L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 19)
aurait dit qu’à chacun d’eux son âme allait s’arracher. Elles entendirent aussi qu’il disait d’une voix douce, tendre et amoureuse : « Ô ma dame Dulcinée du Toboso, extrême de toute beauté, comble de l’esprit, faîte de la raison, archives des grâces, dépôt des vertus, et finalement, abrégé de tout ce qu’il y a dans le monde de bon, d’honnête et de délectable, que fait en ce moment ta grâce ? Aurais-tu, par hasard, souvenance de ton chevalier captif qui, seulement pour te servir, à tant de périls s’est volontairement exposé ? Oh ! donne-moi de ses nouvelles, astre aux trois visages qui, peut-être, envieux du sien, t’occupes à présent à la regarder ; soit qu’elle se promène en quelque galerie de ses palais somptueux ; soit qu’appuyée sur quelque balcon, elle considère quel moyen s’offre d’adoucir, sans péril pour sa grandeur et sa chasteté, la tempête qu’éprouve à cause d’elle mon cœur affligé, ou quelle félicité elle doit à mes peines, quel repos à mes fatigues, quelle récompense à mes services, et, finalement, quelle vie à ma mort. Et toi, soleil, qui te hâtes sans doute de seller tes coursiers pour te lever de bon matin et venir revoir ma dame, je t’en supplie, dès que tu la verras, salue-la de ma part ; mais garde-toi bien, en la saluant, de lui donner un baiser de paix sur le visage ; je serais plus jaloux de toi que tu ne le fus de cette légère ingrate qui te fit tant courir et tant suer dans les plaines de Thessalie, ou sur les rives du Pénée, car je ne me rappelle pas bien où tu courus alors, amoureux et jaloux. » Don Quichotte en était là de son touchant monologue, quand la fille de l’hôtesse se mit à l’appeler du bout des lèvres, et lui dit enfin : « Mon bon seigneur, ayez la bonté de vous approcher d’ici. » À ces signes et à ces paroles, Don Quichotte tourna la tête, et vit, à la clarté de la lune qui brillait alors de tout son éclat, qu’on l’appelait à la lucarne, qui lui semblait une fenêtre, et même avec des barreaux dorés, comme devait les avoir un aussi riche château que lui paraissait l’hôtellerie ; puis, au même instant, il se persuada, dans sa folle imagination, que la jolie damoiselle, fille de la dame de ce château, vaincue par l’amour dont elle s’était éprise pour lui, venait, comme l’autre fois, le tenter et le solliciter. Dans cette pensée, pour ne pas se montrer ingrat et discourtois, il tourna la bride à Rossinante, et s’approcha de la lucarne. Dès qu’il eut aperçu les deux jeunes filles : « Je vous plains sincèrement, dit-il, ô charmante dame, d’avoir placé vos pensées amoureuses en un lieu où l’on ne peut y répondre comme le méritent votre grâce et vos attraits. Mais vous ne devez pas en imputer la faute à ce misérable chevalier errant, que l’amour tient dans l’impossibilité de rendre les armes à nulle autre qu’à celle qu’il a faite, au moment où ses yeux la virent, maîtresse absolue de son âme. Pardonnez-moi donc, aimable damoiselle, et retirez-vous dans vos appartements, sans vouloir, en me témoignant plus clairement vos désirs, que je me montre encore plus ingrat ; et si l’amour que vous me portez vous fait trouver en moi quelque chose en quoi je puisse vous satisfaire, pourvu que ce ne soit pas l’amour lui-même, demandez-la-moi ; et je jure, par cette douce ennemie dont je pleure l’absence, de vous la donner incontinent, dussiez-vous me demander une mèche des cheveux de Méduse, qui n’étaient que des serpents, ou même des rayons du soleil enfermés dans une fiole. — Ce n’est pas de tout cela qu’a besoin ma maîtresse, seigneur chevalier, dit alors Maritornes. — Eh bien, discrète duègne, répondit Don Quichotte, de quoi donc votre maîtresse a-t-elle besoin ? — Seulement d’une de vos belles mains, reprit Maritornes, afin de pouvoir rassasier sur elle l’extrême désir qui l’a conduite à cette lucarne, tellement au péril de son honneur, que si le seigneur son père l’eût entendue, il en aurait fait un tel hachis que la plus grosse tranche de toute sa personne eût été l’oreille. — Je voudrais bien voir cela, reprit Don Quichotte ; mais il s’en gardera bien, s’il ne veut faire la fin la plus désastreuse que fît jamais père au monde, pour avoir porté la main sur les membres délicats de son amoureuse fille. »
Maritornes pensa bien que, sans nul doute, Don Quichotte donnerait la main qui lui était demandée, et, réfléchissant à ce qu’elle devait faire, elle quitta la lucarne et descendit à l’écurie, où elle prit le licou de l’âne de Sancho ; puis elle remonta rapidement au grenier, dans l’instant où Don Quichotte s’était levé tout debout sur la selle de Rossinante pour atteindre à la fenêtre grillée où il s’imaginait qu’était la demoiselle au cœur blessé. En lui tendant la main : « Prenez, madame, lui dit-il, prenez cette main, ou plutôt ce bourreau des malfaiteurs du monde ; prenez cette main, dis-je, qu’aucune main de femme n’a touchée, pas même celle de la beauté qui a pris de tout mon corps entière possession. Je ne vous la donne pas pour que vous la baisiez, mais pour que vous regardiez la contexture des nerfs, l’entrelacement des muscles, la largeur des veines, d’où vous jugerez quelle doit être la force du bras auquel appartient une telle main. — C’est ce que nous allons voir, » dit Maritornes ; et, faisant du licou un nœud coulant, elle le lui passa autour du poignet ; puis
quittant aussitôt la lucarne, elle attacha solidement l’autre bout au verrou de la porte du grenier. Don Quichotte sentit à son poignet la dureté du cordeau. « Il me semble, dit-il, que votre grâce m’égratigne plutôt qu’elle ne me caresse la main ; ne la traitez pas si durement, car elle n’est point coupable du mal que vous fait ma volonté, et il ne serait pas bien non plus que vous vengeassiez sur une si petite partie toute la grandeur de votre dépit. Faites attention d’ailleurs que qui aime bien ne se venge pas si méchamment. » Mais tous ces propos de Don Quichotte, personne ne les écoutait plus : car dès que Maritornes l’eut attaché, elle et l’autre fille se sauvèrent mourant de rire, et le laissèrent si bien pris au piège, qu’il lui fut impossible de se dégager. Il était donc, comme on l’a dit, tout debout sur le dos de Rossinante, le bras passé dans la lucarne, et attaché par le poignet au verrou de la porte ; ayant une frayeur extrême que son cheval, en s’écartant d’un côté ou de l’autre, le laissât pendu par le bras. Aussi n’osait-il faire aucun mouvement, bien que le calme et la patience de Rossinante lui promissent qu’il serait tout un siècle sans remuer.
