L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 17)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La gentille Dorothée cessa de parler, et Don Quichotte, se tournant vers Sancho, avec un visage courroucé : « Maintenant, mon petit Sancho, lui dit-il, j’affirme que vous êtes le plus grand maraud qu’il y ait dans toute l’Espagne. Dis-moi, larron vagabond, ne viens-tu pas de me dire que cette princesse s’était changée en une damoiselle du nom de Dorothée, et que la tête que j’imagine bien avoir coupée au géant était la gueuse qui t’a mis au monde, avec cent autres extravagances qui m’ont jeté dans la plus horrible confusion où je me sois vu en tous les jours de ma vie ? Par le Dieu… ! (et il regardait le ciel en grinçant des dents) je ne sais qui me tient de faire sur toi un tel ravage que le souvenir en mette du plomb dans la tête à tout autant d’écuyers menteurs qu’il y en aura désormais par le monde au service des chevaliers errants. — Que votre grâce s’apaise, mon cher seigneur, répondit Sancho ; il se pourrait bien que je me fusse trompé quant à ce qui regarde la transformation de madame la princesse Micomicona ; mais quant à ce qui regarde la tête du géant, ou plutôt la décollation des outres, et à dire que le sang était du vin rouge, oh ! vive Dieu ! je ne me trompe pas, car les peaux de bouc sont encore au chevet de votre lit, percées de part en part, et la chambre est un lac de vin. Sinon, vous le verrez quand il faudra faire frire les œufs, je veux dire quand sa grâce le seigneur hôtelier viendra vous demander le paiement de tout le dégât. Du reste, je me réjouis au fond de l’âme de ce que madame la reine soit restée ce qu’elle était ; car j’ai ma part du profit comme chaque enfant de la commune. — Eh bien ! Sancho, reprit Don Quichotte, je dis seulement que tu es un imbécile : pardonne-moi, et n’en parlons plus. — C’est cela, s’écria Don Fernand ; qu’il n’en soit plus question ; et puisque madame la princesse veut qu’on ne se mette en marche que demain, parce qu’il est trop tard aujourd’hui, faisons ce qu’elle ordonne. Nous pourrons passer la nuit en agréable conversation, jusqu’à l’arrivée du jour. Alors nous accompagnerons tous le seigneur Don Quichotte, parce que nous voulons être témoins des exploits inouïs qu’accomplira sa valeur dans le cours de cette grande entreprise dont il a bien voulu accepter le fardeau. — C’est moi qui dois vous accompagner et vous servir, répondit Don Quichotte ; et je suis très-sensible à la grâce qui m’est faite, et très-obligé de la bonne opinion qu’on a de moi, laquelle je m’efforcerai de ne pas démentir, dût-il m’en coûter la vie, et plus encore, s’il est possible. »

Don Quichotte et Don Fernand continuaient à échanger des politesses et des offres de services, lorsqu’ils furent interrompus par l’arrivée d’un voyageur qui entra tout à coup dans l’hôtellerie, et dont la vue fit taire tout le monde. Son costume annonçait un chrétien nouvellement revenu du pays des Mores. Il portait un justaucorps de drap bleu, avec des pans très-courts et des demi-manches, mais sans collet ; les hauts-de-chausses étaient également de drap bleu, et le bonnet de la même étoffe. Il portait aussi des brodequins jaunes, et un cimeterre moresque pendu à un baudrier de cuir qui lui passait sur la poitrine. Derrière lui entra, assise sur un âne, une femme vêtue à la moresque, le visage voilé, et la tête enveloppée d’une large coiffe. Elle portait, par-dessous, une petite toque de brocart, et une longue robe arabe la couvrait des épaules jusqu’aux pieds. L’homme était d’une taille robuste et bien prise ; son âge semblait dépasser un peu quarante ans ; il avait le visage brun, la moustache longue et la barbe élégamment disposée. En somme, il montrait dans toute sa tenue qu’avec de meilleurs vêtements on l’eût pris pour un homme de qualité. Il demanda, en entrant, une chambre particulière, et parut fort contrarié quand on lui dit qu’il n’en restait aucune dans l’hôtellerie. S’approchant néanmoins de celle qui semblait à son costume une femme arabe, il la prit dans ses bras, et la mit à terre. Aussitôt Luscinde, Dorothée, l’hôtesse, sa fille et Maritornes, attirées par ce nouveau costume qu’elles n’avaient jamais vu, entourèrent la Moresque ; et Dorothée, qui était toujours aimable et prévenante, s’apercevant qu’elle semblait partager le déplaisir qu’avait son compagnon de ne point trouver une chambre, lui dit avec bonté : « Ne vous affligez point, madame, du peu de commodité qu’offre cette maison : c’est le propre des hôtelleries de n’en avoir aucune. Mais, cependant, s’il vous plaisait de partager notre gîte (montrant du doigt Luscinde), peut-être que, dans le cours de votre voyage, vous n’auriez pas souvent trouvé meilleur accueil. » L’étrangère, toujours voilée, ne répondit rien ; mais elle se leva du siége où on l’avait assise, et, croisant ses deux mains sur sa poitrine, elle baissa la tête et plia le corps, en signe de remerciement. Son silence acheva de faire croire qu’elle était Moresque, et qu’elle ne savait pas la langue des chrétiens. En ce moment, revint le captif, qui s’était jusqu’alors occupé d’autres choses. Voyant que toutes ces femmes entouraient celle qu’il avait amenée avec lui, et que celle-ci ne répondait mot à tout ce qu’on lui disait : « Mesdames, leur dit-il, cette jeune fille entend à peine notre langue, et ne sait parler que celle de son pays ; c’est pour cela qu’elle n’a pu répondre à ce que vous lui avez demandé. — Nous ne lui demandons rien autre chose, répondit Luscinde, que de vouloir bien accepter notre compagnie pour cette nuit, et de partager la chambre où nous la passerons. Elle y sera reçue aussi bien que le permet un tel lieu, et avec tous les égards qu’on doit à des étrangers, surtout lorsque c’est une femme qui en est l’objet. — Pour elle et pour moi, madame, répliqua le captif, je vous baise les mains, et j’estime à son prix la faveur que vous m’offrez ; dans une telle occasion, et de personnes telles que vous, elle ne peut manquer d’être grande. — Dites-moi, seigneur, interrompit Dorothée, cette dame est-elle chrétienne ou musulmane ? Son costume et son silence nous font penser qu’elle est ce que nous ne voudrions pas qu’elle fût. — Par le costume et par le corps, répondit le captif, elle est musulmane ; mais dans l’âme elle est grandement chrétienne, car elle a grand désir de l’être. — Elle n’est donc pas baptisée ? reprit Luscinde. — Pas encore, répliqua le captif ; elle n’a pas eu l’occasion de l’être depuis notre départ d’Alger, sa patrie ; et jusqu’à présent, elle ne s’est pas trouvée en péril de mort si imminent, qu’il ait fallu la baptiser avant qu’elle eût appris les cérémonies qu’exige notre sainte mère l’Église. Mais Dieu permettra qu’elle soit bientôt baptisée avec toute la décence que mérite la qualité de sa personne, plus grande que ne l’annoncent son costume et le mien. »

Ces propos donnèrent à tous ceux qui les avaient entendus le désir de savoir qui étaient la Moresque et le captif ; mais personne n’osa le demander pour l’instant, voyant bien qu’il était plutôt temps de leur procurer du repos que de les questionner sur leur histoire. Dorothée prit l’étrangère par la main, et, la faisant asseoir auprès d’elle, elle la pria d’ôter son voile. Celle-ci regarda le captif, comme pour lui demander ce qu’on venait de lui dire et ce qu’il fallait faire. Il répondit en langue arabe, qu’on la priait d’ôter son voile, et qu’elle ferait bien d’obéir. Aussitôt, elle le détacha, et découvrit un visage si ravissant, que Dorothée la trouva plus belle que Luscinde, et Luscinde plus belle que Dorothée ; et tous les assistants convinrent que, si quelque femme pouvait égaler l’une et l’autre par ses attraits, c’était la Moresque ; il y en eut même qui lui donnèrent sur quelques points la préférence. Et, comme la beauté a toujours le privilège de se concilier les esprits et de s’attirer les sympathies, tout le monde s’empressa de servir et de fêter la belle Arabe. Don Fernand demanda au captif comment elle s’appelait, et il répondit, Lella Zoraïda ; mais, dès qu’elle entendit son nom, elle comprit ce qu’avait demandé le chrétien, et s’écria sur-le-champ, pleine à la fois de dépit et de grâce : « no, no Zoraïda ; Maria, Maria. » Voulant faire entendre qu’elle s’appelait Marie, et non Zoraïde. Ces paroles, et l’accent pénétré avec lequel la Moresque les prononça, firent répandre plus d’une larme à quelques-uns de ceux qui l’écoutaient, surtout parmi les femmes, qui sont de leur nature plus tendres et plus compatissantes. Luscinde l’embrassa avec transport, en lui disant : « Oui, oui, Marie, Marie ; » et la Moresque répondit : « Si, si, Maria. Zoraïda macangé ; c’est-à-dire plus de Zoraïde. »

Cependant la nuit approchait, et, sur l’ordre des compagnons de Don Fernand, l’hôtelier avait mis tous ses soins et toute sa diligence à préparer le souper de ses hôtes du mieux qu’il lui fut possible. L’heure venue, ils s’assirent tous à l’entour d’une longue table étroite, faite comme pour un réfectoire, car il n’y en avait ni ronde, ni carrée, dans toute la maison. On offrit le haut bout à Don Quichotte, qui essaya vainement de refuser cet honneur, et voulut qu’on mît à ses côtés la princesse Micomicona, puisqu’il était son chevalier gardien. Ensuite s’assirent Luscinde et Zoraïde, et, en face d’elles, Don Fernand et Cardénio ; au-dessous d’eux, le captif et les autres gentilshommes ; puis, à la suite des dames, le curé et le barbier. Ils soupèrent ainsi avec appétit et gaieté, et leur joie s’accrut quand ils virent que Don Quichotte, cessant de manger, et poussé du même esprit qui lui fit autrefois adresser aux chevriers un si long discours, s’apprêtait à parler :

