L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 38)
Le duc cependant était descendu sur la plate-forme du château, et, s’approchant de Tosilos, il lui dit : « Est-il vrai, chevalier, que vous vous teniez pour vaincu, et que, poussé par les remords de votre conscience, vous vouliez épouser cette jeune fille ? — Oui, seigneur, répondit Tosilos. — Il fait fort bien, reprit en ce moment Sancho, car ce que tu dois donner au rat, donne-le au chat, et de peine il te sortira. » Tosilos s’était mis à délacer les courroies de son casque à visière, et priait qu’on l’aidât bien vite à l’ôter, disant que le souffle lui manquait, et qu’il ne pouvait rester plus long temps enfermé dans cette étroite prison ; on lui ôta sa coiffure au plus vite, et son visage de laquais parut au grand jour. Quand Doña Rodriguez et sa fille l’aperçurent, elles jetèrent des cris perçants. « C’est une tromperie, disaient-elles, une tromperie infâme. On a mis Tosilos, le laquais du duc monseigneur, en place de mon vénérable époux. Au nom de Dieu et du roi, justice d’une telle malice, pour ne pas dire d’une telle friponnerie. — Ne vous affligez pas, mesdames, s’écria Don Quichotte ; il n’y a ni malice, ni friponnerie ; ou, s’il y en a, ce n’est pas le duc qui en est cause, mais bien les méchants enchanteurs qui me persécutent, lesquels, jaloux de la gloire que j’allais acquérir dans ce triomphe, ont converti le visage de votre époux en celui de l’homme que vous dites être laquais du duc. Prenez mon conseil, et, malgré la malice de mes ennemis, mariez-vous avec lui, car, sans aucun doute, c’est celui-là même que vous désirez obtenir pour époux. » Le duc, qui entendit ces paroles, fut sur le point de laisser dissiper sa colère en éclats de rire. « Les choses qui arrivent au seigneur Don Quichotte, dit-il, sont tellement extraordinaires que je suis prêt à croire que ce mien laquais n’est pas mon laquais. Mais usons d’adresse et essayons d’un stratagème : nous n’avons qu’à retarder le mariage de quinze jours, si l’on veut, et garder jusque-là sous clef ce personnage qui nous tient en suspens. Peut-être que, pendant cette quinzaine, il reprendra sa première figure, et que la rancune que portent les enchanteurs au seigneur Don Quichotte ne durera pas si longtemps ; surtout lorsqu’il leur importe si peu d’user de ces fourberies et de ces métamorphoses. — Oh ! seigneur, s’écria Sancho, vous ne savez donc pas que ces malandrins ont pour usage et coutume de changer de l’une en l’autre toutes les choses qui regardent mon maître ? Il vainquit, ces jours passés, un chevalier qui s’appelait le chevalier des Miroirs ; eh bien ! ils l’ont transformé et montré sous la figure du bachelier Samson Carrasco, natif de notre village, et notre intime ami. Quant à madame Dulcinée du Toboso, ils l’ont changée en une grossière paysanne. Aussi j’imagine que ce laquais doit vivre et mourir laquais tous les jours de sa vie. » Alors la fille de la Rodriguez s’écria : « Quel que soit celui qui me demande pour épouse, je lui en sais infiniment de gré, car j’aime mieux être femme légitime d’un laquais, que maîtresse séduite et trompée d’un gentilhomme, bien que celui qui m’a séduite ne le soit pas. »
Finalement, tous ces événements et toutes ces histoires aboutirent à ce que Tosilos fût renfermé, jusqu’à ce qu’on vît où aboutirait sa transformation. Tout le monde cria Victoire à Don Quichotte ! et la plupart s’en allèrent tristes et tête basse, voyant que les champions si attendus ne s’étaient pas mis en morceaux ; de même que les petits garçons s’en vont tristement, quand le pendu qu’ils attendaient ne va pas au gibet, parce qu’il a reçu sa grâce, soit de l’accusateur, soit de la justice. Les gens s’en allèrent ; le duc et la duchesse rentrèrent au château ; Tosilos fut renfermé ; Doña Rodriguez et sa fille restèrent enchantées de voir que, de façon ou d’autre, cette aventure devait finir par un mariage ; et Tosilos ne demandait pas mieux.
CHAPITRE LVII. Qui traite de quelle manière Don Quichotte prit congé du duc, et de ce qui lui arriva avec l’effrontée et discrète Altisidore, demoiselle de la duchesse.
Enfin il parut convenable à Don Quichotte de sortir d’une oisiveté aussi complète que celle où il languissait dans ce château. Il s’imaginait que sa personne faisait grande faute au monde, tandis qu’il se laissait retenir et amollir parmi les délices infinies que ses nobles hôtes lui faisaient goûter comme chevalier errant, et qu’il aurait à rendre au ciel un compte rigoureux de cette mollesse et de cette oisiveté. Un jour donc il demanda au duc et à la duchesse la permission de prendre congé d’eux. Ils la lui donnèrent, mais en témoignant une grande peine de ce qu’il les quittât. La duchesse remit à Sancho Panza les lettres de sa femme, et celui-ci pleura en les écoutant lire. « Qui aurait pensé, dit-il, que d’aussi belles espérances que celles qu’avait engendrées dans le cœur de ma femme Thérèse Panza la nouvelle de mon gouvernement, s’en iraient en fumée, et qu’aujourd’hui il faudrait de nouveau me traîner à la quête des aventures de mon maître Don Quichotte de la Manche ! Toutefois, je suis satisfait de voir que ma Thérèse ait répondu à ce qu’on devait attendre d’elle en envoyant des glands à la duchesse. Si elle ne l’eût pas fait, elle se serait montrée ingrate, et moi je m’en serais désolé. Ce qui me console, c’est qu’on ne pourra pas donner à ce cadeau le nom de pot-de-vin, car lorsqu’elle l’a envoyé, j’étais déjà possesseur du gouvernement, et il est juste que ceux qui reçoivent des bienfaits se montrent reconnaissants, ne fût-ce qu’avec des bagatelles. En fin de compte, je suis entré nu dans le gouvernement, et nu j’en sors, de façon que je puis répéter en toute sûreté de conscience, ce qui n’est pas peu de chose : Nu je suis né, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne. »
Voilà ce que se disait à lui-même Sancho, le jour du départ. Don Quichotte, qui avait fait la nuit d’avant ses adieux au duc et à la duchesse, sortit dès le matin, et se présenta tout armé sur la plate-forme du château. Tous les gens de la maison le regardaient du haut des galeries, et le duc sortit également avec la duchesse pour le voir. Sancho était monté sur son âne, avec son bissac, sa valise et ses provisions, ravi de joie, parce que le majordome du duc, celui qui avait fait le rôle de la Trifaldi, lui avait glissé dans la poche une petite bourse avec deux cents écus d’or, pour parer aux nécessités du voyage, ce que Don Quichotte ne savait point encore. Tandis que tout le monde avait les yeux sur le chevalier, comme on vient de le dire, tout à coup, parmi les autres duègnes et demoiselles de la duchesse qui le regardaient aussi, l’effrontée et discrète Altisidore éleva la voix, et, d’un ton plaintif, s’écria :
« Écoute, méchant chevalier, retiens un peu la bride et ne tourmente pas les flancs de ta bête mal gouvernée. Regarde, perfide, tu ne fuis pas quelque serpent féroce, mais une douce agnèle qui est encore bien loin d’être brebis. Tu t’es joué, monstre horrible, de la plus belle fille que Diane ait vue sur ses montagnes, et Vénus dans ses forêts. Cruel Biréno, fugitif Énée, que Barabbas t’accompagne, et deviens ce que tu pourras.
