La Guerre civile (De bello civili) (page 2)
[31] (1) Valérius et Curion arrivent avec leurs troupes, l'un en Sardaigne, l'autre en Sicile. Ils trouvent ces deux provinces sans commandants. (2) À l'arrivée de Tubéron en Afrique, la province était occupée par Attius Varus, qui, comme on l'a dit, après la perte de ses cohortes à Auximum, s'était retiré en Afrique. N'ayant trouvé personne qui y commandât, il s'en était emparé, y avait fait des levées, et formé deux légions; ce qui ne lui avait pas été trop difficile, connaissant les hommes et les localités de cette province, dont, peu d'années auparavant, il avait été gouverneur au sortir de sa préture. (3) II refusa à Tubéron, qui arrivait avec sa flotte, l'entrée du port et de la ville d'Utique, ne lui permit pas même de mettre à terre son fils qui était malade, et le força de lever l'ancre et de se retirer.
[32] (1) Cela fait, César, pour donner du repos à ses troupes, les distribue dans les villes municipales voisines; quant à lui, il part pour Rome. (2) Après y avoir assemblé le sénat, il rappelle les outrages de ses ennemis. "Il n'a, dit-il, sollicité aucune faveur extraordinaire; il a attendu le temps prescrit pour briguer le consulat, se contentant de prendre les voies qui sont ouvertes à tous les citoyens; (3) et il a été soutenu par les dix tribuns du peuple, qui, malgré ses ennemis et la résistance de Caton, accoutumé à perdre le temps en vains discours, ont ordonné que justice lui fût rendue en son absence, sous le consulat même de Pompée. Si ce dernier n'approuvait pas le décret, pourquoi l'a-t-il laissé rendre? S'il l'approuvait, pourquoi empêcher César de profiter de la bienveillance du peuple romain? (4) César parla de sa modération: il avait demandé de son propre mouvement qu'on licenciât les armées, quelque tort que cela dût faire à sa considération et à son honneur. (5) Il montra l'acharnement de ses ennemis, qui exigeaient de lui une chose à laquelle ils ne voulaient pas se soumettre, et qui aimaient mieux voir tout bouleverser que de renoncer au commandement des troupes et au pouvoir. (6) Il représenta l'injustice avec laquelle on lui avait ôté deux légions, la cruauté et l'insolence avec laquelle on avait poursuivi les tribuns du peuple, les offres qu'il avait faites, les entrevues demandées par lui, et refusées. (7) En conséquence, il priait et conjurait les sénateurs de prendre en main la république et de la gouverner avec lui. Si la crainte les en détournait, il ne leur serait pas à charge et gouvernerait seul la république. (8) Il faut députer vers Pompée pour traiter d'un accommodement. II n'a pas les préventions que Pompée a exprimées naguère dans le sénat, en disant que députer vers un homme c'est reconnaître son autorité ou témoigner qu'on le craint. (9) De tels sentiments sont, à ses yeux, d'une âme petite et faible; et pour lui, comme il s'est appliqué à se distinguer par ses exploits, il veut aussi surpasser les autres en droiture et en équité."
[33] (1) Le sénat approuva l'envoi d'une députation; mais ne trouvait personne qui voulût en être: chacun, effrayé, refusait d'encourir les risques. (2) En effet, Pompée, à son départ, avait dit dans le sénat qu'il ne ferait aucune différence entre les citoyens qui resteraient à Rome et ceux qui iraient au camp de César. (3) Ainsi trois jours se passent en discussions et en excuses. De plus, L. Métellus, tribun du peuple, est suscité par les ennemis de César pour écarter sa proposition et entraver tous ses autres desseins. (4) S'en étant aperçu, César, après quelques jours de sollicitations inutiles, ne voulant pas perdre le temps qui lui reste, part de Rome sans avoir rien terminé, et se rend dans la Gaule ultérieure.