« En vérité, dit-il, mes seigneurs, il faut convenir que ceux qui ont fait profession dans l’ordre de la chevalerie errante voient des choses étranges, merveilleuses, inouïes. Sinon, dites-moi, quel être vivant y a-t-il au monde qui, entrant à l’heure qu’il est par la porte de ce château, et nous voyant attablés de la sorte, pourrait juger et croire que nous sommes qui nous sommes ? Qui dirait que cette dame assise à mes côtés est la grande reine que nous connaissons tous, et que je suis ce chevalier de la Triste-Figure, dont la bouche de la renommée répand le nom sur la terre ? À présent, il n’en faut plus douter, cet exercice, ou plutôt cette profession surpasse toutes celles qu’ont jamais inventées les hommes, et il faut lui porter d’autant plus d’estime qu’elle est sujette à plus de dangers. Qu’on ôte de ma présence ceux qui prétendraient que les lettres l’emportent sur les armes ; car je leur dirais, quels qu’ils fussent, qu’ils ne savent ce qu’ils disent. En effet, la raison que ces gens ont coutume de donner, et dont ils ne sortent jamais, c’est que les travaux de l’esprit surpassent ceux du corps, et que, dans les armes, le corps seul fonctionne ; comme si cet exercice était un vrai métier de porte-faix qui n’exigeât que de bonnes épaules ; ou comme si, dans ce que nous appelons les armes, nous dont c’est la profession, n’étaient pas comprises les actions de l’art militaire, lesquelles demandent la plus haute intelligence ; ou comme si le guerrier qui commande une armée en campagne, et celui qui défend une place assiégée, ne travaillaient point de l’esprit comme du corps. Est-ce, par hasard, avec les forces corporelles qu’on parvient à pénétrer les intentions de l’ennemi, à deviner ses projets, ses stratagèmes, ses embarras, à prévenir le mal qu’on redoute, toutes choses qui sont du ressort de l’entendement, et où le corps n’a, certes, rien à voir ? Maintenant, s’il est vrai que les armes exigent, comme les lettres, la coopération de l’esprit, voyons lequel des deux esprits a le plus à faire, de celui de l’homme de lettres, ou celui de l’homme de guerre. Cela sera facile à connaître par la fin et le but que se proposent l’un et l’autre, car l’intention qui se doit le plus estimer est celle qui a le plus noble objet. La fin et le but des lettres (je ne parle point à présent des lettres divines dont la mission est de conduire et d’acheminer les âmes au ciel ; car, à une fin sans fin comme celle-là, nulle autre ne peut se comparer ; je parle des lettres humaines), c’est, dis-je, de faire triompher la justice distributive, de rendre à chacun ce qui lui appartient, d’appliquer et de faire observer les bonnes lois. Cette fin, assurément, est grande, généreuse, et digne d’éloge ; mais non pas autant, toutefois, que celle des armes, lesquelles ont pour objet et pour but la paix, c’est-à-dire le plus grand bien que puissent désirer les hommes en cette vie. Ainsi, les premières bonnes nouvelles que reçut le monde furent celles que donnèrent les anges, dans cette nuit qui devint notre meilleur jour, lorsqu’ils chantaient au milieu des airs : Gloire soit à Dieu dans les hauteurs célestes, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! De même, le meilleur salut qu’enseigna à ses disciples bien-aimés le plus grand maître de la terre et du ciel, ce fut de dire, lorsqu’ils entreraient chez quelqu’un : Que la paix soit en cette maison ! Et maintes fois encore il leur a dit : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, que la paix soit avec vous, comme le plus précieux bijou que pût donner et laisser une telle main, bijou sans lequel, ni sur la terre, ni dans le ciel, il ne peut exister aucun bonheur. Or, cette paix est la véritable fin de la guerre, et la guerre est la même chose que les armes. Une fois cette vérité admise, que la fin de la guerre c’est la paix, et qu’en cela elle l’emporte sur la fin des lettres, venons maintenant aux travaux de corps du lettré et à ceux de l’homme qui fait profession des armes, et voyons quels sont les plus rudes. »

Don Quichotte poursuivait son discours avec tant de méthode et en si bons termes, qu’il forçait alors tous ceux qui l’entendaient à ne plus le prendre pour un fou ; au contraire, comme ils étaient, pour la plupart, des gentilshommes destinés par leur naissance à l’état des armes, ils l’écoutaient avec beaucoup de plaisir. « Je dis donc, continua-t-il, que voici les travaux et les peines de l’étudiant : d’abord, et par-dessus tout, la pauvreté ; non pas que tous les étudiants soient pauvres, mais pour prendre leur condition dans tout ce qu’elle a de pire. Quand j’ai dit que l’étudiant souffre la pauvreté, il me semble que je n’ai rien de plus à dire de son triste sort, car qui est pauvre n’a rien de bon au monde. Cette pauvreté, il la souffre quelquefois par parties ; tantôt c’est la faim, tantôt le froid, tantôt la nudité, quelquefois aussi ces trois choses à la fois. Cependant il n’est jamais si pauvre qu’il ne trouve à la fin quelque chose à manger, bien que ce soit un peu plus tard que l’heure, bien que ce ne soient que les restes des riches ; et c’est là la plus grande misère de l’étudiant, ce qu’ils appellent entre eux aller à la soupe. D’une autre part, ils ne manquent pas de quelque cheminée de cuisine, de quelque brasero dans la chambre d’autrui, où ils puissent, sinon se réchauffer, au moins se dégourdir un peu, et enfin, la nuit venue, ils dorment tous sous des toits de maisons. Je ne veux pas descendre jusqu’à d’autres menus détails, à savoir : le manque de chemises et la non abondance de souliers, la vétusté et la maigreur de l’habit, et ce goût pour s’empiffrer jusqu’à la gorge, quand la bonne fortune leur envoie quelque banquet. C’est par ce chemin que je viens de peindre, âpre et difficile, qu’en bronchant par-ci et tombant par-là, se relevant d’un côté pour retomber de l’autre, ils arrivent aux degrés qu’ils ambitionnent. Une fois ce but atteint, nous en avons vu beaucoup qui, après avoir passé à travers ces écueils, entre ces Charybde et ces Scylla, arrivent, comme emportés par le vol de la fortune favorable, à gouverner le monde du haut d’un fauteuil, ayant changé leur faim en satiété, leur froid en douce fraîcheur, leur nudité en habits de parade, et leur natte de joncs en draps de toile de Hollande et en rideaux de damas, prix justement mérité de leur science et de leur vertu. Mais si l’on compare et si l’on balance leurs travaux avec ceux du guerrier, de combien ils restent en arrière ! C’est ce que je vais facilement démontrer. »

CHAPITRE XXXVIII. Où se continue le curieux discours que fit Don Quichotte sur les armes et les lettres.

Don Quichotte prit haleine un moment, et continua de la sorte : « Puisque nous avons commencé, à propos de l’étudiant, par la pauvreté et ses diverses parties, examinons si le soldat est plus riche, et nous verrons qu’il n’y a personne de plus pauvre que lui dans la pauvreté même. En effet, il est toujours réduit, ou à la misère de sa solde, qui arrive tard ou jamais, ou à ce qu’il pille de ses mains, au notable péril de sa vie et de son âme. Quelquefois son dénûment arrive à ce point qu’un justaucorps de peau tailladé lui sert à la fois d’uniforme et de chemise ; et, au beau milieu de l’hiver, étant en rase campagne, qu’a-t-il pour se défendre de l’inclémence du ciel ? Uniquement le souffle de sa bouche, lequel, sortant d’un lieu vide, doit infailliblement en sortir froid, selon toutes les règles de la nature. Maintenant, que la nuit vienne, pour qu’il puisse réparer les souffrances du jour dans le lit qui l’attend. Par ma foi, ce sera bien sa faute si ce lit pèche par défaut de largeur, car il peut mesurer sur la terre autant de pieds qu’il lui en faut, puis s’y tourner et retourner tout à son aise, sans crainte de chiffonner les draps. Vienne à présent le jour et l’heure de recevoir les degrés de sa profession, c’est-à-dire vienne un jour de bataille ; on lui mettra sur la tête, en guise de bonnet de docteur, une compresse de charpie pour lui panser quelque blessure de balle qui lui aura peut-être traversé les deux tempes, ou bien qui le laissera estropié d’une jambe ou d’un bras. Si cela n’arrive point ; si le Ciel, en sa miséricorde, le conserve vivant et sain de tous ses membres, il pourra bien se faire qu’il reste dans la même pauvreté qu’auparavant ; il faudra que d’autres rencontres se présentent, que d’autres batailles se livrent, et qu’il en sorte toujours vainqueur, pour arriver à quelque chose : ce sont des miracles qui ne se voient pas souvent. Mais dites-moi, seigneurs, si vous y avez jamais fait attention, combien sont moins nombreux ceux qu’a récompensés la guerre, que ceux qui ont péri dans ses hasards ! Sans doute, vous allez me répondre qu’il n’y a point de comparaison à faire, que les morts sont innombrables, et que les vivants récompensés peuvent se compter avec trois chiffres. Tout cela est au rebours chez les lettrés ; car, avec le pan de leur robe, je ne veux pas dire avec leurs manches, ils trouvent toujours de quoi vivre : aussi, bien que la peine du soldat soit beaucoup plus grande, la récompense l’est beaucoup moins. À cela, l’on ne manquera pas de répondre qu’il est plus facile de rémunérer convenablement deux mille lettrés que trente mille soldats, car on récompense les premiers en leur conférant des offices qui doivent à toute force appartenir aux gens de leur profession, tandis que les autres ne peuvent être récompensés qu’aux dépens du seigneur qu’ils servent ; mais cette impossibilité fortifie d’autant plus la raison que j’ai pour moi. Au reste, laissons cela de côté, car c’est un labyrinthe de fort difficile issue, et revenons à la prééminence des armes sur les lettres. La question est encore à décider, entre les raisons que chacune des parties allègue en sa faveur. Les lettres disent, pour leur part, que, sans elles, les armes ne pourraient subsister, car la guerre aussi a ses lois, auxquelles elle est soumise, et toutes les lois tombent dans le domaine des lettres et des lettrés. À cela les armes répondent que, sans elles, les lois ne pourraient pas subsister davantage, car c’est avec les armes que les républiques se défendent, que les royaumes se conservent, que les villes se gardent, que les chemins deviennent sûrs, que les mers sont purgées de pirates ; finalement, sans leur secours, les républiques, les royaumes, les monarchies, les cités, les chemins de terre et de mer seraient perpétuellement en butte aux excès et à la confusion qu’entraîne la guerre, tout le temps qu’elle dure et qu’elle use de ses privilèges et de ses violences. C’est un fait reconnu que, plus une chose coûte, plus elle s’estime et doit s’estimer. Or, pour qu’on devienne éminent dans les lettres, qu’en coûte-t-il ? du temps, des veilles, la faim, la nudité, des maux de tête, des indigestions d’estomac, et d’autres choses de même espèce que j’ai déjà rapportées en partie. Mais à celui qui veut devenir au même degré bon soldat, il en coûte autant de souffrances qu’à l’étudiant, sauf qu’elles sont incomparablement plus grandes, puisqu’à chaque pas il court risque de la vie. Quelle crainte du dénûment ou de la pauvreté peut tourmenter un étudiant, qui approche de celle que ressent un soldat, lorsque, se trouvant enfermé dans une place assiégée, et faisant sentinelle à l’angle de quelque ravelin, il entend que l’ennemi creuse une mine dans la direction de son poste, et qu’il ne peut remuer de là pour rien au monde, ni fuir le péril qui le menace de si près ? Tout ce qu’il peut faire, c’est d’avertir son capitaine de ce qui se passe, pour qu’on remédie au danger par une contre-mine ; et lui reste là, attendant que tout à coup l’explosion le fasse voler aux nues sans ailes, et retomber dans l’abîme sans sa volonté. Si ce péril ne semble pas encore assez formidable, voyons s’il n’est pas surpassé dans l’abordage de deux galères qui s’accrochent par leurs proues au milieu du vaste océan, ne laissant, dans leur enlacement mutuel, d’autre espace au soldat que les deux pieds de la planche d’éperon. Il voit devant lui autant de ministres de la mort qu’il y a de bouches de canons et d’arquebuses braquées sur le pont ennemi, à la longueur d’une lance ; il voit qu’au premier faux-pas, il ira visiter les profondeurs de l’empire de Neptune ; et cependant, d’un cœur intrépide, emporté par l’honneur qui l’excite, il s’offre pour but à toute cette mousqueterie et tâche de s’élancer par cet étroit passage sur la galère opposée. Et ce qu’il faut le plus admirer, c’est qu’un soldat n’est pas plus tôt tombé là d’où il ne se relèvera plus qu’à la fin du monde, qu’un autre aussitôt le remplace ; si celui-là tombe aussi à la mer, qui l’attend comme une proie, un autre lui succède, puis un autre encore, sans leur laisser le temps de mourir : audace et vaillance que rien ne peut surpasser dans les chances de la guerre. Oh ! bienheureux les siècles qui ne connaissaient point la furie épouvantable de ces instruments de l’artillerie, dont je tiens l’inventeur pour damné au fond des enfers, où il reçoit le prix de sa diabolique invention ! C’est elle qui est cause qu’un bras infâme et lâche ôte la vie au plus valeureux chevalier ; que, sans savoir ni d’où, ni comment, au milieu de l’ardeur et du transport qui enflamment un cœur magnanime, arrive une balle égarée, tirée peut-être par tel qui s’est enfui, épouvanté du feu de sa maudite machine, et voilà qu’elle détruit les pensées et tranche la vie de tel autre qui méritait d’en jouir de longues années. Aussi, quand j’y fais réflexion, il me prend envie de dire que je regrette au fond de l’âme d’avoir embrassé cette profession de chevalier errant, dans un âge aussi détestable que celui où nous avons le malheur de vivre. Certes, aucun péril ne me fait sourciller ; mais cependant il me chagrine de penser qu’un peu de poudre et de plomb va m’ôter l’occasion de me rendre célèbre sur toute la face de la terre, par la valeur de mon bras et le tranchant de mon épée. Mais que le Ciel fasse ce qui lui plaira ; si j’arrive où je prétends, je serai d’autant plus digne d’estime, que j’aurai affronté de plus grands périls que ceux qu’affrontèrent les chevaliers errants des siècles passés. »

