L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 3)
Il y avait assurément dans ce sujet, convenablement traité, la matière, non d’un livre, mais d’une littérature entière. Il était facile de rattacher à l’histoire des chevaliers errants celle des coutumes de l’époque, la description des tournois et des fêtes, la justice galante des cours d’amour, les chants des troubadours et les danses des jongleurs, les pèlerinages religieux ou guerriers à la terre sainte, et l’Orient s’ouvrait avec toutes ses merveilles à l’imagination du romancier. Ce ne fut point là que se dirigèrent, ou du moins que s’arrêtèrent les auteurs des livres de chevalerie. Sans respect pour la vérité, ni même pour la vraisemblance, ils entassèrent à plaisir les fautes les plus grossières en histoire, en géographie, en physique, et même les plus dangereuses erreurs en morale ; ils ne surent trouver que coups de lance et coups d’épée, batailles perpétuelles, exploits incroyables, aventures cousues bout à bout, sans plan, sans connexion, sans intelligence ; ils mêlèrent la tendresse à la férocité, et le vice à la superstition ; ils appelèrent à leur aide les géants, les monstres, les enchanteurs, et ne songèrent enfin qu’à se surpasser l’un l’autre par l’exagération de l’impossible et du merveilleux.
Cependant, et par leurs défauts mêmes, ces sortes de livres ne pouvaient manquer de plaire. À l’époque où ils parurent, quelques érudits commençaient bien, il est vrai, à retrouver l’antiquité parmi ses ruines ; mais la multitude, ignorante et désœuvrée, était encore sans aliment pour remplir le vide de son esprit et de ses loisirs ; elle se jeta sur cette proie avec avidité. D’ailleurs, depuis les croisades, un goût général d’expéditions aventureuses avait merveilleusement préparé la voie aux romans de chevalerie, et s’ils eurent, en Espagne, un succès plus populaire et plus durable que partout ailleurs, c’est qu’en Espagne plus qu’ailleurs s’était enraciné ce goût de la vie chevaleresque. Aux huit siècles de guerre incessante contre les Arabes et les Mores, avaient succédé la découverte et les conquêtes du Nouveau-Monde, puis les guerres d’Italie, de Flandre et d’Afrique. Comment s’étonner que l’on se fût pris de passion pour les livres de chevalerie dans un pays où leurs exemples avaient été sérieusement mis en pratique ? Don Quichotte n’était pas le premier fou de son espèce, et l’imaginaire héros de la Manche avait eu des précurseurs vivants, des modèles en chair et en os. Qu’on ouvre les Hommes illustres de Castille d’Hernando del Pulgar ; on y verra citer avec éloge la fameuse extravagance de Don Suéro de Quiñonès, fils du grand bailly des Asturies, lequel, étant convenu d’une rançon de trois cents lances brisées pour se racheter des chaînes de sa dame, défendit pendant trente jours le passage de l’Orbigo, comme Rodomont le pont de Montpellier. Le même chroniqueur, sans quitter le règne de Jean II, (de 1407 à 1454), cite une foule de guerriers, de lui personellement connus, tels que Gonzalo de Guzman, Juan de Merlo, Gutierre Quejada, Juan de Polanco, Pero Vazquez de Sayavedra, Diego Varela, qui s’en allèrent, non-seulement visiter leurs voisins, les Mores de Grenade, mais parcourir, en vrais chevaliers errants, les pays étrangers, la France, l’Allemagne, l’Italie, offrant à quiconque acceptait leur défi de rompre une lance en l’honneur des dames.
Le goût immodéré des romans de chevalerie porta bientôt ses fruits. Les jeunes gens, éloignés de l’étude de l’histoire, qui n’offrait pas assez d’aliment à leur curiosité déréglée, prirent modèle, dans le langage et dans les actions, sur les livres de leur choix. Obéissance aux caprices des femmes, amours adultères, faux point d’honneur, sanglantes vengeances des plus petites injures, luxe effréné, mépris de tout ordre social, tout cela fut mis en pratique, et les livres de chevalerie devinrent ainsi non moins funestes aux bonnes mœurs qu’au bon goût.
Ces conséquences fatales excitèrent d’abord le zèle des moralistes. Luis Vivos, Alexo Venegas, Diego Gracian, Melchor Cano, Fray Luis de Granada, Malon de Chaïde, Arias-Montano, et d’autres écrivains sensés ou pieux, élevèrent à l’envi les cris de leur indignation contre les maux que produisait la lecture de ces livres. Les lois vinrent ensuite à leur aide. Un décret de Charles-Quint, rendu en 1543, donna l’ordre aux vice-rois et aux audiences du Nouveau-Monde de ne laisser ni imprimer, ni vendre, ni lire aucun roman de chevalerie à aucun Espagnol ou Indien. En 1555, les cortès de Valladolid réclamèrent, dans une pétition très-énergique, la même prohibition pour la Péninsule, demandant de plus qu’on recueillît et qu’on brûlât tous ceux qui existaient. La reine Jeanne promit une loi, qui ne fut point rendue.
Mais ni les déclamations des rhéteurs et des moralistes, ni les anathèmes des législateurs ne purent arrêter la contagion. Tous ces remèdes furent impuissants contre le goût du merveilleux, contre ce goût dont le raisonnement, la science, la philosophie, ne peuvent complétement nous faire triompher. On continuait à faire et à lire les romans de chevalerie. Des princes, des grands, des prélats en acceptaient la dédicace. Une sainte Thérèse, très-affectionnée, dans sa jeunesse, à cette lecture, composait un roman chevaleresque, avant d’écrire le Chateau intérieur et ses autres ouvrages mystiques. Un Charles-Quint dévorait en cachette le Don Belianis de Grèce, l’une des plus monstrueuses productions de cette littérature en démence, pendant qu’il rendait contre elle des décrets de proscription ; et lorsque sa sœur, la reine de Hongrie, voulut fêter son retour en Flandre, elle ne trouva rien de mieux à lui offrir, dans les fameuses fêtes de Bins (1549), que la représentation vivante des aventures d’un livre de chevalerie, dans laquelle prirent des rôles tous les seigneurs de la cour, y compris l’austère Philippe II. Ce goût avait pénétré jusque dans les cloîtres ; on y lisait, on y composait des romans. Un moine franciscain, appelé Fray Gabriel de Mata, fit imprimer, non pas au treizième siècle, mais en 1589, un poëme chevaleresque dont le héros était saint François, le patron de son ordre, et qui avait pour titre, le chevalier d’Assise (el caballero Asisio). Sur le frontispice était gravé le portrait du saint, à cheval et armé de toutes pièces, à la manière des images qui décoraient les Amadis et les Eplandian. Son cheval était caparaçonné et paré de magnifiques panaches. Il portait sur le cimier du casque une croix avec les clous et la couronne d’épines, sur son écu, l’image des cinq plaies, et sur le guidon de la lance, celle de la Foi tenant la croix et le calice, avec cette légende : En esta no faltaré, qu’on pourrait traduire ainsi, à l’aide du vieux français : En celle-ci point ne faudrai. Ce livre singulier était dédié au connétable de Castille.