» Tu emportes, ô impie, dans les griffes de tes mains, les entrailles d’une amante aussi humble que tendre. Tu emportes trois mouchoirs de nuit et les jarretières d’une jambe qui égale le marbre de Paros par sa blancheur et son poli. Tu emportes deux mille soupirs d’un feu si brûlant qu’ils pourraient embraser deux mille Troies, si deux mille Troies il y avait. Cruel Biréno, fugitif Énée, que Barabbas t’accompagne, et deviens ce que tu pourras.
» De ce Sancho, ton écuyer, puissent les entrailles être si dures et si revêches que Dulcinée ne sorte point de son enchantement. Que la triste dame porte la peine du crime que tu as commis, car quelquefois, dans mon pays, les justes paient pour les pécheurs. Que tes plus fines aventures se changent en mésaventures, tes divertissements en songes, et ta constance en oubli. Cruel Biréno, fugitif Énée, que Barabbas t’accompagne, et deviens ce que tu pourras.
» Que tu sois tenu pour perfide de Séville jusqu’à Marchéna, de Grenade jusqu’à Loja, de Londres jusqu’en Angleterre. Si tu joues à l’hombre ou au piquet, que les rois te fuient, et que tu ne voies ni as ni sept dans ton jeu. Si tu te coupes les cors, que le sang coule des blessures, et quand tu t’arracheras les dents, qu’il te reste des chicots. Cruel Biréno, fugitif Énée, que Barabbas t’accompagne, et deviens ce que tu pourras. »
Tandis que la plaintive Altisidore se lamentait de la sorte, Don Quichotte la regardait fixement, puis, sans lui répondre une parole, il tourna la tête vers Sancho : « Par le salut de tes aïeux, mon bon Sancho, lui dit-il, je te conjure et t’adjure de me dire une vérité. Emportes-tu par hasard les trois mouchoirs de nuit et les jarretières dont parle cette amoureuse demoiselle ? — Les trois mouchoirs, oui, je les emporte, répondit Sancho ; mais les jarretières, comme sur ma main. » La duchesse resta toute surprise de l’effronterie d’Altisidore ; et, bien qu’elle la connût pour hardie et rieuse, elle ne la croyait pas femme à prendre de telles libertés. D’ailleurs, comme elle n’était pas prévenue de ce tour, sa surprise en fut plus grande. Le duc voulut appuyer sur la plaisanterie, et dit à Don Quichotte : « Il me semble mal à vous, seigneur chevalier, qu’après le bon accueil qu’on vous a fait dans ce château, vous osiez emporter trois mouchoirs, pour le moins, si ce n’est, pour le plus, les jarretières de mademoiselle. Ce sont là des indices de mauvais cœur et des témoignages qui ne répondent point à votre renommée. Rendez-lui les jarretières, ou sinon je vous défie en combat à outrance, sans crainte que les malandrins enchanteurs me transforment ou me changent le visage, comme ils ont fait à mon laquais Tosilos, celui qui est entré en lice avec vous. — Dieu me préserve, répondit Don Quichotte, de tirer l’épée contre votre illustre personne, de qui j’ai reçu tant de faveurs. Je rendrai les mouchoirs, puisque Sancho dit qu’il les a ; quant aux jarretières, c’est impossible, puisque je ne les ai pas reçues, ni lui non plus ; et si votre demoiselle veut chercher dans ses cachettes, elle les y trouvera certainement. Jamais, seigneur duc, jamais je ne fus voleur, et je pense bien ne pas l’être en toute ma vie, à moins que la main de Dieu ne m’abandonne. Cette demoiselle parle, à ce qu’elle dit, comme une amoureuse, chose dont je suis tout à fait innocent ; ainsi je n’ai pas à lui demander pardon, ni à elle, ni à votre excellence, que je supplie d’avoir de moi meilleure opinion, et de me donner encore une fois la permission de continuer mon voyage. — Que Dieu vous le donne si bon, seigneur Don Quichotte, s’écria la duchesse, que nous apprenions toujours d’heureuses nouvelles de vos exploits. Allez avec Dieu, car plus vous demeurez et plus vous augmentez la flamme amoureuse dans le cœur des demoiselles qui ont les regards sur vous. Pour la mienne, je la châtierai de façon que désormais elle ne se relâche plus, ni des yeux, ni de la langue. — Je veux que tu écoutes encore une seule parole, ô valeureux Don Quichotte, repartit aussitôt Altisidore : c’est que je te demande pardon de t’avoir accusé du vol des jarretières, car, en mon âme et conscience, je les ai aux deux jambes, et j’avais commis l’étourderie de celui qui cherchait son âne étant monté dessus. — Ne l’avais-je pas dit ? s’écria Sancho. Oh ! je suis bon, vraiment, pour recéler des vols. Pardieu, si j’avais voulu me mêler d’en faire, j’en avais l’occasion toute trouvée dans mon gouvernement. »
Don Quichotte inclina la tête, fit une profonde révérence au duc, à la duchesse, à tous les assistants, et faisant tourner bride à Rossinante, suivi de Sancho sur le grison, il sortit du château, et prit la route de Saragosse.
CHAPITRE LVIII. Comment tant d’aventures vinrent à pleuvoir sur Don Quichotte, qu’elles ne se donnaient point de relâche les unes aux autres.