Toute cette longue harangue, Don Quichotte la débita pendant que les autres soupaient, oubliant lui-même de porter, comme on dit, bouchée à la bouche, bien que Sancho Panza lui eût rappelé à plusieurs reprises de souper aussi, et qu’ensuite il aurait le temps de prêcher autant qu’il lui plairait. Quant à ceux qui l’avaient écouté, ils éprouvèrent une nouvelle compassion en voyant qu’un homme d’une si saine intelligence, et qui discourait si bien sur tous les sujets, eût perdu l’esprit sans ressource à propos de sa maudite et fatale chevalerie. Le curé lui dit qu’il avait eu parfaitement raison en tout ce qu’il avait avancé à l’avantage des armes, et que lui-même, quoique lettré et gradué, était précisément du même avis. Le souper fini, on leva la nappe, et pendant que l’hôtesse, sa fille et Maritornes arrangeaient le galetas de Don Quichotte, où l’on avait décidé que les dames se réfugieraient ensemble pour la nuit, Don Fernand pria le captif de raconter l’histoire de sa vie. Elle ne pouvait, disait-il, manquer d’être intéressante et curieuse, à en juger par l’échantillon qu’en donnait la compagne qu’il ramenait avec lui. Le captif répondit qu’il ferait de bon cœur ce qu’on lui demandait ; qu’il craignait seulement que son histoire ne leur causât point autant de plaisir qu’il le souhaitait, mais qu’après tout, pour ne point leur désobéir, il était prêt à la conter. Le curé et les autres assistants le remercièrent et le prièrent de nouveau. Alors, se voyant sollicité par tant de monde : « Il n’est pas besoin de prières, dit le captif, à qui peut donner des ordres. Que vos grâces me prêtent leur attention, vous entendrez une relation véritable, dont n’approchent pas peut-être les fables que l’on compose avec des efforts étudiés d’imagination. » À ces mots, tous les assistants s’arrangèrent sur leurs siéges, et firent bientôt un grand silence. Quand le captif vit que tout le monde se taisait, attendant qu’il parlât, d’un son de voix agréable et mesuré, il commença de la sorte :

CHAPITRE XXXIX. Où le captif raconte sa vie et ses aventures.

C’est dans une bourgade des montagnes de Léon qu’est la souche de ma famille, pour qui la nature se montra plus libérale que la fortune. Néanmoins, au milieu de ces pays pauvres, mon père avait acquis la réputation d’être riche, et réellement il l’aurait été, s’il eût mis autant de soin à conserver son patrimoine qu’il en mettait à le dissiper. Cette humeur généreuse et dépensière, il l’avait prise étant soldat, pendant les années de sa jeunesse ; car l’état militaire est une école où le chiche devient libéral et le libéral prodigue ; et si quelque soldat se montre avare, c’est comme un de ces phénomènes qui se voient bien rarement. Pour mon père, il passait les limites de la libéralité, et touchait à celles de la profusion, ce qui ne peut que nuire à un homme marié, qui a des enfants pour lui succéder dans son nom et dans son existence. Mon père en avait trois, tous garçons, et tous d’âge à prendre un état. Voyant donc, comme il le disait lui-même, qu’il ne pouvait résister à son humeur, il voulut se priver de la cause qui le rendait si prompt à la dépense et aux largesses ; il voulut se dépouiller de son bien, chose sans laquelle Alexandre lui-même ne semblerait qu’un ladre. Un jour donc, nous ayant appelés tous trois et enfermés dans sa chambre, il nous tint à peu près le discours que je vais rapporter : « Mes chers fils, pour comprendre que je veux votre bien, il suffit de dire et de savoir que vous êtes mes enfants ; d’un autre côté, pour croire que je veux votre mal, il suffit de voir que je ne sais pas tenir la main à la conservation de votre patrimoine. Eh bien ! pour que vous soyez désormais persuadés que je vous aime comme un père, et ne peux désirer votre ruine, je veux faire à votre égard une chose à laquelle il y a longtemps que je pense, et que j’ai mûrement préparée. Vous voilà tous trois en âge de prendre un état dans le monde, ou du moins de choisir une profession qui vous donne, lorsque vous serez tout à fait hommes, honneur et profit. Ce que j’ai pensé, c’est de faire quatre parts de mon bien. Je vous en donnerai trois, à chacun la sienne parfaitement égale, et je garderai l’autre pour vivre le reste des jours qu’il plaira au Ciel de m’accorder. Seulement, je voudrais que chacun de vous, après avoir reçu la part de fortune qui lui reviendra, suivît une des carrières que je vais dire. Il y a dans notre Espagne un vieux proverbe, à mon avis sage et véridique, comme ils le sont tous, puisque ce sont de courtes maximes tirées d’une longue expérience ; celui-là dit : église, ou mer, ou maison du roi, ce qui signifie plus clairement : qui veut réussir et devenir riche doit entrer dans l’église, ou naviguer pour faire le commerce, ou se mettre au service des rois dans leurs palais ; car on dit encore : mieux vaut miette de roi que grâce de seigneur. Je voudrais donc, et telle est ma volonté, que l’un de vous suivît les lettres, un autre le négoce, et que le troisième servît le roi dans ses armées, puisqu’il est fort difficile de le servir dans sa maison, et que si la guerre ne donne pas beaucoup de richesse, en revanche elle procure beaucoup de lustre et de renommée. D’ici à huit jours, je vous donnerai toutes vos parts en argent comptant, sans vous faire tort d’un maravédi, comme les comptes vous le prouveront ; maintenant, dites-moi si vous consentez à suivre mon opinion et mon conseil au sujet de la proposition que je vous ai faite. »

Mon père, alors, m’ordonna de répondre, comme étant l’aîné. Après l’avoir engagé à ne pas se défaire de son bien et à en dépenser tout ce qui lui plairait ; après lui avoir dit que nous étions assez jeunes pour avoir le temps d’en gagner, j’ajoutai que j’obéirais à son désir, et que le mien était de suivre le métier des armes, pour y servir Dieu et le roi. Mon second frère fit les mêmes offres, et choisit d’aller aux Indes pour y porter en marchandises la somme qui formerait son lot. Le plus jeune, et, je le crois, aussi le mieux avisé, répondit qu’il voulait suivre la carrière de l’église, ou du moins aller terminer ses études à Salamanque. Dès que nous eûmes fini de nous mettre d’accord et de choisir nos professions, mon père nous embrassa tendrement, et mit en œuvre, avec autant de célérité qu’il l’avait dit, tout ce qu’il venait de nous promettre. Il donna à chacun sa part, qui fut (je ne l’ai pas oublié) de trois mille ducats, et en argent, parce qu’un de nos oncles, ayant acheté tout le patrimoine, pour qu’il ne sortît pas de la famille, le paya comptant. Nous prîmes tous trois ensemble congé de notre bon père, et, ce même jour, trouvant qu’il y aurait à moi de l’inhumanité à laisser mon père avec si peu de bien pour ses vieux jours, je lui fis prendre deux mille ducats sur mes trois mille, le reste suffisant pour me munir de tout ce qui est nécessaire à un soldat. Mes deux frères, poussés par mon exemple, lui donnèrent chacun mille ducats, de façon qu’il resta quatre mille ducats en argent à mon père, outre les trois mille que valait la portion de patrimoine qu’il avait voulu conserver en biens-fonds ; enfin, nous prîmes congé de lui et de cet oncle dont j’ai parlé, non sans regrets et sans larmes mutuelles. Ils nous engagèrent, surtout, à leur faire connaître, chaque fois que nous en aurions l’occasion, notre bonne ou mauvaise fortune. Nous le promîmes, et, quand ils nous eurent donné le baiser d’adieu et leur bénédiction, l’un de nous prit le chemin de Salamanque, l’autre celui de Séville, et moi celui d’Alicante, où j’avais appris que se trouvait un vaisseau génois, faisant un chargement de laine pour retourner en Italie. Il y a, cette année, vingt-deux ans que j’ai quitté la maison de mon père, et pendant tout ce long intervalle, bien que j’aie écrit plusieurs lettres, je n’ai reçu aucune nouvelle de lui ni de mes frères.

