La Guerre civile (De bello civili) (page 3)

Jules César · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 3 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[61] (61) Voyant les ennemis effrayés par ses succès, et ne voulant pas être obligé d'envoyer sa cavalerie chercher un pont au loin, César choisit un endroit convenable, et fit faire plusieurs fossés de trente pieds de large pour détourner une partie du Sicoris et la rendre guéable. (2) L'ouvrage à peine achevé, Afranius et Pétréius ont peur que César, avec sa cavalerie redoutée, ne leur coupe tout à fait les vivres et le fourrage, et en conséquence ils se décident à se retirer et à porter la guerre en Celtibérie. (3) Ce qui contribua encore à les déterminer, c'est que, dans la scission qui avait éclaté lors de la dernière guerre, les peuples vaincus qui s'étaient déclarés pour Sertorius redoutaient le nom du vainqueur même absent, et ceux qui avaient persisté dans leur alliance avec Pompée lui étaient d'autant plus affectionnés qu'il les avait comblés de bienfaits: le nom de César, an contraire, était presque ignoré de ces Barbares. (4) Afranius et Pétréius en attendaient beaucoup de cavalerie et de grands secours, et ils se flattaient que dans un pays, qui était sous leur dépendance, ils pourraient prolonger la guerre jusqu'à l'hiver. (5) Cette résolution prise, ils rassemblent de tous côtés des vaisseaux sur l'Èbre et les font conduire à Octogésa. Cette ville était située sur ce fleuve, à vingt mille pas de leur camp. (6) Là ils établissent un pont formé de bateaux rapprochés les uns des autres, font passer le Sicoris à deux légions, et fortifient le camp par un retranchement de douze pieds.

[62] (1) César, en ayant été instruit par ses éclaireurs, fit travailler ses soldats jour et nuit à détourner le cours du Sicoris, et déjà il y avait si bien réussi que la cavalerie, quoique avec peine et difficilement, pouvait et osait traverser le fleuve; (2) mais l'infanterie, qui avait de l'eau jusqu'aux épaules, était retenue autant par la profondeur que par la rapidité du fleuve. (3) Enfin, à peu près dans le même temps, on apprit que le pont sur l'Èbre était presque achevé, et le Sicoris se trouva guéable.

[63] (1) Ce fut pour les ennemis un nouveau motif de hâter leur départ. Laissant donc deux cohortes auxiliaires à la garde d'Ilerda, ils passent le Sicoris avec toutes leurs troupes, et rejoignent les deux légions qui l'avaient déjà passé les jours précédents. (2) Il ne restait à César qu'à envoyer sa cavalerie après eux pour les harceler et les troubler dans leur marche: car il lui fallait faire un trop grand détour pour gagner le pont qu'il avait construit, et les ennemis avaient un chemin beaucoup plus court pour arriver à l'Èbre. (3) Sa cavalerie part et traverse le fleuve; puis, se montrant tout à coup à l'arrière-garde d'Afranius et de Pétréius, qui avaient levé leur camp à la troisième veille, elle l'enveloppe de tous côtés, la retarde et l'arrête dans sa marche.

[64] (1) Au point du jour, des hauteurs voisines du camp de César on voyait notre cavalerie, aux prises avec cette arrière- garde, la presser vivement et parfois la forcer à s'arrêter et à faire face; ensuite toutes leurs cohortes se portaient contre les nôtres et les repoussaient par cette attaque; puis, dès qu'elles s'étaient remises en marche, les nôtres recommençaient à les poursuivre. (2) À cette vue, les soldats s'assemblent par groupes partout dans le camp, se plaignant qu'on laisse échapper l'ennemi de leurs mains, et qu'on traîne la guerre en longueur sans nécessité: ils vont trouver leurs centurions et leurs tribuns: ils les conjurent d'assurer à César qu'il n'a besoin de leur épargner ni peines ni périls, qu'ils sont prêts à tout, qu'ils ne manquent ni de force ni d'audace pour traverser le fleuve où la cavalerie l'a passé. (3) Touché de leur zèle et de leurs plaintes, César, bien qu'il craignît d'exposer l'armée dans un si grand fleuve, crut devoir cependant tenter et essayer le passage. (4) En conséquence, il choisit dans toutes les centuries les soldats qui ne lui paraissent ni assez robustes ni assez déterminés, (5) et les laisse à la garde du camp avec une légion; il emmène avec lui le reste des troupes sans bagage, fait placer un grand nombre de chevaux de charge au-dessus et au-dessous du courant, et passe le fleuve avec l'armée. (6) Quelques soldats, emportés par le courant, furent reçus et retirés de l'eau par la cavalerie: aucun ne périt. Après avoir fait passer son armée sans perte, César rangea les troupes en bataille sur trois lignes; (7) et telle fut l'ardeur des soldats, que, malgré un détour de six milles, et malgré le retard qu'avait occasionné le passage, ils atteignirent, avant la neuvième heure du jour, l'ennemi, qui était parti à la troisième veille.

[65] (1) Afranius et Pétréius, les ayant aperçus de loin, sont effrayés à cette vue, s'arrêtent sur les hauteurs et s'y mettent en bataille. (2) César fait reposer son armée dans la plaine, pour ne pas présenter au combat des troupes fatiguées. Bientôt les ennemis voulant se remettre en marche, il les suit et les arrête. (3) Ceux- ci sont obligés d'asseoir leur camp plus tôt qu'ils n'avaient résolu: car non loin étaient des montagnes, et, à cinq mille pas de là, se trouvaient des chemins étroit et difficiles. (4) C'était dans ces montagnes qu'ils voulaient se retirer, pour échapper à la cavalerie de César, et pour arrêter notre marche en plaçant des postes dans ces défiles, tandis qu'eux-mêmes passeraient l'Èbre sans péril et sans crainte: (5) c'était ce qu'ils devaient s'efforcer de faire, par toutes sortes de moyens; mais, fatigués par le combat et par la marche de toute cette journée, ils remirent cette chose au lendemain. César, de son côté, alla camper sur une colline voisine.

[66] (1) Vers le milieu de la nuit, la cavalerie ayant saisi quelques soldats qui s'étaient éloignés du camp pour aller chercher de l'eau, César apprit d'eux que les chefs ennemis faisaient décamper leurs troupes en silence. Sur cet avis, il donne le signal et fait proclamer la marche, suivant l'usage. (2) L'ennemi entend ces cris, et craignant d'être obligé de combattre de nuit chargé de son bagage, ou d'être enfermé dans les défilés par la cavalerie de César, il s'arrête et rentre dans son camp. (3) Le lendemain, Pétréius part secrètement avec quelques cavaliers pour reconnaître le pays. César fait de même. Il envoie hors du camp, avec quelques hommes, L. Décidius Saxa pour étudier le terrain. (4) Tous deux rapportent aux leurs qu'après avoir traversé une plaine de cinq mille pas, on trouve un pays rude et montueux, et que le premier qui occupera ces défilés n'aura pas de peine à en défendre l'approche à l'ennemi.

[67] (1) Pétréius et Afranius tiennent conseil: on délibère sur le moment du départ. La plupart étaient d'avis de partir la nuit, disant que l'armée aurait atteint les défilés avant qu'on s'en aperçût. (2) Les autres, sur ce que César avait, la nuit précédente, fait publier le départ, concluaient de là qu'il n'était pas possible de partir secrètement: (3) "La cavalerie de César, disaient-ils, se répand la nuit dans la campagne et ferme tous les chemins: il faut éviter un combat de nuit, surtout dans une guerre civile, où d'ordinaire le soldat songe bien plus au danger qu'il court qu'à ses serments: (4) en plein jour, au contraire, la honte l'arrête, la présence des tribuns militaires et des centurions lui impose, et tout cela retient le soldat dans le devoir. (5) Par tous ces motifs, c'est pendant le jour qu'il faut s'ouvrir un passage: alors même que l'on éprouverait quelque perte, au moins le gros de l'armée se sauvera et pourra gagner le poste que l'on désire prendre." (6) Cet avis l'emporte au conseil, et le départ est décidé pour le lendemain au point du jour.

[68] LXVIII. César, quand le pays a été exploré, fait, à l'aube naissante, sortir du camp toutes ses troupes, et les conduit par un grand détour sans tenir de route certaine, parce que les ennemis étaient campés sur les divers chemins qui menaient à Octogésa et à l'Èbre. (2) Les soldats de césar eurent à traverser des vallées profondes et difficiles; des roches escarpées leur barraient le chemin à chaque instant; ils étaient obligés de se donner leurs armes de main en main, et de se soulever les uns les autres: ils firent ainsi une partie de la route. (3) Mais pas un ne se refusait à ces fatigues, dans l'espoir qu'elles seraient les dernières, s'ils parvenaient à couper à l'ennemi le chemin de l'Èbre et les vivres.

