L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 23)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Don Quichotte le fit lever, et lui dit : « De cette manière, il est donc bien vrai qu’on a fait une histoire de moi, et que c’est un enchanteur More qui l’a composée ? — Cela est si vrai, seigneur, reprit Samson, que je tiens pour certain qu’au jour d’aujourd’hui on a imprimé plus de douze mille exemplaires de cette histoire. Sinon, qu’on le demande à Lisbonne, à Barcelone, à Valence, où les éditions se sont faites, et l’on dit même qu’elle s’imprime maintenant à Anvers. Quant à moi, j’imagine qu’il n’y aura bientôt ni peuple, ni langue, où l’on n’en fasse la traduction. — Une des choses, dit à ce propos Don Quichotte, qui doit donner le plus de joie à un homme éminent et vertueux, c’est de se voir, lui vivant, passer en bon renom de bouche en bouche, imprimé et gravé. J’ai dit en bon renom, car si c’était le contraire, il n’y a point de mort qui égalât son tourment. — S’il ne s’agit que de grande renommée et de bon renom, reprit le bachelier, votre grâce emporte la palme sur tous les chevaliers errants, car le More dans sa langue, et le chrétien dans la sienne, ont eu soin de peindre au naturel la gentillesse de votre personne, votre hardiesse en face du péril, votre fermeté dans les revers, votre patience contre les disgrâces et les blessures, enfin la chasteté de vos amours platoniques avec madame Doña Dulcinée du Toboso. — Jamais, interrompit Sancho Panza, je n’avais entendu donner le Don à madame Dulcinée ; on l’appelait simplement la dame Dulcinée du Toboso. Ainsi, voilà déjà l’histoire en faute. — Ce n’est pas une objection d’importance, répondit Carrasco. — Non, certes, ajouta Don Quichotte. Mais dites-moi, seigneur bachelier, quels sont ceux de mes exploits qu’on vante le plus dans cette histoire ? — Sur ce point, répondit le bachelier, il y a différentes opinions, comme il y a différents goûts. Les uns s’en tiennent à l’aventure des moulins à vent, que votre grâce prit pour des géants et des Briarées ; d’autres, à celle des moulins à foulon ; celui-ci préfère la description des deux armées, qui semblèrent ensuite deux troupeaux de moutons ; celui-là, l’histoire du mort qu’on menait enterrer à Ségovie ; l’un dit que tout est surpassé par la délivrance des galériens ; l’autre, que rien n’égale la victoire sur les deux géants bénédictins, et la bataille contre le valeureux Biscayen. — Dites-moi, seigneur bachelier, interrompit encore Sancho, a-t-on mis l’aventure des muletiers Yangois, quand notre bon Rossinante s’avisa de chercher midi à quatorze heures ? — Assurément, répondit Samson ; l’enchanteur n’a rien laissé au fond de son écritoire, tout est relaté, tout est rapporté, jusqu’aux cabrioles que fit le bon Sancho dans la couverture. — Ce n’est pas dans la couverture que j’ai fait des cabrioles, reprit Sancho, mais bien dans l’air, et même plus que je n’aurais voulu. — À ce que j’imagine, ajouta Don Quichotte, il n’y a point d’histoire humaine en ce monde qui n’ait ses hauts et ses bas, principalement celles qui traitent de chevalerie, lesquelles ne sauraient être toujours remplies d’événements heureux. — Néanmoins, reprit le bachelier, aucuns disent, parmi ceux qui ont lu l’histoire, qu’ils auraient été bien aises que ses auteurs eussent oublié quelques-uns des coups de bâton en nombre infini que reçut en diverses rencontres le seigneur Don Quichotte. — Mais la vérité de l’histoire le veut ainsi, dit Sancho. — Non, reprit Don Quichotte, ils auraient pu équitablement les passer sous silence ; car, pour les actions qui ne changent ni n’altèrent la vérité de l’histoire, il n’est pas nécessaire de les écrire quand elles tournent au détriment du héros. En bonne foi, Énée ne fut pas si pieux que le dépeint Virgile, ni Ulysse aussi prudent que le fait Homère. — Rien de plus vrai, répliqua Samson ; mais autre chose est d’écrire comme poëte, et autre chose comme historien. Le poëte peut conter ou chanter les choses, non comme elles furent, mais comme elles devaient être ; tandis que l’historien doit les écrire, non comme elles devaient être, mais comme elles furent, sans donner ni reprendre un atome à la vérité. — Pardieu, dit alors Sancho, si ce seigneur More se mêle de dire des vérités, à coup sûr parmi les coups de bâton de mon maître doivent se trouver les miens, car jamais on n’a pris à sa grâce la mesure des épaules, qu’on ne me l’ait prise, à moi, du corps tout entier. Mais il ne faut pas s’en étonner, si, comme le dit mon seigneur lui-même, du mal de la tête les membres doivent pâtir. — Vous êtes railleur, Sancho, reprit Don Quichotte, et, par ma foi, la mémoire ne vous manque pas, quand vous voulez l’avoir bonne. — Et quand je voudrais oublier les coups de gourdin que j’ai reçus, reprit Sancho, comment y consentiraient les marques qui sont encore toutes fraîches sur mes côtes ? — Taisez-vous, Sancho, dit Don Quichotte, et n’interrompez plus le seigneur bachelier, que je supplie de passer outre, et de me dire ce qu’on raconte de moi dans cette histoire. — Et de moi aussi, ajouta Sancho, car on dit que j’en suis un des principaux présonnages. — Personnages, ami Sancho, et non présonnages, interrompit Samson. — Ah ! nous avons un autre éplucheur de paroles ! s’écria Sancho. Eh bien, mettez-vous à l’œuvre, et nous ne finirons pas en toute la vie. — Que Dieu me la donne mauvaise, reprit le bachelier, si vous n’êtes pas, Sancho, la seconde personne de cette histoire ! Il y en a même qui préfèrent vous entendre parler, plutôt que le plus huppé du livre ; mais aussi, il y en a d’autres qui disent que vous avez été trop crédule en vous imaginant que vous pouviez attraper le gouvernement de cette île promise par le seigneur Don Quichotte, ici présent. — Il reste encore du soleil derrière la montagne, dit Don Quichotte, et plus Sancho entrera en âge, plus il deviendra propre, avec l’expérience que donnent les années, à être gouverneur. — Pardieu, seigneur, répondit Sancho, l’île que je ne gouvernerai pas bien avec les années que j’ai maintenant, je ne la gouvernerai pas mieux avec toutes celles de Mathusalem. Le mal est que cette île s’amuse à se cacher je ne sais où, et non pas que l’estoc me manque pour la gouverner. — Recommandez la chose à Dieu, Sancho, reprit Don Quichotte. Tout se fera bien, et peut-être mieux que vous ne pensez, car la feuille ne se remue pas à l’arbre sans la volonté de Dieu. — Cela est vrai, ajouta Samson ; si Dieu le veut, Sancho aura tout aussi bien cent îles à gouverner qu’une seule. — Moi, dit Sancho, j’ai vu par ici des gouverneurs qui ne vont pas à la semelle de mon soulier ; et pourtant on les appelle seigneurie, et ils mangent dans des plats d’argent. — Ceux-là ne sont pas gouverneurs d’îles, répliqua Samson, mais d’autres gouvernements plus à la main. Quant à ceux qui gouvernent des îles, ils doivent au moins savoir la grammaire. — Ne parlons point de ce que je n’entends pas, dit Sancho ; et, laissant l’affaire du gouvernement à la main de Dieu, qui saura bien m’envoyer où je serai le mieux à son service, je dis, seigneur bachelier Samson Carrasco, que je suis infiniment obligé à l’auteur de cette histoire de ce qu’il ait parlé de moi de manière à ne pas ennuyer les gens ; car, par ma foi de bon écuyer, s’il eût dit de moi des choses qui ne fussent pas d’un vieux chrétien comme je le suis, je crierais à me faire entendre des sourds. — Ce serait faire des miracles, dit Samson. — Miracles ou non, reprit Sancho, que chacun prenne garde comment il parle ou écrit des personnes, et qu’il ne mette pas à tort et à travers la première chose qui lui passe par la caboche. — Une des taches qu’on trouve dans cette histoire, dit le bachelier, c’est que son auteur y a mis une nouvelle intitulée le Curieux malavisé ; non qu’elle soit mauvaise ou mal exprimée, mais parce qu’elle n’est pas à sa place, et n’a rien de commun avec l’histoire de sa grâce le seigneur Don Quichotte. — Je parierais, s’écria Sancho, que le fils de chien a mêlé les choux avec les raves. — En ce cas, ajouta Don Quichotte, je dis que ce n’est pas un sage enchanteur qui est l’auteur de mon histoire, mais bien quelque ignorant bavard, qui s’est mis à l’écrire sans rime ni raison. Il aura fait comme faisait Orbaneja, le peintre d’Ubeda, lequel, lorsqu’on lui demandait ce qu’il se proposait de peindre, répondait : « Ce qui viendra. » Quelquefois il peignait un coq, si ressemblant et si bien rendu, qu’il était obligé d’écrire au bas, en grosses lettres : « Ceci est un coq. » Il en sera de même de mon histoire, qui aura besoin de commentaire pour être comprise. — Oh ! pour cela, non, répondit le bachelier ; elle est si claire, qu’aucune difficulté n’y embarrasse. Les enfants la feuillettent, les jeunes gens la lisent, les hommes la comprennent, et les vieillards la vantent. Finalement elle est si lue, si maniée, si connue de toutes sortes de gens, qu’aussitôt que quelque bidet maigre vient à passer, on s’écrie : « Voilà Rossinante. » Mais ceux qui sont le plus adonnés à sa lecture, ce sont les pages ; il n’y a pas d’antichambre de seigneur où l’on ne trouve un Don Quichotte. Dès que l’un le laisse, l’autre le prend ; celui-ci le demande, et celui-là l’emporte. En un mot, cette histoire est le plus agréable passe-temps et le moins préjudiciable qui se soit encore vu ; car on ne saurait découvrir, dans tout son contenu, la moindre parole malhonnête, ni une pensée qui ne fût parfaitement catholique. — Écrire d’autre manière, reprit Don Quichotte, ne serait pas écrire des vérités, mais des mensonges, et les historiens qui se permettent de mentir devraient être brûlés comme les faux monnayeurs. Et je ne sais vraiment ce qui a pu pousser cet écrivain à chercher des nouvelles et des aventures étrangères, tandis qu’il avait tant à écrire avec les miennes. Sans doute il se sera rappelé le proverbe : De paille et de foin le ventre devient plein. Mais, en vérité, il lui suffisait de mettre au jour mes pensées, mes soupirs, mes pleurs, mes chastes désirs et mes entreprises, pour faire un volume aussi gros que le pourraient faire toutes les œuvres du Tostado. La conclusion que je tire de tout cela, seigneur bachelier, c’est que, pour composer des histoires et des livres, de quelque espèce que ce soit, il faut un jugement solide et un mûr entendement. Plaisanter avec grâce, soit par écrit, soit de paroles, c’est le propre des grands esprits. Le plus piquant rôle de la comédie est celui du niais, car il ne faut être ni simple, ni sot, pour savoir le paraître. L’histoire est comme une chose sacrée, parce qu’elle doit être véritable, et où se trouve la vérité, se trouve Dieu, son unique source. Malgré cela, il y a des gens qui vous composent et vous débitent des livres à la douzaine, comme si c’étaient des beignets. — Il n’est pas de si mauvais livre, dit le bachelier, qu’il ne s’y trouve quelque chose de bon. — Sans aucun doute, répliqua Don Quichotte ; mais il arrive bien souvent que ceux qui s’étaient fait, à juste titre, une grande renommée par leurs écrits en portefeuille, la perdent ou la diminuent dès qu’ils les livrent à l’impression. — La cause en est facile à voir, reprit Samson ; comme un ouvrage imprimé s’examine à loisir, on voit aisément ses défauts, et plus est grande la réputation de son auteur, plus on les relève avec soin. Les hommes fameux par leur génie, les grands poëtes, les historiens illustres, sont en butte à l’envie de ceux qui se font un amusement et un métier de juger les œuvres d’autrui, sans avoir jamais rien publié de leur propre fonds. — C’est une chose dont il ne faut pas s’étonner, dit Don Quichotte ; car il y a bien des théologiens qui ne valent rien pour la chaire, et sont excellents pour reconnaître les défauts de ceux qui prêchent à leur place. — Tout cela est comme vous le dites, seigneur Don Quichotte, reprit Carrasco ; mais je voudrais que ces rigides censeurs montrassent un peu moins de scrupule et un peu plus de miséricorde ; je voudrais qu’ils ne fissent pas si grande attention aux taches imperceptibles qui peuvent se trouver sur l’éclatant soleil de l’ouvrage qu’ils critiquent. Si aliquando bonus dormitat Homerus, ils devraient considérer combien il dut être éveillé plus souvent pour imprimer la lumière à son œuvre avec le moins d’ombre possible ; il pourrait même se faire que ce qui leur paraît des défauts fût comme les taches naturelles du visage, qui en relèvent quelquefois la beauté. Aussi dis-je que celui-là s’expose à un grand danger qui se décide à publier un livre, car il est complètement impossible de le composer tel qu’il satisfasse tous ceux qui le liront. — Celui qui traite de moi, dit Don Quichotte, aura contenté peu de monde ? — Bien au contraire, répondit le bachelier ; comme stultorum infinitus est numerus, le nombre est infini de ceux auxquels a plu cette histoire. Il y en a bien quelques-uns qui ont accusé dans l’auteur une absence de mémoire, parce qu’il oublie de conter quel fut le voleur qui vola l’âne de Sancho ; il est dit seulement dans le récit qu’on le lui vola, et deux pas plus loin nous voyons Sancho à cheval sur le même âne, sans qu’il l’eût retrouvé. On reproche encore à l’auteur d’avoir oublié de dire ce que fit Sancho de ces cent écus d’or qu’il trouva dans la valise au fond de la Sierra-Morena. Il n’en est plus fait mention, et bien des gens voudraient savoir ce qu’en fit Sancho, ou comment il les dépensa, car c’est là un des points substantiels qui manquent à l’ouvrage.