[34] (1) À son arrivée, César apprit que Pompée avait envoyé en Espagne Vibullius Rufus, que peu de jours auparavant on avait pris à Corfinium et relâché par son ordre; (2) qu'en outre, Domitius était parti pour aller se jeter dans Marseille avec sept galères qu'il avait enlevées par force à des particuliers dans l'île d'Igilium et dans le Cosanum, et qu'il avait remplies de ses esclaves, de ses affranchis, et de colons de ses terres; (3) et en outre, que Pompée, à son départ de Rome, avait expédié devant lui, comme députés, dans leur patrie, de jeunes Marseillais de nobles familles, en les exhortant à ne pas oublier ses anciens bienfaits pour les obligations plus récentes qu'ils pouvaient avoir à César. (4) Conformément à ces instructions, les Marseillais avaient fermé leurs portes à César, en appelant à leur secours les Albiques, peuple sauvage qui, de tout temps, leur était dévoué et qui habitait les montagnes au-dessus de Marseille; (5) ils avaient fait entrer dans leur ville tout le blé des contrées et des châteaux du voisinage, avaient établi des fabriques d'armes, et réparaient leurs murailles, leurs portes, leurs navires.
[35] (1) César mande quinze des principaux Marseillais; il les engage à n'être pas les premiers à commencer la guerre, leur remontrant qu'ils doivent plutôt suivre le sentiment de toute l'Italie que de déférer à la volonté d'un seul. (2) Il ajoute à cela tout ce qu'il croit capable de les guérir de leur témérité. (3) Les députés reportent ces paroles à leurs concitoyens, et, par leur ordre, reviennent dire à César: "Que voyant le peuple romain divisé en deux partis, ils ne sont ni assez éclairés, ni assez puissants pour décider laquelle des deux causes est la plus juste; (4) que les chefs de ces partis, Cn. Pompée et C. César, sont l'un et l'autre les patrons de leur ville; que l'un leur a publiquement accordé les terres des Volques Arécomiques et des Helviens; et que l'autre, après avoir soumis les Gaules, a aussi augmenté leur territoire et leurs revenus. (5) En conséquence ils doivent pour des services égaux témoigner une reconnaissance égale, ne servir aucun des deux contre l'autre, ne recevoir ni l'un ni l'autre dans leur ville et dans leurs ports.
[36] (1) Pendant que ces choses se passent, Domitius arrive à Marseille avec ses vaisseaux, et, reçu par les habitants, prend le commandement de la ville. On lui donne aussi la conduite de la guerre. (2) Par son ordre ils expédient leur flotte dans toutes les directions, vont chercher de côté et d'autre les vaisseaux de charge, et les amènent dans le port: ceux qui sont en mauvais état leur fournissent des clous, du bois, des agrès, pour radouber et armer les autres; (3) ils mettent dans les greniers publics tout le blé qu'ils peuvent recueillir, et serrent les autres approvisionnements et tout ce qui peut leur être d'usage en cas de siège. (4) Irrité de cette injure, César vient avec trois légions à Marseille, élève, pour l'attaque de la ville, des tours et des mantelets, fait équiper, à Arles, douze galères. (5) Achevées et armées dans l'espace de trente jours, y compris celui où l'on avait coupé le bois, elles sont amenées à Marseille; César en donne le commandement à D. Brutus, et laisse C Trébonius, son lieutenant, pour conduire le siège.
[37] (1) Tout en faisant ces préparatifs, il envoie en Espagne C. Fabius, son lieutenant, avec trois légions qu'il avait mises en quartiers d'hiver à Narbonne et aux environs. Il lui ordonne de s'emparer promptement des passages des Pyrénées alors occupés par L. Afranius; (2) les autres légions qui hivernaient plus loin ont ordre de le suivre. (3) Fabius exécute l'ordre de César avec toute la promptitude que celui-ci lui avait recommandée, chasse des passages les troupes qui les gardaient, et marche à grandes journées contre Afranius.