Quand Don Quichotte se vit en rase campagne, libre et débarrassé des poursuites amoureuses d’Altisidore, il lui sembla qu’il était dans son centre, et que les esprits vitaux se renouvelaient en lui pour continuer et poursuivre son œuvre de chevalerie. Il se tourna vers Sancho, et lui dit : « La liberté, Sancho, est un des dons les plus précieux que le ciel ait faits aux hommes. Rien ne l’égale, ni les trésors que la terre enferme en son sein, ni ceux que la mer recèle en ses abîmes. Pour la liberté, aussi bien que pour l’honneur, on peut et l’on doit aventurer la vie ; au contraire, l’esclavage est le plus grand mal qui puisse atteindre les hommes. Je te dis cela, Sancho, parce que tu as bien vu l’abondance et les délices dont nous jouissions dans ce château que nous venons de quitter. Eh bien ! au milieu de ces mets exquis et de ces boissons glacées, il me semblait que j’avais à souffrir les misères de la faim, parce que je n’en jouissais pas avec la même liberté que s’ils m’eussent appartenu ; car l’obligation de reconnaître les bienfaits et les grâces qu’on reçoit sont comme des entraves qui ne laissent pas l’esprit s’exercer librement. Heureux celui à qui le ciel donne un morceau de pain sans qu’il soit tenu d’en savoir gré à d’autres qu’au ciel même ! — Et pourtant, reprit Sancho, malgré tout ce que votre grâce vient de me dire, il ne serait pas bien de laisser sans reconnaissance de notre part deux cents écus d’or que m’a donnés dans une bourse le majordome du duc, laquelle bourse je porte sur le cœur, comme un baume réconfortant, pour les occasions qui se peuvent offrir. Nous ne trouverons pas toujours des châteaux où l’on nous régalera ; peut-être aurons-nous à rencontrer des hôtelleries où l’on nous assommera sous le bâton. »
En s’entretenant de la sorte marchaient le chevalier et l’écuyer errants, lorsqu’ils virent, après avoir fait un peu plus d’une lieue, une douzaine d’hommes habillés en paysans, qui dînaient, assis sur l’herbe d’une verte prairie, ayant fait une nappe de leurs manteaux. Ils avaient près d’eux comme des draps blancs étendus et dressés de loin en loin qui semblaient couvrir quelque chose. Don Quichotte s’approcha des dîneurs, et après les avoir poliment salués, il leur demanda ce que couvraient ces toiles. Un d’eux lui répondit : « Seigneur, sous ces toiles sont de saintes images en relief et en sculpture, qui doivent servir à un reposoir que nous dressons dans notre village ; nous les portons couvertes, crainte qu’elles ne se flétrissent, et sur nos épaules, crainte qu’elles ne se cassent. — Si vous vouliez le permettre, répliqua Don Quichotte, j’aurais grand plaisir à les voir, car des images qu’on porte avec tant de soins ne peuvent manquer d’être belles. — Comment, si elles sont belles ! reprit un autre ; leur prix n’a qu’à le dire ; car en vérité, il n’y en a pas une qui coûte moins de cinquante ducats. Et pour que votre grâce voie que je dis vrai, attendez un moment, et vous le verrez de vos propres yeux. » Se levant aussitôt de table, l’homme alla découvrir la première image, qui se trouva être celle de saint Georges, monté sur son cheval, foulant aux pieds un dragon et lui traversant la gueule de sa lance, avec l’air fier qu’on a coutume de lui donner. L’image entière ressemblait, comme on dit, à une châsse d’or. « Ce chevalier, dit Don Quichotte en le voyant, fut un des meilleurs chevaliers errants qu’eut la milice divine ; il s’appela saint Georges, et fut en outre grand défenseur de filles. Voyons cette autre. » L’homme la découvrit, et l’on aperçut l’image de saint Martin, également à cheval, qui partageait son manteau avec le pauvre. Don Quichotte ne l’eut pas plus tôt vue, qu’il s’écria : « Ce chevalier fut aussi des aventuriers chrétiens, et, je crois, plus libéral que vaillant, comme tu peux le voir, Sancho, puisqu’il partage son manteau avec le pauvre et lui en donne la moitié ; encore était-ce probablement pendant l’hiver, sans quoi il le lui eût donné tout entier, tant il était charitable. — Ce n’est pas cela, répliqua Sancho ; il doit plutôt s’en tenir au proverbe qui dit : Pour donner et pour avoir, compter il faut savoir. » Don Quichotte se mit à rire, et pria qu’on enlevât une autre toile, sous laquelle on découvrit le patron des Espagnols, à cheval, l’épée sanglante, culbutant des Mores et foulant leurs têtes aux pieds. Quand il la vit, Don Quichotte s’écria : « Oh ! pour celui-ci, il est chevalier, et des escadrons du Christ ; il s’appelle saint Jacques Matamoros ; c’est l’un des plus vaillants saints et chevaliers qu’ait possédés le monde et que possède à présent le ciel. » On leva ensuite une autre toile qui couvrait un saint Paul tombant à bas de cheval, avec toutes les circonstances qu’on a coutume de réunir pour représenter sa conversion. Quand il le vit si bien rendu qu’on aurait dit que Jésus lui parlait, et que Paul répondait : « Celui-ci, dit Don Quichotte, fut le plus grand ennemi qu’eut l’église de Dieu Notre Seigneur en son temps, et le plus grand défenseur qu’elle aura jamais : chevalier errant pendant la vie, saint en repos après la mort, infatigable ouvrier dans la vigne du Seigneur, docteur des nations, qui eut les cieux pour école, et pour maître et professeur Jésus-Christ lui-même. »
Comme il n’y avait pas d’autres images, Don Quichotte fit recouvrir celles-là, et dit à ceux qui les portaient : « Je tiens à bon augure, frères, d’avoir vu ce que vous m’avez fait voir, car ces saints chevaliers exercèrent la profession que j’exerce, qui est celle des armes, avec cette différence, toutefois, qu’ils étaient saints et qu’ils combattirent à la manière divine, tandis que je suis pécheur et que je combats à la manière des hommes. Ils conquirent le ciel à force de bras, car le ciel se laisse prendre de force ; et moi, jusqu’à présent, je ne sais trop ce que j’ai conquis à force de peines. Mais si ma Dulcinée du Toboso pouvait échapper à celles qu’elle endure, peut-être que, mon sort s’améliorant et ma raison reprenant son empire, j’acheminerais mes pas dans une meilleure route que celle où je suis engagé. — Que Dieu t’entende, et que le péché fasse la sourde oreille ! » dit tout bas Sancho.
Ces hommes ne furent pas moins étonnés des propos de Don Quichotte que de sa figure, bien qu’ils ne comprissent pas la moitié de ce qu’il voulait dire. Ils achevèrent de dîner, chargèrent leurs images sur leurs épaules, et, prenant congé de Don Quichotte, continuèrent leur route.