— Seigneur Samson, répondit Sancho, je ne suis guère en état maintenant de me mettre en comptes et en histoires, car je viens d’être pris d’une faiblesse d’estomac telle que, si je ne la guéris avec deux rasades d’un vieux bouchon, elle me tiendra cloué sur l’épine de Sainte-Lucie. J’ai la chose à la maison, ma ménagère m’attend ; quand j’aurai fini de dîner, je reviendrai par ici, prêt à satisfaire votre grâce et le monde entier, en répondant à toutes les questions qu’on voudra me faire aussi bien sur la perte de l’âne que sur l’emploi des cent écus. » Et, sans attendre de réponse, ni dire un mot de plus, il regagna son logis.

Don Quichotte pria le bachelier de rester à faire pénitence avec lui. Le bachelier accepta l’offre, il demeura ; on ajouta à l’ordinaire une paire de pigeonneaux ; à table, on parla de chevalerie. Carrasco suivit l’humeur de son hôte. Le repas fini, ils dormirent la sieste ; Sancho revint, et l’on reprit la conversation.

CHAPITRE IV. Où Sancho Panza répond aux questions et éclaircit les doutes du bachelier Samson Carrasco, avec d’autres événements dignes d’être sus et racontés.

Sancho revint chez Don Quichotte, et, reprenant la conversation précédente : « À ce qu’a dit le seigneur Samson, qu’il désirait de savoir par qui, quand et comment me fut volé l’âne, je réponds en disant que, la nuit même où, fuyant la sainte-hermandad, nous entrâmes dans la Sierra-Moréna, après l’aventure ou plutôt la mésaventure des galériens et celle du défunt qu’on menait à Ségovie, mon seigneur et moi nous nous enfonçâmes dans l’épaisseur d’un bois, où mon seigneur appuyé sur sa lance, et moi planté sur mon grison, tous deux moulus et rompus des tempêtes passées, nous nous mîmes à dormir comme si c’eût été sur quatre lits de plumes. Pour mon compte, je dormis d’un si pesant sommeil, que qui voulut eut le temps d’approcher et de me suspendre sur quatre gaules qu’il plaça aux quatre coins du bât, de façon que j’y restai à cheval, et qu’on tira le grison de dessous moi sans que je m’en aperçusse. — C’est chose facile, dit Don Quichotte, et l’aventure n’est pas nouvelle. Il en arriva de même à Sacripant, lorsque, au siége d’Albraque, ce fameux larron de Brunel employa la même invention pour lui voler son cheval entre les jambes. — Le jour vint, continua Sancho, et je n’eus pas plutôt remué en m’éveillant, que, les gaules manquant sous moi, je tombai par terre tout de mon haut. Je cherchai l’âne, et ne le vis plus. Alors les larmes me vinrent aux yeux, et je fis une lamentation telle que, si l’auteur de notre histoire ne l’a pas mise, il peut se vanter d’avoir perdu un bon morceau. Au bout de je ne sais combien de jours, tandis que je suivais madame la princesse Micomicona, je reconnus mon âne, et vis sur son dos, en habit de Bohémien, ce Ginès de Passamont, ce fameux vaurien, que mon seigneur et moi avions délivré de la chaîne. — Ce n’est pas là qu’est la faute, répliqua Samson, mais bien en ce qu’avant d’avoir retrouvé l’âne, l’auteur dit que Sancho allait à cheval sur ce même grison. — À cela, reprit Sancho, je ne sais que répondre, sinon que l’historien s’est trompé, ou que ce sera quelque inadvertance de l’imprimeur. — C’est cela sans doute, dit Samson ; mais dites-moi maintenant, qu’avez-vous fait des cent écus ? — Je les ai défaits, répondit Sancho ; je les ai dépensés pour l’utilité de ma personne, de ma femme et de mes enfants. Ils ont été cause que ma femme a pris en patience les routes et les voyages que j’ai faits au service de mon seigneur Don Quichotte ; car si, au bout d’une si longue absence, je fusse rentré à la maison sans l’âne et sans le sou, je n’en étais pas quitte à bon marché. Et si l’on veut en savoir davantage, me voici prêt à répondre au roi même en personne. Et qu’on ne se mette pas à éplucher ce que j’ai rapporté, ce que j’ai dépensé ; car si tous les coups de bâton qu’on m’a donnés dans ces voyages m’étaient payés argent comptant, quand même on ne les estimerait pas plus de quatre maravédis la pièce, cent autres écus ne suffiraient pas pour m’en payer la moitié. Que chacun se mette la main sur l’estomac, et ne se mêle pas de prendre le blanc pour le noir et le noir pour le blanc, car chacun est comme Dieu l’a fait, et bien souvent pire. — J’aurai soin, dit Carrasco, d’avertir l’auteur de l’histoire que, s’il l’imprime une seconde fois, il n’oublie pas ce que le bon Sancho vient de dire : ce sera la mettre un bon cran plus haut qu’elle n’est.

— Y a-t-il autre chose à corriger dans cette légende, seigneur bachelier ? demanda Don Quichotte. — Oh ! sans aucun doute, répondit celui-là ; mais aucune autre correction n’aura l’importance de celles que nous venons de rapporter. — Et l’auteur, reprit Don Quichotte, promet-il par hasard une seconde partie ? — Oui, certes, répliqua Samson ; mais il dit qu’il ne l’a pas trouvée, et qu’il ne sait pas qui la possède ; de sorte que nous sommes en doute si elle paraîtra ou non. Pour cette raison, comme aussi parce que les uns disent : « Jamais seconde partie ne fut bonne, » et les autres : « Des affaires de Don Quichotte, ce qui est écrit suffit ; » on doute qu’il y ait une seconde partie. Néanmoins, il y a des gens d’humeur plus joviale que mélancolique qui disent : « Donnez-nous d’autres Quichotades ; faites agir Don Quichotte et parler Sancho, et quoi que ce soit, nous en serons contents. » — À quoi se décide l’auteur ? demanda Don Quichotte. — À quoi ? répondit Samson. Dès qu’il aura trouvé l’histoire qu’il cherche partout avec une diligence extraordinaire, il la donnera sur-le-champ à l’impression, plutôt en vue de l’intérêt qu’il en pourra tirer, que de tous les éloges qu’on en pourra faire. — Comment ! s’écria Sancho, c’est à l’argent et à l’intérêt que regarde l’auteur ! alors ce serait merveille qu’il fît quelque chose de bon ; il ne fera que brocher et bousiller comme un tailleur la veille de Pâques, et m’est avis que les ouvrages qui se font à la hâte ne sont jamais terminés avec la perfection convenable. Dites donc à ce seigneur More, ou toute autre chose, de prendre un peu garde à ce qu’il fait, car moi et mon seigneur nous lui mettrons tant de mortier sur sa truelle, en matière d’aventures et d’événements de toute espèce, qu’il pourra construire, non-seulement une seconde, mais cent autres parties. Le bon homme s’imagine sans doute que nous sommes ici à dormir sur la paille. Eh bien ! qu’il vienne nous tenir les pieds à la forge, et il verra duquel nous sommes chatouilleux. Ce que je sais dire, c’est que, si mon seigneur prenait mon conseil, nous serions déjà à travers ces campagnes, défaisant des griefs et redressant des torts, comme c’est l’usage et la coutume des bons chevaliers errants. »

À peine Sancho achevait-il ces paroles, qu’on entendit les hennissements de Rossinante. Don Quichotte les tint à heureux augure, et résolut de faire une autre sortie d’ici à trois ou quatre jours. Il confia son dessein au bachelier, et lui demanda conseil pour savoir de quel côté devait commencer sa campagne. L’autre répondit qu’à son avis il ferait bien de gagner le royaume d’Aragon, et de se rendre à la ville de Saragosse, où devaient avoir lieu, sous peu de jours, des joutes solennelles pour la fête de saint Georges, dans lesquelles il pourrait gagner renom par-dessus tous les chevaliers aragonais, ce qui serait le gagner par-dessus tous les chevaliers du monde. Il loua sa résolution comme souverainement honorable et valeureuse, et l’engagea à plus de prudence, à plus de retenue pour affronter les périls, puisque sa vie n’était plus à lui, mais à tous ceux qui avaient besoin de son bras pour être protégés et secourus dans leurs infortunes. — Voilà justement ce qui me fait donner au diable, seigneur Samson ! s’écria Sancho ; mon seigneur vous attaque cent hommes armés, comme un polisson gourmand une demi-douzaine de poires. Mort de ma vie ! seigneur bachelier, vous avez raison : il y a des temps pour attaquer et des temps pour faire retraite, et il ne faut pas toujours crier : Saint Jacques, et en avant Espagne ! D’autant plus que j’ai ouï dire, et, si j’ai bonne mémoire, je crois que c’est à mon seigneur lui-même, qu’entre les extrêmes de la lâcheté et de la témérité est le milieu de la valeur. S’il en est ainsi, je ne veux pas qu’il fuie sans raison, mais je ne veux pas non plus qu’il attaque quand c’est folie. Surtout je donne cet avis à mon seigneur que, s’il m’emmène avec lui, ce sera sous la condition qu’en fait de bataille il fera toute la besogne ; je ne serai tenu d’autre chose que de veiller à sa personne, en ce qui touchera le soin de sa nourriture et de sa propreté. Pour cela je le servirai comme une fée ; mais penser que j’irai mettre l’épée à la main, même contre des vilains armés en guerre, c’est se tromper du tout au tout. Moi, seigneur Samson, je ne prétends pas à la renommée de brave, mais à celle du meilleur et du plus loyal écuyer qui ait jamais servi chevalier errant. Si mon seigneur Don Quichotte, en retour de mes bons et nombreux services, veut bien me donner quelque île de toutes celles qu’il doit, dit-il, rencontrer par là, je serai très-reconnaissant de la faveur ; et quand même il ne me la donnerait pas, je suis né tout nu, et l’homme ne doit pas vivre sur la foi d’un autre, mais sur celle de Dieu. D’autant plus qu’aussi bon et peut-être meilleur me semblera le goût du pain à bas du gouvernement qu’étant gouverneur. Est-ce que je sais, par hasard, si dans ces gouvernements-là, le diable ne me tend pas quelque croc-en-jambe pour me faire broncher, tomber et casser les dents ? Sancho je suis né, et Sancho je pense mourir. Mais avec tout cela, si, de but en blanc, sans beaucoup de démarches et sans grand danger, le Ciel m’envoyait quelque île ou toute autre chose semblable, je ne suis pas assez niais pour la refuser ; car on dit aussi : Quand on te donne la génisse, jette-lui la corde au cou, et quand le bien arrive, mets-le dans ta maison.