Voilà quel était l’état des choses quand Cervantès, emprisonné dans son village de la Manche, conçut le projet de renverser de fond en comble la littérature chevaleresque. C’était au milieu de sa vogue, de ses succès, de son triomphe, qu’il pensa, lui, pauvre, obscur, sans nom, sans protecteur, n’ayant d’autres ressources que son esprit et sa plume, s’attaquer à cette hydre qui bravait la raison et les lois. Mais il prit une arme bien plus efficace pour servir le bon sens, que les arguments, les sermons et les prohibitions législatives : le ridicule. Son succès fut complet. Les moralistes et les législateurs qui s’étaient précédemment élevés contre les livres de chevalerie purent dire de Cervantès, comme Buffon de J.-J. Rousseau, à propos des mères nourrices : « Nous avions tous conseillé la même chose ; lui seul l’a ordonnée, et s’est fait obéir. » Un gentilhomme de la cour de Philippe III, Don Juan de Silva y Toledo, seigneur de Cañada-Hermosa, avait publié, en 1602, la Chronique du prince Don Policisne de Boecia. Ce livre, l’un des plus extravagants de son espèce, fut le dernier roman de chevalerie que vit naître l’Espagne. Depuis l’apparition du Don Quichotte, non-seulement aucun roman nouveau ne fut publié, mais on cessa complètement de réimprimer les anciens, qui, devenus très-rares, ne sont plus que des curiosités bibliographiques. Il y en a plusieurs dont il ne reste que le souvenir, et beaucoup d’autres, sans doute, dont les noms mêmes ont péri. Enfin, le succès du Don Quichotte fut tel, en ce sens, que des esprits sévères lui ont reproché d’avoir, par l’énergie du remède, causé le mal contraire, et n’ont pas craint d’affirmer que l’ironie de cette satire, dépassant son but, avait atteint et affaibli les maximes jusque-là respectées du vieux point d’honneur castillan.
Après avoir expliqué l’objet primitif du Don Quichotte, il est temps de revenir à l’histoire du livre et de son auteur. Suivant une tradition généralement admise, et qui ne manque pas d’une certaine vraisemblance, la première partie fut reçue d’abord avec l’indifférence la plus complète. Comme le devait craindre Cervantès, elle fut lue des gens qui ne pouvaient l’entendre, et dédaignée de ceux qui l’auraient comprise. Alors il imagina de faire courir, sous le titre du Buscapié (nom de ces petites fusées ou serpenteaux qu’on jette en avant pour éclairer sa marche) un pamphlet anonyme, dans lequel, faisant une apparente critique de son livre, il en exposait le véritable but, et laissait même entendre que, tout imaginaires qu’ils fussent, ses personnages et leurs actions pouvaient bien avoir quelque rapport avec les hommes et les choses du temps. Cette petite ruse eut un plein succès. Excités par les demi-révélations du Buscapié, les gens d’esprit lurent le livre, et dès lors Cervantès vit promptement changer l’indifférence du public en insatiable curiosité. La première partie du Don Quichotte fut réimprimée quatre fois en Espagne dans la même année 1605, et presque immédiatement répandue à l’étranger par d’autres éditions faites en France, en Italie, en Portugal et en Flandre.
L’éclatant succès de son livre devait avoir pour Cervantès un résultat plus certain que celui de le tirer de l’obscurité et de la misère ; c’était de lui susciter des envieux et des ennemis. Je ne parle pas seulement de ces basses vanités que tout mérite offusque, et que toute gloire indigne ; il y avait, dans le Don Quichotte, assez de satires littéraires, assez de traits décochés contre les auteurs ou les admirateurs des livres et des pièces du temps pour mettre en rumeur tout le peuple lettré. Comme de coutume, les grandes réputations reçurent, sans se fâcher, les coups qui les atteignaient, et Lope de Vega, le plus maltraité peut-être, ne montra nulle rancune contre l’écrivain nouveau venu qui osait mêler quelques gouttes d’absinthe à ce nectar nommé louange dont tout le monde l’enivrait. Sa renommée et ses richesses lui permettaient d’être généreux. Il eut même la courtoisie d’avouer que Cervantès ne manquait ni de grâce ni de style. Mais il n’en fut pas de même des auteurs de seconde volée qui avaient à défendre leur mince bagage de réputation et de bénéfice. Ce fut un déchaînement contre le pauvre Cervantès, un concert de censures publiques et de diatribes secrètes. L’un, du haut de son érudition pédantesque, le traitait d’esprit de frère lai (ingenio lego), privé de culture et de science ; l’autre, croyant bien l’injurier, l’appelait Quichottiste ; celui-ci le dénigrait dans de petits pamphlets, les journaux du temps ; celui-là lui adressait, sous enveloppe, un sonnet bien méchant, que Cervantès, pour se venger, prenait soin de publier lui-même. Parmi les hommes de quelque valeur qui se montrèrent le plus ardents à lui faire la guerre, il faut citer le poëte Don Luis de Gongora, fondateur de la secte des cultos, aussi envieux par caractère que frondeur par tournure d’esprit ; le docteur Cristoval Suarez de Figueroa, autre écrivain railleur et jaloux, et jusqu’à cet étourdi d’Esteban Villegas, qui donnait le titre de Délices à des poésies datées du collége, et se faisait modestement représenter, sur le frontispice, comme un soleil levant qui fait pâlir les étoiles, ajoutant à cet emblème, trop obscur peut-être, une devise qui levât tous les doutes : sicut sol matutinus me surgente, quid istæ ? Cervantès, qui n’avait pas plus de fiel que de vanité, dut rire de ces attaques d’amours-propres en révolte contre sa gloire naissante ; mais ce qui dut blesser son cœur aimant, ce fut l’abandon de quelques amis, de ceux au moins qui le sont à la condition qu’on ne dépassera jamais leur niveau, et qui ne pardonnent point à leurs amis le crime de s’élever au-dessus d’eux. J’ai regret de citer dans ce nombre Vicente Espinel, romancier, poëte et musicien, qui fit Marcos de Obregon, qui inventa la strophe appelée espinela avant de se nommer décime, et qui mit la cinquième corde à la guitare. Au reste, Cervantès eût été trop privilégié, s’il n’avait éprouvé ces déboires qui mêlent leur amertume à la douceur de tout succès. Il m’a suffi de les indiquer une fois pour toutes, et, comme de toute chose inévitable, je puis me dispenser d’en faire mention dorénavant.
