L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 2)
À cette époque, et prêt à partir sur la frégate du renégat, Cervantès s’était enfui du bagne ; il était caché dans la maison d’un de ses anciens compagnons d’armes, l’enseigne Diego Castellano. Bientôt on publia dans les rues un ordre du dey qui réclamait son esclave Cervantès, et menaçait de mort quiconque lui donnerait asile. Toujours généreux, Cervantès délivra son ami d’une telle responsabilité : il alla volontairement se présenter au dey, sous l’intercession d’un renégat de Murcie, nommé Morato Raez Maltrapillo, qui s’était acquis les bonnes grâces d’Hassan-Aga. Celui-ci exigea de Cervantès la déclaration de tous ses complices, et, pour l’intimider davantage, il lui fit attacher les mains derrière le dos et passer une corde au cou, comme s’il n’eût plus fallu que le hisser à la potence. Cervantès garda la même fermeté d’âme ; il n’accusa que lui, et n’avoua pour complices que quatre gentilshommes espagnols qui avaient tout récemment recouvré la liberté. Ses réponses furent si nobles et si ingénieuses, qu’Hassan-Aga se laissa toucher encore. Il se contenta d’exiler le licencié Giron au royaume de Fez, et d’envoyer Cervantès dans un cachot de la prison des Mores, où l’infortuné languit cinq mois entiers, traînant des menottes et des entraves. Tel fut le prix de cette noble action, qui lui valut, suivant l’expression d’un témoin oculaire, l’enseigne Luis de Pedrosa, renom, honneur et couronne parmi les chrétiens.
Ces diverses aventures, dont Cervantès disait lui-même « qu’elles resteraient de longues années dans la mémoire des gens du pays », et dont le P. Haedo dit également « qu’on en pourrait écrire une histoire particuliére », avaient, en effet, donné tant de crédit à leur auteur, parmi les chrétiens et les Mores, qu’Hassan-Aga eut l’appréhension de quelque entreprise plus importante et plus générale. Déjà, précédemment, deux braves Espagnols avaient tenté d’opérer un soulèvement dans Alger. Cervantès, soutenu par vingt-cinq mille captifs agglomérés alors dans la capitale de la régence, pouvait bien concevoir la même pensée. Un de ses récents historiens, Fernandez-Navarrete, la lui prête, et affirme même qu’il aurait pu réussir sans la malveillance et l’ingratitude qui le trahirent si souvent. Quoi qu’il en soit, Hassan-Aga craignait tellement son courage, son adresse et l’empire qu’il avait pris sur ses compagnons de captivité, qu’il disait de lui : « Quand je tiens sous bonne garde l’Espagnol estropié, je tiens en sûreté ma capitale, mes esclaves et mes galères. » Et cependant, (tant la vraie grandeur a de puissance !) ce méchant homme n’avait que pour Cervantès des égards et de la modération. C’est ce que révèle celui-ci, parlant de lui-même, dans le récit du Capitaine captif : « Un seul s’en tira bien avec lui. C’était un soldat espagnol, nommé un tel de Saavedra, lequel fit des choses qui resteront de longues années dans la mémoire des gens de ce pays, et toutes pour recouvrer sa liberté. Cependant, jamais Hassan-Aga ne lui donna un coup de bâton, ni ne lui en fit donner, ni ne lui adressa une parole injurieuse ; tandis qu’à chacune des nombreuses tentatives que faisait ce captif pour s’enfuir, nous craignions tous qu’il ne fût empalé, et lui-même en eut la peur plus d’une fois. »
Cervantès, enchaîné dans son cachot, n’était guère plus à plaindre que les esclaves appelés libres, dont la condition devenait insupportable. En s’emparant du commerce exclusif des grains et des provisions de toute nature, Hassan-Aga fit naître une telle disette, que les rues de la ville étaient jonchées de cadavres des gens du pays que moissonnaient la faim et les maladies. Les chrétiens, nourris par avarice plus que par compassion, ne recevaient des Turcs, leurs patrons, que le strict nécessaire ; et cependant ils étaient sans relâche accablés des plus rudes travaux, car les grands préparatifs que faisait Philippe II contre le Portugal, en annonçant une expédition contre Alger, avaient jeté l’effroi dans la Régence, et l’on y employait jour et nuit les captifs à réparer les fortifications et à radouber la flotte.
Tandis que Cervantès faisait tant d’inutiles efforts pour conquérir sa liberté, ses parents mettaient tout en œuvre, à Madrid, pour la lui rendre par le moyen ordinaire du rachat. Ayant épuisé toutes leurs ressources, en 1577, pour la rançon du frère aîné, ils firent dresser une enquête devant l’un des alcaldes de corte, sous la date du 17 mars 1578, dans laquelle plusieurs témoins constatèrent les services honorables de Cervantès dans les campagnes du Levant, et la détresse absolue de sa famille, qui ne pouvait le racheter par ses propres moyens. À cette pièce, qui fut transmise au roi, le duc de Sesa, précédent vice-roi de Sicile, joignit une espèce de certificat, où il recommandait vivement son ancien soldat à la bienveillance du monarque.
La mort du père de Cervantès vint interrompre ces démarches, et livrer la triste famille à de plus pressants soucis. L’année suivante, Philippe II résolut d’envoyer à Alger des commissaires de rachat. Le P. Fray Juan Gil, procureur-général de l’ordre de la Sainte-Trinité, et qui portait en outre le titre de Rédempteur pour la couronne de Castille, fut chargé de cette mission, pour laquelle on lui adjoignit un autre moine du même ordre, appelé Fray Antonio de la Bella. Ce fut devant ces religieux que se présentèrent, le 31 juillet 1579, Doña Léonor de Cortinas, et sa fille Doña Andréa de Cervantès, qui venaient leur apporter trois cents ducats pour aider au rachat de Miguel de Cervantès, leur fils et frère. Deux cent cinquante ducats étaient offerts par la pauvre veuve, et cinquante par la pauvre fille.