Finalement, quand Don Quichotte se vit bien attaché, et que les dames étaient parties, il se mit à imaginer que tout cela se faisait par voie d’enchantement, comme la fois passée, lorsque, dans ce même château, ce More enchanté de muletier le roua de coups. Il maudissait donc tout bas son peu de prudence et de réflexion, puisqu’après être sorti si mal, la première fois, des épreuves de ce château, il s’était aventuré à y entrer encore, tandis qu’il est de notoriété parmi les chevaliers errants que, lorsqu’ils ont éprouvé une aventure et qu’ils n’y ont pas réussi, c’est signe qu’elle n’est point gardée pour eux, mais pour d’autres ; et dès lors, ils ne sont nullement tenus de l’éprouver une seconde fois. Néanmoins, il tirait son bras pour voir s’il pourrait le dégager ; mais le nœud était si bien fait que toutes ses tentatives furent vaines. Il est vrai qu’il tirait avec ménagement, de peur que Rossinante ne remuât, et bien qu’il eût voulu se rasseoir en selle, il fallait rester debout ou s’arracher la main. C’est alors qu’il se mit à désirer l’épée d’Amadis, contre laquelle ne prévalait aucun enchantement ; c’est alors qu’il maudit son étoile, qu’il mesura dans toute son étendue la faute que ferait au monde son absence tout le temps qu’il demeurerait enchanté, car il croyait l’être bien réellement ; c’est alors qu’il se souvint plus que jamais de sa bien-aimée Dulcinée du Toboso ; qu’il appela son bon écuyer Sancho Panza, lequel, étendu sur le bât de son âne, et enseveli dans le sommeil, ne se rappelait guère en ce moment la mère qui l’avait enfanté ; c’est alors qu’il appela à son aide les sages Alquife et Lirgandée ; qu’il invoqua sa bonne amie Urgande, pour qu’elle vînt le secourir. Finalement, l’aube du jour le surprit, si confondu, si désespéré, qu’il mugissait comme un taureau, n’espérant plus que le jour remédiât à son affliction, qu’il tenait pour éternelle, se tenant pour enchanté. Ce qui lui donnait surtout cette pensée, c’était de voir que Rossinante ne remuait ni peu ni beaucoup. Aussi croyait-il que de la sorte, sans manger, sans boire, sans dormir, ils allaient rester, lui et son cheval, jusqu’à ce que cette méchante influence des étoiles se fût passée, ou qu’un autre plus savant enchanteur le désenchantât.
Mais il se trompa grandement dans sa croyance. En effet, à peine le jour commençait-il à poindre, que quatre hommes à cheval arrivèrent à l’hôtellerie, bien tenus, bien équipés, et portant leurs escopettes pendues à l’arçon. Ils frappèrent à grands coups à la porte de l’hôtellerie, qui n’était pas encore ouverte. Mais Don Quichotte, les apercevant d’où il ne cessait pas de faire sentinelle, leur cria d’une voix haute et arrogante : « Chevaliers, ou écuyers, ou qui que vous soyez, vous avez tort de frapper aux portes de ce château, car il est clair qu’à de telles heures ceux qui l’habitent sont endormis ; et d’ailleurs on n’a pas coutume d’ouvrir les forteresses avant que le soleil étende ses rayons sur la terre entière. Éloignez-vous un peu, et attendez que le jour ait paru ; nous verrons alors s’il convient ou non de vous ouvrir. — Quelle diable de forteresse ou de château y a-t-il ici, dit l’un des cavaliers, pour nous obliger à tant de cérémonies ? Si vous êtes l’aubergiste, faites-nous ouvrir, nous sommes des voyageurs, et nous ne demandons qu’à donner de l’orge à nos montures pour continuer notre chemin, car nous sommes pressés. — Vous semble-t-il, chevalier, que j’aie la mine d’un aubergiste ? répondit Don Quichotte. — Je ne sais de quoi vous avez la mine, reprit l’autre ; mais je sais que vous dites une sottise en appelant château cette hôtellerie. — C’est un château, répliqua Don Quichotte, et même des meilleurs de toute cette province, et il y a dedans telle personne qui a porté sceptre à la main et couronne sur la tête. — Ce serait mieux au rebours, reprit le voyageur, le sceptre sur la tête et la couronne à la main. Sans doute, si nous venons au fait, il y aura là dedans quelque troupe de comédiens, parmi lesquels sont communs ces sceptres et ces couronnes que vous dites ; car, dans une hôtellerie si chétive, et où l’on garde un si grand silence, je ne crois guère qu’il s’y héberge des gens à sceptre et à couronne. — Vous savez peu des choses de ce monde, répliqua Don Quichotte, puisque vous ignorez les événements qui se passent d’habitude dans la chevalerie errante. » Mais les compagnons du questionneur, s’ennuyant du dialogue qu’il continuait avec Don Quichotte, se remirent à frapper à la porte avec tant de furie que l’hôtelier s’éveilla, ainsi que tous les gens de la maison, et qu’il se leva pour demander qui frappait.
En ce moment, il arriva qu’un des chevaux qu’amenaient les quatre cavaliers vint flairer Rossinante, qui, tout triste et les oreilles basses, soutenait sans bouger le corps allongé de son maître ; et comme enfin il était de chair, bien qu’il parût de bois, il ne laissa pas de se ravigoter, et flaira à son tour l’animal qui venait lui faire des caresses. Mais à peine eut-il fait le moindre mouvement que les deux pieds manquèrent à Don Quichotte, qui, glissant de la selle, fût tombé à terre s’il n’eût été pendu par le bras. Sa chute lui causa une si vive douleur qu’il crut, ou qu’on lui coupait le poignet, ou que son bras s’arrachait. Il était, en effet, resté si près de terre qu’avec la pointe des pieds il baisait celle des herbes ; et c’était pour son mal, car, en voyant le peu qui lui manquait pour mettre les pieds à plat, il s’allongeait et se tourmentait de toutes ses forces pour atteindre la terre. Ainsi les malheureux qui souffrent la torture de la poulie accroissent eux-mêmes leur supplice en s’efforçant de s’allonger, trompés par l’espérance de toucher enfin le sol.
CHAPITRE XLIV. Où se poursuivent encore les événements inouïs de l’hôtellerie.
nfin, aux cris perçants que jetait Don Quichotte, l’hôte, ouvrant à la hâte les portes de l’hôtellerie, sortit tout effaré pour voir qui criait de la sorte. Maritornes, que le même bruit avait éveillée, imaginant aussitôt ce que ce pouvait être, monta au grenier, et détacha, sans que personne la vît, le licou qui soutenait Don Quichotte. Le chevalier tomba par terre à la vue de l’hôte et des voyageurs, qui, s’approchant de lui tous ensemble, lui demandèrent ce qu’il avait pour jeter de semblables cris. Don Quichotte, sans répondre un mot, s’ôta le cordeau du poignet, se releva, monta sur Rossinante, embrassa son écu, mit sa lance en arrêt, et s’étant éloigné pour prendre du champ, revint au petit galop, en disant : « Quiconque dira que j’ai été à juste titre enchanté, pourvu que ma dame la princesse Micomicona m’en accorde la permission, je lui donne un démenti, et je le défie en combat singulier. » Les nouveaux venus restèrent tout ébahis à ces paroles ; mais l’hôtelier les tira de cette surprise
en leur disant qui était Don Quichotte, et qu’il ne fallait faire aucun cas de lui, puisqu’il avait perdu le jugement. Ils demandèrent à l’hôtelier si par hasard il ne serait pas arrivé dans sa maison un jeune homme de quinze à seize ans, vêtu en garçon muletier, de telle taille et de tel visage, donnant enfin tout le signalement de l’amant de Doña Clara. L’hôtelier répondit qu’il y avait tant de monde dans l’hôtellerie qu’il n’avait pas pris garde au jeune homme qu’on demandait. Mais l’un des cavaliers, ayant aperçu le carrosse de l’auditeur, s’écria : « Il est ici, sans aucun doute, car voilà le carrosse qu’on dit qu’il accompagne. Qu’un de nous reste à la porte, et que les autres entrent pour le chercher. Encore sera-t-il bon qu’un de nous fasse aussi la ronde autour de l’hôtellerie, afin qu’il ne se sauve point par-dessus les murs de la cour. — C’est ce qu’on va faire, » répondit un des cavaliers ; et tandis que deux d’entre eux pénétraient dans la maison, un autre resta à la porte, et le dernier alla faire le tour de l’hôtellerie. L’hôtelier voyait tout cela sans pouvoir deviner à quel propos se prenaient ces mesures, bien qu’il crût que ces gens cherchaient le jeune homme dont ils lui avaient donné le signalement.