— Frère Sancho, dit le bachelier, vous venez de parler comme un recteur en chaire. Cependant, ayez bon espoir en Dieu et dans le seigneur Don Quichotte, qui vous donnera non pas une île, mais un royaume. — Aussi bien le plus que le moins, répondit Sancho ; et je puis dire au seigneur Carrasco que, si mon seigneur me donne un royaume, il ne le jettera pas dans un sac percé. Je me suis tâté le pouls à moi-même, et je me suis trouvé assez de santé pour régner sur des royaumes et gouverner des îles : c’est ce que j’ai déjà dit mainte et mainte fois à mon seigneur. — Prenez garde, Sancho, dit Samson, que les honneurs changent les mœurs ; il pourrait se faire qu’en vous voyant gouverneur, vous ne connussiez plus la mère qui vous a mis au monde. — Ce serait bon, répondit Sancho, pour les petites gens qui sont nés sous la feuille d’un chou, mais non pour ceux qui ont sur l’âme quatre doigts de graisse de vieux chrétiens, comme je les ai. Essayez un peu mon humeur, et vous verrez si elle rechigne à personne. — Que Dieu le veuille ainsi, dit Don Quichotte ; c’est ce que dira le gouvernement quand il viendra, et déjà je crois l’avoir entre les deux yeux. »

Cela dit, il pria le bachelier, s’il était poëte, de vouloir bien lui composer quelques vers qu’il pût adresser en adieu à sa dame Dulcinée du Toboso, et d’avoir grand soin de mettre au commencement de chaque vers une lettre de son nom, de manière qu’à la fin de la pièce, en réunissant toutes les premières lettres, on lût Dulcinée du Toboso. — Bien que je ne sois pas, répondit le bachelier, un des fameux poëtes que possède l’Espagne, puisqu’il n’y en a, dit-on, que trois et demi, je ne laisserai pas d’écrire ces vers. Cependant je trouve une grande difficulté dans leur composition, parce que les lettres qui forment le nom sont au nombre de dix-sept. Si je fais quatre quatrains, il y aura une lettre de trop ; si je fais quatre strophes de cinq vers, de celles qu’on appelle décimes ou redondillas, il manquera trois lettres. Toutefois, j’essaierai d’escamoter une lettre le plus proprement possible, de façon à faire tenir dans les quatre quatrains le nom de Dulcinée du Toboso. — C’est ce qui doit être en tout cas, reprit Don Quichotte, car si l’on n’y voit pas son nom clairement et manifestement, nulle femme ne croira que les vers ont été faits pour elle. »

Ils demeurèrent d’accord sur ce point, et fixèrent le départ à huit jours de là. Don Quichotte recommanda au bachelier de tenir cette nouvelle secrète et de la cacher surtout au curé, à maître Nicolas, à sa nièce et à sa gouvernante, afin qu’ils ne vinssent pas se mettre à la traverse de sa louable et valeureuse résolution. Carrasco le promit, et prit congé de Don Quichotte, en le chargeant de l’aviser, quand il en aurait l’occasion, de sa bonne ou mauvaise fortune : sur cela, ils se séparèrent, et Sancho alla faire les préparatifs de leur nouvelle campagne.

CHAPITRE V. Du spirituel, profond et gracieux entretien qu’eurent ensemble Sancho Panza et sa femme Thérèse Panza, ainsi que d’autres événements dignes d’heureuse souvenance.

En arrivant à écrire ce cinquième chapitre, le traducteur de cette histoire avertit qu’il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle sur un autre style que celui qu’on devait attendre de son intelligence bornée, et y dit des choses si subtiles qu’il semble impossible qu’elles viennent de lui. Toutefois, ajoute-t-il, il n’a pas voulu manquer de le traduire, pour remplir les devoirs de son office. Il continue donc de la sorte :

Sancho rentra chez lui si content, si joyeux, que sa femme aperçut son allégresse à une portée de mousquet, tellement qu’elle ne put s’empêcher de lui demander : « Qu’avez-vous donc, ami Sancho, que vous revenez si gai ? — Femme, répondit Sancho, si Dieu le voulait, je serais bien aise de ne pas être si content que j’en ai l’air. — Je ne vous entends pas, mari, répliqua-t-elle, et ne sais ce que vous voulez dire, que vous seriez bien aise, si Dieu le voulait, de ne pas être content ; car, toute sotte que je suis, je ne sais pas qui peut trouver du plaisir à n’en pas avoir. — Écoutez, Thérèse, reprit Sancho ; je suis gai parce que j’ai décidé de retourner au service de mon maître Don Quichotte, lequel veut partir une troisième fois à la recherche des aventures, et je vais partir avec lui, parce qu’ainsi le veut ma détresse, aussi bien que l’espérance de trouver cent autres écus comme ceux que nous avons déjà dépensés ; et, tandis que cette espérance me réjouit, je m’attriste d’être forcé de m’éloigner de toi et de mes enfants. Si Dieu voulait me donner de quoi vivre à pied sec et dans ma maison, sans me mener par voies et par chemins, ce qu’il pourrait faire à peu de frais, puisqu’il lui suffirait de le vouloir, il est clair que ma joie serait plus vive et plus durable, puisque celle que j’éprouve est mêlée de la tristesse que j’ai de te quitter. Ainsi j’ai donc bien fait de dire que, si Dieu le voulait, je serais bien aise de ne pas être content. — Tenez, Sancho, répliqua Thérèse, depuis que vous êtes devenu membre de chevalier errant, vous parlez d’une manière si entortillée qu’on ne peut plus vous entendre. — Il suffit que Dieu m’entende, femme, reprit Sancho ; c’est lui qui est l’entendeur de toutes choses, et restons-en là. Mais faites attention, ma sœur, d’avoir grand soin du grison ces trois jours-ci, pour qu’il soit en état de prendre les armes. Doublez-lui la ration, recousez bien le bât et les autres harnais, car nous n’allons pas à la noce, Dieu merci ! mais faire le tour du monde, et nous prendre de querelle avec des géants, des andriaques, des vampires ; nous allons entendre des sifflements, des aboiements, des hurlements et des rugissements ; et tout cela ne serait encore que pain bénit si nous n’avions affaire à des muletiers yangois et à des Mores enchantés. — Je crois bien, mari, répliqua Thérèse, que les écuyers errants ne volent pas le pain qu’ils mangent ; aussi resterai-je à prier Dieu qu’il vous tire bientôt de ce méchant pas. — Je vous dis, femme, répondit Sancho, que si je ne pensais pas me voir, dans peu de temps d’ici, gouverneur d’une île, je me laisserais tomber mort sur la place. — Oh ! pour cela, non, mari, s’écria Thérèse ; vive la poule, même avec sa pépie ; vivez, vous, et que le diable emporte autant de gouvernements qu’il y en a dans le monde. Sans gouvernement vous êtes sorti du ventre de votre mère, sans gouvernement vous avez vécu jusqu’à cette heure, et sans gouvernement vous irez, ou bien l’on vous mènera à la sépulture quand il plaira à Dieu. Il y en a bien d’autres dans le monde qui vivent sans gouvernement, et pourtant ils ne laissent pas de vivre et d’être comptés dans le nombre des gens. La meilleure sauce du monde, c’est la faim, et comme celle-là ne manque jamais aux pauvres, ils mangent toujours avec plaisir. Mais pourtant, faites attention, Sancho, si, par bonheur, vous attrapiez quelque gouvernement d’île, de ne pas oublier votre femme et vos enfants. Prenez garde que Sanchico a déjà ses quinze ans sonnés, et qu’il est temps qu’il aille à l’école, si son oncle l’abbé le fait entrer dans l’Église ; prenez garde aussi que Mari-Sancha, votre fille, n’en mourra pas si nous la marions, car je commence à m’apercevoir qu’elle désire autant un mari que vous un gouvernement, et, à la fin des fins, mieux sied la fille mal mariée que bien amourachée. — En bonne foi, femme, répondit Sancho, si Dieu m’envoie quelque chose qui sente le gouvernement, je marierai notre Mari-Sancha si haut, si haut, qu’on ne l’atteindra pas à moins de l’appeler votre seigneurie. — Pour cela, non, Sancho, répondit Thérèse ; mariez-la avec son égal, c’est le plus sage parti. Si vous la faites passer des sabots aux escarpins, et de la jaquette de laine brune au vertugadin de velours ; si d’une Marica qu’on tutoie, vous en faites une Doña Maria qu’on traite de seigneurie, la pauvre enfant ne se retrouvera plus, et, à chaque pas, elle fera mille sottises qui montreront la corde de sa pauvre et grossière condition. — Tais-toi, sotte, dit Sancho, tout cela sera l’affaire de deux ou trois ans. Après cela, le bon ton et la gravité lui viendront comme dans un moule ; et sinon, qu’importe ? Qu’elle soit seigneurie, et vienne que viendra. — Mesurez-vous, Sancho, avec votre état, répondit Thérèse, et ne cherchez pas à vous élever plus haut que vous. Il vaut mieux s’en tenir au proverbe qui dit : Au fils de ton voisin, lave-lui le nez, et prends-le pour tien. Certes, ce serait une jolie chose que de marier notre Mari-Sancha à un gros gentillâtre, un comte à trente-six quartiers, qui, à la première fantaisie, lui chanterait pouille, et l’appellerait vilaine, fille de manant pioche-terre et de dame tourne-fuseau ! Non, mari, non, ce n’est pas pour cela que j’ai élevé ma fille. Chargez-vous, Sancho, d’apporter l’argent, et, quant à la marier, laissez-m’en le soin. Nous avons ici Lope Tocho, fils de Juan Tocho, garçon frais et bien portant ; nous le connaissons de longue main, et je sais qu’il ne regarde pas la petite fille d’un mauvais œil ; avec celui-là, qui est notre égal, elle sera bien mariée, et nous l’aurons toujours sous les yeux, et nous serons tous ensemble, pères et enfants, gendre et petits-enfants, et la bénédiction de Dieu restera sur nous tous. Mais n’allez pas, vous, me la marier à présent dans ces cours et ces palais, où on ne l’entendrait pas plus qu’elle ne s’entendrait elle-même. — Viens çà, bête maudite, femme de Barabbas, répliqua Sancho ; pourquoi veux-tu maintenant, sans rime ni raison, m’empêcher de marier ma fille à qui me donnera des petits-enfants qu’on appellera votre seigneurie ? Tiens, Thérèse, j’ai toujours entendu dire à mes grands-pères, que celui qui ne sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand il passe. Ce serait bien bête, lorsqu’il frappe maintenant à notre porte, de la lui fermer. Laissons-nous emporter par le vent favorable qui souffle dans nos voiles (c’est à cause de cette manière de parler, et de ce que dira plus bas Sancho, que le traducteur de cette histoire tient le présent chapitre pour apocryphe). Tu ne crois donc pas, pauvre pécore, qu’il sera bon de me jeter de tout mon poids dans quelque gouvernement à gros profits, qui nous tire les pieds de la boue, et de marier Mari-Sancha selon mon goût ? Tu verras alors comment on t’appellera Doña Teresa Panza, gros comme le poing, et comment tu t’assiéras dans l’église sur des tapis et des coussins, en dépit des femmes d’hidalgos du pays. Sinon, restez donc toujours le même être, sans croître ni décroître, comme une figure de tapisserie ! Mais ne parlons plus de cela, et, quoi que tu dises, Sanchica sera comtesse. — Voyez-vous bien tout ce que vous dites, mari, répondit Thérèse ? Eh bien ! avec tout cela, je tremble que ce comté de ma fille ne soit sa perdition. Faites-en ce que vous voudrez ; faites-la duchesse, faites-la princesse, mais je puis bien dire que ce ne sera pas de mon bon gré, ni de mon consentement. Voyez-vous, frère, j’ai toujours été amie de l’égalité, et je ne puis souffrir la morgue et la suffisance. Thérèse on m’a nommée en me jetant l’eau du baptême ; c’est un nom tout uni, sans allonge et sans broderie ; on appelle mon père Cascajo, et moi, parce que je suis votre femme, Thérèse Panza, et en bonne conscience on devrait m’appeler Thérèse Cascajo ; mais ainsi se font les lois comme le veulent les rois, et je me contente de ce nom, sans qu’on mette un Don par-dessus, qui pèserait tant que je ne pourrais le porter. Non, je ne veux pas donner à jaser à ceux qui me verraient passer vêtue en comtesse ou en gouvernante ; ils diraient tout de suite : « Voyez comme elle fait la fière, cette gardeuse de cochons. Hier ça suait à tirer une quenouille d’étoupe, ça s’en allait à la messe la tête couverte du pan de sa jupe en guise de mantille, et aujourd’hui ça se promène avec un vertugadin, avec des agrafes, avec le nez en l’air, comme si nous ne la connaissions pas ! » Oh ! si Dieu me garde mes six ou mes cinq sens, ou le nombre que j’en ai, je ne pense pas me mettre en pareille passe. Vous, frère, allez être gouverneur ou insulaire, et redressez-vous tout à votre aise ; mais ma fille ni moi, par les os de ma mère ! nous ne ferons un pas hors de notre village. La femme de bon renom, jambe cassée et à la maison, et la fille honnête, de travailler se fait fête. Allez avec votre Don Quichotte chercher vos aventures, et laissez-nous toutes deux dans nos mésaventures, auxquelles Dieu remédiera, pourvu que nous le méritions ; et par ma foi je ne sais pourquoi il s’est donné le Don, quand ne l’avaient ni son père ni ses aïeux. — À présent, répliqua Sancho, je dis que tu as quelque démon familier dans le corps. Diable soit de la femme ! Combien de choses tu as enfilées l’une au bout de l’autre, qui n’ont ni pieds ni tête ! Qu’est-ce qu’il y a de commun entre le Cascajo, les agrafes, les proverbes, la suffisance et tout ce que j’ai dit ? Viens ici, stupide, ignorante (et je peux bien t’appeler ainsi, puisque tu n’entends pas mes raisons, et que tu te sauves du bonheur comme de la peste). Si je te disais que ma fille se jette d’une tour en bas, ou bien qu’elle s’en aille courir le monde comme l’infante Doña Urraca, tu aurais raison de ne pas faire à mon goût ; mais si, en moins d’un clin d’œil, je lui flanque un Don et une seigneurie sur le dos, si je la tire des chaumes de blé pour la mettre sur une estrade avec plus de coussins de velours qu’il n’y a d’Almohades à Maroc, pourquoi ne veux-tu pas céder, et consentir à ce que je veux ? — Savez-vous pour quoi, mari ? répondit Thérèse ; à cause du proverbe : Qui te couvre te découvre. Sur le pauvre on jette les yeux en courant, mais sur le riche on les arrête ; et si ce riche a été pauvre dans un temps, alors on commence à murmurer et à médire, et on n’en finit plus, car il y a dans les rues des médisants par tas, comme des essaims d’abeilles. — Écoute, Thérèse, reprit Sancho, écoute bien ce que je vais te dire à présent ; peut-être n’auras-tu rien entendu de semblable en tous les jours de ta vie, et prends garde que je ne parle pas de mon cru ; tout ce que je pense dire sont des sentences du père prédicateur qui a prêché le carême dernier dans notre village. Il disait, si je m’en souviens bien, que toutes les choses présentes, celles que nous voyons avec les yeux, s’offrent à l’attention et s’impriment dans la mémoire avec bien plus de force que toutes les choses passées (tous ces propos que tient maintenant Sancho sont le second motif qui a fait dire au traducteur que ce chapitre lui semblait apocryphe, parce qu’en effet ils excèdent la capacité de Sancho, lequel continue de la sorte) : de là vient que, lorsque nous voyons quelque personne bien équipée, parée de beaux habits, et entourée d’une pompe de valets, il semble qu’elle nous oblige par force à lui porter respect ; et, bien que la mémoire nous rappelle en cet instant que nous avons connu cette personne en quelque bassesse, soit de naissance, soit de pauvreté, comme c’est passé, ce n’est plus, et il ne reste rien que ce qui est présent. Et si celui qu’a tiré la fortune du fond de sa bassesse (ce sont les propres paroles du père prédicateur), pour le porter au faîte de la prospérité, est affable, courtois et libéral avec tout le monde, et ne se met pas à le disputer à ceux qui sont de noble race, sois assurée, Thérèse, que personne ne se rappellera ce qu’il fut, et que tous respecteront ce qu’il est, à l’exception toutefois des envieux, dont nulle prospérité n’est à l’abri. — Je ne vous entends pas, mari, répliqua Thérèse ; faites ce que vous voudrez, et ne me rompez plus la tête avec vos harangues et vos rhétoriques, et si vous êtes révolu à faire ce que vous dites… — C’est résolu qu’il faut dire, femme, interrompit Sancho, et non révolu. — Ne vous mettez pas à disputer avec moi, mari, répondit Thérèse ; je parle comme il plaît à Dieu, et ne me mêle pas d’en savoir davantage. Je dis donc que, si vous tenez à toute force à prendre un gouvernement, vous emmeniez avec vous votre fils Sancho pour lui enseigner à faire le gouvernement dès cette heure, car il est bon que les fils prennent et apprennent l’état de leurs pères. — Quand j’aurai le gouvernement, dit Sancho, j’enverrai chercher l’enfant par la poste, et je t’enverrai de l’argent, car je n’en manquerai pas, puisque les gouverneurs trouvent toujours quelqu’un qui leur en prête quand ils n’en ont point ; et ne manque pas de bien habiller l’enfant pour qu’il cache ce qu’il est, et paraisse ce qu’il doit être. — Envoyez de l’argent, reprit Thérèse, et je vous l’habillerai comme un petit ange. — Enfin, dit Sancho, nous demeurons d’accord que notre fille sera comtesse. — Le jour où je la verrai comtesse, répondit Thérèse, je compterai que je la porte en terre. Mais, je le répète encore, faites ce qui vous fera plaisir, puisque, nous autres femmes, nous naissons avec la charge d’être obéissantes à nos maris, quand même ce seraient de lourdes bêtes. » Et là-dessus, elle se mit à pleurer tout de bon, comme si elle eût vu Sanchica morte et enterrée.