[69] (1) D'abord les soldats d'Afranius sortirent joyeux de leur camp pour nous voir passer, et nous poursuivirent de paroles insultantes: "Le défaut de vivres, disaient-ils, nous obligeait à fuir et à retourner à Ilerda." En effet, selon eux, nous prenions un chemin tout opposé à celui que nous aurions dû suivre. (2) Quant aux chefs ennemis, ils s'applaudissaient de s'être décidés à ne pas quitter le camp; et comme ils nous voyaient partir sans bêtes de somme ni équipage, ils se confirmaient dans leur opinion; ils se persuadaient que nous n'avions pu supporter plus longtemps la disette. (3) Mais, lorsqu'ils virent notre armée tourner peu à peu sur la droite, et que la tête de nos troupes avait déjà dépassé la hauteur de leur camp, tous, jusqu'aux plus lents, aux plus paresseux, pensèrent à sortir du camp et à marcher à notre rencontre. (4) On crie donc aux armes, et toutes les troupes, sauf quelques cohortes laissées à la garde du bagage, sortent et vont droit à l'Èbre.

[70] (1) Ce n'était qu'un combat de vitesse, à qui le premier occuperait les défilés et les montagnes. La difficulté des chemins retardait l'armée de César, et la cavalerie de César arrêtait la marche des troupes d'Afranius. (2) D'ailleurs, telle était la position d'Afranius, que s'il atteignait le premier ces montagnes, vers lesquelles tendait sa course, il évitait pour lui le péril, mais ne pouvait sauver ni les bagages de toute l'armée ni les cohortes qu'on avait laissées au camp, l'armée de César les tenant alors enfermées sans qu'il fût possible de les secourir. (3) César arriva le premier; et, ayant trouvé une plaine au sortir de ces rochers, il s'y rangea en bataille en face de l'ennemi. Afranius, dont l'arrière-garde était pressée par notre cavalerie, et qui nous voyait devant lui, gagna une colline et s'y arrêta. (4) De cette position, il détacha quatre cohortes espagnoles vers une haute montagne qui était en vue des deux armées. Il leur ordonna d'aller l'occuper en courant, dans le dessein de s'y porter lui-même avec toutes ses troupes, et, changeant de route, de gagner Octogésa par les hauteurs. (5) Mais, tandis que ces cohortes se dirigeaient vers ce poste par une marche oblique, la cavalerie de César, les ayant aperçues, tomba sur elles: ces cohortes ne purent soutenir le choc un seul instant, et elles furent enveloppées et taillées en pièces à la vue des deux armées.

[71] (1) L'occasion était favorable; et César lui-même pensait bien qu'après un tel échec, reçu sous ses yeux, l'armée ennemie ne pourrait soutenir l'attaque, surtout étant enveloppée par sa cavalerie et forcée de combattre dans un pays plat et découvert. De toutes parts on demandait le signal; (2) les lieutenants, les centurions, les tribuns militaires, accouraient vers lui, et l'engageaient à ne pas hésiter à livrer bataille: les soldats étaient dans les meilleures dispositions: (3) ceux d'Afranius, au contraire, avaient donné plusieurs marques de crainte, n'ayant osé ni secourir les leurs, ni descendre de la colline, ni soutenir le choc de notre cavalerie, et ayant réuni leurs enseignes dans le même endroit, sans s'inquiéter de les défendre ni de garder leurs rangs. (4) Si ce qui l'arrêtait c'était le désavantage du terrain, il ne faudrait pas moins tôt ou tard combattre; car Afranius, ne pouvant rester sans eau, quitterait nécessairement ce poste.

[72] (1) César se flattait de pouvoir terminer l'affaire sans combat et sans exposer ses troupes, en coupant les vivres à l'ennemi. (2) Pourquoi acheter même une victoire au prix du sang de quelques-uns des siens? Pourquoi exposer aux blessures des soldats qui avaient si bien mérité de lui? Pourquoi enfin tenter la fortune, alors que le devoir d'un général est de vaincre par la prudence aussi bien que par l'épée? (3) D'ailleurs, il était ému de pitié pour tant de citoyens dont il voyait la perte inévitable, et il aimait mieux une victoire qui lui permit de les sauver. (4) Cette résolution de César était blâmée par le plus grand nombre: les soldats disaient entre eux à haute voix que, puisqu'il laissait échapper une telle occasion de vaincre, ils ne se battraient pas quand César le voudrait. Il demeure inébranlable, et s'éloigne un peu afin de rassurer l'ennemi. (5) Pétréius et Afranius, voyant qu'ils en ont la facilité, rentrent aussitôt dans leur camp. César place des postes sur les hauteurs, ferme tous les chemins qui conduisent à l'Èbre, et vient camper le plus près qu'il peut des ennemis.

[73] (1) Le lendemain, leurs généraux, inquiets d'être séparés de l'Èbre et de manquer de vivres, délibéraient sur ce qu'ils avaient à faire. (2) Il leur restait un chemin pour retourner à Ilerda, un autre pour aller à Tarraco. Pendant qu'ils se consultent, on annonce que ceux de leurs gens qui allaient à l'eau sont pressés par notre cavalerie. (3) Sur cet avis, ils disposent plusieurs postes de cavalerie et d'infanterie auxiliaire, les entremêlent de cohortes légionnaires, et commencent un retranchement de leur camp jusqu'à l'eau afin de pouvoir y aller à couvert, sans crainte et sans escorte. (4) Afranius et Pétréius se partagent le travail, et s'éloignent pour surveiller les travailleurs.

[74] (1) Les soldats profitent de cette absence pour s'entretenir librement avec les nôtres: ils sortent en foule du camp, et chacun d'eux cherche et appelle, parmi nos soldats, ceux qui sont de sa connaissance ou de son pays. (2) D'abord ce sont de tous côtés des actions de grâces: ils nous remercient de les avoir épargnés la veille, ils avouent qu'ils nous doivent la vie. Ensuite ils demandent s'ils peuvent compter sur la clémence de César, regrettant de n'y avoir pas eu recours plus tôt et de n'avoir pas pris les armes avec leurs amis et leurs proches. (3) De discours en discours ils demandent à César sa parole pour la vie d'Afranius et de Pétréius, afin qu'on ne puisse les accuser d'un crime, d'une odieuse trahison. Sur cette assurance, ils s'engagent à passer aussitôt dans le camp de César avec leurs enseignes, et lui envoient les centurions des premiers rangs pour traiter de l'accommodement. (4) En attendant ils s'invitent et se conduisent entre eux d'un camp à l'autre; de sorte que les deux camps ne paraissent plus en former qu'un seul; même un grand nombre de tribuns militaires et de centurions viennent trouver César et se recommandent à lui. (5) Les principaux Espagnols qu'ils avaient mandés au camp et qu'ils y gardaient comme otages, font de même: ils cherchaient des amis et des hôtes qui les présentassent à César. (6) Le fils même d'Afranius, qui était un adolescent, traitait de la vie de son père et de la sienne par l'entremise du lieutenant Sulpicius. (7) Ce n'était partout qu'allégresse et félicitations: les uns se réjouissaient d'avoir échappé à un si grand péril, les autres d'avoir terminé, sans répandre de sang, une affaire si importante. César recueillait, au jugement de tous, le précieux fruit de sa clémence, et chacun applaudissait à sa conduite.

[75] (1) Informé de ce qui se passe, Afranius quitte les travaux et revient au camp, disposé, à ce qu'il paraissait, à supporter avec patience l'événement quel qu'il fût. (2) Quant à Pétréius, il ne désespère point; il arme ses domestiques, y joint une cohorte prétorienne espagnole, et quelques cavaliers barbares qu'il avait à sa solde et qui lui servaient de garde; il vole aussitôt aux retranchements, rompt les entretiens des soldats, chasse les nôtres du camp, et tue ceux qu'il saisit. (3) Les autres se rassemblent, effrayés par ce danger imprévu, s'enveloppent le bras gauche de leurs manteaux, et tirent l'épée; puis, rassurés par la proximité du camp, ils se défendent contre l'infanterie espagnole et la cavalerie, et rentrent dans les retranchements, protégés par les cohortes qui étaient de garde aux portes.

[76] (1) Après cela Pétréius parcourt les rangs en pleurant, exhortant les soldats, les conjurant de ne point livrer à leurs ennemis et au supplice Pompée, leur général absent, et lui-même. (2) Aussitôt il les assemble dans le prétoire. Là il les invite à jurer tous de n'abandonner ni l'armée, ni les chefs, de ne pas trahir, et de ne faire aucun traité particulier. (3) Il le jure le premier, Afranius prête le même serment; les tribuns militaires et tes centurions suivent cet exemple; les soldats viennent ensuite par centuries. (4) On ordonne à tous ceux qui ont en leur pouvoir quelque soldat de César de le livrer: on les amène dans le prétoire, et là on les égorge. Mais la plupart de ceux qui en avaient recueilli les cachent et les font sauver la nuit par-dessus le retranchement. (5) Ainsi, la crainte que les chefs inspirèrent à leur armée, la cruauté dont ils usèrent envers nous, la religion d'un nouveau serment, tout détruisit l'espoir d'un accommodement, changea les dispositions des troupes, et ramena les anciennes idées de guerre.

[77] (1) César fit faire une exacte recherche des soldats ennemis qui étaient venus dans son camp au moment des pourparlers, et les renvoya; (2) mais il y eut quelques tribuns militaires et quelques centurions qui voulurent rester avec lui. César, dans la suite, les eut en grand honneur; il éleva les centurions à des grades supérieurs, et fit les chevaliers romains tribuns des soldats.