Maintenant, je vais brièvement raconter ce qui m’est arrivé depuis cette époque. Je m’embarquai au port d’Alicante ; j’arrivai à Gênes, après une heureuse traversée ; de là, je me rendis à Milan, où j’achetai des armes et quelques équipements de soldat, et je voulus aller faire mon enrôlement dans les troupes de Piémont ; mais, tandis que j’étais en route pour Alexandrie, j’appris que le grand-duc d’Albe passait en Flandre. Aussitôt, changeant d’avis, je partis à sa suite ; je le servis dans les batailles qu’il livra, j’assistai à la mort des comtes de Horn et d’Egmont, et parvins à être nommé enseigne d’un fameux capitaine, natif de Guadalaxara, qu’on appelait Diégo de Urbina. Quelque temps après mon arrivée en Flandre, on y apprit la ligue formée par sa sainteté le pape Pie V, d’heureuse mémoire, avec Venise et l’Espagne, contre l’ennemi commun de la chrétienté, le Turc, qui venait d’enlever avec sa flotte la fameuse île de Chypre, appartenant aux Vénitiens, perte fatale et lamentable. On eut la certitude que le général de cette ligue serait le sérénissime infant Don Juan d’Autriche, frère naturel de notre grand roi Philippe II. La nouvelle se répandit aussi des immenses préparatifs de guerre qui se faisaient. Tout cela me donna une si extrême envie de prendre part à la campagne navale qui allait s’ouvrir ; que, bien que j’eusse l’espoir et l’assurance d’être promu au grade de capitaine à la première occasion, j’aimai mieux tout abandonner, et m’en aller en Italie ; ce que je fis en effet. Ma bonne étoile permit que j’y arrivasse au moment où le seigneur Don Juan d’Autriche, ayant débarqué à Gênes, se rendait à Naples pour s’y réunir à la flotte de Venise, jonction qui eut lieu plus tard à Messine. Que dirai-je enfin ? Devenu capitaine d’infanterie, honorable emploi que me valut mon bonheur plutôt que mes mérites, je me trouvai à cette grande et mémorable journée de Lépante. Mais en ce jour, si heureux pour la chrétienté, puisque toutes les nations du monde furent désabusées de l’erreur qui leur faisait croire les Turcs invincibles sur mer ; en ce jour, où fut brisé l’orgueil ottoman, parmi tant d’heureux qu’il fit (car les chrétiens qui y périrent eurent plus de bonheur encore que ceux qui restèrent vivants et vainqueurs), moi seul je fus malheureux. Au lieu de recevoir, comme aux siècles de Rome, une couronne navale, je me vis, dans la nuit qui suivit cette fameuse journée, avec des fers aux pieds et des menottes aux mains. Voici comment m’arriva cette cruelle disgrâce. Uchali, roi d’Alger, heureux et hardi corsaire, ayant attaqué et pris à l’abordage la galère capitane de Malte, où trois chevaliers restèrent seuls vivants, et tous trois grièvement blessés, la capitane de Jean-André Doria vint à son secours. Je montais cette galère avec ma compagnie, et, faisant ce que je devais en semblable occasion, je sautai sur le pont de la galère ennemie ; mais elle s’éloigna brusquement de celle qui l’attaquait, et mes soldats ne purent me suivre. Je restai seul, au milieu des ennemis, dans l’impuissance de résister long-temps à leur nombre. Ils me prirent, à la fin, couvert de blessures, et comme vous savez, seigneurs, qu’Uchali parvint à s’échapper avec toute son escadre, je restai son prisonnier. Ainsi, je fus le seul triste parmi tant d’heureux, et le seul captif parmi tant de délivrés, puisqu’en ce jour quinze mille chrétiens qui ramaient sur les bancs des galères turques recouvrèrent la chère liberté.

On me conduisit à Constantinople, où le grand-seigneur, Sélim, fit mon maître général de la mer, parce qu’il avait rempli son devoir dans la bataille, ayant remporté pour trophée de sa valeur l’étendard de l’ordre de Malte. Je me trouvai l’année suivante, qui était 1572, à Navarin, ramant dans la capitane appelée les Trois-Fanaux. Là, je fus témoin de l’occasion qu’on perdit de prendre dans le port toute la flotte turque, puisque les Levantins et les Janissaires qui se trouvaient sur les bâtiments, croyant être attaqués dans l’intérieur même du port, préparèrent leurs hardes et leurs babouches pour s’enfuir à terre, sans attendre le combat, tant était grande la peur qu’ils avaient de notre flotte. Mais le Ciel en ordonna d’une autre façon, non par la faiblesse ou la négligence du général qui commandait les nôtres, mais à cause des péchés de la chrétienté, et parce que Dieu permet que nous ayons toujours des bourreaux prêts à nous punir. En effet, Uchali se réfugia à Modon, qui est une île près de Navarin ; puis, ayant jeté ses troupes à terre, il fit fortifier l’entrée du port, et se tint en repos jusqu’à ce que Don Juan se fût éloigné. C’est dans cette campagne que tomba au pouvoir des chrétiens la galère qu’on nommait la Prise, dont le capitaine était un fils du fameux corsaire Barberousse. Elle fut emportée par la capitane de Naples appelée la Louve, que commandait ce foudre de guerre, ce père des soldats, cet heureux et invincible capitaine, Don Alvaro de Bazan, marquis de Santa-Cruz. Je ne veux pas manquer de vous dire ce qui se passa à cette prise de la Prise. Le fils de Barberousse était si cruel et traitait si mal ses captifs, que ceux qui occupaient les bancs de sa chiourme ne virent pas plus tôt la galère la Louve se diriger sur eux et prendre de l’avance, qu’ils lâchèrent tous à la fois les rames, et saisirent leur capitaine, qui leur criait du gaillard d’arrière de ramer plus vite ; puis, se le passant de banc en banc, de la poupe à la proue, ils lui donnèrent tant de coups de dents, qu’avant d’avoir atteint le mât, il avait rendu son âme aux enfers, telles étaient la cruauté de ses traitements et la haine qu’il inspirait.

Nous retournâmes à Constantinople, et, l’année suivante 1573, on y apprit que le seigneur Don Juan d’Autriche avait emporté Tunis d’assaut, et qu’il avait livré cette ville à Muley-Hamet, ôtant ainsi toute espérance d’y recouvrer le trône à Muley-Hamida, le More le plus cruel et le plus vaillant qu’ait vu le monde. Le grand-turc sentit vivement cette perte, et, avec la sagacité naturelle à tous les gens de sa famille, il demanda la paix aux Vénitiens, qui la désiraient plus que lui. L’année suivante, 1574, il attaqua la Goulette et le Fort que Don Juan avait élevés auprès de Tunis, les laissant à demi construits. Pendant tous ces événements de la guerre, je restais attaché à la rame sans nul espoir de recouvrer la liberté, du moins par rançon, car j’étais bien résolu de ne pas écrire à mon père la nouvelle de mes malheurs. Enfin, la Goulette fut prise, puis le Fort. On compta, à l’attaque de ces deux places, jusqu’à 65,000 soldats turcs payés, et plus de 400,000 Mores et Arabes, venus de toute l’Afrique. Cette foule innombrable de combattants traînaient tant de munitions et de matériel de guerre, ils étaient suivis de tant de maraudeurs, qu’avec leurs seules mains et des poignées de terre ils auraient pu couvrir la Goulette et le Fort. Ce fut la Goulette qui tomba la première au pouvoir de l’ennemi, elle qu’on avait crue jusqu’alors imprenable, et non par la faute de sa garnison, qui fit pour la défendre tout ce qu’elle devait et pouvait faire, mais parce que l’expérience montra combien il était facile d’élever des tranchées dans ce désert de sable, où l’on prétendait que l’eau se trouvait à deux pieds du sol, tandis que les Turcs n’en trouvèrent pas à deux aunes. Aussi, avec une immense quantité de sacs de sable, ils élevèrent des tranchées tellement hautes, qu’elles dominaient les murailles de la forteresse, et comme ils tiraient du terre-plein, personne ne pouvait se montrer, ni veiller à la défense. L’opinion commune fut que les nôtres n’auraient pas dû s’enfermer dans la Goulette, mais attendre l’ennemi en rase campagne et au débarquement. Ceux qui parlent ainsi parlent de loin, et n’ont guère l’expérience de semblables événements, puisque, dans la Goulette et dans le Fort il y avait à peine sept mille hommes. Comment un si faible nombre, eussent-ils été plus braves encore, pouvaient-ils s’aventurer en plaine, et en venir aux mains avec une foule comme celle de l’ennemi ? Et comment est-il possible de conserver une forteresse qui n’est point secourue, quand elle est enveloppée de tant d’ennemis acharnés, et dans leur propre pays ? Mais il parut à bien d’autres, et à moi tout le premier, que ce fut une grâce particulière que fit le Ciel à l’Espagne, en permettant la destruction totale de ce réceptacle de perversités, de ce ver rongeur, de cette insatiable éponge qui dévorait tant d’argent dépensé sans fruit, rien que pour servir à conserver la mémoire de sa prise par l’invincible Charles-Quint, comme s’il était besoin, pour la rendre éternelle, que ces pierres la rappelassent.

On perdit aussi le Fort ; mais du moins les Turcs ne l’emportèrent que pied à pied. Les soldats qui le défendaient combattirent avec tant de valeur et de constance, qu’ils tuèrent plus de vingt-cinq mille ennemis, en vingt-deux assauts généraux qui leur furent livrés. Aucun ne fut pris sain et sauf des trois cents qui restèrent en vie ; preuve claire et manifeste de leur indomptable vaillance, et de la belle défense qu’ils firent pour conserver ces places. Un autre petit fort capitula : c’était une tour bâtie au milieu de l’île de l’Estaño, où commandait Don Juan Zanoguera, gentilhomme valencien et soldat de grand mérite. Les Turcs firent prisonnier Don Pedro Puertocarrero, général de la Goulette, qui fit tout ce qui était possible pour défendre cette place forte, et regretta tellement de l’avoir laissé prendre qu’il mourut de chagrin dans le trajet de Constantinople, où on le menait captif. Ils prirent aussi le général du Fort, appelé Gabrio Cervellon, gentilhomme milanais, célèbre ingénieur et vaillant guerrier. Bien des gens de marque périrent dans ces deux places, entre autres Pagano Doria, chevalier de Saint-Jean, homme de caractère généreux, comme le montra l’extrême libéralité dont il usa envers son frère, le fameux Jean-André Doria. Ce qui rendit sa mort plus douloureuse, c’est qu’il périt sous les coups de quelques Arabes, auxquels il s’était confié, voyant le Fort perdu sans ressources, et qui s’étaient offerts à le conduire, sous un habit moresque, à Tabarca, petit port qu’ont les Génois sur ce rivage pour la pêche du corail. Ces Arabes lui tranchèrent la tête, et la portèrent au général de la flotte turque. Mais celui-ci accomplit sur eux notre proverbe castillan, bien que la trahison plaise, le traître déplaît, car on dit qu’il fit pendre tous ceux qui lui présentèrent ce cadeau, pour les punir de ne lui avoir pas amené le prisonnier vivant.

Parmi les chrétiens qui furent pris dans le Fort, il s’en trouva un, nommé Don Pedro de Aguilar, natif de je ne sais quelle ville d’Andalousie, qui avait été porte-enseigne du Fort : c’était un soldat de grande bravoure et de rare intelligence, doué surtout d’un talent particulier pour ce qu’on appelle la poésie. Je puis le dire, car son mauvais sort l’amena dans ma galère et sur mon banc, esclave du même patron que moi ; et, avant que nous quittassions ce port, il composa deux sonnets, en manière d’épitaphes, l’un sur la Goulette et l’autre sur le Fort. En vérité, j’ai même envie de les dire, car je les sais par cœur, et je crois qu’ils vous donneront plus de plaisir que d’ennui. »

Au moment où le captif prononça le nom de Don Pedro de Aguilar, Don Fernand regarda ses compagnons, qui, tous trois, se mirent à sourire ; et quand il vint à parler des sonnets, l’un d’eux lui dit : « Avant que votre grâce continue, je vous supplie de me dire ce qu’est devenu ce Don Pedro de Aguilar, dont vous parlez. — Tout ce que je sais, répondit le captif, c’est qu’après avoir passé deux ans à Constantinople, il s’enfuit en costume d’Arnaute avec un espion grec ; mais j’ignore s’il parvint à recouvrer sa liberté, bien que je le suppose, car, moins d’un an après, je revis ce Grec à Constantinople, mais sans pouvoir lui demander des nouvelles de leur voyage. — Eh bien ! je puis vous en donner, répliqua le gentilhomme, car ce Don Pedro est mon frère ; il est maintenant dans notre pays, bien portant, riche, marié et père de trois enfants. — Grâces soient rendues à Dieu, reprit le captif, pour tant de faveurs qu’il lui a faites, car, à mon avis, il n’y a pas sur la terre de contentement égal à celui de recouvrer la liberté perdue. — Au reste, continua le gentilhomme, je sais également les sonnets qu’a faits mon frère. — Alors, répondit le captif, je les laisserai dire à votre grâce, qui saura les citer mieux que moi. — Volontiers, répondit le gentilhomme ; voici celui de la Goulette :

Chapitre XL. Où se continue l’histoire du captif.