[38] (1) À l'arrivée de L. Vibullius Rufus, que Pompée, comme nous l'avons dit, avait envoyé en Espagne, Afranius, Pétréius et Varron, lieutenants de Pompée, se partagèrent entre eux le commandement: le premier occupait, avec trois légions, l'Espagne citérieure; le second, avec deux, depuis les défilés de Castulo, jusqu'au fleuve Anas; le troisième, avec un pareil nombre, le territoire des Vettones et la Lusitanie. (2) Il fut convenu que Pétréius partirait de la Lusitanie et viendrait par le pays des Vettones joindre Afranius avec toutes ses troupes, tandis que Varron protégerait, avec ses légions, toute l'Espagne ultérieure. (3) Les choses ainsi réglées, Pétréius fait des levées d'hommes et de chevaux dans la Lusitanie, et Afranius en ordonne également chez les Celtibères, les Cantabres, et tous les Barbares qui habitent les côtes de l'océan. (4) Après avoir rassemblé les troupes, Pétréius traverse rapidement le pays des Vettones et va joindre Afranius. Tous deux décident, d'un commun accord, de porter la guerre près d'Ilerda, à cause de l'avantage de ce poste.
[39] (1) Ainsi qu'il a été dit plus haut, Afranius avait trois légions, et Pétréius deux, sans compter environ quatre-vingts cohortes, tant de la province citérieure que de l'Espagne ultérieure, et environ cinq mille chevaux de ces deux provinces. (2) César y avait envoyé en avant trois légions, avec six mille auxiliaires et trois mille chevaux qui avaient servi sous lui dans toutes les guerres précédentes, et un pareil nombre de Gaulois qu'il avait réunis en tirant de chaque ville ce qu'il y avait de plus illustre et de plus brave, principalement en Aquitaine et dans les montagnes qui touchent à la province romaine. (3) En apprenant que Pompée venait en Espagne par la Mauritanie avec ses légions, et qu'il était sur le point d'arriver, César emprunta de l'argent aux tribuns des soldats et aux centurions, et le distribua aux troupes. (4) À cela il trouva deux avantages: il s'assurait, par cet emprunt, de la fidélité des centurions, et par ses largesses gagnait l'affection des soldats.
[40] (1) Fabius, de son côté, travaillait par lettres et par messages à s'attacher les villes voisines. Il avait jeté deux ponts sur le Sicoris, à quatre mille pas l'un de l'autre, et s'en servait pour envoyer au fourrage, ayant consommé les jours précédents tout ce qu'il y en avait en deçà du fleuve. (2) Les chefs de l'armée de Pompée, par la même raison, faisaient à peu près de même, d'où résultaient de fréquentes escarmouches entre les cavaliers des deux partis. (3) Un jour, deux légions de Fabius, qui, selon leur coutume, escortaient les fourrageurs, ayant passé le fleuve, suivies de la cavalerie et du bagage, tout à coup, par suite de la violence des vents et de la crue des eaux, le pont fut rompu et l'armée séparée. (4) Pétréius et Afranius s'aperçoivent de cet accident aux débris de bois et de claies que la rivière emportait: aussitôt Afranius prend quatre légions et toute sa cavalerie, traverse le pont qu'il avait construit entre son camp et la ville, et marche au devant des deux légions de Fabius. (5) Instruit de son arrivée, L. Plancus, qui les commandait, se vit obligé de gagner une hauteur et de faire face des deux côtés pour ne pas être enveloppé par la cavalerie. (6) Là, malgré l'inégalité du nombre, il soutient les vives attaques des légions et de la cavalerie d'Afranius. (7) L'action ainsi engagée par la cavalerie, les deux partis aperçurent au loin les enseignes des deux légions que C. Fabius avait fait passer sur l'autre pont pour secourir les nôtres; car il avait soupçonné avec raison que les chefs ennemis profiteraient de l'occasion et de cette faveur de la fortune pour nous accabler. L'arrivée de nos troupes fit cesser le combat, et chacun ramena ses légions au camp.
