monde se mit si bien à pleurer, les uns de leur propre joie, les autres de la joie d’autrui, qu’on aurait dit que quelque grave et subit accident les avait tous frappés. Sancho lui-même fondait en larmes, mais il avoua depuis qu’il n’avait pleuré que parce que Dorothée n’était pas, comme il l’avait cru, la reine Micomicona, de laquelle il attendait tant de faveurs.

Pendant quelque temps, les pleurs durèrent, ainsi que la surprise et l’admiration. Enfin Luscinde et Cardénio allèrent se jeter aux genoux de Don Fernand, et lui rendirent grâce de la faveur qu’il leur accordait, en termes si touchants que Don Fernand ne savait que répondre, et que, les ayant fait relever, il les embrassa avec les plus vifs témoignages de courtoisie et d’affection. Ensuite il pria Dorothée de lui dire comment elle était venue à un endroit si éloigné de son pays natal. Dorothée lui conta, en termes succincts et élégants, tout ce qu’elle avait précédemment raconté à Cardénio ; et Don Fernand, ainsi que les cavaliers qui l’accompagnaient, furent si charmés de son récit qu’ils auraient voulu qu’il durât davantage, tant la belle paysanne avait de grâce à conter ses infortunes. Dès qu’elle eut fini, Don Fernand raconta à son tour ce qui lui était arrivé dans la ville, après avoir trouvé sur le sein de Luscinde le papier où elle déclarait qu’elle était l’épouse de Cardénio et ne pouvait être la sienne. « Je voulus la tuer, dit-il, et je l’aurais fait si ses parents ne m’eussent retenu ; alors je quittai sa maison, confus et courroucé, avec le dessein de me venger d’une manière éclatante. Le lendemain, j’appris que Luscinde s’était échappée de chez ses parents, sans que personne pût dire où elle était allée. Enfin, au bout de plusieurs mois, je sus qu’elle s’était retirée dans un couvent, témoignant la volonté d’y rester toute sa vie, si elle ne pouvait la passer avec Cardénio. Dès que je sus cela, je choisis pour m’accompagner ces trois gentilshommes, et je me rendis au monastère où elle s’était réfugiée. Sans vouloir lui parler, dans la crainte que, sachant mon arrivée, on ne fît bonne garde au couvent, j’attendis qu’un jour le parloir fût ouvert ; alors, laissant deux de mes compagnons garder la porte, j’entrai avec l’autre pour chercher Luscinde dans la maison. Nous la trouvâmes au cloître, causant avec une religieuse, et, l’enlevant par force, sans lui donner le temps d’appeler au secours, nous la conduisîmes au premier village où nous pûmes nous munir de ce qui était nécessaire pour l’emmener. Tout cela s’était fait aisément, le couvent étant isolé au milieu de la campagne, et loin des habitations. Quand Luscinde se vit en mon pouvoir, elle perdit d’abord connaissance ; et, depuis qu’elle fut revenue de cet évanouissement, elle n’a fait autre chose que verser des larmes et pousser des soupirs, sans vouloir prononcer un mot. C’est ainsi, dans le silence et les larmes, que nous sommes arrivés à cette hôtellerie, qui est pour moi comme si je fusse arrivé au ciel, où se terminent et s’oublient toutes les disgrâces de la terre. »

CHAPITRE XXXVII. Où se poursuit l’histoire de la fameuse infante Micomicona, avec d’autres gracieuses aventures.

Sancho écoutait tous ces propos, non sans avoir l’âme navrée, car il voyait s’en aller en fumée les espérances de sa dignité, depuis que la charmante princesse Micomicona s’était changée en Dorothée et le géant Pantafilando en Don Fernand ; et cela, tandis que son maître dormait comme un bienheureux sans se douter de tout ce qui se passait. Dorothée ne pouvait se persuader que son bonheur ne fût pas un songe ; Cardénio avait la même pensée, que Luscinde partageait aussi. Pour Don Fernand, il rendait grâce au Ciel de la faveur qu’il lui avait faite, en le tirant de ce labyrinthe inextricable, où il courait si grand risque de son honneur et de son salut. Finalement, tous ceux qui se trouvaient dans l’hôtellerie faisaient éclater leur joie de l’heureux dénoûment qu’avaient eu à la fois tant d’aventures enlacées ensemble, et qui paraissaient désespérées. Le curé, en homme d’esprit, faisait ressortir ce miraculeux enchaînement, et félicitait chacun de la part qu’il avait acquise dans ce bonheur général. Mais c’était encore l’hôtesse qui se réjouissait le plus haut, à cause de la promesse que lui avaient faite le curé et Cardénio de lui payer tous les dommages et intérêts auxquels Don Quichotte lui avait donné droit.