L’époque de la publication du Don Quichotte est celle de la naissance de Philippe IV, qui eut lieu à Valladolid le 8 avril 1605. L’année précédente, on avait envoyé en Angleterre le connétable de Castille, Don Juan Fernandez de Velasco, pour négocier de la paix. Jacques Ier, en échange de cette déférence, fit partir l’amiral Charles Howard, comte de Hontingham, pour présenter le traité de paix à la ratification du roi d’Espagne, et le complimenter sur la naissance de son fils. Howard, débarqué à la Corogne, avec six cents Anglais, entra à Valladolid le 26 mai 1605. Il y fut traité avec toute la magnificence que pouvait déployer la cour d’Espagne. Parmi les solennités religieuses, les courses de taureaux, les bals masqués, les parades militaires, les joutes où le roi lui-même courut la bague, et toutes les fêtes qui furent prodiguées à l’amiral, on cite un dîner que lui donna le connétable de Castille, où l’on servit jusqu’à douze cents plats de viande et de poisson, sans compter le dessert et les mets qui ne purent trouver place. Le duc de Lerme fit écrire une Relation de ces cérémonies, qui fut imprimée à Valladolid cette même année. On croit que Cervantès en est l’auteur ; du moins, un sonnet épigrammatique de Gongora, témoin oculaire, semble en donner la preuve.
Ce fut à la suite de ces réjouissances qu’un événement funeste vint troubler la famille de Cervantès, et le conduire pour la troisième fois en prison. Un chevalier de Saint-Jacques, appelé Don Gaspar de Ezpeleta, voulant passer, pendant la nuit du 27 juin 1605, sur un pont de bois de la rivière Esgueva, en fut empêché par un inconnu. La querelle s’engagea, et les deux champions ayant mis l’épée à la main, Don Gaspar fut percé de plusieurs coups. Appelant au secours, il se réfugia, tout sanglant, dans l’une des maisons voisines. L’un des deux appartements du premier étage de cette maison était occupé par Doña Luisa de Montoya, veuve du chroniqueur Esteban de Garibay, avec ses deux fils, et l’autre par Cervantès avec sa famille. Aux cris du blessé, Cervantès accourut avec l’un des fils de sa voisine. Ils trouvèrent Don Gaspar étendu sous le porche, son épée dans une main et son bouclier dans l’autre, et le portèrent chez la veuve de Garibay où il expira le surlendemain. Une enquête fut aussitôt commencée par l’alcalde de casa y corte Cristobal de Villaroel. On reçut les dépositions de Cervantès, de sa femme Doña Catalina de Palacios Salazar, de sa fille naturelle Doña Isabel de Saavedra, âgée de vingt ans, de sa sœur Doña Andrea de Cervantès, veuve, ayant une fille de vingt-huit ans, appelée Doña Constanza de Ovando ; d’une religieuse, Doña Magdalena de Sotomayor, qui se donne également pour sœur de Cervantès, de sa servante Maria de Cevallos, et enfin de deux amis qui se trouvaient dans sa maison, le seigneur de Cigalès et un Portugais nommé Simon Mendez. Supposant, à tort ou à raison, que Don Gaspar de Ezpeleta avait été tué dans une intrigue d’amour avec la fille ou la nièce de Cervantès, le juge fit arrêter ces dames, ainsi que Cervantès lui-même et sa sœur, la veuve de Ovando. Ce ne fut qu’au bout de huit à dix jours, après des interrogatoires et des auditions de témoins, et même en fournissant caution, que les quatre prévenus furent relachés. Les dépositions auxquelles donna lieu ce désagréable incident prouvent qu’à cette époque, et pour soutenir ce fardeau de cinq femmes, dont il était l’unique soutien, Cervantès s’occupait encore d’agences, et mêlait à la culture des lettres la sotte, mais un peu moins stérile occupation des affaires.
Il est à croire que Cervantès suivit la cour à Madrid, en 1606, et qu’il se fixa dorénavant dans cette capitale, où il était près de ses parents à Alcala, près des parents de sa femme à Esquivias, et bien placé tout à la fois pour ses travaux littéraires et ses agences de négoce. On est parvenu à constater qu’au mois de juin 1609 il demeurait dans la rue de la Magdalena ; un peu après, derrière le collége de Notre-Dame-de-Lorette ; en juin 1610, dans la rue del Leon, no 9 ; en 1614, dans la rue de Las Huerias ; ensuite, dans la rue du duc d’Albe, au coin de San-Isidoro, d’où on lui donna congé ; enfin, en 1616, dans la rue del Leon, no 20, au coin de celle de Francos, où il mourut.
Depuis son retour à Madrid, Cervantès, touchant à la vieillesse, sans fortune et chargé d’une nombreuse famille, rencontrant la même ingratitude pour ses talents que pour ses services, dans un temps où, si les dédicaces rapportaient des pensions, les livres ne rapportaient rien, négligé de ses amis et déchiré de ses rivaux, parvenu enfin, par sa longue expérience du monde, à cette perte de toute illusion que les Espagnols nomment desengaño, Cervantès se voua complétement à la retraite. Il vécut en philosophe, sans murmurer, sans se plaindre, non dans cette médiocrité d’or qu’Horace souhaite aux disciples des Muses, mais dans la détresse, dans la pauvreté. Il rencontra pourtant deux protecteurs, Don Bernardo de Sandoval y Rojas, archevêque de Tolède, et un grand seigneur éclairé, Don Pedro Fernandez de Castro, comte de Lemos, auteur de la comédie intitulée la Casa confusa, lequel emmena, en 1610, une petite cour littéraire dans sa vice-royauté de Naples, et n’oublia pas, de si haut et de si loin, le vieux soldat mutilé qui n’avait pu le suivre.
Une chose vraiment inexplicable, et qui fait, du reste, autant d’honneur à l’âme indépendante de Cervantès que de honte aux ministres des faveurs royales, c’est l’oubli où fut laissé cet homme illustre, tandis qu’une foule d’obscurs beaux-esprits touchaient les pensions qu’ils avaient mendiées en prose et en vers. On raconte qu’un jour Philippe III, étant au balcon de son palais, aperçut un étudiant qui se promenait, un livre à la main, sur les bords du Manzanarès. L’homme au manteau noir s’arrêtait à toute minute, gesticulait, se frappait le front avec le poing et laissait échapper de longs éclats de rire. Philippe observait de loin sa pantomime : « Ou cet étudiant est fou, s’écria-t-il, où il lit Don Quichotte. » Des courtisans coururent aussitôt vérifier si la pénétration royale avait deviné juste, et revinrent annoncer à Philippe qu’en effet c’était bien le Don Quichotte que lisait l’étudiant en délire ; mais aucun d’eux ne s’avisa de rappeler au prince l’abandon où vivait l’auteur de ce livre si populaire et si goûté.
