L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 39)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sur cela, prenant congé de leurs voisins, Don Quichotte et Sancho regagnèrent leur chambre, et laissèrent Don Juan et Don Géronimo tout surpris du mélange qu’avait fait le chevalier de la discrétion et de la folie. Du reste, ils crurent fermement que c’étaient bien les véritables Don Quichotte et Sancho, et non ceux qu’avait dépeints leur historien aragonais.

Don Quichotte se leva de grand matin ; et, frappant à la cloison de l’autre chambre, il dit à ses hôtes un dernier adieu. Sancho paya magnifiquement l’hôtelier, mais lui conseilla de vanter un peu moins l’abondance de son hôtellerie, ou de la tenir désormais mieux approvisionnée.

CHAPITRE LX. De ce qui arriva à Don Quichotte allant à Barcelone.

La matinée était fraîche et promettait une égale fraîcheur pour le jour, quand Don Quichotte quitta l’hôtellerie, après s’être bien informé d’abord du chemin qui conduisait directement à Barcelone, sans toucher à Saragosse, tant il avait envie de faire mentir ce nouvel historien qui, disait-on, le traitait si outrageusement. Or, il advint qu’en six jours entiers, il ne lui arriva rien qui mérite d’être couché par écrit. Au bout de ces six jours, s’étant écarté du grand chemin, la nuit le surprit dans un épais bosquet de chênes ou de lièges ; car, sur ce point, Cid Hamet ne garde pas la ponctualité qu’il met en toute chose. Maître et valet descendirent de leurs bêtes ; et Sancho, qui avait fait ce jour-là ses quatre repas, s’étant arrangé contre le tronc d’un arbre, entra d’emblée par la porte du sommeil. Mais Don Quichotte, que ses pensées, plus encore que la faim, tenaient éveillé, ne pouvait fermer les yeux. Au contraire, son imagination le promenait en mille endroits différents. Tantôt il croyait se retrouver dans la caverne de Montésinos, tantôt il voyait sauter et cabrioler sur sa bourrique Dulcinée transformée en paysanne ; tantôt il entendait résonner à ses oreilles les paroles du sage Merlin, qui lui rappelaient les conditions qu’il fallait accomplir et les diligences qu’il fallait faire pour le désenchantement de Dulcinée. Il se désespérait en voyant la tiédeur et le peu de charité de son écuyer Sancho, lequel, à ce qu’il croyait, ne s’était encore donné que cinq coups de fouet, nombre bien faible et bien chétif en comparaison de la multitude infinie qu’il lui restait à se donner. Ces réflexions lui causèrent tant de peine et de dépit, qu’il fit en lui-même ce discours : « Si le grand Alexandre défit le nœud gordien, en disant : Autant vaut couper que détacher, et s’il n’en devint pas moins seigneur universel de toute l’Asie, il n’en arriverait ni plus ni moins à présent, pour le désenchantement de Dulcinée, si je fouettais moi-même Sancho malgré lui. En effet, puisque le remède consiste en ce que Sancho reçoive trois mille et tant de coups de fouet, qu’importe qu’il se les donne lui-même, ou qu’un autre les lui donne ? toute la question est qu’il les reçoive, de quelque main qu’ils lui arrivent. »

Dans cette pensée, il s’approcha de Sancho, après avoir pris d’abord les rênes de Rossinante, qu’il ajusta de manière à s’en faire un fouet, et il se mit à lui détacher sa seule aiguillette, car l’opinion commune est que Sancho ne portait que celle de devant pour soutenir ses chausses. Mais à peine avait-il commencé cette besogne, que Sancho s’éveilla les yeux grands ouverts, et dit brusquement : « Qu’est-ce là ? qui me touche et me déchausse ? — C’est moi, répondit Don Quichotte, qui viens suppléer à ta négligence, et remédier à mes peines. Je viens te fouetter, Sancho, et acquitter en partie la dette que tu as contractée. Dulcinée périt ; tu vis sans te soucier de rien ; je meurs dans le désespoir ; ainsi, défais tes chausses de bonne volonté, car la mienne est de te donner dans cette solitude au moins deux mille coups de fouet. — Oh ! pour cela, non, s’écria Sancho ; que votre grâce se tienne tranquille, sinon, par le Dieu véritable, il y aura du tapage à nous faire entendre des sourds. Les coups de fouet auxquels je me suis obligé doivent être donnés volontairement, et non par force. Maintenant, je n’ai pas envie de me fouetter ; il suffit que je donne à votre grâce ma parole de me flageller et de me chasser les mouches quand l’envie m’en prendra. — Je ne puis m’en remettre à ta courtoisie, Sancho, reprit Don Quichotte, car tu es dur de cœur, et, quoique vilain, tendre de chair. » En parlant ainsi, il s’obstinait à vouloir lui délacer l’aiguillette. Voyant cela, Sancho se leva tout debout, sauta sur son seigneur, le prit à bras-le-corps, et, lui donnant un croc-en-jambe, le jeta par terre tout de son long ; puis il lui mit le genou droit sur la poitrine, et lui prit les mains avec ses mains, de façon qu’il ne le laissait ni remuer ni souffler. Don Quichotte lui criait d’une voix étouffée : « Comment, traître, tu te révoltes contre ton maître et seigneur naturel ! tu t’attaques à celui qui te donne son pain ! — Je ne fais ni ne défais de roi, répondit Sancho, mais je m’aide moi-même, moi qui suis mon seigneur. Que votre grâce me promette de rester tranquille et qu’il ne sera pas question de me fouetter maintenant ; alors je vous lâche et vous laisse aller ; sinon, tu mourras ici, traître, ennemi de Doña Sancha. »

Don Quichotte lui promit ce qu’il exigeait. Il jura, par la vie de ses pensées, qu’il ne le toucherait pas au poil du pourpoint, et laisserait désormais à sa merci et à sa volonté le soin de se fouetter quand il le jugerait à propos. Sancho se releva, et s’éloigna bien vite à quelque distance ; mais, comme il s’appuyait à un arbre, il sentit quelque chose lui toucher la tête ; il leva les mains, et rencontra deux pieds d’homme chaussés de souliers. Tremblant de peur, il courut se réfugier contre un autre arbre, où la même chose lui arriva. Alors il appela Don Quichotte, en criant au secours. Don Quichotte accourut, et lui demanda ce qui lui était arrivé, et ce qui lui faisait peur. Sancho répondit que tous ces arbres étaient pleins de pieds et de jambes d’hommes. Don Quichotte les toucha à tâtons, et comprit sur-le-champ ce que ce pouvait être. « Il n’y a pas de quoi te faire peur, Sancho, lui dit-il, car ces jambes et ces pieds que tu touches et ne vois pas sont sans doute ceux de quelques voleurs et bandits qui sont pendus à ces arbres ; car c’est ici que la justice, quand elle les prend, a coutume de les pendre par vingt et par trente. Cela m’indique que je dois être près de Barcelone. » Ce qui était vrai effectivement, comme il l’avait conjecturé. Au point du jour, ils levèrent les yeux, et virent les grappes dont ces arbres étaient chargés : c’étaient des corps de bandits.

