L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 20)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sancho, qui était présent à toute la scène, s’écria, en hochant la tête de droite et de gauche : « Ah ! seigneur, seigneur, il y a plus de mal au hameau que n’en imagine le bedeau, soit dit sans offenser les honnêtes coiffes. — Quel mal, interrompit Don Quichotte, peut-il y avoir en aucun hameau et dans toutes les villes du monde réunies, qui puisse atteindre ma réputation, manant que tu es ? — Si votre grâce se fâche, dit Sancho, je me tairai et me dispenserai de dire ce que je dois lui révéler en bon écuyer, ce que tout bon serviteur doit dire à son maître. — Dis ce que tu voudras, répondit Don Quichotte, pourvu que tes paroles n’aient point pour objet de m’intimider ; si tu as peur fais comme qui tu es : moi, qui suis sans crainte, je ferai comme qui je suis. — Ce n’est pas cela, par les péchés que j’ai commis devant Dieu ! repartit Sancho ; ce qu’il y a, c’est que je tiens pour certain et pour dûment vérifié que cette dame, qui se dit être reine du grand royaume Micomicon, ne l’est pas plus que ma mère. Car, si elle était ce qu’elle dit, elle n’irait pas se becquetant avec quelqu’un de la compagnie, dès qu’on tourne la tête et à chaque coin de mur. » À ce propos de Sancho, Dorothée rougit jusqu’au blanc des yeux, car il était bien vrai que, maintes fois et en cachette, son époux Don Fernand avait touché avec les lèvres un acompte sur le prix que méritaient ses désirs. Sancho l’avait surprise, et il lui avait paru qu’une telle familiarité était plutôt d’une courtisane que de la reine d’un si grand royaume. Dorothée ne trouva pas un mot à lui répondre, et le laissa continuer : « Je vous dis cela, seigneur, ajouta-t-il, parce que, à la fin des fins, quand nous aurons fait tant de voyages, quand nous aurons passé de mauvaises nuits et de pires journées, si ce gaillard qui se divertit dans cette hôtellerie vient cueillir le fruit de nos travaux, pourquoi faire, ma foi, me tant dépêcher à seller Rossinante, à bâter le grison et à brider le palefroi ? Il vaut mieux rester tranquilles, et que chaque femelle file sa quenouille, et allons-nous-en dîner. »

Miséricorde ! quelle effroyable colère ressentit Don Quichotte quand il entendit les insolentes paroles de son écuyer ! elle fut telle que, lançant des flammes par les yeux, il s’écria d’une voix précipitée et d’une langue que faisait bégayer la rage : « Ô manant ! ô brutal, effronté, impudent, téméraire, calomniateur et blasphémateur ! Comment oses-tu prononcer de telles paroles en ma présence et devant ces illustres dames ? Comment oses-tu mettre de telles infamies dans ta stupide imagination ? Va-t’en loin de moi, monstre de nature, dépositaire de mensonges, réceptacle de fourberies, inventeur de méchancetés, publicateur de sottises, ennemi du respect qu’on doit aux royales personnes ; va-t’en, ne parais plus devant moi, sous peine de ma colère. » En disant cela, il fronça les sourcils, enfla les joues, regarda de travers, frappa la terre du pied droit, signes évidents de la rage qui lui rongeait les entrailles. À ces paroles, à ces gestes furieux, Sancho demeura si atterré, si tremblant, qu’il aurait voulu qu’en cet instant même la terre se fût ouverte sous ses pieds pour l’engloutir. Il ne sut faire autre chose que se retourner bien vite, et s’éloigner de la présence de son courroucé seigneur. Mais la discrète Dorothée, qui connaissait si bien maintenant l’humeur de Don Quichotte, dit aussitôt pour calmer sa colère : « Ne vous fâchez point, seigneur chevalier de la Triste-Figure, des impertinences qu’a dites votre bon écuyer ; peut-être ne les a-t-il pas dites sans motif, et l’on ne peut soupçonner sa conscience chrétienne d’avoir porté faux témoignage contre personne. Il faut donc croire, sans conserver le moindre doute à ce sujet, que puisque en ce château, comme vous le dites, seigneur chevalier, toutes choses vont et se passent à la façon des enchantements, il peut bien arriver que Sancho ait vu par cette voie diabolique ce qu’il dit avoir vu de si contraire et de si offensant à ma vertu. — Par le Dieu tout-puissant ! s’écria Don Quichotte, je jure que votre grandeur a touché le but. Oui, c’est quelque mauvaise vision qui est apparue à ce pécheur de Sancho, pour lui faire voir ce qu’il était impossible qu’il vît autrement que par des sortilèges. Je connais trop bien la bonté et l’innocence de ce malheureux, pour croire qu’il sache porter faux témoignage contre personne. — Voilà ce qui est et ce qui sera, reprit Don Fernand ; dès-lors, seigneur Don Quichotte, vous devez lui pardonner et le rappeler au giron de votre grâce, sicut erat in principio, avant que ces maudites visions lui eussent tourné l’esprit. » Don Quichotte ayant répondu qu’il lui pardonnait, le curé alla quérir Sancho, lequel vint humblement se mettre à genoux devant son maître et lui demander sa main. L’autre se la laissa prendre et baiser, puis il lui donna sa bénédiction, et lui dit : « Maintenant, mon fils Sancho, tu achèveras de reconnaître à quel point était vrai ce que je t’ai dit mainte et mainte fois, que toutes les choses de ce château arrivent par voie d’enchantement. — Je le crois sans peine, répondit Sancho, excepté toutefois l’histoire de la couverture, qui est réellement arrivée par voie ordinaire. — N’en crois rien, répliqua Don Quichotte ; s’il en était ainsi,

je t’aurais alors vengé et je te vengerais encore à présent. Mais, ni alors ni à présent, je n’ai pu voir sur qui tirer vengeance de ton outrage. » Tous les assistants voulurent savoir ce que c’était que cette histoire de la couverture, et l’hôtelier leur conta de point en point les voyages aériens de Sancho Panza, ce qui les fit beaucoup rire, et ce qui n’aurait pas moins courroucé Sancho, si son maître ne lui eût affirmé de nouveau que c’était un pur enchantement. Toutefois la simplicité de Sancho n’alla jamais jusqu’au point de douter que ce ne fût une vérité démontrée, sans mélange d’aucune supercherie, qu’il avait été bien et dûment berné par des personnages de chair et d’os, et non par des fantômes de rêve et d’imagination, comme le croyait et l’affirmait son seigneur. Il y avait déjà deux jours que tous les membres de cette illustre société habitaient l’hôtellerie, et comme il leur parut qu’il était bien temps de partir, ils cherchèrent un moyen pour que, sans que Dorothée et Don Fernand prissent la peine d’accompagner Don Quichotte jusqu’à son village en continuant la comédie de la délivrance de la reine Micomicona, le curé et le barbier pussent l’y conduire, comme ils le désiraient, et tenter la guérison de sa folie. Ce qu’on arrêta d’un commun accord, ce fut de faire prix avec le charretier d’une charrette à bœufs, que le hasard fit passer par là, pour qu’il l’emmenât de la manière suivante : on fit une espèce de cage avec des bâtons entrelacés, où Don Quichotte pût tenir à l’aise ; puis, aussitôt, sur l’avis du curé, Don Fernand avec ses compagnons, les valets de Don Luis, et les archers réunis à l’hôte se couvrirent tous le visage, et se déguisèrent, celui-ci d’une façon, celui-là d’une

autre, de manière qu’ils parussent à Don Quichotte d’autres gens que ceux qu’il avait vus dans ce château. Cela fait, ils entrèrent en grand silence dans la chambre où il était couché, se reposant des alertes passées. Ils s’approchèrent du pauvre chevalier, qui dormait paisiblement, sans méfiance d’une telle aventure, et, le saisissant tous ensemble, ils lui lièrent si bien les mains et les pieds, que, lorsqu’il s’éveilla en sursaut, il ne put ni remuer, ni faire autre chose que de s’étonner et de s’extasier en voyant devant lui de si étranges figures. Il tomba sur-le-champ dans la croyance que son extravagante imagination lui rappelait sans cesse ; il se persuada que tous ces personnages étaient des fantômes de ce château enchanté, et que, sans nul doute, il était enchanté lui-même, puisqu’il ne pouvait ni bouger, ni se défendre. C’était justement ainsi que le curé, inventeur de la ruse et de la machination, avait pensé que la chose arriverait.

De tous les assistants, le seul Sancho avait conservé son même bon sens et sa même figure ; et, quoiqu’il s’en fallût de fort peu qu’il ne partageât la maladie de son maître, il ne laissa pourtant pas de reconnaître qui étaient tous ces personnages contrefaits. Mais il n’osa pas découdre les lèvres avant d’avoir vu comment se termineraient cet assaut et cette arrestation de son seigneur, lequel n’avait pas plus envie de dire mot, dans l’attente du résultat qu’aurait sa disgrâce. Ce résultat fut qu’on apporta la cage auprès de son lit, qu’on l’enferma dedans, et qu’on cloua les madriers si solidement qu’il aurait fallu plus de deux secousses pour les briser. On le prit ensuite à dos d’hommes, et, lorsqu’il sortait de l’appartement, on entendit une voix effroyable, autant du moins que put la faire le barbier, non celui du bât, mais l’autre, qui parlait de la sorte :

« Ô chevalier de la Triste-Figure, n’éprouve aucun déconfort de la prison où l’on t’emporte ; il doit en être ainsi pour que tu achèves plus promptement l’aventure que ton grand cœur t’a fait entreprendre, laquelle aventure se terminera quand le terrible lion manchois et la blanche colombe tobosine gîteront dans le même nid, après avoir courbé leurs fronts superbes sous le joug léger d’un doux hyménée. De cette union inouïe sortiront, aux regards du monde étonné, les vaillants lionceaux qui hériteront des griffes rapaces d’un père valeureux. Cela doit arriver avant que le Dieu qui poursuit la nymphe fugitive ait, dans son cours rapide et naturel, rendu deux fois visite aux brillantes images du zodiaque. Et toi, ô le plus noble et le plus obéissant écuyer qui eut jamais l’épée à la ceinture, la barbe au menton et l’odorat aux narines, ne te laisse pas troubler et évanouir en voyant enlever sous tes yeux mêmes la fleur de la chevalerie errante. Bientôt, s’il plaît au grand harmonisateur des mondes, tu te verras emporté si haut que tu ne pourras plus te reconnaître, et qu’ainsi seront accomplies les promesses de ton bon seigneur. Je t’assure même, au nom de la sage Mentironiana, que tes gages te seront payés, comme tu le verras à l’œuvre. Suis donc les traces du vaillant et enchanté chevalier, car il convient que tu ailles jusqu’à l’endroit où vous ferez halte ensemble ; et, puisqu’il ne m’est pas permis d’en dire davantage, que la grâce de Dieu reste avec vous ; je m’en retourne où seul je le sais. » À la fin de la prédiction, le prophète éleva la voix en fausset, puis la baissa peu à peu avec une si touchante modulation, que ceux même qui étaient au fait de la plaisanterie furent sur le point de croire à ce qu’ils avaient entendu.