Cependant le jour arrivait, et, à sa venue, ainsi qu’au tapage qu’avait fait Don Quichotte, tout le monde s’était éveillé, surtout Doña Clara et Dorothée, qui, l’une par l’émotion d’avoir son amant si près d’elle, l’autre par le désir de le voir, n’avaient guère pu dormir de toute la nuit. Don Quichotte, voyant qu’aucun des voyageurs ne faisait cas de lui et ne daignait seulement répondre à son défi, se sentait suffoquer de dépit et de rage ; et certes, s’il eût trouvé, dans les règlements de sa chevalerie, qu’un chevalier pût dûment entreprendre une autre entreprise, ayant donné sa parole et sa foi de ne se mêler d’aucune autre jusqu’à ce qu’il eût achevé celle qu’il avait promis de mettre à fin, il les aurait attaqués tous, et les aurait bien fait répondre, bon gré, mal gré. Mais comme il lui semblait tout à fait inconvenant de se jeter dans une entreprise nouvelle avant d’avoir replacé Micomicona sur son trône, il lui fallut se taire et se tenir tranquille, attendant, les bras croisés, où aboutiraient les démarches de ces voyageurs.
Un de ceux-ci trouva le jeune homme qu’il cherchait, dormant à côté d’un garçon de mules, et ne songeant guère, ni qu’on le cherchât, ni surtout qu’on dût le trouver. L’homme le secoua par le bras, et lui dit : « Assurément, seigneur Don Luis, l’habit que vous portez sied bien à qui vous êtes ; et le lit où je vous trouve ne répond pas moins aux petits soins délicats dans lesquels vous a élevé votre mère. » Le jeune homme frotta ses yeux endormis, et, regardant avec attention celui qui le secouait, il reconnut aussitôt que c’était un domestique de son père. Cette vue le troubla de telle sorte qu’il ne put de quelque temps parvenir à répondre un mot. Le domestique continua : « Ce qui vous reste à faire, seigneur Don Luis, c’est de vous résigner patiemment, et de reprendre le chemin de la maison, si votre grâce ne veut pas que son père, mon seigneur, prenne celui de l’autre monde ; car on ne peut attendre autre chose de la peine que lui cause votre absence. — Mais comment mon père a-t-il su, interrompit Don Luis, que j’avais pris ce chemin, et en cet équipage ? — C’est un étudiant, répondit le valet, à qui vous avez confié votre dessein, qui a tout découvert, ému de pitié à la vue du chagrin que montra votre père quand il ne vous trouva plus. Il dépêcha aussitôt quatre de ses domestiques à votre recherche, et nous sommes tous quatre ici à votre service, plus contents qu’on ne peut l’imaginer de la bonne œuvre que nous aurons faite en vous ramenant aux yeux qui vous aiment si tendrement. — Ce sera, répondit Don Luis, comme je voudrai, ou comme en ordonnera le ciel. — Que pouvez-vous vouloir, répliqua l’autre, ou que peut ordonner le ciel, si ce n’est de consentir à ce que vous reveniez ? Toute autre chose est impossible. »
Le garçon muletier, auprès duquel était couché Don Luis, avait entendu tout cet entretien ; et, s’étant levé, il alla dire ce qui se passait à Don Fernand, à Cardénio et aux autres, qui venaient de s’habiller. Il leur conta comment cet homme appelait ce jeune garçon par le titre de Don, comment il voulait le ramener à la maison de son père, et comment l’autre ne le voulait pas. À cette nouvelle, et sachant déjà du jeune homme ce qu’en annonçait la belle voix que le ciel lui avait donnée, ils eurent tous un grand désir de savoir plus en détail qui il était, et même de l’assister si on voulait lui faire quelque violence. Ils se dirigèrent donc du côté où il était encore parlant et disputant avec son domestique.
En ce moment, Dorothée sortit de sa chambre, et, derrière elle Doña Clara, toute troublée. Prenant à part Cardénio, Dorothée lui conta brièvement l’histoire du musicien et de Doña Clara. À son tour, Cardénio lui annonça l’arrivée des gens de son père qui venaient le chercher ; mais il ne dit pas cette nouvelle à voix si basse que Doña Clara ne pût l’entendre, ce qui la mit tellement hors d’elle-même, que, si Dorothée ne l’eût soutenue, elle se laissait tomber à terre. Cardénio engagea Dorothée à la ramener dans sa chambre, ajoutant qu’il allait faire en sorte d’arranger tout cela, et les deux amies suivirent son conseil.
Au même instant, les quatre cavaliers venus à la recherche de Don Luis étaient entrés dans l’hôtellerie, et, le tenant au milieu d’eux, essayaient de lui persuader de revenir sur-le-champ consoler son père. Il répondit qu’il ne pouvait en aucune façon suivre leur avis avant d’avoir terminé une affaire où il y allait de sa vie, de son honneur et de son âme. Les domestiques le pressèrent alors davantage, disant qu’ils ne reviendraient pas sans lui, et qu’ils le ramèneraient, même contre son gré. « Vous ne me ramènerez que mort, répliqua Don Luis ; aussi bien, de quelque manière que vous m’emmeniez, ce sera toujours m’emmener sans vie. » Cependant le bruit de la querelle avait attiré la plupart de ceux qui se trouvaient dans l’hôtellerie, notamment Cardénio, Don Fernand, ses compagnons, l’auditeur, le curé, le barbier, et Don Quichotte, auquel il avait semblé qu’il n’était pas nécessaire de garder plus longtemps le château. Cardénio, qui connaissait déjà l’histoire du garçon muletier, demanda à ceux qui voulaient l’entraîner par force quel motif ils avaient d’emmener ce jeune homme contre sa volonté. « Notre motif, répondit l’un des quatre, c’est de rendre la vie au père de ce gentilhomme, que son absence met en péril de la perdre. — Il est inutile, interrompit Don Luis, de rendre ici compte de mes affaires. Je suis libre, et je m’en irai s’il me plaît ; sinon, aucun de vous ne me fera violence. — C’est la raison qui vous la fera, répondit l’homme ; et si elle ne suffit point à votre grâce, elle nous suffira, à nous, pour faire ce pour quoi nous sommes venus, et à quoi nous sommes tenus. — Sachons la chose à fond, » dit en ce moment l’auditeur. Mais l’homme, qui le reconnut pour un voisin de sa maison, répondit aussitôt : « Est-ce que votre grâce, seigneur auditeur, ne reconnaît pas ce gentilhomme ? c’est le fils de votre voisin, qui s’est échappé de la maison de son père, dans ce costume si peu convenable à sa naissance, comme votre grâce peut s’en assurer. » L’auditeur se mit alors à le considérer plus attentivement, et, l’ayant reconnu, il le prit dans ses bras : « Quel enfantillage est-ce là, seigneur Don Luis, lui dit-il, ou quels motifs si puissants vous ont fait partir de la sorte, dans cet équipage qui sied si mal à votre qualité ? » Le jeune homme sentit les larmes lui venir aux yeux ; il ne put répondre un seul mot à l’auditeur, qui dit aux quatre domestiques de se calmer, et qu’il arrangerait l’affaire ; puis, prenant Don Luis par la main, il le conduisit à part pour l’interroger sur son escapade.