Les Pères rédempteurs se mirent en route, et abordèrent à Alger le 29 mai 1580. Ils commencèrent aussitôt les opérations de leur respectable office. Mais de grandes difficultés retardèrent longtemps le rachat de Cervantès. Le dey, son maître, demandait mille écus de rançon, pour doubler le prix qu’il lui avait coûté, et menaçait, si la somme ne lui était pas immédiatement remise, d’emmener son esclave à Constantinople. En effet, un firman du Grand-Seigneur venait de lui donner un successeur dans le gouvernement de la régence, et Hassan-Aga, prêt à emporter toutes ses richesses, tenait déjà Cervantès enchaîné sur une de ses galères. Le P. Juan Gil, ému de compassion, et craignant que cet intéressant prisonnier ne perdît à jamais l’occasion de sa délivrance, mit en œuvre tant de prières et d’intercessions qu’il obtint de le racheter moyennant cinq cents écus en or d’Espagne. Pour trouver cette somme, il fallut emprunter à plusieurs marchands européens, et prendre une large part dans le fonds commun des aumônes de rédemption. Enfin, après avoir encore donné neuf doubles de gratification aux officiers de la galère où il allait ramer, Cervantès fut mis à terre, le 19 septembre 1580, à l’instant même où Hassan-Aga mettait à la voile pour Constantinople. Ainsi fut conservé Cervantès à sa patrie et au monde.
Le premier usage qu’il fit de sa liberté, ce fut de repousser, par la voie la plus authentique et la plus éclatante, les calomnies dont il avait été récemment la victime. Son infâme délateur, le moine Juan Blanco de Paz, qui se disait faussement commissaire du saint-office, avait profité de l’étroit emprisonnement de Cervantès pour lui attribuer l’exil du renégat Giron, et l’insuccès de leur dernière tentative. Cervantès, une fois libre, supplia le P. Juan Gil de faire établir une enquête. En effet, le notaire apostolique Pedro de Ribera reçut les déclarations de onze gentilshommes espagnols, les plus distingués d’entre les captifs, en réponse à vingt-cinq questions qui leur furent posées. Cette enquête, où se trouvent minutieusement racontés tous les faits relatifs à la captivité de Cervantès, donne en outre d’intéressants détails sur son esprit, son caractère, la pureté de ses mœurs, et ce noble dévouement aux malheureux qui lui gagna tant d’amis. On peut citer, parmi ces dépositions, celle de Don Diego de Benavidès. S’étant informé, dit-il, à son arrivée dans Alger, des principaux captifs chrétiens, on lui cita Cervantès au premier rang, parce qu’il était loyal, noble, vertueux, d’excellent caractère, et chéri des autres gentilshommes. Ce Benavidès rechercha son amitié, et fut traité si cordialement qu’il trouva auprès de lui père et mère. Le moine carmelite Fray Feliciano Enriquez déclare également qu’après avoir reconnu la fausseté d’une accusation calomnieuse portée contre Cervantès, il était devenu son ami, comme tous les autres captifs, auxquels donnait envie sa conduite noble, chrétienne, honnête et vertueuse. Enfin, l’enseigne Luis de Pedrosa déclare que, de tous les gentilshommes résidant à Alger, il n’en a vu aucun faire plus de bien que Cervantès aux autres captifs, et montrer plus de point-d’honneur ; qu’il a surtout une grâce particulière en toute chose, parce qu’il est si spirituel, si prudent, si avisé, que peu de gens approchent de lui.
Est-il étonnant, quand on se reporte aux étranges événements de sa captivité, que Cervantès en ait conservé toute sa vie la mémoire, qu’il ait pris ses propres aventures pour sujets de drames ou de nouvelles, et qu’il ait fait, dans presque tous ses ouvrages, des allusions qui n’étaient point comprises avant qu’on eût reconstruit l’histoire de sa vie ? Il n’oublia pas non plus de quelle manière lui fut rendue la liberté, et sa reconnaissance lui dicta, dans la nouvelle de l’Espagnole-Anglaise, un juste éloge des pères de la Rédemption. Muni de l’enquête dressée devant le notaire Pedro de Ribera, et des certificats particuliers du P. Juan Gil, il mit à la voile vers la fin d’octobre 1580, et jouit enfin, selon son expression, de l’une des plus grandes joies qu’on puisse goûter dans ce monde, qui est de revenir, après un long esclavage, sain et sauf dans sa patrie… car, sur la terre, ajoute-t-il ailleurs, il n’y a pas de bien qui égale celui de recouvrer la liberté perdue.