Don Quichotte se sentit consolé en écoutant la prophétie, car il en démêla de point en point le sens et la portée. Il comprit qu’on lui promettait de se voir engagé dans les liens d’un saint et légitime mariage avec sa bien-aimée Dulcinée du Toboso, dont les flancs heureux mettraient bas les lionceaux, ses fils, pour l’éternelle gloire de la Manche. Plein d’une ferme croyance à ce qu’il venait d’entendre, il s’écria en poussant un profond soupir : « Ô toi, qui que tu sois, qui m’as prédit tant de bonheur, je t’en supplie, demande de ma part au sage enchanteur qui s’est chargé du soin de mes affaires qu’il ne me laisse point périr en cette prison où l’on m’emporte à présent, jusqu’à ce que je voie s’accomplir d’aussi joyeuses, d’aussi incomparables promesses. Qu’il en soit ainsi, et je tiendrai pour célestes jouissances les peines de ma prison, pour soulagement les chaînes qui m’enveloppent, et ce lit de planches sur lequel on m’étend, loin de me sembler un dur champ de bataille, sera pour moi la plus douce et la plus heureuse couche nuptiale. Quant à la consolation que doit m’offrir la compagnie de Sancho Panza, mon écuyer, j’ai trop confiance en sa droiture et en sa bonté pour craindre qu’il m’abandonne en la bonne ou en la mauvaise fortune ; car, s’il arrivait, par la faute de son étoile ou de la mienne, que je ne pusse lui donner cette île tant promise, ou autre chose équivalente, ses gages, du moins, ne seront pas perdus, puisque, dans mon testament, qui est déjà fait, j’ai déclaré par écrit ce qu’on doit lui donner, non suivant ses nombreux et loyaux services, mais suivant mes faibles moyens. » À ces mots, Sancho Panza lui fit une révérence fort courtoise, et lui baisa les deux mains, car lui en baiser une n’était pas possible, puisqu’elles étaient attachées ensemble. Ensuite les fantômes prirent la cage sur leurs épaules, et la chargèrent sur la charrette à bœufs.

CHAPITRE XLVII. De l’étrange manière dont fut enchanté Don Quichotte de la Manche, avec d’autres fameux événements.

Lorsque Don Quichotte se vit encagé de cette façon et hissé sur la charrette, il se mit à dire : « J’ai lu bien des histoires de chevaliers errants, de bien graves et de bien authentiques ; mais jamais je n’ai lu, ni vu, ni ouï dire qu’on emmenât ainsi les chevaliers enchantés, avec la lenteur que promet le pas de ces paresseux et tardifs animaux. En effet, on a toujours coutume de les emporter par les airs avec une excessive rapidité, enfermés dans quelque nuage obscur, ou portés sur un char de feu, ou montés sur quelque hippogriphe. Mais me voir à présent emmené sur une charrette à bœufs, vive Dieu ! j’en suis tout confus. Toutefois, peut-être que la chevalerie et les enchantements de nos temps modernes suivent une autre voie que ceux des temps anciens ; peut-être aussi, comme je suis nouveau chevalier dans le monde, et le premier qui ait ressuscité la profession oubliée de la chevalerie errante, a-t-on nouvellement inventé d’autres espèces d’enchantements et d’autres manières de conduire les enchantés. Que t’en semble, mon fils Sancho ? — Je ne sais trop ce qui m’en semble, répondit Sancho, car je n’ai pas tant lu que votre grâce dans les écritures errantes ; mais, cependant, j’oserais affirmer et jurer que toutes ces visions qui vont et viennent ici autour ne sont pas entièrement catholiques. — Catholiques, bon Dieu ! s’écria Don Quichotte ; comment seraient-elles catholiques, puisque ce sont autant de démons qui ont pris des corps fantastiques pour venir faire cette belle œuvre, et me mettre dans ce bel état ? Et si tu veux t’assurer de cette vérité, touche-les, palpe-les, et tu verras qu’ils n’ont d’autres corps que l’air, et qu’ils ne consistent qu’en l’apparence. — Pardieu, seigneur, repartit Sancho, je les ai déjà touchés ; tenez, ce diable-là, qui se trémousse tant, a le teint frais comme une rose, et une autre propriété bien différente de celle

qu’ont les démons ; car, à ce que j’ai ouï dire, ils sentent tous la pierre de soufre et d’autres mauvaises odeurs ; mais celui-ci sent l’ambre à une demi-lieue. » Sancho disait cela de Don Fernand, qui, en qualité de grand seigneur, devait sentir comme il le disait. « Que cela ne t’étonne point, ami Sancho, répondit Don Quichotte, car je t’avertis que les diables en savent long, et, bien qu’ils portent des odeurs avec eux, par eux-mêmes ils ne sentent rien, car ce sont des esprits, et s’ils sentent, ce ne peut être que de puantes exhalaisons. La raison en est simple : comme, quelque part qu’ils aillent, ils portent l’enfer avec eux, et ne peuvent trouver aucun soulagement à leur supplice ; comme, d’un autre côté, une bonne odeur délecte et satisfait, il est impossible qu’ils sentent jamais bon. Et s’il te semble, à toi, que ce démon dont tu parles sent l’ambre, c’est que tu te trompes, ou qu’il veut te tromper pour que tu ne le croies pas un démon. » Tout cet entretien se passait entre le maître et le serviteur. Mais Don Fernand et Cardénio, craignant que Sancho ne finît par dépister entièrement leur invention, qu’il flairait déjà de fort près, résolurent de hâter le départ. Appelant à part l’hôtelier, ils lui ordonnèrent de seller Rossinante et de bâter le grison, ce qu’il fit avec diligence. En même temps, le curé faisait marché avec les archers de la sainte-hermandad pour qu’ils l’accompagnassent jusqu’à son village, en leur donnant tant par jour. Cardénio attacha aux arçons de la selle de Rossinante, d’un côté, l’écu de Don Quichotte, et de l’autre, son plat à barbe ; il ordonna par signes à Sancho de monter sur son âne et de prendre Rossinante par la bride, puis il plaça de chaque côté de la charrette les deux archers avec leurs arquebuses. Mais, avant que la charrette se mît en mouvement, l’hôtesse sortit du logis, avec sa fille et Maritornes, pour prendre congé de Don Quichotte, dont elles feignaient de pleurer amèrement la disgrâce. Don Quichotte leur dit : « Ne pleurez pas, mes excellentes dames ; tous ces malheurs sont attachés à la profession que j’exerce, et, si de telles calamités ne m’arrivaient point, je ne me tiendrais pas pour un fameux chevalier errant ; en effet, aux chevaliers de faible renom, jamais rien de semblable n’arrive, et il n’y a personne au monde qui se souvienne d’eux ; c’est le lot des plus renommés, dont la vertu et la vaillance excitent l’envie de beaucoup de princes, et d’autres chevaliers qui s’efforcent, par de mauvaises voies, de perdre les bons. Et cependant la vertu est si puissante, que, par elle seule, et malgré toute la magie qu’a pu savoir son premier inventeur Zoroastre, elle sortira victorieuse de la lutte, et répandra sa lumière dans le monde, comme le soleil la répand dans les cieux. Pardonnez-moi, tout aimables dames, si, par négligence ou par oubli, je vous ai fait quelque offense, car, volontairement et en connaissance de cause, jamais je n’offensai personne. Priez Dieu qu’il me tire de cette prison où m’a enfermé quelque enchanteur malintentionné. Si je me vois libre un jour, je ne laisserai pas sortir de ma mémoire les grâces que vous m’avez faites dans ce château, voulant les reconnaître et les payer de retour comme elles le méritent. »

Pendant que cette scène se passait entre Don Quichotte et les dames du château, le curé et le barbier prirent congé de Don Fernand et de ses compagnons, du capitaine et de son frère l’auditeur, et de toutes ces dames, à présent si contentes, notamment de Dorothée et de Luscinde. Ils s’embrassèrent tous, et promirent de se donner mutuellement de leurs nouvelles. Don Fernand indiqua au curé où il devait lui écrire pour l’informer de ce que deviendrait Don Quichotte, affirmant que rien ne lui ferait plus de plaisir que de le savoir. Il s’engagea, de son côté, à le tenir au courant de tout ce qu’il croirait lui devoir être agréable, tant de son mariage que du baptême de Zoraïde, de l’aventure de Don Luis et du retour de Luscinde chez ses parents. Le curé s’offrit à faire tout ce qui lui était demandé, avec une ponctuelle exactitude. Ils s’embrassèrent de nouveau, et de nouveau échangèrent des offres et des promesses de service.