[78] (1) Les soldats d'Afranius souffraient du manque de fourrage et n'avaient de l'eau qu'avec peine. Les légionnaires, il est vrai, avaient un peu de blé, parce qu'en partant d'Ilerda l'ordre leur avait été donné de s'en pourvoir pour vingt-deux jours; mais l'infanterie espagnole et les troupes auxiliaires, qui avaient peu de moyens de s'en procurer, et qui n'étaient pas habitués à porter des fardeaux, en manquaient absolument. (2) Aussi en venait-il chaque jour un grand nombre se rendre à César. Telle était la difficulté de la situation. Des deux partis proposés, le plus sûr parut de retourner à Ilerda, parce qu'ils y avaient laissé un peu de blé: là, d'ailleurs, ils pourraient aviser au reste. (3) Tarraco était plus éloignée, et le trajet, selon eux, les exposait à plus de hasards. Cette résolution prise, ils partent du camp. (4) César envoie devant sa cavalerie, afin d'inquiéter leur arrière-garde; après quoi il suit avec les légions. La cavalerie ne leur donnait pas un moment de relâche.

[79] (1)Voici comme on se battait: Des cohortes sans bagage fermaient l'arrière-garde et faisaient souvent face dans la plaine. (2) Fallait-il franchir une hauteur, la nature même du terrain les protégeait, parce que les premiers arrivés défendaient, de dessus la hauteur, ceux qui suivaient. (3) Mais, s'ils avaient un vallon ou une colline à descendre, les premiers ne pouvaient plus secourir ceux qui venaient après eux, et notre cavalerie leur lançait d'en haut une grêle de traits: alors ils étaient en grand péril. (4) Aussi, quand ils approchaient de semblables lieux, ils ordonnaient à leurs légions de faire halte et de repousser notre cavalerie par une charge vigoureuse; ensuite, l'ayant écartée, soudain, tous ensemble, ils précipitaient leur course dans les vallées, et quand ils les avaient traversées, se reformaient de nouveau sur les hauteurs. (5) Quant à leur cavalerie, loin de leur être d'aucun secours, quoique très nombreuse, elle était si effrayée des combats précédents, qu'ils étaient forcés de la renfermer dans le centre, et de la défendre. Aucun homme ne sortait de la ligne sans être enlevé par la cavalerie de César.

[80] (1) Avec une telle manière de combattre, on avançait peu et lentement; et à chaque instant il fallait faire halte pour porter secours aux derniers rangs. (2) Aussi, après une marche de quatre milles, toujours plus vivement poursuivis par notre cavalerie, ils sont forcés de gagner une haute montagne, et là ils fortifient leur camp du côté qui fait face à l'ennemi, sans décharger le bagage. (3) Lorsqu'ils virent notre camp établi, nos tentes dressées, et notre cavalerie partie pour le fourrage, ils se mettent en marche aussitôt: c'était vers la sixième heure, et ils comptaient nous devancer, tandis que nous attendrions notre cavalerie. (4) César s'en étant aperçu, prend le reste des légions, laisse quelques cohortes pour garder le bagage, et ordonne qu'à la dixième heure les fourrageurs le suivent et que la cavalerie soit rappelée. Celle-ci revient à la hâte reprendre son service journalier: (5) on combat si vivement à l'arrière-garde, que l'ennemi est prêt à tourner le dos: un grand nombre de soldats et plusieurs centurions sont tués. Cependant l'armée de César approchait et allait tomber sur eux.

[81] (1) Alors, ne pouvant ni chercher un lieu convenable pour camper, ni continuer leur route, ils sont forcés de s'arrêter, et assoient leur camp dans une position désavantageuse et éloignée de toute eau. (2) César, par les mêmes motifs que l'on a dit ci- dessus, ne voulut pas les attaquer; mais il défendit que l'on dressât les tentes afin d'être plus à portée de les suivre, s'ils tentaient de s'échapper, soit de nuit, soit de jour. (3) L'ennemi, remarquant le désavantage de son poste, travaille toute la nuit à étendre ses retranchements et à changer la disposition du camp. Ils font de même le lendemain dès la pointe du jour, et emploient toute la journée à ce travail. (4) Mais plus ils s'étendaient et prolongeaient leur camp, plus ils s'éloignaient de l'eau, et ainsi ils remédiaient à un mal par un autre. (5) La première nuit personne ne sortit du camp pour aller à l'eau: le jour suivant on laissa une garde au camp, et toute l'armée y alla en masse; mais personne n'alla au fourrage. (6) César aimait mieux les réduire par ces privations à la nécessité de se rendre, que de risquer un combat; il travailla néanmoins à les enfermer par un retranchement et par un fossé, pour empêcher, autant que possible, les irruptions soudaines auxquelles il prévoyait bien qu'ils auraient recours. (7) Alors, manquant de fourrage et ne voulant pas être gênés dans leur marche, ils firent tuer toutes leurs bêtes de somme.

[82] (1) Deux jours sont employés à ces préparatifs: le troisième, les travaux de César étaient déjà fort avancés. Voulant les interrompre, les chefs ennemis, à un signal donné, font sortir les légions, et les rangent devant le camp. (2) César rappelle les légions qui sont à l'ouvrage, rassemble toute la cavalerie, et se met aussi en bataille: car paraître éviter une action, contre l'attente des soldats et l'opinion de tous les siens, c'eût été se faire grand tort. (3) Cependant les motifs que l'on connaît l'empêchaient de souhaiter le combat, d'autant plus que le peu d'étendue du terrain ne permettait pas d'espérer, même après avoir mis l'ennemi en fuite, une victoire décisive: (4) en effet, d'un camp à l'autre il n'y avait guère que deux milles pieds. Les deux tiers de cet espace étaient occupés par les deux armées; l'autre tiers, libre, était pour l'élan et pour le choc. (5) Si l'on en venait aux mains, la proximité des camps donnait aux vaincus une facile retraite dans leur fuite. Cette raison l'avait déterminé à tenir tête à l'attaque au lieu de l'engager le premier.

[83] (1) L'armée d'Afranius était rangée sur deux lignes composées de cinq légions; les cohortes auxiliaires répandues sur les ailes formaient un troisième rang. (2) Celle de César était sur trois lignes; dans la première il avait placé quatre cohortes tirées de chacune des cinq légions; dans la seconde trois, et autant dans la troisième: au milieu étaient les archers et les frondeurs, et la cavalerie sur les ailes. (3) Dans cet ordre de bataille, César et Afranius paraissaient l'un et l'autre s'en tenir à leur projet, le premier de ne point combattre, le second d'empêcher les travaux de César. Les deux armées restèrent en cet état jusqu'au soleil couché, après quoi chacun rentra dans son camp. (4) Le lendemain César essaie de continuer ses travaux, et Afranius cherche un gué pour passer le Sicoris. (5) César, s'en étant aperçu, fait traverser le fleuve à l'infanterie légère des Germains et à une partie de la cavalerie, et place sur le bord des postes nombreux.

[84] (1) Enfin, assiégés de tous côtés, n'ayant pu, depuis quatre jours, donner du fourrage à leurs chevaux, manquant d'eau, de bois, de vivres, les généraux ennemis demandent une entrevue, et, autant que possible, dans un lieu éloigné des troupes. (2) César, avant refusé l'entrevue secrète, et offert de les entendre publiquement, on lui donne pour otage le fils d'Afranius, (3) et l'on se rend au lieu qu'il a désigné. Là, en présence des deux armées, Afranius prend la parole: "On ne doit pas, dit-il, leur reprocher à eux et à leurs troupes d'avoir voulu rester fidèles à Cn. Pompée leur général. (4) Mais ils ont satisfait à leur devoir; ils ont assez souffert, assez enduré de privations de toute espèce. Maintenant, enfermés comme des femmes, ils n'ont pas même la liberté d'aller chercher de l'eau, ni de changer de place; leurs corps ne sauraient plus longtemps supporter ces souffrances, ni leurs âmes cette honte:(5) ils s'avouent donc vaincus, et demandent avec prières que, s'il y a encore quelque pitié chez leurs ennemis; ils ne soient pas réduits à la nécessité de se détruire eux-mêmes". Telles sont les paroles qu'il prononce du ton le plus humble et le plus soumis.