Pour Sancho, comme s’il n’eût jamais connu son seigneur, il resta tout ébahi de sa science, s’imaginant qu’il n’y avait histoire au monde qu’il n’eût gravée sur l’ongle et plantée dans la mémoire. « En vérité, seigneur notre maître, lui dit-il, si ce qui nous est arrivé aujourd’hui peut s’appeler aventure, elle est assurément l’une des plus douces et des plus suaves qui nous soient arrivées dans tout le cours de notre pèlerinage. Nous en sommes sortis sans alarme et sans coups de bâton ; nous n’avons pas mis l’épée à la main, ni battu la terre de nos corps, ni souffert les tourments de la famine. Dieu soit béni, puisqu’il m’a laissé voir une telle chose de mes propres yeux. — Tu as raison, Sancho, dit Don Quichotte ; mais fais attention que tous les temps ne se ressemblent pas, et qu’on ne court pas toujours la même chance. Quant aux choses de hasard que le vulgaire appelle communément augures, et qui ne se fondent sur aucune raison naturelle, celui qui se pique d’être sensé les juge et les tient pour d’heureuses rencontres. Qu’un de ces gens superstitieux se lève de bon matin, qu’il sorte de sa maison, et qu’il rencontre un moine de l’ordre du bienheureux saint François ; le voilà qui tourne le dos, comme s’il avait rencontré un griffon, et qui s’en revient chez lui. Qu’un autre répande le sel sur la table, et voilà que la mélancolie se répand sur son cœur, comme si la nature était obligée de donner avis des disgrâces futures par de si petits moyens. L’homme sensé et chrétien ne doit pas juger sur des vétilles de ce que le ciel veut faire. Scipion arrive en Afrique, trébuche en sautant à terre, et voit que ses soldats en tirent mauvais augure. Mais lui, embrassant le sol : « Tu ne pourras plus m’échapper, Afrique, s’écrie-t-il, car je te tiens dans mes bras. » Ainsi donc, Sancho, la rencontre de ces saintes images a été pour moi un heureux événement. — Je le crois bien, répondit Sancho ; mais je voudrais que votre grâce me dît une chose : Pourquoi les Espagnols, quand ils veulent livrer quelque bataille, disent-ils, en invoquant saint Jacques Matamoros, « Saint-Jacques, et ferme, Espagne ? » Est-ce que, par hasard, l’Espagne est ouverte et qu’il soit bon de la fermer ? ou quelle cérémonie est-ce là ? — Que tu es simple, Sancho ! répondit Don Quichotte ; fais donc attention que ce grand chevalier de la Croix-Vermeille, Dieu l’a donné pour patron à l’Espagne, principalement dans les sanglantes rencontres qu’ont eues les Espagnols avec les Mores. Aussi l’invoquent-ils comme leur défenseur, dans toutes les batailles qu’ils livrent, et bien des fois on l’a vu visiblement attaquer, enfoncer et détruire les escadrons sarrasins. C’est une vérité que je pourrais justifier par une foule d’exemples tirés des histoires espagnoles les plus véridiques. »
Changeant alors d’entretien, Sancho dit à son maître : « Je suis émerveillé, seigneur, de l’effronterie de cette Altisidore, la demoiselle de la duchesse. Elle doit être bravement blessée par ce petit drôle qu’on appelle Amour. C’est, dit-on, un chasseur aveugle qui, tout myope qu’il est, ou plutôt sans yeux, s’il prend un cœur pour but, il l’atteint, si petit qu’il soit, et le perce de part en part avec ses flèches. J’ai bien ouï dire que, contre la pudeur et la sagesse des filles, les flèches de l’Amour s’émoussent et se brisent ; mais il paraît que, dans cette Altisidore, elles s’aiguisent plutôt que de s’émousser. — Remarque donc, Sancho, répondit Don Quichotte, que l’Amour ne garde ni respect ni ombre de raison dans ses desseins. Il a le même caractère que la mort, qui attaque aussi bien les hautes tours des palais des rois que les humbles cabanes des bergers ; et quand il prend entière possession d’une âme, la première chose qu’il fait, c’est de lui ôter la crainte et la honte. Aussi est-ce sans pudeur qu’Altisidore a déclaré ses désirs, qui ont engendré dans mon cœur moins de pitié que de confusion. — Notable cruauté ! s’écria Sancho, ingratitude inouïe ! Pour moi, je puis dire que je me serais rendu et laissé prendre au plus petit propos d’amour qu’elle m’eût tenu. Mort de ma vie ! quel cœur de marbre ! quelles entrailles de bronze ! quelle âme de mortier ! Mais je ne puis concevoir ce qu’a vu cette donzelle en votre personne pour s’éprendre et s’enflammer ainsi. Quelle parure, quelle prestance, quelle grâce, quel trait du visage a-t-elle admiré ? Comment chacune de ces choses en particulier, ou toutes ensemble, ont-elles pu l’amouracher de la sorte ? En vérité, en vérité, je m’arrête bien souvent pour examiner votre grâce depuis la pointe du pied jusqu’au dernier cheveu de la tête, et je vois des choses plus faites pour épouvanter les gens que pour les rendre amoureux. Comme j’ai ouï dire également que la beauté est la première et la principale qualité pour éveiller l’amour, votre grâce n’en ayant pas du tout, je ne sais trop de quoi s’est amourachée la pauvre fille. — Fais attention, Sancho, répondit Don Quichotte, qu’il y a deux espèces de beauté, l’une de l’âme, l’autre du corps. Celle de l’âme brille et se montre dans l’esprit, dans la bienséance, dans la libéralité, dans la courtoisie, et toutes ces qualités peuvent trouver place chez un homme laid. Quand on vise à cette beauté, et non à celle du corps, l’amour n’en est que plus ardent et plus durable. Je vois bien, Sancho, que je ne suis pas beau, mais je reconnais aussi que je ne suis pas difforme, et il suffit à un homme de bien, pourvu qu’il ait les qualités de l’âme que j’ai dites, de n’être pas un monstre, pour être aimé tendrement. »
Tout en causant ainsi, ils étaient entrés dans une forêt qui se trouvait à côté de la route, et soudain, sans y penser, Don Quichotte se trouva pris dans des filets de soie verte qui étaient étendus d’un arbre à l’autre. Ne concevant pas ce que ce pouvait être, il dit à Sancho : « Il me semble, Sancho, que la rencontre de ces filets doit être une des plus étranges aventures qui se puissent imaginer. Qu’on me pende si les enchanteurs qui me persécutent ne veulent m’y retenir et suspendre mon voyage, comme en punition de la rigueur dont j’ai payé la belle Altisidore. Eh bien, moi, je leur fais savoir que si ces filets, au lieu d’être faits de soie verte, étaient durs comme le diamant, ou plus forts que ceux dans lesquels le jaloux Vulcain enferma Vénus et Mars, je les romprais cependant, comme s’ils étaient de joncs marins ou d’effilures de coton. » Cela dit, il voulait passer outre, et briser toutes les mailles, quand tout à coup s’offrirent à sa vue, sortant d’une touffe d’arbres, deux belles bergères, ou du moins deux femmes vêtues en bergères, si ce n’est que les corsets de peau étaient de fin brocart, et les jupons de riche taffetas d’or. Elles avaient les cheveux tombant en boucles sur les épaules, et si blonds qu’ils pouvaient le disputer à ceux même du soleil. Leurs têtes étaient couronnées de guirlandes où s’entrelaçaient le vert laurier et la rouge amaranthe. Leur âge, en apparence, passait quinze ans, sans atteindre dix-huit. Cette apparition étonna Sancho, confondit Don Quichotte, fit arrêter le soleil dans sa carrière, et les retint tous quatre dans un merveilleux silence. Enfin, la première personne qui le rompit fut une des deux bergères : « Retenez la bride, seigneur cavalier, dit-elle à Don Quichotte, et ne brisez point ces filets, qui n’ont pas été tendus pour votre dommage, mais pour notre divertissement. Et comme je sais que vous allez nous demander pourquoi on les a tendus, et qui nous sommes, je veux vous le dire en peu de mots. Dans un village, à deux lieues d’ici, où demeurent plusieurs gens de qualité et plusieurs riches hidalgos, divers amis et parents se sont concertés avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, leurs amis et leurs parents, pour venir se réjouir en cet endroit, qui est un des plus agréables sites de tous les environs. Nous formons à nous tous une nouvelle Arcadie pastorale ; les filles sont habillées en bergères, et les garçons en bergers. Nous avons appris par cœur deux églogues, l’une du fameux Garcilaso de la Vega, l’autre de l’excellent Camoëns, dans sa propre langue portugaise. Nous ne les avons point encore représentées, car c’est hier seulement que nous sommes arrivés ici. Nous avons planté quelques tentes parmi ce feuillage et sur le bord d’un ruisseau abondant qui fertilise toutes ces prairies. La nuit dernière, nous avons tendu ces filets à ces arbres, pour tromper les oiseaux qui, chassés par notre bruit, viendraient s’y jeter sans méfiance. S’il vous plaît, seigneur, de devenir notre hôte, vous serez accueilli avec courtoisie et libéralité, car en cet endroit nous ne laissons nulle place au chagrin et à la tristesse. »