L’hôte s’approcha du curé, et lui remit quelques papiers qu’il avait, disait-il, trouvés dans la doublure de la malle où s’était rencontrée la nouvelle du Curieux malavisé. « Leur maître, ajouta-t-il, n’ayant plus reparu, vous pouvez les emporter tous ; puisque je ne sais pas lire, ils ne me servent à rien. » Le curé le remercia, et, les ayant aussitôt déroulés, il vit qu’en tête se trouvait écrit le titre suivant : Nouvelle de Rinconete et Cortadillo, d’où il comprit que ce devrait être quelque nouvelle ; et, comme celle du Curieux malavisé lui avait semblé bonne, il imagina que celle-ci ne le serait pas moins, car il se pouvait qu’elle fût du même auteur. Il la conserva donc dans le dessein de la lire dès qu’il en aurait l’occasion.

Montant à cheval, ainsi que son ami le barbier, tous deux avec leur masque sur la figure pour n’être point immédiatement reconnus de Don Quichotte, ils se mirent en route à la suite du char à bœufs, dans l’ordre suivant : au premier rang marchait la charrette conduite par le charretier ; de chaque côté, comme on l’a dit, les archers avec leurs arquebuses ; Sancho suivait, monté sur son âne, et tirant Rossinante par la bride ;

enfin, derrière le cortége, venaient le curé et le barbier sur leurs puissantes mules, le visage masqué, la démarche lente et grave, ne cheminant pas plus vite que ne le permettait la tardive allure des bœufs. Don Quichotte se laissait aller, assis dans la cage, les mains attachées, les pieds étendus, le dos appuyé sur les barreaux, gardant le même silence et la même immobilité que s’il eût été, non point un homme de chair et d’os, mais une statue de pierre. Ayant fait environ deux lieues de chemin, avec cette lenteur et dans ce silence ininterrompu, ils arrivèrent à un vallon qui parut au bouvier un endroit convenable pour donner à ses bœufs un peu de repos et de pâture. Il en avertit le curé, mais le barbier fut d’avis qu’on allât un peu plus loin, parce qu’il savait qu’au détour d’une colline qui s’offrait à leurs yeux, il y avait un autre vallon plus frais et mieux pourvu d’herbe que celui où l’on voulait faire halte. On suivit le conseil du barbier, et toute la caravane se remit en marche. À ce moment, le curé tourna la tête et vit venir, par derrière eux, six à sept hommes à cheval, fort bien équipés. Ceux-ci les eurent bientôt atteints, car ils cheminaient, non point avec le flegme et la lenteur des bœufs, mais comme gens montés sur des mules de chanoines, et talonnés par le désir d’aller promptement faire la sieste dans une hôtellerie qui se montrait à moins d’une lieue de là.

Les diligents rattrapèrent donc les paresseux, et, en s’abordant, ils se saluèrent avec courtoisie. Mais un des nouveaux venus, qui était finalement chanoine de Tolède, et le maître de ceux qui l’accompagnaient, ne put voir cette régulière procession de la charrette, des archers, de Sancho, de Rossinante, du curé et du barbier, et surtout Don Quichotte emprisonné dans sa cage, sans demander ce que cela signifiait, et pourquoi l’on emmenait cet homme d’une telle façon. Cependant il s’était imaginé déjà, en voyant les insignes des archers, que ce devait être quelque brigand de grands chemins, ou quelque autre criminel dont le châtiment appartenait à la sainte-hermandad. Un des archers, à qui la question fut faite, répondit de la sorte : « Seigneur, ce que signifie la manière dont voyage ce gentilhomme, qu’il vous le dise lui-même, car nous ne le savons pas. » Don Quichotte entendit la conversation : « Est-ce que, par hasard, dit-il, vos grâces sont instruites et versées dans ce qu’on appelle la chevalerie errante ? En ce cas, je vous confierai mes disgrâces ; sinon, il est inutile que je me fatigue à les conter. » En ce moment, le curé et le barbier étaient accourus, voyant que la conversation s’engageait entre les voyageurs et Don Quichotte, pour répondre de façon que leur artifice ne fût pas découvert. Le chanoine avait répondu à Don Quichotte : « En vérité, frère, je sais un peu plus des livres de chevalerie que des éléments de logique du docteur Villalpando. Si donc il ne faut pas autre chose, vous pouvez me confier tout ce qu’il vous plaira. — À la grâce de Dieu, répliqua Don Quichotte. Eh bien ! sachez donc, seigneur chevalier, que je suis enchanté dans cette cage par envie et par surprise de méchants enchanteurs, car la vertu est encore plus persécutée des méchants que chérie des bons. Je suis chevalier errant, et non pas de ceux dont jamais la renommée ne s’est rappelé les noms pour les éterniser dans sa mémoire, mais bien de ceux desquels, en dépit de l’envie même, en dépit de tous les mages de la Perse, de tous les brachmanes de l’Inde, de tous les gymnosophistes de l’Éthiopie, elle doit graver les noms dans le temple de l’immortalité, afin qu’ils servent d’exemples et de modèles aux siècles futurs, et que les chevaliers errants des âges à venir y voient le chemin qu’ils doivent suivre pour arriver au faîte de la gloire militaire. — Le seigneur Don Quichotte dit parfaitement vrai, interrompit en ce moment le curé. Il marche enchanté sur cette charrette, non par sa faute et ses péchés, mais par la mauvaise intention de ceux qu’offusque la vertu et que fâche la vaillance. C’est en un mot, seigneur, le Chevalier de la Triste-Figure, si déjà vous ne l’avez entendu nommer quelque part, dont les valeureuses prouesses et les grands exploits seront gravés sur le bronze impérissable et sur le marbre d’éternelle durée, quelques efforts que fassent l’envie pour les obscurcir et la malice pour les cacher. »

Quand le chanoine entendit parler en un semblable style l’homme en prison et l’homme en liberté, il fut sur le point de se signer de surprise ; il ne pouvait deviner ce qui lui arrivait, et tous ceux dont il était accompagné tombèrent dans le même étonnement. En cet instant, Sancho Panza, qui s’était approché pour entendre la conversation, ajouta, pour tout raccommoder : « Ma foi, seigneurs, qu’on me veuille bien, qu’on me veuille mal pour ce que je vais dire, le cas est que mon seigneur Don Quichotte n’est pas plus enchanté que ma mère. Il a tout son jugement, il boit, il mange, il fait ses nécessités aussi bien que les autres hommes, et comme il les faisait hier avant qu’on le mît en cage. Et puisque il en est ainsi, comment veut-on me faire croire, à moi, qu’il est enchanté ? J’ai ouï dire à bien des personnes que les enchantés ne peuvent ni manger, ni dormir, ni parler, et mon maître, si on ne lui ferme la bouche, parlera plus que trente procureurs. » Puis, tournant les yeux sur le curé, Sancho ajouta : « Ah ! monsieur le curé, monsieur le curé, est-ce que votre grâce s’imagine que je ne la connais pas ? Est-ce que vous pensez que je ne démêle et ne devine pas fort bien où tendent ces nouveaux enchantements ? Eh bien, sachez que je vous connais, si bien que vous vous cachiez le visage, et sachez que je vous comprends, si bien que vous dissimuliez vos fourberies. Enfin, où règne l’envie, la vertu ne peut vivre, ni la libéralité à côté de l’avarice. En dépit du diable, si votre révérence ne s’était mise à la traverse, à cette heure-ci mon maître serait déjà marié avec l’infante Micomicona, et je serais comte pour le moins, puisqu’on ne pouvait attendre autre chose, tant de la bonté de mon seigneur de la Triste-Figure, que de la grandeur de mes services. Mais je vois bien qu’il n’y a rien de plus vrai que ce qu’on dit dans mon pays, que la roue de la fortune tourne plus vite qu’une roue de moulin, et que ceux qui étaient hier sur le pinacle sont aujourd’hui dans la poussière. Ce qui me fâche, ce sont ma femme et mes enfants, car lorsqu’ils pouvaient et devaient espérer de voir entrer leur père par les portes de sa maison, devenu gouverneur de quelque île ou vice-roi de quelque royaume, ils le verront revenir palefrenier. Tout ce que je viens de dire, seigneur curé, c’est seulement pour faire entendre à votre paternité qu’elle se fasse conscience des mauvais traitements qu’endure mon bon seigneur. Prenez garde qu’un jour, dans l’autre vie, Dieu ne vous demande compte de cet emprisonnement de mon maître, et qu’il ne mette à votre charge tous les secours et tous les bienfaits que mon seigneur Don Quichotte manque de donner aux malheureux, tout le temps qu’il est en prison. — Allons, remettez-moi cette jambe ! s’écria en ce moment le barbier. Comment, Sancho, vous êtes aussi de la confrérie de votre maître ? Vive Dieu ! je vois que vous avez besoin de lui faire compagnie dans la cage, et qu’il faut vous tenir enchanté comme lui, puisque vous tenez aussi de son humeur chevaleresque. À la malheure vous vous êtes laissé engrosser de ses promesses et fourrer dans la cervelle cette île que vous convoitez et qui doit avorter. — Je ne suis gros de personne, répondit Sancho, et ne suis pas homme à me laisser engrosser, même par un roi ; et quoique pauvre, je suis vieux chrétien ; et je ne dois rien à personne : et si je convoite des îles, d’autres convoitent de pires choses ; et chacun est fils de ses œuvres ; et puisque je suis homme, je peux devenir pape, à plus forte raison gouverneur d’une île, et surtout lorsque monseigneur en peut gagner tant qu’il ne sache à qui les donner. Prenez garde comment vous parlez, seigneur barbier ; il ne s’agit pas seulement de raser des barbes, et il y a quelque différence de pierre à Pierre. Je dis cela parce que nous nous connaissons tous, et ce n’est pas à moi qu’il faut jeter un dé pipé. Quant à l’enchantement de mon maître, Dieu sait ce qui en est ; et laissons l’ordure en son coin, car il ne fait pas bon la remuer. »