[85] (1) À cela César répond qu'il n'est personne au monde à qui il convienne moins de se plaindre et d'implorer la pitié. (2) Tous les autres ont fait leur devoir: lui, César, en s'abstenant de combattre alors qu'il avait un poste et une occasion favorables, afin de préparer toutes les voies à un accommodement; son armée, en conservant et mettant à couvert de toute insulte les soldats ennemis qu'elle avait eus en son pouvoir, malgré une injure cruelle et le massacre des siens; enfin les soldats d'Afranius, en venant traiter eux-mêmes de la paix, démarche inspirée par la pensée de pourvoir au salut de tous. (3) Ainsi, dans tous les rangs, on s'est arrêté au parti que la générosité conseillait: les chefs seuls ont montré de l'éloignement pour la paix; loin d'observer les lois des trêves et des pourparlers, ils ont surpris nos soldats comme ils s'entretenaient avec les leurs sans défiance, et les ont massacrés cruellement. (4) Aujourd'hui il leur arrive ce qui est arrivé plus d'une fois aux hommes opiniâtres et arrogants, ils recherchent, ils sollicitent avec empressement ce que naguère ils dédaignaient. (5) Il ne se prévaudra maintenant ni de leur abaissement ni des circonstances favorables pour augmenter son pouvoir; mais il veut que les armées qu'on a si longtemps entretenues contre lui soient licenciées. (6) En effet, ce n'est pas pour aucun autre motif qu'on a envoyé six légions en Espagne, qu'on y en a levé une septième, qu'on a équipé tant de flottes, et fait partir de si habiles généraux; (7) rien de cela n'était nécessaire ni pour pacifier l'Espagne, ni pour venir en aide à la province qui, après une longue paix, n'avait besoin d'aucun secours: (8) c'est contre lui que toutes ces mesures ont été prises: c'est contre lui qu'on a établi des commandements d'une nouvelle espèce, en sorte que, des portes de Rome, le même homme préside aux délibérations intérieures; et, quoique absent, gouverne depuis tant d'années deux provinces belliqueuses; (9) c'est contre lui que les droits sacrés des magistrats ont été violés, et qu'au lieu de donner, selon l'usage, les gouvernements à des hommes sortant de la préture ou du consulat, on y a nommé des particuliers choisis par une faction; c'est contre lui qu'au mépris des privilèges de l'âge, on rappelle au service des vétérans qui ont fait toutes les guerres précédentes; (10) enfin, c'est à lui seul que l'on refuse ce que l'on a toujours accordé aux généraux qui avaient bien servi la république, de rentrer dans Rome avec honneur, ou du moins sans honte, et de congédier l'armée. (11) Tous ces outrages, il les a supportés et les supportera encore patiemment; il n'a pas même l'intention de leur ôter leur armée pour la prendre sous ses ordres, ce qui cependant ne lui serait pas difficile; mais seulement de les en priver pour qu'ils ne s'en servent pas contre lui. (12) Il faut donc, comme il a été proposé, qu'ils sortent de la province et licencient leurs soldats: à ce prix-là, il ne fera de mal à personne. Telle est l'unique et dernière condition qu'il met à la paix.

[86] (1) Ce discours fut très agréable aux soldats, comme il parut à la joie qu'ils témoignèrent: ils s'attendaient à quelque juste châtiment, et, ils recevaient leur congé comme une sorte de récompense. (2) Aussi, comme on agitait la question du lieu et de l'époque du licenciement, tous, du rempart où ils étaient alors, demandèrent de la voix et du geste qu'il se fît sur-le-champ; si on le différait, aucun serment n'en assurerait l'exécution. (3) Après quelques paroles échangées sur ce sujet, on convient que ceux qui ont leur domicile ou des propriétés en Espagne seront licenciés à l'instant, les autres sur les bords du Var. (4) Il est stipulé qu'il ne leur sera fait aucun tort, et que nul ne sera forcé de prêter le serment militaire à César. [1,87] (1) César s'engagea à les nourrir à compter de ce moment jusqu'à leur arrivée sur les bords du Var: il ajouta encore que tout ce qu'ils avaient perdu à la guerre, et qui se trouverait entre les mains de ses soldats, leur serait rendu; il en fit faire l'estimation et en paya le prix à ses troupes. (2) Depuis lors, dans tous les différends qu'ils eurent, les soldats prirent César pour arbitre. (3) Pétréius et Afranius, refusant de payer la solde, sous prétexte que le terme n'était pas encore échu, et les soldats la réclamant d'une manière séditieuse, on pria César de prononcer: les uns et les autres s'en tinrent à son jugement. (4) Après avoir licencié environ le tiers de cette armée en deux jours, César fit prendre les devants à deux légions et ordonna aux autres de les suivre, de manière qu'elles ne fussent jamais campées trop loin les unes des autres. Il donna la conduite de cette marche à son lieutenant Q. Fufius Calénus. (5) D'après son ordre on alla ainsi depuis l'Espagne jusqu'au Var, et là le reste de l'armée fut licencié.