Cependant le jour venait de paraître, et, si les morts les avaient épouvantés, ils ne furent pas moins alarmés à la vue d’une quarantaine de bandits vivants, qui, tout à coup, les entourèrent, leur disant en langue catalane de rester immobiles et de ne pas bouger jusqu’à l’arrivée de leur capitaine. Don Quichotte se trouvait à pied, son cheval sans bride, sa lance appuyée contre un arbre, et, finalement, sans aucune défense. Il fut réduit à croiser les mains et à baisser la tête, se réservant pour une meilleure occasion. Les bandits accoururent visiter le grison, et ne lui laissèrent pas un fétu de ce qu’il portait dans le bissac et la valise. Bien en prit à Sancho d’avoir mis dans une ceinture de cuir qu’il portait sur le ventre les écus du duc et ceux qu’il apportait du pays. Mais toutefois ces braves gens l’auraient bien fouillé jusqu’à trouver ce qu’il cachait entre cuir et chair, si leur capitaine ne fût arrivé dans ce moment. C’était un homme de trente-quatre ans environ, robuste, d’une taille élevée, au teint brun, au regard sérieux et assuré. Il montait un puissant cheval, et portait sur sa cotte de mailles quatre pistolets, de ceux qu’on appelle dans le pays pedreñales. Il vit que ses écuyers (c’est le nom que se donnent les gens de cette profession) allaient dépouiller Sancho Panza. Il leur commanda de n’en rien faire, et fut aussitôt obéi ; ainsi échappa la ceinture. Il s’étonna de voir une lance contre un arbre, un écu par terre, et Don Quichotte, armé, avec la plus sombre et la plus lamentable figure qu’aurait pu composer la tristesse elle-même. Il s’approcha de lui : « Ne soyez pas si triste, bonhomme, lui dit-il ; vous n’êtes pas tombé dans les mains de quelque barbare Osiris, mais dans celles de Roque Guinart, plus compatissantes que cruelles. — Ma tristesse, répondit Don Quichotte, ne vient point d’être tombé en ton pouvoir, ô vaillant Roque, dont la renommée n’a point de bornes sur la terre ; elle vient de ce que ma négligence a été telle que tes soldats m’aient surpris sans bride à mon cheval, tandis que je suis obligé, suivant l’ordre de la chevalerie errante, où j’ai fait profession, de vivre toujours en alerte, et d’être, à toute heure, la sentinelle de moi-même. Je dois t’apprendre, ô grand Guinart, que, s’ils m’eussent trouvé sur mon cheval, avec ma lance et mon écu, ils ne seraient pas venus facilement à bout de moi, car je suis Don Quichotte de la Manche, celui qui a rempli l’univers du bruit de ses exploits. »

Roque Guinart comprit aussitôt que la maladie de Don Quichotte tenait plus de la folie que de la vaillance ; et, bien qu’il l’eût quelquefois entendu nommer, il n’avait jamais cru à la vérité de son histoire, ni pu se persuader qu’une semblable fantaisie s’emparât du cœur d’un homme. Ce fut donc une grande joie pour lui de l’avoir rencontré, pour toucher de près ce qu’il avait ouï dire de loin. « Valeureux chevalier, lui dit-il, ne vous désespérez point, et ne tenez pas à mauvaise fortune celle qui vous amène ici. Il se pourrait, au contraire, qu’en ces rencontres épineuses, votre sort fourvoyé retrouvât sa droite ligne, car c’est par des chemins étranges, par des détours inouïs, hors de la prévoyance humaine, que le ciel a coutume de relever les abattus et d’enrichir les pauvres. »

Don Quichotte allait lui rendre grâce, quand ils entendirent derrière eux un grand bruit, comme celui d’une troupe de chevaux. Ce n’en était pourtant qu’un seul, sur lequel venait, à bride abattue, un jeune homme d’une vingtaine d’années, vêtu d’un pourpoint de damas vert orné de franges d’or, avec des chausses larges, un chapeau retroussé à la wallonne, des bottes justes et cirées, l’épée, la dague et les éperons dorés, un petit mousquet à la main et deux pistolets à la ceinture. Roque tourna la tête au bruit, et vit ce galant personnage, qui lui dit, dès qu’il se fut approché : « Je te cherchais, ô vaillant Roque, pour trouver en toi, sinon un remède, au moins un adoucissement à mes malheurs. Et, pour ne pas te tenir davantage en suspens, car je vois bien que tu ne me reconnais pas, je veux te dire qui je suis. Je suis Claudia Géronima, fille de Simon Forte, ton ami intime, et ennemi particulier de Clauquel Torrellas, qui est aussi le tien, puisqu’il est du parti contraire. Tu sais que ce Torrellas a un fils, qu’on appelle Don Vicente Torrellas, ou du moins qui portait ce nom il n’y a pas deux heures. Je te dirai en peu de mots, pour abréger le récit de mes infortunes, celle dont il est la cause. Il me vit, me fit la cour ; je l’écoutai et le payai de retour en secret de mon père ; car il n’y a point de femme, si retirée et si sage qu’elle vive, qui n’ait du temps de reste pour satisfaire ses désirs quand elle s’y laisse emporter. Finalement, il me fit la promesse d’être mon époux, et je lui engageai ma parole d’être à lui, sans toutefois que l’effet suivît nos mutuels serments. Hier, j’appris qu’oubliant ce qu’il me devait, il en épousait une autre, et que ce matin il allait se rendre aux fiançailles. Cette nouvelle me troubla l’esprit et mit ma patience à bout. Mon père n’étant point à la maison, il me fut facile de prendre cet équipage, et, pressant le pas de ce cheval, j’atteignis Don Vicente à une lieue environ d’ici. Là, sans perdre le temps à lui faire entendre des plaintes ni à recevoir ses excuses, je déchargeai sur lui cette carabine et de plus ces deux pistolets, lui mettant, à ce que je crois, plus de deux balles dans le corps, et ouvrant des issues par où mon honneur sortit avec son sang. Je l’ai laissé sur la place, entre les mains de ses valets, qui n’osèrent ou ne purent prendre sa défense. Je viens te chercher pour que tu me fasses passer en France, où j’ai des parents chez qui je pourrai vivre, et te prier aussi de protéger mon père, pour que la nombreuse famille de Don Vicente n’exerce pas sur lui une effroyable vengeance. »