Tandis qu’il lui faisait cette question et d’autres encore, on entendit tout à coup de grands cris à la porte de l’hôtellerie. Voici quelle en était la cause : deux hôtes qui s’étaient hébergés cette nuit dans la maison, voyant que tout le monde était occupé à savoir ce que cherchaient les quatre cavaliers, avaient tenté de déguerpir sans payer ce qu’ils devaient. Mais l’hôtelier, qui était plus attentif à ses affaires qu’à celles d’autrui, les arrêta au seuil de la porte, et leur demanda l’écot, en gourmandant leur malhonnête intention avec de telles paroles qu’il finit par les exciter à lui répondre avec les poings. Ils commencèrent donc à le gourmer de telle sorte que le pauvre hôtelier fut contraint de crier au secours. L’hôtesse et sa fille ne virent personne plus inoccupé et plus à portée de le secourir que Don Quichotte, auquel la fille de l’hôtesse accourut dire : « Secourez vite, seigneur chevalier, par la vertu que Dieu vous a donnée, secourez vite mon pauvre père, que deux méchants hommes sont à battre comme plâtre. » À cela Don Quichotte répondit, d’une voix lente et du plus grand sang-froid : « Votre pétition, belle damoiselle, ne peut être accueillie en ce moment : je suis dans l’impossibilité de m’entremettre en aucune autre aventure, jusqu’à ce que j’aie mis fin à celle où m’a engagé ma parole. Mais ce que je puis faire pour votre service, le voici : courez, et dites à votre père qu’il se soutienne dans cette bataille le mieux qu’il pourra, et qu’il ne se laisse vaincre en aucune façon, tandis que j’irai demander à la princesse Micomicona la permission de le secourir en son angoisse ; si elle me la donne, soyez certaine que je saurai bien l’en tirer. — Ah ! pécheresse que je suis ! s’écria Maritornes, qui se trouvait là, avant que votre grâce ait obtenu cette permission, mon maître sera dans l’autre monde. — Eh bien ! madame, reprit Don Quichotte, faites que j’obtienne cette permission dont j’ai besoin. Dès que je l’aurai, il importera peu qu’il soit dans l’autre monde ; car je l’en tirerai, en dépit de ce monde-ci, qui voudrait y trouver à redire, ou du moins je tirerai telle vengeance de ceux qui l’y auront envoyé, que vous en serez plus que médiocrement satisfaite. » Et, sans parler davantage, il alla se mettre à genoux devant Dorothée, pour lui demander, avec des expressions chevaleresques et errantes, que sa grandeur daignât lui donner permission de courir et de secourir le
châtelain de ce château qui se trouvait en une grave extrémité. La princesse la lui donna de bon cœur, et aussitôt, embrassant son écu et mettant l’épée à la main, il accourut à la porte de l’hôtellerie, où les deux hôtes étaient encore à malmener l’hôtelier. Mais, dès qu’il arriva, il s’arrêta tout court et se tint immobile, malgré les reproches de Maritornes et de l’hôtesse, qui lui demandaient qu’est-ce qui le retenait en place, au lieu de secourir leur maître et mari. « Ce qui me retient ? répondit Don Quichotte, c’est qu’il ne m’est pas permis de mettre l’épée à la main contre des gens de bas étage ; mais appelez mon écuyer Sancho, c’est lui que regarde cette défense et cette vengeance. » Voilà ce qui se passait à la porte de l’hôtellerie, où roulaient les coups de poing et les gourmades, le tout au préjudice de l’hôtelier et à la rage de Maritornes, de l’hôtesse et de sa fille, qui se désespéraient de la lâcheté de Don Quichotte et du mauvais quart d’heure que passait leur maître, père et mari. Mais laissons-le en cet état, car sans doute quelqu’un viendra le secourir ; sinon, tant pis pour celui qui se hasarde à plus que ses forces ne promettent ; qu’il souffre et ne dise mot. Revenons maintenant, à cinquante pas en arrière, voir ce que Don Luis répondit à l’auditeur, que nous avons laissé l’ayant pris à part pour lui demander la cause de son voyage à pied et dans un si vil équipage. Le jeune homme, lui saisissant les mains avec force, comme si quelque grande affliction lui eût serré le cœur, et versant un torrent de larmes, lui répondit :
« Je ne sais, mon seigneur, vous dire autre chose, si ce n’est que, le jour où le ciel a voulu et où notre voisinage a permis que je visse Doña Clara, votre fille et ma dame, dès cet instant je l’ai faite maîtresse de ma volonté ; et si la vôtre, mon véritable seigneur et père, n’y met obstacle, aujourd’hui même elle sera mon épouse. C’est pour elle que j’ai abandonné la maison de mon père, pour elle que j’ai pris ce costume, afin de la suivre partout où elle irait, comme la flèche suit le but, et le marinier l’étoile polaire. Elle ne sait de mes désirs rien de plus que n’ont pu lui en faire entendre les pleurs qu’elle a vus de loin couler de mes yeux. Vous connaissez déjà, seigneur, la fortune et la noblesse de mes parents : vous savez que je suis leur unique héritier. Si ces avantages vous semblent suffisants pour que vous vous hasardiez à me rendre complètement heureux, agréez-moi dès maintenant pour votre fils. Que si mon père, occupé d’autres vues personnelles, n’était point satisfait du bien que j’ai su trouver pour moi, le temps n’a pas moins de force pour changer les volontés humaines que les choses de ce monde. »
À ces mots, l’amoureux jeune homme cessa de parler, et l’auditeur demeura non moins surpris de la manière délicate et touchante dont il lui avait découvert ses pensées qu’indécis sur le parti qu’il devait prendre dans une affaire si soudaine et si grave. Tout ce qu’il put lui répondre, ce fut qu’il se calmât pour le moment, et qu’il obtînt que ses domestiques ne l’emmenassent pas ce jour même, afin d’avoir le temps de considérer ce qui conviendrait mieux à chacun. Don Luis voulut par force lui baiser les mains, et même les baigna de ses larmes, chose qui aurait attendri un cœur de pierre, et non pas seulement celui de l’auditeur, qui, en
homme habile, avait vu du premier coup d’œil combien ce mariage était avantageux à sa fille. Toutefois, il aurait voulu, si c’eût été possible, l’effectuer avec le consentement du père de Don Luis, qu’il savait prétendre à faire de son fils un seigneur titré. En ce moment, les hôtes querelleurs avaient fait la paix avec l’hôtelier, après avoir consenti, plutôt par la persuasion et les bons propos de Don Quichotte que par ses menaces, à lui payer ce qu’il demandait ; d’un autre côté, les domestiques de Don Luis attendaient patiemment la fin de son entretien avec l’auditeur et la résolution de leur maître, quand le diable, qui ne dort jamais, fit entrer à cette heure même dans l’hôtellerie le barbier auquel Don Quichotte avait enlevé l’armet de Mambrin, et Sancho Panza les harnais de son âne, pour les troquer contre ceux du sien. Ce barbier, menant son âne à l’écurie, vit Sancho qui raccommodait je ne sais quoi de son bât. Dès qu’il vit ce bât, il le reconnut, et, prenant bravement Sancho par le collet, il lui dit : « Ah ! don larron, je