La misère le chassa bientôt du sein de sa famille. À l’époque de son retour, Philippe II était encore convalescent à Badajoz, après la mort de sa seconde femme, Anne d’Autriche. Ce monarque entra, le 5 décembre, dans le Portugal, que le duc d’Albe venait de lui conquérir et de pacifier. L’armée espagnole occupait toutefois le pays, tant pour en assurer la soumission, que pour préparer celle des îles Açores où continuaient de lutter les partisans du prieur d’Ocrato. Rodrigo de Cervantès, après son rachat, avait repris du service, probablement dans son ancien corps, le tercio du mestre-de-camp général Don Lope de Figueroa. Son frère alla le rejoindre, et cet homme que redoutait le dey d’Alger, quoique enchaîné dans son bagne, reprit de sa main mutilée le mousquet de simple soldat. Cervantès s’embarqua, dans l’été de 1581, sur l’escadre de Don Pedro Valdès, chargée de préparer l’attaque des Açores et de protéger le commerce des Indes. Il fit la campagne de l’année suivante, sous les ordres du marquis de Santa-Cruz, et assista au combat naval que gagna cet amiral, le 25 juillet, en vue de l’île Terceire, sur la flotte française qui protégeait les insurgés du Portugal. Le galion San-Mateo, que montaient les vétérans de Figueroa, parmi lesquels se trouvait sans doute Cervantès, prit la plus grande part à cette victoire. Enfin, les deux frères firent encore la campagne de 1583, et se trouvèrent à la prise de Terceire, qui fut emportée d’assaut. Rodrigo de Cervantès se distingua dans cette affaire, en s’élançant l’un des premiers sur le rivage, et reçut le grade d’enseigne, au retour de la flotte.
Malgré l’humilité de sa position militaire, que son mérite seul pouvait relever, à défaut de la fortune, Cervantès se loue de son séjour en Portugal, où, pendant les quartiers d’hiver, il était admis dans les cercles les plus distingués. Il eut alors, d’une dame de Lisbonne, une fille naturelle, nommée Doña Isabel de Saavedra, qu’il garda auprès de lui tout le reste de sa vie, même après s’être marié, n’ayant jamais eu d’autre enfant.
Ce fut l’amour qui rendit Cervantès au culte des lettres. Dans un intervalle de ses campagnes, il fit la connaissance d’une demoiselle noble de la petite ville d’Esquivias, en Castille, appelée Doña Catalina de Palacios Salazar y Vozmediano. Il s’enflamma pour elle, et trouva moyen, au milieu de la vie agitée d’un soldat, de composer en son honneur le poëme de Galatée. Ce poëme, qu’il appelle églogue, est une nouvelle pastorale, tout à fait à la manière de l’époque, dans laquelle il sut, sous des noms imaginaires, raconter une partie de ses propres aventures, louer les beaux esprits du temps, et surtout faire agréer à la dame, objet de sa tendresse, un hommage délicat et passionné. On ne saurait douter, d’après l’exemple de Rodrigo de Cota, auteur de la Célestine, de Jorge de Montemayor, auteur de la Diane, et d’après le témoignage formel de Lope de Vega, que Cervantès, caché sous le nom d’Elicio, berger des rives du Tage, n’ait peint ses amours avec Galatée, bergère née sur les bords de ce fleuve. On ne saurait douter non plus que les autres bergers qu’il introduit dans la fable, Tircis, Damon, Meliso, Siralvo, Lauso, Larsileo, Artidoro, ne soient Francisco de Figueroa, Pedro Lainez, Don Diego Hurtado de Mendoza, Luis Galvez de Montalvo, Luis Barahona de Soto, Don Alonzo de Ercilla, Andrès Rey de Artieda, tous ses amis, tous écrivains plus ou moins célèbres du temps. La Galatée, dont on n’a que la première partie, est remarquable par la pureté du style, la beauté des descriptions, la délicatesse des peintures de l’amour. Mais les bergers de Cervantès sont trop érudits, trop philosophes, trop beaux parleurs, et la fécondité un peu déréglée de son esprit lui fait entasser les épisodes avec trop peu d’ordre et de goût. Ce sont des défauts dont Cervantès s’accuse lui-même dans le prologue de sa pastorale, et qu’il aurait sans doute évités dans la seconde partie, qu’il promit souvent et n’acheva jamais.
La Galatée, dédiée à l’abbé de Sainte-Sophie, Ascanio Colona, fils de Marc-Antoine Colona, son ancien amiral, fut publiée à la fin de 1584, et, le 14 décembre de la même année, Cervantès, alors âgé de trente-sept ans, épousa l’héroïne de son poëme. Le père de Doña Catalina de Palacios Salazar était mort, et la veuve promit, aux fiançailles de sa fille, de lui donner une dot raisonnable en biens meubles et immeubles. Cette promesse fut remplie deux ans après, et dans le contrat de mariage (carta dotal), passé le 9 août 1586, devant le notaire Alonzo de Aguilera, Cervantès dota également sa femme de cent ducats, qu’il dit être le dixième de ses biens.
Sorti de l’armée, après tant de brillants services, simple soldat comme il y était entré, et devenu bourgeois d’Esquivias, dont le séjour monotone ne pouvait suffire à l’activité de son esprit, Cervantès, obligé d’ailleurs d’augmenter par son travail un revenu trop modique, revint aux premiers rêves, aux premières occupations de sa jeunesse. La proximité de Madrid lui permettait d’y faire de fréquents voyages, et presque d’y résider. Ce fut alors qu’il fit ou renouvela connaissance avec plusieurs écrivains de cette époque, entre autres, Juan Rufo, Lopez Maldonado, et surtout Vicente Espinel, l’auteur du roman de Marcos de Obregon, que Le Sage a si bien mis à profit dans la composition du Gil Blas. Il est même probable que Cervantès fut admis à une espèce d’académie que venait d’ouvrir dans sa maison de Madrid un grand seigneur, qui faisait ainsi, à la cour de Philippe II, ce qu’avait fait l’illustre Fernand Cortès à celle de Charles-Quint. Du moins Cervantès, parlant, dans une de ses nouvelles, des académies italiennes, nomme celle-ci academia imitatoria de Madrid.