Roque, tout surpris de la bonne mine, de l’énergie et de l’étrange aventure de la belle Claudia, lui répondit aussitôt : « Venez, madame ; allons voir si votre ennemi est mort. Nous verrons ensuite ce qu’il conviendra de faire. » Don Quichotte écoutait attentivement ce qu’avait dit Claudia, et ce que répondait Roque Guinart. « Personne, s’écria-t-il, n’a besoin de se mettre en peine pour défendre cette dame. Qu’on me donne mon cheval et mes armes, et qu’on m’attende ici. J’irai chercher ce chevalier, et, mort ou vif, je lui ferai tenir la parole qu’il a donnée à une si ravissante beauté. — Que personne n’en doute, ajouta Sancho, car mon seigneur a la main heureuse en fait de mariages. Il n’y a pas quinze jours qu’il a fait marier un autre homme qui refusait aussi à une autre demoiselle l’accomplissement de sa parole ; et si ce n’eût été que les enchanteurs qui le poursuivent changèrent la véritable figure du jeune homme en celle d’un laquais, à cette heure-ci ladite demoiselle aurait cessé de l’être. » Guinart, qui avait plus à faire de penser à l’aventure de la belle Claudia qu’aux propos de ses prisonniers, maître et valet, n’entendit ni l’un ni l’autre, et, après avoir donné l’ordre à ses écuyers de rendre à Sancho tout ce qu’ils lui avaient pris sur le grison, il leur commanda de se retirer dans le gîte où ils avaient passé la nuit ; puis il partit au galop avec Claudia pour chercher Don Vicente, blessé ou mort. Ils arrivèrent à l’endroit où Claudia avait rencontré son amant ; mais ils n’y trouvèrent que des taches de sang récemment versé. Étendant la vue de toutes parts, ils découvrirent un groupe d’hommes au sommet d’une colline, et imaginèrent, comme c’était vrai, que ce devait être Don Vicente que ses domestiques emportaient, ou mort ou vif, pour le panser ou pour l’enterrer. Ils pressèrent le pas dans le désir de les atteindre ; ce qui ne fut pas difficile, car les autres allaient lentement. Ils trouvèrent Don Vicente dans les bras de ses gens, qu’il suppliait, d’une voix éteinte, de le laisser mourir en cet endroit, car la douleur qu’il ressentait de ses blessures ne lui permettait pas d’aller plus loin. Roque et Claudia se jetèrent à bas de leurs chevaux, et s’approchèrent du moribond. Les valets s’effrayèrent à l’aspect de Guinart, et Claudia se troubla plus encore à la vue de Don Vicente. Moitié attendrie, moitié sévère, elle s’approcha de lui, et lui prit la main : « Si tu me l’avais donnée cette main, dit-elle, suivant notre convention, tu ne te serais jamais vu dans cette extrémité. » Le gentilhomme blessé ouvrit les yeux, que déjà la mort avait presque fermés, et, reconnaissant Claudia, il lui dit : « Je vois bien, belle et trompée Claudia, que c’est toi qui m’as donné la mort. C’est une peine que ne méritaient point mes désirs, qui jamais, pas plus que mes œuvres, n’ont voulu ni su t’offenser. — Comment ! s’écria Claudia, n’est-il pas vrai que tu allais ce matin épouser Léonora, la fille du riche Balbastro ? — Oh ! non certes, répondit Don Vicente. Ma mauvaise étoile t’a porté cette fausse nouvelle, pour que, dans un transport jaloux, tu m’ôtasses la vie ; mais puisque je la perds et la laisse en tes bras, je tiens mon sort pour fortuné. Afin que tu donnes croyance à mes paroles, serre ma main, et reçois-moi, si tu veux, pour époux. Je n’ai plus à te donner d’autre satisfaction de l’outrage que tu crois avoir reçu de moi. »

Claudia lui serra la main, mais son cœur aussi se serra de telle sorte, qu’elle tomba évanouie sur la poitrine sanglante de Don Vicente, auquel prit un paroxysme mortel. Roque, plein de trouble, ne savait que faire. Les domestiques coururent chercher de l’eau pour leur jeter au visage, et, l’ayant apportée, les en inondèrent aussitôt. Claudia revint de son évanouissement, mais non Don Vicente de son paroxysme ; il y avait laissé la vie. Lorsque Claudia le vit sans mouvement, et qu’elle se fut assurée que son époux avait cessé de vivre, elle frappa l’air de ses gémissements et le ciel de ses plaintes ; elle s’arracha les cheveux, qu’elle livra aux vents ; elle déchira son visage de ses propres mains, et donna enfin tous les témoignages de regret et de douleur qu’on pouvait attendre d’un cœur navré : « Ô femme cruelle et inconsidérée, disait-elle, avec quelle facilité tu as exécuté une si horrible pensée ! Ô rage de la jalousie, à quelle fin désespérée tu précipites quiconque te donne accès dans son âme ! Ô mon cher époux, c’est quand tu m’appartenais, que le sort impitoyable te mène du lit nuptial à la sépulture ! » Il y avait tant d’amertume et de désespoir dans les plaintes qu’exhalait Claudia, qu’elles tirèrent des larmes à Roque, dont les yeux n’avaient l’habitude d’en verser en aucune occasion. Les domestiques fondaient en pleurs ; Claudia s’évanouissait à chaque moment, et toute la colline paraissait un champ de tristesse et de malheur.

Enfin, Roque Guinart ordonna aux gens de Don Vicente de porter le corps de ce jeune homme à la maison de son père, qui n’était pas fort loin, pour qu’on lui donnât la sépulture. Claudia dit à Roque qu’elle voulait aller s’enfermer dans un monastère, dont l’une de ses tantes était abbesse, et qu’elle pensait y finir sa vie dans la compagnie d’un meilleur et plus éternel époux. Roque approuva sa sainte résolution. Il offrit de l’accompagner jusqu’où elle voudrait, et de défendre son père contre les parents de Don Vicente. Claudia ne voulut en aucune façon accepter son escorte, et, le remerciant du mieux qu’elle put de ses offres de service, elle s’éloigna tout éplorée. Les gens de Don Vicente emportèrent son corps, et Roque vint rejoindre ses gens. Telle fut la fin des amours de Claudia Géronima. Mais faut-il s’en étonner, quand ce fut la violence irrésistible d’une aveugle jalousie qui tissa la trame de sa lamentable histoire ?

Roque Guinart trouva ses écuyers dans l’endroit où il leur avait ordonné de se rendre, et, au milieu d’eux, Don Quichotte, qui, monté sur Rossinante, leur faisait un sermon pour leur persuader d’abandonner ce genre de vie, non moins dangereux pour l’âme que pour le corps. Mais la plupart étaient des Gascons, gens grossiers, gens de sac et de corde ; la harangue de Don Quichotte ne leur entrait pas fort avant. À son arrivée, Roque demanda à Sancho Panza si on lui avait restitué les bijoux et les joyaux que les siens avaient pris sur le grison. « Oui, répondit Sancho, il ne me manque plus que trois mouchoirs de tête qui valaient trois grandes villes. — Qu’est-ce que tu dis là, homme ? s’écria l’un des bandits présents : c’est moi qui les ai, et ils ne valent pas trois réaux. — C’est vrai, reprit Don Quichotte ; mais mon écuyer les estime autant qu’il l’a dit, en considération de la personne qui me les a donnés. » Roque Guinart ordonna aussitôt de les rendre ; et, faisant mettre tous ses gens sur une file, il fit apporter devant eux les habits, les joyaux, l’argent, enfin tout ce qu’on avait volé depuis la dernière répartition ; puis, ayant fait rapidement le calcul estimatif, et prisé en argent ce qui ne pouvait se diviser, il partagea le butin entre toute sa compagnie avec tant de prudence et d’équité, qu’il ne blessa pas en un seul point la justice distributive. Cela fait, et tous se montrant satisfaits et bien récompensés, Roque dit à Don Quichotte : « Si l’on ne gardait pas une telle ponctualité à l’égard de ces gens-là, il ne serait pas possible de vivre avec eux. » Sancho ajouta sur-le-champ : « À ce que je viens de voir ici, la justice est si bonne, qu’il est nécessaire de la pratiquer même parmi les voleurs. » Un des écuyers l’entendit, et leva la crosse de son arquebuse, avec laquelle il eût certainement ouvert la tête à Sancho, si Roque Guinart ne lui eût crié de s’arrêter. Sancho frissonna de tout son corps, et fit le ferme propos de ne pas desserrer les dents tant qu’il serait avec ces gens-là.