vous tiens ici ; rendez-moi vite mon plat à barbe, et mon bât, et tous les harnais que vous m’avez volés. » Sancho, qui se vit prendre à la gorge si à l’improviste, et qui entendit les injures qu’on lui disait, saisit le bât d’une main, et de l’autre donna une telle gourmade au barbier qu’il lui mit les mâchoires en sang. Mais, néanmoins, le barbier ne lâchait pas prise et tenait bon son bât ; au contraire, il éleva la voix de telle sorte que tous les gens de l’hôtellerie accoururent au bruit et à la bataille. « Au nom du roi et de la justice, criait-il, parce que je reprends mon bien, il veut me tuer, ce larron, voleur de grands chemins. — Tu en as menti, répondit Sancho, je ne suis pas voleur de grands chemins ; et c’est de bonne guerre que mon seigneur Don Quichotte a gagné ces dépouilles. » Celui-ci, qui était promptement accouru, se trouvait déjà présent à la querelle, enchanté de voir avec quelle vigueur son écuyer prenait la défensive et l’offensive. Il le tint même désormais pour homme de cœur, et se proposa, dans le fond de son âme, de l’armer chevalier à la première occasion qui s’offrirait, pensant que l’ordre de chevalerie serait fort bien placé sur sa tête. Parmi toutes les choses que le barbier débitait dans le courant de la dispute, il vint à dire : « Ce bât est à moi, comme la mort que je dois à Dieu, et je le connais comme si je l’avais mis au monde ; et voilà mon âne qui est dans l’étable, qui ne me laissera pas mentir. Sinon, qu’on lui essaie le bât, et s’il ne lui va pas comme un gant, je passerai pour infâme. Et il y a plus, c’est que le même jour qu’ils me l’ont pris, ils m’ont enlevé aussi un plat à barbe de rosette, tout neuf, qui n’avait pas encore été étrenné de sa vie, et qui m’avait coûté un bel et bon écu. » En cet endroit, Don Quichotte ne put se retenir ; il se mit entre les deux combattants, les sépara, et, déposant le bât par terre pour que tout le monde le vît jusqu’à ce que la vérité fût reconnue, il s’écria : « Vos grâces vont voir clairement et manifestement l’erreur où est ce bon écuyer quand il appelle plat à barbe ce qui fut, est et sera l’armet de Mambrin, que je lui ai enlevé de bonne guerre, et dont je me suis rendu maître en tout bien tout honneur. Quant au bât, je ne m’en mêle point ; et tout ce que je peux dire, c’est que mon écuyer Sancho me demanda permission pour ôter les harnachements du cheval de ce poltron vaincu, et pour en parer le sien. Je lui donnai la permission, il prit les harnais, et de ce que la selle s’est changée en bât, je ne puis donner d’autre raison que l’ordinaire, c’est-à-dire que ces métamorphoses se voient dans les événements de la chevalerie. Pour preuve et confirmation de ce que j’avance, cours vite, mon fils Sancho, apporte ici l’armet que ce brave homme dit être un plat à barbe. — Pardieu, seigneur, répliqua Sancho, si nous n’avons pas d’autre preuve à faire valoir pour nous justifier que celle qu’offre votre grâce, nous voilà frais. Aussi plat à barbe est l’armet de Mambrin que la selle de ce bon homme est bât. — Fais ce que je te commande, reprit Don Quichotte ; peut-être que toutes les choses qui arrivent en ce château ne doivent pas se passer par voie d’enchantements. » Sancho alla chercher le plat à barbe, l’apporta, et, dès que Don Quichotte le lui eut pris des mains, il s’écria : « Regardez un peu, seigneurs ; de quel front cet écuyer pourra-t-il dire que ceci est un plat à barbe, et non l’armet que j’ai nommé ? Et je jure, par l’ordre de chevalerie dont je fais profession, que cet armet est tel que je l’ai pris, sans en avoir ôté, sans y avoir ajouté la moindre chose. — En cela, interrompit Sancho, il n’y a pas le plus petit doute ; car, depuis que mon seigneur l’a gagné
jusqu’à cette heure, il n’a livré avec lui qu’une seule bataille, lorsqu’il délivra ces malheureux enchaînés ; et, ma foi, sans l’assistance de ce plat-armet, il aurait passé un mauvais moment, car, dans cette mêlée, les pierres pleuvaient à verse. »
CHAPITRE XLV. Où l’on achève d’éclaircir les doutes à propos du bât et de l’armet de Mambrin, avec d’autres aventures arrivées en toute vérité.
« Que vous semble, seigneurs, s’écria le barbier, de ce qu’affirment ces gentilshommes, puisqu’ils s’opiniâtrent à dire que ceci n’est pas un plat à barbe, mais un armet ? — Et qui dira le contraire, interrompit Don Quichotte, je lui ferai savoir qu’il ment, s’il est chevalier ; et, s’il est écuyer, qu’il en a menti mille fois. » Notre barbier, maître Nicolas, qui se trouvait présent à la bagarre, connaissant si bien l’humeur de Don Quichotte, voulut exciter encore son extravagance, et pousser plus loin la plaisanterie, pour donner de quoi rire à tout le monde. Il dit donc, parlant à l’autre barbier : « Seigneur barbier, qui que vous soyez, sachez que je suis du même état que vous ; que j’ai reçu, il y a plus de vingt ans, mon diplôme d’examen, et que je connais parfaitement tous les instruments et ustensiles du métier de la barbe, sans en excepter un seul ; sachez de plus que, dans le temps de ma jeunesse, j’ai été soldat,
et que je ne connais pas moins bien ce que c’est qu’un armet, un morion, une salade, et autres choses relatives à la milice, c’est-à-dire aux espèces d’armes que portent les soldats. Et je dis maintenant, sauf meilleur avis, car je m’en remets toujours à celui d’un meilleur entendement, que cette pièce qui est ici devant nous, et que ce bon seigneur tient à la main, non-seulement n’est pas un plat à barbe de barbier, mais qu’elle est aussi loin de l’être que le blanc est loin du noir, et la vérité du mensonge. Et je dis aussi que, bien que ce soit un armet, ce n’est pas un armet entier. — Non, certes, s’écria Don Quichotte, car il lui manque une moitié, qui est la mentonnière. — C’est cela justement, ajouta le curé, qui avait compris l’intention de son ami maître Nicolas ; » et leur avis fut aussitôt confirmé par Cardénio, Don Fernand et ses compagnons. L’auditeur lui-même, s’il n’eût été si préoccupé de l’aventure de Don Luis, aurait aidé, pour sa part, à la plaisanterie ; mais les choses sérieuses auxquelles il pensait l’avaient tellement absorbé, qu’il ne faisait guère attention à ces badinages. « Sainte Vierge ! s’écria en ce moment le barbier mystifié, est-il possible que tant d’honnêtes gens disent que ceci n’est pas un plat à barbe, mais un armet ! Voilà de quoi jeter dans l’étonnement toute une université, si savante qu’elle soit. À ce train-là, si ce plat à barbe est un armet, ce bât d’âne doit être aussi une selle de cheval, comme ce seigneur l’a prétendu. — À moi, il me paraît un bât, reprit Don Quichotte ; mais j’ai déjà dit que je ne me mêlais point de cela. — Que ce soit un bât ou une selle, dit le curé, c’est au seigneur Don Quichotte à le décider ; car, en affaires de chevalerie, ces seigneurs et moi, nous lui cédons la palme. — Pardieu, mes seigneurs, s’écria Don Quichotte, de si étranges aventures me sont arrivées dans ce château, en deux fois que j’y fus hébergé, que je n’ose plus rien décider affirmativement sur les questions qu’on me ferait à propos de ce qu’il renferme ; car je m’imagine que tout ce qui s’y passe se règle par voie d’enchantement. La première fois, je fus fort ennuyé des visites d’un More enchanté qui se promène en ce château, et Sancho n’eut guère plus à se louer des gens de sa suite ; puis, hier soir, je suis resté pendu par ce bras presque deux heures entières, sans savoir pourquoi ni comment j’étais tombé dans cette disgrâce. Ainsi, me mettre à présent, au milieu d’une telle confusion, à donner mon avis, ce serait m’exposer à un jugement téméraire. En ce qui touche cette singulière prétention de vouloir que ceci soit un plat à barbe et non un armet, j’ai déjà répondu ; mais, quant à déclarer si cela est un bât ou une selle, je n’ose point rendre une sentence définitive, et j’aime mieux laisser la question au bon sens de vos grâces. Peut-être que, n’étant point armés chevaliers comme moi, vous n’aurez rien à démêler avec les enchantements de céans, et qu’ayant les intelligences parfaitement libres, vous pourrez juger des choses de ce château