Sancho, pour la consoler, lui dit que, tout en faisant la petite fille comtesse, il tâcherait que ce fût le plus tard possible. Ainsi finit la conversation, et Sancho retourna chez Don Quichotte pour mettre ordre à leur départ.

CHAPITRE VI. Qui traite de ce qui arriva à Don Quichotte avec sa nièce et sa gouvernante, et l’un des plus importants chapitres de l’histoire.

Tandis que Sancho Panza et sa femme Thérèse Cascajo avaient entre eux l’impertinente conversation rapportée dans le chapitre précédent, la nièce et la gouvernante de Don Quichotte ne restaient pas oisives, car elles reconnaissaient à mille signes divers que leur oncle et seigneur voulait leur échapper une troisième fois, et reprendre l’exercice de sa malencontreuse chevalerie errante. Elles essayaient, par tous les moyens possibles, de le détourner d’une si mauvaise pensée ; mais elles ne faisaient que prêcher dans le désert, et battre le fer à froid.

Parmi plusieurs autres propos qu’elles lui tinrent à ce sujet, la gouvernante lui dit ce jour-là : « En vérité, mon seigneur, si votre grâce ne se cloue pas le pied dans sa maison, et ne cesse enfin de courir par monts et par vaux, comme une âme en peine, cherchant ce que vous appelez des aventures et ce que j’appelle des malencontres, j’irai me plaindre, à cor et à cri, devant Dieu et devant le roi, pour qu’ils y portent remède. » Don Quichotte lui répondit : « Je ne sais trop, ma bonne, ce que Dieu répondra à tes plaintes, et guère mieux ce qu’y répondra sa majesté. Mais je sais bien que, si j’étais le roi, je me dispenserais de répondre à une infinité de requêtes impertinentes comme celles qu’on lui adresse. Une des plus pénibles besognes qu’aient les rois, parmi beaucoup d’autres, c’est d’être obligés d’écouter tout le monde et de répondre à tout le monde ; aussi ne voudrais-je pas que mes affaires lui causassent le moindre ennui. — Dites-nous, seigneur, reprit la gouvernante, est-ce que, dans la cour du roi, il n’y a pas de chevaliers ? — Si, répondit Don Quichotte, et beaucoup ; il est juste qu’il y en ait pour soutenir la grandeur du trône et pour relever dignement la majesté royale. — Eh bien, reprit-elle, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces chevaliers, qui, sans tourner les talons, servent dans sa cour leur roi et seigneur ? — Fais attention, ma mie, répliqua Don Quichotte, que tous les chevaliers ne peuvent pas être courtisans, et que tous les courtisans ne doivent pas davantage être chevaliers errants. Il faut qu’il y ait de tout dans le monde ; et, quoique nous soyons tous également chevaliers, il y a bien de la différence entre les uns et les autres. Les courtisans, en effet, n’ont que faire de quitter leurs appartements ni de franchir le seuil du palais ; ils se promènent par le monde entier, en regardant une carte géographique, sans dépenser une obole, sans souffrir le froid et le chaud, la soif et la faim. Mais nous, chevaliers errants véritables, c’est au soleil, au froid, à l’air, sous toutes les inclémences du ciel, de nuit et de jour, à pied et à cheval, que nous mesurons la terre entière avec le propre compas de nos pieds. Non-seulement nous connaissons les ennemis en peinture, mais en chair et en os. À tout risque, en toute occasion, nous les attaquons sans regarder à des enfantillages, sans consulter toutes ces lois du duel, à savoir : si l’ennemi porte la lance ou l’épée trop longue, s’il a sur lui quelque relique, quelque talisman, quelque supercherie cachée, s’il faut partager le soleil par tranches, et d’autres cérémonies de la même espèce qui sont en usage dans les duels particuliers de personne à personne, toutes choses que tu ne connais pas, mais que je connais fort bien. Il faut encore que je t’apprenne autre chose : c’est que le bon chevalier errant ne doit jamais avoir peur, verrait-il devant lui dix géants dont les têtes non-seulement toucheraient mais dépasseraient les nuages, qui auraient pour jambes deux grandes tours, pour bras des mâts de puissants navires, dont chaque œil serait gros comme une grande meule de moulin et plus ardent qu’un four de vitrier. Au contraire, il doit, d’une contenance dégagée et d’un cœur intrépide, les attaquer incontinent, les vaincre, les tailler en pièces ; et cela, dans un petit instant, et quand même ils auraient pour armure des écailles d’un certain poisson qu’on dit plus dures que le diamant, et, au lieu d’épée, des cimeterres de Damas, ou des massues ferrées avec des pointes d’acier, comme j’en ai vu plus de deux fois. Tout ce que je viens de dire, ma chère amie, c’est pour que tu voies la différence qu’il y a des uns aux autres de ces chevaliers. Serait-il raisonnable qu’il y eût prince au monde qui n’estimât pas davantage cette seconde, ou pour mieux dire cette première espèce, celle des chevaliers errants, parmi lesquels, à ce que nous lisons dans leurs histoires, tel s’est trouvé qui a été le salut, non d’un royaume, mais de plusieurs ?