[41] (1) Deux jours après, César arriva au camp avec neuf cents chevaux qu'il avait gardés pour lui servir d'escorte. Le pont, que la tempête avait rompu, était presque entièrement rétabli; il le fit terminer dans la nuit. (2) Ensuite, ayant reconnu le pays, il laissa six cohortes à la garde du pont, du camp et du bagage, marcha le lendemain à Ilerda avec toutes ses troupes rangées sur trois lignes, et s'arrêta devant le camp d'Afranius: il y resta quelque temps sous les armes, et lui présenta le combat en rase campagne. Afranius, de son côté, fit sortir ses troupes et les rangea sur le milieu d'une colline en avant de son camp. (3) César, voyant qu'Afranius ne voulait pas en venir aux mains, résolut de camper au pied de la montagne, à quatre cents pas environ de distance; (4) et, pour que ses troupes ne fussent pas alarmées par quelque attaque soudaine de l'ennemi, ni interrompues dans leurs travaux, au lieu d'élever un rempart qui, nécessairement, se serait vu de loin, il fit creuser à la tête du camp un fossé de quinze pieds. (5) La première et la seconde ligne restaient sous les armes comme elles avaient été placées d'abord, et les travaux se faisaient par la troisième ligne cachée derrière elles. Par ce moyen tout fut achevé avant qu'Afranius s'aperçut que l'on fortifiait le camp. (6) Sur le soir, César fait entrer ses troupes dans ce retranchement, et y passe la nuit sous les armes.
[42] (1) Le lendemain, il retient toute son armée dans le camp; et comme il eût fallu aller trop loin chercher les matériaux, il se contenta, pour le moment, de faire continuer l'ouvrage sur le même plan; il chargea deux légions de fortifier les deux côtés du camp, d'ouvrir des fossés de la même largeur, et tint les autres légions en bataille vis-à-vis l'ennemi. (2) Afranius et Pétréius, dans le but d'effrayer et de troubler nos travailleurs, conduisent leurs troupes au pied de la colline et nous provoquent au combat; mais, malgré cela, César ne fait point cesser le travail, sûr d'être assez défendu par ses trois légions et par son retranchement. (3) L'ennemi demeure là quelque temps sans quitter presque le pied de la colline, et puis se retire dans son camp. (4) Le troisième jour, César fortifie son camp d'un rempart, et y fait venir les bagages et les cohortes qu'il avait laissés dans l'autre.
[43] (1) Entre la ville d'Ilerda et la colline voisine où Afranius et Pétréius étaient campés, il y avait une plaine d'environ trois cents pas, et vers le milieu une petite hauteur: (2) si César pouvait s'en rendre maître et s'y fortifier, il ne doutait pas qu'il n'ôtât aux ennemis toute communication avec le pont et la ville d'où ils tiraient leurs subsistances. (3) Dans cet espoir, il fait sortir du camp trois légions, et après les avoir rangées en bataille dans un lieu favorable, ordonne au premier rang de l'une d'elles de courir en avant et de s'emparer de la hauteur. (4) En voyant ce mouvement, Afranius détache aussitôt les cohortes qui étaient de garde à la tête de son camp, et les envoie par un chemin plus court s'emparer du même poste. (5) Le combat s'engage; mais les soldats d'Afranius étaient arrivés les premiers à la hauteur; ils repoussent donc les nôtres, et, ayant reçu un renfort, ils les obligent à tourner le dos et à rejoindre les légions.
[44] (1) La manière de combattre de ces soldats était celle-ci: ils couraient vivement sur l'ennemi, s'emparaient d'une position hardiment, ne s'inquiétant pas de garder leurs rangs, et ne combattant que dispersés et par petites troupes; (2) s'ils étaient pressés, ils reculaient et cédaient le terrain, sans croire qu'il y eût à cela de la honte. Ils avaient pris cette manière de combattre des Lusitaniens et des autres Barbares; car il arrive d'ordinaire que le soldat finit par adopter les habitudes des peuples chez lesquels il a fait un long séjour. (3) Cette tactique ne laissa pas que d'étonner les nôtres, qui n'y étaient point habitués: en voyant ainsi l'ennemi courir sans ordre, ils s'imaginaient qu'on voulait les prendre en flanc et les envelopper; car, pour eux, ils étaient accoutumés à garder leurs rangs, à ne pas s'éloigner des enseignes, à ne pas quitter, sans de fortes raisons, le poste où on les avait placés. (4) Aussi, le désordre s'étant mis dans les premiers rangs, la légion qui était de ce côté abandonna le poste et se retira sur un coteau voisin.
