L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 24)
Le laboureur approcha sur ces entrefaites, et Don Quichotte lui demanda : « Sauriez-vous me dire, mon cher ami (que Dieu vous donne toutes sortes de prospérités !), où sont par ici les palais de la sans pareille princesse Doña Dulcinée du Toboso ? — Seigneur, répondit le passant, je ne suis pas du pays, et il y a peu de jours que j’y suis venu me mettre au service d’un riche laboureur pour travailler aux champs. Mais tenez, dans cette maison vis-à-vis demeurent le curé et le sacristain du village ; entre eux deux ils sauront bien vous indiquer cette madame la princesse, car ils ont la liste de tous les bourgeois du Toboso ; quoiqu’à vrai dire je ne croie pas que dans le pays il demeure une seule princesse, mais beaucoup de dames de qualité, oh ! pour le sûr, dont chacune d’elles peut bien être princesse dans sa maison. — Eh bien, c’est parmi ces dames, reprit Don Quichotte, que doit être, mon ami, celle dont je m’informe auprès de vous. — Cela se peut bien, reprit le laboureur ; mais adieu, car le jour vient. » Et, fouettant ses mules, il s’en alla sans attendre d’autres questions.
Sancho, qui vit que son maître était indécis et fort peu content : « Seigneur, lui dit-il, voilà le jour qui approche, et il ne serait pas prudent que le soleil nous trouvât dans la rue. Il vaut mieux que nous sortions de la ville, et que votre grâce s’embusque dans quelque bois près d’ici. Je reviendrai de jour, et je ne laisserai pas un recoin dans le pays où je ne cherche le palais ou l’alcazar de ma dame. Je serais bien malheureux si je ne le trouvais pas ; et quand je l’aurai trouvé, je parlerai à sa grâce, et je lui dirai où et comment vous attendez qu’elle arrange et règle de quelle façon vous pouvez la voir sans détriment de son honneur et de sa réputation. — Tu as dit, Sancho, s’écria Don Quichotte, un millier de sentences enveloppées dans le cercle de quelques paroles. Je reçois et j’accepte de bon cœur le conseil que tu viens de me donner. Viens, mon fils, allons chercher un endroit où je m’embusque, tandis que tu reviendras, comme tu dis, chercher, voir et entretenir ma dame, dont la courtoisie et la discrétion me font espérer plus que de miraculeuses faveurs. »
Sancho grillait d’envie de tirer son maître hors du pays, crainte qu’il ne vînt à découvrir le mensonge de cette réponse qu’il lui avait remise de la part de Dulcinée, dans la Sierra-Moréna. Il se hâta donc de l’emmener, et, à deux milles environ, ils trouvèrent un petit bois où Don Quichotte s’embusqua pendant que Sancho retournait à la ville. Mais il lui arriva, dans son ambassade, des choses qui demandent et méritent un nouveau crédit.
CHAPITRE X. Où l’on raconte quel moyen prit l’industrieux Sancho pour enchanter madame Dulcinée, avec d’autres événements non moins risibles que véritables.
En arrivant à raconter ce que renferme le présent chapitre, l’auteur de cette grande histoire dit qu’il aurait voulu le passer sous silence, dans la crainte de n’être pas cru, parce que les folies de Don Quichotte touchèrent ici au dernier terme que puissent atteindre les plus grandes qui se puissent imaginer, et qu’elles allèrent même deux portées d’arquebuse au-delà. Mais finalement, malgré cette appréhension, il les écrivit de la même manière que le chevalier les avait faites, sans ôter ni ajouter à l’histoire un atome de la vérité, et sans se soucier davantage du reproche qu’on pourrait lui adresser d’avoir menti. Il eut raison, parce que la vérité, si fine qu’elle soit, ne casse jamais, et qu’elle nage sur le mensonge comme l’huile au dessus de l’eau.
Continuant donc son récit, l’historien dit, qu’aussitôt que Don Quichotte se fut embusqué dans le bosquet, bois ou forêt proche du Toboso, il ordonna à Sancho de retourner à la ville, et de ne point reparaître en sa présence qu’il n’eût d’abord parlé de sa part à sa dame, pour la prier de vouloir bien se laisser voir de son captif chevalier, et de daigner lui donner sa bénédiction, afin qu’il pût se promettre une heureuse issue dans toutes les entreprises qu’il affronterait désormais. Sancho se chargea de ce que lui commandait son maître, et promit de lui rapporter une aussi bonne réponse que la première fois. — Va, mon fils, répliqua Don Quichotte, et ne te trouble point quand tu te verras devant la lumière du soleil de beauté, à la quête de qui tu vas, heureux par-dessus tous les écuyers du monde ! Aie bonne mémoire, et rappelle-toi bien comment elle te recevra, si elle change de couleur pendant que tu exposeras l’objet de ton ambassade, si elle se trouble et rougit en entendant mon nom. Dans le cas où tu la trouverais assise sur la riche estrade d’une femme de son rang, regarde si elle ne peut tenir en place sur ses coussins ; mais si elle est debout, regarde si elle se pose tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, si elle répète deux ou trois fois la réponse qu’elle te donnera, si elle la change de douce en amère, ou d’aigre en amoureuse ; si elle porte la main à sa chevelure pour l’arranger, quoiqu’elle ne soit pas en désordre. Finalement, mon fils, remarque avec soin toutes ses actions, tous ses mouvements ; car, si tu me les rapportes bien tels qu’ils se sont passés, j’en tirerai la connaissance de ce qu’elle a de caché dans le fond du cœur au sujet de mes amours. Il faut que je t’apprenne, Sancho, si tu l’ignores, que les gestes et les mouvements extérieurs qui échappent aux amants, quand on parle de leurs amours, sont de fidèles messagers qui apportent des nouvelles de ce qui se passe dans l’intérieur de leur âme. Pars, ami ; sois guidé par un plus grand bonheur que le mien, et ramené par un meilleur succès que celui que je resterai à espérer et à craindre dans cette amère solitude où tu me laisses.