En ce moment arriva l’un des écuyers postés en sentinelle le long des chemins, pour épier les gens qui venaient à passer, et aviser son chef de tout ce qui s’offrait. « Seigneur, dit celui-là, non loin d’ici, sur le chemin qui mène à Barcelone, vient une grande troupe de monde. — As-tu pu reconnaître, répondit Roque, si ce sont de ceux qui nous cherchent, ou de ceux que nous cherchons ? — Ce sont de ceux que nous cherchons, répliqua l’écuyer. — En ce cas, partez tous, s’écria Roque, et amenez-les-moi bien vite ici, sans qu’il en échappe aucun. » On obéit, et Roque resta seul avec Don Quichotte et Sancho, attendant ce qu’amèneraient ses écuyers. Dans l’intervalle, il dit à Don Quichotte : « Le seigneur Don Quichotte doit trouver nouvelle notre manière de vivre, et nouvelles aussi nos aventures, qui sont en outre toutes périlleuses. Je ne m’étonne point qu’il en ait cette idée, car réellement, et j’en fais l’aveu, il n’y a pas de vie plus inquiète et plus agitée que la nôtre. Ce qui m’y a jeté, ce sont je ne sais quels désirs de vengeance assez puissants pour troubler les cœurs les plus calmes. Je suis, de ma nature, compatissant et bien intentionné ; mais, comme je l’ai dit, l’envie de me venger d’un outrage qui m’est fait renverse si bien toutes mes bonnes inclinations, que je persévère dans cet état, quoique j’en voie toutes les conséquences. Et comme un péché en appelle un autre, et un abîme un autre abîme, les vengeances se sont enchaînées, de manière que je prends à ma charge non-seulement les miennes, mais encore celles d’autrui. Cependant Dieu permet que, tout en me voyant égaré dans le labyrinthe de mes désordres, je ne perde pas l’espérance d’en sortir, et d’arriver au port de salut. »

Don Quichotte fut bien étonné d’entendre Guinart tenir des propos si sensés et si édifiants ; car il pensait que, parmi des gens dont tout l’emploi est de voler et d’assassiner sur la grand’route, il ne devait se trouver personne qui eût du bon sens et de bons sentiments. « Seigneur Roque, lui dit-il, le commencement de la santé, c’est, pour le malade, de connaître la maladie, et de vouloir prendre les remèdes qu’ordonne le médecin. Votre grâce est malade, elle connaît son mal, et le ciel, ou Dieu, pour mieux dire, qui est notre médecin, lui appliquera des remèdes qui l’en guériront. Mais ces remèdes, d’ordinaire, ne guérissent que peu à peu, non tout à coup et par miracle. D’ailleurs, les pécheurs doués d’esprit sont plus près de s’amender que les simples ; et, puisque votre grâce a montré dans ses propos toute sa prudence, il faut avoir bon courage, et espérer la guérison de la maladie de votre conscience. Si votre grâce veut abréger le chemin, et entrer facilement dans celui de son salut, venez avec moi, je vous apprendrai à devenir chevalier errant ; dans ce métier, il y a tant de fatigues, tant de privations et de mésaventures à souffrir, que vous n’avez qu’à le prendre pour pénitence, et vous voilà porté dans le ciel. » Roque se mit à rire du conseil de Don Quichotte, auquel, changeant d’entretien, il raconta la tragique aventure de Claudia Géronima. Sancho en fut touché au fond de l’âme ; car il avait trouvé fort de son goût la beauté et la pétulance de la jeune personne.

Sur ces entrefaites arrivèrent les écuyers de la prise, comme ils s’appellent. Ils ramenaient avec eux deux gentilshommes à cheval, deux pèlerins à pied, un carrosse rempli de femmes, avec six valets à pied et à cheval qui les accompagnaient, et deux garçons muletiers qui suivaient les gentilshommes. Les écuyers mirent cette troupe au milieu de leurs rangs, et vainqueurs et vaincus gardaient un profond silence, attendant que le grand Roque Guinart parlât. Celui-ci, s’adressant aux gentilshommes, leur demanda qui ils étaient, où ils allaient, et quel argent ils portaient sur eux. L’un d’eux répondit : « Seigneur, nous sommes deux capitaines d’infanterie espagnole ; nos compagnies sont à Naples, et nous allons nous embarquer sur quatre galères qu’on dit être à Barcelone, avec ordre de faire voile pour la Sicile. Nous portons environ deux à trois cents écus, ce qui suffit pour que nous soyons riches et cheminions contents, car la pauvreté ordinaire des soldats ne permet pas de plus grands trésors. » Roque fit aux pèlerins la même question qu’aux capitaines. Ils répondirent qu’ils allaient s’embarquer pour passer à Rome, et qu’entre eux deux ils pouvaient avoir une soixantaine de réaux. Roque voulut savoir aussi quelles étaient les dames du carrosse, où elles allaient, et quel argent elles portaient. L’un des valets à cheval répondit : « C’est madame Doña Guiomar de Quiñonès, femme du régent de l’intendance de Naples, qui vient dans ce carrosse avec une fille encore enfant, une femme de chambre et une duègne. Nous sommes six domestiques pour l’accompagner, et l’argent s’élève à six cents écus. — De façon, reprit Roque Guinart, que nous avons ici neuf cents écus et soixante réaux. Mes soldats doivent être une soixantaine ; voyez ce qui leur revient à chacun, car je suis mauvais calculateur. » À ces mots, les brigands élevèrent tous la voix, et se mirent à crier : « Vive Roque Guinart ! qu’il vive de longues années, en dépit des limiers de justice qui ont juré sa perte ! » Mais les capitaines s’affligèrent, madame la régente s’attrista, et les pèlerins ne se montrèrent pas fort joyeux, quand ils entendirent tous prononcer la confiscation de leurs biens. Roque les tint ainsi quelques minutes en suspens ; mais il ne voulut pas laisser plus longtemps durer leur tristesse, qu’on pouvait déjà reconnaître à une portée d’arquebuse. Il se tourna vers les officiers : « Que vos grâces, seigneurs capitaines, leur dit-il, veuillent bien, par courtoisie, me prêter soixante écus, et madame la régente quatre-vingts, pour contenter cette escouade qui m’accompagne ; car enfin, de ce qu’il chante le curé s’alimente. Ensuite vous pourrez continuer votre chemin librement et sans encombre, avec un sauf-conduit que je vous donnerai, afin que, si vous rencontrez quelques autres de mes escouades qui sont réparties dans ces environs, elles ne vous fassent aucun mal. Mon intention n’est point de faire tort aux gens de guerre, ni d’offenser aucune femme, surtout celles qui sont de qualité. » Les officiers se confondirent en actions de grâces pour remercier Roque de sa courtoisie et de sa libéralité ; car, à leurs yeux, c’en était une véritable que de leur laisser leur propre argent. Pour Doña Guiomar de Quiñonès, elle voulut se jeter à bas du carrosse pour baiser les pieds et les mains du grand Roque ; mais il ne voulut pas le permettre, et lui demanda pardon, au contraire, du tort qu’il lui avait fait, obligé de céder aux devoirs impérieux de son méchant état. Madame la régente donna ordre à l’un de ses domestiques de payer sur-le-champ les quatre-vingts écus mis à sa charge, et les capitaines avaient déjà déboursé leurs soixante. Les pèlerins allaient aussi livrer toute leur pauvre pacotille, mais Roque leur dit de n’en rien faire ; puis, se tournant vers les siens : « De ces cent quarante écus, dit-il, il en revient deux à chacun, et il en reste vingt : qu’on en donne dix à ces pèlerins, et les dix autres à ce bon écuyer, pour qu’il garde un bon souvenir de cette aventure. » On apporta une écritoire et un portefeuille, dont Roque était toujours pourvu, et il donna par écrit, aux voyageurs, un sauf-conduit pour les chefs de ses escouades. Il prit ensuite congé d’eux, et les laissa partir, dans l’admiration de sa noblesse d’âme, de sa bonne mine, de ses étranges procédés, et le tenant plutôt pour un Alexandre-le-Grand que pour un brigand reconnu. Un des écuyers dit alors, dans son jargon gascon et catalan : « Notre capitaine vaudrait mieux pour faire un moine qu’un bandit ; mais, s’il veut dorénavant se montrer libéral, qu’il le soit de son bien, et non du nôtre. » Ce peu de mots, le malheureux ne les dit pas si bas que Roque ne les entendît. Mettant l’épée à la main, il lui fendit la tête presque en deux parts, et dit froidement : « Voilà comme je châtie les insolents qui ne savent pas retenir leur langue. » Tout le monde trembla, et personne n’osa lui dire un mot, tant il leur imposait d’obéissance et de respect.