Une autre anecdote, un peu postérieure, mais qu’il convient de placer ici, fera mieux connaître encore l’estime dont jouissait Cervantès, en même temps que la détresse où il était réduit. Je laisse parler celui qui a recueilli cette anecdote, le licencié Francisco Marquez de Torrès, chapelain de l’archevêque de Tolède, qui fut chargé de faire la censure de la seconde partie du Don Quichotte. « Je certifie en vérité, dit-il, que, le 25 février de cette année 1615, l’illustrissime seigneur cardinal, archevêque, mon seigneur, ayant été rendre visite à l’ambassadeur de France,… plusieurs gentilshommes français, de ceux qui avaient accompagné l’ambassadeur, aussi courtois qu’éclairés et amis des belles-lettres, s’approchèrent de moi et d’autres chapelains du cardinal, mon seigneur, désireux de savoir quels livres d’imagination avaient alors la vogue. Je citai par hasard celui-ci (le Don Quichotte), dont je fais l’examen. À peine eurent-ils entendu le nom de Miguel de Cervantès qu’ils commencèrent à chuchoter entre eux, et vantèrent hautement l’estime qu’on faisait, en France et dans les royaumes limitrophes, de ses divers ouvrages, la Galatée, que l’un d’eux savait presque par cœur, la première partie du Don Quichotte et les Nouvelles. Leurs éloges furent si grands que je m’offris à les mener voir l’auteur de ces œuvres, offre qu’ils reçurent avec mille démonstrations de vif désir. Ils me questionnèrent très en détail sur son âge, sa profession, sa qualité et sa fortune. Je fus obligé de répondre qu’il était vieux, soldat, gentilhomme et pauvre ; à cela l’un d’eux répliqua ces paroles formelles : « Eh quoi ! l’Espagne n’a pas fait riche un tel homme ! On ne le nourrit pas aux frais du trésor public ! » Alors un de ces gentilshommes, relevant cette pensée, reprit avec beaucoup de finesse : « Si c’est la nécessité qui l’oblige à écrire, Dieu veuille qu’il n’ait jamais l’abondance, afin que, par ses œuvres, lui restant pauvre, il fasse riche le monde entier. »
La première édition du Don Quichotte, celle de 1605, avait été faite loin des yeux de l’auteur, et sur un manuscrit de sa main, c’est-à-dire, fort difficile à déchiffrer. Aussi fourmillait-elle de fautes. Un des premiers soins de Cervantès, fixé à Madrid, fut de publier une seconde édition de son livre, qu’il revit et corrigea soigneusement. Cette seconde édition, de 1608, bien préférable à la précédente, a servi de modèle à toutes celles qui l’ont suivie.
Deux ans plus tard, en 1612, Cervantès publia les douze Nouvelles, qui forment, avec les deux intercalées dans le Don Quichotte, et celle qu’on a retrouvée depuis, le recueil des quinze Nouvelles qu’il avait successivement composées depuis son séjour à Séville. J’en ai parlé précédemment, à cette époque de sa vie. Ce livre, qu’on qualifiait, dans le Privilége, de « très-honnête passe-temps, où se montre la hauteur et la fécondité de la langue castillanne », fut reçu, en Espagne et à l’étranger, avec autant de faveur que le Don Quichotte. Lope de Vega l’imita de deux façons, en composant à son tour des nouvelles, très-inférieures à celles de Cervantès, et en mettant sur la scène plusieurs des sujets traités par celui-ci. D’autres grands auteurs dramatiques puisèrent à la même source, entre autres le moine Fray Gabriel Tellez, connu sous le nom de Tirso de Molina, qui appelait Cervantès le Boccace espagnol, Don Agustino Moreto, Don Diego de Figueroa, et Don Antonio Solis.
Après les Nouvelles, Cervantès publia, en 1614, son poëme intitulé Voyage au Parnasse (viage al Parnaso) et le petit dialogue en prose qu’il y joignit ensuite sous le nom de Adjunta al Parnaso. Dans le poëme, fait à l’imitation de celui de Cesare Caporali, de Pérouse, il louait les bons écrivains de son temps, et déchirait sans pitié ces adeptes de la nouvelle école, qui faisaient périr, sous de ridicules et délirantes innovations, la belle langue du siècle d’or. Dans le dialogue, il se plaignait des comédiens qui ne voulaient jouer ni ses anciennes pièces, ni celles qu’il avait composées depuis. Pour tirer quelque parti de ces travaux dramatiques, Cervantès résolut de faire imprimer son théâtre. Il s’adressa au libraire Villaroel, l’un des plus accrédités de Madrid, qui répondit ingénûment : « Un auteur de renom, que j’ai consulté, m’a dit qu’on pouvait beaucoup attendre de votre prose, mais de vos vers absolument rien. » L’arrêt était juste, quoique un peu sévere, et dut être bien sensible à Cervantès, qui rima malgré Minerve, et qui tenait comme un enfant à sa renommée de poëte. Villaroel imprima cependant, au mois de septembre 1615, huit comédies et autant d’intermèdes, avec une dédicace au comte de Lemos, et un prologue, non-seulement très-spirituel, mais très-intéressant pour l’histoire de la scène espagnole. Lope de Vega régnait encore, et le rival qui devait le détrôner, Calderon, débutait dans la carrière. Le public reçut avec indifférence les pièces choisies de Cervantès, et les comédiens ne daignèrent pas en représenter une seule. Le public et les comédiens furent ingrats peut-être, mais non pas injustes. Comment les blâmer d’avoir laissé dans l’oubli des comédies dont Blas de Nasarre ne trouvait rien de mieux à dire, en les réimprimant un siècle plus tard, sinon que Cervantès les avait faites exprès mauvaises (artificiosamente malas) pour se moquer des pièces extravagantes auxquelles s’attachait la vogue ?
On publia, dans cette même année 1615, un autre opuscule de Cervantès, qui se rattache à une circonstance intéressante. L’Espagne conservait encore la coutume des joutes poétiques (justas poeticas), aussi à la mode sous le roi Jean II que les joutes guerrières, et qui se sont conservées, dans le midi de la France, sous le nom de Jeux floraux. Paul V ayant canonisé, en 1614, la fameuse sainte Thérèse de Jésus, le triomphe de cette héroïne des cloîtres fut donné pour sujet du concours, dont Lope de Vega était l’un des juges. Il fallait chanter les extases de la sainte, dans la forme de l’ode appelée cancion castellana et sur le mètre de la première églogue de Garcilaso de la Vega, El dulce lamentar de los pastores. Tous les écrivains de quelque renom prirent part au concours, et Cervantès, devenu poëte lyrique à soixante-sept ans, envoya aussi son ode, qui, sans avoir le prix, fut du moins imprimée parmi les meilleures, dans la Relation des fêtes que célébra l’Espagne entière à la gloire de son illustre fille.