— J’irai et je reviendrai vite, répondit Sancho. Voyons, seigneur de mon âme, laissez gonfler un peu ce petit cœur qui ne doit pas être maintenant plus gros qu’une noisette. Considérez ce qu’on a coutume de dire, que bon cœur brise mauvaise fortune, et qu’où il n’y a pas de lard, il n’y a pas de crochets pour le pendre. On dit aussi : Où l’on s’y attend le moins, saute le lièvre. Je dis cela parce que si, cette nuit, nous n’avons pas trouvé le palais, ou l’alcazar de ma dame, maintenant qu’il est jour j’espère le trouver quand j’y penserai le moins ; et, quand je l’aurai trouvé, laissez-moi démêler mes flûtes avec elle. — Assurément, Sancho, reprit Don Quichotte, tu amènes les proverbes si bien à propos sur ce que nous traitons, que je ne dois pas demander à Dieu plus de bonheur en ce que je désire. »
À ces mots, Sancho tourna le dos, et bâtonna son grison, tandis que Don Quichotte restait à cheval, s’appuyant sur ses étriers et sur le bois de sa lance, la tête pleine de tristes et confuses pensées. Nous le laisserons là, pour aller avec Sancho, lequel s’éloignait de son seigneur non moins pensif et troublé qu’il ne le laissait ; tellement qu’à peine hors du bois, il tourna la tête, et, voyant que Don Quichotte n’était plus en vue, il descendit de son âne, s’assit au pied d’un arbre, et commença de la sorte à se parler à lui-même : « Maintenant, mon frère Sancho, sachons un peu où va votre grâce. Allez-vous chercher quelque âne que vous ayez perdu ? — Non, assurément. — Eh bien ! qu’allez-vous donc chercher ? — Je vais chercher comme qui dirait une princesse, et en elle le soleil de la beauté et toutes les étoiles du ciel. — Et où pensez-vous trouver ce que vous dites là, Sancho ? — Où ? dans la grande ville du Toboso. — C’est fort bien ; et de quelle part l’allez-vous chercher ? — De la part du fameux Don Quichotte de la Manche, qui défait les torts, qui donne à boire à ceux qui ont faim et à manger à ceux qui ont soif. — C’est encore très-bien ; mais savez-vous sa demeure, Sancho ? — Mon maître dit que ce doit être un palais royal ou un superbe alcazar. — Et l’avez-vous vue quelquefois, par hasard ? — Ni moi ni mon maître ne l’avons jamais vue. — Mais ne vous semble-t-il pas qu’il serait bien trouvé et bien fait aux gens du Toboso, s’ils savaient que vous êtes ici avec l’intention d’embaucher leurs princesses et de débaucher leurs dames, de vous moudre les côtes à grands coups de gourdin, sans vous laisser place nette sur tout le corps ? — Oui, ils auraient en vérité bien raison, s’ils ne considéraient pas que j’agis par ordre d’autrui, et que vous êtes messager, mon ami, vous ne méritez aucune peine. — Ne vous y fiez pas, Sancho, car les Manchois sont une gent aussi colère qu’estimable, et ils ne se laissent chatouiller par personne. Vive Dieu ! s’ils vous dépistent, vous n’êtes pas dans de beaux draps. — Oh ! oh ! je donne ma langue aux chiens. Pourquoi me mettrais-je à chercher midi à quatorze heures pour les beaux yeux d’un autre ? D’ailleurs, chercher Dulcinée par le Toboso, c’est demander le comte à la cour ou le bachelier dans Salamanque. Oui, c’est le diable, le diable tout seul qui m’a fourré dans cette affaire. »
Sancho disait ce monologue avec lui-même, et la conclusion qu’il en tira fut de se raviser tout à coup. « Pardieu, se dit-il, tous les maux ont leur remède, si ce n’est la mort, sous le joug de laquelle nous devons tous passer, quelque dépit que nous en ayons, à la fin de la vie. Mon maître, à ce que j’ai vu dans mille occasions, est un fou à lier, et franchement, je ne suis guère en reste avec lui ; au contraire, je suis encore plus imbécile, puisque je l’accompagne et le sers, s’il faut croire au proverbe qui dit : Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es ; ou cet autre : Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais. Eh bien, puisqu’il est fou, et d’une folie qui lui fait la plupart du temps prendre une chose pour l’autre, le blanc pour le noir et le noir pour le blanc, comme il le fit voir quand il prétendit que les moulins à vent étaient des géants aux grands bras, les mules des religieux des dromadaires, les hôtelleries des châteaux, les troupeaux de moutons des armées d’ennemis, ainsi que bien d’autres choses de la même force, il ne me sera pas difficile de lui faire accroire qu’une paysanne, la première que je trouverai ici sous ma main, est madame Dulcinée. S’il ne le croit pas, j’en jurerai ; s’il en jure aussi, j’en jurerai plus fort, et s’il s’opiniâtre, je n’en démordrai pas : de cette manière j’aurai toujours ma main par-dessus la sienne, advienne que pourra. Peut-être le dégoûterai-je ainsi de m’envoyer une autre fois à de semblables messages, en voyant les mauvais compliments que je lui en rapporte. Peut-être aussi pensera-t-il, à ce que j’imagine, que quelque méchant enchanteur, de ceux qui lui en veulent, à ce qu’il dit, aura changé, pour lui jouer pièce, la figure de sa dame. »
Sur cette pensée, Sancho Panza se remit l’esprit en repos et tint son affaire pour heureusement conclue. Il resta couché sous son arbre jusqu’au tantôt pour laisser croire à Don Quichotte qu’il avait eu le temps d’aller et de revenir. Tout se passa si bien, que lorsqu’il se leva pour remonter sur le grison il aperçut venir du Toboso trois paysannes, montées sur trois ânes, ou trois ânesses, car l’auteur ne s’en explique pas clairement ; mais on peut croire que c’étaient plutôt des bourriques, puisque c’est la monture ordinaire des paysannes, et, comme ce n’est pas un point de haut intérêt, il est inutile de nous arrêter davantage à le vérifier. Finalement, dès que Sancho vit les paysannes, il revint au trot chercher son seigneur Don Quichotte, qu’il trouva jetant des soupirs au vent, et faisant mille lamentations amoureuses. Aussitôt que Don Quichotte l’aperçut, il lui dit : « Qu’y a-t-il, ami Sancho ? Pourrai-je marquer ce jour avec une pierre blanche ou une pierre noire ? — Vous ferez mieux, répondit Sancho, de le marquer en lettres rouges comme les écriteaux de collège, afin que ceux qui le verront puissent le lire de loin. — De cette manière, reprit Don Quichotte, tu apportes de bonnes nouvelles ? — Si bonnes, répliqua Sancho, que vous n’avez rien de mieux à faire que d’éperonner Rossinante, et de sortir en rase campagne pour voir madame Dulcinée du Toboso, qui vient avec deux de ses femmes rendre visite à votre grâce. — Sainte Vierge ! s’écria Don Quichotte ; qu’est-ce que tu dis, ami Sancho ? Ah ! je t’en conjure, ne me trompe pas, et ne cherche point par de fausses joies à réjouir mes véritables tristesses. — Qu’est-ce que je gagnerais à vous tromper, répliqua Sancho, surtout quand vous seriez si près de découvrir mon mensonge ? Donnez de l’éperon, seigneur, et venez avec moi, et vous verrez venir notre maîtresse la princesse, vêtue et parée comme il lui convient. Elle et ses femmes, voyez-vous, ce n’est qu’une châsse