Le barbier ne voulut plus répondre à Sancho, de peur que celui-ci ne découvrît par ses balourdises ce que le curé et lui faisaient tant d’efforts pour tenir caché. Dans ce même sentiment de crainte, le curé avait dit au chanoine de marcher un peu en avant, et qu’il lui dirait le mystère de cet homme en cage, avec d’autres choses qui le divertiraient. Le chanoine, en effet, prit les devants avec lui, suivi de ses domestiques, et écouta fort attentivement tout ce qu’il plut au curé de lui dire sur la qualité, la vie, les mœurs et la folie de Don Quichotte. Le curé conta succinctement le principe et la cause de sa démence, et tout le cours de ses aventures jusqu’à sa mise en cage, ainsi que le dessein qu’ils avaient de l’emmener de force dans son pays pour essayer de trouver là quelque remède à sa folie. Le chanoine et ses domestiques redoublèrent de surprise en écoutant l’étrange histoire de Don Quichotte, et, quand il eut achevé d’en entendre le récit : « Véritablement, seigneur curé, dit le chanoine, je trouve, pour mon compte, que ces livres qu’on appelle de chevalerie sont un vrai fléau dans l’état. Bien que l’oisiveté et leur faux attrait m’aient fait lire le commencement de presque tous ceux qui ont été jusqu’à ce jour imprimés, jamais je n’ai pu me décider à en lire un seul d’un bout à l’autre, parce qu’il me semble que, tantôt plus, tantôt moins, ils sont tous la même chose, que celui-ci n’a rien de plus que celui-là, ni le dernier que le premier. Il me semble encore que cette espèce d’écrit et de composition rentre dans le genre des anciennes fables milésiennes, c’est-à-dire de contes extravagants, qui avaient pour objet d’amuser et non d’instruire, au rebours des fables apologues qui devaient amuser et instruire tout à la fois. Maintenant, si le but principal de semblables livres est d’amuser, je ne sais, en vérité, comment ils peuvent y parvenir, remplis comme ils le sont de si nombreuses et de si énormes extravagances. La satisfaction, le délice que l’âme éprouve, doivent provenir de la beauté et de l’harmonie qu’elle voit, qu’elle admire dans les choses que lui présente la vue ou l’imagination ; et toute chose qui réunit en soi laideur et déréglement ne peut causer aucun plaisir. Eh bien ! quelle beauté peut-il y avoir, ou quelle proportion de l’ensemble aux parties et des parties à l’ensemble, dans un livre, ou bien dans une fable, si l’on veut, où un damoiseau de seize ans donne un coup d’épée à un géant haut comme une tour, et le coupe en deux comme s’il était fait de pâte à massepains ? Et qu’arrive-t-il quand on veut nous décrire une bataille, après avoir dit qu’il y a dans l’armée ennemie un million de combattants ? Pourvu que le héros du livre soit contre eux, il faut, bon gré mal gré, nous résigner à ce que ce chevalier remporte la victoire par la seule valeur et la seule force de son bras. Que dirons-nous de la facilité avec laquelle une reine ou une impératrice héréditaire se laisse aller dans les bras d’un chevalier errant et inconnu ? Quel esprit, s’il n’est entièrement inculte et barbare, peut s’amuser en lisant qu’une grande tour pleine de chevaliers glisse et chemine sur la mer comme un navire avec le bon vent ; que le soir elle quitte les côtes de Lombardie, et que le matin elle aborde aux terres du Preste-Jean des Indes, ou en d’autres pays que n’a jamais décrits Ptolomée, ni vus Marco-Polo ? Si l’on me répondait que ceux qui composent de tels livres les écrivent comme choses d’invention et de mensonge, et que dès lors ils ne sont pas obligés de regarder de si près aux délicatesses de la vérité, je répliquerais, moi, que le mensonge est d’autant meilleur qu’il semble moins mensonger, et qu’il plaît d’autant plus qu’il s’approche davantage du vraisemblable et du possible. Il faut que les fables inventées épousent en quelque sorte l’entendement de ceux qui les lisent ; il faut qu’elles soient écrites de telle façon que, rendant l’impossible croyable, et aplanissant les monstruosités, elles tiennent l’esprit en suspens ; qu’elles l’étonnent, l’émeuvent, le ravissent, et lui donnent à la fois la surprise et la satisfaction. Or, toutes ces choses ne pourront se trouver sous la plume de celui qui fuit la vraisemblance et l’imitation de la nature, en quoi consiste la perfection d’un récit. Je n’ai jamais vu de livre de chevalerie qui formât un corps de fable entier, avec tous ses membres, de manière que le milieu répondît au commencement, et la fin au commencement et au milieu. Les auteurs les composent, au contraire, de tant de membres dépareillés qu’on dirait qu’ils ont eu plutôt l’intention de fabriquer une chimère, un monstre, que de faire une figure proportionnée. Outre cela, ils sont durs et grossiers dans le style, incroyables dans les prouesses, impudiques dans les amours, malséants dans les courtoisies, longs et lourds dans les batailles, niais dans les dialogues, extravagants dans les voyages, finalement dépourvus de tact, d’art et d’intelligente invention, et dignes, par tous ces motifs, d’être exilés de la république chrétienne comme gens désœuvrés et dangereux. »

Notre curé, qui avait écouté fort attentivement le chanoine, le tint pour homme de bon entendement, et trouva qu’il avait raison en tout ce qu’il disait. Aussi lui répondit-il qu’ayant la même opinion, et portant la même haine aux livres de chevalerie, il avait brûlé tous ceux de Don Quichotte, dont le nombre était grand. Alors il lui raconta l’enquête qu’il avait faite contre eux, ceux qu’il avait condamnés au feu, ceux auxquels il avait fait grâce de la vie, ce qui divertit singulièrement le chanoine. Celui-ci, reprenant son propos, ajouta que, malgré tout le mal qu’il avait dit de ces livres, il y trouvait pourtant une bonne chose : le canevas qu’ils offraient pour qu’une bonne intelligence pût se montrer et se déployer tout à l’aise. « En effet, dit-il, ils ouvrent une longue et spacieuse carrière, où, sans nul obstacle, la plume peut librement courir, peut décrire des naufrages, des tempêtes, des rencontres, des batailles ; peut peindre un vaillant capitaine, avec toutes les qualités qu’exigent une telle renommée, habile et prudent, déjouant les ruses de l’ennemi, éloquent orateur pour persuader ou dissuader ses soldats, mûr dans le conseil, rapide dans l’exécution, aussi patient dans l’attente que brave dans l’attaque. L’auteur racontera, tantôt une lamentable et tragique aventure, tantôt un événement joyeux et imprévu ; là, il peindra une noble dame, belle, honnête, spirituelle ; ici, un gentilhomme, chrétien, vaillant et de belles manières ; d’un côté, un impertinent et barbare fanfaron ; de l’autre, un prince courtois,

affable et valeureux ; il représentera la loyauté de fidèles vassaux, les largesses de généreux seigneurs ; il peut se montrer tantôt astronome, tantôt géographe, tantôt musicien, tantôt homme d’état, et même, s’il en a l’envie, l’occasion ne lui manquera pas de se montrer nécromant. Il peut successivement offrir les ruses d’Ulysse, la piété d’Énée, la valeur d’Achille, les infortunes d’Hector, les trahisons de Sinon, l’amitié d’Euryale, la libéralité d’Alexandre, la bravoure de César, la clémence de Trajan, la fidélité de Zopire, la prudence de Caton, et finalement toutes les actions diverses qui peuvent faire un héros parfait, soit qu’il les réunisse sur un seul homme, soit qu’il les divise sur plusieurs. Si cela est écrit d’un style pur, facile, agréable, et composé avec un art ingénieux, qui

rapproche autant que possible l’invention de la vérité, alors l’auteur aura tissé sa toile de fils variés et précieux, et son ouvrage, une fois achevé, offrira tant de beauté, tant de perfection, qu’il atteindra le dernier terme auquel puissent tendre les écrits, celui d’instruire en amusant. En effet, la libre allure de ces livres permet à l’auteur de s’y montrer tour à tour épique, lyrique, tragique, comique, et d’y réunir toutes les qualités que renferment en soi les douces et agréables sciences de l’éloquence et de la poésie, car l’épopée peut aussi bien s’écrire en prose qu’en vers. »

CHAPITRE XLVIII. Où le chanoine continue à discourir sur les livres de chevalerie, avec d’autres choses dignes de son esprit.

V ôtre grâce, seigneur chanoine, reprit le curé, a parfaitement raison, et c’est là ce qui rend plus dignes de blâme ceux qui ont jusqu’à présent composé de semblables livres, sans réflexion, sans jugement, sans s’attacher à l’art et aux règles qui auraient pu, en les guidant, les rendre aussi fameux en prose que l’ont été en vers les deux princes de la poésie grecque et latine. — Pour moi, du moins, répliqua le chanoine, j’ai eu certaine tentation d’écrire un livre de chevalerie, en y gardant toutes les conditions dont je viens de faire l’analyse. S’il faut même confesser la vérité, je dois dire qu’il y en a bien cent feuilles d’écrites ; et, pour m’assurer par expérience si elles méritaient la bonne opinion que j’en ai, je les ai communiquées à des hommes passionnés pour cette lecture, mais doctes et spirituels, et à d’autres, ignorants, qui ne cherchent que le plaisir d’entendre conter des extravagances. Chez les uns comme chez les autres, j’ai trouvé une agréable approbation. Néanmoins, je n’ai pas poussé plus loin ce travail, d’abord, parce qu’il m’a paru que je faisais une chose étrangère à ma profession ; ensuite, parce que le nombre des gens simples est plus grand que celui des gens éclairés ; et que, bien qu’il vaille mieux être loué du petit nombre des sages que la dupe du grand nombre des