[2,0] LIVRE DEUXIEME. [2,1] (1)Tandis que ces événements se passent en Espagne, C. Trébonius, lieutenant de César, que celui-ci avait laissé au siège de Marseille, dresse contre la ville les mantelets et les tours, et forme deux attaques, (2) l'une dans le voisinage du port et de l'arsenal des vaisseaux, l'autre du côté qui mène de la Gaule et de l'Espagne à cette partie de la mer qui touche à l'embouchure du Rhône. (3) En effet, Marseille est baignée par la mer presque de trois côtés; il n'y a qu'un seul côté où l'on ait accès par terre: encore la partie qui touche à la citadelle est-elle très forte et par sa position et par une vallée profonde qui en rendent l'attaque longue et difficile. (4) Pour exécuter ces travaux, C. Trébonius fait venir de toute la province un grand nombre d'hommes et de chevaux, et se fait apporter des matériaux et des fascines avec lesquels il élève une terrasse de quatre-vingts pieds de haut. [2,2] (1) Mais on avait depuis longtemps pourvu la ville d'une telle quantité de munitions de guerre et de machines, qu'il n'y avait point de mantelets d'osier qui pussent résister à leurs efforts. (2) Des perches de douze pieds de long, armées de fer par le bout, étaient lancées par d'énormes balistes, et, après avoir traversé quatre rangs de claies, allaient encore se ficher en terre. (3) En conséquence, on fit une galerie couverte avec des poutres épaisses d'un pied et jointes ensemble; et sous cet abri on se passait de main en main ce qui était nécessaire pour la construction de la terrasse. (4) Afin de mettre le terrain au niveau, on avait placé en avant une tortue de soixante pieds, également composée de fortes poutres et enveloppée de tout ce qui pouvait la garantir du feu et des pierres. (5) Mais l'étendue des ouvrages, la hauteur du mur et des tours, le grand nombre de machines des assiégés, retardaient tous les travaux. (6) En outre, les Albiques faisaient de fréquentes sorties et venaient lancer des feux sur les tours et la terrasse; mais nos soldats les repoussaient aisément, et, après leur avoir fait perdre beaucoup de monde, les rejetaient dans la ville. [2,3] (1) Cependant L. Nasidius, que Cn. Pompée envoyait au secours de L. Domitius et des Marseillais avec seize navires, dont quelques-uns avaient la proue d'airain, pénètre dans le détroit de Sicile à l'insu de Curion qui avait manqué de prévoyance. (2) Il aborde à Messine, où la terreur est telle que le sénat et les principaux citoyens prennent la fuite, enlève une galère dans le port, (3) la joint au reste de sa flotte et continue sa route vers Marseille. Il avait envoyé devant lui secrètement une petite barque annoncer sa venue à Domitius et aux Marseillais, et les exhorter vivement à tenter, avec le secours qu'il leur amenait, un second combat naval contre Brutus. [2,4] (1) Les Marseillais, depuis leur premier échec, avaient remplacé les vaisseaux perdus par un même nombre de vieilles galères, tirées de leur arsenal, radoubées et armées avec beaucoup de soin; ni les rameurs ni les pilotes ne leur manquaient. (2) Ils y avaient ajouté des barques de pêcheurs, qu'ils avaient couvertes pour que les rameurs fussent à l'abri du trait, et remplies d'archers et de machines. (3) Leur flotte ainsi équipée, encouragés par les prières et les larmes des vieillards, des mères de famille, des jeunes filles, qui les conjurent de sauver leur patrie dans cette extrémité, ils montent sur les vaisseaux avec la même résolution et la même assurance qu'ils avaient montrées dans le combat précédent. (4) Car telle est la faiblesse humaine, que les choses que nous n'avons jamais vues, qui nous sont nouvelles, inconnues, nous inspirent ou plus de confiance ou plus d'effroi; c'est ce qui eut lieu alors. L'arrivée de L. Nasidius avait rempli les esprits d'espérance et de bonne volonté. (5) Secondés par un vent favorable, ils sortent du port et joignent Nasidius à Tauroentum, château qui appartient aux Marseillais. Là ils disposent leurs vaisseaux, se concertent ensemble, et se confirment dans la résolution de combattre. L'aile droite est donnée aux Marseillais, la gauche à Nasidius. [2,5] (1) Brutus va à leur rencontre avec sa flotte augmentée de plusieurs vaisseaux; car aux galères construites à Arles d'après l'ordre de César, il en avait ajouté six prises sur les Marseillais. Il avait employé les jours précédents à les remettre en état et à les équiper. (2) Ayant donc exhorté les siens à mépriser, après sa défaite, un ennemi qu'ils avaient vaincu lorsqu'il avait toutes ses forces, il marche contre eux plein d'espoir et de résolution. (3) Il était facile, du camp de Trébonius et de toutes les hauteurs, de voir, dans la ville, toute la jeunesse qui était restée, les vieillards, les femmes, les enfants, les gardes de la cité, lever leurs mains au ciel du haut des murailles, ou courir aux temples des dieux, et, prosternés devant leurs images, leur demander la victoire: (4) car personne, parmi eux ne doutait que ce jour-là ne dût décider de leur sort. (5) Les jeunes gens les plus distingués et les personnages les plus considérables, sans distinction d'âge, avaient été sommés et conjurés chacun nommément de monter sur les vaisseaux. Ainsi, en cas de revers, ils se trouvaient sans ressources; vainqueurs, ils comptaient sauver la ville tant par leurs propres forces que par les secours qui leur viendraient du dehors. [2,6] (1) Le combat engagé, les Marseillais déployèrent la plus grande valeur. Le souvenir des exhortations qu'ils venaient d'entendre les animaient tellement au combat qu'à les voir on les eût crus persuadés qu'ils n'avaient plus que ce moment pour leur défense, et que ceux qui périraient dans l'action ne précéderaient que de peu d'instants le reste de leurs concitoyens qui devaient subir le même sort, si la ville était prise. (2) Nos vaisseaux s'étant peu à peu séparés, l'ennemi put mettre à profit l'habileté de ses pilotes et l'agilité de ses navires; si parfois nous trouvions le moyen d'en saisir un avec les mains de fer, tous les autres accouraient à son secours. (3) Réunis aux Albiques, ils se battaient de près volontiers et ne le cédaient pas de beaucoup aux nôtres en valeur; en même temps, de leurs moindres vaisseaux ils nous lançaient sans cesse une grêle de traits par lesquels nos soldats inattentifs ou occupés ailleurs, étaient surpris et blessés. (4) Deux de leurs trirèmes, apercevant celle que montait D. Brutus, qu'il était aisé de reconnaître à son pavillon, s'élancèrent de deux côtés sur elle; mais les ayant remarquées, Brutus fit marcher son vaisseau avec tant de rapidité qu'en un clin d'œil il eut pris les devants. (5) Ces deux galères se heurtèrent si violemment qu'elles en furent très endommagées; l'une d'elles brisa son éperon et fut toute fracassée. Alors quelques vaisseaux de la flotte de Brutus, qui n'étaient pas loin de là, s'apercevant de leur désastre, courent sur elles et les ont bientôt coulées à fond. [2,7] (1) Quant aux vaisseaux de Nasidius, ils ne furent d'aucun secours et ne tardèrent pas à se retirer du combat. Ni la vue de la patrie, ni les instances de leurs proches n'animaient ces hommes à braver le péril et la mort; (2) aussi aucun de leurs vaisseaux ne périt. Pour les Marseillais, ils eurent cinq galères coulées à fond; quatre furent prises; une s'enfuit avec les vaisseaux de Nasidius et gagna avec eux l'Espagne citérieure. (3) Une de celles qui restaient aux vaincus fut dépêchée à Marseille pour y porter la nouvelle du désastre. Comme elle approchait de la ville, les habitants se précipitèrent en foule à sa rencontre pour savoir ce qui s'était passé: quand ils surent l'événement, ils furent saisis d'une telle douleur qu'on eût dit que la ville était déjà prise. Toutefois les Marseillais n'en mirent pas moins d'ardeur à tout préparer pour la défense. [2,8] (1) Les légionnaires, qui travaillaient aux ouvrages de la droite, remarquèrent qu'une tour de briques élevée au pied de la muraille pourrait leur être d'un grand secours contre les fréquentes sorties des ennemis. Celle que l'on avait faite d'abord était trop basse et trop petite; (2) cependant elle leur servait de retraite; c'était de là qu'ils se défendaient quand l'ennemi les pressait vivement; c'était de là qu'ils sortaient pour le repousser et le poursuivre. Cette tour avait trente pieds en tous sens, et les murs avaient cinq pieds d'épaisseur. (3) Par la suite, comme l'expérience est un grand maître en toutes choses, à force de combinaisons habiles on reconnut que si on l'élevait plus haut, on pourrait en tirer encore plus de service. Voici de quelle manière on s'y prit. [2,9] (1) Lorsque la tour eut été élevée à la hauteur d'un étage, ils bâtirent le mur de telle sorte que la maçonnerie recouvrît l'extrémité des poutres, et qu'il n'y eût aucune partie saillante où l'ennemi pût mettre le feu. (2) Par-dessus ce plancher ils continuèrent le mur de briques, autant que le permirent les parapets et les mantelets sous lesquels ils étaient à couvert; ils posèrent ensuite, assez près de l'extrémité de la muraille, deux solives en croix pour y suspendre la charpente qui devait servir de toit à leur tour; et sur ces solives ils mirent des poutres de traverse qu'ils lièrent ensemble par des chevilles. (3) Ils choisirent ces poutres un peu longues et dépassant un peu le mur, afin qu'on pût y attacher de quoi mettre à couvert les ouvriers occupés à la construction de la muraille; (4) ils couvrirent ce plancher de briques et de mortier pour qu'il fût à l'épreuve du feu, et jetèrent par-dessus de grosses couvertures, de peur que le plancher ne fût brisé par les traits des machines, ou que les briques ne fussent détachées par les pierres que les catapultes lanceraient. (5) Après cela ils formèrent trois nattes avec des câbles servant aux ancres des vaisseaux, de la longueur des murs de la tour et d'une largeur de quatre pieds, et les attachèrent aux extrémités saillantes des poutres, des trois côtés du mur qui faisaient face à l'ennemi: les soldats avaient éprouvé ailleurs que ce rempart était le seul qui fût impénétrable aux traits et aux machines. (6) Cette partie de la tour étant achevée, couverte, et fortifiée contre toute attaque de l'ennemi, ils transportèrent les mantelets aux autres ouvrages; et, prenant un appui sur le premier entablement, ils commencèrent à soulever le toit de la tour, et l'élevèrent (7) jusqu'à la hauteur que les nattes des câbles pouvaient mettre à couvert. Cachés sous cet abri et protégés contre toute