d’or, que des épis de perles, que des diamants, des rubis, des toiles de brocart à dix étages de haut. Les cheveux leur tombent sur les épaules, si bien qu’on dirait autant de rayons de soleil qui s’amusent à jouer avec le vent. Et par-dessus tout, elles sont à cheval sur trois cananées pies qui font plaisir à regarder. — Haquenées, tu as voulu dire, Sancho ? dit Don Quichotte. — De haquenées à cananées, il n’y a pas grande distance, reprit Sancho ; mais qu’elles soient montées sur ce qu’elles voudront, elles n’en sont pas moins les plus galantes dames qu’on puisse souhaiter, notamment la princesse Dulcinée, ma maîtresse, qui ravit les cinq sens. — Marchons, mon fils Sancho, s’écria Don Quichotte, et pour te payer les étrennes de ces nouvelles aussi bonnes qu’inattendues, je te fais don du plus riche butin que je gagnerai dans la première aventure qui m’arrivera ; et si cela ne te suffit pas encore, je te donne les poulains que me feront cette année mes trois juments qui sont prêtes à mettre bas, comme tu sais, dans le pré communal du pays. — Je m’en tiens aux poulains, répondit Sancho, car il n’est pas bien sûr que le butin de la première aventure soit bon à garder. »
En disant cela, ils sortirent du bois et découvrirent tout près d’eux les trois villageoises. Don Quichotte étendit les regards sur toute la longueur du chemin du Toboso ; mais, ne voyant que ces trois paysannes, il se troubla et demanda à Sancho s’il avait laissé ces dames hors de la ville. « Comment, hors de la ville ? s’écria Sancho ; est-ce que par hasard votre grâce a les yeux dans le chignon ? Ne voyez-vous pas celles qui viennent à nous, resplendissantes comme le soleil en plein midi ? — Je ne vois, Sancho, répondit Don Quichotte, que trois paysannes sur trois bourriques. — À présent que Dieu me délivre du diable ! reprit Sancho ; est-il possible que trois hacanées, ou comme on les appelle, aussi blanches que la neige, vous semblent des bourriques ? Vive le Seigneur ! je m’arracherais la barbe, si c’était vrai. — Eh bien, je t’assure, ami Sancho, répliqua Don Quichotte, qu’il est aussi vrai que ce sont des bourriques ou des ânes, que je suis Don Quichotte et toi Sancho Panza. Du moins ils me semblent tels. — Taisez-vous, seigneur, s’écria Sancho, ne dites pas une chose pareille ; mais frottez-vous les yeux, et venez faire la révérence à la dame de vos pensées, que voilà près de nous. »
À ces mots, il s’avança pour recevoir les trois villageoises, et, sautant à bas du grison, il prit au licou l’âne de la première ; puis, se mettant à deux genoux par terre, il s’écria : « Reine, princesse et duchesse de la beauté, que votre hautaine grandeur ait la bonté d’admettre en grâce et d’accueillir avec faveur ce chevalier votre captif, qui est là comme une statue de pierre, tout troublé, pâle et sans haleine de se voir en votre magnifique présence. Je suis Sancho Panza, son écuyer ; et lui, c’est le fugitif et vagabond chevalier Don Quichotte de la Manche, appelé de son autre nom le chevalier de la Triste-Figure. »
En cet instant, Don Quichotte s’était déjà jeté à genoux aux côtés de Sancho, et regardait avec des yeux hagards et troublés celle que Sancho appelait reine et madame. Et, comme il ne découvrait en elle qu’une fille de village, encore d’assez pauvre mine, car elle avait la face bouffie et le nez camard, il demeurait stupéfait sans oser découdre la bouche. Les paysannes n’étaient pas moins émerveillées, en voyant ces deux hommes de si différent aspect, agenouillés sur la route, et qui ne laissaient point passer leur compagne. Mais celle-ci, rompant le silence, et d’une mine toute rechignée : « Gare du chemin, à la malheure, dit-elle, et laissez-nous passer, que nous sommes pressées. — Ô princesse ! répondit Sancho Panza, ô dame universelle du Toboso ! comment ! votre cœur magnanime ne s’attendrit pas en voyant agenouillé devant votre sublime présence la colonne et la gloire de la chevalerie errante ? » L’une des deux autres, entendant ce propos : « Ohé ! dit-elle, ohé ! viens donc que je te torche, bourrique du beau-père. Voyez un peu comme ces muscadins viennent se gausser des villageoises, comme si nous savions aussi bien chanter pouille qu’eux autres. Passez votre chemin, et laissez-nous passer le nôtre, si vous ne voulez qu’il vous en cuise. — Lève-toi, Sancho, dit aussitôt Don Quichotte, car je vois que la fortune, qui ne se rassasie pas de mon malheur, a fermé tous les chemins par où pouvait venir quelque joie à cette âme chétive que je porte en ma chair. Et toi, ô divin extrême de tous les mérites, terme de l’humaine gentillesse, remède unique de ce cœur affligé qui t’adore ! puisque le malin enchanteur qui me poursuit a jeté sur mes yeux des nuages et des cataractes, et que pour eux, mais non pour d’autres, il a transformé ta beauté sans égale et ta figure céleste en celle d’une pauvre paysanne, pourvu qu’il n’ait pas aussi métamorphosé mon visage en museau de quelque vampire pour le rendre horrible à tes yeux, oh ! ne cesse point de me regarder avec douceur, avec amour, en voyant dans ma soumission, dans mon agenouillement devant ta beauté contrefaite, avec quelle humilité mon âme t’adore et se confond devant toi. — Holà ! vous me la baillez belle, répondit la villageoise, et je suis joliment bonne pour les cajoleries. Gare, encore une fois, et laissez-nous passer, nous vous en serons bien obligées. »
Sancho se détourna et la laissa partir, enchanté d’avoir si bien conduit sa fourberie. À peine la villageoise qui avait fait le rôle de Dulcinée se vit-elle libre, qu’elle piqua sa cananée avec un clou qu’elle avait au bout d’un bâton, et se mit à courir le long du pré ; mais comme la bourrique sentait la pointe de l’aiguillon qui la tourmentait plus que de coutume, elle se mit à lâcher des ruades de façon qu’elle jeta madame Dulcinée par terre. À la vue de cet accident, Don Quichotte accourut pour la relever, et Sancho pour arranger le bât qui était tombé sous le ventre de la bête. Quand le bât fut remis et sanglé, Don Quichotte voulut enlever sa dame enchantée, et la porter dans ses bras sur l’ânesse ; mais la dame lui en épargna la peine ; elle se releva, fit quelques pas en arrière, prit son élan, et posant les deux mains sur la croupe de la bourrique, elle sauta sur le bât, plus légère qu’un faucon, et y resta plantée à califourchon comme un homme. « Vive saint Roch ! s’écria Sancho, notre maîtresse saute mieux qu’un chevreuil, et pourrait apprendre la voltige au plus adroit écuyer de Cordoue ou du Mexique ; elle a passé d’un seul bond par-dessus l’arçon de la selle, et sans éperons elle fait détaler son hacanée comme un zèbre, et, ma foi, ses femmes ne sont pas en reste ; elles courent toutes comme le vent. » C’était la vérité ; car, voyant Dulcinée à cheval, elles avaient donné du talon, et toutes trois enfilèrent la venelle, sans tourner la tête, l’espace d’une grande demi-lieue.