sots, je ne veux pas me soumettre au jugement capricieux de l’impertinent vulgaire, auquel appartient principalement la lecture de semblables livres. Mais ce qui me l’ôta surtout des mains, et m’enleva jusqu’à la pensée de le terminer, ce fut un raisonnement que je fis en moi-même, à propos des comédies qu’on représente aujourd’hui. Si ces comédies à la mode, me dis-je, aussi bien celles d’invention que celles tirées de l’histoire, ne sont, pour la plupart, que d’évidentes extravagances, qui n’ont réellement ni pieds ni tête ; si, pourtant, le vulgaire les écoute avec plaisir, les approuve et les tient pour bonnes, quand elles sont si loin de l’être ; si les auteurs qui les composent et les acteurs qui les jouent disent qu’elles doivent être ainsi, parce qu’ainsi les veut le public ; que celles qui respectent et suivent les règles de l’art ne sont bonnes que pour quatre hommes d’esprit qui les entendent, quand tous les autres ne comprennent rien à leur mérite, et qu’il leur convient mieux de gagner de quoi vivre avec la multitude, que de la réputation avec le petit nombre ; la même chose arrivera à mon livre, quand je me serai brûlé les sourcils pour garder les préceptes, et je deviendrai, comme on dit, le tailleur de Campillo, qui fournissait le fil et la façon. J’ai tâché quelquefois de persuader aux auteurs qu’ils se trompent dans leur opinion, qu’ils attireraient plus de monde et gagneraient plus de renommée en représentant des comédies régulières que des pièces extravagantes ; mais ils sont si obstinés, si profondément ancrés dans leur avis, qu’il n’y a plus ni raisonnement, ni évidence qui puissent les en faire revenir. Je me rappelle qu’un jour je dis à l’un de ces entêtés : « Ne vous souvient-il pas qu’il y a peu d’années l’on représenta en Espagne trois tragédies composées par un célèbre poëte de ces royaumes, telles toutes les trois qu’elles étonnèrent et ravirent tous ceux qui les virent jouer, le vulgaire comme les hommes d’élite, et qu’elles rapportèrent à elles seules plus d’argent aux comédiens que trente des meilleures qu’on ait faites depuis ? — Sans doute, répondit l’auteur dont je parle, que votre grâce veut faire allusion à l’Isabelle, à la Philis et à l’Alexandra ? — Justement, répliquai-je, c’est d’elles qu’il s’agit. Elles suivaient assurément les préceptes de l’art ; eh bien ! voyez : pour les avoir suivis, ont-elles manqué de paraître ce qu’elles étaient, et de plaire à tout le monde ? La faute n’est donc pas au public, qui demande des sottises, mais à ceux qui ne savent pas lui servir autre chose. On ne trouve pas plus d’extravagance dans l’Ingratitude vengée, dans la Numancia, dans le Marchand amoureux, moins encore dans l’Ennemie favorable, ni dans quelques autres que composèrent des poëtes habiles au profit de leur renommée et de la bourse des acteurs qui les jouèrent. » J’ajoutai encore d’autres choses qui le laissèrent un peu confus, un peu ébranlé, mais non pas assez convaincu pour le tirer de son erreur. — Votre grâce, seigneur chanoine, reprit alors le curé, vient de toucher un sujet qui a réveillé chez moi l’ancienne rancune que je porte aux comédies à la mode aujourd’hui, et non moins forte que celle qui m’anime contre les livres de chevalerie. Lorsque la comédie, au dire de Cicéron, doit être le miroir de la vie humaine, l’exemple des mœurs et l’image de la vérité, celles qu’on joue à présent ne sont que des miroirs d’extravagance, des exemples de sottises et des images d’impudicité. En effet, quelle plus grande extravagance peut-il y avoir dans la matière qui nous occupe que de faire paraître un enfant au maillot à la première scène du premier acte, et de le ramener, à la seconde, homme fait avec de la barbe au menton ? Quelle plus grande sottise que de nous peindre un vieillard bravache, un jeune homme poltron, un laquais rhétoricien, un page conseiller, un roi crocheteur, et une princesse laveuse de vaisselle ? Que dirai-je ensuite de l’observation du temps pendant lequel pouvaient arriver les événements que l’on représente ? N’ai-je pas vu telle comédie dont le premier acte commence en Europe, le second se continue en Asie, le troisième finit en Afrique ; et, s’il y avait quatre actes, le quatrième se terminerait en Amérique, de façon que la pièce se serait passée dans les quatre parties du monde ? Si l’imitation historique est la principale qualité de la comédie, comment la plus médiocre intelligence pourrait-elle être satisfaite lorsque, dans une action qui arrive au temps de Pépin ou de Charlemagne, on attribue au personnage principal d’avoir porté, comme l’empereur Héraclius, la croix à Jérusalem, et d’avoir conquis le Saint-Sépulcre sur les Sarrasins, comme Godefroy de Bouillon, tandis qu’un si grand nombre d’années séparent ces personnages ? Si, au contraire, la comédie est toute de fiction, comment lui prêter certaines vérités de l’histoire, comment y mêler des événements arrivés à différentes personnes et à différentes époques, et cela, non point avec l’art d’un arrangement vraisemblable, mais avec des erreurs inexcusables de tous points ? Ce qu’il y a de pis, c’est qu’il se trouve des ignorants qui prétendent que cela seul est parfait, et que vouloir toute autre chose, c’est avoir des envies de femme grosse. Que sera-ce, bon Dieu ! si nous arrivons aux comédies divines ? Que de faux miracles, que de faits apocryphes, que d’actions d’un saint attribuées à un autre ! Même dans les comédies humaines, on ose faire des miracles, sans autre excuse, sans autre motif que de dire : En cet endroit viendrait bien un miracle, ou un coup de théâtre, comme ils disent, pour que les imbéciles s’étonnent et accourent voir la comédie. Tout cela, certes, est au préjudice de la vérité, au détriment de l’histoire, et même à la honte des écrivains espagnols ; car les étrangers, qui gardent ponctuellement les lois de la comédie, nous appellent des barbares et des ignorants en voyant les absurdités de celles que nous écrivons. Ce ne serait pas une suffisante excuse de dire que le principal objet qu’ont les gouvernements bien organisés, en permettant la représentation des comédies, c’est de divertir le public par quelque honnête récréation, et de le préserver des mauvaises humeurs qu’engendre habituellement l’oisiveté ; qu’ainsi, cet objet étant rempli par la première comédie venue, bonne ou mauvaise, il n’y a point de raison pour établir des lois, pour contraindre ceux qui les composent et les jouent à les faire comme elles devraient être faites, puisque toute comédie remplit ce qu’on attend d’elle. À cela, je répondrais que ce but serait sans comparaison bien mieux atteint par les bonnes comédies que par celles qui ne le sont pas ; car, après avoir assisté à une comédie régulière et ingénieuse, le spectateur sortirait amusé par les choses plaisantes, instruit par les choses sérieuses, étonné par les événements, réformé par le bon langage, mieux avisé par les fourberies, plus intelligent par les exemples, courroucé contre le vice et passionné pour la vertu. Tous ces sentiments, la bonne comédie doit les éveiller dans l’âme de l’auditeur, si rustique et si lourdaud qu’il soit. De même, il est impossible qu’une comédie réunissant toutes ces qualités ne plaise, ne réjouisse et ne satisfasse bien plus que celle qui en sera dépourvue, comme le sont la plupart des pièces qu’on représente aujourd’hui. La faute n’en est pas aux poëtes qui les composent, car plusieurs d’entre eux connaissent fort bien en quoi ils pèchent, et ne savent pas moins ce qu’ils devraient faire. Mais, comme les comédies sont devenues une marchandise à vendre, ils disent, et avec raison, que les acteurs ne les achèteraient pas si elles n’étaient taillées à la mode. Ainsi le poëte est contraint de se plier à ce qu’exige le comédien, qui doit lui payer son ouvrage. Veut-on une preuve de cette vérité ? qu’on voie les comédies en nombre infini qu’a composées un heureux génie de ces royaumes, avec tant de fécondité, tant d’esprit et de grâce, un vers si élégant, un dialogue si bien assaisonné de saillies plaisantes et de graves maximes, qu’il remplit le monde de sa renommée. Eh bien ! parce qu’il cède aux exigences des comédiens, elles ne sont pas arrivées toutes, comme quelques-unes d’entre elles, au degré de perfection qu’elles devaient atteindre. D’autres auteurs écrivent leurs pièces tellement à l’étourdie, qu’après les avoir jouées, les comédiens sont obligés de fuir et de s’expatrier, dans la crainte d’être punis, comme cela est arrivé mainte et mainte fois, pour avoir représenté des choses irrévérencieuses pour quelques souverains, ou déshonorantes pour quelques nobles lignages. Tous ces inconvénients cesseraient, et bien d’autres encore que je passe sous silence, s’il y avait à la cour une personne éclairée, habile et discrète, chargée d’examiner toutes les comédies avant leur représentation, non-seulement celles qu’on jouerait dans la capitale, mais toutes celles qu’on aurait envie de jouer dans le reste de l’Espagne. Il faudrait que, sans l’approbation, la signature et le sceau de cet examinateur, aucune autorité locale ne laissât représenter aucune comédie dans son pays. De cette manière, les comédiens auraient soin d’envoyer leurs pièces à la cour, et pourraient ensuite les représenter en toute sûreté. Ceux qui les composent y mettraient aussi plus de soin, de travail et d’étude, dans la crainte de l’examen rigoureux et éclairé que devraient subir leurs ouvrages. Enfin, l’on ferait de bonnes comédies, et l’on atteindrait heureusement le but qu’on s’en propose, aussi bien le divertissement du public que la gloire des écrivains de l’Espagne et l’intérêt bien entendu des comédiens, qu’on serait dispensé de surveiller et de punir. Si, de plus, on chargeait une autre personne, ou la même, d’examiner les livres de chevalerie qui seraient composés désormais, sans doute il en paraîtrait quelques-uns qui auraient toute la perfection dont parle votre grâce. Ils enrichiraient notre langue d’un agréable et précieux trésor d’éloquence ; ils permettraient, enfin, que les livres anciens s’obscurcissent à la lumière des livres nouveaux, qui se publieraient pour l’honnête passe-temps, non-seulement des oisifs, mais encore des hommes les plus occupés, car il est impossible que l’arc soit toujours tendu, et l’humaine faiblesse a besoin de se retremper dans des récréations permises. » Le chanoine et le curé en étaient là de leur entretien, quand le barbier, prenant les devants, s’approcha d’eux, et dit au curé : « Voici, seigneur licencié, l’endroit où j’ai dit que nous serions bien pour faire la sieste, tandis que les bœufs trouveraient une fraîche et abondante pâture. — C’est aussi ce qu’il me semble, répondit le curé. » Et dès qu’il eut fait part de son projet au chanoine, celui-ci résolut de s’arrêter avec eux, convié par le charme d’un joli vallon qui s’offrait à leur vue. Pour jouir de ce beau paysage, ainsi que de la conversation du curé qu’il commençait à prendre en grande affection, et pour savoir plus en détail les prouesses de Don Quichotte, il ordonna à quelques-uns de ses domestiques d’aller à l’hôtellerie, qui n’était pas fort éloignée, et d’en rapporter ce qu’ils y trouveraient pour le dîner de toute la compagnie, parce qu’il se décidait à passer la sieste en cet endroit. L’un des domestiques répondit que le mulet aux provisions, qui devait être arrivé déjà dans l’hôtellerie, était assez bien chargé pour qu’on n’eût rien à y prendre que de l’orge. — En ce cas, reprit le chanoine, conduisez-y toutes nos montures, et faites revenir le mulet. »