SONNET.

« Âmes heureuses, qui, libres, par vos belles actions, de l’enveloppe mortelle, vous êtes élevées de la bassesse de la terre à la hauteur du ciel ;

» Vous qui, brûlant de zèle et de noble colère, avez exercé la force de vos corps ; qui de votre sang et du sang d’autrui avez rougi les flots de la mer et le sable du sol ;

» La vie a manqué avant la valeur à vos bras fatigués, qui, en mourant, tout vaincus qu’ils sont, remportent la victoire ;

» Et, dans cette triste chute mortelle, vous avez acquis, entre la muraille et le fer, la renommée que donne le monde, et la gloire éternelle des cieux. »

— C’est précisément ainsi que je le sais, dit le captif. — Quant à celui du Fort, reprit le gentilhomme, si j’ai bonne mémoire, voici comment il est conçu :

SONNET

« Du milieu de cette terre stérile et bouleversée, du milieu de ces bastions renversés à terre, les saintes âmes de trois mille soldats montèrent vivantes à un meilleur séjour.

» Ils avaient d’abord vainement exercé la force de leurs bras courageux, jusqu’à ce qu’enfin, de lassitude et de petit nombre, ils rendirent la vie au fil de l’épée.

» Voilà le sol qu’ont incessamment rempli mille souvenirs lamentables, dans les siècles passés et dans le temps présent.

» Mais jamais, de son âpre sein, de plus pures âmes n’auront monté au ciel, et jamais il n’aura porté des corps plus vaillants. »

Les sonnets ne furent pas trouvés mauvais, et le captif, après s’être réjoui des bonnes nouvelles qu’on lui donnait de son compagnon, reprit le fil de son histoire. « Après la reddition de la Goulette et du Fort, dit-il, les Turcs ordonnèrent que la Goulette fût démantelée ; car, pour le Fort, il n’en restait plus rien à jeter par terre. Afin d’aller plus vite en besogne, on la mina par trois côtés ; mais on ne put en aucun endroit faire sauter ce qui semblait le moins solide, c’est-à-dire les murailles antiques, tandis que toutes les nouvelles fortifications qu’avait élevées le Fratin furent aisément abattues. Finalement, la flotte, victorieuse et triomphante, regagna Constantinople, où, peu de temps après, mourut mon maître Uchali. On l’appelait Uchali Fartax, qui veut dire, en langue turque, le renégat teigneux, parce qu’il l’était effectivement, et c’est l’usage parmi les Turcs de donner aux gens les noms des défauts ou des qualités qu’ils peuvent avoir. Chez eux, en effet, il n’y a que quatre noms de famille, qui viennent également de la maison ottomane ; les autres, comme je l’ai dit, prennent leurs noms des vices du corps ou des vertus de l’âme. Ce teigneux, étant esclave, avait ramé quatorze ans sur les galères du grand-seigneur ; et quand il eut trente-quatre ans passés, il se fit renégat, de dépit de ce qu’un Turc lui avait donné un soufflet pendant qu’il ramait ; et, pour s’en pouvoir venger, il renia sa foi. Sa valeur fut si grande que, sans passer par les routes viles et basses que prennent pour s’élever la plupart des favoris du grand-seigneur, il devint roi d’Alger, et ensuite général de la mer, ce qui est la troisième charge de l’empire. Il était Calabrais de nation, et fut moralement homme de bien ; il traitait avec beaucoup d’humanité ses captifs, dont le nombre s’éleva jusqu’à trois mille. Après sa mort, et suivant l’ordre qu’il en donna dans son testament, ceux-ci furent répartis entre ses renégats et le grand-seigneur (qui est aussi l’héritier de tous ceux qui meurent, et qui prend part comme les autres enfants à la succession du défunt). Je tombai en partage à un renégat vénitien, qu’Uchali avait fait prisonnier étant mousse sur un vaisseau chrétien, et qu’il aima tant qu’il en fit un de ses plus chers mignons. Celui-ci, le plus cruel renégat qu’on vît jamais, s’appelait Hassan-Aga : il devint très-riche, et fut fait roi d’Alger. Je le suivis de Constantinople à cette ville, satisfait d’être si près de l’Espagne ; non que je pensasse à écrire à personne ma douloureuse situation, mais pour voir si la fortune ne me serait pas plus favorable à Alger qu’à Constantinople, où j’avais, de mille manières, essayé de m’enfuir, sans qu’aucune eût réussi. Je pensais, une fois dans Alger, chercher d’autres moyens d’arriver à ce que je désirais tant, car jamais l’espoir de recouvrer la liberté ne m’abandonna ; et quand, en ce que j’imaginais ou mettais en œuvre, le succès ne répondait pas à l’intention, aussitôt, sans m’abandonner à la douleur, je me forgeais une autre espérance qui, toute faible qu’elle fût, soutînt mon courage.

» C’est ainsi que j’occupais ma vie, enfermé dans la prison que les Turcs appellent bagne, où ils gardent tous les captifs chrétiens, aussi bien ceux du roi que ceux des particuliers, et ceux encore qu’on appelle de l’almacen, comme on dirait de la municipalité, parce qu’ils appartiennent à la ville et servent aux travaux publics. Pour ces derniers, il est difficile que la liberté leur soit rendue ; car, étant à tout le monde et n’ayant point de maître particulier, ils ne savent avec qui traiter de leur rançon, même quand ils en auraient une. Dans ces bagnes, comme je l’ai dit, beaucoup de particuliers conduisent leurs captifs, surtout lorsque ceux-ci sont pour être rachetés, parce qu’ils les y tiennent en repos et en sûreté jusqu’au rachat. Il en est de même des captifs du roi quand ils traitent de leur rançon ; ils ne vont point avec les autres au travail de la chiourme, à moins que la rançon ne tarde à venir, parce qu’alors, pour les forcer d’écrire d’une manière plus pressante, on les fait travailler, et on les envoie comme les autres chercher du bois, ce qui n’est pas une petite besogne. J’étais donc parmi les captifs du rachat ; car, lorsqu’on sut que j’étais capitaine, j’eus beau déclarer que je n’avais ni ressources, ni fortune ; cela n’empêcha point qu’on ne me rangeât parmi les gentilshommes et les gens à rançon. On me mit une chaîne, plutôt en signe de rachat que pour me tenir en esclavage, et je passais ma vie dans ce bagne, avec une foule d’hommes de qualité désignés aussi pour le rachat. Bien que la faim et le dénûment nous tourmentassent quelquefois, et même à peu près toujours, rien ne nous causait autant de tourment que d’être témoins des cruautés inouïes que mon maître exerçait sur les chrétiens. Chaque jour il en faisait pendre quelqu’un ; on empalait celui-là, on coupait les oreilles à celui-ci, et cela pour si peu de chose, ou plutôt tellement sans motif, que les Turcs eux-mêmes reconnaissaient qu’il ne faisait le mal que pour le faire, et parce que son humeur naturelle le portait à être le meurtrier de tout le genre humain. Un seul captif s’en tira bien avec lui ; c’était un soldat espagnol, nommé un tel de Saavedra, lequel fit des choses qui resteront de longues années dans la mémoire des gens de ce pays, et toutes pour recouvrer sa liberté. Cependant jamais Hassan-Aga ne lui donna un coup de bâton, ni ne lui en fit donner, ni ne lui adressa une parole injurieuse, tandis qu’à chacune des nombreuses tentatives que faisait ce captif pour s’enfuir, nous craignions tous qu’il ne fût empalé, et lui-même en eut la peur plus d’une fois. Si le temps me le permettait, je vous dirais à présent quelqu’une des choses que fit ce soldat ; cela suffirait pour vous intéresser et pour vous surprendre bien plus assurément que le récit de mon histoire. Mais il faut y revenir.

» Au-dessus de la cour de notre prison donnaient les fenêtres de la maison d’un More riche et de haute naissance. Selon l’usage du pays, c’étaient plutôt des lucarnes rondes que des fenêtres, encore étaient-elles couvertes par des jalousies épaisses et serrées. Un jour je me trouvais sur une terrasse de notre prison avec trois de mes camarades, essayant, pour passer le temps, de sauter avec nos chaînes, et seuls alors, car tous les autres chrétiens étaient allés au travail. Je levai les yeux par hasard, et je vis sortir, par l’une de ces lucarnes si bien fermées, une canne de jonc au bout de laquelle pendait un petit paquet, et le jonc s’agitait de haut en bas, comme si l’on nous eût fait signe de venir le prendre. Nous regardâmes attentivement, et l’un de ceux qui se trouvaient avec moi alla se mettre sous la canne, pour voir ce que l’on ferait, et si on la laisserait tomber. Mais dès qu’il fut près de la muraille, on releva la canne, et on la remua de droite à gauche, comme si l’on eût dit non par un signe de tête. Le chrétien s’en revint près de nous, et l’on recommença à baisser la canne avec les mêmes mouvements que d’abord. Un autre de mes compagnons alla tenter l’épreuve, et il lui arriva comme au premier ; le troisième ensuite, qui ne fut pas plus heureux que les deux autres. Quand je vis cela, je voulus à mon tour courir la chance, et je ne fus pas plus tôt arrivé sous la canne de jonc, qu’on la laissa tomber à mes pieds dans le bagne. Je courus aussitôt détacher le petit paquet, et j’y trouvai un mouchoir noué qui contenait dix cianis, monnaie d’or de bas aloi dont les Mores font usage, et qui valent chacun dix de nos réaux. Combien me réjouit la trouvaille, il est inutile de le dire, car ma joie fut égale à la surprise que j’éprouvai en pensant d’où pouvait nous venir cette bonne fortune, ou plutôt à moi, puisqu’en ne voulant lâcher la canne qu’à mon approche, on avait clairement fait entendre que c’était à moi que s’adressait le bienfait. Je pris mon précieux argent, je brisai le jonc, je retournai sur la terrasse pour regarder de nouveau la fenêtre, et j’en vis sortir une très-blanche main, qui l’ouvrit et la ferma précipitamment. Cela nous fit comprendre, ou du moins imaginer que c’était de quelque femme habitant cette maison que nous avions reçu cette aumône, et en signe de reconnaissance nous fîmes des révérences à la manière moresque, en inclinant la tête, pliant le corps, et croisant les bras sur la poitrine. Un moment après, on fit paraître par la même lucarne une petite croix faite de morceaux de jonc, qu’on retira aussitôt. Ce signe nous confirma dans la pensée que quelque chrétienne devait être esclave en cette maison, et que c’était elle qui nous faisait ce bien. Mais la blancheur de la main et les bracelets dont elle était ornée détruisirent cette supposition. Alors nous imaginâmes que ce devait être une chrétienne renégate, de celles que leurs maîtres eux-mêmes ont coutume de prendre pour épouses légitimes, chose qu’ils tiennent à grand bonheur, car ils les estiment plus que les femmes de leur nation.