Pendant les quatre années qui suivirent immédiatement son mariage, de 1584 à 1588, Cervantès, redevenu homme de lettres, en même temps que citadin d’Esquivias, abandonna la poésie pastorale, qui ne rapportait rien, pour s’adonner exclusivement au théâtre, seule carrière lucrative qu’offrissent alors les lettres. C’était pendant son enfance que le théâtre espagnol, échappé de l’église, et sécularisé, si l’on peut ainsi dire, avait commencé de se montrer en place publique sur les tréteaux de Lope de Rueda, cet Eschyle ambulant, auteur et acteur, humble mais véritable fondateur de la scène où devaient s’illustrer Lope de Vega, Calderon, Moreto, Tirso de Molina, Solis, où devaient s’inspirer Corneille et Molière. La cour d’Espagne, qui avait toujours voyagé d’une capitale de province à l’autre, se fixa tout-à-fait à Madrid en 1561, et, vers 1580, on éleva dans cette ville les deux théâtres, encore subsistants, de la Cruz et del Principe. Alors, quelques esprits supérieurs ne dédaignèrent point de travailler pour la scène, abandonnée jusque-là à ces chefs de troupes ambulantes (autores) qui composaient eux-mêmes les farces de leur répertoire. Cervantès entra l’un des premiers dans cette carrière nouvelle, où son début fut une comédie en six actes, composée sur ses propres aventures, et portant le titre de Los Tratos de Argel. Cette pièce fut suivie de plus de vingt autres, parmi lesquelles il cite lui-même avec complaisance, avec éloge, la Numancia, la Batalla naval, la Gran-Turquesca, la Entretenida, la Casa de los zelos, la Jerusalen, la Amaranta o la del Mayo, el Bosque amoroso, la Unica y bizarra Arsinda, et surtout la Confusa, qui parut, à l’en croire, admirable sur les théâtres. « J’osai, dit-il, réduire les comédies à trois actes, de cinq qu’elles avaient auparavant. Je fus le premier qui représentai les imaginations et les pensées secrètes de l’âme, en mettant des figures morales sur la scène, au vif et général applaudissement du public. Je composai dans ce temps jusqu’à vingt et trente comédies, qui toutes furent jouées (que todas se recitaron), sans qu’on leur adressât des offrandes de concombres ou d’autres projectiles, et coururent leur carrière sans sifflets, cris ni tapage… »
Toutes ces pièces, comme une partie de ses autres ouvrages, ne furent longtemps connues que de nom, et l’on en déplorait vivement la perte. On pensait qu’avec une imagination si riche, un esprit si gai, une raison si élevée, un goût si pur ; qu’avec sa connaissance des règles du théâtre, dont il a fait en plusieurs endroits du Don Quichotte une judicieuse poétique, qu’après les louanges qu’il se donne avec tant d’ingénuité, comme auteur comique, et le singulier talent qu’il a réellement déployé dans ses intermèdes ; on pensait, dis-je, que ses grandes compositions étaient autant de chefs-d’œuvre. Malheureusement pour sa renommée dramatique, trois ou quatre d’entre elles furent retrouvées, entre autres la Numancia, la Entretenida, et los tratos de Argel. Ces pièces sont loin de répondre aux regrets qu’elles avaient excités, et la réputation de leur auteur aurait assurément gagné à ce qu’on ne les connût que par le jugement tout paternel qu’il en porte. C’est un curieux exemple (et non le seul qu’il donnera) de l’impuissance où l’on est, même avec un beau génie, d’être juge de soi-même.
Des pièces retrouvées, la meilleure est à coup sûr sa tragédie de Numancia. Bien que fort éloignée de la perfection, elle vaut incomparablement mieux que les tragédies de Lupercio de Argensola, auxquelles Cervantès prodigue des éloges qui surprennent sous une plume si peu flatteuse (Don Quichotte, partie 1re, chap.48). Dans les sentiments héroïques d’un peuple qui se dévoue à la mort pour conserver sa liberté, dans les touchants épisodes que fait naître, au milieu de cette immense catastrophe, l’enthousiame de l’amitié, de l’amour, de la tendresse maternelle, se déploie tout le génie de cette âme si fière et si tendre. Mais l’ensemble du drame est défectueux, le plan vague et décousu, les détails incohérents ; l’intérêt, trop divisé, se fatigue et s’éteint. À tout prendre, les meilleures productions que Cervantès ait données au théâtre sont ses intermèdes, petites pièces appelées saïnétès aujourd’hui, et qu’on jouait alors, non point après la grande pièce, mais dans les entr’actes de ses trois jornadas. On a retrouvé neuf intermèdes de Cervantès : el Juez de los divorcios, el Rufian viudo, la Eleccion de los alcaldes, etc., qui sont, pour la plupart, des modèles de verve bouffonne.
Le pauvre Cervantès ne trouva pas long temps dans ses succès de théâtre la gloire et le profit qu’il en attendait. Cette source fut bientôt tarie. « Les comédies, comme il le dit lui-même dans son Prologue, ont leur temps et leurs saisons. Alors vint régner sur le théâtre ce prodige de nature, ce grand Lope de Vega, qui s’empara de la monarchie comique, (alzóse con la monarquia cómica), soumit à sa juridiction tous les acteurs, et remplit le monde de ses comédies. » Chassé du théâtre, comme tant d’autres, par la fabuleuse fécondité de Lope de Vega, Cervantès fut contraint de chercher un autre métier, moins de son goût assurément, moins brillant et moins noble, mais qui pût lui donner du pain. Arrivé à plus de quarante ans, sans patrimoine, sans récompense pour ses vingt années de services et de misères, il avait à supporter le fardeau d’une famille augmentée de ses deux sœurs et de sa fille naturelle. Un conseiller des finances, Antonio de Guevara, fut nommé, au commencement de 1588, munitionnaire des escadres et flottes des Indes, à Séville, avec le droit de s’adjoindre quatre commissaires pour l’aider dans le détail de ses fonctions ; il s’agissait de déterminer l’équipement de cette flotte invicible que détruisirent les Anglais et les tempêtes. Guevara offrit une de ces places à Cervantès, qui partit pour l’Andalousie avec toute sa famille, sauf son frère Rodrigo, encore au service dans les armées de Flandre.