Ce fut encore la même année 1615 qui vit paraître la seconde partie du Don Quichotte.
Elle était très-avancée, et Cervantès, qui l’avait annoncée dans le prologue de ses Nouvelles, y travaillait assidûment, lorsqu’au milieu de l’année 1614, une continuation de la première partie parut à Tarragone comme l’œuvre du licencié Alonzo Fernandez de Avellaneda, natif de Tordesillas. C’était un nom supposé sous lequel s’était caché cet insolent plagiaire qui, du vivant de l’auteur primitif, lui dérobait le titre et le sujet de son livre. Il n’a pas été possible de découvrir quel était son nom véritable ; seulement on croit être certain, d’après les recherches de Mayans, du P. Murillo et de Pellicer, que c’était un Aragonais, moine de l’ordre des prédicateurs, et l’un des auteurs de comédies dont Cervantès s’était moqué si gracieusement dans la première partie du Don Quichotte. Semblable aux voleurs de grands chemins, qui injurient les gens qu’ils détroussent, le prétendu Avellaneda commençait son livre en vomissant tout le fiel d’un cœur haineux et jaloux, en accablant Cervantès des plus grossières injures. Il l’appelait manchot, vieux, bourru, envieux, calomniateur ; il lui reprochait ses disgrâces, son emprisonnement, sa pauvreté ; il l’accusait enfin d’être sans talent, sans esprit, et se vantait de le priver du débit de sa seconde partie. Quand ce livre tomba aux mains de Cervantès, quand il vit tant d’outrages en tête d’une œuvre insipide, pédantesque et obscène, piqué d’une telle insolence, il prépara une vengeance digne de lui : il se hâta d’achever son livre, tellement que les derniers chapitres portent quelques traces de cette précipitation. Mais il voulut que rien ne manquât à la comparaison des deux ouvrages. En adressant ses comédies au comte de Lemos, à l’entrée de l’année 1615, il lui disait « Don Quichotte a les éperons chaussés pour aller baiser les pieds de votre Excellence. Je crois qu’il arrivera un peu maussade, parce qu’à Tarragone on l’a égaré et maltraité ; toutefois il a fait constater par enquête que ce n’est pas lui qui est contenu dans cette histoire, mais un autre supposé, qui voulut être lui, et ne put y parvenir. » Cervantès fit mieux encore : dans le texte même du Don Quichotte (prologue, et chap. 59) il répondit aux grossières insultes de son plagiaire, sans daigner toutefois en prononcer le vrai nom, par les railleries les plus fines, les plus délicates et les plus attiques, se montrant aussi supérieur par la noblesse et la dignité de sa conduite que par l’accablante perfection de son ouvrage. Mais pour ôter aux Avellaneda futurs toute envie de nouvelles profanations, il conduisit cette fois son héros jusqu’au lit de mort ; il reçut son testament, sa confession, et son dernier soupir ; il l’enterra, fit son épitaphe, et put s’écrier ensuite, dans un juste et sublime orgueil : « Ici Cid Hamet Ben-Engeli a déposé sa plume ; mais il l’a attachée si haut, que personne désormais ne s’avisera de la reprendre. » J’ai regret, j’ai honte d’avoir à dire que cette plate et misérable continuation du prétendu licencié de Tordesillas fut traduite en français par l’auteur du Gil Blas, par Le Sage, et que la plupart des lecteurs de notre pays l’ont confondue, jusqu’à ces derniers temps, avec l’œuvre de Cervantès.
Il faut encore s’arrêter ici pour examiner le Don Quichotte, non plus dans ses antécédents et son origine, mais en lui-même ; pour considérer enfin sous son principal aspect ce livre immortel, œuvre capitale de son auteur et de son pays.
Montesquieu fait dire à Rica (Lettres Persanes, no 78) : « Les Espagnols n’ont qu’un bon livre, celui qui a montré le ridicule de tous les autres. » C’est là une de ces charmantes railleries qui plaisent par leur exagération même, et que nos voisins ont eu grand tort de prendre au sérieux. S’est-on-fâché en France parce que Rica dit, en terminant la même lettre : « À Paris, il y a une maison où l’on met les fous… Sans doute que les Français, extrêmement décriés chez leurs voisins, enferment quelques fous dans une maison pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas. » Les deux railleries se valent, j’imagine. Toutefois, la définition que donne Montesquieu du Don Quichotte pèche aussi bien par l’éloge de ce livre que par la réprobation de tous les autres. S’il n’avait d’autre mérite que de parodier les romans de chevalerie, il ne leur eût pas longtemps survécu. Son œuvre faite, on eût, après les vaincus, enterré le vainqueur. Est-ce la critique des Amadis, des Esplandian, des Platir et des Kyrié-Eléison que nous y cherchons maintenant ? Sans doute Cervantès compta, parmi ses mérites, celui d’avoir ruiné de fond en comble cette extravagante et dangereuse littérature. Son livre, en ce sens, est une œuvre morale, qui réunit au plus haut degré les deux vertus de la comédie véritable, corriger en amusant. Néanmoins le Don Quichotte est bien autre chose qu’une satire des vieux romans, et je vais essayer d’indiquer les transformations que ce sujet a subies dans la pensée de son auteur.