[45] (1) César, voyant presque tous les siens épouvantés, contre son attente et contre leur coutume, encourage les soldats et mène la neuvième légion au secours des troupes en péril. L'ennemi poursuivait les nôtres avec autant d'acharnement que d'audace: il l'arrête, le force à fuir à son tour, et à se retirer vers Ilerda, jusque sous les murs de la ville. (2) Mais tandis que les soldats de la neuvième légion, emportés par le désir de la vengeance, poursuivent imprudemment les fuyards, ils s'engagent dans une position dangereuse, au pied même de la montagne sur laquelle la ville est assise. (3) Lorsqu'ils voulurent se retirer, l'ennemi, qui avait l'avantage du terrain, les accabla. (4) L'endroit était escarpé, à pic des deux côtés, et n'avait que tout juste assez de largeur pour contenir trois cohortes en bataille; en sorte qu'on ne pouvait ni les secourir par les flancs, ni les faire soutenir par la cavalerie. (5) Or, du côté de la ville, le terrain descendait en pente douce dans une étendue d'environ cinq cents pas. (6) C'est par là que les nôtres cherchaient à sortir du passage où leur ardeur inconsidérée les avait engagés. Ils combattaient; mais, resserrés dans un lieu étroit, et placés au pied d'une montagne, ils avaient le désavantage; aucun des traits lancés contre eux n'était perdu: cependant, à force de valeur et de patience, ils se soutenaient, et ne se laissaient pas décourager par leurs blessures. (7) À tout moment le nombre des ennemis augmentait, et des cohortes fraîches sorties du camp traversaient la ville et venaient relever celles qui étaient fatiguées. César, également, était obligé d'envoyer au même lieu des cohortes nouvelles pour remplacer ses soldats épuisés.
[46] (1) Le combat durait depuis cinq heures sans qu'on l'eût suspendu, et les nôtres étaient serrés de plus près par la multitude des ennemis, lorsque, ayant épuisé tous leurs traits, ils mettent l'épée à la main, s'élancent impétueusement sur la colline, et, après avoir culbuté quelques cohortes, contraignent les autres à tourner le dos. (2) Repoussés jusque sous les murs, et même, en plus d'un endroit, chassés par la peur jusque dans la ville, les ennemis donnèrent ainsi aux nôtres la facilité de se retirer. (3) Cependant notre cavalerie, quoique placée désavantageusement des deux côtés au pied de la montagne, en gagne le sommet par sa valeur, et, voltigeant entre les deux armées, rend la retraite plus aisée et plus sûre. (4) Ainsi, les chances de ce combat furent partagées. À la première attaque nous perdîmes environ soixante-dix des nôtres, et entre autres Q. Fulginius, premier hastaire de la quatrième légion, qui, par sa valeur, s'était élevé des derniers rangs de la milice jusqu'à ce grade. Le nombre de nos blessés monta à plus de six cents. (5) Du côté d'Afranius périrent T. Cécilius, centurion primipile, quatre autres centurions, et plus de deux cents soldats.
[47] (1) Cependant chacun s'attribuait l'honneur de la journée, et pensait avoir eu l'avantage: (2) les soldats d'Afranius, parce que, malgré leur infériorité reconnue, ils avaient néanmoins longtemps résisté et soutenu notre attaque, conservé d'abord la hauteur disputée, et, au premier choc, obligé les nôtres à tourner le dos; (3) nos soldats, au contraire, parce que, malgré le désavantage du poste et l'infériorité du nombre, ils avaient soutenu le combat pendant cinq heures, gravi la montagne l'épée à la main, chassé l'ennemi de sa position, et l'avaient poussé jusque dans la ville. (4) Afranius fortifia, par de grands ouvrages, le poste pour lequel on avait combattu et y plaça une forte garde.