Voilà donc l’auteur de Galatée, le poëte dramatique vingt fois applaudi, devenu commis aux vivres ! Ce n’était pas tout ; il demanda au roi, par une requête datée du mois de mai 1590, quelque emploi de payeur dans la Nouvelle-Grenade, ou de corrégidor dans une petite ville du Goetemala ; il voulait enfin passer en Amérique, qu’il appelle lui-même refuge ordinaire des désespérés d’Espagne. Heureusement que sa requête s’arrêta dans les cartons du conseil des Indes.
Le séjour de Cervantès à Séville fut de longue durée. Sauf quelques excursions dans l’Andalousie, et un seul voyage à Madrid, il y resta au moins dix années consécutives. Après avoir été commis du munitionnaire (proveedor) Guevara, jusqu’en 1591, il le fut encore deux années de son successeur, Pedro de Isunza ; puis, quand cet emploi subalterne vint à lui manquer par la suppression de la place principale, il se fit agent d’affaires, et vécut plusieurs années de commissions que lui confièrent des municipalités, des corporations et de riches particuliers, entre autres Don Hernando de Toledo, seigneur de Cigalès, dont il administra les biens, et qui devint son ami.
Au milieu d’occupations si peu dignes de lui, Cervantès cependant n’avait pas dit aux muses le dernier adieu ; il leur conservait un culte secret, et entretenait soigneusement le feu sacré de son génie. La maison du célèbre peintre Francisco Pacheco, maître et beau-père du grand Velazquez, s’ouvrait alors à tous les genres de mérites ; l’atelier de ce peintre, qui cultivait aussi la poésie, était, au dire de Rodrigo Caro, l’académie ordinaire de tous les beaux-esprits de Séville. Cervantès comptait parmi les plus assidus visiteurs, et son portrait figura dans cette précieuse galerie de plus de cent personnages distingués qu’avait tracés et réunis le pinceau du maître. Il se lia d’amitié, dans cette académie, avec l’illustre poëte lyrique Fernando de Herrera, dont ses compatriotes ont presque laissé périr la mémoire, puisqu’on ne connaît ni la date de sa naissance, ni celle de sa mort, ni aucune particularité de sa vie, et dont les œuvres, ou plutôt celles qui restent, furent trouvées par fragments dans les portefeuilles de ses amis. Cervantès, qui fit un sonnet sur la mort d’Herrera, était également l’ami d’un autre poëte, Juan de Jauregui, l’élégant traducteur de l’Aminta du Tasse, dont la copie, égalant l’original, a le rare privilége d’être aussi comptée parmi les œuvres classiques. Le peintre Pacheco cultivait la poésie ; le poëte Jauregui cultivait la peinture, et fit également le portrait de son ami Cervantès.
Ce fut pendant son séjour à Séville que Cervantès écrivit la plupart de ses Nouvelles, dont le recueil, successivement grossi, ne parut que beaucoup plus tard, entre les deux parties du Don Quichotte. Ainsi, les aventures de deux célèbres voleurs, qui furent arrêtés à Séville en 1569, et dont l’histoire y était encore populaire, lui fournirent la matière de Rinconete y Cortadillo. Le sac de Cadix, où débarqua, le 1er juillet 1596, la flotte anglaise commandée par l’amiral Howard et le comte d’Essex, lui suggéra l’idée de l’Espagnole-Anglaise (la Española Inglesa). Il écrivit également à Seville le Curieux malavisé (el Curioso impertinente), qu’il inséra dans la première partie du Don Quichotte ; le Jaloux Estrémadurien (el Zeloso Estremeño), et la Tante supposée (la Tia fingida), souvenir de son séjour à Salamanque, dont longtemps le titre seul fut connu, et qu’on a retrouvée dernièrement en manuscrit.
Jusqu’à Cervantès, et depuis les guerres de Charles-Quint, qui leur ouvrirent la connaissance de la littérature italienne, les Espagnols s’étaient bornés à traduire les contes licencieux du Décaméron et des imitateurs de Boccace. Cervantès put dire, dans son Prologue :… « Et je me donne pour le premier qui ait écrit des nouvelles en espagnol, car celles en grand nombre qui circulent imprimées dans notre langue sont toutes empruntées aux langues étrangères. Celles-ci sont à moi, non imitées, ni volées ; mon esprit les engendra, ma plume les mit au jour… » Il les nomma Nouvelles exemplaires (Novelas ejemplares), pour les distinguer des contes italiens, et parce qu’il n’en est aucune, comme il le dit lui-même, dont on ne puisse tirer quelque utile exemple. Elles sont en outre divisées en sérieuses (serias) et badines (jocosas). On en compte sept de la première espèce, et huit de la seconde.