» Dans toutes nos conjectures, nous donnions bien loin de la vérité ; et, depuis lors, notre unique occupation était de regarder la fenêtre, ce pôle où nous était apparue l’étoile de la canne de roseau. Mais il se passa bien quinze jours sans que nous la revissions, ni la main non plus, ni signal d’aucune espèce. Et bien que, dans cet intervalle, nous eussions mis tous nos soins, toute notre sollicitude à savoir qui habitait cette maison, et s’il s’y trouvait quelque chrétienne renégate, nous ne pûmes rencontrer personne qui nous dît autre chose sinon que là demeurait un More riche et de qualité, appelé Agi-Morato, qui avait été kayd du fort de Bata, emploi de haute importance dans le pays. Mais, quand nous étions le plus loin de croire que d’autres cianis viendraient à pleuvoir par là, nous vîmes tout à coup reparaître la canne de jonc, avec un autre paquet au bout, plus gros que le premier. C’était un jour que le bagne se trouvait, comme la fois précédente, complètement vide. Nous fîmes l’épreuve accoutumée, chacun de mes trois compagnons allant se présenter avant moi ; mais le jonc ne se rendit à aucun d’eux, et ce fut seulement quand j’approchai qu’on le laissa tomber à terre. Je trouvai dans le mouchoir quarante écus d’or espagnols, et un billet écrit en arabe, à la fin duquel on avait fait une grande croix. Je baisai la croix, je pris les écus, je revins à la terrasse ; nous fîmes tous nos révérences, la main se montra de nouveau, puis je fis signe que je lirais le billet, et l’on ferma la fenêtre. Nous restâmes tous étonnés et ravis de l’événement ; mais comme aucun de nous n’entendait l’arabe, si notre désir était grand de savoir ce que contenait le papier, plus grande encore était la difficulté de trouver quelqu’un qui pût le lire. Enfin je résolus de me confier à un renégat, natif de Murcie, qui s’était donné pour mon grand ami, et duquel j’avais pris des garanties qui l’obligeassent à garder le secret que je lui confierais. Il y a des renégats, en effet, qui ont coutume, lorsqu’ils ont l’intention de retourner en pays de chrétiens, d’emporter avec eux quelques attestations des captifs de qualité où ceux-ci certifient, dans la forme qu’ils peuvent employer, que ce renégat est homme de bien, qu’il a rendu service aux chrétiens, et qu’il a l’intention de s’enfuir à la première occasion favorable. Il y en a qui recherchent ces certificats avec bonne intention ; d’autres, par adresse et pour en tirer au besoin parti. Ils viennent voler en pays chrétiens ; et, s’ils font naufrage, ou s’ils sont arrêtés, ils tirent leurs certificats, et disent qu’on verra par ces papiers qu’ils avaient le dessein de revenir à la foi chrétienne, et que c’est pour cela qu’ils étaient venus en course avec les autres Turcs. Ils se préservent ainsi du premier mouvement d’horreur, se réconcilient avec l’Église, sans qu’il leur en coûte rien, et, dès qu’ils trouvent leur belle, ils retournent en Berbérie faire le même métier qu’auparavant. D’autres font réellement usage de ces papiers, les recherchent à bonne intention, et restent dans les pays chrétiens. Un de ces renégats était l’ami dont je viens de parler, lequel avait des attestations de tous nos camarades, où nous rendions de lui le meilleur témoignage qu’il fût possible. Si les Mores eussent trouvé sur lui ces papiers, ils l’auraient brûlé tout vif. J’appris qu’il savait assez bien l’arabe, non-seulement pour le parler, mais pour l’écrire. Toutefois, avant de m’ouvrir entièrement à lui, je le priai de me lire ce papier que j’avais par hasard trouvé dans une fente de mon hangar. Il l’ouvrit, le regarda quelque temps avec soin, et se mit à l’épeler entre ses dents ; je lui demandai s’il le comprenait. « Très-bien, me dit-il, et si vous voulez que je vous le traduise mot pour mot, donnez-moi une plume et de l’encre ; ce me sera plus facile. » Nous lui donnâmes aussitôt ce qu’il demandait, et il se mit à traduire peu à peu. Quand il eut fini : « Tout ce qui est ici en espagnol, dit-il, c’est ce que contient le papier, sans qu’il y manque une lettre. Il faut seulement prendre garde qu’où il y a Lella Maryem, cela veut dire Notre-Dame la vierge Marie. » Nous lûmes alors le billet, qui était ainsi conçu :

« Quand j’étais enfant, mon père avait une esclave qui m’apprit dans ma langue l’azala chrétienne, et qui me dit bien des choses de Lella Maryem ; la chrétienne mourut, et je sais qu’elle n’est point allée au feu, mais auprès d’Allah, car depuis je l’ai vue deux fois, et elle m’a dit d’aller en pays de chrétiens pour voir Lella Maryem, qui m’aime beaucoup. Je ne sais comment y aller. J’ai vu bien des chrétiens par cette fenêtre, mais aucun ne m’a paru gentilhomme, si ce n’est toi. Je suis belle et jeune, et j’ai beaucoup d’argent à emporter avec moi. Vois si tu peux faire en sorte que nous nous en allions ; là tu seras mon mari, si tu veux l’être ; et, si tu ne veux pas, cela me sera égal, car Lella Maryem me donnera bien quelqu’un avec qui me marier. C’est moi qui écris cela, mais prends garde à qui tu le feras lire, et ne te fie à aucun More, car ils sont tous trompeurs. Cela me fait grand’peine, et je voudrais que tu ne te découvrisses à personne, car si mon père le sait, il me jettera sur-le-champ dans un puits et me couvrira de pierres. Je mettrai un fil au jonc, attaches-y ta réponse, et si tu n’as personne qui te l’écrive en arabe, fais-la-moi par signes : Lella Maryem fera que je t’entendrai. Qu’elle et Allah te conservent, ainsi que cette croix, que je baise souvent, comme me l’a recommandé la captive. » » Maintenant, seigneurs, voyez s’il était juste que le contenu de ce billet nous surprît et nous enchantât. Notre étonnement et notre joie éclatèrent de façon que le renégat s’aperçût bien que ce papier n’avait pas été trouvé par hasard, mais qu’il avait été réellement écrit à l’un de nous. Il conjura donc, si ce qu’il soupçonnait était la vérité, de nous fier et de nous ouvrir à lui, nous promettant de hasarder sa vie pour notre délivrance. En parlant ainsi, il tira de son sein un petit crucifix de métal, et, versant d’abondantes larmes, il nous jura, par le Dieu que représentait cette image, et auquel, bien que pécheur et méchant, il avait fidèlement conservé sa croyance, de nous garder le plus loyal secret sur tout ce qu’il nous plairait de lui découvrir. Il lui semblait, à ce qu’il nous dit, ou plutôt il pressentait que, par le moyen de celle qui avait écrit ce billet, nous devions tous obtenir notre liberté, et lui, l’objet de ses ardents désirs, qui était de rentrer dans le giron de la sainte Église, sa mère, dont il était séparé comme un membre pourri, par son ignorance et son péché. C’était avec tant de larmes et avec de telles marques de repentir que le renégat parlait de la sorte, que tous, d’un commun avis, nous consentîmes à lui révéler la vérité de l’aventure, et nous lui en rendîmes en effet un compte exact, sans lui rien cacher. Nous lui fîmes voir la petite fenêtre par où se montrait le bâton de roseau, et lui, remarquant avec soin la maison, promit qu’il mettrait tous ses soins à s’informer des gens qui l’habitaient. Nous pensâmes aussi qu’il serait bon de répondre sur-le-champ au billet de la Moresque, et comme nous avions maintenant quelqu’un qui sût le faire, le renégat écrivit aussitôt la réponse que je lui dictai, et dont je vais vous dire ponctuellement les propres expressions : car, de tous les détails importants de cette aventure, aucun ne m’est sorti de la mémoire, ni ne m’en sortira tant qu’il me restera un souffle de vie. Voici donc ce que je répondis à la Moresque :

« Que le véritable Allah te conserve, madame, ainsi que cette bienheureuse Maryem, qui est la véritable mère de Dieu, et celle qui t’a mis dans le cœur de t’en aller en pays de chrétiens, parce qu’elle t’aime tendrement. Prie-la de vouloir bien te révéler comment tu pourras mettre en œuvre ce qu’elle t’ordonne ; elle est si bonne, qu’elle le fera. De ma part, et de celle de tous les chrétiens qui se trouvent avec moi, je t’offre de faire pour toi tout ce que nous pourrons, jusqu’à mourir. Ne manque pas de m’écrire pour m’informer de ce que tu penses faire ; je te répondrai toujours. Le grand Allah nous a donné un chrétien captif qui sait parler et écrire ta langue aussi bien que tu le verras par ce billet. Ainsi, sans avoir aucune inquiétude, tu peux nous informer de tout ce que tu voudras. Quant à ce que tu dis que, si tu arrives en pays de chrétiens tu dois être ma femme, je te le promets comme bon chrétien, et tu sais que les chrétiens tiennent mieux que les Mores ce qu’ils promettent. Qu’Allah et Maryem sa mère t’aient en leur sainte garde. » » Quand ce billet fut écrit et cacheté, j’attendis deux jours que le bagne fût vide, comme d’habitude, et j’allai aussitôt à la promenade ordinaire de la terrasse pour voir si la canne de jonc paraîtrait ; elle ne tarda pas beaucoup à se montrer. Dès que je la vis, bien que je ne pusse voir qui la tenait, je montrai le papier, comme pour faire entendre qu’on attachât le fil. Mais déjà il pendait au bâton. J’y liai le billet, et peu de moments après, nous vîmes de nouveau paraître notre étoile, avec sa blanche bannière de paix, le petit mouchoir. On le laissa tomber, j’allai le ramasser aussitôt, et nous y trouvâmes, en toutes sortes de monnaies d’or et d’argent, plus de cinquante écus, lesquels doublèrent cinquante fois notre allégresse, et nous affermirent dans l’espoir de la délivrance. Cette même nuit, notre renégat revint au bagne. Il nous dit qu’il avait appris que, dans cette maison, vivait en effet le More qu’on nous avait indiqué, nommé Agi-Morato ; qu’il était prodigieusement riche ; qu’il avait une fille unique, héritière de tous ses biens, qui passait unanimement dans la ville pour la plus belle femme de toute la Berbérie, et que plusieurs des vice-rois qui étaient venus dans la province l’avaient demandée pour femme, mais qu’elle n’avait jamais voulu se marier ; enfin, qu’elle avait eu longtemps une esclave chrétienne, morte depuis peu. Tout cela se rapportait parfaitement au contenu du billet. Nous tînmes ensuite conseil avec le renégat sur le parti qu’il fallait prendre pour enlever de chez elle la Moresque, et venir tous en pays chrétien. Il fut d’abord résolu qu’on attendrait le second avis de Zoraïde (c’est ainsi que s’appelait celle qui veut à présent s’appeler Marie), car nous reconnûmes bien qu’elle seule, et personne autre, pouvait trouver une issue à ces difficultés. Après nous être arrêtés à cela, le renégat nous dit de prendre courage, et qu’il perdrait la vie ou nous rendrait la liberté.