Je crois bien qu’en commençant son livre Cervantès n’eut d’autre objet en vue que d’attaquer avec les armes du ridicule toute la littérature chevaleresque. C’est ce qu’il dit formellement dans son Prologue. D’ailleurs, il suffit d’observer les négligences étranges, les contradictions, les étourderies, dont fourmille la première partie du Don Quichotte, pour trouver dans ce défaut (si toutefois c’en est un) la preuve manifeste qu’il le commença dans un moment d’humeur, dans une boutade, sans plan arrêté d’avance, laissant courir sa plume au gré de son imagination, se trouvant romancier de nature, comme La Fontaine était fablier, n’attachant enfin aucune importance préméditée à cette œuvre, dont il ne semble pas avoir jamais compris toute la grandeur. Don Quichotte n’est d’abord qu’un fou, un fou complet, un fou à lier, et surtout à batônner, car le pauvre gentilhomme reçoit plus de coups des bêtes et des gens que n’en pourrait supporter l’échine même de Rossinante. Sancho Panza n’est aussi qu’un gros lourdaud de paysan, donnant en plein, par intérêt et par simplicité, dans le travers de son maître. Mais cela dure peu. Cervantès pourrait-il rester long temps entre la folie et la bêtise ? Il s’affectionne d’ailleurs à ses héros, à ceux qu’il appelle les enfants de son intelligence ; bientôt il leur prête son jugement, son esprit, faisant entre eux une part égale et bien réglée. Au maître, il donne la raison élevée et étendue que peuvent enfanter dans un esprit sain l’étude et la réflexion ; au valet, l’instinct borné, mais sûr, le bon sens inné, la droiture naturelle, quand l’intérêt ne la trouble pas, que tout homme peut recevoir en naissant, et que la commune expérience suffit à cultiver. Don Quichotte n’a plus qu’une case du cerveau malade ; sa monomanie est celle d’un homme de bien que révolte l’injustice, qu’exalte la vertu. Il rêve encore à se faire le consolateur de l’affligé, le champion du faible, l’effroi du superbe et du pervers. Sur tout le reste, il raisonne à merveille, il disserte avec éloquence ; il est plus fait, comme lui dit Sancho, pour être prédicateur que chevalier errant. De son côté, Sancho a dépouillé le vieil homme ; il est fin quoique grossier, il est malin quoique naïf. Comme Don Quichotte n’a plus qu’un grain de folie, lui n’a plus qu’un grain de crédulité, que justifient d’ailleurs l’intelligence supérieure de son maître et l’attachement qu’il lui porte.
Alors commence un spectacle admirable. On voit ces deux hommes, devenus inséparables comme l’âme et le corps, s’expliquant, se complétant l’un par l’autre ; réunis pour un but à la fois noble et insensé ; faisant des actions folles et parlant avec sagesse ; exposés à la risée des gens quand ce n’est pas à leur brutalité, et mettant en lumière les vices et les sottises de ceux qui les raillent ou les maltraitent ; excitant d’abord la moquerie du lecteur, puis sa pitié, puis sa sympathie la plus vive ; sachant l’attendrir presque autant que l’égayer, lui donnant à la fois l’amusement et la leçon, et formant enfin, par le contraste perpétuel de l’un avec l’autre, et de tous deux avec le reste du monde, l’immuable fond d’un drame immense et toujours nouveau.
C’est surtout dans la seconde partie du Don Quichotte que se montre bien à découvert la nouvelle pensée de son auteur, mûri par l’âge et l’expérience du monde. Il n’y est question de chevalerie errante que justement assez pour continuer la première partie, pour que le même plan général les réunisse et les embrasse. Mais ce n’est plus une simple parodie des romans chevaleresques ; c’est un livre de philosophie pratique, un recueil de maximes, ou plutôt de paraboles, une douce et judicieuse critique de l’humanité tout entière. Ce nouveau personnage introduit dans la familiarité du héros de la Manche, le bachelier Samson Carrasco, n’est-il pas l’incrédulité sceptique qui se raille de toute chose, sans retenue, sans respect ? Et, pour donner un autre exemple, qui n’a pensé, en lisant pour la première fois cette seconde partie, que Sancho, revêtu du gouvernement de l’île Barataria, allait lui apprêter à rire ? qui n’a cru que ce monarque improvisé ferait plus de folies sur son lit de justice que Don Quichotte dans sa pénitence de la Sierra-Morena ? On s’était trompé, et le génie de Cervantès pensait beaucoup plus loin que le divertissement du lecteur, sans l’oublier pourtant. Il voulait prouver que cette science si vantée du gouvernement des hommes n’est pas le secret d’une famille ou d’une caste, qu’elle est accessible à tous, et qu’il faut, pour la bien exercer, d’autres qualités plus précieuses que la connaissance des lois et l’étude de la politique, le bon sens et de bonnes intentions. Sans sortir de son caractère, sans dépasser la sphère de son esprit, Sancho Panza juge et règne comme Salomon.
La seconde partie du Don Quichotte ne parut que dix années après la première, et Cervantès, en publiant celle-ci, ne pensait pas à lui donner une suite. C’était la mode alors de ne point achever les ouvrages d’imagination. L’on finissait un livre, comme Arioste les chants de son poëme, au milieu des aventures les plus compliquées, dans le plus intéressant de l’action. Le Lazarille de Tormès et le Diable Boiteux n’ont pas de denoûment ; la Galatée pas davantage. Chez nous même, Gil Blas fut fait en trois fragments. Enfin, ce n’est pas la continuation d’Avellaneda qui décida Cervantès à composer la sienne, puisque celle-ci était presque terminée quand l’autre parut. Le Don Quichotte, s’il n’eût été qu’une satire littéraire, devait rester inachevé. C’est avec le projet évident que je lui attribue que Cervantès reprit et continua ce sujet. Voilà pourquoi les deux moitiés de l’ouvrage offrent une exception unique dans les annales de la littérature : une seconde partie, faite après coup, qui, non-seulement égale, mais surpasse la première. C’est que l’exécution n’est pas inférieure, et que l’idée mère est plus grande et plus féconde ; c’est que l’ouvrage s’adresse ainsi à tous les pays, à tous les temps ; c’est qu’il parle à l’humanité dans sa langue universelle ; c’est qu’enfin il est peut-être, de tous les livres, celui qui élève à sa plus haute expression cette qualité rare et précieuse par-dessus toutes celles dont fut doué l’esprit humain, le sens commun, qui l’est si peu ; le bon sens, si bon, en effet, que rien n’est meilleur.