Roque se mit à l’écart, et écrivit une lettre à l’un de ses amis à Barcelone, pour l’informer qu’il avait auprès de lui le fameux Don Quichotte de la Manche, ce chevalier errant duquel on racontait tant de merveilles, et qu’il pouvait l’assurer que c’était bien l’homme du monde le plus divertissant et le plus entendu sur toutes matières. Il ajoutait que le quatrième jour à partir de là, qui serait celui de saint Jean-Baptiste, il le lui amènerait au milieu de la plage de Barcelone, armé de toutes pièces et monté sur Rossinante, ainsi que son écuyer Sancho monté sur son âne. « Ne manquez pas, disait-il enfin, d’en donner avis à nos amis les Niarros, pour qu’ils se divertissent du chevalier. J’aurais voulu priver de ce plaisir les Cadells, leurs ennemis ; mais c’est impossible, car les folies sensées de Don Quichotte et les saillies de son écuyer Sancho Panza ne peuvent manquer de donner un égal plaisir à tout le monde. » Roque expédia cette lettre par un de ses écuyers, lequel, changeant son costume de bandit en celui d’un laboureur, entra dans Barcelone, et remit la lettre à son adresse.

CHAPITRE LXI. De ce qui arriva à Don Quichotte à son entrée dans Barcelone, et d’autres choses qui ont plus de vérité que de sens commun.

Don Quichotte demeura trois jours et trois nuits avec Roque ; et, quand même il y fût resté trois cents ans, il n’aurait pas manqué de quoi regarder et de quoi s’étonner sur sa façon de vivre. On s’éveillait ici, on dînait là-bas ; quelquefois on fuyait sans savoir pourquoi, d’autres fois on attendait sans savoir qui. Ces hommes dormaient tout debout, interrompant leur sommeil, et changeant de place à toute heure. Ils ne s’occupaient qu’à poser des sentinelles, à écouter le cri des guides, à souffler les mèches des arquebuses, bien qu’ils en eussent peu, car presque tous portaient des mousquets à pierre. Roque passait les nuits éloigné des siens, dans des endroits où ils ne pouvaient deviner qu’il fût ; car les nombreux bans du vice-roi de Barcelone, qui mettaient sa tête à prix, le tenaient dans une perpétuelle inquiétude. Il n’osait se fier à personne, pas même à ses gens, craignant d’être tué ou livré par eux à la justice : vie assurément pénible et misérable.

Enfin, par des chemins détournés et des sentiers couverts, Roque, Don Quichotte et Sancho partirent pour Barcelone avec six autres écuyers. Ils arrivèrent sur la plage la veille de la Saint-Jean, pendant la nuit ; et Roque, après avoir embrassé Don Quichotte et Sancho, auquel il donna les dix écus promis, qu’il ne lui avait pas encore donnés, se sépara d’eux, après avoir échangé mille compliments et mille offres de service. Roque parti, Don Quichotte attendit le jour à cheval, comme il se trouvait, et ne tarda pas à découvrir sur les balcons de l’orient la face riante de la blanche aurore, qui réjouissait la vue en découvrant les plantes et les fleurs. Presque au même instant, l’oreille fut aussi réjouie par le son des fifres et des tambours, le bruit des grelots, et les cris des coureurs qui semblaient sortir de la ville. L’aurore fit place au soleil, dont le visage, plus large que celui d’une rondache, s’élevait peu à peu sur l’horizon. Don Quichotte et Sancho étendirent la vue de tous côtés ; ils aperçurent la mer, qu’ils n’avaient point encore vue. Elle leur parut spacieuse, immense, bien plus que les lagunes de Ruidéra, qu’ils avaient vues dans leur province. Ils virent aussi les galères qui étaient amarrées à la plage, lesquelles, abattant leurs tentes, se découvrirent toutes pavoisées de banderoles et de bannières qui se déployaient au vent, ou baisaient et balayaient l’eau. On entendait au-dedans résonner les clairons et les trompettes, qui, de près et au loin, remplissaient l’air de suaves et belliqueux accents. Elles commencèrent à s’agiter et à faire entre elles comme une sorte d’escarmouche sur les flots tranquilles, tandis qu’une infinité de gentilshommes qui sortaient de la ville, montés sur de bons chevaux et portant de brillantes livrées, se livraient aux mêmes jeux. Les soldats des galères faisaient une longue fusillade, à laquelle répondaient ceux qui garnissaient les murailles et les forts de la ville, et la grosse artillerie déchirait l’air d’un bruit épouvantable, auquel répondaient aussi les canons du pont des galères. La mer était calme, la terre riante, l’air pur et serein, quoique troublé maintes fois par la fumée de l’artillerie ; tout semblait réjouir et mettre en belle humeur la population entière. Pour Sancho, il ne concevait pas comment ces masses qui remuaient sur la mer pouvaient avoir tant de pieds.