M. de Florian, qui veut bien trouver les nouvelles de Cervantès agréables, lui a fait l’honneur d’en arranger deux en français, celle qu’il nomme Léocadie (la Fuerza de la sangre) et le Dialogue des chiens. Il les a traitées précisément comme la Galatée et le Don Quichotte ; et c’est vraiment une pitié que de voir les œuvres d’un si grand génie audacieusement maniées, écourtées et mutilées par un si petit bel-esprit. Comment retrouver, dans les dix pages prétentieuses et décolorées de Léocadie, le récit nerveux et pathétique de la Force du sang ? Comment retrouver, dans la plate conversation de Scipion et de Bergance, vrais roquets de boudoir, ces fines railleries des ridicules humains, et ces leçons de haute moralité qu’échangent entre eux les deux gardiens de l’hôpital de la Résurrection ? Les Nouvelles sont, après le Don Quichotte, le plus beau titre de Cervantès à l’Immortalité. Là se révèlent aussi, sous mille formes variées, la fécondité de son imagination, la bonté de son cœur aimant, la verve de son esprit railleur sans causticité, les ressources d’un style qui se plie à tous les sujets, enfin toutes ces qualités diverses qui brillent au même degré dans la touchante histoire de la tendre Cornelia, et dans cet admirable tableau de mœurs infâmes qu’on appelle Rinconete y Cortadillo, dont l’unique défaut, peut-être, est de ne pouvoir passer dans aucune autre langue.
À la mort de Philippe II, arrivée-le 13 septembre 1598, on éleva, dans la cathédrale de Séville, un magnifique catafalque, le plus merveilleux monument tumulaire, dit un chroniqueur de la cérémonie, qu’yeux humains eussent eu le bonheur de voir. Ce fut à cette occasion que Cervantès composa ce fameux sonnet burlesque, où il se moque avec tant de grâce de la forfanterie des Andalous, les Gascons de l’Espagne, et qu’il appelle (dans le Voyage au Parnasse) l’honneur principal de ses écrits. La date de ce sonnet sert à fixer le terme de son séjour à Séville, qu’il quitta bientôt après pour n’y plus revenir. Voici à quelle occasion :
Cervantès, qui ressemble par tant de traits à Camoëns, éprouva la plus cruelle des infortunes dont fut abreuvé ce grand homme, lorsque accusé de malversation dans sa charge de munitionnaire des vivres à Macao, il fut jeté en prison et traduit devant le tribunal des comptes ; comme le chantre des Lusiades, Cervantès, resté pauvre, prouva facilement son innocence. Vers la fin de 1594, lorsqu’il établissait, à Séville, les comptes de son commissariat, et faisait rentrer avec peine quelques recouvrements arriérés, Cervantès envoya successivement des fonds à la Contaduria-mayor de Madrid, en lettres de change tirées de Séville. Une de ces sommes, provenant de la perception du district de Velez-Malaga, et montant à 7, 400 réaux, fut remise par lui, en espèces, à un négociant de Séville, nommé Simon Freire de Lima, qui se chargea de la verser à la trésorerie de Madrid. Cervantes fit alors le voyage de cette capitale, et n’y trouvant pas son dépositaire, il lui réclama la somme avancée ; mais, dans l’intervalle, Freire avait fait faillite, et s’était enfui d’Espagne. Cervantès retourna aussitôt à Séville, où il trouva tous les biens de son débiteur saisis par d’autres créanciers. Il adressa requête au roi, et un décret du 7 août 1595 ordonna au docteur Bernardo de Olmedilla, juge de los grados à Séville, de prendre par privilège, sur les biens de Freire, la somme que lui avait remise Cervantès. Ce juge en opéra effectivement la rentrée, et adressa cette somme au trésorier-général Don Pedro Mesia de Tobar, par une lettre de change tirée le 22 novembre 1596.
Le tribunal de la Contaduria mettait alors la plus grande sévérité dans l’apurement des comptes de tous les employés du trésor, dont les caisses s’étaient entièrement épuisées par la conquête du Portugal et de Terceire, par les campagnes de Flandre, la destruction de la flotte invincible, et les essais ruineux qu’on avait laissé faire à plusieurs de ces charlatans financiers appelés alors arbitristas. Le percepteur principal, dont Cervantès n’avait été que l’agent, fut mandé à Madrid pour rendre ses comptes. Il représenta que tous les documents sur lesquels il pouvait les établir étaient à Séville entre les mains de Cervantès. Une cédule royale, du 6 septembre 1597, ordonna, sans autre forme de procès, au juge Gaspar de Vallejo, de faire arrêter celui-ci, et de l’envoyer sous escorte à la prison de la capitale, où il serait à la disposition du tribunal des comptes. Cervantès, en effet, fut immédiatement mis en prison ; mais ayant offert des garanties pour le paiement de 2, 641 réaux (environ 670 francs), à quoi se réduisait le déficit dont il était accusé, il fut relâché en vertu d’une seconde cédule datée du 1er décembre de la même année, sous la condition qu’il se présenterait à la Contaduria dans le terme de trente jours, et paierait le solde de ses comptes.