J’ai voulu seulement donner une explication, en quelque sorte historique, du livre de Cervantès ; car, à quoi bon faire son éloge ? qui ne l’a lu ? qui ne le sait par cœur ? qui n’a dit avec Walter Scott, le plus grand admirateur de Cervantès, comme son plus digne rival, que c’est un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain ? Y a-t-il un conte plus populaire, une histoire qui sache mieux plaire à tous les âges, à tous les goûts, à tous les caractères, à toutes les conditions ? N’a-t-on pas toujours devant les yeux ce Don Quichotte, long, mince et grave ; ce Sancho, gros, court et plaisant ; et la gouvernante de celui-là, et la femme de celui-ci, et le curé, et le barbier maître Nicolas, et la servante Maritornes, et le bachelier Carrasco, que sais-je ? et tous les personnages de cette histoire, y compris Rossinante et le Grison, autre paire d’inséparables amis ? Peut-on avoir oublié comment ce livre est conçu, comment il est exécuté ? Peut-on n’avoir pas admiré la parfaite unité du plan, et la prodigieuse diversité des détails ? — Cette imagination si féconde, si prodigue, qu’elle rassasie la curiosité du plus insatiable lecteur ? — L’art infini avec lequel se succèdent et s’enlacent les épisodes, qu’anime un intérêt toujours varié, toujours croissant, et que l’on quitte pourtant sans regret pour le plaisir plus vif encore de se retrouver tête à tête avec les deux héros ? — Leur assortiment et leur contraste à la fois, les sentences du maître, les saillies du valet, une gravité jamais lourde, un badinage jamais futile, une alliance intime et naturelle entre le burlesque et le sublime, le rire et l’émotion, l’amusement et la moralité ? Peut-on enfin n’avoir pas senti les charmes et les beautés de ce langage magnifique, harmonieux, facile, prenant toutes les nuances et tous les tons ; de ce style où sont tous les styles, depuis le plus familier comique jusqu’à la plus majestueuse éloquence, et qui a fait dire du livre qu’il était « divinement écrit dans une langue divine ? »
Hélas ! cette dernière satisfaction n’appartient complétement qu’à ceux qui ont le bonheur de le lire dans l’original. Ils sont rares en-deçà des Pyrénées. Nous ne sommes plus au temps où l’espagnol se parlait à Paris, à Bruxelles, à Munich, à Vienne, à Milan, à Naples, où il était la langue des cours, de la politique et du bon ton ; le français l’a détrôné. En revanche, il est facile à chacun de s’imaginer qu’il lit le Don Quichotte, le trouvant transporté dans son propre idiome. Si aucun livre ne compte autant de lecteurs que celui-là, aucun non plus ne compte autant de traducteurs. Il en a trouvé en Hollande, en Danemarck, en Suède, en Russie. Ce sont, en Allemagne, des écrivains comme Tieck et Soltau, qui ont fait passer dans la langue du pays l’œuvre de Cervantès. Elle a eu dix traducteurs en Angleterre : Shelton, Gayton, Ward, Jarvis, Smollett, Ozell, Motteux, Wilmont, Durfey, J. Philips, outre un commentateur intelligent comme le docteur John Bowle ; et peut-être autant en Italie, depuis Franciosini jusqu’au traducteur anonyme de 1815, pour qui Novelli dessina des gravures. En France, le nombre en est plus grand encore, si l’on réunit toutes les versions qui parurent, depuis les premières ébauches de César Oudin et de Rosset, contemporains du livre, jusqu’aux deux traductions publiées dans le présent siècle. Celle que donna Filleau de Saint-Martin, vers le milieu du siècle dernier, est, sinon la meilleure, au moins la plus répandue. Dans une introduction qu’y ajouta M. Auger, en 1819, il faisait remarquer que le nombre des éditions de cette seule traduction, publiées en France, s’élevait déjà, le croira-t-on ? à cinquante et une. Depuis, on en a publié une cinquante-deuxième édition. Ce succès, qui n’a peut-être pas d’autre exemple, prouve avec éclat le mérite immense de l’œuvre originale, et la curiosité toujours nouvelle, toujours croissante, qu’elle entretient de génération en génération. Il faut, en effet, que le Don Quichotte soit doué d’un principe de vie bien puissant, ou plutôt qu’il porte le sceau de l’immortalité, pour avoir si glorieusement résisté aux mutilations forcées de ses traducteurs. Ce livre fut écrit avec trop d’esprit et d’adresse pour avoir été compris de tout le monde : il fallait dépayser jusqu’aux limiers du saint-office. De là ces adroits propos à double entente, ces fines allusions, ces délicates ironies, voiles ingénieux qu’employait Cervantès pour déguiser, sous l’œil de l’inquisition, des pensées trop hardies, trop moqueuses, trop profondes pour qu’elles se montrassent à front découvert. Il fallait déjà, il y a deux cents ans, lire le Don Quichotte comme l’épitaphe du licencié Pedro Garcias, et faire comme l’étudiant du prologue de Gil Blas, lever la pierre du tombeau pour savoir quelle âme s’y trouvait enterrée. Maintenant surtout que les allusions contemporaines nous échappent, le sens devient plus difficile à saisir. Les mots seuls se montrent, l’idée se cache, et les Espagnols eux-mêmes n’entendent plus tout leur livre. Il faut une clef ; or, cette clef ne se trouve que dans les commentaires tout récents de Bowle, de Pellicer, de l’académie espagnole, de Fernandez Navarrette, de Los Rios, de Arrieta, de Clémencin. Nul traducteur n’avait encore pu profiter de leurs annotations pour comprendre Cervantès et le faire comprendre. Un tel secours était nécessaire, indispensable. C’est, d’une part, avec l’aide de ces précieux travaux, de l’autre, avec la conscience des fautes et des imperfections de mes devanciers, que j’ose à mon tour lutter contre un si rude jouteur, et, joignant pour la première fois le commentaire au texte, rendre à l’auteur du Don Quichotte l’hommage auquel se préparait dès longtemps mon admiration passionnée.
Travaillant, à soixante ans passés, avec toute l’ardeur et toute la verve d’un jeune homme, Cervantès menait de front plusieurs écrits de longue haleine. Dans cette dédicace si noble et si digne qu’il adressait, au mois d’octobre 1615, avec la seconde partie du Don Quichotte, à son protecteur le comte de Lemos, il lui annonçait l’envoi prochain de son autre roman, Persilès et Sigismonde (Los trabajos de Persiles y Sigismunda). Il avait également promis, en d’autres occasions, la seconde partie de la Galatée et deux ouvrages nouveaux dont on ignore l’espèce, le Bernardo et les Semaines du Jardin (Las Semanas del Jardin). De ces trois derniers il n’est pas resté même un fragment. Quant au Persilès, il fut publié par sa veuve, en 1617. Chose étrange ! Dans l’instant même où Cervantès tuait le roman chevaleresque sous les traits de sa raillerie, et de la même plume qui lançait ces traits meurtriers, il écrivait un roman presque aussi extravagant que ceux qui avaient brouillé la cervelle de son Hidalgo. Il faisait à la fois la censure et l’apologie, imitant ceux qu’il blâmait, et tombant tout le premier dans le péché qu’il frappait d’anathème. Chose non moins étrange ! C’est à cette œuvre informe qu’il réservait ses éloges et sa prédilection ; semblable à ces pères auxquels une tendresse aveugle fait préférer le fruit maladif de leur vieillesse à ses robustes aînés. Parlant du Don Quichotte avec modestie, presque avec embarras, il annonçait pompeusement au monde la merveille du Persilès. C’était Corneille mettant Nicomède plus haut que Cinna. Ce roman de Persilès et Sigismonde, qu’on ne sait à quoi comparer, ni dans quel genre classer, car il réunit tous les genres sans appartenir à aucun, est un tissu d’épisodes entrelacés comme ceux d’une intrigue de Calderon, d’aventures bizarres, de rencontres inouïes, de prodiges invraisemblables, de caractères faux, de sentiments alambiqués. Cervantès, peintre si exact, si judicieux, de la nature physique et morale, a bien fait d’en reléguer la scène aux régions hyperboréennes, car c’est un monde imaginaire, sans nul rapport avec celui qu’il avait sous les yeux. Du reste, à la lecture de cette débauche d’un grand esprit, où se trouverait aisément la matière de vingt drames et de cent contes, on ne peut trop admirer cette imagination presque septuagénaire, aussi riche encore, aussi féconde que celle de l’Arioste ; on ne peut trop admirer cette plume toujours noble, élégante, hardie, couvrant les absurdités du récit sous la magnifique parure du langage. Le Persilès est plus correct et plus châtié que le Don Quichotte ; c’est, en plusieurs parties, un modèle achevé de style, et peut-être le livre le plus classique de l’Espagne. On pourrait le comparer à un palais tout bâti de marbre et de bois de cèdre, mais sans ordonnance, sans proportions, sans figue, et n’offrant à vrai dire, au lieu d’une œuvre architecturale, qu’un amas de précieux matériaux. Quand on voit le sujet du livre et le nom de l’auteur, la préférence qu’il lui donnait sur tous ses ouvrages, et les éminentes qualités qu’il y a si follement dépensées, on est en droit de dire que le Persilès est une des grandes aberrations de l’esprit humain.