Don Quichotte les suivit long-temps des yeux, et quand elles eurent disparu il se tourna vers Sancho : « Que t’en semble, Sancho ? dit-il. Vois quelle haine me portent les enchanteurs ! vois jusqu’où s’étend leur malice et leur rancune, puisqu’ils ont voulu me priver du bonheur que j’aurais eu à contempler ma dame dans son être véritable ! Oh, oui ! je suis né pour être le modèle des malheureux, le blanc qui sert de point de mire aux flèches de la mauvaise fortune. D’ailleurs, remarque, Sancho, que ces traîtres ne se sont pas contentés de transformer Dulcinée, et de la transformer en une figure aussi basse, aussi laide que celle de cette villageoise ; mais encore ils lui ont ôté ce qui est le propre des grandes dames, je veux dire la bonne odeur, puisqu’elles sont toujours au milieu des fleurs et des parfums ; car il faut que tu apprennes, Sancho, que lorsque je m’approchai pour mettre Dulcinée sur sa monture (haquenée suivant toi, mais qui m’a toujours paru une ânesse), elle m’a envoyé une odeur d’ail cru qui m’a soulevé le cœur et empesté l’âme. — Ô canaille ! s’écria Sancho de toutes ses forces ; ô enchanteurs pervers et malintentionnés ! que ne puis-je vous voir tous enfilés par les ouïes, comme des sardines à la brochette ! Beaucoup vous savez, beaucoup vous pouvez, et beaucoup de mal vous faites. Il devait pourtant vous suffire, coquins maudits, d’avoir changé les perles des yeux de ma dame en méchantes noix de chêne, ses cheveux d’or pur en poil de vache rousse, et finalement tous ses traits de charmants en horribles, sans que vous touchiez encore à son odeur ! Par elle, du moins, nous aurions conjecturé ce qui était caché sous cette laide écorce ; bien qu’à dire vrai moi je n’aie jamais vu sa laideur, mais seulement sa beauté, que relevait encore un gros signe qu’elle a sur la lèvre droite, en manière de moustache, avec sept ou huit poils blonds comme des fils d’or, et longs de plus d’un palme. — Outre ce signe, dit Don Quichotte, et suivant la correspondance qu’ont entre eux ceux du visage et ceux du corps, Dulcinée doit en avoir un autre sur le plat de la cuisse, qui correspond au côté où elle a celui du visage. Mais les poils de la grandeur que tu as mentionnée sont bien longs pour des signes. — Eh bien ! je puis dire à votre grâce, répondit Sancho, qu’ils semblaient là comme nés tout exprès. — Je le crois bien, ami, répliqua Don Quichotte, car la nature n’a rien mis en Dulcinée qui ne fût la perfection même ; aussi aurait-elle cent signes comme celui dont tu parles, que ce serait autant de signes du zodiaque et d’étoiles resplendissantes. Mais dis-moi, Sancho, ce qui me parut un bât, et que tu remis en place, était-ce une selle plate ou une selle en fauteuil ? — C’était, pardieu, une selle à l’écuyère, répondit Sancho, avec une housse de campagne qui vaut la moitié d’un royaume, tant elle est riche. — Faut-il que je n’aie pas vu tout cela, Sancho ! s’écria Don Quichotte ; oh ! je le répète et le répéterai mille fois, je suis le plus malheureux des hommes ! »
Le sournois de Sancho avait fort à faire pour ne pas éclater de rire en écoutant les extravagances de son maître, si délicatement dupé. Finalement, après bien d’autres propos, ils remontèrent tous deux sur leurs bêtes, et prirent le chemin de Saragosse, où ils espéraient arriver assez à temps pour assister à des fêtes solennelles qui se célébraient chaque année dans cette ville insigne. Mais avant de s’y rendre il leur arriva des aventures si nombreuses, si surprenantes et si nouvelles, qu’elles méritent d’être écrites et lues, ainsi qu’on le verra en poursuivant.
CHAPITRE XI. De l’étrange aventure qui arriva au valeureux Don Quichotte avec le char ou la charrette des Cortès de la Mort.
Don Quichotte s’en allait tout pensif le long de son chemin, préoccupé de la mauvaise plaisanterie que lui avaient faite les enchanteurs en transformant sa dame en paysanne de méchante mine, et n’imaginait point quel remède il pourrait trouver pour la remettre en son premier état. Ces pensées le mettaient tellement hors de lui que, sans y prendre garde, il lâcha la bride à Rossinante, lequel, s’apercevant de la liberté qu’on lui laissait, s’arrêtait à chaque pas pour paître l’herbe fraîche qui croissait abondamment en cet endroit.