Seul, comme on l’a dit, Sancho s’affligeait ; seul il était triste et désolé. Aussi, avec un visage long d’une aune, il entra près de son maître, qui venait enfin de s’éveiller, et lui dit : « Votre grâce, seigneur de la Triste-Figure, peut bien dormir tant qu’il lui plaira, sans se mettre en peine de tuer le géant, ni de rendre à la princesse son royaume ; car tout est fait et conclu. — Je le crois pardieu bien, répondit Don Quichotte, car j’ai livré au géant la plus démesurée et la plus épouvantable bataille que je pense jamais avoir à soutenir en tous les jours de ma vie ; et d’un revers, crac, je lui ai fait voler la tête, et le sang a jailli en telle abondance que des ruisseaux en coulaient par terre comme si c’eût été de l’eau. — Vous feriez mieux de dire comme si c’eût été du vin, repartit Sancho ; car il faut que votre grâce apprenne, si elle ne le sait pas encore, que le géant mort est une outre crevée, que le sang répandu sont les trente pintes de vin rouge qu’elle avait dans le ventre, et que la tête coupée est la gueuse qui m’a mis au monde ; et maintenant que la machine s’en aille à tous les diables ! — Que dis-tu là, fou ! s’écria Don Quichotte ; as-tu perdu l’esprit ? — Levez-vous, seigneur, répondit Sancho, vous verrez la belle besogne que vous avez faite, et ce que nous avons à payer. Et vous verrez aussi la reine Micomicona changée en une simple dame qui s’appelle Dorothée, et d’autres aventures encore qui vous étonneront, si vous y comprenez quelque chose. — Rien de cela ne m’étonnerait, reprit Don Quichotte ; car, si tu as bonne mémoire, l’autre fois que nous nous sommes arrêtés dans ce logis, ne t’ai-je pas dit que tout ce qui s’y passait était chose de magie et d’enchantement ? Il pourrait bien en être de même cette fois. — Je pourrais croire à tout cela, répondit Sancho, si ma berne avait été de la même espèce ; mais elle fut, par ma foi, bien réelle et bien véritable. J’ai vu, de mes deux yeux, que l’hôtelier, le même qui est là au jour d’aujourd’hui, tenait un coin de la couverture, et qu’il me faisait sauter vers le ciel, riant et se gaussant de moi, avec autant de gaîté que de vigueur. Et je m’imagine, tout simple et pécheur que je suis, qu’où l’on reconnaît les gens il n’y a pas plus d’enchantement que sur ma main, mais seulement des coups à recevoir et des marques à garder. — Allons, mon enfant, dit Don Quichotte, Dieu saura bien y remédier ; mais donne que je m’habille, et laisse-moi sortir d’ici pour aller voir ces aventures et ces transformations dont tu parles. »

Sancho lui donna ses habits, et pendant qu’il lui aidait à les mettre, le curé conta à Don Fernand et à ses compagnons les folies de Don Quichotte, ainsi que la ruse qu’on avait employée pour le tirer de la Roche-Pauvre, où il s’imaginait avoir été conduit par les rigueurs de sa dame. Il leur conta aussi presque toutes les aventures qu’il avait apprises de Sancho, ce qui les surprit et les amusa beaucoup, car il leur sembla, comme il semblait à tout le monde, que c’était la plus étrange espèce de folie qui pût entrer dans une cervelle dérangée. Le curé ajouta que l’heureuse métamorphose de la princesse ne permettant plus de mener à bout leur dessein, il fallait chercher et inventer quelque autre artifice pour pouvoir ramener Don Quichotte jusque chez lui. Cardénio s’offrit à continuer la pièce commencée, dans laquelle Luscinde pourrait convenablement remplacer Dorothée. — Non, non, s’écria Don Fernand, il n’en sera point ainsi ; je veux que Dorothée continue son rôle ; et si le pays de ce bon gentilhomme n’est pas trop loin, je serai ravi de servir à sa guérison. — Il n’y a pas d’ici plus de deux journées de marche, dit le curé. — Quand même il y en aurait davantage, reprit Don Fernand, je les ferais volontiers en échange de cette bonne œuvre. »