[48] (1) Deux jours après, il arriva un accident qu'il n'était pas possible de prévoir. En effet, il s'éleva un si violent orage qu'on ne se rappelait pas avoir jamais vu une telle crue d'eau dans ces contrées; (2) en même temps une masse de neiges fondues coula des montagnes, la rivière surmonta ses rives, et les deux ponts, construits par Fabius, furent emportés le même jour. (3) Cet accident causa beaucoup d'embarras à l'armée de César; car son camp, ainsi qu'on l'a dit, était situé dans une plaine d'environ trente milles entre le Sicoris et la Cinga, qui n'étaient point guéables, en sorte qu'il n'avait aucun moyen de sortir de cet espace étroit. (4) Ni les peuples alliés de César ne pouvaient lui apporter des vivres, ni les fourrageurs, arrêtés par ces rivières, revenir au camp, ni les grands convois, qui venaient de l'Italie et de la Gaule, arriver jusqu'à lui. (5) C'était le moment de l'année le plus difficile; il ne restait plus rien des approvisionnements d'hiver, et le temps de la moisson n'était pas loin. Le pays était épuisé, parce que avant l'arrivée de César, Afranius avait fait partir pour Ilerda presque tout le blé; et que César avait consommé le reste les jours précédents. (6) Les bestiaux, qui eussent été d'un grand secours dans cette disette, avaient été éloignés par les habitants de ces contrées, à cause de la guerre. (7) Enfin, ceux de nos soldats qui sortaient pour aller aux vivres ou au fourrage étaient harcelés par les Lusitaniens armés à la légère et par les troupes de l'Espagne citérieure, qui connaissaient bien le pays et pouvaient aisément traverser la rivière, leur coutume étant de ne jamais se mettre en marche sans porter des outres avec eux.
[49] (1) L'armée d'Afranius, au contraire, avait tout en abondance. Il avait fait d'avance de grandes provisions de blé, on lui en apportait de toute la province, et il avait du fourrage en quantité. (2) Le pont d'Ilerda lui facilitait sans péril tous ces transports, et lui ouvrait, de l'autre côté du fleuve, un pays neuf où César ne pouvait pénétrer.
[50] (1) Les eaux demeurèrent pendant plusieurs jours fort élevées. César s'efforça de rétablir les ponts; mais la profondeur du fleuve et les cohortes ennemies placées sur l'autre bord ne laissaient pas faire ses travailleurs. (2) C'était chose facile aux ennemis, parce que le fleuve naturellement rapide l'était devenu encore davantage par suite de cette crue d'eaux, et parce que, de toute la rive, ils lançaient leurs traits sur un point unique et resserré: (3) or, il nous était bien difficile de travailler tout à la fois dans un fleuve aussi rapide, et de nous garantir des traits de l'ennemi.
[51] (1) Cependant on annonce à Afranius qu'un grand convoi, destiné à César, est arrêté près du fleuve. II lui venait des archers du pays des Rutènes, et des cavaliers Gaulois, traînant à leur suite, selon la coutume de ce peuple, quantité de chariots et de bagages. (2) Il y avait en outre environ six mille hommes de toute condition avec leurs esclaves et leurs affranchis, mais sans ordre, sans chef, chacun d'eux se gouvernant à sa fantaisie, et suivant son chemin sans précaution, comme ils avaient fait au début de leur marche. (3) Dans le nombre se trouvaient des jeunes gens de noble famille, des fils de sénateurs et de chevaliers romains, des députés des villes, des lieutenants de César. Toute cette troupe était arrêtée sur la rive du fleuve. (4) Afranius part de nuit avec toute sa cavalerie et trois légions pour les aller accabler; la cavalerie prend les devants et les attaque au dépourvu. Cependant la cavalerie gauloise se met promptement en défense et engage le combat. (5) Tant qu'elle n'eut affaire qu'à des troupes de même arme, elle résista malgré la supériorité du nombre; mais lorsqu'elle vit approcher les enseignes des légions, elle se retira, avec peu de perte, sur les montagnes voisines. (6) Ce combat sauva les autres: ils purent, pendant ce temps, s'échapper et gagner les hauteurs. On perdit ce jour-là environ deux cents archers, plusieurs cavaliers, des valets et quelque bagage.