Sancho tira son maître de cette silencieuse extase : « Seigneur, lui dit-il, les tristesses n’ont pas été faites pour les bêtes, mais pour les hommes, et pourtant, quand les hommes s’y abandonnent outre mesure, ils deviennent des bêtes. Allons, revenez à vous, prenez courage, relevez les rênes à Rossinante, ouvrez les yeux, et montrez cette gaillardise qui convient aux chevaliers errants. Que diable est cela ? Pourquoi cet abattement ? Sommes-nous en France, ou bien ici ? Que Satan emporte plutôt autant de Dulcinées qu’il y en a dans le monde, puisque la santé d’un seul chevalier errant vaut mieux que tous les enchantements et toutes les transformations de la terre. — Tais-toi, Sancho, répondit Don Quichotte, d’une voix qui n’était pas éteinte ; tais-toi, dis-je, et ne prononce point de blasphèmes contre cette dame enchantée dont la disgrâce et le malheur ne peuvent s’attribuer qu’à ma faute. Oui, c’est de l’envie que me portent les méchants qu’est née sa méchante aventure. — C’est ce que je dis également, reprit Sancho ; de qui l’a vue et la voit, le cœur se fend à bon droit. — Ah ! tu peux bien le dire, Sancho, toi qui l’as vue dans tout l’éclat de sa beauté, puisque l’enchantement ne s’étendit point à troubler ta vue et à te voiler ses charmes ; contre moi seul et contre mes yeux s’est dirigée la force de son venin. Cependant, Sancho, il m’est venu un scrupule : c’est que tu as mal dépeint sa beauté ; car, si j’ai bonne mémoire, tu as dit qu’elle avait des yeux de perle, et des yeux de perle ressemblent plutôt à ceux d’un poisson qu’à ceux d’une dame. À ce que je crois, ceux de Dulcinée doivent être de vertes émeraudes, bien fendus, avec des arcs-en-ciel qui lui servent de sourcils. Quant à ces perles, ôte-les des yeux et passe-les aux dents, puisque sans doute tu as confondu, Sancho, prenant les yeux pour les dents. — Cela peut bien être, répondit Sancho, car sa beauté m’avait troublé autant que sa laideur troublait votre grâce. Mais recommandons-nous à Dieu, qui sait seul ce qui doit arriver dans cette vallée de larmes, dans ce méchant monde que nous avons pour séjour, où l’on ne trouve rien qui soit sans mélange de tromperie et de malignité. Une chose me fait de la peine, mon seigneur, plus que les autres : quel moyen prendre, quand votre grâce vaincra quelque géant ou quelque autre chevalier, et lui ordonnera d’aller se présenter devant les charmes de madame Dulcinée ? Où diable la trouvera ce pauvre géant ou ce malheureux chevalier vaincu ? Il me semble que je les vois se promener par le Toboso, comme des badauds, le nez en l’air, cherchant madame Dulcinée, qu’ils pourront bien rencontrer au milieu de la rue sans la reconnaître plus que mon père. — Peut-être, Sancho, répondit Don Quichotte, que l’enchantement ne s’étendra pas jusqu’à ôter la connaissance de Dulcinée aux géants et aux chevaliers vaincus qui se présenteront de ma part. Avec un ou deux des premiers que je vaincrai et que je lui enverrai, nous en ferons l’expérience, et nous saurons s’ils la voient ou non, parce que je leur ordonnerai de venir me rendre compte de ce qu’ils auront éprouvé à ce sujet. — Je vous assure, seigneur, répliqua Sancho, que je trouve fort bon ce que vous venez de dire. Avec cet artifice, en effet, nous parviendrons à connaître ce que nous désirons savoir. Si ce n’est qu’à vous seul qu’elle est cachée, le malheur sera plutôt pour vous que pour elle. Mais, pourvu que madame Dulcinée ait bonne santé et bonne humeur, nous autres, par ici, nous nous arrangerons, et nous vivrons du mieux possible, cherchant nos aventures, et laissant le temps faire des siennes, car c’est le meilleur médecin de ces maladies et de bien d’autres. »
Don Quichotte voulait répondre à Sancho Panza ; mais il en fut empêché par la vue d’une charrette, qui parut tout à coup à un détour du chemin, chargée des plus divers personnages et des plus étranges figures qui se puissent imaginer. Celui qui menait les mules et faisait l’office de charretier était un horrible démon. La charrette était à ciel découvert, sans pavillon de toile ou d’osier. La première figure qui s’offrit aux yeux de Don Quichotte fut celle de la Mort elle-même, ayant un visage humain. Tout près d’elle se tenait un ange, avec de grandes ailes peintes. De l’autre côté était un empereur, portant, à ce qu’il paraissait, une couronne d’or sur la tête. Aux pieds de la Mort était assis le dieu qu’on appelle Cupidon, sans bandeau sur les yeux, mais avec l’arc, les flèches et le carquois. Plus loin venait un chevalier armé de toutes pièces ; seulement il n’avait ni morion, ni salade, mais un chapeau couvert de plumes de diverses couleurs. Derrière ceux-là se trouvaient encore d’autres personnages de différents costumes et aspects. Tout cela, se montrant à l’improviste, troubla quelque peu Don Quichotte, et jeta l’effroi dans le cœur de Sancho. Mais bientôt Don Quichotte se réjouit, croyant qu’enfin la fortune lui offrait quelque nouvelle et périlleuse aventure. Dans cette pensée, et s’animant d’un courage prêt à tout affronter, il alla se camper devant la charrette, et s’écria d’une voix forte et menaçante : « Charretier, cocher ou diable, ou qui que tu sois, dépêche-toi de me dire qui tu es, où tu vas, et quelles sont les gens que tu mènes dans ton char-à-bancs, qui a plus l’air de la barque à Caron que des chariots dont on fait usage. » Le diable, arrêtant sa voiture, répondit avec douceur : « Seigneur, nous sommes des comédiens de la compagnie d’Angulo-le-Mauvais. Ce matin, jour de l’octave de la Fête-Dieu, nous avons joué, dans un village qui est derrière cette colline, la divine comédie des Cortès de la Mort, et nous devons la jouer ce tantôt dans cet autre village qu’on voit d’ici. Comme c’est tout proche, et pour éviter la peine de nous déshabiller et de nous rhabiller, nous faisons route avec les habits qui doivent servir à la représentation. Ce jeune homme fait la Mort, cet autre fait un ange, cette femme, qui est celle du directeur, est vêtue en reine, celui-ci en soldat, celui-là en empereur, et moi en démon ; et je suis un des principaux personnages de l’acte sacramentel, car je fais les premiers rôles dans cette compagnie. Si votre grâce veut savoir autre chose sur notre compte, elle n’a qu’à parler ; je saurai bien répondre avec toute ponctualité, car, étant démon, rien ne m’échappe, et tout m’est connu.