insulte, ils travaillaient à la muraille de briques, élevaient de nouveau le toit et se donnaient ainsi de la place pour bâtir. (8) Quand ils étaient parvenus à un autre étage, ils faisaient encore un plancher avec des poutres dont l'extrémité était toujours cachée dans le mur, et de là ils élevaient de nouveau le toit supérieur et les nattes. (9) C'est ainsi que, sans s'exposer à aucune blessure, à aucun danger, ils construisirent six étages. On avait eu soin d'y ménager des ouvertures dans les endroits convenables pour le service des machines. [2,10] (1) Dès qu'ils furent assurés que de cette tour, ils pouvaient défendre les ouvrages qui en seraient voisins, ils commencèrent à construire, avec des poutres de deux pieds d'épaisseur, une galerie de soixante pieds de long, laquelle devait les mener de leur tour à celle de l'ennemi et au mur de la ville. Voici comment cet ouvrage fut exécuté. (2) On coucha d'abord sur le sol deux poutres d'égale longueur à quatre pieds de distance l'une de l'autre; on fit entrer dans ces poutres des piliers de cinq pieds de haut; on les lia ensemble au moyen de traverses un peu inclinées, afin qu'elles pussent porter les solives destinées à soutenir le toit de la galerie; par-dessus on mit des poutres de deux pieds d'épaisseur, attachées avec des bandes et des chevilles de fer; (4) enfin, au sommet du toit et sur ces dernières poutres, on cloua des lattes carrées, larges de quatre doigts, pour porter les briques que l'on mit dessus. (5) La galerie ainsi construite, et le toit formé de manière que les solives portaient sur les piliers, on recouvrit le tout de briques et de mortier, afin de n'avoir pas à craindre le feu qui serait lancé de la muraille; (6) sur ces briques on étendit des cuirs pour empêcher l'eau, qui pouvait être dirigée par des conduits, de détremper le mortier; et pour garantir ces cuirs eux-mêmes du feu et des pierres, on les revêtit de peaux de laine. (7) Tout cet ouvrage se fit au pied de la tour à l'abri des mantelets; et soudain, lorsque les assiégés s'y attendaient le moins, à l'aide de pièces de bois dont on se sert pour lancer un navire à l'eau, la galerie fut poussée contre la tour des ennemis, jusqu'au pied de la ville. [2,11] (1) Effrayés de cette manoeuvre imprévue, les habitants font avancer, à force de leviers, les plus gros quartiers de roche et les roulent du haut de la muraille sur notre galerie. La solidité de la construction résiste à ces coups, et tout ce que l'on jette dessus tombe du toit par terre. (2) Voyant cela, ils changent de dessein; ils allument des tonneaux remplis de poix et de goudron et les précipitent du haut de la muraille sur la galerie. Ces tonneaux roulent, et quand ils sont tombés par les côtés, on les écarte de notre ouvrage avec des perches et des fourches. (3) Cependant nos soldats, à couvert sous la galerie, travaillent à arracher, avec des leviers, les pierres qui soutiennent les fondements de la tour des ennemis. La galerie est défendue par les traits et les machines qui sont lancés de notre tour de briques; les assiégés sont écartés de leur muraille et de leur tour; on ne leur laisse pas la liberté de les défendre. (4) Enfin, un grand nombre des pierres qui supportaient la tour ayant été enlevées, une partie de cette tour s'écroule tout à coup. Le reste allait également tomber en ruines quand les ennemis, craignant le pillage de leur ville, sortent tous sans armes, la tête couverte de voiles, et tendent leurs mains suppliantes aux généraux et aux soldats. [2,12] (1) À ce spectacle si nouveau, tout service de guerre est suspendu, et nos soldats cessent les hostilités, curieux d'aller voir et entendre ce dont il est question. (2) Dès que les ennemis furent arrivés vers les généraux et les troupes, ils se jetèrent à leurs pieds et les conjurèrent d'attendre l'arrivée de César. (3) Ils voyaient bien que leur ville ne pouvait pas manquer d'être prise puisque les travaux étaient achevés et leur tour renversée. Ils renonçaient donc à se défendre. Si, à l'arrivée de César, ils n'exécutaient pas ses ordres, un seul mot de lui suffirait pour les anéantir. (4) Mais si la tour s'écroulait entièrement, ajoutèrent-ils, rien ne pourrait contenir les soldats; animés par l'espoir du butin ils envahiraient leur ville et la détruiraient de fond en comble. Les Marseillais, en hommes habiles, dirent ces choses et beaucoup d'autres du même genre en montrant une grande douleur et en versant des larmes. [2,13] (1) Touchés de leurs prières, les généraux font cesser les travaux et l'attaque, contents de laisser une garde aux ouvrages. (2) La compassion ayant établi une sorte de trêve, on attend l'arrivée de César. Ni d'une part ni de l'autre on ne lance plus de traits, et, comme si tout était fini, le zèle et l'activité se relâchent. (3) En effet, César avait, dans ses lettres, fortement recommandé à Trébonius d'empêcher que la ville ne fût prise d'assaut, de crainte que les troupes indignées de la défection et de la jactance des habitants, et des fatigues d'un long siège, n'en vinssent, comme elles en avaient menacé, à égorger toute la jeunesse. (4) On eut beaucoup de peine à les contenir; elles voulaient entrer dans la ville par force, et elles furent vivement irritées contre Trébonius, qui seul, pensaient-elles, les empêchait de s'emparer de Marseille. [2,14] (1) Mais nos ennemis perfides, méditant une trahison, ne cherchaient que le temps et l'occasion de l'accomplir. Après un intervalle de quelques jours, les esprits étant calmes et sans défiance, tout à coup, sur le midi, tandis que les uns s'étaient éloignés, que les autres, fatigués du travail, dormaient dans les ouvrages, et que toutes les armes étaient posées et couvertes, ils font une sortie, et, à la faveur d'un vent violent, mettent le feu à nos travaux. (2) Le vent pousse la flamme à tel point, qu'en un instant la terrasse, les mantelets, la tortue, la tour, les machines sont embrasés: tout fut consumé avant qu'on en pût savoir la cause. (3) Les nôtres, frappés d'un malheur si subit, prennent les armes qui leur tombent sous la main; plusieurs sortent du camp; ils courent sur l'ennemi; mais les traits lancés du haut des murs, les empêchent de poursuivre les fuyards. (4) Ceux-ci se retirent donc sous les murailles, et de là ils brûlent à loisir et la galerie et la tour de brique. Ainsi, par la trahison des assiégés et par la violence du vent, nous vîmes périr en un instant le travail de plusieurs mois. (5) Le lendemain, les Marseillais firent une nouvelle tentative; favorisés par le même vent, ils sortirent en foule, attaquèrent avec plus de confiance encore une autre tour et la terrasse, et y portèrent la flamme. (6) Mais, au lieu que les jours précédents nos soldats s'étaient relâchés de leur vigilance habituelle, ce jour-là, avertis par l'événement de la veille, ils avaient tout préparé pour la défense. Aussi, après avoir tué beaucoup de monde à l'ennemi ils le chassèrent dans la ville sans qu'il eût rien fait. [2,15] (1) Trébonius, ayant résolu de rétablir ce qui avait été détruit, trouva ses soldats disposés à le seconder avec ardeur: car ils étaient indignés de voir tant de peines perdues, tant de travaux inutiles, et que l'ennemi, après avoir lâchement violé la trêve, insultât à leur valeur. Comme il ne restait plus de matériaux peur réparer ce dommage, les arbres ayant été coupés et enlevés dans tous les environs de Marseille, ils entreprirent une terrasse d'une espèce nouvelle et dont on n'avait jamais entendu parler. Ils élevèrent deux murs de briques de six pieds d'épaisseur, et à peu près éloignés l'un de l'autre par la largeur de la première terrasse, avec un plancher portant sur les deux murs. (2) Pour donner de la solidité à ce plancher, on mit entre les murs ou dans les parties trop faibles des solives transversales; et le tout fut recouvert de claies enduites de mortier. (3) Sous ce toit, le soldat, protégé à droite et à gauche et couvert de front par les mantelets, portait sans risque tout ce qui était nécessaire à l'ouvrage. (4) On travailla avec célérité; le zèle et le courage des soldats eut bientôt réparé le dégât. On ménagea des portes aux endroits qui parurent les plus propres à des sorties. [2,16] (1) Quand les ennemis virent ainsi rétabli en peu de jours ce qui, dans leur espoir, devait nous occuper longtemps; qu'il n'y avait plus moyen de nous tromper ni de nous attaquer à force ouverte; que nos soldats n'avaient pas plus à craindre leurs traits que nos ouvrages l'incendie; (2) qu'il nous était facile de fermer toutes les avenues de leur ville, du côté de la terre, par un même système de murs et de tours; que déjà nos remparts, élevés presque au pied de leurs murailles, et d'où nous pouvions lancer des traits avec la main, ne leur permettaient plus de se montrer, (3) et que cette proximité rendait inutiles les machines sur les quelles ils comptaient le plus; quand ils eurent enfin considéré, qu'obligés d'en venir aux mains du haut de leur murs et de leurs tours, il leur était impossible de lutter de valeur avec nous, ils pensèrent à se soumettre aux conditions qu'ils avaient déjà proposées. [2,17] (1) M. Varron, qui commandait alors dans l'Espagne ultérieure, ayant appris ce qui s'était passé en Italie, et désespérant du succès de Pompée, commençait à parler de César avec beaucoup d'amitié. (2) Il disait qu'à la vérité son titre de lieutenant le retenait au parti de Pompée à qui sa parole l'enchaînait; mais que des liens non moins forts l'attachaient à César; et que s'il n'ignorait pas les devoirs d'un lieutenant qui n'avait qu'une autorité de confiance, il n'ignorait pas non plus quelles étaient ses forces et combien toute la province était affectionnée à César. (3) Il tenait partout ces propos, et cependant demeurait dans l'inaction. (4) Mais, plus tard, lorsqu'il apprit que César était retenu au siège de Marseille, que les troupes de Pétréius avaient joint celles d'Afranius, qu'ils avaient reçu de grands secours, qu'ils en attendaient encore de plus considérables, que toute la province citérieure était dévouée, quand il fut instruit ensuite de l'extrémité où César se trouvait réduit près d'Ilerda par le manque de vivres, que les lettres d'Afranius exagéraient encore, il commença, lui aussi, à se laisser aller au mouvement de la fortune. [2,18] (1) Il fit des levées dans toute la province; après avoir formé deux légions, il y ajouta environ trente cohortes auxiliaires; il ramassa une grande quantité de blé pour l'envoyer