— Ah ! mon bon seigneur, repartit la nièce, faites donc attention que tout ce que vous dites des chevaliers errants n’est que fable et mensonge. Leurs histoires mériteraient, si elles n’étaient toutes brûlées vives, qu’on leur mît à chacune un san-benito, ou quelque autre signe qui les fît reconnaître pour infâmes et corruptrices des bonnes mœurs. — Par le Dieu vivant qui nous alimente, s’écria Don Quichotte, si tu n’étais directement ma nièce, comme fille de ma propre sœur, je t’infligerais un tel châtiment, pour le blasphème que tu viens de dire, qu’il retentirait dans le monde entier ! Comment ! est-il possible qu’une petite morveuse qui sait à peine manier douze fuseaux à faire le filet ait l’audace de porter la langue sur les histoires des chevaliers errants ? Que dirait le grand Amadis s’il entendait semblable chose ? Mais, au reste, non, il te pardonnerait, parce qu’il fut le plus humble et le plus courtois chevalier de son temps, et de plus, grand protecteur de jeunes filles. Mais tel autre pourrait t’avoir entendue, qui t’en ferait repentir ; car ils ne sont pas tous polis et bien élevés ; il y en a d’insolents et de félons ; et tous ceux qui se nomment chevaliers ne le sont pas complètement de corps et d’âme ; les uns sont d’or pur, les autres d’alliage, et, bien qu’ils semblent tous chevaliers, ils ne sont pas tous à l’épreuve de la pierre de touche de la vérité. Il y a des gens de bas étage qui s’enflent à crever pour paraître chevaliers, et de hauts chevaliers qui suent sang et eau pour paraître gens de bas étage. Ceux-là s’élèvent, ou par l’ambition ou par la vertu ; ceux-ci s’abaissent, ou par la mollesse ou par le vice. Il faut faire usage d’un talent très-fin d’observation pour distinguer entre ces deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, si différents par les actes.

— Sainte Vierge ! s’écria la nièce, vous en savez si long, seigneur oncle, que, s’il en était besoin, vous pourriez monter en chaire, ou vous mettre à prêcher dans les rues ; et pourtant, vous donnez dans un tel aveuglement, dans une folie si manifeste, que vous vous imaginez être vaillant étant vieux, avoir des forces étant malade, redresser des torts étant plié par l’âge, et surtout être chevalier ne l’étant pas ; car, bien que les hidalgos puissent le devenir, ce n’est pas quand ils sont pauvres. — Tu as grande raison, nièce, en tout ce que tu viens de dire, répondit Don Quichotte, et je pourrais, sur ce sujet de la naissance, te dire des choses qui t’étonneraient bien ; mais, pour ne pas mêler le divin au terrestre, je m’en abstiens. Écoutez, mes chères amies, et prêtez-moi toute votre attention. On peut réduire à quatre espèces toutes les races et familles qu’il y a dans le monde : les unes, parties d’un humble commencement, se sont étendues et agrandies jusqu’à atteindre une élévation extrême. D’autres, qui ont eu un commencement illustre, se sont conservées et se maintiennent dans leur état originaire ; d’autres, quoiqu’ayant eu aussi de grands commencements, ont fini en pointe, comme une pyramide, c’est-à-dire se sont diminuées et rapetissées jusqu’au néant, comme est, à l’égard de sa base, la pointe d’une pyramide ; d’autres enfin, et ce sont les plus nombreuses, qui n’ont eu ni commencement illustre, ni milieu raisonnable, auront une fin sans nom, comme sont les familles des plébéiens et des gens ordinaires. Des premières, qui eurent un humble commencement et montèrent à la grandeur qu’elles conservent encore, je puis donner pour exemple la maison ottomane, laquelle, partie de la bassesse d’un humble berger, s’est élevée au faîte où nous la voyons aujourd’hui. De la seconde espèce de familles, celles qui commencèrent dans la grandeur et la conservent sans l’augmenter, on trouvera l’exemple chez un grand nombre de princes, qui le sont par hérédité, et se maintiennent au même point, en se contenant pacifiquement dans les limites de leurs états. De celles qui commencèrent grandes et larges pour finir en pointe, il y a des milliers d’exemples, car tous les Pharaons et Ptolémées d’Égypte, les Césars de Rome, et toute cette multitude infinie de princes et de monarques mèdes, assyriens, perses, grecs et barbares, toutes ces familles royales et seigneuriales ont fini en pointe et en néant, au point qu’il serait impossible de retrouver un seul de leurs descendants à cette heure à moins que ce ne fût dans un état obscur et misérable. Des familles plébéiennes, je n’ai rien à dire, sinon qu’elles servent seulement à augmenter le nombre des gens qui vivent, sans mériter d’autre renommée ni d’autre éloge des grandeurs qui leur manquent. De tout ce que j’ai dit, je veux vous faire conclure, mes pauvres bonnes filles, que la confusion est grande entre les familles et les races, et que celles-là seulement paraissent grandes, illustres, qui se montrent ainsi par la vertu, la richesse et la libéralité de leurs membres. J’ai dit la vertu, la richesse et la libéralité, parce que le grand adonné au vice sera un grand vicieux, et le riche sans libéralité un mendiant avare ; en effet, le possesseur des richesses ne se rend pas heureux de les avoir, mais de les dépenser, et non de les dépenser à tout propos, mais de savoir en faire bon emploi. Il ne reste au chevalier pauvre d’autre chemin pour montrer qu’il est chevalier que celui de la vertu ; qu’il soit affable, poli, bien élevé, serviable, jamais orgueilleux, jamais arrogant, jamais détracteur ; qu’il soit surtout charitable, car, avec deux maravédis, qu’il donnera au pauvre d’un cœur joyeux, il se montrera aussi libéral que celui qui fait l’aumône à son de cloches ; et personne ne le verra orné de ces vertus, que, même connaissant sa détresse, il ne le juge et ne le tienne pour homme de noble sang. Ce serait un miracle qu’il ne le fût pas ; et comme la louange a toujours été le prix de la vertu, les hommes vertueux ne peuvent manquer d’être loués de chacun. Il y a deux chemins, mes filles, que peuvent prendre les hommes pour devenir riches et honorés ; l’un est celui des lettres, l’autre celui des armes. Je suis plus versé dans les armes que dans les lettres, et je suis né, selon l’inclination que je me sens, sous l’influence de la planète Mars. Il m’est donc obligatoire de suivre ce chemin, et je dois le prendre en dépit de tout le monde ; c’est en vain que vous vous fatigueriez à me persuader de ne pas vouloir ce que veulent les cieux, ce qu’a réglé la fortune, ce qu’exige la raison, et surtout ce que désire ma volonté : car, sachant, comme je le sais, quels innombrables travaux sont attachés à la chevalerie errante, je sais également quels biens infinis on obtient par elle. Je sais que le sentier de la vertu est étroit, que le chemin du vice est large et spacieux. Je sais qu’ils aboutissent à des termes qui sont bien différents, car le large chemin du vice finit par la mort, et l’étroit sentier de la vertu finit par la vie, non pas une vie qui finisse elle-même, mais celle qui n’aura pas de fin. Je sais enfin, comme a dit notre grand poëte castillan, que « c’est par ces âpres chemins qu’on monte au trône élevé de l’immortalité, d’où jamais on ne redescend. »

« Ah ! malheureuse que je suis ! s’écria la nièce ! quoi ! mon seigneur est poëte aussi ? il sait tout, il est bon à tout. Je gage que, s’il voulait se faire maçon, il saurait construire une maison comme une cage. — Je t’assure, nièce, répondit Don Quichotte, que si ces pensées chevaleresques n’absorbaient pas mes cinq sens, il n’y aurait chose que je ne fisse, ni curiosité qui ne sortît de mes mains, principalement des cages d’oiseaux et des cure-dents. »

En ce moment on entendit frapper à la porte, et l’une des femmes ayant demandé qui frappait, Sancho Panza répondit : « C’est moi. » À peine la gouvernante eut-elle reconnu sa voix, qu’elle courut se cacher pour ne pas le voir, tant elle le détestait. La nièce lui ouvrit, son seigneur Don Quichotte alla le recevoir les bras ouverts, et revint s’enfermer avec lui dans sa chambre, où ils eurent un entretien qui ne le cède pas au précédent.

CHAPITRE VII. De ce que traita Don Quichotte avec son écuyer, ainsi que d’autres événements fameux.

À peine la gouvernante eut-elle vu Sancho Panza s’enfermer avec son seigneur, qu’elle devina l’objet de leurs menées. S’imaginant que de cette conférence devait sortir la résolution de leur troisième sortie, elle prit sa mante, et courut, toute pleine de trouble et de chagrin, chercher le bachelier Samson Carrasco, parce qu’il lui sembla qu’étant beau parleur et tout fraîchement ami de son maître, il pourrait mieux que personne lui persuader de laisser là un projet si insensé. Elle le trouva qui se promenait dans la cour de sa maison, et, dès qu’elle l’aperçut, elle se laissa tomber à ses pieds, haletante et désolée. Quand le bachelier vit de si grandes marques de trouble et de désespoir : « Qu’avez-vous, dame gouvernante ? s’écria-t-il ; qu’est-il arrivé ? On dirait que vous vous sentez arracher l’âme. — Ce n’est rien, mon bon seigneur Samson, dit-elle, sinon que mon maître fuit ; il fuit sans aucun doute. — Et par où fuit-il, madame ? demanda Samson. S’est-il ouvert quelque partie du corps ? — Il fuit, répondit-elle, par la porte de sa folie ; je veux dire, seigneur bachelier de mon âme, qu’il veut décamper une autre fois, ce qui fera la troisième, pour chercher par le monde ce qu’il appelle de bonnes aventures, et je ne sais vraiment comment il peut les nommer ainsi. La première fois, on nous l’a ramené posé de travers sur un âne, et tout moulu de coups. La seconde fois, il nous est revenu sur une charrette à bœufs, enfermé dans une cage, où il s’imaginait qu’il était enchanté. Il rentrait, le malheureux, dans un tel état, qu’il n’aurait pas été reconnu de la mère qui l’a mis au monde, sec, jaune, les yeux enfoncés jusqu’au fin fond de la cervelle, si bien que pour le faire un peu revenir il m’en a coûté plus de cinquante douzaines d’œufs, comme Dieu le sait, aussi bien que tout le monde, et surtout mes poules, qui ne me laisseront pas mentir. — Oh ! cela, je le crois bien, répondit le bachelier, car elles sont si bonnes, si dodues et si bien élevées, qu’elles ne diraient pas une chose pour une autre, dussent-elles en crever. Enfin, dame gouvernante, il n’y a rien de plus, et il n’est pas arrivé d’autre malheur que celui que vous craignez pour le seigneur Don Quichotte ? — Non, seigneur, répliqua-t-elle. — Eh bien, ne vous mettez pas en peine, repartit le bachelier ; mais retournez paisiblement chez vous, préparez-m’y quelque chose de chaud pour déjeuner, et, chemin faisant, récitez l’oraison de sainte Apolline, si vous la savez ; je vous suivrai de près, et vous verrez merveille. — Jésus Maria ! répliqua la gouvernante, vous dites que je récite l’oraison de sainte Apolline ? ce serait bon si mon maître avait le mal de dents, mais il n’est pris que de la cervelle. — Je sais ce que je dis, dame gouvernante, répondit Carrasco ; allez, allez, et ne vous mettez pas à disputer avec moi, puisque vous savez que je suis bachelier par l’université de Salamanque. » Là-dessus la gouvernante s’en retourna, et le bachelier alla sur-le-champ trouver le curé pour comploter avec lui ce qui se dira dans son temps.