En ce moment, les cavaliers aux livrées accoururent, en poussant des cris de guerre et des cris de joie, à l’endroit où Don Quichotte était encore cloué par la surprise. L’un d’eux, qui était celui que Roque avait prévenu, dit à haute voix à Don Quichotte : « Qu’il soit le bien-venu dans notre ville, le miroir, le fanal, l’étoile polaire de toute la chevalerie errante. Qu’il soit le bien-venu, dis-je, le valeureux Don Quichotte de la Manche ; non pas le faux, le factice, l’apocryphe, qu’on nous a montré ces jours-ci dans de menteuses histoires ; mais le véritable, le loyal et le fidèle, que nous a dépeint Cid Hamet Ben-Engéli, fleur des historiens. » Don Quichotte ne répondit pas un mot, et les cavaliers n’attendirent pas qu’il leur répondît ; mais, faisant caracoler en rond leurs chevaux, ainsi que tous ceux qui les suivaient, ils tracèrent comme un cercle mouvant autour de Don Quichotte, qui se tourna vers Sancho et lui dit : « Ces gens-là nous ont fort bien reconnus ; je parierais qu’ils ont lu notre histoire, et même celle de l’Aragonais, récemment publiée. »

Le cavalier qui avait parlé d’abord à Don Quichotte revint auprès de lui. « Que votre grâce, seigneur Don Quichotte, lui dit-il, veuille bien venir avec nous ; car nous sommes tous vos serviteurs et grands amis de Roque Guinart. — Si les courtoisies, répondit Don Quichotte, engendrent les courtoisies, la vôtre, seigneur chevalier, est fille ou proche parente de celle du grand Roque. Menez-moi où il vous plaira ; je n’aurai d’autre volonté que la vôtre, surtout si vous voulez occuper la mienne à votre service. » Le cavalier lui répondit avec des expressions tout aussi polies, et toute la troupe l’enfermant au milieu d’elle, ils prirent le chemin de la ville au bruit des clairons et des timbales. Mais, à l’entrée de Barcelone, le malin, de qui vient toute malignité, et les petits garçons, qui sont plus malins que le malin, s’avisèrent d’un méchant tour. Deux d’entre eux, hardis et espiègles, se faufilèrent à travers tout le monde, et, levant la queue, l’un au grison, l’autre à Rossinante, ils leur plantèrent à chacun son paquet de chardons. Les pauvres bêtes, sentant ces éperons de nouvelle espèce, serrèrent la queue, et augmentèrent si bien leur malaise, que, faisant mille sauts et mille ruades, ils jetèrent leurs cavaliers par terre. Don Quichotte, honteux et mortifié, se hâta d’ôter le panache de la queue de son bidet, et Sancho rendit le même service au grison. Les cavaliers qui conduisaient Don Quichotte auraient bien voulu châtier l’impertinence de ces petits garçons ; mais c’était impossible, car ils se furent bientôt perdus au milieu de plus de mille autres qui les suivaient. Don Quichotte et Sancho remontèrent à cheval ; et, toujours accompagnés de la musique et des vivat, ils arrivèrent à la maison de leur guide, qui était grande et belle, comme appartenant à un riche gentilhomme ; et nous y laisserons à présent notre chevalier, parce qu’ainsi le veut Cid Hamet Ben-Engéli.

CHAPITRE LXII. Qui traite de l’aventure de la tête enchantée, ainsi que d’autres enfantillages que l’on ne peut s’empêcher de conter.

L’hôte de Don Quichotte se nommait Don Antonio Moréno. C’était un gentilhomme riche et spirituel, aimant à se divertir, mais avec décence et bon goût. Lorsqu’il vit Don Quichotte dans sa maison, il se mit à chercher les moyens de faire éclater ses folies, sans toutefois lui nuire ; car ce ne sont plus des plaisanteries, celles qui blessent ; et il n’y a point de passe-temps qui vaille, si c’est au détriment d’autrui. La première chose qu’il imagina, ce fut de faire désarmer Don Quichotte, et de le montrer en public dans cet étroit pourpoint, souillé par l’armure, que nous avons déjà tant de fois décrit. On conduisit le chevalier à un balcon donnant sur une des principales rues de la ville, où on l’exposa aux regards des passants et des petits garçons, qui le regardaient comme une bête curieuse. Les cavaliers aux livrées coururent de nouveau devant lui, comme si c’eût été pour lui seul, et non pour célébrer la fête du jour, qu’ils s’étaient mis en cet équipage. Quant à Sancho, il était enchanté, ravi, car il s’imaginait que, sans savoir pourquoi ni comment, il avait retrouvé les noces de Camache, une autre maison comme celle de Don Diégo de Miranda, un autre château comme celui du duc.

Ce jour-là, plusieurs amis de Don Antonio vinrent dîner chez lui. Ils traitèrent tous Don Quichotte avec de grands honneurs, en vrai chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorgé, qu’il ne se sentait pas d’aise. Pour Sancho, il trouva tant de saillies, que les domestiques du logis et tous ceux qui l’entendirent étaient, comme on dit, pendus à sa bouche. Pendant le repas, Don Antonio dit à Sancho : « Nous avons su par ici, bon Sancho, que vous êtes si friand de boulettes et de blanc-manger, que, s’il vous en reste, vous les gardez dans votre sein pour le jour suivant. — Non, seigneur, cela n’est pas vrai, répondit Sancho, car je suis plus propre que goulu ; et mon seigneur Don Quichotte, ici présent, sait fort bien qu’avec une poignée de noix ou de glands, nous passons à nous deux une semaine entière. Il est vrai que, s’il arrive parfois qu’on me donne la génisse, je cours lui mettre la corde au cou ; je veux dire que je mange ce qu’on me donne, et que je prends le temps comme il vient. Quiconque a dit que je suis un mangeur vorace et sans propreté peut se tenir pour dit qu’il ne sait ce qu’il dit ; et je lui dirais cela d’une autre façon, n’était le respect que m’imposent les vénérables barbes qui sont à cette table. — Assurément, ajouta Don Quichotte, la modération et la propreté avec lesquelles Sancho mange peuvent s’écrire et se graver sur des feuilles de bronze, pour qu’il en demeure un souvenir éternel dans les siècles futurs. À la vérité, quand il a faim, il est un peu glouton, car il mâche des deux côtés, et il avale les morceaux quatre à quatre. Mais, pour la propreté, jamais il n’est en défaut, et, dans le temps qu’il fut gouverneur, il apprit à manger en petite maîtresse, tellement qu’il prenait avec une fourchette les grains de raisin, et même ceux de grenade. — Comment ! s’écria Don Antonio, Sancho a été gouverneur ! — Oui, répondit Sancho, et d’une île appelée la Barataria. Je l’ai gouvernée dix jours à bouche que veux-tu ; en ces dix jours j’ai perdu le repos et le sommeil, et j’ai appris à mépriser tous les gouvernements du monde. J’ai quitté l’île en fuyant ; puis, je suis tombé dans une caverne, où je me crus mort, et dont je suis sorti vivant par miracle. » Don Quichotte alors conta par le menu toute l’aventure du gouvernement de Sancho, ce qui divertit fort la compagnie.