— Par la foi de chevalier errant, reprit Don Quichotte, quand je vis ce chariot, j’imaginai que quelque grande aventure venait s’offrir à moi, et je dis à présent qu’il faut toucher de la main les apparences pour parvenir à se détromper. Allez avec Dieu, bonnes gens, et faites bien votre fête, et voyez si je peux vous être bon à quelque chose : je vous servirai de grand cœur et de bonne volonté, car, depuis l’enfance, je suis très-amateur du masque de théâtre, et, quand j’étais jeune, la comédie était ma passion. »
Tandis qu’ils discouraient ainsi, le sort voulut qu’un des acteurs de la compagnie, resté en arrière, arrivât près d’eux. Celui-là était vêtu en fou de cour, avec quantité de grelots, et portait au bout d’un bâton trois vessies de bœuf enflées. Quand ce magot s’approcha de Don Quichotte, il se mit à escrimer avec son bâton, à frapper la terre de ses vessies, à sauter de droite et de gauche, en faisant sonner ses grelots, et cette vision fantastique épouvanta tellement Rossinante, que, sans que Don Quichotte fût capable de le retenir, il prit son mors entre les dents, et se sauva à travers la campagne avec plus de légèreté que n’en promirent jamais les os de son anatomie. Sancho, qui vit le péril où était son maître d’être jeté bas, sauta du grison, et courut à toutes jambes lui porter secours. Quand il atteignit Don Quichotte, celui-ci était déjà couché par terre, et auprès de lui Rossinante, qui avait entraîné son maître dans sa chute : fin ordinaire et dernier résultat des vivacités et des hardiesses de Rossinante. Mais à peine Sancho eut-il laissé là sa monture que le diable aux vessies sauta sur le grison, et, le fustigeant avec elles, il le fit, plus de peur que de mal, voler par les champs, du côté du village où la fête allait se passer. Sancho regardait la fuite de son âne et la chute de son maître, et ne savait à laquelle des deux nécessités il fallait d’abord accourir. Mais pourtant, en bon écuyer, en fidèle serviteur, l’amour de son seigneur l’emporta sur celui de son âne ; bien que chaque fois qu’il voyait les vessies se lever et tomber sur la croupe du grison, c’était pour lui des angoisses de mort, et il aurait préféré que ces coups lui fussent donnés sur la prunelle des yeux plutôt que sur le plus petit poil de la queue de son âne. Dans cette cruelle perplexité, il s’approcha de l’endroit où gisait Don Quichotte, beaucoup plus maltraité qu’il ne l’aurait voulu, et tandis qu’il l’aidait à remonter sur Rossinante : « Seigneur, lui dit-il, le diable emporte l’âne. — Quel diable ? demanda Don Quichotte. — Celui des vessies, reprit Sancho. — Eh bien, je le lui reprendrai, répliqua Don Quichotte, allât-il se cacher avec lui dans les plus profonds et les plus obscurs souterrains de l’enfer. Suis-moi, Sancho, la charrette va lentement, et avec les mules qui la traînent, je couvrirai la perte du grison. — Il n’est plus besoin de vous donner cette peine, seigneur, répondit Sancho ; que votre grâce calme sa colère. À ce qu’il me paraît, le diable a laissé le grison, et la pauvre bête revient à son gîte. » Sancho disait vrai, car le diable étant tombé avec l’âne, pour imiter Don Quichotte et Rossinante, le diable s’en alla à pied au village, et l’âne revint à son maître. « Il sera bon toutefois, dit Don Quichotte, de châtier l’impolitesse de ce démon, sur quelqu’un des gens de la charrette, fût-ce l’empereur lui-même. — Ôtez-vous cela de l’esprit, s’écria Sancho, et suivez mon conseil, qui est de ne jamais vous prendre de querelle avec les comédiens, car c’est une classe favorisée. J’ai vu tel d’entre eux arrêté pour deux meurtres, et sortir de prison sans dépens. Sachez, seigneur, que ce sont des gens de plaisir et de gaieté ; tout le monde les protège, les aide et les estime, surtout quand ils sont des compagnies royales et titrées, car alors, à leurs habits et à leur tournure, on les prendrait pour des princes. — C’est égal, répondit Don Quichotte, le diable histrion ne s’en ira pas en se moquant de moi, quand il serait protégé de tout le genre humain. » En parlant ainsi, il tourna bride du côté de la charrette, qui était déjà près d’entrer au village, et il criait en courant : « Arrêtez, arrêtez, troupe joyeuse et bouffonne ; je veux vous apprendre comment il faut traiter les ânes et autres animaux qui servent de montures aux écuyers de chevaliers errants. »
Les cris que poussait Don Quichotte étaient si forts, que ceux de la charrette les entendirent, et ils jugèrent par les paroles de l’intention de celui qui les prononçait. En un instant, la Mort sauta par terre, puis l’empereur, puis le démon cocher, puis l’ange, sans que la reine restât, non plus que le dieu Cupidon ; ils ramassèrent tous des pierres, et se mirent en bataille, prêts à recevoir Don Quichotte sur la pointe de leurs cailloux. Le chevalier, qui les vit rangés en vaillant escadron, les bras levés et en posture de lancer puissamment leurs pierres, retint la bride à Rossinante, et se mit à penser de quelle manière il les attaquerait avec le moins de danger pour sa personne. Pendant qu’il s’arrêtait, Sancho arriva, et le voyant disposé à l’attaque de l’escadron : « Ce serait trop de folie, s’écria-t-il, que d’essayer une telle entreprise. Considérez, mon cher seigneur que, contre des amandes de rivière, il n’y a point d’armes défensives au monde, à moins de se blottir sous une cloche de bronze. Considérez aussi, qu’il y aurait plus de témérité que de valeur à ce qu’un homme seul attaquât une armée qui a la Mort à sa tête, où les empereurs combattent en personne, où prennent parti les bons et les mauvais anges. Si cette considération ne suffit pas pour vous faire tenir tranquille, qu’il vous suffise au moins de savoir que, parmi tous ces gens qui sont là, et bien qu’ils paraissent rois, princes et empereurs, il n’y en a pas un qui soit chevalier errant. — À présent, oui, Sancho, s’écria Don Quichotte, tu as touché le point qui peut et doit changer ma résolution. Je ne puis ni ne dois tirer l’épée, comme je te l’ai dit maintes fois, contre gens qui ne soient pas armés chevaliers. C’est toi, Sancho, que l’affaire regarde, si tu veux tirer vengeance de l’outrage fait à ton âne ; d’ici, je t’aiderai par mes encouragements et par des avis salutaires. — Il n’y a pas de quoi, seigneur, tirer vengeance de personne, répondit Sancho. D’ailleurs, ce n’est pas d’un bon chrétien de se venger des outrages, d’autant mieux que je m’arrangerai avec mon âne pour qu’il remette son offense aux mains de ma volonté, laquelle est de vivre pacifiquement les jours qu’il plaira au Ciel de me laisser vivre. — Eh bien, répliqua Don Quichotte, puisque telle est ta décision, bon Sancho, avisé Sancho, chrétien Sancho, laissons-là ces fantômes, et allons chercher des aventures mieux caractérisées : car ce pays me semble de taille à nous en fournir beaucoup, et de miraculeuses. »
Aussitôt il tourna bride, Sancho alla reprendre son âne, la Mort avec tout son escadron volant remonta sur la charrette pour continuer son voyage, et telle fut l’heureuse issue qu’eut la terrible aventure du char de la Mort. Grâces en soient rendues au salutaire conseil que donna Sancho à son maître, auquel arriva, le lendemain, avec un chevalier amoureux et errant, une autre aventure non moins intéressante, non moins curieuse que celle-ci.
CHAPITRE XII. De l’étrange aventure qui arriva au valeureux Don Quichotte avec le brave chevalier des Miroirs.