aux Marseillais ainsi qu'à Afranius et à Pompée, ordonna aux habitants de Gadès de lui fournir dix galères, en commanda plusieurs à Hispalis; (2) il transporta à Gadès tout l'argent et tous les ornements qui se trouvaient dans le temple d'Hercule, y mit en garnison six cohortes tirées de la province, et en donna le commandement à C. Gallonius, chevalier romain, ami de Domitius qui l'avait envoyé dans ce pays pour y recueillir une succession; il fit déposer chez ce Gallonius toutes les armes des particuliers ou de l'état, (3) et prononça des discours malveillants contre César. Il disait souvent du haut de son tribunal que "César avait été battu, qu'un grand nombre de ses soldats avait déserté vers Afranius; qu'il savait cela de manière certaine, par des messagers dignes de foi." (4) Ayant, par ces discours, effrayé les citoyens romains de cette province, il les força de lui donner, sous prétexte du service de la république, quatorze cent mille livres d'argent et cent vingt mille boisseaux de blé. (5) Soupçonnait-il quelque ville d'être attachée à César, il la surchargeait, y mettait garnison; il rendait des jugements contre les particuliers qui avaient mal parlé de la république, et confisquait leurs biens; enfin il obligeait toute la province à prêter serment à Pompée et à lui-même. (6) Ayant appris ce qui s'était passé dans l'Espagne citérieure, il se prépara à la guerre. Son plan était de s'enfermer dans Gadès avec ses deux légions, ses vaisseaux et tous ses vivres, parce qu'il avait reconnu que la province entière était dans les intérêts de César. Il comptait que dans cette île il lui serait aisé, avec ses vaisseaux et ses provisions, de traîner la guerre en longueur. (7) César, bien que plusieurs affaires importantes le rappelassent en Italie, avait pourtant résolu de ne laisser en Espagne aucun reste de guerre; car il savait que Pompée s'était fait, par ses bienfaits et ses grâces, de nombreux partisans dans la province citérieure. [2,19] (1) En conséquence, après avoir envoyé deux légions dans l'Espagne ultérieure, sous les ordres de Q. Cassius, tribun du peuple, il y marche lui-même à grandes journées avec six cents chevaux, et se fait précéder d'un édit par lequel il marque aux magistrats et aux principaux de toutes les villes le jour où il veut qu'ils viennent le joindre à Cordoue. (2) Cet édit ayant été publié dans toute la province, il n'y eut point de ville qui n'envoyât, au jour désigné, une partie de son sénat à Cordoue; il n'y eut pas même de citoyen romain un peu considérable qui ne s'y rendît. (3) En même temps l'assemblée de Cordoue ferma de son propre mouvement les portes à Varron, et mit des gardes sur les murailles et dans les tours. Deux cohortes, de celles que l'on appelait coloniques, passaient par hasard de ce côté; elle les retint pour la défense de la ville. (4) À la même époque, les habitants de Carmona, l'une des plus fortes villes de toute la province, chassèrent trois cohortes que Varron avait mises dans leur citadelle, et lui fermèrent leurs portes. [2,20] (1) Cet échec fit que Varron n'en mit que plus de hâte à se jeter dans Gadès avec ses légions; il craignait d'être coupé par terre ou par mer, tant cette province témoignait d'affection pour César. (2) Mais, à peine était-il en route qu'on lui remet des lettres de Gadès où on lui marquait que les principaux habitants, dès qu'ils avaient connu l'ordre de César, s'étaient concertés avec les tribuns des cohortes en garnison chez eux, pour chasser Gallonius et conserver à César l'île et la place; (3) que dans ce dessein ils avaient signifié à Gallonius qu'il eût à se retirer de bonne grâce, tandis qu'il le pouvait sans péril, le menaçant, s'il n'y consentait pas, de prendre leur parti, et que Gallonius, effrayé, était sorti de Gadès. (4) À cette nouvelle, celle des deux légions de Varron qu'on appelait Vernacula, enleva ses enseignes hors du camp sous les yeux même de Varron, et se retira à Hispalis, où elle s'établit, sans aucun désordre, sous les portiques et sur la place publique. (5) Cette conduite fut si agréable aux citoyens romains qui faisaient partie de l'assemblée, qu'ils s'empressèrent de leur offrir l'hospitalité dans leurs maisons. (6) Varron, étonné, revint sur ses pas en annonçant qu'il irait à ltalica; mais les siens l'assurèrent que les portes lui en etaient fermées. (7) Alors, n'ayant plus aucun chemin de libre, il envoie dire à César qu'il est prêt à remettre la légion à qui il ordonnera. Celui-ci envoie Sex. César, avec l'ordre qu'elle lui soit remise. (8) Après avoir livré la légion, Varron va trouver César à Cordoue, lui rend un compte fidèle de la province, lui donne l'argent qu'il en a tiré, et lui indique où sont ses vivres et ses vaisseaux. [2,21] (1) César tint une assemblée à Cordoue, et rendit à tous en général des actions de grâces: il remercia les citoyens romains de ce qu'ils avaient fait pour avoir la ville en leur pouvoir; les Espagnols d'avoir chassé la garnison; les habitants de Gadès d'avoir déjoué les efforts de l'ennemi et d'avoir reconquis leur liberté; les tribuns et les centurions, qui étaient venus garder la ville, d'avoir affermi ces bonnes dispositions par leur courage. (2) Il fit remise aux citoyens romains de l'argent qu'ils s'étaient engagés à fournir à Varron, rétablit dans leurs biens ceux qu'on avait ainsi punis pour avoir parlé trop librement, (3) accorda diverses récompenses à quelques cités et à des particuliers, et remplit tous les autres d'espoir pour l'avenir. Après être resté deux jours à Cordoue il part pour Gadès. Là il fait reporter dans le temple d'Hercule le trésor et les ornements qu'on en avait enlevés pour les mettre dans une maison privée; (4) il donne le gouvernement de la province à Q. Cassius, et lui laisse quatre légions; pour lui il part avec les vaisseaux de M. Varron, et ceux que ce dernier avait exigés des habitants de Gadès, et arrive en peu de jours à Tarragone. Les députés de presque toute la province attendaient César dans cette ville. (5) Après y avoir encore accordé des grâces à quelques cités et à des particuliers, il quitte Tarragone, vient par terre à Narbonne, et de là à Marseille, où il apprend qu'une loi vient de créer un dictateur, et que c'est lui que le préteur M. Lépidus a proclamé. [2,22] (1) Les Marseillais, las enfin de tous les maux qu'ils souffraient, réduits à la dernière disette, deux fois vaincus sur mer, toujours repoussés dans leurs sorties, affligés de maladies contagieuses causées par la longueur du siège et par le changement de nourriture (car ils ne se nourrissaient plus que de millet vieilli et d'orge gâté, dont ils avaient jadis pourvu les greniers publics en cas de siège); voyant leur tour détruite, une grande partie des murs renversée, et n'espérant plus de secours ni des provinces ni des armées qu'ils savaient s'être soumises à César, ils se déterminèrent à se rendre de bonne foi. (2) Quelques jours auparavant, Domitius, ayant appris leurs intentions, avait préparé trois vaisseaux, en avait donné deux à sa suite, et, prenant pour lui le troisième, était parti par une tempête. (3) Les vaisseaux à qui Brutus avait donné l'ordre de veiller sur le port l'ayant aperçu, levèrent l'ancre et se mirent à sa poursuite. (4) Le vaisseau de Domitius fit force de rames, continua de fuir, et, à la faveur du gros temps, disparut; mais les deux autres, effrayés de se voir poursuivis, rentrèrent dans le port. (5) Les Marseillais, conformément à nos ordres, nous apportent leurs armes et leurs machines, tirent du port et de l'arsenal tous leurs vaisseaux, et nous livrent tout ce qu'ils ont d'argent dans te trésor public. (6) Après cela, César, conservant cette ville plutôt par considération pour son antiquité et sa renommée que pour sa conduite envers lui, y laisse deux légions en garnison, et envoie les autres en Italie; quant à lui, il part pour Rome. [2,23] (1) Vers ce même temps C. Curion passa de Sicile en Afrique, et, méprisant d'avance les forces de P. Attius Varus, ne prit avec lui que deux légions, des quatre que César lui avait données, et cinq cents chevaux. Après deux jours et trois nuits de navigation, il aborda au lieu nommé Anquillaria. (2) Ce lieu est à vingt-deux milles environ de Clupéa dans une rade assez bonne en été, et enfermée entre deux promontoires. (3) L. César le fils l'attendait à Clupéa avec dix galères qu'il avait prises dans la guerre contre les pirates, et que P. Allius avait fait radouber à Utique pour s'en servir dans la présente guerre; mais, effrayé à la vue d'une flotte si considérable, il abandonna la pleine mer, alla échouer avec sa trirème sur la côte voisine, et, l'ayant laissée sur le rivage, il s'enfuit par terre à Hadrumète, (4) que C. Considius Longus occupait avec une légion. Le reste de la flotte se réfugia également dans ce port. (5) Le questeur Marcius Rufus l'avait suivi avec douze galères que Curion avait amenées de Sicile pour escorter les vaisseaux de charge; ayant aperçu le navire abandonné sur le rivage, il le fit remorquer et revint trouver Curion avec sa flotte. [2,24] (1) Curion envoie Marcius à Utique avec les vaisseaux, et le suit en même temps par terre avec l'armée; et, après deux jours de marche, il arrive à la rivière de Bagrada (2) où il laisse le lieutenant C. Caninius Rébilus avec ses légions. Pour lui il prend les devants avec la cavalerie afin d'aller reconnaître le camp Cornélius, parce que l'on disait ce poste très avantageux. (3) C'est un promontoire qui domine la mer, rude et escarpé des deux côtés, mais ayant cependant une pente un peu plus douce du côté d'Utique. (4) En droite ligne, il n'est éloigné d'Utique que d'un peu plus de mille pas; mais dans ce chemin est une source qui communique à la mer et rend cet endroit fort marécageux. Si l'on veut l'éviter, il faut prendre un détour de six milles pour arriver à la ville. [2,25] (1) Après avoir reconnu ce poste, C. Curion observa le camp de Varus, placé sous les murs de la ville vers la porte appelée Bélica, dans une position très forte. D'un côté il était défendu par la ville même d'Utique; de l'autre, par un théâtre bâti devant la ville, et d'une vaste étendue; en sorte que l'accès du camp était difficile et étroit. (2) Il vit en même temps tous les chemins couverts d'une foule d'hommes qui dans leur frayeur transportaient de la campagne à la ville tout ce qu'ils avaient. (3) Il détacha sa cavalerie pour enlever ce butin. Au même instant, Varus envoie de la ville à leur secours