La bergère se tut, et Don Quichotte répondit : « Assurément, belle et noble dame, Actéon ne dut pas être plus surpris, plus émerveillé, quand il surprit Diane au bain, que je ne le suis à la vue de votre beauté. Je loue l’objet de vos divertissements, et vous sais gré de vos offres obligeantes. Si, à mon tour, je puis vous servir, vous pouvez commander, sûres d’être obéies ; car ma profession n’est autre que de me montrer reconnaissant et bienfaisant envers toute espèce de personnes, mais surtout avec les gens de qualité, comme témoignent l’être vos personnes. Si ces filets, qui ne doivent occuper qu’un petit espace, occupaient toute la surface de la terre, j’irais chercher de nouveaux mondes pour passer sans les rompre : et pour que vous donniez quelque crédit à cette hyperbole, sachez que celui qui vous fait une telle promesse n’est rien moins que Don Quichotte de la Manche, si toutefois ce nom est arrivé jusqu’à vos oreilles. — Ah ! chère amie de mon âme ! s’écria sur-le-champ l’autre bergère, quel bonheur nous est venu ! Vois-tu ce seigneur qui nous parle ? Eh bien ! je te fais savoir que c’est le plus vaillant chevalier, le plus amoureux et le plus poli qu’il y ait au monde ; à moins qu’une histoire de ses prouesses qui circule imprimée, et que j’ai lue, ne mente et ne nous trompe. Je gagerais que ce brave homme qu’il mène avec lui est un certain Sancho Panza, son écuyer, dont rien n’égale la grâce et les saillies. — C’est la vérité, dit Sancho, je suis ce plaisant et cet écuyer que vous dites, et ce seigneur est mon maître, le même Don Quichotte de la Manche, imprimé et raconté en histoire. — Ah ! chère amie, s’écria l’autre, supplions-le de rester ; nos parents et nos frères en auront une joie infinie. J’ai ouï parler aussi de sa valeur et de ses mérites de la même façon que tu viens d’en parler. On dit surtout qu’il est le plus constant et le plus loyal amoureux que l’on connaisse, et que sa dame est une certaine Dulcinée du Toboso, à qui toute l’Espagne décerne la palme de la beauté. — C’est avec raison qu’on la lui donne, reprit Don Quichotte, si, toutefois, votre beauté sans pareille ne met la chose en question. Mais ne perdez point votre temps, mesdames, à vouloir me retenir, car les devoirs impérieux de ma profession ne me laissent reposer nulle part. »
Sur ces entrefaites, arriva près des quatre interlocuteurs un frère de l’une des deux bergères, vêtu avec une élégance et une richesse qui répondaient à celles de leur accoutrement. Elles lui contèrent que celui qui parlait avec elles était le valeureux Don Quichotte de la Manche, et l’autre, son écuyer Sancho, que le jeune homme connaissait déjà pour avoir lu leur histoire. Aussitôt le galant berger fit au chevalier ses offres de service, et le pria si instamment de l’accompagner à leurs tentes, que Don Quichotte fut contraint de céder ; il le suivit. En ce moment se faisait la chasse aux huées, et les filets s’emplirent d’une multitude d’oiseaux qui, trompés par la couleur des mailles, se jetaient dans le péril qu’ils fuyaient à tire d’ailes. Plus de trente personnes se réunirent en cet endroit, toutes galamment habillées en bergers et en bergères. Elles furent aussitôt informées que c’étaient là Don Quichotte et son écuyer, ce qui les ravit de joie, parce qu’elles les connaissaient déjà par leur histoire.
On regagna les tentes, où l’on trouva les tables dressées, riches, propres et abondamment servies. On fit à Don Quichotte l’honneur du haut bout. Tous le regardaient et s’étonnaient de le voir. Finalement, quand on leva la nappe, Don Quichotte prit la parole, et dit : « Parmi les plus grands péchés que les hommes commettent, bien que certaines personnes disent que c’est l’orgueil qui a la première place, moi, je dis que c’est l’ingratitude, m’en rapportant à ce qu’on a coutume de dire, que l’enfer est peuplé d’ingrats. Ce péché, j’ai tâché de le fuir, autant qu’il m’a été possible, depuis l’instant où j’eus l’usage de la raison. Si je ne peux payer les bonnes œuvres qui me sont faites par d’autres bonnes œuvres, je mets à la place le désir de les rendre ; et, si cela ne suffit point, je les publie ; car celui qui raconte et publie les bienfaits qu’il reçoit les reconnaîtra, s’il le peut, par d’autres bienfaits. Effectivement, la plupart de ceux qui reçoivent sont inférieurs à ceux qui donnent. Ainsi est Dieu pardessus tout le monde, parce qu’il est le bienfaiteur de tous, et les présents de l’homme ne peuvent répondre avec égalité à ceux de Dieu, à cause de l’infinie distance qui les sépare. Mais, à cette impuissance, à cette misère, supplée en quelque sorte la reconnaissance. Moi donc, reconnaissant de la grâce qui m’est faite ici, mais ne pouvant y répondre à la même mesure, et, me renfermant dans les étroites limites de mon pouvoir, j’offre ce que je puis et ce qui vient de mon crù. Je dis donc que, pendant deux jours naturels, je soutiendrai, au milieu de cette grand’route qui conduit à Saragosse, que ces dames, déguisées en bergères, sont les plus belles et les plus courtoises personnes qu’il y ait au monde, à l’exception cependant de la sans pareille Dulcinée du Toboso, unique maîtresse de mes pensées, soit dit sans offenser aucun de ceux et de celles qui m’écoutent. »
Quand Sancho entendit cela, lui qui avait écouté avec attention, il ne put se tenir, et s’écria : « Est-il possible qu’il y ait au monde des gens assez osés pour dire et jurer que ce mien maître-là est fou ! Dites un peu, messieurs les bergers, y a-t-il curé de village, si savant et si beau parleur qu’il soit, qui puisse dire ce que mon maître a dit ? Y a-t-il chevalier errant, quelque réputation de vaillance qu’il ait, qui puisse offrir ce qu’offre mon maître ? » Don Quichotte se tourna brusquement vers Sancho, et lui dit, le visage enflammé de colère : « Est-il possible, ô Sancho ! qu’il y ait dans tout l’univers une seule personne qui dise que tu n’es pas un sot doublé de même, avec je ne sais quelles bordures de malice et de coquinerie ? Pourquoi te mêles-tu de mes affaires, et qui te charge de vérifier si je suis sensé ou imbécile ? Tais-toi, sans répliquer un mot, et va seller Rossinante, s’il est dessellé ; puis allons mettre mon offre à exécution ; car, avec la raison que j’ai de mon côté, tu peux bien tenir pour vaincus tous ceux qui s’aviseraient de me contredire. » Cela dit, il se leva de son siège, avec des gestes d’indignation, et laissa tous les spectateurs dans l’étonnement, les faisant douter s’il fallait le prendre pour sage ou pour fou.
Finalement, ce fut en vain qu’ils essayèrent de le détourner de son entreprise chevaleresque, en lui disant qu’ils tenaient pour dûment reconnus ses sentiments de gratitude, et qu’il n’était nul besoin de nouvelles démonstrations pour faire également connaître sa valeur, puisque celles que rapportait son histoire étaient bien suffisantes. Don Quichotte n’en persista pas moins dans sa résolution. Il monta sur Rossinante, prit sa lance, embrassa son écu, et fut se placer au beau milieu d’un grand chemin qui passait près de la verte prairie. Sancho le suivit sur son âne, ainsi que tous les gens de la compagnie pastorale, désireux de voir où aboutirait son offre arrogante et singulière.