» Pendant quatre jours entiers le bagne resta plein de monde, ce qui fut cause que le bâton de jonc tarda quatre jours à paraître. Au bout de ce temps, et dans la solitude accoutumée, il se montra enfin, avec un paquet si gros qu’il promettait une heureuse portée. Le jonc s’inclina devant moi, et je trouvai dans le mouchoir un autre billet avec cent écus d’or, sans aucune monnaie. Le renégat se trouvait présent ; nous lui donnâmes à lire le papier dans notre chambrée. Voici ce qu’il contenait :

« Je ne sais, mon seigneur, quel parti prendre pour que nous allions en Espagne, et Lella Maryem ne me l’a pas dit, bien que je le lui aie demandé. Ce qui pourra se faire, c’est que je vous donne par cette fenêtre beaucoup de pièces d’or. Rachetez-vous avec cet argent, toi et tes amis, et qu’un de vous s’en aille en pays de chrétiens, qu’il y achète une barque, et qu’il revienne chercher les autres. On me trouvera, moi, dans le jardin de mon père, qui est à la porte de Bab-Azoun près du bord de la mer, où je passerai tout l’été avec mon père et mes serviteurs. De là, pendant la nuit, vous pourrez m’enlever facilement, et me conduire à la barque. Et fais bien attention que tu dois être mon mari ; car sinon, je prierai Maryem qu’elle te punisse. Si tu ne te fies à personne assez pour l’envoyer chercher la barque, rachète-toi, et vas-y ; je sais que tu reviendras plutôt qu’un autre, puisque tu es gentilhomme et chrétien. Tâche de savoir où est le jardin ; quand tu viendras te promener par-là, je saurai qu’il n’y a personne au bagne, et je te donnerai beaucoup d’argent. Qu’Allah te conserve, mon seigneur. » » Tel était le contenu du second billet ; et dès que nous en eûmes tous pris connaissance, chacun s’offrit pour être racheté et remplir la mission, promettant d’aller et de revenir avec la plus grande ponctualité. Moi-même je m’offris comme les autres. Mais le renégat s’opposa à toutes ces propositions, disant qu’il ne permettrait pas qu’aucun de nous fût mis en liberté avant que tous les autres le fussent en même temps, parce que l’expérience lui avait appris combien, une fois libre, on tenait mal les paroles données dans l’esclavage. « Très-souvent, disait-il, des captifs de grande naissance avaient employé ce moyen, rachetant quelqu’un de leurs compagnons pour qu’il allât, avec de l’argent, à Valence ou à Mayorque, armer une barque et revenir chercher ceux qui lui avaient fourni sa rançon ; mais jamais on ne les avait revus, parce que le bonheur d’avoir recouvré la liberté et la crainte de la perdre encore effaçaient de leur souvenir toutes les obligations du monde. » Pour preuve de cette vérité, il nous raconta brièvement une aventure qui était arrivée depuis peu à des gentilshommes chrétiens, la plus étrange qu’on ait ouï conter dans ces parages, où chaque jour se passent des choses étonnantes. Enfin il finit par nous dire que ce qu’il fallait faire c’était de lui donner, à lui, l’argent destiné à la rançon du chrétien, pour acheter une barque à Alger même, sous prétexte de se faire marchand et de négocier avec Tétouan et les villes de la côte ; et que lorsqu’il serait maître de la barque il trouverait facilement moyen de nous tirer du bagne et de nous mettre tous à bord. « D’ailleurs, ajoutait-il, si la Moresque, ainsi qu’elle le promet, donne assez d’argent pour vous racheter tous, rien ne sera plus facile, une fois libres, que de vous embarquer au beau milieu du jour. La plus grande difficulté qui s’offre, c’est que les Mores ne permettent à aucun renégat d’acheter ou d’avoir une barque en leur possession, mais seulement de grands navires pour aller en course, parce qu’ils craignent que celui qui achète une barque, surtout s’il est Espagnol, ne la veuille avoir uniquement pour se sauver en pays chrétien. Mais je lèverai cet obstacle en mettant un More tagarin de moitié dans l’acquisition de la barque et les bénéfices du négoce. Sous l’ombre de son nom, je deviendrai maître de la barque, et je tiens dès lors tout le reste pour accompli. »

» Bien qu’il nous eût paru préférable, à mes compagnons et à moi, d’envoyer chercher la barque à Mayorque, ainsi que le disait la Moresque, nous n’osâmes point contredire le renégat, dans la crainte que, si nous ne faisions pas ce qu’il demandait, il ne nous découvrît, et ne mît en danger de mort nous et Zoraïde, pour la vie de qui nous aurions donné toutes les nôtres. Ainsi nous résolûmes de remettre notre sort dans les mains de Dieu et dans celles du renégat. On répondit à l’instant même à Zoraïde en lui disant que nous ferions tout ce qu’elle nous conseillait, parce que son idée était aussi bonne que si Lella Maryem la lui eût communiquée, et que c’était à elle seule qu’il appartenait d’ajourner ce projet ou de le mettre immédiatement en œuvre. Je renouvelai enfin, à la suite de cette lettre, la promesse d’être son époux ; et un autre jour que le bagne se trouvait solitaire, elle nous descendit, en différentes fois, avec la canne et le mouchoir, jusqu’à deux mille écus d’or. Elle disait, dans un billet, que le prochain dgiuma, qui est le vendredi, elle allait au jardin de son père ; mais qu’avant de partir elle nous donnerait encore de l’argent ; que, si cela ne suffisait pas, nous n’avions qu’à l’en avertir, qu’elle nous en donnerait autant que nous lui en demanderions, parce que son père en avait tant qu’il n’y ferait pas attention, et que d’ailleurs elle tenait les clefs de toutes choses. Nous remîmes aussitôt cinq cents écus au renégat pour l’achat de la barque. Avec huit cents écus, je me rachetai. J’avais donné l’argent à un marchand valencien qui se trouvait en ce moment à Alger. Celui-ci me racheta du roi, mais sur parole, et en s’engageant à payer ma rançon à l’arrivée du premier vaisseau qui viendrait de Valence, car, s’il eût aussitôt déboursé l’argent, ç’aurait été donner au roi le soupçon que ma rançon était depuis plusieurs jours à Alger, et que, pour faire un bénéfice, le marchand n’en avait rien dit. Finalement, mon maître était si madré que je n’osai point lui faire compter l’argent tout d’abord.

» La veille du vendredi où la belle Zoraïde devait aller au jardin d’été, elle nous donna encore mille écus d’or, et nous informa de son prochain départ, en me priant, dès que je serais racheté, de me faire indiquer le jardin de son père, et de chercher, en tous cas, l’occasion d’y aller et de la voir. Je lui répondis en peu de mots que je ne manquerais pas de faire ainsi, et qu’elle eût bien soin de nous recommander à Lella Maryem, avec toutes ces oraisons que l’esclave lui avait enseignées. Cela fait, on prit des mesures pour que nos trois compagnons se rachetassent aussi, afin de faciliter leur sortie du bagne, et que, me voyant racheté et eux non, tandis qu’il y avait de l’argent pour le faire, le diable n’allât pas leur monter la tête, et leur persuader de faire quelque sottise au détriment de Zoraïde. Bien que leur qualité pût me préserver de cette crainte, cependant je ne voulus pas laisser courir une telle chance à l’affaire. Je les fis donc racheter par le même moyen que j’avais pris pour moi, en remettant d’avance l’argent de la rançon au marchand, pour qu’il pût s’engager en toute sécurité ; mais jamais nous ne lui découvrîmes notre secret complot : cette confidence eût été trop dangereuse.

CHAPITRE XLI. Où le captif continue son histoire.

Quinze jours ne se passèrent point sans que notre renégat eût acheté une bonne barque, capable de tenir trente personnes. Pour colorer la chose et prévenir tous soupçons, il résolut de faire et fit en effet le voyage d’un pays appelé Sargel, qui est à vingt lieues d’Alger, du côté d’Oran, où il se fait un grand commerce de figues sèches. Il recommença deux ou trois fois ce voyage, en compagnie du Tagarin dont il nous avait parlé. On appelle Tagarins, en Berbérie, les Mores de l’Aragon, et Mudejarès ceux de Grenade. Ces derniers se nomment Elchès dans le royaume de Fez, et ce sont eux que le roi de ce pays emploie le plus volontiers à la guerre. Chaque fois que le renégat passait avec sa barque, il jetait l’ancre dans une petite cale qui n’était pas à deux portées d’arquebuse du jardin où demeurait Zoraïde. Là, avec les jeunes Mores qui ramaient dans son bâtiment, il se mettait à dessein, tantôt à dire l’Azala, tantôt à essayer, comme pour rire, ce qu’il pensait bien faire tout de bon. Ainsi, il allait au jardin de Zoraïde demander des fruits, et le père lui en donnait sans le connaître. Il aurait bien voulu parler à Zoraïde, comme il me le confia depuis, pour lui dire que c’était lui qui devait, par mon ordre, la mener en pays chrétien, et qu’elle attendît patiemment, en toute confiance ; mais il ne put jamais y parvenir, parce que les femmes moresques ne se laissent voir d’aucun More, ni Turc, à moins que ce ne soit par ordre de leur père ou de leur mari. Quant aux captifs chrétiens, elles se laissent voir et entretenir par eux peut-être plus qu’il ne serait raisonnable. Pour moi, j’aurais été fâché qu’il lui eût parlé, car elle se serait effrayée sans doute en voyant son sort confié à la langue d’un renégat. Mais Dieu, qui ordonnait les choses d’autre façon, ne donna point au désir du renégat l’occasion de se satisfaire. Celui-ci, voyant qu’il allait et venait en toute sûreté, dans ses voyages à Sargel ; qu’il jetait l’ancre où, quand et comme il lui plaisait ; que son associé le Tagarin n’avait d’autre volonté que la sienne ; qu’enfin j’étais racheté et qu’il ne manquait plus que de trouver des chrétiens pour le service des rames, me dit de choisir ceux que je voulais emmener avec moi, outre les gentilshommes rachetés, et de les tenir prévenus pour le premier vendredi, jour où il avait décidé qu’aurait lieu notre départ. En conséquence, je parlai à douze Espagnols, tous vigoureux rameurs, et de ceux qui pouvaient le plus librement sortir de la ville. Ce n’était pas facile d’en trouver autant à cette époque, car vingt bâtiments étaient sortis en course, et l’on avait emmené tous les hommes des chiourmes. Ceux-ci ne se rencontrèrent que parce que leur maître ne s’était pas mis en course de toute la saison, ayant à terminer une galiote qui était sur le chantier. Je ne leur dis rien autre chose sinon que, le premier vendredi, dans le tantôt, ils sortissent secrètement un à un, et qu’ils prissent le chemin du jardin d’Agi-Morato, où ils m’attendraient jusqu’à ce que j’arrivasse. Je donnai à chacun cet avis en particulier, en leur recommandant, s’ils voyaient là d’autres chrétiens, de leur dire simplement que je leur avais commandé de m’attendre en cet endroit.