Pendant que cet ordre s’exécutait, Sancho, voyant qu’il pouvait enfin parler à son maître sans la continuelle présence du curé et du barbier, qu’il tenait pour suspects, s’approcha de la cage où gisait Don Quichotte, et lui dit : « Seigneur, pour la décharge de ma conscience, je veux vous

dire ce qui se passe au sujet de votre enchantement. D’abord, ces deux hommes qui vous accompagnent, avec des masques sur la figure, sont le curé et le barbier de notre village ; et j’imagine qu’ils ont ourdi la trame de vous emmener de cette façon, par pure envie, et parce qu’ils sont jaloux de ce que vous les surpassez à faire de fameux exploits. Cette vérité une fois admise, il s’ensuit que vous n’êtes pas enchanté dans cette cage, mais mystifié comme un benêt. En preuve de ce que je vous dis, je veux vous faire une question, et si vous me répondez, comme je crois que vous allez me répondre, vous toucherez du doigt cette fourberie, et vous reconnaîtrez que vous n’êtes pas enchanté, mais que vous avez l’esprit à l’envers. — Voyons, répondit Don Quichotte, demande ce que tu voudras, mon fils Sancho ; je suis prêt à te donner toute satisfaction. Quant à ce que tu dis que ceux qui vont et viennent autour de nous sont le curé et le barbier, nos compatriotes et nos connaissances, il est bien possible qu’il te semble que ce soit eux-mêmes ; mais que ce soit eux réellement et en effet, ne t’avise de le croire en aucune façon. Ce que tu dois croire et comprendre, c’est que, s’ils leur ressemblent, comme tu le dis, ceux qui m’ont enchanté auront pris cette forme et cette ressemblance. En effet, il est facile aux enchanteurs de prendre la figure qui leur convient, et ils auront revêtu celle de nos amis pour te donner occasion de penser ce que tu penses, et pour te jeter dans un labyrinthe de doutes et d’incertitudes dont le fil de Thésée ne parviendrait pas à te faire sortir. Ils auront également pris cette apparence pour que j’hésite dans ma conviction, et que je ne puisse deviner d’où me vient ce grief. Car enfin, si, d’une part, on me dit que ceux qui nous accompagnent sont le barbier et le curé de notre pays ; si, d’une autre part, je me vois encagé, sachant fort bien qu’aucune force humaine, à moins d’être surnaturelle, ne serait capable de me mettre en cage, que veux-tu que je dise ou que je pense, si ce n’est que la façon de mon enchantement surpasse toutes celles que j’ai lues dans toutes les histoires qui traitent des chevaliers errants qu’on a jusqu’à présent enchantés ? Ainsi, tu peux bien te calmer et te rendre le repos en ce qui est de croire que ces gens sont ce que tu dis, car ils ne le sont pas plus que je ne suis Turc ; et quant à me demander quelque chose, parle, je te répondrai, dusses-tu me faire des questions jusqu’à demain matin. — Par le nom de Notre-Dame ! s’écria Sancho en jetant un grand cri, est-il possible que votre grâce soit assez dure de cervelle, assez dépourvue de moelle sous le crâne, pour ne pas reconnaître que ce que je dis est la vérité pure, et que, dans cet emprisonnement qu’on vous fait subir, il entre plus de malice que d’enchantement ? Mais, puisqu’il en est ainsi, je veux vous prouver avec la dernière évidence que vous n’êtes pas enchanté. Dites-moi voir un peu… Puisse Dieu vous tirer de ce tourment, et puissiez-vous tomber dans les bras de madame Dulcinée quand vous y penserez le moins !… — Achève tes exorcismes, s’écria Don Quichotte, et demande ce qui te fera plaisir ; je t’ai déjà dit que je suis prêt à répondre avec toute ponctualité ! — Voilà justement ce que je demande, répondit Sancho. Or, ce que je désire savoir, c’est que vous me disiez, sans mettre ni omettre la moindre chose, mais en toute vérité, comme on doit l’attendre de la bouche de tous ceux qui font, comme votre grâce, profession des armes sous le titre de chevaliers errants… — Je te répète, reprit Don Quichotte, que je ne mentirai en quoi que ce soit. Mais voyons, parle, demande ; car, en vérité, Sancho, tu me

fatigues avec tant de préambules, d’ambages et de circonlocutions. — Je dis, répliqua Sancho, que je suis parfaitement sûr de la franchise et de la véracité de mon maître ; et dès lors, comme cela vient fort à point pour notre histoire, j’oserai lui faire une question, parlant par respect : Depuis que votre grâce est encagée, ou plutôt enchantée dans cette cage, est-ce que, par hasard, il lui serait venu l’envie de faire, comme on dit, le petit ou le gros ? — Je n’entends rien, Sancho, répondit Don Quichotte, à ces paroles de petit et de gros. Explique-toi plus clairement si tu veux que je te réponde avec précision. — Est-il possible, reprit Sancho, que votre grâce n’entende pas ce que c’est que le gros et le petit ? Mais c’est avec cela qu’on sèvre les enfants à l’école. Eh bien ! sachez donc que je veux dire s’il vous est venu quelque envie de faire ce que personne ne peut faire à votre place. — J’y suis, j’y suis, Sancho, s’écria Don Quichotte. Oh, oui ! bien des fois, et maintenant encore. Tire-moi de ce péril, si tu ne veux que je me trouve dans de beaux draps. »

CHAPITRE XLIX. Qui traite du gracieux entretien qu’eut Sancho Panza avec son seigneur Don Quichotte.

« Ah ! par ma foi, vous voilà pris, s’écria Sancho, c’est justement là ce que je voulais savoir, aux dépens de mon âme et de ma vie. Dites donc, seigneur, pourrez-vous nier ce qu’on dit communément dans le pays, lorsque quelqu’un est de mauvaise humeur : je ne sais ce qu’a un tel, il ne mange, ni ne boit, ni ne dort ; il répond de travers à ce qu’on lui demande ; on dirait qu’il est enchanté ? D’où il faut conclure que ceux qui ne mangent, ni ne boivent, ni ne dorment, ni ne font les œuvres naturelles dont je viens de parler, ceux-là sont enchantés véritablement ; mais non pas ceux qui ont les envies qu’a votre grâce, qui boivent quand on leur donne à boire, qui mangent quand ils ont à manger, et qui répondent à tout ce qu’on leur demande. — Tu dis vrai, Sancho, répondit Don Quichotte ; mais je t’ai déjà dit qu’il y avait bien des façons d’enchantement ; il se pourrait faire qu’avec le temps la mode ait changé, et qu’il soit maintenant d’usage que les enchantés fassent tout ce que je fais ou veux faire, bien qu’ils ne l’eussent pas fait auparavant. Or, contre la mode des temps, il n’y a pas à argumenter, ni à tirer de conséquences. Je sais et je tiens pour certain que je suis enchanté ; cela suffit pour mettre ma conscience en repos ; car je me ferais, je t’assure, un grand cas de conscience, si je doutais que je fusse enchanté, de rester en cette cage, lâche et fainéant, frustrant du secours de mon bras une foule d’affligés et de malheureux qui doivent, à l’heure qu’il est, avoir le plus pressant besoin de mon aide et de ma faveur. — Avec tout cela, répliqua Sancho, je répète que, pour plus de satisfaction et de sûreté, il serait bon que votre grâce essayât de sortir de cette prison. Moi, je m’oblige à vous seconder de tout mon pouvoir, et même à vous en tirer ; vous essaierez ensuite de remonter sur ce bon Rossinante, qui a l’air aussi d’être enchanté, tant il marche triste et mélancolique ; et puis nous courrons encore une fois la chance de chercher des aventures ; si elle tourne mal, nous aurons toujours le temps de nous en revenir à la cage ; alors je promets, foi de bon et loyal écuyer, de m’y enfermer avec votre grâce, si vous êtes, par hasard, assez malheureux, ou moi assez imbécile pour que nous ne parvenions à faire ce que je dis. — Soit, répliqua Don Quichotte ; j’y consens et j’y donne les mains. Dès que tu saisiras quelque heureuse conjoncture pour mettre en œuvre ma délivrance, je t’obéirai en tout et pour tout. Mais tu verras, Sancho, combien tu te trompes dans l’appréciation de mon infortune. »