Campé, comme on l’a dit, au milieu du chemin, Don Quichotte fit retentir l’air de ces paroles : « Ô vous, passagers et voyageurs, chevaliers, écuyers, gens à pied et à cheval, qui passez ou devez passer sur ce chemin pendant les deux jours qui vont suivre, sachez que Don Quichotte de la Manche, chevalier errant, s’est ici posté pour soutenir que toutes les beautés et les courtoisies de la terre sont surpassées par celles que possèdent les nymphes habitantes de ces prés et de ces bois, laissant toutefois à part la reine de mon âme, Dulcinée du Toboso ; ainsi donc, que celui qui serait d’un avis contraire se présente ; je l’attends ici. » Par deux fois il répéta mot à mot cette apostrophe, et par deux fois elle ne fut entendue d’aucun chevalier errant. Mais le sort, qui menait ses affaires de mieux en mieux, voulut que, peu de temps après, on découvrît sur le chemin une multitude d’hommes à cheval, portant pour la plupart des lances à la main, qui s’avançaient tous pressés, mêlés, et en grande hâte. Dès que ceux qui accompagnaient Don Quichotte les eurent aperçus, ils tournèrent les talons, et s’écartèrent bien loin de la grand’route, parce qu’ils virent bien qu’en attendant cette rencontre ils pouvaient s’exposer à quelque danger. Don Quichotte seul, d’un cœur intrépide, resta ferme sur la place, et Sancho Panza se fit un bouclier des reins de Rossinante. Cependant la troupe confuse des lanciers s’approchait, et l’un d’eux, qui marchait en avant, se mit à crier de toute sa force à Don Quichotte : « Gare, homme du diable, gare du chemin ; ces taureaux vont te mettre en pièces. — Allons donc, canaille, répondit Don Quichotte, il n’y a pas pour moi de taureaux qui vaillent, fussent-ils les plus terribles de ceux que le Jarama nourrit sur ses rives. Confessez, malandrins, confessez en masse et en bloc la vérité de ce que j’ai publié tout à l’heure ; sinon, je vous livre bataille. »
Le vacher n’eut pas le temps de lui répondre, ni Don Quichotte celui de se détourner, quand même il l’eût voulu ; ainsi, le troupeau des taureaux de combat, avec les bœufs paisibles qui servent à les conduire, et la multitude de vachers et de gens de toutes sortes qui les menaient à une ville où devait se faire une course le lendemain, tout cela passa par-dessus Don Quichotte, et par-dessus Sancho, Rossinante et le grison, les roulant à terre et les foulant aux pieds. De l’aventure, Sancho resta moulu, Don Quichotte épouvanté, le grison meurtri de coups, et Rossinante fort peu catholique. Pourtant ils se relevèrent tous à la fin, et Don Quichotte, bronchant par-ci, tombant par-là, se mit aussitôt à courir après l’armée de bêtes à cornes, criant de toute sa voix : « Arrêtez, arrêtez, canaille de malandrins, un seul chevalier vous attend, lequel n’est ni de l’humeur ni de l’avis de ceux qui disent : À l’ennemi qui fuit, faire un pont d’argent. » Mais les fuyards pressés ne ralentirent pas leur course pour cela, et ne firent pas plus de cas de ces menaces que des nuages de l’an passé. La fatigue arrêta Don Quichotte, qui, plus enflammé de courroux que rassasié de vengeance, s’assit sur le bord du chemin, attendant que Sancho, Rossinante et le grison revinssent auprès de lui. Ils arrivèrent enfin ; maître et valet reprirent leurs montures, et, sans retourner prendre congé de la feinte Arcadie, avec plus de honte que de joie, ils continuèrent leur chemin.
CHAPITRE LIX. Où l’on raconte l’événement extraordinaire, capable d’être pris pour une aventure, qui arriva à Don Quichotte.
Don Quichotte et Sancho trouvèrent un remède à la poussière et à la lassitude, qui leur étaient restées de l’incivilité des taureaux, dans une claire et limpide fontaine qui coulait au milieu d’une épaisse touffe d’arbres. Laissant paître librement, sans harnais et sans bride, Rossinante et le grison, les deux aventuriers, maître et valet, s’assirent au bord de l’eau. Don Quichotte se rinça la bouche, se lava la figure, et rendit, par cette ablution, quelque énergie à ses esprits abattus. Sancho recourut au garde-manger de son bissac, et en tira ce qu’il avait coutume d’appeler sa victuaille. Don Quichotte ne mangeait point par pure tristesse, et Sancho n’osait pas toucher aux mets qu’il avait devant lui, par pure civilité ; il attendait que son seigneur en essayât. Mais, voyant qu’enseveli dans ses rêveries, celui-ci ne se rappelait pas de porter le pain à la bouche, sans ouvrir la sienne pour parler, et foulant aux pieds toute bienséance, il se mit à encoffrer dans son estomac le pain et le fromage qui lui tombaient sous la main. « Mange, ami Sancho, lui dit Don Quichotte, alimente ta vie, cela t’importe plus qu’à moi, et laisse-moi mourir sous le poids de mes pensées et les coups de mes disgrâces. Je suis né, Sancho, pour vivre en mourant, et toi, pour mourir en mangeant. Afin que tu voies combien j’ai raison de parler ainsi, considère-moi, je te prie, imprimé dans des livres d’histoire, fameux dans les armes, affable et poli dans mes actions, respecté par de grands seigneurs, sollicité par de jeunes filles, et quand, à la fin, j’attendais les palmes et les couronnes justement méritées par mes valeureux exploits, je me suis vu ce matin foulé, roulé et moulu sous les pieds d’animaux immondes. Cette réflexion m’émousse les dents, m’engourdit les mains, et m’ôte si complètement l’envie de manger, que je pense à me laisser mourir de faim, mort la plus cruelle de toutes les morts. — De cette manière, répondit Sancho, sans cesser de mâcher en toute hâte, votre grâce n’est pas de l’avis du proverbe qui dit : Meure la poule, pourvu qu’elle meure soûle. Quant à moi, du moins, je ne pense pas me tuer moi-même. Je pense, au contraire, faire comme le savetier, qui tire le cuir avec les dents jusqu’à ce qu’il le fasse arriver où il veut. Moi, je tirerai ma vie en mangeant, jusqu’à ce qu’elle arrive à la fin que lui a fixée le Ciel. Sachez, seigneur, qu’il n’y a pas de plus grande folie que celle de vouloir se désespérer comme le fait votre grâce. Croyez-moi ; après que vous aurez bien mangé, étendez-vous pour dormir un peu sur les verts tapis de cette prairie, et vous verrez, en vous éveillant, comme vous serez soulagé. »
Don Quichotte suivit ce conseil, trouvant que les propos de Sancho étaient plus d’un philosophe que d’un imbécile. « Si tu voulais, ô Sancho, lui dit-il, faire pour moi ce que je vais te dire, mon soulagement serait plus certain, et mes peines moins vives : ce serait, pendant que je dormirai, pour te complaire, de t’écarter un peu d’ici, et avec les rênes de Rossinante, mettant ta peau à l’air, de t’administrer trois ou quatre cents coups de fouet, à-compte et à valoir sur les trois mille et tant que tu dois te donner pour le désenchantement de Dulcinée ; car, en vérité, c’est une honte que cette pauvre dame reste enchantée par ta négligence et ta tiédeur. — À cela il y a bien à dire, répondit Sancho. Dormons tous deux à cette heure, et Dieu dit ensuite ce qui sera. Sachez, seigneur, que se fouetter ainsi de sang-froid, c’est une rude chose, surtout quand les coups doivent tomber sur un corps mal nourri et plus mal repu. Que madame Dulcinée prenne patience ; un beau jour, quand elle y pensera le moins, elle me verra percé de coups comme un crible, et jusqu’à la mort tout est vie ; je veux dire que j’ai la mienne encore, aussi bien que l’envie d’accomplir ce que j’ai promis. »
Après l’avoir remercié de sa bonne intention, Don Quichotte mangea un peu, et Sancho beaucoup ; puis tous deux se couchèrent et s’endormirent, laissant les deux perpétuels amis et camarades, Rossinante et le grison, paître à leur fantaisie l’herbe abondante dont ces prés étaient pleins. Les dormeurs s’éveillèrent un peu tard. Ils remontèrent à cheval, et continuèrent leur route, en se donnant hâte pour arriver à une hôtellerie qu’on découvrait à une lieue plus loin. Je dis une hôtellerie, car ce fut ainsi que Don Quichotte l’appela, contre l’usage qu’il avait d’appeler toutes les hôtelleries châteaux. Ils y arrivèrent enfin, et demandèrent à l’hôtelier s’il y avait un gîte pour eux. On leur répondit que oui, avec toute la commodité et les aisances qu’ils pourraient trouver à Saragosse. Tous deux mirent pied à terre, et Sancho porta ses bagages dans une chambre dont l’hôte lui donna la clef. Il conduisit ensuite les bêtes à l’écurie, leur jeta la ration dans la mangeoire, et, rendant grâce au Ciel de ce que son maître n’avait pas pris cette hôtellerie pour un château, il revint voir ce que lui commanderait Don Quichotte, qui s’était assis sur un banc.