La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, Don Quichotte et son écuyer la passèrent sous de grands arbres touffus, et, d’après le conseil de Sancho, Don Quichotte mangea des provisions de bouche que portait le grison. Pendant le souper, Sancho dit à son maître : « Hein ! seigneur, que j’aurais été bête, si j’avais choisi pour étrennes le butin de votre première aventure, plutôt que les poulains des trois juments. En vérité, en vérité, mieux vaut le moineau dans la main que la grue qui vole au loin. — Néanmoins, Sancho, répondit Don Quichotte, si tu m’avais laissé faire et attaquer comme je le voulais, tu aurais eu pour ta part de butin au moins la couronne d’or de l’impératrice et les ailes peintes de Cupidon, que je lui aurais arrachées à rebrousse poil pour te les mettre dans la main. — Bah ! reprit Sancho, jamais les sceptres et les couronnes des empereurs de comédie n’ont été d’or pur, mais bien de similor ou de fer-blanc. — Cela est vrai, répliqua Don Quichotte, car il ne conviendrait pas que les ajustements de la comédie fussent de fine matière ; ils doivent être, comme elle-même, simulés et de simple apparence. Quant à la comédie, je veux, Sancho, que tu la prennes en affection, ainsi que ceux qui représentent les pièces, et ceux qui les composent : car ils servent tous grandement au bien de la république, en nous offrant à chaque pas un miroir où se voient au naturel les actions de la vie humaine. Aucune comparaison ne saurait en effet nous retracer plus au vif ce que nous sommes et ce que nous devrions être, que la comédie et les comédiens. Sinon, dis-moi, n’as-tu pas vu jouer quelque pièce où l’on introduit des rois, des empereurs, des pontifes, des chevaliers, des dames, et d’autres personnages divers : l’un fait le fanfaron, l’autre le trompeur, celui-ci le soldat, celui-là le marchand, cet autre le benêt sensé, cet autre encore l’amoureux benêt ; et quand la comédie finit, quand ils quittent leurs costumes, tous les acteurs redeviennent égaux dans les coulisses. — Oui, j’ai vu cela, répondit Sancho. — Eh bien, reprit Don Quichotte, la même chose arrive dans la comédie de ce monde, où les uns font les empereurs, d’autres les pontifes, et finalement autant de personnages qu’on en peut introduire dans une comédie. Mais quand ils arrivent à la fin de la pièce, c’est-à-dire quand la vie finit, la mort leur ôte à tous les oripeaux qui faisaient leur différence, et tous redeviennent égaux dans la sépulture. — Fameuse comparaison ! s’écria Sancho, quoique pas si nouvelle que je ne l’aie entendu faire bien des fois, comme cette autre du jeu des échecs : tant que le jeu dure, chaque pièce a sa destination particulière ; mais quand il finit, on les mêle, on les secoue, on les bouleverse et on les jette enfin dans une bourse, ce qui est comme si on les jetait de la vie dans la sépulture. — Chaque jour, dit Don Quichotte, je m’aperçois que tu deviens moins simple, que tu es plus avisé, plus spirituel. — Il faut bien, répondit Sancho, qu’en touchant votre esprit, il m’en reste quelque chose au bout des doigts. Les terres qui sont naturellement sèches et stériles, quand on les fume et qu’on les cultive, finissent par donner de bons fruits. Je veux dire que la conversation de votre grâce a été le fumier qui est tombé sur l’aride terrain de mon stérile esprit, et sa culture, le temps qui s’est passé depuis que je vous sers et vous fréquente. Avec cela, j’espère porter des fruits qui soient de bénédiction, tels qu’ils ne dégénèrent point et ne s’écartent jamais des sentiers de la bonne éducation qu’a donnée votre grâce à mon entendement desséché. »
Don Quichotte se mit à rire des expressions prétentieuses de Sancho ; mais il lui parut dire la vérité quant à ses progrès ; car, de temps en temps, Sancho parlait de manière à surprendre son maître ; bien que chaque fois à peu près qu’il voulait s’exprimer en bon langage, comme un candidat au concours, il finissait sa harangue en se précipitant du faîte de sa simplicité dans l’abîme de son ignorance. La chose où il montrait le plus d’élégance et de mémoire, c’était à citer des proverbes, qu’ils vinssent à tort ou à raison, comme on l’a vu et comme on le verra dans le cours de cette histoire.
Cet entretien et d’autres encore les occupèrent une grande partie de la nuit. Enfin, Sancho sentit l’envie de laisser tomber les rideaux de ses yeux, comme il disait quand il voulait dormir, et, débâtant le grison, il le laissa librement paître en pleine herbe. Pour Rossinante, il ne lui ôta pas la selle, car c’était l’ordre exprès de son seigneur que, tout le temps qu’ils seraient en campagne et ne dormiraient pas sous toiture de maison, Rossinante ne fût jamais desellé, suivant l’antique usage respecté des chevaliers errants. Ôter la bride et la pendre à l’arçon de la selle, bien ; mais ôter la selle au cheval ! halte-là. Ainsi fit Sancho, pour lui donner la même liberté qu’au grison, dont l’amitié avec Rossinante fut si intime, si unique en son genre, qu’à en croire certaine tradition conservée de père en fils, l’auteur de cette véritable histoire consacra plusieurs chapitres à cette amitié ; mais ensuite, pour garder la décence et la dignité qui conviennent à une si héroïque histoire, il les supprima. Cependant, il oublie quelquefois sa résolution, et écrit, par exemple, que dès que les deux bêtes pouvaient se rejoindre, elles s’empressaient de se gratter l’une l’autre, et quand elles étaient bien fatiguées et bien satisfaites de ce mutuel service, Rossinante posait son cou en croix sur celui du grison, si bien qu’il en passait de l’autre côté plus d’une demi-aune, et tous deux, regardant attentivement par terre, avaient coutume de rester ainsi trois jours, ou du moins tout le temps qu’on les laissait ou que la faim ne les talonnait pas. L’auteur, à ce qu’on dit, comparait leur amitié à celle de Nisus avec Euryale, et d’Oreste avec Pylade. S’il en est ainsi, l’auteur aurait fait voir combien fut sincère et solide l’amitié de ces deux pacifiques animaux, tant pour l’admiration générale que pour la confusion des hommes, qui savent si mal se garder amitié les uns aux autres. C’est pour cela qu’on a dit : « Il n’y a point d’ami pour l’ami, les cannes de jonc deviennent des lances ; » et qu’on a fait ce proverbe : « De l’ami à l’ami, la puce à l’oreille. » Il ne faut pas, d’ailleurs, s’imaginer que l’auteur se soit égaré quelque peu du droit chemin en comparant l’amitié de ces animaux à celle des hommes, car les hommes ont reçu des bêtes bien des avertissements, et en ont appris bien des choses d’importance : par exemple, ils ont appris des cigognes le clystère, des chiens le vomissement et la gratitude, des grues la vigilance, des fourmis la prévoyance, des éléphants la pudeur, et du cheval la loyauté.