Pendant celui que demeurèrent enfermés Don Quichotte et Sancho, ils eurent l’entretien suivant, dont l’histoire fait, avec toute ponctualité, une relation véridique. Sancho dit à son maître : « Seigneur, je tiens enfin ma femme réluite à ce qu’elle me laisse aller avec votre grâce, où il vous plaira de m’emmener. — Réduite, il faut dire, Sancho, dit Don Quichotte, et non réluite. — Deux ou trois fois, si je m’en souviens bien, reprit Sancho, j’ai supplié votre grâce de ne pas me reprendre les paroles, si vous entendez ce que je veux dire avec elles, et, si vous ne m’entendez pas, de dire : Sancho, ou diable, parle autrement, je ne t’entends pas. Et alors, si je ne m’explique pas clairement, vous pourrez me reprendre, car je suis très-fossile. — Eh bien ! je ne t’entends pas, Sancho, dit aussitôt Don Quichotte, car je ne sais ce que veut dire, je suis très-fossile. — Très-fossile veut dire, reprit Sancho, que je suis très… comme ça. — Je t’entends encore moins maintenant, répliqua Don Quichotte. — Ma foi, si vous ne pouvez m’entendre, dit Sancho, je ne sais comment le dire ; c’est tout ce que je sais, et que Dieu m’assiste. — J’y suis, j’y suis, reprit Don Quichotte ; tu veux dire que tu es très-docile, que tu es si doux, si maniable, que tu prendras l’avis que je te donnerai, et feras comme je t’enseignerai. — Je parie, s’écria Sancho, que dès l’abord vous m’avez saisi et compris, mais que vous vouliez me troubler pour me faire dire deux cents balourdises. — Cela pourrait bien être, répondit Don Quichotte ; mais, en définitive, que dit Thérèse ? — Thérèse dit, répliqua Sancho, que je lie bien mon doigt avec le vôtre, et puis, que le papier parle et que la langue se taise, car ce qui s’attache bien se détache bien, et qu’un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Et moi je dis que, si le conseil de la femme n’est pas beaucoup, celui qui ne le prend pas est un fou. — C’est ce que je dis également, répondit Don Quichotte ; allons, ami Sancho, continuez ; vous parlez d’or aujourd’hui. — Le cas est, reprit Sancho, et votre grâce le sait mieux que moi, que nous sommes tous sujets à la mort, qu’aujourd’hui nous vivons et demain plus, que l’agneau s’en va aussi vite que le mouton, et que personne ne peut se promettre en ce monde plus d’heures de vie que Dieu ne veut bien lui en accorder ; car la mort est sourde, et quand elle vient frapper aux portes de notre vie, elle est toujours pressée, et rien ne peut la retenir, ni prières, ni violences, ni sceptres, ni mitres, selon le bruit qui court et suivant qu’on nous le dit du haut de la chaire. — Tout cela est la pure vérité, dit Don Quichotte ; mais je ne sais pas où tu veux en venir. — J’en veux venir, reprit Sancho, à ce que votre grâce m’alloue des gages fixes, c’est-à-dire, à ce que vous me donniez tant par mois pendant que je vous servirai, et que ces gages me soient payés sur vos biens. J’aime mieux cela que d’être à merci, car les récompenses viennent tard, ou mal, ou jamais, et, comme on dit, de ce que j’ai, que Dieu m’assiste. Enfin, je voudrais savoir ce que je gagne, peu ou beaucoup, car c’est sur un œuf que la poule en pond d’autres, et beaucoup de peu font un beaucoup, et tant qu’on gagne quelque chose on ne perd rien. À la vérité, s’il arrivait (ce que je ne crois ni n’espère) que votre grâce me donnât l’île qu’elle m’a promise, je ne suis pas si ingrat, et ne tire pas tellement les choses par les cheveux, que je ne consente à ce qu’on évalue le montant des revenus de cette île, et qu’on le rabatte de mes gages au marc la livre. — Ami Sancho, répondit Don Quichotte, à bon rat bon chat. — Je vous entends, dit Sancho, et je gage que vous voulez dire à bon chat bon rat ; mais qu’importe, puisque vous m’avez compris ? — Si bien compris, continua Don Quichotte, que j’ai pénétré le fond de tes pensées, et deviné à quel blanc tu tires avec les innombrables flèches de tes proverbes. Écoute, Sancho, je te fixerais bien volontiers des gages, si j’avais trouvé dans quelqu’une des histoires des chevaliers errants un exemple qui me fît découvrir ou me laissât seulement entrevoir par une fente ce que les écuyers avaient coutume de gagner, par mois ou par année ; mais, quoique j’aie lu toutes ces histoires ou la plupart d’entre elles, je ne me rappelle pas avoir lu qu’aucun chevalier errant eût fixé des gages à son écuyer. Je sais seulement que tous les écuyers servaient à merci, et que, lorsqu’ils y pensaient le moins, si la chance tournait bien à leurs maîtres, ils se trouvaient récompensés par une île ou quelque chose d’équivalent, et que pour le moins ils attrapaient un titre et une seigneurie. Si, avec ces espérances et ces augmentations, il vous plaît, Sancho, de rentrer à mon service, à la bonne heure ; mais si vous pensez que j’ôterai de ses gonds et de ses limites l’antique coutume de la chevalerie errante, je vous baise les mains. Ainsi donc, mon cher Sancho, retournez chez vous, et déclarez ma résolution à votre Thérèse. S’il lui plaît à elle et s’il vous plaît à vous de me servir à merci, bene quidem ; sinon, amis comme devant : car si l’appât ne manque point au colombier, les pigeons n’y manqueront pas non plus. Et prenez garde, mon fils, que mieux vaut bonne espérance que mauvaise possession, et bonne plainte que mauvais paiement. Je vous parle de cette manière, Sancho, pour vous faire entendre que je sais aussi bien que vous lâcher des proverbes comme s’il en pleuvait. Finalement, je veux vous dire, et je vous dis en effet, que si vous ne voulez pas me suivre à merci, et courir la chance que je courrai, que Dieu vous bénisse et vous sanctifie, je ne manquerai pas d’écuyers plus obéissants, plus empressés, et surtout moins gauches et moins bavards que vous. »

Lorsque Sancho entendit la ferme résolution de son maître, il sentit ses yeux se couvrir de nuages et les ailes du cœur lui tombèrent, car il s’était persuadé que son seigneur ne partirait pas sans lui pour tous les trésors du monde. Tandis qu’il était indécis et rêveur, Samson Carrasco entra, et, derrière lui, la gouvernante et la nièce, empressées de savoir par quelles raisons il persuaderait à leur seigneur de ne pas retourner à la quête des aventures. Samson s’approcha, et, toujours prêt à rire et à gausser, ayant embrassé Don Quichotte comme la première fois, il lui dit d’une voix éclatante : « Ô fleur de la chevalerie errante ! ô brillante lumière des armes ! ô honneur et miroir de la nation espagnole ! Plaise à Dieu tout-puissant, suivant la formule, que la personne ou les personnes qui voudraient mettre obstacle à ta troisième sortie ne trouvent plus eux-mêmes de sortie dans le labyrinthe de leurs désirs, et qu’elles ne voient jamais s’accomplir ce qu’elles souhaitent le plus ! » Et, se tournant vers la gouvernante, il lui dit : « Vous pouvez bien, dame gouvernante, vous dispenser de réciter l’oraison de sainte Apolline ; je sais qu’il est arrêté, par une immuable détermination des sphères célestes, que le seigneur Don Quichotte doit mettre à exécution ses hautes et nouvelles pensées. Je chargerais lourdement ma conscience si je ne persuadais à ce chevalier, et ne lui intimais au besoin, de ne pas tenir davantage au repos et dans la retraite la force de son bras valeureux et la bonté de son cœur imperturbable, pour qu’il ne prive pas plus longtemps le monde, par son retard, du redressement des torts, de la protection des orphelins, de l’honneur des filles, de l’appui des veuves, du soutien des femmes mariées, et autres choses de la même espèce qui touchent, appartiennent et adhèrent à l’ordre de la chevalerie errante. Allons, sus, mon bon seigneur Don Quichotte, chevalier beau et brave, qu’aujourd’hui plutôt que demain votre grandeur se mette en route. Si quelque chose manque pour l’exécution de vos desseins, je suis là, prêt à y suppléer de mes biens et de ma personne, et s’il fallait servir d’écuyer à votre magnificence, je m’en ferais un immense bonheur. »

Aussitôt Don Quichotte, se tournant vers Sancho : « Ne te l’ai-je pas dit, Sancho, que j’aurais des écuyers de reste ? Vois un peu qui s’offre à l’être ; rien moins que l’inouï bachelier Samson Carrasco, joie et perpétuel boute-en-train des galeries universitaires de Salamanque, sain de sa personne, agile de ses membres, discret et silencieux, patient dans le chaud comme dans le froid, dans la faim comme dans la soif, ayant enfin toutes les qualités requises pour être écuyer d’un chevalier errant. Mais à Dieu ne plaise que, pour satisfaire mon goût, je renverse la colonne des lettres, que je brise le vase de la science, que j’arrache la palme des beaux-arts. Non, que le nouveau Samson demeure dans sa patrie ; qu’en l’honorant, il honore aussi les cheveux blancs de son vieux père ; et moi je me contenterai du premier écuyer venu, puisque Sancho ne daigne plus venir avec moi. — Si fait, je daigne, s’écria Sancho, tout attendri et les yeux pleins de larmes ; oh ! non, ce n’est pas de moi, mon seigneur, qu’on dira : Pain mangé, compagnie faussée. Je ne viens pas, Dieu merci, de race ingrate ; tout le monde sait, et mon village surtout, quels furent les Panza dont je descends ; d’autant plus que je connais et reconnais à beaucoup de bonnes œuvres, et plus encore à de bonnes paroles, le désir qu’a votre grâce de me faire merci ; et si je me suis mis en compte de tant et à quand au sujet de mes gages, ç’a été pour complaire à ma femme ; car dès qu’elle se met dans la tête de vous persuader une chose, il n’y a pas de maillet qui serre autant les cercles d’une cuve qu’elle vous serre le bouton pour que vous fassiez ce qu’elle veut. Mais enfin, l’homme doit être homme, et la femme femme ; et puisque je suis homme en quelque part que ce soit, sans qu’il me soit possible de le nier, je veux l’être aussi dans ma maison, en dépit de quiconque y trouverait à redire. Ainsi, il n’y a plus rien à faire, sinon que votre grâce couche par écrit son testament et son codicille, en manière qu’il ne se puisse rétorquer, et mettons-nous tout de suite en route, pour ne pas laisser dans la peine l’âme du seigneur Samson, qui dit que sa conscience l’oblige à persuader à votre grâce de sortir une troisième fois à travers ce monde. Quant à moi, je m’offre de nouveau à servir votre grâce fidèlement et légalement, aussi bien et mieux encore qu’aucun écuyer ait servi chevalier errant dans les temps passés et présents. »

Le bachelier resta tout émerveillé quand il entendit de quelle manière parlait Sancho Panza ; car, bien qu’ayant lu la première histoire de son maître, il ne pouvait s’imaginer que Sancho fût aussi gracieux qu’il y est dépeint. Mais en le voyant dire un testament et un codicille qu’on ne puisse rétorquer, au lieu d’un testament qu’on ne puisse révoquer, il crut tout ce qu’il avait lu sur son compte, et le tint bien décidément pour un des plus solennels insensés de notre siècle. Il dit même, entre ses dents, que deux fous tels que le maître et le valet ne s’étaient jamais vus au monde.

Finalement, Don Quichotte et Sancho s’embrassèrent et restèrent bons amis ; puis, sur l’avis et de l’agrément du grand Carrasco, qui était devenu leur oracle, il fut décidé qu’ils partiraient sous trois jours. Ce temps suffisait pour se munir de toutes les choses nécessaires au voyage, et pour chercher une salade à visière ; car Don Quichotte voulait absolument en porter une. Samson s’offrit à la lui procurer, parce qu’il savait, dit-il, qu’un de ses amis qui en avait une ne la lui refuserait pas, bien qu’elle fût plus souillée par la rouille et la moisissure que luisante et polie par l’émeri.

Les malédictions que donnèrent au bachelier la gouvernante et la nièce furent sans mesure et sans nombre. Elles s’arrachèrent les cheveux, s’égratignèrent le visage, et, à la façon des pleureuses qu’on louait pour les enterrements, elles se lamentaient sur le départ de leur seigneur, comme si c’eût été sur sa mort. Le projet qu’avait Samson, en lui persuadant de se mettre encore une fois en campagne, était de faire ce que l’histoire rapportera plus loin ; tout cela sur le conseil du curé et du barbier, avec lesquels il s’était consulté d’abord. Enfin, pendant ces trois jours, Don Quichotte et Sancho se pourvurent de ce qui leur sembla convenable ; puis, ayant apaisé, Sancho sa femme, Don Quichotte sa gouvernante et sa nièce, un beau soir, sans que personne les vît, sinon le bachelier, qui voulut les accompagner à une demi-lieue du village, ils prirent le chemin du Toboso ; Don Quichotte sur son bon cheval Rossinante, Sancho sur son ancien grison, le bissac bien fourni de provisions touchant la bucolique, et la bourse pleine d’argent que lui avait donné Don Quichotte pour ce qui pouvait arriver. Samson embrassa le chevalier, et le supplia de lui faire savoir sa bonne ou sa mauvaise fortune, pour s’attrister de l’une et se réjouir de l’autre, comme l’exigeaient les lois de leur amitié. Don Quichotte lui en ayant fait la promesse, Samson prit la route de son village, et les deux autres celle de la grande ville du Toboso.