Cet entretien conduisit le chevalier errant et son maugréant écuyer jusqu’à l’endroit où les attendaient, ayant déjà mis pied à terre, le curé, le chanoine et le barbier. Le bouvier détela aussitôt ses bœufs de sa charrette, et les laissa prendre leurs ébats dans cette verte prairie, dont la fraîcheur et le calme invitaient à jouir de ses attraits, non-seulement les gens aussi enchantés que Don Quichotte, mais aussi fins et avisés que son écuyer. Celui-ci pria le curé de permettre que son seigneur sortît un moment de la cage, parce qu’autrement cette prison courrait grand risque de ne pas rester aussi propre que l’exigeaient la décence et la dignité d’un chevalier tel que lui. Le curé comprit la chose, et répondit à Sancho que de bon cœur il consentirait à ce qui lui était demandé, s’il ne craignait qu’en se voyant libre son seigneur ne fît des siennes, et ne se sauvât où personne ne le reverrait. « Je me rends caution de sa fuite, répliqua Sancho. — Moi de même, ajouta le chanoine, et de tout ce qui en peut résulter, surtout s’il m’engage sa parole de chevalier qu’il ne s’éloignera point de nous sans notre permission. — Oui, je la donne, s’écria Don Quichotte, qui avait écouté tout ce dialogue. Et, d’ailleurs, celui qui est enchanté comme moi n’est pas libre de faire ce qu’il veut de sa personne, car le magicien qui l’a enchanté peut vouloir qu’il ne bouge de la même place trois siècles durant ; et si l’enchanté s’enfuyait, l’enchanteur le ferait revenir à tire-d’ailes. Puisqu’il en est ainsi, vous pouvez bien me lâcher ; ce sera profit pour tout le monde, car, si vous ne me lâchez pas, je vous proteste qu’à moins de vous tenir à l’écart, je ne saurais m’empêcher de vous chatouiller désagréablement l’odorat. » Le chanoine lui fit étendre la main, bien qu’il eût les deux poignets attachés, et, sous la foi de sa parole, on lui ouvrit la porte de sa cage, ce qui lui causa le plus vif plaisir.

La première chose qu’il fit dès qu’il se vit hors de la cage, fut d’étendre, l’un après l’autre, tous les membres de son corps ; puis il s’approcha de Rossinante, et, lui donnant sur la croupe deux petits coups du plat de la main, il lui dit tendrement : « J’espère toujours, en Dieu et en sa sainte mère, fleur et miroir des coursiers, que bientôt nous nous reverrons comme nous désirons être, toi, portant ton seigneur, et moi, monté sur tes flancs, exerçant ensemble la profession pour laquelle Dieu m’a jeté dans

ce monde. » Après avoir ainsi parlé, Don Quichotte gagna, suivi de Sancho, un lieu bien à l’écart, d’où il revint fort soulagé, et plus désireux qu’auparavant de mettre en œuvre le projet de Sancho.

Le chanoine le regardait, et s’émerveillait de la grande étrangeté de sa folie. Il était étonné surtout que ce pauvre gentilhomme montrât, en tout ce qu’il disait ou répondait, une intelligence parfaite, et qu’il ne perdît les étriers, comme on l’a dit mainte autre fois, que sur le chapitre de la chevalerie. Ému de compassion, il lui adressa la parole, quand tout le monde se fut assis sur l’herbe verte pour attendre les provisions : « Est-il possible, seigneur hidalgo, lui dit-il, que cette oiseuse et fade lecture des livres de chevalerie ait eu sur votre grâce assez de puissance pour vous tourner l’esprit au point que vous veniez à croire que vous êtes enchanté, ainsi que d’autres choses de même calibre, aussi loin d’être vraies que le mensonge l’est de la vérité même ? Comment peut-il exister un entendement humain capable de se persuader qu’il y ait eu dans le monde cette multitude d’Amadis, et cette tourbe infinie de fameux chevaliers ? qu’il y ait eu tant d’empereurs de Trébisonde, tant de Félix-Mars d’Hircanie, tant de coursiers et de palefrois, tant de damoiselles errantes, tant de serpents et de dragons, tant d’andriaques, tant de géants, tant d’aventures inouïes, tant d’espèces d’enchantements, tant de batailles, tant d’effroyables rencontres, tant de costumes et de parures, tant de princesses amoureuses, tant d’écuyers devenus comtes, tant de nains beaux parleurs, tant de billets doux, tant de galanteries, tant de femmes guerrières, et finalement tant de choses extravagantes comme en contiennent les livres de chevalerie ? Pour moi, je peux dire que, quand je les lis, tant que mon imagination ne s’arrête pas à la pensée que tout cela n’est que mensonge et dérèglement d’esprit, ils me donnent, je l’avoue, quelque plaisir ; mais dès que je réfléchis à ce qu’ils sont, j’envoie le meilleur d’entre eux contre la muraille, et je le jetterais au feu si j’avais là des tisons. Oui, car ils méritent tous cette peine, pour être faux et menteurs, et hors des lois de la commune nature ; ils la méritent comme fauteurs de nouvelles sectes, et inventeurs de nouvelles façons de vivre, comme donnant occasion au vulgaire ignorant de croire et de tenir pour vraies toutes les rêveries qu’ils renferment. Ils ont même assez d’audace pour oser troubler les esprits d’hidalgos bien nés et bien élevés, comme on le voit par ce qu’ils ont fait sur votre grâce, puisqu’ils vous ont conduit à ce point qu’il a fallu vous enfermer dans une cage et vous mener sur une charrette à bœufs, comme on mène de village en village un lion ou un tigre pour gagner de quoi vivre en le faisant voir. Allons, seigneur Don Quichotte, prenez pitié de vous-même, et revenez au giron du bon sens. Faites usage de celui que le ciel a bien voulu vous départir, en employant l’heureuse étendue de votre esprit à d’autres lectures qui tournent au profit de votre conscience et de votre bonne renommée. Si toutefois, poussé par votre inclination naturelle, vous persistez à lire des histoires d’exploits chevaleresques, lisez, dans la sainte Écriture, le livre des Juges : vous y trouverez de pompeuses vérités, et des hauts faits non moins certains qu’éclatants. La Lusitanie eut un Viriatès, Rome un César, Carthage un Annibal, la Grèce un Alexandre, la Castille un comte Fernand-Gonzalez, Valence un Cid, l’Andalousie un Gonsalve de Cordoue, l’Estrémadure un Diego Garcia de Paredès, Xerez un Garci-Perez de Vargas, Tolède un Garcilaso, Séville un Don Manuel Ponce de Léon ; le récit de leurs vaillants exploits suffit pour amuser, pour

instruire, pour ravir et pour étonner les plus hauts génies qui en fassent la lecture. Voilà celle qui est digne de votre belle intelligence, seigneur Don Quichotte ; elle vous laissera, quand vous l’aurez faite, érudit dans l’histoire, amoureux de la vertu, instruit aux bonnes choses, fortifié dans les bonnes mœurs, vaillant sans témérité, prudent sans faiblesse ; et tout cela pour la gloire de Dieu, pour votre propre intérêt et pour l’honneur de la Manche, d’où je sais que votre grâce tire son origine. » Don Quichotte avait écouté avec la plus scrupuleuse attention les propos du chanoine. Quand il s’aperçut que celui-ci cessait de parler, après l’avoir d’abord regardé fixement et en silence, il lui répondit : « Si je ne me trompe, seigneur hidalgo, le discours que vient de m’adresser votre grâce avait pour but de vouloir me faire entendre qu’il n’y a jamais eu de chevaliers errants dans le monde ; que tous les livres de chevalerie sont faux, menteurs, inutiles et nuisibles à la république ; qu’enfin j’ai mal fait de les lire, plus mal de les croire, et plus mal encore de les imiter, en me décidant à suivre la dure profession de chevalier errant qu’ils enseignent, parce que vous niez qu’il ait existé jamais des Amadis de Gaule et de Grèce, ni cette multitude d’autres chevaliers dont les livres sont pleins. — Tout est, au pied de la lettre, comme votre grâce l’énumère, » reprit en ce moment le chanoine.

Don Quichotte continua : « Votre grâce a, de plus, ajouté que ces livres m’avaient fait un grand tort, puisque, après m’avoir dérangé l’esprit, ils ont fini par me mettre en cage ; et que je ferais beaucoup mieux de m’amender, de changer de lecture, et d’en lire d’autres plus véridiques, plus faits pour amuser et pour instruire. — C’est cela même, répondit le chanoine. — Eh bien ! moi, répliqua Don Quichotte, je trouve, à mon compte, que l’insensé et l’enchanté c’est vous-même, puisque vous n’avez pas craint de proférer tant de blasphèmes contre une chose tellement reçue dans le monde, tellement admise pour véritable, que celui qui la nie, comme le fait votre grâce, mériterait la même peine que vous infligez aux livres dont la lecture vous ennuie et vous fâche. En effet, vouloir faire accroire à personne qu’Amadis n’a pas été de ce monde, pas plus que tous les autres chevaliers d’aventure dont les histoires sont remplies toutes combles, c’est vouloir persuader que le soleil n’éclaire pas, que la gelée ne refroidit pas, que la terre ne nous porte pas. Quel esprit peut-il y avoir en ce monde capable de persuader à un autre que l’histoire de l’infante Floripe avec Guy de Bourgogne n’est pas vraie, non plus que l’aventure de Fiérabras au pont de Mantible, qui arriva du temps de Charlemagne ? Je jure Dieu que c’est aussi bien la vérité qu’il est maintenant jour. Si c’est un mensonge, alors il en doit être de même et d’Hector, et d’Achille, et de la guerre de Troie, et des douze pairs de France, et du roi Artus d’Angleterre, qui est encore à présent transformé en corbeau, et que ses sujets attendent d’heure en heure. Osera-t-on dire aussi que l’histoire de Guarino Mezquino est mensongère, ainsi que celle de la conquête du Saint-Grial ; que les amours de Tristan et de la reine Iseult sont apocryphes, aussi bien que ceux de la reine Genièvre et de Lancelot, tandis qu’il y a des gens qui se rappellent presque d’avoir vu la duègne Quintagnone, laquelle fut le meilleur échanson de vin qu’eut la Grande-Bretagne ? Cela est si vrai, que je me souviens qu’une de mes grand’mères, celle du côté de mon père, me disait, quand elle rencontrait quelque duègne avec de respectables coiffes : « Celle-ci, mon enfant, ressemble à la duègne Quintagnone ; » d’où je conclus qu’elle dut la connaître elle-même, ou du moins en avoir vu quelque portrait. Qui pourra nier que l’histoire de Pierre et de la jolie Magalone ne soit parfaitement exacte, puisqu’on voit encore aujourd’hui, dans la galerie d’armes de nos rois, la cheville qui faisait tourner et mouvoir le cheval de bois sur lequel le vaillant Pierre de Provence traversait les airs, cheville qui est un peu plus grosse qu’un timon de charrette à bœufs ?