Finalement, Sancho se laissa tomber endormi au pied d’un liége, et Don Quichotte s’étendit sous un robuste chêne. Il y avait peu de temps encore qu’il sommeillait, quand il fut éveillé par un bruit qui se fit entendre derrière sa tête. Se levant en sursaut, il se mit à regarder et à écouter d’où venait le bruit. Il aperçut deux hommes à cheval, et entendit que l’un d’eux, se laissant glisser de la selle, dit à l’autre : « Mets pied à terre, ami, et détache la bride aux chevaux ; ce lieu, à ce qu’il me semble, abonde aussi bien en herbe pour eux qu’en solitude et en silence pour mes amoureuses pensées. » Dire ce peu de mots et s’étendre par terre fut l’affaire du même instant ; et quand l’inconnu se coucha, il fit résonner les armes dont il était couvert. À ce signe manifeste, Don Quichotte reconnut que c’était un chevalier errant. S’approchant de Sancho, qui dormait encore, il le secoua par le bras, et, non sans peine, il lui fit ouvrir les yeux ; puis il lui dit à voix basse : « Sancho, mon frère, nous tenons une aventure. — Dieu nous l’envoie bonne ! répondit Sancho ; mais où est, seigneur, sa grâce madame l’aventure ? — Où, Sancho ? répliqua Don Quichotte ; tourne les yeux, et regarde par là ; tu y verras étendu par terre un chevalier errant, qui, à ce que je m’imagine, ne doit pas être trop joyeux, car je l’ai vu se jeter à bas de cheval et se coucher par terre avec quelques marques de chagrin, et quand il est tombé, j’ai entendu résonner ses armes. — Mais où trouvez-vous, reprit Sancho, que ce soit là une aventure ? — Je ne prétends pas dire, reprit Don Quichotte, que ce soit là une aventure complète, mais c’en est le commencement ; car c’est ainsi que commencent les aventures. Mais chut ! écoutons : il me semble qu’il accorde un luth ou une mandoline, et à la manière dont il crache et se nettoie la poitrine, il doit se préparer à chanter quelque chose. — En bonne foi, c’est vrai, repartit Sancho, et ce doit être un chevalier amoureux. — Il n’y a point de chevaliers errants qui ne le soient, reprit Don Quichotte ; mais écoutons-le, et, s’il chante, par le fil de sa voix nous tirerons le peloton de ses pensées, car l’abondance du cœur fait parler la langue. » Sancho voulait répliquer à son maître, mais il en fut empêché par la voix du chevalier du Bocage, laquelle n’était ni bonne ni mauvaise. Ils prêtèrent tous deux attention et l’entendirent chanter ce
SONNET.
« Donnez-moi, madame, une ligne à suivre, tracée suivant votre volonté ; la mienne s’y conformera tellement que jamais elle ne s’en écartera d’un point.
» Si vous voulez que, taisant mon martyre, je meure, comptez-moi déjà pour trépassé, et si vous voulez que je vous le confie d’une manière inusitée, je ferai en sorte que l’amour lui-même parle pour moi.
» Je suis devenu à l’épreuve des contraires, de cire molle et de dur diamant, et aux lois de l’amour mon âme se résigne.
» Mol ou dur, je vous offre mon cœur ; taillez ou gravez-y ce qui vous fera plaisir ; je jure de le garder éternellement. »
Avec un hélas ! qui semblait arraché du fond de ses entrailles, le chevalier du Bocage termina son chant ; puis, après un court intervalle ; il s’écria d’une voix dolente et plaintive : « Ô la plus belle et la plus ingrate des femmes de l’univers ! Comment est-il possible, sérénissime Cassildée de Vandalie, que tu consentes à user et à faire périr en de continuels pèlerinages, en d’âpres et pénibles travaux, ce chevalier ton captif ? N’est-ce pas assez que j’aie fait confesser que tu étais la plus belle du monde à tous les chevaliers de la Navarre, à tous les Léonères, à tous les Tartésiens, à tous les Castillans, et finalement à tous les chevaliers de la Manche. » — Oh ! pour cela non, s’écria aussitôt Don Quichotte, car je suis de la Manche, et jamais je n’ai rien confessé de semblable, et je n’aurais pu ni dû confesser une chose aussi préjudiciable à la beauté de ma dame. Tu le vois, Sancho, ce chevalier divague, mais écoutons, peut-être se découvrira-t-il davantage. — Sans aucun doute, répliqua Sancho, car il prend le chemin de se plaindre un mois durant. »
Toutefois, il n’en fut pas ainsi ; le chevalier du Bocage ayant entr’ouï qu’on parlait à ses côtés, interrompit ses lamentations, et, se levant debout, dit d’une voix sonore et polie : « Qui va là ? quels gens y a-t-il ? Est-ce par hasard du nombre des heureux ou du nombre des affligés ? — Des affligés, répondit Don Quichotte. — Eh bien ! venez à moi, reprit le chevalier du Bocage, et vous pouvez compter que vous approchez de l’affliction même et de la tristesse en personne. » Don Quichotte, qui s’entendit répondre avec tant de sensibilité et de courtoisie, s’approcha de l’inconnu, et Sancho fit de même. Le chevalier aux lamentations saisit Don Quichotte par le bras : « Asseyez-vous, seigneur chevalier, lui dit-il, car, pour deviner que vous l’êtes, et de ceux qui professent la chevalerie errante, il me suffit de vous avoir trouvé dans cet endroit, où la solitude et le serein vous font compagnie, appartement ordinaire et lit naturel des chevaliers errants. » Don Quichotte répondit : « Je suis chevalier, en effet, de la profession que vous dites, et quoique les chagrins et les disgrâces aient fixé leur séjour dans mon âme, cependant ils n’en ont pas chassé la compassion que je porte aux malheurs d’autrui. De ce que vous chantiez tout à l’heure, j’ai compris que les vôtres sont amoureux, je veux dire nés de l’amour que vous portez à cette belle ingrate dont le nom vous est échappé dans vos plaintes. »
Quand les deux chevaliers discouraient ainsi, ils étaient assis côte à côte sur le dur siège de la terre, en paix et en bonne intelligence, comme si, aux premiers rayons du jour, ils n’eussent pas dû se couper la gorge. « Seigneur chevalier, demanda celui du Bocage à Don Quichotte, seriez-vous par bonheur amoureux ? — Par malheur je le suis, répondit Don Quichotte, quoique, après tout, les souffrances qui naissent d’une affection bien placée doivent plutôt passer pour des biens que pour des maux. — Telle est la vérité, répliqua le chevalier du Bocage, quand toutefois le dédain ne nous trouble pas l’entendement et la raison, car il peut être poussé au point de ressembler à de la vengeance. — Jamais je ne fus dédaigné par ma dame, répondit Don Quichotte. — Non, par ma foi, ajouta Sancho qui se tenait près de lui, car notre dame est plus douce qu’un mouton et plus tendre que du beurre. — Est-ce là votre écuyer, demanda le chevalier du Bocage ? — Oui, c’est lui, répondit Don Quichotte. — Je n’ai jamais vu d’écuyer, répliqua l’inconnu, qui osât parler où parle son seigneur. Du moins, voilà le mien, qui est grand comme père et mère, et duquel on ne saurait prouver qu’il ait desserré les dents où j’avais parlé. — Eh bien, ma foi, s’écria Sancho, moi j’ai parlé, et je parlerai devant un autre aussi… et même plus… mais laissons cela ; c’est pire à remuer. »