On ne sait comment se termina cette première poursuite dirigée contre Cervantès ; mais, quelques années après, il fut inquiété de nouveau pour la même misérable somme de 2, 641 réaux. Le percepteur de Baza, Gaspar Osorio de Tejada, présenta dans ses comptes, à la fin de 1602, un récépissé de Cervantès constatant que cette somme lui avait été remise lorsqu’il était commissionné, en 1594, pour le recouvrement des rentes arriérées de cette ville et de son district. Consultés sur ce point, les membres de la Contaduria-mayor adressèrent un rapport, daté de Valladolid, le 24 janvier 1603, où ils rendaient compte de l’arrestation de Cervantès en 1597, à propos de la même somme, et de son élargissement sous caution, ajoutant que, depuis lors, il n’avait point paru devant le tribunal. Ce fut à cette occasion que Cervantès se rendit, avec toute sa famille, à Valladolid, où, depuis deux ans, Philippe III avait porté la cour. On a effectivement retrouvé la preuve que, le 8 février 1603, sa sœur Doña Andrea s’occupait à réparer l’équipage et la garde-robe d’un certain Don Pedro de Toledo Osorio, marquis de Villafranca, qui revenait de l’expédition d’Alger. Il y a, dans ces comptes de ménage, qui prouvent la détresse de sa famille, plusieurs notes et mémoires écrits de la main de Cervantès. Il régla ses affaires avec le tribunal des comptes, soit en justifiant d’un paiement antérieur, soit en s’acquittant à cette époque ; car les poursuites cessèrent, et il passa paisiblement le reste de sa vie auprès de ce tribunal qui l’avait si durement traité. L’honneur de Cervantès exigeait ces minutieux détails ; mais s’il fallait prouver, d’ailleurs, que sa probité fut à l’abri de tout soupçon, il suffirait de rappeler qu’il mentionne lui-même avec une gaîté spirituelle ses emprisonnements nombreux. C’eût été, certes, trop d’effronterie, s’ils avaient eu pour cause quelque vilaine action, et ses ennemis, ses envieux, ses détracteurs de tous genres, qui lui reprochèrent jusqu’à sa main brisée, ne se fussent pas fait faute de le blesser dans un endroit bien autrement sensible que l’amour-propre de l’écrivain.
Les renseignements recueillis sur la vie de Cervantès présentent ici une grande lacune. On ne sait rien de lui avec certitude, depuis 1598, lorsqu’il écrivait à Séville le sonnet sur le tombeau de Philippe II, jusqu’en 1603, lorsqu’il eut rejoint la cour à Valladolid. C’est pourtant dans cet intervalle de cinq années qu’il conçut, commença et termina presque la première partie du Don Quichotte. Plusieurs probabilités se réunissent pour faire supposer qu’il quitta Séville, avec sa famille, vers 1599, et qu’il vint se fixer dans quelque bourgade de la Manche, province où il avait des parents, et où il exerça plusieurs commissions. La promptitude avec laquelle il se présenta au tribunal des comptes, à Valladolid, en 1603, ne permet pas de douter qu’il n’habitât alors un pays plus rapproché de cette ville que l’Andalousie ; et la connaissance parfaite qu’il montre, dans son roman, des localités et des mœurs de la Manche prouve également qu’il y fit un long séjour. Il est probable qu’il avait fixé sa résidence au bourg d’Argamasilla, de Alba, et qu’en y plaçant la patrie de son gentilhomme en démence, il eut la pensée de ridiculiser les hobereaux de ce village, qui, précisément à cette époque, eurent entre eux, pour certains droits de prééminence, des querelles si scandaleuses et des procès si obstinés, qu’au dire des chroniqueurs du temps, la population du pays en diminua de beaucoup.
Quand on voit Cervantès annoncer, dans son prologue du Don Quichotte, que le fils de son intelligence, ce fils sec, maigre, jauni, fantasque… s’est engendré dans une prison, où toute incommodité a son siège, où tout bruit sinistre fait sa demeure, on se demande avec curiosité à quel sujet, à quelle époque, en quel pays, lui fut donné ce triste loisir d’esprit et de corps d’où sortit l’une des plus belles œuvres de l’esprit humain. L’opinion commune, hors de l’Espagne, a longtemps été qu’il conçut et commença son ouvrage dans les cachots du saint-office. Il faut, selon le mot de Voltaire, être bien maladroit pour calomnier l’inquisition. Au milieu de toutes ses disgrâces, Cervantès eut du moins le bonheur de n’avoir rien à démêler avec elle. On a fait, sur son emprisonnement dans la Manche, mille conjectures, encore incertaines. Quelques-uns croient que cette avanie lui arriva au village du Toboso, à propos d’une parole piquante qu’il avait dite à une femme, dont les parents offensés se vengèrent ainsi. Mais l’on admet presque généralement que ce furent les habitants du bourg d’Argamasilla de Alba qui jetèrent Cervantès en prison, révoltes contre lui, soit parce qu’il leur réclamait des dîmes arriérées pour le grand-prieuré de San-Juan, soit parce qu’il enlevait à leurs irrigations les eaux de la Guadiana, pour y préparer des salpêtres. Il est certain qu’on montre encore aujourd’hui dans ce bourg une antique maison, appelée casa de Medrano, où la tradition immémoriale du pays place la prison de Cervantès. Il est également certain que le pauvre commissaire des dîmes ou des poudres y languit fort longtemps, et dans un état si misérable, qu’il fut obligé de recourir à son oncle, Don Juan Barnabé de Saavedra, bourgeois d’Alcazar de San-Juan, pour lui demander sa protection et ses secours. On conserve le souvenir d’une lettre écrite alors par Cervantès à cet oncle, et qui commençait par ces mots : « De longs jours et de courtes nuits (des insomnies) me fatiguent dans cette prison, ou pour mieux dire, caverne… » C’est en mémoire de ces mauvais traitements qu’il commença le Don Quichotte par ces mots de bien douce vengeance : « Dans un endroit de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom… »
Revenu, après treize ans d’absence, à ce qu’on appelait la cour (la corte), c’est-à-dire, à la résidence du monarque, Cervantès se trouva comme en pays étranger. Un autre prince et d’autres favoris gouvernaient l’état ; ses anciens amis étaient morts ou dispersés. Si le soldat de Lépante, si l’auteur de Galatée et de Numance n’avait trouvé ni justice ni protection, quand ses titres étaient récents, que pouvait-il espérer du successeur de Philippe II, après quinze années d’oubli ? Néanmoins, pressé par la situation de sa famille, Cervantès fit une dernière tentative. Il se présenta à l’audience du duc de Lerme, Atlas du poids de cette monarchie, comme il l’appelle, c’est-à-dire, tout puissant dispensateur des grâces. L’orgueilleux favori le reçut avec dédain, et Cervantès, blessé jusqu’au fond de son âme fière et sensible, renonça pour jamais au rôle de solliciteur. Depuis lors, partageant sa vie entre quelques agences d’affaires et le travail de sa plume, il vécut avec résignation, dans la retraite et la médiocrité, du produit de ses veilles et des secours qu’y ajoutèrent ses deux protecteurs, le comte de Lemos et l’archevêque de Tolède.