[52] (1) Cependant toutes ces circonstances augmentèrent la cherté des vivres, suite ordinaire de la disette du moment et de la crainte de l'avenir. (2) Déjà le boisseau de blé se vendait cinquante deniers; le soldat, mal nourri, perdait ses forces; et le mal allait sans cesse croissant. (3) En peu de jours la face des affaires changea tellement, et notre fortune avait tellement fléchi que nos soldats manquaient des choses les plus nécessaires, tandis que ceux d'Afranius regorgeaient de tout et semblaient nous être supérieurs. (4) César, ne pouvant avoir du blé, demandait du bétail aux peuples qui s'étaient déclarés ses alliés, renvoyait les valets de l'armée dans les pays plus éloignés, et pourvoyait lui-même, autant qu'il lui était possible, aux nécessités du moment.
[53] (1) Les embarras de notre situation étaient encore exagérés par Afranius, Pétréius et leurs amis, dans les lettres qu'ils écrivaient à Rome. Le bruit public y ajoutait encore; de sorte que la guerre semblait presque finie. (2) Quand ces lettres et ces nouvelles arrivèrent à Rome, on courut en foule chez Afranius pour féliciter sa famille, et beaucoup de citoyens partirent d'Italie pour aller joindre Pompée: les uns voulaient être les premiers à lui porter ces nouvelles; les autres, craignant de paraître avoir attendu l'événement, ou de venir les derniers de tous.
[54] (1) Dans cette extrémité, tous les passages étant fermés par l'infanterie et la cavalerie d'Afranius, et comme on ne pouvait achever les ponts, César ordonne aux soldats de construire. des bateaux pareils à ceux dont il avait autrefois appris à se servir, en Bretagne: (2) la quille et les bancs étaient d'un bois léger, et le reste du corps de ces bateaux d'osier tressé et recouvert de cuir. (3) Lorsqu'ils sont terminés, il les fait transporter la nuit sur des chariots accouplés à vingt-deux mille pas de son camp, fait passer le fleuve à ses soldats sur ces bateaux, et s'empare à l'improviste d'une hauteur attenant au rivage. (4) Aussitôt, avant que l'ennemi se soit aperçu de son mouvement, il la fortifie. Ensuite il y envoie une légion, et, en deux jours, un pont, auquel on travaille des deux côtés, est établi. (5) Par ce moyen, les convois et les fourrageurs lui reviennent en sûreté, et il commence à avoir des vivres.
[55] (1) Le même jour une grande partie de sa cavalerie passe le fleuve, surprend les fourrageurs ennemis qui s'étaient dispersés sans précaution, et leur enlève un grand nombre d'hommes et de chevaux; puis, des cohortes espagnoles ayant été envoyées au secours de l'ennemi; elle se partage habilement en deux troupes, l'une, pour garder le butin; l'autre, pour faire tête à ceux qui se présentent et les repousser. (2) Une cohorte s'étant imprudemment avancée, les nôtres l'enveloppent et la massacrent, et ils reviennent au camp par le même pont, sans aucune perte et avec un butin considérable.
[56] (1) Tandis que ces choses se passent du côté d'Ilerda, les Marseillais équipent, par le conseil de L. Domitius, dix-sept galères, dont onze pontées. (2) Ils y ajoutent beaucoup de barques légères, afin d'effrayer notre flotte par la quantité, y mettent une multitude d'archers et de ces Albiques dont on a parlé plus haut, et n'épargnent, pour les exciter, ni récompenses, ni promesses. (3) Domitius demande pour lui-même quelques navires, et les remplit des cultivateurs et des pâtres qu'il a amenés. (4) Alors, leur flotte étant prête, ils s'avancent avec assurance contre nos vaisseaux, commandés par D. Brutus, et qui étaient à l'ancre près d'une île située vis-à-vis Marseille.