comme elles sont en réalité, et non comme elles me paraissent. — Il n’y a pas de doute, répondit à cela Don Fernand ; le seigneur Don Quichotte a parlé comme un oracle, et c’est à nous qu’appartient la solution de cette difficulté ; et, pour qu’elle soit rendue avec plus de certitude, je vais recueillir en secret les voix de ces seigneurs, et du résultat de ce vote je rendrai un compte exact et fidèle. » Pour ceux qui connaissaient l’humeur de Don Quichotte, toute cette comédie était une intarissable matière à rire ; mais ceux qui n’étaient pas au fait n’y voyaient que la plus grande bêtise du monde, surtout les quatre domestiques de Don Luis, et Don Luis lui-même, ainsi que trois autres voyageurs qui venaient par hasard d’arriver à l’hôtellerie, et qui paraissaient des archers de la sainte-hermandad, comme ils l’étaient en effet. Mais celui qui se désespérait le plus, c’était le barbier, dont le plat à barbe s’était changé, devant ses yeux, en armet de Mambrin, et dont le bât, à ce qu’il pensait bien, allait sans aucun doute se changer aussi en un riche harnais de cheval. Tous les autres spectateurs riaient de voir Don Fernand qui allait prendre les voix de l’un à l’autre, leur parlant tout bas à l’oreille, pour qu’ils déclarassent en secret si ce bijou sur lequel on avait tant disputé était un bât ou une selle. Après qu’il eut recueilli les votes de tous ceux qui connaissaient Don Quichotte, il dit à haute voix : « Le cas est, brave homme, que je suis vraiment fatigué de prendre tant d’avis, car je ne demande à personne ce que je désire savoir, qu’on ne me réponde aussitôt qu’il y a folie à dire que ceci soit un bât d’âne, et que c’est une selle de cheval, et même d’un cheval de race. Ainsi, prenez patience, car, en dépit de vous et de votre âne, ceci est une selle, et non un bât, et vous avez fort mal prouvé votre allégation. — Que je perde ma place en paradis, s’écria le pauvre barbier, si toutes vos grâces ne se trompent pas ; et que mon âme paraisse aussi bien devant Dieu que ce bât me paraît un bât, et non une selle ! Mais, ainsi vont les lois… et je ne dis rien de plus. Et pourtant je ne suis pas ivre, en vérité, car je n’ai pas même rompu le jeûne aujourd’hui, si ce n’est par mes péchés. » Les niaiseries que débitait le barbier ne faisaient pas moins rire que les extravagances de Don Quichotte, lequel dit en ce moment : « Ce qu’il y a de mieux à faire ici, c’est que chacun reprenne son bien ; et, comme on dit, ce que Dieu t’a donné que saint Pierre le bénisse. » Alors, un des quatre domestiques s’approchant : « Si ce n’est pas, dit-il, un tour fait à plaisir, je ne puis me persuader que des hommes d’aussi sage entendement que le sont ou le paraissent tous ceux qui se trouvent ici, osent bien dire et affirmer que cela n’est point un bât, ni ceci un plat à barbe. Mais comme je vois qu’on l’affirme et qu’on le prétend, je m’imagine qu’il y a quelque mystère dans cet entêtement à dire une chose si opposée à ce que nous démontrent la vérité et l’expérience même ; car, je jure bien (et son jurement était à pleine bouche) que tous ceux qui vivent dans le monde à l’heure qu’il est ne me feraient pas confesser que cela est autre chose qu’un plat à barbe de barbier, et ceci un bât d’âne. — Ce pourrait être un bât de bourrique, interrompit le curé. — Tout de même, reprit le domestique ; ce n’est pas là qu’est la question, mais à savoir si c’est un bât, oui ou non, comme vos grâces le prétendent. »
À ces propos, un des archers nouveaux venus dans l’hôtellerie, qui avait entendu la fin de la querelle, ne put retenir son dépit et sa mauvaise humeur. « C’est un bât, s’écria-t-il, comme mon père est un homme, et qui a dit ou dira le contraire doit être aviné comme un grain de raisin. — Tu en as menti, toi, comme un maraud de vilain, répondit Don Quichotte. » Et levant sa lance, qu’il ne quittait jamais, il lui en déchargea un tel coup sur la tête, que si l’archer ne se fût détourné il l’étendait tout de son long. La lance se brisa par terre ; et les autres archers, voyant maltraiter leur camarade, élevèrent la voix pour demander main-forte à la sainte-hermandad. L’hôtelier, qui était de la confrérie, courut chercher sa verge et son épée, et se rangea aux côtés de ses compagnons ; les domestiques de Don Luis entourèrent leur maître, pour qu’il ne pût s’échapper à la faveur du tumulte ; le barbier, voyant la maison sens dessus dessous, alla reprendre son bât, que Sancho ne lâchait pas d’un ongle ; Don Quichotte mit l’épée à la main, et fondit sur les archers ; Don Luis criait à ses valets de le laisser, et d’aller secourir Don Quichotte, ainsi que Don Fernand et Cardénio, qui avaient pris sa défense ; le curé haranguait de tous ses poumons, l’hôtesse jetait des cris, sa fille soupirait, Maritornes pleurait, Dorothée était interdite, Luscinde épouvantée, et Doña Clara évanouie. Le barbier gourmait Sancho, Sancho rossait le barbier ; Don Luis, qu’un de ses valets osa saisir par le bras pour qu’il ne se sauvât pas, lui donna un coup de poing qui lui mit les mâchoires en sang ; l’auditeur le défendait ; Don Fernand tenait un des archers sous ses talons, et lui mesurait le corps avec les pieds tout à son aise ; l’hôtelier criait de nouveau pour demander main-forte à la sainte-hermandad ; enfin, l’hôtellerie n’était que pleurs, sanglots, cris, terreurs, alarmes, disgrâces, coups d’épée, coups de poing, coups de pied, coups de bâton, meurtrissures et effusion de sang. Tout à coup, au milieu de cette confusion, de ce labyrinthe, de ce chaos, une idée frappe l’imagination de Don Quichotte : il se croit, de but en blanc, transporté au camp d’Agramant ; et, d’une voix de tonnerre qui ébranlait l’hôtellerie : « Que tout le monde s’arrête, s’écrie-t-il, que tout le monde dépose les armes, que tout le
monde s’apaise, que tout le monde m’écoute, si tout le monde veut rester en vie. » À ces cris, en effet, tout le monde s’arrêta, et lui poursuivit de la sorte : « Ne vous ai-je pas dit, seigneurs, que ce château était enchanté, et qu’une légion de diables l’habitait ? En preuve de cela, je veux que vous voyiez par vos propres yeux comment est passée et s’est transportée parmi nous la discorde du camp d’Agramant. Regardez : ici on combat pour l’épée, là pour le cheval, de ce côté pour l’aigle blanche, de celui-ci pour l’armet, et tous nous nous battons, et tous sans nous entendre. Venez ici, seigneur auditeur, et vous aussi, seigneur curé ; que l’un serve de roi Agramant, et l’autre de roi Sobrin, et mettez-nous en paix ; car, au nom du Dieu tout-puissant, c’est une grande vilenie que tant de gens de qualité, comme nous sommes ici, s’entre-tuent pour de si misérables motifs. » Les archers, qui n’entendaient rien à la rhétorique de Don Quichotte, et qui se voyaient fort mal menés par Don Fernand, Cardénio et leurs compagnons, ne voulaient pas se calmer. Le barbier oui, car, dans la bataille, on lui avait mis en pièces aussi bien la barbe que le bât. Sancho, en bon serviteur, obéit au premier mot de son maître ; les quatre domestiques de Don Luis se tinrent également tranquilles, voyant combien peu ils gagnaient à ne pas l’être ; le seul hôtelier s’obstinait à prétendre qu’il fallait châtier les insolences de ce fou, qui, à chaque pas, troublait et bouleversait la maison. En définitive, le tapage s’apaisa pour le moment, le bât resta selle jusqu’au jour du jugement dernier, le plat à barbe armet, et l’hôtellerie château, dans l’imagination de Don Quichotte.