L’heure du souper venue, ils se retirèrent dans leur chambre, et Sancho demanda à l’hôte ce qu’il avait à leur donner. « Vous serez servis à bouche que veux-tu, répondit l’hôte. Ainsi, demandez ce qui vous fera plaisir ; car, en fait d’oiseaux de l’air, d’animaux de la terre, et de poissons de la mer, cette hôtellerie est abondamment pourvue. — Il ne faut pas tant de choses, répliqua Sancho ; avec une paire de poulets rôtis nous aurons assez, car mon seigneur est délicat et mange peu, et moi je ne suis pas glouton à l’excès. » L’hôte répondit qu’il n’avait pas de poulets, parce que les milans dévastaient le pays. « Eh bien ! reprit Sancho, que le seigneur hôte fasse rôtir une poule qui soit un peu tendre. — Une poule, sainte Vierge ! s’écria l’hôte ; en vérité, en vérité, j’en ai envoyé vendre hier plus de cinquante à la ville ; mais, à l’exception d’une poule, votre grâce peut demander tout ce qui lui plaira. — De cette manière, reprit Sancho, le veau ne manquera pas, ni le chevreau non plus. — Pour le présent, répondit l’hôte, il n’y en a point à la maison, parce que la provision est épuisée ; mais, la semaine qui vient, il y en aura de reste. — Nous voilà bien lotis, repartit Sancho ; je parie que tous ces objets manquants vont se résumer en une grande abondance de lard et d’œufs. — Pardieu ! répondit l’hôtelier, mon hôte a vraiment une gentille mémoire ! je viens de lui dire que je n’ai ni poules, ni poulets, et il veut maintenant que j’aie des œufs ? qu’il imagine, s’il lui plaît, d’autres délicatesses, et qu’il cesse de demander des poules. — Allons au fait, par le nom du Christ ! s’écria Sancho ; dites-moi finalement ce que vous avez, et trêve de balivernes. — Seigneur hôte, reprit l’hôtelier, ce que j’ai véritablement, ce sont deux pieds de bœuf qui ressemblent à des pieds de veau, ou deux pieds de veau qui ressemblent à des pieds de bœuf. Ils sont cuits avec leur assaisonnement de pois, d’oignons et de lard, et disent, à l’heure qu’il est, en bouillant sur le feu : Mange-moi, mange-moi. — D’ici je les marque comme miens, s’écria Sancho, et que personne n’y touche ; je les paierai mieux qu’un autre, car je ne pouvais rien rencontrer qui fût plus de mon goût ; et peu m’importe qu’ils soient de bœuf ou de veau, pourvu que ce soient des pieds. — Personne n’y touchera, répondit l’hôtelier, car d’autres hôtes, que j’ai à la maison, sont assez gens de qualité pour mener avec eux cuisinier, officier et provisions de bouche. — Quant à la qualité, dit Sancho, personne n’en revend à mon maître ; mais l’emploi qu’il exerce ne permet ni garde-manger, ni panier à bouteilles. Nous nous étendons par-là, au milieu d’un pré, et nous mangeons à notre soûl des glands et des nèfles. » Tel fut l’entretien qu’eut Sancho avec l’hôtelier, et qu’il cessa là, sans vouloir lui répondre, car l’autre avait déjà demandé quel était l’emploi ou la profession de son maître. L’heure du souper vint ; Don Quichotte regagna sa chambre ; l’hôte apporta la fricassée comme elle se trouvait, et le chevalier se mit à table.
Bientôt après, dans la chambre voisine de la sienne, et qui n’en était séparée que par une mince cloison, Don Quichotte entendit quelqu’un qui disait : « Par la vie de votre grâce, seigneur Don Géronimo, en attendant qu’on apporte le souper, lisons un autre chapitre de la seconde partie de Don Quichotte de la Manche. » À peine Don Quichotte eut-il entendu son nom, qu’il se leva tout debout, dressa l’oreille, et prêta toute son attention à ce qu’on disait de lui. Il entendit ce Don Géronimo répondre : « Pourquoi voulez-vous, seigneur Don Juan, que nous lisions ces sottises ? Quiconque a lu la première partie de Don Quichotte de la Manche ne peut trouver aucun plaisir à lire cette seconde partie. — Toutefois, reprit Don Juan, nous ferons bien de la lire ; car enfin, il n’y a pas de livres si mauvais, qu’on n’y trouve quelque chose de bon. Ce qui me déplaît le plus dans celui-ci, c’est qu’on y peint Don Quichotte guéri de son amour pour Dulcinée du Toboso. »
Quand Don Quichotte entendit cela, plein de dépit et de colère, il éleva la voix et s’écria : « À quiconque dira que Don Quichotte de la Manche a oublié ou peut oublier Dulcinée du Toboso, je lui ferai connaître, à armes égales, qu’il est bien loin de la vérité ; car, ni Dulcinée du Toboso ne peut être oubliée, ni l’oubli ne peut se loger en Don Quichotte. Sa devise est la constance, et ses vœux de rester fidèle, sans se faire aucune violence, par choix et par plaisir. — Qui nous répond ? demanda-t-on de l’autre chambre. — Qui pourrait-ce être, répliqua Sancho, sinon Don Quichotte de la Manche lui-même, qui soutiendra tout ce qu’il a dit, et même tout ce qu’il dira, car le bon payeur ne regrette pas ses gages. »
À peine Sancho avait-il achevé, que deux gentilshommes (du moins en avaient-ils l’apparence), ouvrirent la porte de la chambre, et l’un d’eux, jetant les bras au cou de Don Quichotte, lui dit avec effusion : « Ce n’est ni votre aspect qui peut démentir votre nom, ni votre nom qui peut démentir votre aspect. Vous, seigneur, vous êtes sans aucun doute le véritable Don Quichotte de la Manche, étoile polaire de la chevalerie errante, en dépit de celui qui a voulu usurper votre nom et anéantir vos prouesses, comme l’a fait l’auteur de ce livre que je remets entre vos mains. » Il lui présenta en même temps un livre que tenait son compagnon. Don Quichotte le prit, et se mit à le feuilleter sans répondre un mot ; puis, quelques moments après, il le lui rendit en disant : « Dans le peu que j’ai vu, j’ai trouvé chez cet auteur trois choses dignes de blâme. La première, quelques paroles que j’ai lues dans le prologue ; la seconde, que le langage est aragonais, car l’auteur supprime quelquefois les articles ; enfin la troisième, qui le confirme surtout pour un ignorant, c’est qu’il se trompe et s’éloigne de la vérité dans la partie principale de l’histoire. Il dit en effet que la femme de Sancho Panza, mon écuyer, s’appelle Marie Gutierrez, tandis qu’elle s’appelle Thérèse Panza ; et celui qui se trompe en un point si capital doit faire craindre qu’il ne se trompe en tout le reste de