En cet instant, Don Quichotte parut armé de toutes pièces, l’armet de Mambrin sur la tête, bien que tout bossué, sa rondache au bras, et dans la main sa pique de messier. Cette étrange apparition frappa de surprise Don Fernand et tous les nouveaux venus. Ils regardaient avec étonnement ce visage d’une demi-lieue de long, sec et jaune, l’assemblage de ces armes dépareillées, cette contenance calme et fière, et ils attendaient en silence ce qu’il allait leur dire. Don Quichotte, d’un air grave et d’une voix lente, fixant les yeux sur Dorothée, lui parla de la sorte :

« Je viens d’apprendre, belle et noble dame, par mon écuyer ici présent, que votre grandeur s’est annihilée, que votre être s’est anéanti, puisque, de reine et grande dame que vous aviez coutume d’être, vous vous êtes changée en une simple damoiselle. Si cela s’est fait par ordre du roi négromant, votre père, dans la crainte que je ne vous donnasse pas l’assistance convenable, je dis qu’il n’a jamais su et ne sait pas encore la moitié de la messe, et qu’il fut peu versé dans la connaissance des histoires de chevalerie : car, s’il les avait lues et relues avec autant d’attention et aussi souvent que j’ai eu soin de les lire et de les relire, il aurait vu, à chaque pas, comment des chevaliers, d’un renom moindre que le mien, avaient mis fin à des entreprises plus difficiles. Ce n’est pas grand’chose, en effet, que de tuer un petit géant, quelque arrogant qu’il soit ; il n’y a pas bien des heures que je me suis vu tête à tête avec lui, et…, Je ne veux rien dire de plus, pour qu’on ne dise pas que j’en ai menti ; mais le temps, qui découvre toutes choses, le dira pour moi, quand nous y penserons le moins. — C’est avec deux outres, et non un géant, que vous vous êtes vu tête à tête, » s’écria l’hôtelier ; auquel Don Fernand ordonna aussitôt de se taire et de ne plus interrompre le discours de Don Quichotte. Celui-ci se reprenant : « Je dis enfin, dit-il, haute dame déshéritée, que si c’est pour une telle raison que votre père a fait cette métamorphose en votre personne, vous ne devez lui prêter aucune croyance, car il n’y a nul péril sur la terre à travers lequel cette épée ne s’ouvre un chemin ; cette épée qui, mettant à vos pieds la tête de votre ennemi, vous remettra en même temps votre couronne sur la tête. »

Don Quichotte n’en dit pas davantage, et attendit la réponse de la princesse. Dorothée, qui savait la résolution qu’avait prise Don Fernand de continuer la ruse jusqu’à ce qu’on eût ramené Don Quichotte dans son pays, lui répondit avec beaucoup d’aisance, et non moins de gravité : « Qui que ce soit, valeureux chevalier de la Triste-Figure, qui vous ait dit que j’avais changé d’être, ne vous a pas dit la vérité ; car ce que j’étais hier, je le suis encore aujourd’hui. Il est vrai que quelque changement s’est fait en moi, à la faveur de certains événements d’heureuse conjoncture, qui m’ont donné tout le bonheur que je pouvais souhaiter. Mais, toutefois, je n’ai pas cessé d’être celle que j’étais auparavant, ni d’avoir la pensée que j’ai toujours eue de recourir à la valeur de votre invincible bras. Ainsi donc, mon seigneur, ayez la bonté de faire réparation d’honneur au père qui m’engendra, et tenez-le désormais pour un homme prudent et avisé, puisqu’il a trouvé, par sa science, un moyen si facile et si sûr de remédier à mes malheurs ; car je crois, en vérité, seigneur, qu’à moins d’avoir fait votre rencontre, jamais je n’aurais atteint le bonheur où je suis parvenue. Je dis si vrai, que je prends à témoin de mes paroles la plupart des seigneurs que voici présents. Ce qui reste à faire, c’est de nous mettre en route demain matin ; aujourd’hui l’étape serait trop courte ; et, pour l’heureuse issue de l’entreprise, je l’abandonne à Dieu et à la vaillance de votre noble cœur. »

Tous les livres