CHAPITRE VIII. Où l’on raconte ce qui arriva à Don Quichotte tandis qu’il allait voir sa dame Dulcinée du Toboso.

Béni soit le tout-puissant Allah, s’écrie Hamet Ben-Engéli au commencement de ce huitième chapitre ; béni soit Allah, répète-t-il à trois reprises. Puis il ajoute que, s’il donne à Dieu ces bénédictions, c’est en voyant qu’à la fin il tient en campagne Don Quichotte et Sancho, et que les lecteurs de son agréable histoire peuvent compter que désormais commencent les exploits du seigneur et les facéties de l’écuyer. Il les invite à oublier les prouesses passées de l’ingénieux hidalgo, pour donner toute leur attention à ses prouesses futures, lesquelles commencent dès à présent sur le chemin du Toboso, comme les autres commencèrent jadis dans la plaine de Montiel. Et vraiment ce qu’il demande est peu de chose en comparaison de ce qu’il promet. Puis il continue de la sorte :

Don Quichotte et Sancho restèrent seuls ; et Samson Carrasco s’était à peine éloigné, que Rossinante se mit à hennir et le grison à braire, ce que les deux voyageurs, chevalier et écuyer, tinrent à bon signe et à très-favorable augure. Cependant, s’il faut dire toute la vérité, les soupirs et les braiments du grison furent plus nombreux et plus forts que les hennissements du bidet, d’où Sancho conclut que son bonheur devait surpasser celui de son maître, fondant cette opinion sur je ne sais quelle astrologie judiciaire, qu’il savait peut-être, bien que l’histoire ne s’en explique pas. Seulement, on lui entendit souvent dire que, quand il trébuchait ou tombait, il aurait été bien aise de ne pas être sorti de sa maison, parce qu’à trébucher ou à tomber on ne tirait d’autre profit que de déchirer son soulier ou de se rompre les côtes ; et ma foi, tout sot qu’il fût, il n’allait pas en cela fort loin du droit chemin.

Don Quichotte lui dit : « Ami Sancho, plus nous avançons, plus la nuit se ferme ; elle va devenir plus noire qu’il ne faudrait pour qu’avec le point du jour nous pussions apercevoir le Toboso. C’est là que j’ai résolu d’aller avant de m’engager dans aucune aventure ; là, je demanderai l’agrément et la bénédiction de la sans pareille Dulcinée, et, avec cet agrément, je pense et crois fermement mettre à bonne fin toute périlleuse aventure ; car rien, dans cette vie, ne rend plus braves les chevaliers errants que de se voir favorisés de leurs dames. — Je le crois bien ainsi, répondit Sancho ; mais il me semble fort difficile que votre grâce puisse lui parler et avoir avec elle une entrevue, en un lieu du moins où vous puissiez recevoir sa bénédiction, à moins qu’elle ne vous la donne par-dessus les murs de la basse-cour où je la vis la première fois, quand je lui portai la lettre qui contenait les nouvelles des folies et des extravagances que faisait votre grâce dans le cœur de la Sierra-Moréna. — Des murs de basse-cour, dis-tu, Sancho ! reprit Don Quichotte ; quoi ! tu t’es mis dans la tête que c’était là ou par là que tu avais vu cette fleur jamais dignement louée de gentillesse et de beauté ? Ce ne pouvaient être que des galeries ou des corridors, ou des vestibules de riches et somptueux palais. — Cela se peut bien, répondit Sancho, mais ils m’ont paru des murs de basse-cour, si je n’ai pas perdu la mémoire. — En tout cas, allons-y, Sancho, répliqua Don Quichotte ; pourvu que je la voie, il m’est aussi égal que ce soit par des murs de basse-cour que par des balcons ou des grilles de jardin ; quelque rayon du soleil de sa beauté qui arrive à mes yeux, il éclairera mon entendement et fortifiera mon cœur de façon que je reste unique et sans égal pour l’esprit et pour la vaillance. — Eh bien, par ma foi, seigneur, répondit Sancho, quand j’ai vu ce soleil de madame Dulcinée du Toboso, il n’était pas assez clair pour jeter aucun rayon. C’était sans doute parce que sa grâce étant à cribler ce grain que je vous ai dit, la poussière épaisse qui en sortait se mit comme un nuage devant sa face, et l’obscurcit. — Comment ! Sancho, s’écria Don Quichotte, tu persistes à penser, à croire, à dire et à prétendre que ma dame Dulcinée criblait du blé, tandis que c’est un exercice et un métier tout à fait étrangers à ce que font et doivent faire les personnes de qualité, lesquelles sont réservées à d’autres exercices et à d’autres passe-temps qui montrent, à portée de mousquet, l’élévation de leur naissance. Oh ! que tu te rappelles mal, Sancho, ces vers de notre poëte, où il nous dépeint les ouvrages délicats que faisaient dans leur séjour de cristal ces quatre nymphes qui sortirent la tête des ondes du Tage, et s’assirent sur la verte prairie pour travailler à ces riches étoffes que nous décrit l’ingénieux poëte, et qui étaient tissues d’or, de soie et de perles. Ainsi devait être l’ouvrage de ma dame, quand tu la vis, à moins que l’envie que porte à tout ce qui me regarde un méchant enchanteur ne change et ne transforme sous des figures différentes toutes les choses qui pourraient me faire plaisir. Aussi je crains bien que, dans cette histoire de mes exploits qui circule imprimée, si par hasard elle a pour auteur quelque sage, mon ennemi, celui-ci n’ait mis des choses pour d’autres, mêlant mille mensonges à une vérité, et s’égarant à compter d’autres actions que celles qu’exige la suite d’une histoire véritable. Ô envie, racine de tous les maux, et ver rongeur de toutes les vertus ! Tous les vices, Sancho, portent avec eux je ne sais quoi d’agréable ; mais celui de l’envie ne porte que des déboires, des rancunes et des rages furieuses. — C’est justement là ce que je dis, répliqua Sancho, et je parie que, dans cette légende ou histoire que le bachelier Carrasco dit avoir vue de nous, mon honneur roule comme voiture versée, pêle-mêle d’un côté, et de l’autre balayant les rues. Eh bien ! foi de brave homme, je n’ai pourtant jamais dit de mal d’aucun enchanteur, et je n’ai pas assez de biens pour faire envie à personne. Il est vrai que je suis un peu malicieux, et que j’ai mon petit grain de coquinerie. Mais tout cela se couvre et se cache sous le grand manteau de ma simplicité toujours naturelle et jamais artificieuse. Quand je n’aurais d’autre mérite que de croire, comme j’ai toujours cru, sincèrement et fermement, en Dieu, et en tout ce que croit la sainte Église catholique romaine, et d’être, comme je le suis, ennemi mortel des juifs, les historiens devraient me faire miséricorde, et me bien traiter dans leurs écrits. Mais, au reste, qu’ils disent ce qu’ils voudront ; nu je suis né, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne ; et pour me voir mis en livre, circulant par ce monde de main en main, je me soucie comme d’une figue qu’on dise de moi tout ce qu’on voudra. — Cela ressemble, Sancho, reprit Don Quichotte, à l’histoire d’un fameux poëte de ce temps-ci, lequel, ayant fait une maligne satire contre toutes les dames courtisanes, omit d’y comprendre et d’y nommer une dame de qui l’on pouvait douter si elle l’était ou non. Celle-ci voyant qu’elle n’était pas sur la liste de ces dames, se plaignit au poëte, lui demanda ce qu’il avait vu en elle qui l’eût empêché de la mettre au nombre des autres, et le pria d’allonger la satire pour lui faire place, sinon qu’il prît garde à lui. Le poëte lui donna satisfaction, et l’arrangea mieux que n’eussent fait des langues de duègnes ; alors la dame demeura satisfaite en se voyant célèbre, quoique infâme. À ce propos vient aussi l’histoire de ce berger qui, seulement pour que son nom vécût dans les siècles à venir, incendia le fameux temple de Diane à Éphèse, lequel était compté parmi les sept merveilles du monde. Malgré l’ordre qui fut donné que personne ne nommât ce berger, de vive voix ou par écrit, afin qu’il n’atteignît pas le but de son désir, cependant on sut qu’il s’appelait Érostrate. On peut encore citer à ce sujet ce qui arriva à Rome au grand empereur Charles-Quint, avec un gentilhomme de cette ville. L’empereur voulut voir ce fameux temple de la Rotonde qu’on appela, dans l’antiquité, temple de tous les dieux, et maintenant, sous une meilleure invocation, temple de tous les saints. C’est l’édifice le mieux conservé et le plus complet qui soit resté de tous ceux qu’éleva le paganisme à Rome, celui qui rappelle le mieux la grandeur et la magnificence de ses fondateurs. Il est construit en coupole, d’une étendue immense, et très-bien éclairé, quoique la lumière ne lui arrive que par une fenêtre, ou, pour mieux dire, une claire-voie ronde, qui est au sommet. C’était de là que l’empereur regardait l’édifice, ayant à ses côtés un gentilhomme romain qui lui expliquait les détails et les curiosités de ce chef-d’œuvre d’architecture. Quand l’empereur eut quitté la claire-voie, le gentilhomme lui dit : « Mille fois, sacrée majesté, le désir m’est venu de saisir votre majesté dans mes bras, et de me précipiter de cette ouverture en bas, pour laisser de moi une éternelle renommée dans le monde ». « Je vous remercie beaucoup, répondit l’empereur, de n’avoir pas exécuté cette mauvaise pensée ; désormais je ne vous mettrai plus dans le cas de faire une autre épreuve de votre loyauté. Ainsi, je vous ordonne de ne plus m’adresser la parole et de n’être jamais où je serai. » Après avoir dit cela, il lui accorda une grande faveur. Je veux dire, Sancho, que l’envie de faire parler de soi est prodigieusement active et puissante. Que penses-tu qui précipita du haut du pont, dans les flots profonds du Tibre, Horatius Coclès, tout chargé du poids de ses armes ? qui brûla la main de Mutius Scævola ? qui poussa Curtius à se jeter dans l’abîme ardent qui s’était ouvert au milieu de Rome ? qui fit, en dépit de tous les augures contraires, passer le Rubicon à Jules César ? et, pour prendre un exemple plus moderne, qui, faisant couler à fond leurs vaisseaux, laissa sans retraite et sans appui les vaillants Espagnols que guidait le grand Cortez dans le Nouveau-Monde ? Tous ces exploits, et mille autres encore, furent et seront l’œuvre de la renommée, que les mortels désirent pour récompense, et comme une partie de l’immortalité que méritent leurs hauts-faits. Cependant, nous autres chrétiens catholiques et chevaliers errants, nous devons plutôt prétendre à la gloire des siècles futurs, qui est éternelle dans les régions éthérées des cieux, qu’à la vanité de la renommée qui s’obtient dans ce siècle présent et périssable. Car enfin, cette renommée, si long-temps qu’elle dure, doit périr avec le monde lui-même, dont la fin est marquée. Ainsi donc, ô Sancho, que nos actions ne sortent point des bornes tracées par la religion chrétienne que nous professons. Nous devons tuer l’orgueil dans les géants ; nous devons vaincre l’envie par la générosité et la grandeur d’âme, la colère par le sang-froid et la quiétude d’esprit, la gourmandise et le sommeil en mangeant peu et en veillant beaucoup, l’incontinence et la luxure par la fidélité que nous gardons à celles que nous avons faites dames de nos pensées, la paresse en courant les quatre parties du monde, cherchant les occasions qui puissent nous rendre, outre bons chrétiens, fameux chevaliers. Voilà, Sancho, les moyens d’atteindre au faîte glorieux où porte la bonne renommée.