[57] (1) La flotte de Brutus était de beaucoup inférieure en nombre; mais César l'avait composée de l'élite de toutes ses légions, de soldats choisis dans les premiers rangs, et de centurions qui avaient eux-mêmes demandé cet emploi. (2) Tous s'étaient pourvus de mains de fer, de harpons, d'une grande quantité de javelots, de dards et d'autres traits. En conséquence à l'approche de l'ennemi, ils sortent du port et attaquent ceux de Marseille. (3) On combattit vivement et avec vigueur de part et d'autre. Les Albiques, montagnards robustes et aguerris, ne le cédaient guère aux nôtres en courage, (4) et, à peine sortis de la ville, ils avaient encore l'esprit plein des promesses qu'on leur avait faites. Quant aux pâtres de Domitius, ces hommes féroces, animés par l'espoir de la liberté, et par la présence de leur maître, s'efforçaient de lui montrer ce qu'ils savaient faire.
[58] (1) Les Marseillais, forts de la vitesse de leurs navires et de l'adresse de leurs pilotes, évitaient ou soutenaient aisément le choc des nôtres, et, étendant leurs ailes autant que l'espace le permettait, ils tâchaient de nous envelopper, réunissaient plusieurs de leur vaisseaux contre un des nôtres, et s'appliquaient à briser nos rames en passant. (2) S'ils étaient forcés d'en venir à l'abordage, l'expérience et l'habileté de leurs pilotes faisaient place à la valeur des montagnards. (3) Pour les nôtres, ils n'avaient que des rameurs et des pilotes mal exercés, tirés tout à coup des vaisseaux de transport, et ignorant même les termes de la manoeuvre; d'autre part la pesanteur de leurs vaisseaux en gênait les mouvements, et, faits à la hâte et de bois vert, ils ne pouvaient avoir la même vitesse. (4) Mais aussi, dès que l'on venait à s'approcher, ils ne s'inquiétaient nullement d'avoir affaire à deux vaisseaux à la fois; et lançant la main de fer, ils les retenaient tous les deux, combattaient à droite et à gauche, et montaient à l'abordage. Après un grand carnage des Albiques et des pâtres, ils coulèrent à fond une partie de leurs vaisseaux, en prirent plusieurs, avec l'équipage, et chassèrent les autres dans le port. (5) Ce jour-là les Marseillais perdirent neuf galères, en comptant celles qui furent prises.
[59] (1) Lorsque cette nouvelle arriva à César, dans son camp près d'Ilerda, son pont venait d'être achevé: les affaires changèrent de face aussitôt. (2) Les ennemis, effrayés du courage de notre cavalerie, ne s'aventuraient plus à courir avec la même liberté et la même audace. Tantôt ils fourrageaient à peu de distance de leur camp, afin de pouvoir s'y réfugier promptement; tantôt ils prenaient de longs détours: ils évitaient nos gardes et nos postes de cavalerie, et au moindre échec, ou seulement à la vue de quelques-uns de nos cavaliers, ils jetaient leur charge au milieu du chemin et s'enfuyaient. (3) À la fin, ils avaient pris le parti de passer plusieurs jours sans aller au fourrage, et, contre la coutume, ils n'y allaient que la nuit.
[60] (1) Cependant les Oscenses et les Callagurritains, qui dépendaient des Oscenses, envoient des députés à César, promettant d'obéir à ses ordres. (2) Les Tarraconnais, les Jacétains, les Ausétains, et peu de jours après les Illurgavoniens, peuple voisin de l'Èbre, suivent cet exemple. (3) César leur demande à tous du blé. Ils en promettent, et ayant rassemblé de toutes parts des bêtes de somme, en portent à son camp. (4) En outre, une cohorte d'lllurgavoniens, apprenant la résolution de leurs concitoyens, passe à lui avec ses enseignes. (5) Tout avait changé de face en un instant. Le pont achevé, cinq grandes cités s'étaient ralliées à César; il avait du blé en abondance, on ne parlait plus de ces légions que Pompée devait amener par la Mauritanie, et plusieurs nations éloignées quittèrent le parti d'Afranius pour embrasser celui de César.