Le calme enfin rétabli, et la paix faite à l’instigation persuasive de l’auditeur et du curé, les domestiques de Don Luis revinrent à la charge pour l’emmener à l’instant même ; et, tandis qu’il se débattait avec eux, l’auditeur consulta Don Fernand, Cardénio et le curé sur le parti qu’il devait prendre en une telle occurrence, après leur avoir conté la confidence que Don Luis venait de lui faire. À la fin, on décida que Don Fernand se fît connaître aux domestiques de Don Luis, et qu’il leur dît que c’était son plaisir d’emmener ce jeune homme en Andalousie, où son frère le marquis le recevrait comme il méritait de l’être, parce qu’il était facile de voir, à l’intention de Don Luis, qu’il se laisserait plutôt mettre en morceaux que de retourner cette fois auprès de son père. Quand les quatre domestiques connurent la qualité de Don Fernand et la résolution de Don Luis, ils résolurent que trois d’entre eux retourneraient conter à son père ce qui s’était passé, tandis que l’autre resterait avec Don Luis pour le servir, et qu’il ne le perdrait point de vue que les autres ne fussent revenus le chercher, ou qu’on ne sût ce qu’ordonnerait son père.
C’est ainsi que s’apaisèrent ce monceau de querelles par l’autorité d’Agramant et la prudence du roi Sobrin. Mais quand le démon, ennemi de la concorde et rival de la paix, se vit méprisé et bafoué ; quand il reconnut le peu de fruit qu’il avait retiré de les avoir enfermés tous dans ce labyrinthe inextricable, il résolut de tenter encore une fois la fortune en ressuscitant de nouveaux troubles et de nouvelles disputes.
Or, il arriva que les archers avaient quitté la partie parce qu’ils eurent vent de la qualité de ceux contre lesquels ils combattaient, et ils s’étaient retirés de la mêlée, reconnaissant bien que, quoi qu’il arrivât, ils auraient à porter les coups ; mais l’un d’eux, celui-là même que Don Fernand avait si bien moulu sous ses talons, vint à se rappeler que, parmi divers mandats dont il était porteur pour arrêter des délinquants, il s’en trouvait un contre Don Quichotte, que la sainte-hermandad avait ordonné de saisir par corps, à propos de la délivrance des galériens, comme Sancho l’avait craint avec tant de raison. Frappé de cette idée, l’archer voulut vérifier si le signalement donné dans le mandat d’arrêt cadrait bien avec celui de Don Quichotte. Il tira de son sein un rouleau de parchemin, trouva le papier qu’il cherchait, et, se mettant à lire très-posément, car il n’était pas fort lecteur, à chaque mot qu’il épelait, il jetait les yeux sur Don Quichotte, et comparait le signalement du mandat avec le visage du chevalier. Il reconnut que, sans nul doute, c’était bien lui que désignait le mandat. À peine s’en fut-il assuré que, serrant son rouleau de parchemin, il prit le mandat de la main gauche, et de la droite empoigna Don Quichotte au collet, si fortement qu’il ne lui laissait pas prendre haleine. En même temps il criait à haute voix : « Main-forte à la sainte-hermandad ! et pour qu’on voie que cette fois-ci je la demande sérieusement, on n’a qu’à lire ce mandat, où il est ordonné d’arrêter ce voleur de grands chemins. » Le curé prit le mandat, et reconnut qu’effectivement l’archer disait vrai, et que le signalement s’appliquait à Don Quichotte. Quand celui-ci se vit maltraiter par ce coquin de manant, enflammé de colère au point que les os du corps lui craquaient, il saisit du mieux qu’il put, avec ses deux mains, l’archer à la gorge, lequel, si ses camarades ne l’eussent secouru, aurait plus tôt laissé la vie, que Don Quichotte n’eût lâché prise.
L’hôtelier, qui devait forcément donner assistance à ceux de son office, accourut aussitôt leur prêter main-forte. L’hôtesse, en voyant de nouveau son mari fourré dans les querelles, jeta de nouveau les hauts cris, et ce bruit lui amena Maritornes et sa fille, qui l’aidèrent à demander le secours du Ciel et de tous ceux qui se trouvaient là. Sancho s’écria, à la vue de ce qui se passait : « Vive le seigneur ! rien de plus vrai que ce que dit mon maître des enchantements de ce château, car il est impossible d’y vivre une heure en paix. » Don Fernand sépara l’archer de Don Quichotte, et, fort à la satisfaction de tous deux, il leur fit mutuellement lâcher prise, car ils accrochaient les ongles de toute leur force, l’un dans le collet du pourpoint de l’autre, et l’autre à la gorge du premier. Mais toutefois la quadrille des archers ne cessait de réclamer leur détenu ; ils criaient qu’on le leur livrât pieds et poings liés, puisqu’ainsi l’exigeait le service du roi et de la sainte-hermandad, au nom desquels ils demandaient secours et main-forte pour arrêter ce brigand, ce voleur de grands chemins et de petits sentiers. Don Quichotte souriait dédaigneusement à ces propos, et, gardant toute sa gravité, il se contenta de répondre : « Approchez, venez ici, canaille mal née et mal apprise. Rendre la liberté à ceux qu’on tient à la chaîne, délivrer les prisonniers, relever ceux qui sont à terre, secourir les misérables et soulager les nécessiteux, c’est là ce que vous appelez voler sur les grands chemins ! Ah ! race infâme, race indigne, par la bassesse de votre intelligence, que le Ciel vous révèle la valeur que renferme en soi la chevalerie errante, et vous laisse seulement comprendre le péché que vous commettez en refusant votre respect à la présence, que dis-je ? à l’ombre de tout chevalier errant ! venez ici, larrons en quadrilles, plutôt qu’archers de maréchaussée, détrousseurs de passants avec licence de la sainte-hermandad ; dites-moi, quel est donc l’ignorant qui a signé un mandat d’arrêt contre un chevalier tel que moi ; qui ne sait pas que les chevaliers errants sont hors de toute juridiction criminelle, qu’ils n’ont de loi que leur épée, de règlements que leurs prouesses, de code souverain que leur volonté ? Quel est donc l’imbécile, dis-je encore, qui peut ignorer qu’aucunes lettres de noblesse ne confèrent autant d’immunités et de privilèges que n’en acquiert un chevalier errant le jour où il est armé chevalier et s’adonne au dur exercice de la chevalerie ? Quel chevalier errant a jamais payé gabelle, corvées, dîmes, octrois, douanes, chaîne de route ou bac de rivière ? Quel tailleur lui a demandé la façon d’un habit ? Quel châtelain, l’ayant recueilli dans son château, lui a fait payer l’écot de la couchée ? Quel roi ne l’a fait asseoir à sa table ? Quelle demoiselle ne s’est éprise de lui, et ne lui a livré, avec soumission, le trésor de ses charmes ? Enfin, quel chevalier errant vit-on, voit-on et verra-t-on jamais dans le monde, qui n’ait assez de force et de courage pour donner à lui seul quatre cents coups de bâton à quatre cents archers en quadrilles qui oseraient lui tenir tête ? »
CHAPITRE XLVI. De la notable aventure des archers de la sainte-hermandad, et de la grande férocité de notre bon chevalier Don Quichotte.