— Tout ce que votre grâce a dit jusqu’à présent, reprit Sancho, je l’ai parfaitement compris. Cependant, je voudrais que vous eussiez la complaisance de m’absoudre un doute qui vient de me tomber dans l’esprit. — Résoudre, tu veux dire, Sancho, répondit Don Quichotte. Eh bien, à la bonne heure, parle, et je te répondrai du mieux que je pourrai le faire. — Dites-moi, seigneur, poursuivit Sancho, ces Juillet, ces Août et tous ces chevaliers à prouesses dont vous avez parlé, et qui sont déjà morts, où sont-ils à présent ? — Les gentils, répliqua Don Quichotte, sont, sans aucun doute, en enfer ; les chrétiens, s’ils ont été bons chrétiens, sont dans le purgatoire ou dans le ciel. — Voilà qui est bien, reprit Sancho ; mais sachons maintenant une chose : les sépultures où reposent les corps de ces gros seigneurs ont-elles à leur porte des lampes d’argent, et les murailles de leurs chapelles sont-elles ornées de béquilles, de suaires, de chevelures, de jambes et d’yeux en cire ? Si ce n’est pas de cela, de quoi sont-elles ornées ? »

Don Quichotte répondit : « Les sépulcres des gentils ont été, pour la plupart, des temples fastueux. Les cendres de Jules César furent placées sur une pyramide en pierre d’une grandeur démesurée, qu’on appelle aujourd’hui à Rome l’aiguille de Saint-Pierre. L’empereur Adrien eut pour sépulture un château grand comme un gros village, qui fut appelé Moles Hadriani, et qui est maintenant le château Saint-Ange. La reine Artémise fit ensevelir son mari Mausole dans un sépulcre qui passa pour une des sept merveilles du monde. Mais aucune de ces sépultures, ni beaucoup d’autres qu’eurent les gentils, n’ont été ornées de suaires et d’autres offrandes, qui montrent que ceux qu’elles renferment soient devenus des saints. — Nous y voilà, répliqua Sancho : dites-moi maintenant quel est le plus beau, de ressusciter un mort ou de tuer un géant ? — La réponse est toute prête, repartit Don Quichotte ; c’est de ressusciter un mort. — Ah ! je vous tiens, s’écria Sancho. Ainsi, la renommée de ceux qui ressuscitent les morts, qui donnent la vue aux aveugles, qui redressent les boiteux, qui rendent la santé aux malades, de ceux dont les sépultures sont éclairées par des lampes, dont les chapelles sont remplies d’âmes dévotes qui adorent à genoux leurs reliques, la renommée de ceux-là, dis-je, vaudra mieux, pour ce siècle et pour l’autre, que celle qu’ont laissée et que laisseront autant d’empereurs idolâtres et de chevaliers errants qu’il y en ait eu dans le monde. — C’est une vérité que je confesse également, répondit Don Quichotte. — Eh bien, cette renommée, continua Sancho, ces grâces, ces privilèges, ou comme vous voudrez appeler cela, appartiennent aux corps et aux reliques des saints, auxquels l’approbation et la dispense de notre sainte mère Église accorde des lampes, des cierges, des suaires, des béquilles, des chevelures, des yeux, des jambes, qui grandissent leur renommée chrétienne et augmentent la dévotion des fidèles. C’est sur leurs épaules que les rois portent les reliques des saints ; ils baisent les fragments de leurs os, ils en décorent leurs oratoires, ils en enrichissent leurs autels. — Et que faut-il en conclure, Sancho, de tout ce que tu viens de dire ? demanda Don Quichotte. — Que nous ferions mieux, répondit Sancho, de nous adonner à devenir saints ; nous atteindrions plus promptement la renommée à laquelle nous prétendons. Faites attention, seigneur, qu’hier ou avant-hier (il y a si peu de temps qu’on peut le dire ainsi), l’Église a canonisé et béatifié deux petits moines déchaussés, si bien qu’on tient à grand bonheur de baiser ou même de toucher les chaînes de fer dont ils ceignaient et tourmentaient leur corps, et que ces chaînes sont, à ce qu’on dit, en plus grande vénération que l’épée de Roland, qui est dans la galerie d’armes du roi notre seigneur, que Dieu conserve. Ainsi donc, mon seigneur, il vaut mieux être humble moinillon, de quelque ordre que ce soit, que valeureux chevalier errant : on obtient plus de Dieu avec deux douzaines de coups de discipline qu’avec deux mille coups de lances, qu’on les donne à des géants ou à des vampires et des andriaques. — J’en conviens, répondit Don Quichotte ; mais nous ne pouvons pas tous être moines, et Dieu n’a pas qu’un chemin pour mener ses élus au ciel. La chevalerie est un ordre religieux, et il y a des saints chevaliers dans le paradis. — Oui, reprit Sancho, mais j’ai ouï dire qu’il y a plus de moines au ciel que de chevaliers errants. — C’est que le nombre des religieux est plus grand que celui des chevaliers, répliqua Don Quichotte. — Il y a pourtant bien des gens qui errent, dit Sancho. — Beaucoup, répondit Don Quichotte, mais peu qui méritent le nom de chevalier. »

Ce fut dans cet entretien et d’autres semblables qu’ils passèrent cette nuit et le jour suivant, sans qu’il leur arrivât rien qui mérite d’être conté, ce qui ne chagrina pas médiocrement Don Quichotte. Enfin, le second jour, à l’entrée de la nuit, ils découvrirent la grande cité du Toboso. Cette vue réjouit l’âme de Don Quichotte, et attrista celle de Sancho, car il ne connaissait pas la maison de Dulcinée, et n’avait vu la dame de sa vie, pas plus que son seigneur ; de façon que, l’un pour la voir, et l’autre pour ne l’avoir pas vue, ils étaient tous deux inquiets et agités, et Sancho n’imaginait pas ce qu’il aurait à faire quand son maître l’enverrait au Toboso. Finalement, Don Quichotte résolut de n’entrer dans la ville qu’à la nuit fermée. En attendant l’heure, ils restèrent cachés dans un bouquet de chênes qui est proche du Toboso, et, le moment venu, ils entrèrent dans la ville, où il leur arriva des choses qui peuvent s’appeler ainsi.

CHAPITRE IX. Où l’on raconte ce que l’on y verra.

Il était tout juste minuit, ou à peu près, quand Don Quichotte et Sancho quittèrent leur petit bois, et entrèrent dans le Toboso. Le village était enseveli dans le repos et le silence, car tous les habitants dormaient comme des souches. La nuit se trouvait être à demi claire, et Sancho aurait bien voulu qu’elle fût tout à fait noire, pour trouver dans son obscurité une excuse à ses sottises. On n’entendait dans tout le pays que des aboiements de chiens qui assourdissaient Don Quichotte et troublaient le cœur de Sancho. De temps en temps, un âne se mettait à braire, des cochons à grogner, des chats à miauler, et tous les bruits de ces voix différentes s’augmentaient par le silence de la nuit. L’amoureux chevalier les prit à mauvais augure. Cependant, il dit à Sancho : « Conduis-nous au palais de Dulcinée, mon fils Sancho, peut-être la trouverons-nous encore éveillée. — À quel diable de palais faut-il vous conduire, corps du soleil ? s’écria Sancho ; celui où j’ai vu sa grandeur n’était qu’une très-petite maison. — Sans doute, reprit Don Quichotte, elle s’était retirée dans quelque petit appartement de son alcazar, pour s’y récréer dans la solitude avec ses femmes, comme c’est l’usage et la coutume des hautes dames et des princesses. — Seigneur, dit Sancho, puisque votre grâce veut à toute force que la maison de madame Dulcinée soit un alcazar, dites-moi, est-ce l’heure d’en trouver la porte ouverte ? Ferons-nous bien de frapper à tour de bras pour qu’on nous entende et qu’on nous ouvre, au risque de mettre tout le monde en rumeur et en alarme ? Est-ce que, par hasard, nous allons frapper à la porte de nos donzelles, comme font les amants à prix d’or, qui arrivent, frappent et entrent à toute heure, si tard qu’il soit ? — Trouvons d’abord l’alcazar, répliqua Don Quichotte ; alors je te dirai, Sancho, ce qu’il sera bon que nous fassions. Mais, tiens, ou je ne vois guère, ou cette masse qui donne cette grande ombre qu’on aperçoit là-bas doit être le palais de Dulcinée. — Eh bien, que votre grâce nous mène, répondit Sancho ; peut-être en sera-t-il ainsi ; et pourtant, quand je l’aurai vu avec les yeux et touché avec les mains, j’y croirai comme je crois qu’il fait jour maintenant. » Don Quichotte marcha devant, et quand il eut fait environ deux cents pas, il trouva la masse qui projetait la grande ombre. Il vit une haute tour, et reconnut aussitôt que cet édifice n’était pas un alcazar, mais bien l’église paroissiale du pays. « C’est l’église, Sancho, dit-il, que nous avons rencontrée. — Je le vois bien, répondit Sancho, et plaise à Dieu que nous ne rencontrions pas aussi notre sépulture, car c’est un mauvais signe que de courir les cimetières à ces heures-ci, surtout quand j’ai dit à votre grâce, si je m’en souviens bien, que la maison de cette dame doit être dans un cul-de-sac. — Maudit sois-tu de Dieu ! s’écria Don Quichotte. Où donc as-tu trouvé, nigaud, que les alcazars et les palais des rois soient bâtis dans des culs-de-sac ? — Seigneur, répondit Sancho, à chaque pays sa mode ; peut-être est-ce l’usage au Toboso de bâtir dans des culs-de-sac les palais et les grands édifices. Aussi, je supplie votre grâce de me laisser chercher par ces rues et ces ruelles que je verrai devant moi ; peut-être trouverai-je en quelque coin cet alcazar que je voudrais voir mangé des chiens, tant il nous fait donner au diable. — Parle avec respect, Sancho, des choses de ma dame, dit Don Quichotte ; passons la fête en paix, et ne jetons pas le manche après la cognée. — Je tiendrai ma langue, reprit Sancho ; mais avec quelle patience pourrais-je supporter que votre grâce veuille à toute force que, pour une fois que j’ai vu la maison de notre maîtresse, je la reconnaisse de but en blanc, et que je la trouve au milieu de la nuit, tandis que vous ne la trouvez pas, vous, qui l’avez vue des milliers de fois ? — Tu me feras désespérer, Sancho, s’écria Don Quichotte. Viens çà, hérétique ; ne t’ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n’ai vu la sans pareille Dulcinée, que je n’ai jamais franchi le seuil de son palais, qu’enfin je ne suis amoureux que par ouï-dire, et sur la grande renommée qu’elle a de beauté et d’esprit ? — Maintenant je le saurai, répondit Sancho, et je dis que, puisque votre grâce ne l’a pas vue, moi je ne l’ai pas vue davantage. — Cela ne peut être, répliqua Don Quichotte, car tu m’as dit pour le moins que tu l’avais vue criblant du blé, quand tu me rapportas la réponse de la lettre que tu lui portais de ma part. — Ne faites pas attention à cela, seigneur, repartit Sancho ; il faut que vous sachiez que ma visite fut aussi par ouï-dire, aussi bien que la réponse que je vous rapportai, car je ne sais pas plus ce qu’est madame Dulcinée que de donner un coup de poing dans la lune. — Sancho, Sancho ! s’écria Don Quichotte, il y a des temps pour plaisanter et des temps où les plaisanteries viennent fort mal à propos. Ce n’est pas, j’imagine, parce que je dis que je n’ai jamais vu ni entendu la dame de mon âme, qu’il t’est permis de dire également que tu ne l’as ni vue ni entretenue, quand c’est tout le contraire, comme tu le sais bien. »

Tandis que nos deux aventuriers en étaient là de leur entretien, ils virent passer auprès d’eux un homme avec deux mules ; et, au bruit que faisait la charrue que traînaient ces animaux, ils jugèrent que ce devait être quelque laboureur qui s’était levé avant le jour pour aller à sa besogne : ils ne se trompaient pas. Tout en cheminant, le laboureur chantait ce vieux romance qui dit : « Il vous en a cuit, Français, à la chasse de Roncevaux. » « Qu’on me tue, Sancho, s’écria Don Quichotte, s’il nous arrive quelque chose de bon cette nuit ; entends-tu ce que chante ce manant ? — Oui, je l’entends, répondit Sancho ; mais que fait à notre affaire la chasse de Roncevaux ; il pouvait aussi bien chanter le romance de Calaïnos ; ce serait la même chose pour le bien ou le mal qui peut nous en arriver. »

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