La situation pénible où se trouvait Cervantès, pauvre et dédaigné, lui fit hâter la publication du Don Quichotte, ou du moins de la première partie, qui était déjà très-avancée. Il obtint le privilège du roi, pour l’impression de son livre, à la date du 26 septembre 1604. Mais il fallait trouver un Mécène qui en acceptât la dédicace, et le prît à l’ombre de son nom. Obéir à cet usage, était une sorte de nécessité pour Cervantès, obscur et pauvre, et pour un livre de la nature du sien. Si ce livre, dont le titre pouvait tromper, était pris pour un simple roman de chevalerie, il tombait aux mains de gens qui, n’y trouvant pas ce qu’ils y cherchaient, n’y auraient pas trouvé davantage la délicate satire de leur goût dépravé. Au contraire, s’il était sur-le-champ reconnu et compris, trop de fines et hardies critiques s’y mêlaient, sous mille allusions, à la critique principale, pour qu’une haute protection ne lui fût pas nécessaire. Le patronage d’un grand seigneur défendait le livre contre ce double écueil. Cervantès fit choix de Don Alonzo Lopez de Zuñiga y Sotomayor, septième duc de Béjar, l’un de ces désœuvrés de noble sang qui daignaient dispenser aux lettres et aux arts le sourire d’encouragement de leur ignorance titrée. On raconte que le duc, en apprenant que l’objet du Don Quichotte était une raillerie, crut sa dignité compromise, et refusa la dédicace. Cervantès, feignant de céder à sa répugnance, lui demanda seulement la faveur d’en lire un chapitre devant lui. Mais tels furent la surprise et le plaisir que causa cette lecture sur tout l’auditoire, que, de chapitre en chapitre, on alla jusqu’à la fin du livre. L’auteur fut comblé d’éloges, et le duc, cédant à la prière générale, se laissa de la sorte immortaliser. On raconte également qu’un religieux, directeur du duc de Béjar, et qui gouvernait sa maison comme sa conscience, choqué du succès de Cervantès, censura le livre et l’auteur avec une égale amertume, et reprocha vivement au duc le bon accueil qu’il leur faisait. Ce moine morose avait sans doute un grand empire sur son pénitent, car le duc oublia Cervantès, qui, de son côté, ne lui dédia plus rien. Il se vengea même à sa manière, en peignant la scène et les personnages dans la seconde partie du Don Quichotte.
La première partie fut publiée au commencement de 1605. Il faut, avant de passer outre et de continuer ce récit, dire quel était, quant à l’objet spécial du livre, l’état des choses à son apparition.
L’époque où l’on suppose que fleurit la chevalerie errante, et où l’on place les aventures des paladins, membres de cet institut imaginaire, est comprise entre l’extinction de la civilisation antique et la renaissance de la civilisation moderne. C’est cette époque de ténèbres et de barbarie où la force était le droit, où la justice se rendait sur l’épreuve du duel, où l’anarchie féodale désolait incessamment la terre, où la puissance religieuse, appelée au secours de l’autorité civile, ne trouvait que la trève de Dieu pour donner aux nations quelques jours de paix. Certes, à une telle époque, il eût été beau de se dévouer à la défense des malheureux, à la protection des opprimés. Un guerrier de haut parage, qui, la lance à la main, et couvert de son armure, s’en serait allé par le monde, cherchant les occasions d’exercer à ce noble métier la générosité de son cœur et la valeur de son bras, eût été un être bienfaisant, glorieux, qui devait attirer sur ses pas la reconnaissance et l’admiration. Quand il aurait détruit quelques-uns des bandits qui désolaient les grands chemins, ou chassé de leurs repaires ces autres brigands à écussons, qui, de leurs châteaux bâtis à la cime des rochers, fondaient, comme un aigle de son aire, sur la proie facile qu’offraient des passants désarmés ; quand il aurait délivré des captifs de leurs chaînes, arraché un innocent au supplice, puni un meurtrier, renversé un usurpateur du trône ; quand il aurait, enfin, renouvelé, dans ce premier âge des sociétés modernes, les travaux des Hercule, des Thésée, des demi-dieux d’un précédent monde aussi dans l’enfance ; alors son nom, répété de bouche en bouche, se serait conservé dans la mémoire des hommes, avec tous les ornements d’une histoire traditionnelle. D’une autre part, les femmes, dont les mœurs publiques ne défendaient pas encore la faiblesse, auraient été le principal objet de la généreuse protection du chevalier errant ; la galanterie, ce nouvel amour inconnu de l’antiquité, auquel le christianisme a donné naissance en mêlant aux plaisirs sensuels les respects et la foi d’une espèce de culte religieux, aurait réuni ses doux passe-temps aux sanglantes aventures du justicier bardé de fer, dont la vie se serait ainsi partagée entre la guerre et l’amour.