l’histoire. — Voilà, pardieu, une jolie chose pour un historien, s’écria Sancho, et il doit être bien au courant de nos affaires, puisqu’il appelle Thérèse Panza, ma femme, Marie Gutierrez ! Reprenez le livre, seigneur, et voyez un peu si je figure par là, et si l’on estropie mon nom. — À ce que vous venez de dire, mon ami, reprit Don Géronimo, vous devez être Sancho Panza, l’écuyer du seigneur Don Quichotte ? — Oui, je le suis, répondit Sancho, et je m’en flatte. — Eh bien ! par ma foi, continua le gentilhomme, cet auteur moderne ne vous traite pas avec la décence qui se voit en votre personne. Il vous peint glouton et niais, et pas le moins du monde amusant, bien différent enfin de l’autre Sancho qu’on trouve dans la première partie de l’histoire de votre maître. — Dieu lui pardonne, répondit Sancho ; il aurait mieux fait de me laisser dans mon coin, sans se souvenir de moi ; car pour mener la danse il faut savoir jouer du violon, et ce n’est qu’à Rome que saint Pierre est bien. »
Les deux gentilshommes invitèrent Don Quichotte à passer dans leur chambre pour souper avec eux, sachant bien, dirent-ils, qu’il n’y avait rien dans cette hôtellerie de convenable pour sa personne. Don Quichotte, qui fut toujours affable et poli, se rendit à leurs instances et soupa avec eux. Sancho resta maître de la marmite en toute propriété ; il prit le haut bout à la table, et l’hôtelier s’assit auprès de lui, car il n’était pas moins que Sancho amoureux de ses pieds de bœuf.
Pendant le souper, Don Juan demanda à Don Quichotte quelles nouvelles il avait de madame Dulcinée du Toboso ; si elle s’était mariée, si elle était accouchée ou enceinte, ou bien si, gardant ses vœux de chasteté, elle se souvenait des amoureuses pensées du seigneur Don Quichotte. « Dulcinée, répondit Don Quichotte, est encore pure et sans tache, et mon cœur plus constant que jamais ; notre correspondance, nulle comme d’habitude ; sa beauté, changée en la laideur d’une vile paysanne. » Puis il leur conta de point en point l’enchantement de Dulcinée, ses aventures dans la caverne de Montésinos, et la recette que lui avait donnée le sage Merlin pour désenchanter sa dame, laquelle n’était autre que la flagellation de Sancho. Ce fut avec un plaisir extrême que les gentilshommes entendirent conter, de la bouche même de Don Quichotte, les étranges événements de son histoire. Ils restèrent aussi étonnés de ses extravagances que de la manière élégante avec laquelle il les racontait. Tantôt ils le tenaient pour spirituel et sensé, tantôt ils le voyaient glisser et tomber dans le radotage, et ne savaient enfin quelle place lui donner entre la sagesse et la folie.
Sancho acheva de souper, et, laissant l’hôtelier battre les murailles, il passa dans la chambre de son maître, où il dit tout en entrant : « Qu’on me pende, seigneurs, si l’auteur de ce livre qu’ont vos grâces a envie que nous restions longtemps cousins. Je voudrais, du moins, puisqu’il m’appelle glouton, à ce que vous dites, qu’il se dispensât de m’appeler ivrogne. — C’est précisément le nom qu’il vous donne, répondit Don Géronimo. Je ne me rappelle pas bien de quelle façon, mais je sais que les propos qu’il vous prête sont malséants et en outre menteurs, à ce que je lis dans la physionomie du bon Sancho que voilà. — Vos grâces peuvent m’en croire, reprit Sancho ; le Sancho et le Don Quichotte de cette histoire sont d’autres que ceux qui figurent dans celle qu’a composée Cid Hamet Ben-Engéli ; ceux-là sont nous-mêmes ; mon maître, vaillant, discret et amoureux ; moi, simple, plaisant, et pas plus glouton qu’ivrogne. — C’est aussi ce que je crois, reprit Don Juan ; et si cela était possible, il faudrait ordonner que personne n’eût l’audace d’écrire sur les aventures du grand Don Quichotte, si ce n’est Cid Hamet, son premier auteur, de la même façon qu’Alexandre ordonna que personne n’eût l’audace de faire son portrait, si ce n’est Apelles. — Mon portrait, le fasse qui voudra, dit Don Quichotte ; mais qu’on ne me maltraite point, car la patience finit par tomber quand on la charge d’injures. — Quelle injure peut-on faire au seigneur Don Quichotte, répondit Don Juan, dont il ne puisse aisément se venger, à moins qu’il ne la pare avec le bouclier de sa patience, qui est large et fort, à ce que j’imagine ? »
Ce fut dans ces entretiens et d’autres semblables que se passa une grande partie de la nuit ; et, bien que Don Juan et son ami pressassent Don Quichotte de lire un peu plus du livre, pour voir quelle gamme il chantait, on ne put l’y décider. Il répondit qu’il tenait le livre pour lu tout entier, qu’il le maintenait pour impertinent d’un bout à l’autre, et qu’il ne voulait pas, si jamais son auteur venait à savoir qu’on le lui eût mis entre les mains, lui donner la joie de croire qu’il en avait fait lecture. « D’ailleurs, ajouta-t-il, la pensée même doit se détourner des choses obscènes et ridicules, à plus forte raison les yeux. » On lui demanda où il avait résolu de diriger sa route. Il répondit qu’il allait à Saragosse, pour se trouver aux fêtes appelées joutes du harnais, qu’on célèbre chaque année dans cette ville. Don Juan lui dit alors que cette nouvelle histoire racontait comment Don Quichotte, ou quel que fût celui qu’elle appelait ainsi, avait assisté, dans la même ville, à une course de bagues, dépourvue d’invention, pauvre de style, misérable en descriptions de livrées ; mais, en revanche, riche en niaiseries. — En ce cas-là, répliqua Don Quichotte, je ne mettrai point les pieds à Saragosse, et je publierai ainsi, à la face du monde, le mensonge de ce moderne historien, et les gens pourront se convaincre que je ne suis pas le Don Quichotte dont il parle. — Ce sera fort bien fait, reprit Don Géronimo ; et d’ailleurs il y a d’autres joutes à Barcelone, où le seigneur Don Quichotte pourra montrer son adresse et sa valeur. — Voilà ce que je pense faire, répliqua Don Quichotte ; mais que vos grâces veuillent bien me permettre, car il en est l’heure, d’aller me mettre au lit, et qu’elles me comptent désormais au nombre de leurs meilleurs amis et serviteurs. — Moi aussi, ajouta Sancho, peut-être leur serai-je bon à quelque chose. »