Tandis que Don Quichotte débitait cette harangue, le curé s’occupait à faire entendre aux archers que Don Quichotte avait l’esprit à l’envers, comme ils le voyaient bien à ses paroles et à ses œuvres, et qu’ainsi rien ne les obligeait à pousser plus loin l’affaire, puisque, parvinssent-ils à le prendre et à l’emmener, il faudrait bien incontinent le relâcher en qualité de fou. Mais l’homme au mandat répondit que ce n’était point à lui à juger de la folie de Don Quichotte ; qu’il devait seulement exécuter ce que lui commandaient ses supérieurs, et que, le fou une fois arrêté, on pourrait le relâcher trois cents autres fois. « Néanmoins, reprit le curé, ce n’est pas cette fois-ci que vous devez l’emmener, et, si je ne me
trompe, il n’est pas d’humeur à se laisser faire. » Finalement, le curé sut leur parler et les persuader si bien, et Don Quichotte sut faire tant d’extravagances, que les archers auraient été plus fous que lui s’ils n’eussent reconnu sa folie. Ils prirent donc le parti de s’apaiser, et se firent même médiateurs entre le barbier et Sancho Panza, qui continuaient encore leur querelle avec une implacable rancune. À la fin, comme membres de la justice, ils arrangèrent le procès en amiables compositeurs, de telle façon que les deux parties restèrent satisfaites, sinon complètement, du moins en quelque chose, car il fut décidé que l’échange des bâts aurait lieu, mais non celui des sangles et des licous. Quant à l’affaire de l’armet de Mambrin, le curé, en grande cachette et sans que Don Quichotte s’en aperçût, donna huit réaux du plat à barbe, et le barbier lui en fit un récépissé en bonne forme, par lequel il promettait de renoncer à toute réclamation, pour le présent et dans les siècles des siècles, amen. Une fois ces deux querelles apaisées (c’étaient les plus envenimées et les plus importantes), il ne restait plus qu’à obtenir des valets de Don Luis que trois d’entre eux s’en retournassent, et que l’autre demeurât pour accompagner leur maître où Don Fernand voudrait l’emmener. Mais le destin moins rigoureux et la fortune plus propice, ayant commencé de prendre parti pour les amants et les braves de l’hôtellerie, voulurent mener la chose à bonne fin. Les valets de Don Luis se résignèrent à tout ce qu’il voulut, ce qui donna tant de joie à Doña Clara, que personne ne l’aurait alors regardée au visage sans y lire l’allégresse de son âme. Zoraïde, sans comprendre parfaitement tous les événements qui se passaient sous ses yeux, s’attristait ou se réjouissait suivant ce qu’elle observait sur les traits de chacun, et notamment de son capitaine espagnol, sur qui elle avait les yeux fixés et l’âme attachée. Pour l’hôtelier, auquel n’avaient point échappé le cadeau et la récompense qu’avait reçus le barbier, il réclama l’écot de Don Quichotte, ainsi que le dommage de ses outres et la perte de son vin, jurant que ni Rossinante ni l’âne de Sancho ne sortiraient de l’hôtellerie qu’on ne lui eût tout payé, jusqu’à la dernière obole. Tout cela fut encore arrangé par le curé, et payé par Don Fernand, bien que l’auditeur en eût aussi offert le paiement de fort bonne grâce. Enfin, la paix et la tranquillité furent si complètement rétablies, que l’hôtellerie ne ressemblait plus, comme l’avait dit Don Quichotte, à la discorde du camp d’Agramant, mais à la paix universelle du règne d’Octavien ; et la commune opinion fut qu’il fallait en rendre grâces aux bonnes intentions du curé, secondées par sa haute éloquence, ainsi qu’à l’incomparable libéralité de Don Fernand.
Quand Don Quichotte se vit ainsi libre et débarrassé de toutes ces querelles, tant de celles de son écuyer que des siennes propres, il lui sembla qu’il était temps de poursuivre son voyage et de mettre à fin cette grande aventure pour laquelle il était appelé et élu. Il alla donc, avec une énergique résolution, plier les genoux devant Dorothée, qui ne voulut pas lui laisser dire un mot jusqu’à ce qu’il se fût relevé. Pour lui obéir, il se tint debout, et lui dit : « C’est un commun adage, ô belle princesse, que la diligence est mère de la bonne fortune ; et l’expérience a montré, en des cas nombreux et graves, que l’empressement du plaideur mène à bonne fin le procès douteux. Mais, en aucune chose cette vérité n’éclate mieux que dans celles de la guerre, où la célérité et la promptitude, prévenant les desseins de l’ennemi, remportent la victoire, avant même qu’il se soit mis en défense. Tout ce que je dis là, haute et précieuse dame, c’est parce qu’il me semble que notre séjour dans ce château n’est plus d’aucune utilité, tandis qu’il pourrait nous devenir si nuisible, que nous eussions quelque jour à nous en repentir ; car, enfin, qui sait si, par le moyen d’habiles espions, votre ennemi le géant n’aura point appris que je vais l’exterminer, et s’il n’aura pu, favorisé par le temps que nous lui laissons, se fortifier dans quelque citadelle inexpugnable, contre laquelle ne prévaudront, ni mes poursuites, ni la force de mon infatigable bras ? Ainsi donc, princesse, prévenons, comme je l’ai dit, ses desseins par notre diligence, et partons incontinent à la bonne aventure, car votre grandeur ne tardera pas plus à l’avoir telle qu’elle la désire, que je ne tarderai à me trouver en face de votre ennemi. »
Don Quichotte se tut à ces mots, et attendit gravement la réponse de la belle infante. Celle-ci, prenant des airs de princesse, accommodés au style de Don Quichotte, lui répondit en ces termes : « Je vous rends grâces, seigneur chevalier, du désir que vous montrez de me prêter faveur en ma grande affliction ; c’est agir en chevalier auquel il appartient de protéger les orphelins, et de secourir les nécessiteux. Et plaise au Ciel que notre commun souhait s’accomplisse, pour que vous confessiez qu’il y a dans le monde des femmes reconnaissantes. Quant à mon départ, qu’il ait lieu sur-le-champ, car je n’ai de volonté que la vôtre. Disposez de moi selon votre bon plaisir ; celle qui vous a remis une fois la défense de sa personne, et qui a confié à votre bras la restauration de ses droits royaux, ne peut vouloir aller contre ce qu’ordonne votre prudence. — À la main de Dieu ! s’écria Don Quichotte ; puisqu’une princesse s’humilie devant moi, je ne veux pas perdre l’occasion de la relever, et de la remettre sur son trône héréditaire. Partons sur-le-champ, car le désir et l’éloignement m’éperonnent, et, comme on dit, le péril est dans le retard. Et puisque le Ciel n’a pu créer, ni l’enfer vomir aucun être qui m’épouvante ou m’intimide, selle vite, Sancho, selle Rossinante, ton âne et le palefroi de la reine, prenons congé du châtelain et de ces seigneurs, et quittons ces lieux au plus vite. »