À côté d’elle est la selle de Babiéca, la jument du Cid, et, dans la gorge de Roncevaux, on voit encore la trompe de Roland, aussi longue qu’une grande poutre. D’où l’on doit inférer qu’il y eut douze pairs de France, qu’il y eut un Pierre, qu’il y eut un Cid, et d’autres chevaliers de la même

espèce, de ceux dont les gens disent qu’ils vont à leurs aventures. Sinon il faut nier aussi que le vaillant Portugais Juan de Merlo ait été chevalier errant, qu’il soit allé en Bourgogne, qu’il ait combattu dans la ville de Ras contre le fameux seigneur de Charni, appelé Moïse-Pierre ; puis, dans la ville de Bâle, contre Moïse-Henri de Remestan, et qu’il soit sorti deux fois de la lice vainqueur et couvert de gloire. Il faut nier encore les aventures et les combats que livrèrent également en Bourgogne les braves Espagnols Pedro Barba et Gutierre Quixada (duquel je descends en ligne droite de mâle en mâle), qui vainquirent les fils du comte de Saint-Pol. Que l’on nie donc aussi que Don Fernando de Guevara soit allé chercher des aventures en Allemagne, où il combattit messire Georges, chevalier de la maison du duc d’Autriche ; qu’on dise enfin que ce sont des contes pour rire, les joutes de Suéro de Quiñones, celui du pas de l’Orbigo, les défis de Mosen-Luis de Falcès à Don Gonzalo de Guzman, chevalier castillan, et tant d’autres exploits faits par des chevaliers chrétiens de ces royaumes et des pays étrangers, si authentiques, si véritables, que celui qui les nie, je le répète, est dépourvu de toute intelligence et de toute raison. » Le chanoine fut étrangement surpris d’entendre le singulier mélange de vérités et de mensonges que faisait Don Quichotte, et de voir quelle connaissance complète il avait de toutes les choses relatives à sa chevalerie errante. Il lui répondit donc : « Je ne puis nier, seigneur Don Quichotte, qu’il n’y ait quelque chose de vrai dans ce qu’a dit votre grâce, principalement en ce qui touche les chevaliers errants espagnols. Je veux bien concéder encore qu’il y eut douze pairs de France ; mais je me garderai bien de croire qu’ils firent tout ce que raconte d’eux l’archevêque Turpin. Ce qu’il y a de vrai, c’est que ce furent des chevaliers choisis par les rois de France, qu’on appela pairs, parce qu’ils étaient tous égaux en valeur et en qualité ; du moins, s’ils ne l’étaient pas, il était à désirer qu’ils le fussent. C’était un ordre militaire, à la façon de ceux qui existent à présent, comme les ordres de Saint-Jacques et de Calatrava, où l’on suppose que ceux qui font profession sont tous des chevaliers braves et bien nés ; et, comme on dit à cette heure, chevalier de Saint-Jean ou d’Alcantara, on disait alors chevalier des Douze-Pairs, parce qu’on en choisissait douze, égaux en mérite, pour cet ordre militaire. Qu’il y ait eu un Cid et un Bernard del Carpio, nul doute ; mais qu’ils aient fait toutes les prouesses qu’on leur prête, c’est autre chose. Quant à la cheville du comte Pierre, dont votre grâce a parlé, et qui est auprès de la selle de Babiéca, dans la galerie royale, je confesse mon péché : je suis si gauche, ou j’ai la vue si courte que, bien que j’aie vu distinctement la selle, je n’ai pu apercevoir la cheville, quoiqu’elle soit aussi grosse que l’a dit votre grâce. — Elle y est pourtant, sans aucun doute, répliqua Don Quichotte ; à telles enseignes qu’on la tient enfermée dans un fourreau de cuir pour qu’elle ne prenne pas le moisi. — C’est bien possible, reprit le chanoine ; mais, par les ordres sacrés que j’ai reçus, je ne me rappelle pas l’avoir vue. Et, quand je concéderais qu’elle est en cet endroit, serais-je obligé de croire aux histoires de tous ces Amadis, et de cette multitude de chevaliers sur lesquels on nous fait tant de contes ? et serait-ce une raison pour qu’un homme comme votre grâce, si plein d’honneur et de qualités, et doué d’un si bon entendement, s’avisât de prendre pour autant de vérités tant de folies étranges qui sont écrites dans ces extravagants livres de chevalerie ? »

CHAPITRE L. De la spirituelle altercation qu’eurent Don Quichotte et le chanoine, ainsi que d’autres événements.

« Voilà, parbleu, qui est bon ! répondit Don Quichotte. Comment ! les livres qui sont imprimés avec la licence des rois et l’approbation des examinateurs ; ces livres, qui, à la satisfaction générale, sont lus et vantés des grands et des petits, des riches et des pauvres, des lettrés et des ignorants, des vilains et des gentilshommes, enfin de toutes espèces de gens, de quelque état et condition que ce soit ; ces livres, dis-je, seraient pur mensonge, tandis qu’ils ont si bien le cachet de la vérité, qu’on y désigne le père, la mère, le pays, les parents, l’âge, le lieu et les exploits point pour point et jour par jour que firent tel ou tels chevaliers ? Allons donc, taisez-vous, seigneur ; ne dites pas un si grand blasphème, et croyez-moi, car je vous donne à cet égard le meilleur conseil que puisse suivre un homme d’esprit. Sinon, lisez-les, et vous verrez quel plaisir vous en donnera la lecture. Dites-moi donc un peu : y a-t-il un plus grand ravissement que de voir, comme qui dirait là, devant nous, un grand lac de poix-résine bouillant à gros bouillons, dans lequel nagent et s’agitent une infinité de serpents, de couleuvres, de lézards, et mille autres espèces d’animaux féroces et épouvantables ? Tout à coup, du fond de ce lac, sort une lamentable voix qui dit : « Toi, chevalier, qui que tu sois, qui es à regarder ce lac effroyable, si tu veux obtenir le trésor qu’il cache sous ses noires eaux, montre la valeur de ton cœur invincible, jette-toi au milieu de ce liquide enflammé. Si tu ne le fais pas, tu ne seras pas digne de voir les hautes et prodigieuses merveilles que renferment les sept châteaux des sept fées qui gisent sous cette noire épaisseur. » Le chevalier n’a pas encore achevé d’entendre la voix redoutable que déjà, sans entrer en calcul avec lui-même, sans considérer le péril qu’il affronte, sans même se dépouiller de ses armes pesantes, mais en se recommandant à Dieu et à sa dame, il se précipite tête baissée au milieu du lac bouillonnant ; et, quand il se doute le moins de ce qu’il va devenir, le voilà qui se trouve au milieu d’une campagne fleurie, à laquelle les Champs-Élysées n’ont rien de comparable. Là, il lui semble que l’air est plus transparent, que le soleil brille d’une clarté nouvelle. Un bois paisible s’offre à sa vue ; il est planté d’arbres si verts et si touffus que leur feuillage réjouit les yeux, tandis que l’oreille est doucement frappée des chants suaves et naturels d’une infinité de petits oiselets aux nuances brillantes, qui voltigent gaiement sous les rameaux entrelacés. Ici, se découvre un ruisseau, dont les eaux fraîches, semblables à un liquide cristal, courent sur une fine arène et de blancs cailloux, qui paraissent un lit d’or criblé et de perles orientales. Là, il aperçoit une élégante fontaine artistement formée de jaspe aux mille couleurs et de marbre poli ; plus loin, il en voit une autre, élevée à la façon rustique, où les fins coquillages de la moule et les tortueuses maisons blanches et jaunes de l’escargot, ordonnés sans ordre et mêlés de brillants morceaux de cristal, forment un ouvrage varié, où l’art, imitant la nature, semble la vaincre cette fois. De ce côté, paraît tout à coup un formidable château-fort, ou un élégant palais, dont les murailles sont d’or massif, les créneaux de diamants, les portes de hyacinthes, et finalement dont l’architecture est si admirable, que, bien qu’il ne soit formé que d’or, de diamants, d’escarboucles, de rubis, de perles et d’émeraudes, la façon, toutefois, est plus précieuse que la matière. Et que peut-on désirer de plus, quand on a vu cela, que de voir sortir par la porte du château un grand nombre de damoiselles, dont les riches et galantes parures sont telles, que, si je me mettais à les décrire, comme font les histoires, je n’aurais jamais fini ? Aussitôt, celle qui paraît la principale de la troupe vient prendre par la main l’audacieux chevalier qui s’est jeté dans les flots bouillants du lac, et le conduit, sans dire un mot, dans l’intérieur de la forteresse ou du palais. Après l’avoir déshabillé, nu comme sa mère l’a mis au monde, elle le baigne dans des eaux tièdes, le frotte d’onguents de senteur, et le revêt d’une chemise de fine percale, toute parfumée d’odeurs exquises ; puis, une autre damoiselle survient qui lui jette sur les épaules une tunique qui vaut au moins, à ce qu’on dit, une ville tout entière, et même davantage. Quoi de plus charmant, quand on nous conte ensuite qu’après cela ces dames le mènent dans une autre salle, où il trouve la table mise avec tant de magnificence qu’il en reste tout ébahi ! quand on lui verse sur les mains une eau toute distillée d’ambre et de fleurs odorantes !

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