» Cette démarche faite, il m’en restait une autre à faire qui me convenait encore davantage : c’était d’informer Zoraïde de l’état où se trouvaient nos affaires, pour qu’elle fût prête et sur le qui-vive, et pour qu’elle ne s’effrayât point si nous l’enlevions à l’improviste avant le temps que, dans sa pensée, mettrait à revenir la barque des chrétiens. Je résolus donc d’aller au jardin, et de voir si je pourrais lui parler. Sous le prétexte d’aller cueillir quelques herbages, j’y entrai la veille de mon départ, et la première personne que je rencontrai fut son père, lequel s’adressa à moi dans cette langue qu’on parle entre captifs et Mores, sur toutes les côtes de Berbérie, et même à Constantinople, qui n’est ni l’arabe, ni le castillan, ni la langue d’aucune nation, mais un mélange de toutes les langues, avec lequel nous parvenons à nous entendre tous. Il me demanda donc, en cette manière de langage, qui j’étais, et ce que je cherchais dans son jardin. Je lui répondis que j’étais esclave d’Arnaute Mami (et cela, parce que je savais que c’était un de ses amis les plus intimes), et que je cherchais des herbes pour faire une salade. Il me demanda ensuite si j’étais ou non homme de rachat, et combien mon maître exigeait pour ma rançon. Pendant ces questions et ces réponses, la belle Zoraïde sortit de la maison du jardin. Il y avait déjà longtemps qu’elle ne m’avait vu, et, comme les Moresques, ainsi que je l’ai dit, ne font aucune façon de se montrer aux chrétiens, et ne cherchent pas davantage à les éviter, rien ne l’empêcha de s’avancer auprès de nous. Au contraire, voyant qu’elle venait à petits pas, son père l’appela et la fit approcher. Ce serait chose impossible que de vous dire à présent avec quelle extrême beauté, quelle grâce parfaite et quels riches atours parut à mes yeux ma bien-aimée Zoraïde. Je dirai seulement que plus de perles pendaient à son beau cou, à ses oreilles, à ses boucles de cheveux, qu’elle n’avait de cheveux sur la tête. Au-dessus des coude-pieds, qu’elle avait nus et découverts à la mode de son pays, elle portait deux carcadj (c’est ainsi qu’on appelle en arabe les anneaux ou bracelets des pieds) d’or pur, avec tant de diamants incrustés que son père, à ce qu’elle m’a dit depuis, les estimait dix mille doublons, et les bracelets qu’elle portait aux poignets des mains valaient une somme égale. Les perles étaient très-fines et très-nombreuses, car la plus grande parure des femmes moresques est de se couvrir de perles en grains ou en semence. Aussi y a-t-il plus de perles chez les Mores que chez toutes les autres nations. Le père de Zoraïde avait la réputation d’en posséder un grand nombre et des plus belles qui fussent à Alger. Il passait aussi pour avoir dans son trésor plus de deux cent mille écus espagnols, et c’est de tout cela qu’était maîtresse celle qui l’est à présent de moi. Si elle se montrait belle avec tous ses ornements, on peut se faire idée, par les restes de beauté que lui ont laissés tant de souffrances et de fatigues, de ce qu’elle devait être en ces temps de prospérités. On sait que la beauté de la plupart des femmes a ses jours et ses époques ; que les accidents de leur vie la diminuent ou l’augmentent, et qu’il est naturel que les passions de l’âme l’élèvent ou l’abaissent, bien que d’ordinaire elles la flétrissent. Enfin, elle se montra parée et belle au dernier point ; du moins, elle me parut la plus riche et la plus ravissante femme qu’eussent encore vue mes yeux. Et, joignant à cela les sentiments de reconnaissance que m’avaient inspirés ses bienfaits, je crus avoir devant moi une divinité du ciel descendue sur la terre pour mon plaisir et mon salut. Dès qu’elle approcha, son père lui dit dans sa langue que j’étais esclave de son ami Arnaute-Mami, et que je venais chercher une salade. Elle prit alors la parole, et, dans cette langue mêlée dont je vous ai parlé, elle me demanda si j’étais gentilhomme, et pourquoi je ne m’étais pas encore racheté ; je lui répondis que je venais de l’être et qu’elle pouvait voir, par le prix de ma rançon, combien mon maître m’estimait, puisqu’il avait exigé et touché quinze cents zoltanis. « En vérité, reprit-elle, si tu avais appartenu à mon père, j’aurais fait en sorte qu’il ne te donnât pas pour deux fois autant ; car vous autres chrétiens, vous mentez en tout ce que vous dites, et vous vous faites pauvres pour tromper les Mores. — Cela peut bien être, madame, répondis-je ; mais je proteste que j’ai dit à mon maître la vérité, que je la dis et la dirai à toutes les personnes que je rencontre en ce monde. — Et quand t’en vas-tu ? demanda Zoraïde. — Demain, à ce que je crois, lui dis-je. Il y a ici un vaisseau de France qui met demain à la voile, et je pense partir avec lui. — Ne vaudrait-il pas mieux, répliqua Zoraïde, attendre qu’il arrivât des vaisseaux d’Espagne pour t’en aller avec eux, plutôt qu’avec des Français, qui ne sont pas vos amis ? — Non, répondis-je ; si toutefois il y avait des nouvelles certaines qu’un bâtiment arrive d’Espagne, je me déciderais à l’attendre ; mais il est plus sûr de m’en aller dès demain, car le désir que j’ai de me voir en mon pays, auprès des personnes que j’aime, est si fort, qu’il ne me laissera pas attendre une autre occasion, pour peu qu’elle tarde, quelque bonne qu’elle puisse être. — Tu dois sans doute être marié dans ton pays ? demanda Zoraïde ; et c’est pour cela que tu désires tant aller revoir ta femme. — Non, répondis-je, je ne suis pas marié ; mais j’ai donné ma parole de me marier en arrivant. — Est-elle belle, la dame à qui tu l’as donnée ? demanda Zoraïde. — Si belle, répliquai-je, que pour la louer dignement, et te dire la vérité, j’affirme qu’elle te ressemble beaucoup. » À ces mots, le père de Zoraïde se mit à rire de bon cœur, et me dit : « Par Allah ! chrétien, elle doit être bien belle, en effet, si elle ressemble à ma fille, qui est la plus belle personne de tout ce royaume ; si tu en doutes, regarde-la bien, et tu verras que je t’ai dit la vérité. » C’était Agi-Morato qui nous servait d’interprète dans le cours de cet entretien, comme plus habile à parler cette langue bâtarde dont on fait usage en ce pays ; car Zoraïde, quoiqu’elle l’entendît également, exprimait plutôt ses pensées par signes que par paroles.

» Tandis que la conversation continuait ainsi, arrive un More tout essoufflé, disant à grands cris que quatre Turcs ont sauté par-dessus les murs du jardin, et qu’ils cueillent les fruits, bien que tout verts encore. À cette nouvelle, le vieillard tressaillit de crainte, et sa fille aussi, car les Mores ont une peur générale et presque naturelle des Turcs, surtout des soldats de cette nation, qui sont si insolents et exercent un tel empire sur les Mores leurs sujets, qu’ils les traitent plus mal que s’ils étaient leurs esclaves. Agi-Morato dit aussitôt à Zoraïde : « Fille, retourne vite à la maison, et renferme-toi pendant que je vais parler à ces chiens ; toi, chrétien, cherche tes herbes à ton aise, et qu’Allah te ramène heureusement en ton pays. » Je m’inclinai, et il alla chercher les Turcs, me laissant seul avec Zoraïde, qui fit d’abord mine d’obéir à son père ; mais, dès qu’il eut disparu derrière les arbres du jardin, elle revint auprès de moi, et me dit, les yeux pleins de larmes : « Ataméji, chrétien, ataméji ? » ce qui veut dire : « Tu t’en vas, chrétien, tu t’en vas ? — Oui, madame, lui répondis-je ; mais jamais sans toi. Attends-moi le premier dgiuma, et ne t’effraie pas de nous voir, car, sans aucun doute, nous t’emmènerons en pays de chrétiens. » Je lui dis ce peu de mots de façon qu’elle me comprît très-bien, ainsi que d’autres propos que nous échangeâmes. Alors, jetant un bras autour de mon cou, elle commença d’un pas tremblant à cheminer vers la maison. Le sort voulut, et ce pouvait être pour notre perte, si le ciel n’en eût ordonné autrement, que, tandis que nous marchions ainsi embrassés, son père, qui venait déjà de renvoyer les Turcs, nous vit dans cette posture, et nous vîmes bien aussi qu’il nous avait aperçus. Mais Zoraïde, adroite et prudente, ne voulut pas ôter ses bras de mon cou ; au contraire, elle s’approcha plus près encore, et posa sa tête sur ma poitrine, en pliant un peu les genoux, et donnant tous les signes d’un évanouissement complet. Moi, de mon côté, je feignis de la soutenir contre mon gré. Son père vint en courant à notre rencontre, et, voyant sa fille en cet état, il lui demanda ce qu’elle avait ; mais comme elle ne répondait pas : « Sans doute, s’écria-t-il, que l’effroi que lui a donné l’arrivée de ces chiens l’aura fait évanouir. » Alors, l’ôtant de dessus ma poitrine, il la pressa contre la sienne. Elle, jetant un soupir, et les yeux encore mouillés, se tourna de mon côté, et me dit : « Améji, chrétien, améji, » c’est-à-dire : « Va-t’en, chrétien, va-t’en. » À quoi son père répondit : « Peu importe, fille, que le chrétien s’en aille, car il ne t’a point fait de mal ; et les Turcs sont partis. Que rien ne t’effraie maintenant, et que rien ne te chagrine, puisque les Turcs, ainsi que je te l’ai dit, se sont, à ma prière, en allés par où ils étaient venus. — Ce sont eux, seigneur, dis-je à son père, qui l’ont effrayée, comme tu l’as pensé. Mais puisqu’elle dit que je m’en aille, je ne veux pas lui causer de peine. Reste en paix, et, avec ta permission, je reviendrai, au besoin, cueillir des herbes dans le jardin ; car, à ce que dit mon maître, on n’en saurait trouver en aucun autre de meilleures pour la salade. — Tu pourras revenir toutes les fois qu’il te plaira, répondit Agi-Morato ; ma fille ne dit pas cela parce que ta vue ou celle d’autres chrétiens la fâche ; elle voulait dire que les Turcs s’en allassent, ou bien qu’il était temps de chercher tes herbes. » À ces mots, je pris sur-le-champ congé de tous les deux, et Zoraïde, qui semblait à chaque pas se sentir arracher l’âme, s’éloigna avec son père. Moi, sous prétexte de chercher les herbes de ma salade, je parcourus à mon aise tout le jardin ; je remarquai bien les entrées et les sorties, le fort et le faible de la maison, et les commodités qui se pouvaient offrir pour le succès de notre entreprise. Cela fait, je revins, et rendis compte de tout ce qui s’était passé au renégat et à mes compagnons, soupirant après l’heure où je me verrais en paisible jouissance du bonheur que m’offrait le ciel dans la belle et charmante Zoraïde.

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