Cervantès ne put jouir ni du succès qu’il se promettait complaisamment de ce dernier ouvrage de sa plume, de ce Benjamin des enfants de son intelligence, ni du succès bien autrement durable et légitime de son véritable titre à l’immortalité. Toujours malheureux, il ne lui fut pas même permis de discerner, à travers les éloges de ses contemporains, quelle gloire immense lui réservait la postérité. Lorsqu’il publia, vers la fin de 1615, la seconde partie du Don Quichotte, ayant alors soixante-huit ans, il était attaqué sans remède de la maladie qui l’emporta bientôt après. Espérant, à l’entrée de la belle saison, trouver quelque soulagement dans l’air de la campagne, il partit, le 2 avril suivant, pour le bourg d’Esquivias, où demeuraient les parents de sa femme. Mais, au bout de quelques jours, son mal empirant, il fut contraint de revenir à Madrid, accompagné de deux amis qui le soignaient en chemin. Ce fut à ce retour d’Esquivias que lui arriva une petite aventure dont il composa le prologue du Persilès, et à laquelle nous devons l’unique relation un peu détaillée qu’on ait conservée de sa maladie.
Les trois amis cheminaient paisiblement sur la route de traverse, quand un étudiant, qui venait derrière eux, monté sur un âne, leur cria de s’arrêter, et se plaignit, en les rejoignant, de ce qu’il n’avait pu les atteindre plus tôt pour jouir de leur compagnie. L’un des bourgeois d’Esquivias répondit que la faute en était au cheval du seigneur Miguel de Cervantès, qui avait le pas très-allongé. À ce nom de Cervantès, pour lequel il était passionné sans le connaître, l’étudiant sauta à bas de sa monture, et, lui saisissant la main entre les siennes : « Oui, oui, s’écria-t-il, voilà le manchot sain, le fameux tout, l’écrivain joyeux, et finalement le boute-en-train des muses. » Cervantès, qui se vit si à l’improviste comblé de caresses et d’éloges, répondit avec sa modestie ordinaire, et engagea l’étudiant à remonter sur sa bourrique pour achever à ses côtés le reste de la route. « Nous retînmes un peu la bride, continue Cervantès, et, chemin faisant, on parla de ma maladie. Le bon étudiant m’eut bientôt condamné. « Ce mal, dit-il, est une hydropisie que ne pourra guérir toute l’eau de l’océan, quand vous la boiriez goutte à goutte. Que votre grâce, seigneur Cervantès, se mette à la ration pour boire, et n’oublie pas de bien manger ; avec cela vous guérirez, sans autre médecine. — C’est ce que bien des gens m’ont déjà dit, répondis-je. Mais je ne puis pas plus m’empêcher de boire à toute mon envie que si je n’étais pas né pour autre chose. Ma vie va s’éteignant, et au pas des éphémérides de mon pouls, qui finiront au plus tard leur carrière dimanche prochain, je finirai celle de ma vie. Votre grâce est arrivée en un rude moment à faire ma connaissance, puisqu’il ne me reste pas assez de temps pour me montrer reconnaissant de l’intérêt que vous me témoignez. » En disant cela, nous arrivâmes au pont de Tolède, que je traversai, et l’étudiant s’éloigna pour gagner celui de Ségovie… »
Ce prologue, sans suite et sans liaison, mais où du moins Cervantès montrait encore toute la gaieté de son esprit dans le portrait burlesque de l’étudiant, avant de dire adieu à ses joyeux amis, fut le dernier effort de sa plume. Son mal fit d’effrayants progrès ; il s’alita, et reçut l’extrême-onction le 18 avril. On annonçait alors le retour prochain du comte de Lemos, qui passait de la vice-royauté de Naples à la présidence du conseil. La dernière pensée de Cervantès fut un sentiment de gratitude, un tendre souvenir à son protecteur. Presque mourant, il dicta la lettre suivante, que je traduis mot pour mot :
« Ces anciens couplets, qui furent célèbres en leur temps, et qui commencent ainsi, Le pied déjà dans l’étrier, je voudrais qu’ils ne vinssent pas si à propos dans cette mienne épître. Car, presque avec les mêmes paroles, je puis commencer en disant :
» Le pied déjà dans l’étrier, avec les angoisses de la mort, grand seigneur, je t’écris celle-ci…
» Hier on m’a donné l’extrême-onction, et aujourd’hui je vous écris ce billet. Le temps est court, l’angoisse s’accroît, l’espérance diminue, et avec tout cela je porte la vie sur le désir que j’ai de vivre ; et je voudrais y mettre une borne jusqu’à ce que je baise les pieds de votre excellence. Peut-être que la joie de vous revoir bien portant en Espagne serait si grande qu’elle me rendrait la vie. Mais s’il est décrété que je dois la perdre, que la volonté des cieux s’accomplisse. Que du moins votre excellence connaisse ce mien désir, et sache qu’elle eut en moi un serviteur si désireux de la servir qu’il voulut aller même au-delà de la mort pour montrer son attachement. Avec tout cela, comme en prophétie, je m’applaudis du retour de votre excellence ; je me réjouis de vous voir partout montrer au doigt, et me réjouis plus encore de ce que se sont accomplies mes espérances, établies sur la renommée de vos vertus… »