Au sortir de table, Don Antonio prit Don Quichotte par la main, et le mena dans un appartement écarté, où il ne se trouvait d’autre meuble et d’autre ornement qu’une table en apparence de jaspe, soutenue par un pied de même matière. Sur cette table était posée une tête, à la manière des bustes des empereurs romains, qui paraissait être de bronze. Don Antonio promena d’abord Don Quichotte par toute la chambre, et fit plusieurs fois le tour de la table. « Maintenant, dit-il ensuite, que je suis assuré de n’être entendu de personne, et que la porte est bien fermée, je veux, seigneur Don Quichotte, conter à votre grâce une des plus étranges aventures, ou nouveautés, pour mieux dire, qui se puisse imaginer ; mais sous la condition que votre grâce ensevelira ce que je vais lui dire dans les dernières profondeurs du secret. — Je le jure, répondit Don Quichotte ; et, pour plus de sûreté, je mettrai une dalle de pierre par-dessus. Sachez, seigneur Don Antonio (Don Quichotte avait appris le nom de son hôte), que vous parlez à quelqu’un qui, bien qu’il ait des oreilles pour entendre, n’a pas de langue pour parler. Ainsi votre grâce peut, en toute assurance, verser dans mon cœur ce qu’elle a dans le sien, et se persuader qu’elle l’a jeté dans les abîmes du silence. — Sur la foi de cette promesse, reprit Don Antonio, je veux mettre votre grâce dans l’admiration de ce qu’elle va voir et entendre, et donner aussi quelque soulagement au chagrin que j’endure de n’avoir personne à qui communiquer mes secrets, lesquels, en effet, ne sont pas de nature à être confiés à tout le monde. » Don Quichotte restait immobile, attendant avec anxiété où aboutiraient tant de précautions. Alors, Don Antonio lui prenant la main la lui fit promener sur la tête de bronze, sur la table de jaspe et le pied qui la soutenait ; puis il lui dit enfin : « Cette tête, seigneur Don Quichotte, a été fabriquée par un des plus grands enchanteurs et sorciers qu’ait possédés le monde. Il était, je crois, Polonais de nation, et disciple du fameux Escotillo, duquel on raconte tant de merveilles. Il vint loger ici dans ma maison, et, pour le prix de mille écus que je lui donnai, il fabriqua cette tête, qui a la vertu singulière de répondre à toutes les choses qu’on lui demande à l’oreille. Il traça des cercles, peignit des hiéroglyphes, observa les astres, saisit les conjonctions, et, finalement, termina son ouvrage avec la perfection que nous verrons demain ; les vendredis elle est muette, et comme ce jour est justement un vendredi, elle ne recouvrera que demain la parole. Dans l’intervalle, votre grâce pourra préparer les questions qu’elle entend lui faire ; car je sais par expérience qu’en toutes ses réponses elle dit la vérité. »

Don Quichotte fut étrangement surpris de la vertu et des propriétés de la tête, au point qu’il n’en pouvait croire Don Antonio. Mais voyant quel peu de temps restait jusqu’à l’expérience à faire, il ne voulut pas lui dire autre chose, sinon qu’il lui savait beaucoup de gré de lui avoir découvert un si grand secret. Ils sortirent de la chambre ; Don Antonio en ferma la porte à la clef, et ils revinrent dans la salle d’assemblée, où les attendaient les autres gentilshommes, à qui Sancho avait raconté, dans l’intervalle, des aventures arrivées à son maître.

Le soir venu, on mena promener Don Quichotte, non point armé, mais en habits de ville, avec une houppelande de drap fauve sur les épaules, qui aurait fait, par ce temps-là, suer la glace même. Les valets de la maison étaient chargés d’amuser Sancho de manière à ne pas le laisser sortir. Don Quichotte était monté, non sur Rossinante, mais sur un grand mulet d’une allure douce et richement harnaché. On mit la houppelande au chevalier, et, sans qu’il le vît, on lui attacha sur le dos un parchemin où était écrit en grandes lettres : « Voilà Don Quichotte de la Manche. » Dès qu’on fut en marche, l’écriteau frappa les yeux de tous les passants ; et, comme ils lisaient aussitôt : Voilà Don Quichotte de la Manche, Don Quichotte s’étonnait de voir que tous ceux qui le regardaient passer le connussent et l’appelassent par son nom. Il se retourna vers Don Antonio, qui marchait à ses côtés, et lui dit : « Grande est la prérogative qu’enferme en soi la chevalerie errante, puisqu’elle fait connaître celui qui l’exerce, et le rend fameux par tous les pays de la terre. Voyez un peu, seigneur Don Antonio, jusqu’aux petits garçons de cette ville me reconnaissent sans m’avoir vu. — Il en doit être ainsi, seigneur Don Quichotte, répondit Don Antonio. De même que le feu ne peut être enfermé ni caché, de même la vertu ne peut manquer d’être connue ; et celle qui s’acquiert par la profession des armes brille et resplendit par-dessus toutes les autres. »

Or, il arriva que, tandis que Don Quichotte marchait au milieu de ces applaudissements, un Castillan, qui lut l’écriteau derrière son dos, s’approcha et lui dit en face : « Diable soit de Don Quichotte de la Manche ! Comment as-tu pu arriver jusqu’ici, sans être mort sous la multitude infinie de coups de bâton dont on a chargé tes épaules ? Tu es un fou ; et si tu l’étais à l’écart, pour toi seul, enfermé dans les portes de ta folie, le mal ne serait pas grand ; mais tu as la propriété contagieuse de rendre fous tous ceux qui ont affaire à toi. Qu’on voie plutôt ces seigneurs qui t’accompagnent. Va-t’en, imbécile, retourne chez toi ; prends soin de ton bien, de ta femme et de tes enfants, et laisse là ces billevesées qui te rongent la cervelle et te dessèchent l’entendement. — Frère, répondit Don Antonio, passez votre chemin, et ne vous mêlez point de donner des conseils à qui ne vous en demande pas. Le seigneur Don Quichotte est parfaitement dans son bon sens, et nous qui l’accompagnons ne sommes pas des imbéciles. La vertu doit être honorée en quelque part qu’elle se trouve. Maintenant, allez à la malheure, et tâchez de ne pas vous fourrer où l’on ne vous appelle point. — Pardieu ! votre grâce a bien raison ! répondit le Castillan, car donner des conseils à ce brave homme, c’est donner du poing contre l’aiguillon. Et cependant cela me fait grande pitié de voir le bon esprit que cet imbécile, dit-on, montre en toutes choses, se perdre et s’écouler par la fêlure de la chevalerie errante. Mais que la malheure dont votre grâce m’a gratifié soit pour moi et pour tous mes descendants, si désormais, et dussé-je vivre plus que Mathusalem, je donne un conseil à personne, quand même on me le demanderait. »

Le conseiller disparut, et la promenade continua. Mais il vint une telle foule de petits garçons et de toutes sortes de gens pour lire l’écriteau, que Don Antonio fut obligé de l’ôter du dos de Don Quichotte, comme s’il en eût ôté toute autre chose. La nuit vint, et l’on regagna la maison, où il y eut grande assemblée de dames, car la femme de Don Antonio, qui était une personne de qualité, belle, aimable, enjouée, avait invité plusieurs de ses amies pour qu’elles vinssent faire honneur à son hôte, et s’amuser de ses étranges folies. Elles vinrent pour la plupart ; on soupa splendidement, et le bal commença vers dix heures du soir. Parmi les dames, il s’en trouvait deux d’humeur folâtre et moqueuse, qui, bien qu’honnêtes, étaient un peu évaporées, et dont les plaisanteries amusaient sans fâcher. Elles s’évertuèrent si bien toutes deux à faire danser Don Quichotte, qu’elles lui exténuèrent non-seulement le corps, mais l’âme aussi. C’était une chose curieuse à voir que la figure de Don Quichotte, long, fluet, sec, jaune, serré dans ses habits, maussade, et, de plus, nullement léger. Les demoiselles lui lançaient, comme à la dérobée, des œillades et des propos d’amour ; et lui, aussi comme à la dérobée, répondait dédaigneusement à leurs avances. Mais, enfin, se voyant assailli et serré de près par tant d’agaceries, il éleva la voix, et s’écria : « Fugite, partes adversœ ; laissez-moi dans mon repos, pensées mal venues ; arrangez-vous, mesdames, avec vos désirs, car celle qui règne sur les miens, la sans pareille Dulcinée du Toboso, ne permet pas à d’autres que les siens de me vaincre et de me subjuguer. » Cela dit, il s’assit par terre, au milieu du salon, brisé et moulu d’un si violent exercice.

Don Antonio le fit emporter à bras dans son lit, et le premier qui se mit à l’œuvre fut Sancho. « Holà, holà ! seigneur mon maître, dit-il, vous vous en êtes joliment tiré. Est-ce que vous pensiez que tous les braves sont des danseurs, et tous les chevaliers errants des faiseurs d’entrechats ? Pardieu ! si vous l’avez pensé, vous étiez bien dans l’erreur. Il y a tel homme qui s’aviserait de tuer un géant plutôt que de faire une cabriole. Ah ! s’il avait fallu jouer à la savatte, je vous aurais bien remplacé ; car, pour me donner du talon dans le derrière, je suis un aigle. Mais, pour toute autre danse, je n’y entends rien. » Avec ces propos, et d’autres encore, Sancho fit rire toute la compagnie, puis il alla mettre son seigneur au lit, en le couvrant bien, pour lui faire suer les fraîcheurs prises au bal.

Le lendemain, Don Antonio trouva bon de faire l’expérience de la tête enchantée. Suivi de Don Quichotte, de Sancho, de deux autres amis, et des deux dames qui avaient si bien exténué Don Quichotte au bal, et qui avaient passé la nuit avec la femme de Don Antonio, il alla s’enfermer dans la chambre où était la tête. Il expliqua aux assistants la propriété qu’elle avait, leur recommanda le secret, et leur dit que c’était le premier jour qu’il éprouvait la vertu de cette tête enchantée. À l’exception des deux amis de Don Antonio, personne ne savait le mystère de l’enchantement, et, si Don Antonio ne l’eût d’abord découvert à ses amis, ils seraient eux-mêmes tombés, sans pouvoir s’en défendre, dans la surprise et l’admiration où tombèrent les autres ; tant la machine était fabriquée avec adresse et perfection.

Le premier qui s’approcha à l’oreille de la tête fut Don Antonio lui-même. Il lui dit d’une voix soumise, mais non si basse pourtant que tout le monde ne l’entendît : « Dis-moi, tête, par la vertu que tu possèdes en toi, quelles pensées ai-je à présent ? » Et la tête répondit, sans remuer les lèvres, mais d’une voix claire et distincte, de façon à être entendue de tout le monde : « Je ne juge pas des pensées. » À cette réponse, tous les assistants demeurèrent stupéfaits, voyant surtout que, dans la chambre, ni autour de la table, il n’y avait pas âme humaine qui pût répondre. « Combien sommes-nous ici ? demanda Don Antonio. — Vous êtes, lui répondit-on lentement et de la même manière, toi et ta femme, avec deux de tes amis et deux de ses amies, ainsi qu’un chevalier fameux, appelé Don Quichotte de la Manche, et un sien écuyer qui a nom Sancho Panza. » Ce fut alors que redoubla l’étonnement ; ce fut alors que les cheveux se hérissèrent d’effroi sur tous les fronts. Don Antonio s’éloigna de la tête. « Cela me suffit, dit-il, pour me convaincre que je n’ai pas été trompé par celui qui t’a vendue, tête savante, tête parleuse, tête répondeuse et tête admirable. Qu’un autre approche et lui demande ce qu’il voudra. » Comme les femmes sont généralement empressées et curieuses de voir et de savoir, ce fut une des amies de la femme de Don Antonio qui s’approcha la première. « Dis-moi, tête, lui demanda-t-elle, que ferai-je pour être très-belle ? — Sois très-honnête, lui répondit-on. — Je n’en demande pas plus, reprit la questionneuse. » Sa compagne accourut aussitôt, et dit : « Je voudrais savoir, tête, si mon mari m’aime bien ou non. — Vois comme il se conduit, répondit-on, et tu connaîtras son amour à ses œuvres. » La mariée se retira, en disant : « Cette réponse n’avait pas besoin de question ; car effectivement ce sont les œuvres qui témoignent du degré d’affection de celui qui les fait. » Un des deux amis de Don Antonio s’approcha, et demanda : « Qui suis-je ? » On lui répondit : « Tu le sais. — Ce n’est pas cela que je te demande, reprit le gentilhomme, mais que tu dises si tu me connais. — Oui, je te connais, répondit-on ; tu es Don Pédro Noriz. — Je n’en veux pas savoir davantage, répliqua Don Pédro, car cela suffit pour m’apprendre, ô tête, que tu sais tout. » Il s’éloigna ; l’autre ami vint, et demanda à son tour : « Dis-moi, tête, quel désir a mon fils, l’héritier du majorat ? — J’ai déjà dit, répondit-on, que je ne juge pas des désirs ; cependant je puis te dire que ceux qu’a ton fils sont de t’enterrer. — C’est cela, reprit le gentilhomme ; ce que je vois des yeux, je le montre du doigt ; je n’en demande pas plus. »

La femme de Don Antonio s’approcha, et dit : « En vérité, tête, je ne sais que te demander. Je voudrais seulement savoir de toi si je conserverai longtemps mon bon mari. — Oui, longtemps, lui répondit-on, parce que sa bonne santé et sa tempérance lui promettent de longues années de vie, tandis que bien des gens accourcissent la leur par les dérèglements. »

Enfin Don Quichotte s’approcha, et dit : « Dis-moi, toi qui réponds, était-ce la vérité, était-ce un songe ce que je raconte comme m’étant arrivé dans la caverne de Montésinos ? Les coups de fouet de Sancho, mon écuyer, se donneront-ils jusqu’au bout ? Le désenchantement de Dulcinée s’effectuera-t-il ? — Quant à l’histoire de la caverne, répondit-on, il y a beaucoup à dire. Elle a de tout, du faux et du vrai ; les coups de fouet de Sancho iront lentement ; le désenchantement de Dulcinée arrivera à sa complète réalisation. — Je n’en veux pas savoir davantage, reprit Don Quichotte : pourvu que je voie Dulcinée désenchantée, je croirai que tous les bonheurs désirables m’arrivent à la fois. »

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