six cents chevaux numides et quatre cents fantassins que le roi Juba avait envoyés depuis peu de jours à Utique. (4) Ce roi était, comme son père, attaché à Pompée par les liens de l'hospitalité, et il haïssait Curion qui, étant tribun, avait par une loi fait confisquer son royaume. (5) Les deux corps de cavalerie courent l'un sur l'autre; mais les Numides ne peuvent soutenir notre premier choc, et, après avoir perdu environ cent vingt hommes, ils se retirent dans leur camp, sous le mur de la ville. (6) Sur ces entrefaites, les galères étant arrivées, Curion fait annoncer à environ deux cents vaisseaux de charge qui se trouvaient en station à Utique, qu'il traitera en ennemis tous ceux qui ne se rendront pas aussitôt au camp Cornélius. (7) À cette menace, tous lèvent l'ancre à l'instant même, abandonnent Utique, et se rendent au lieu désigné: ce qui met l'abondance dans son armée. [2,26] (1) Cela fait, Curion se retira dans son camp de Bagrada, où toute son armée le salua par acclamation imperator. Le lendemain il conduit ses troupes à Utique, et pose son camp près de la ville. (2) Ses retranchements ne sont pas encore achevés, que la cavalerie de garde vient l'avertir qu'un renfort considérable de fantassins et de chevaux envoyés par Juba s'avance vers Utique; en effet on apercevait déjà un gros nuage de poussière, et aussitôt après parut l'avant-garde. (3) Curion, étonné, envoie sa cavalerie en avant pour soutenir leur premier choc et arrêter leur marche; tandis qu'il se hâte lui-même de rappeler ses légions occupées aux travaux du camp et les range en bataille. (4) Les cavaliers engagent le combat; et avant que les légions eussent pu se déployer et se mettre leur poste, toutes ces troupes du roi, embarrassées et en désordre parce qu'elles marchaient sans défiance, prennent la fuite. La cavalerie échappa presque tout entière, parce qu'elle gagna promptement la ville en suivant le rivage; mais on tua un grand nombre de fantassins. [2,27] (1) La nuit suivante, deux centurions Marses quittent le camp de Curion avec vingt-deux soldats de leurs compagnies et passent dans celui d'Attius Varus. (2) Soit qu'ils voulussent le flatter, soit qu'ils fussent sincères (car nous croyons volontiers ce que nous désirons, et nous nous imaginons aisément que les autres pensent comme nous), ils affirment à Varus que l'armée n'a nulle affection pour Curion; qu'il fallait seulement mettre les soldats en présence et à portée de se parler. (3) Persuadé par ces paroles, Varus, le lendemain matin, tire les légions du camp. Curion fait de même; et, n'étant séparés que par un vallon de peu d'étendue, ils rangent l'un et l'autre leurs troupes en bataille. [2,28] (1) Il y avait dans l'armée de Varus un nommé Sextus Quintilius Varus, qui, ainsi que nous l'avons dit plus haut, s'était trouvé à Corfinium. César l'ayant laissé aller, il avait passé en Afrique. Or Curion avait amené avec lui ces mêmes légions qui s'étaient rendues à César, à Corfinium; de sorte que c'était, à l'exception de quelques centurions, les mêmes rangs, les mêmes manipules. (2) Quintilius ayant pris de là occasion de leur parler se montre devant les lignes de l'armée de Curion, et commence à conjurer les soldats de se souvenir du premier serment qu'ils ont prêté à Domitius et à lui-même son questeur; de ne pas porter les armes contre ceux qui avaient couru même fortune et qui avaient partagé avec eux les dangers et les fatigues d'un siège; enfin, de ne pas combattre pour des hommes qui les appelaient injurieusement du nom de transfuges. (3) Il ajouta quelques mots, leur faisant espérer des marques de sa libéralité s'ils voulaient suivre le parti d'Attius et le sien. (4) Ces paroles ne produisirent aucun effet sur l'armée de Curion; ainsi chacun ramena ses troupes dans son camp. [2,29] (1) Cependant une terreur générale se répandit dans le camp de Curion; car la diversité des rumeurs propage rapidement les craintes. Chacun se créait des alarmes vaines; et aux inquiétudes que lui avaient inspirées les propos des autres, ajoutait ses propres frayeurs. (2) Ce qu'un seul avait dit était répété par tous, et à mesure que le même récit passait de bouche en bouche, il semblait avoir un plus grand nombre d'autorités. {PASSAGE CORRUMPU} d'autres nouvelles étaient aussi inventées par des hommes qui voulaient paraître mieux informés que la foule. [2,30] (1) En conséquence, Curion assembla le conseil pour délibérer sur ce qu'il y aurait à faire. (2) Les avis furent partagés: les uns, persuadés que dans une semblable disposition des troupes, le repos était surtout à craindre, voulaient un effort extraordinaire et qu'on attaquât le camp de Varus: "Après tout, disaient-ils, il vaut mieux tenter vaillamment la fortune dans un combat, que de se voir abandonnés, trahis par les siens, et livrés au dernier supplice." (3) D'autres pensaient qu'on devait se retirer vers la troisième veille au camp Cornélius, où l'on aurait plus de temps pour calmer les esprits des soldats, et d'où l'on pourrait plus sûrement et plus aisément, en cas de revers, grâce à une immense flotte, s'ouvrir une retraite en Sicile. [2,31] (1) Curion, désapprouvant ces deux avis, disait que l'un était trop timide, et l'autre trop hardi; que par l'un on justifiait une fuite honteuse, et que par l'autre on conseillait de combattre avec le désavantage du lieu. (2) En effet, dit-il, quelle assurance pouvons-nous avoir d'emporter un camp que la nature et l'art ont si bien fortifié? (3) Et qu'arrivera-t-il, si, après avoir reçu un échec, nous sommes obligés de nous retirer? On sait bien que si le succès concilie aux généraux la confiance du soldat, le revers ne leur attire que sa haine. (4) Quant au changement de camp, qu'y gagnera-t-on que la honte d'une fuite, le découragement de tous, et le mécontentement de l'armée? Car il ne faut point paraître se méfier des bons, ni montrer aux méchants qu'on les craint; parce que le soupçon diminue l'affection des uns, et la crainte accroît l'insolence des autres. (5) Si ce que l'on dit du mécontentement de l'armée est vrai, ce que pour moi je crois entièrement faux, ou du moins bien exagéré, ne serait-il pas plus à propos de le cacher, de le dissimuler, que d'aider nous-mêmes à l'accréditer? (6) N'en est-il pas de, ces plaies comme de celles du corps, qu'il ne faut pas laisser apercevoir pour ne pas augmenter la confiance de l'ennemi? (7) On nous propose, en outre, de partir au milieu de la nuit; c'est sans doute pour donner aux malveillants plus d'audace: car de semblables desseins sont entravés par la crainte ou la honte, et ces sentiments perdent beaucoup de leur force dans les ténèbres de la nuit. (8) Je ne suis donc ni assez téméraire pour attaquer un camp, sans espoir de réussir, ni assez lâche pour me manquer à moi-même; je pense qu'il faut tout tenter avant d'en venir là; et je me flatte que je serai bientôt d'accord avec vous sur le parti qui nous reste à prendre. [2,32] (1) Après avoir congédié le conseil, Curion assemble les soldats. Il leur rappelle l'affection qu'ils ont témoignée à César devant Corfinium, et que par leur zèle et leur exemple ils lui ont soumis une grande partie de l'Italie. (2) En effet, dit-il, toutes les villes municipales ont imité votre conduite, et ce n'est pas sans raison que César a pour vous autant d'amitié, que les autres de haine. (3) Votre démarche a forcé Pompée à quitter l'Italie, sans avoir livré combat. César, qui m'aime, m'a confié à votre foi, ainsi que la Sicile et l'Afrique, sans lesquelles il ne peut conserver Rome et l'Italie.(4) Cependant il y a des gens qui vous exhortent à nous abandonner. Que peuvent-ils, en effet, souhaiter avec plus d'ardeur que de nous perdre et de vous lier par un crime en même temps? Que peuvent-ils désirer, dans leur colère, de plus injurieux pour vous, que de vous voir trahir ceux qui reconnaissent qu'ils vous doivent tout, et tomber aux mains de ceux qui vous regardent comme la cause de tous leurs malheurs? (5) N'avez-vous pas entendu parler des exploits de César en Espagne? Deux armées mises en fuite, deux généraux vaincus, deux provinces soumises; tout cela en quarante jours, y compris celui où César arriva devant l'ennemi! (6) Pensez-vous que ceux qui n'ont pu résister avec toutes leurs forces, résisteront après leur défaite? Et vous, qui avez suivi César, quand la victoire était incertaine, suivrez-vous le parti vaincu, lorsque la fortune a prononcé et que vous allez recevoir la récompense de vos services? (7) Ils se disent abandonnés et trahis par vous, et vous rappellent votre ancien serment; (8) mais est-ce bien vous qui avez abandonné L. Domitius? N'est-ce pas plutôt L. Domitius qui vous a abandonnés? Ne vous a-t-il pas rejetés lorsque vous étiez prêts à tout souffrir pour lui? N'a-t-il pas à votre insu cherché son salut dans la fuite? N'étiez-vous pas trahis par lui quand la bonté de César vous a sauvés? (9) Comment pouvait-il vous retenir par votre serment, lorsque ayant abdiqué les faisceaux et renoncé au commandement, il était lui-même, simple particulier et captif, au pouvoir d'un autre. (10) Reste le nouveau serment: Eh bien! oublierez-vous cet engagement sacré qui vous lie désormais, pour revenir à celui dont vous a déliés la soumission d'un chef qui n'est plus maître de sa personne? (11) Mais peut-être, contents de César, avez-vous quelque chose à me reprocher? Je ne vous parlerai pas des services que je vous ai rendus; ils sont jusqu'à présent bien au-dessous de mes intentions et de votre attente; mais c'est toujours de l'événement que le soldat attend sa récompense, et certes, vous ne doutez pas du résultat de celui-ci. Et pourquoi, d'ailleurs, tairais-je notre vigilance, nos succès, notre fortune? (12) Avez-vous regret que j'aie amené l'armée saine et sauve en ce pays, sans avoir perdu un seul navire? que j'aie dispersé en arrivant, dès notre premier choc, la flotte ennemie? que j'aie battu leur cavalerie deux fois en deux jours? que, dans le port même et dans la rade de nos ennemis, je leur aie enlevé deux cents vaisseaux chargés? et que je les aie réduits par là à ne pouvoir plus recevoir de secours ni par terre ni par mer? (13) Répudiez-vous de tels succès et de tels chefs, et lui préférez-vous la fuite d'Italie, la soumission des Espagnes, et les commencements de la guerre d'Afrique? (14) Je voulais seulement être appelé soldat de César, et vous m'avez nommé imperator. Si vous vous en repentez, reprenez cette faveur, et rendez-moi mon nom, afin qu'il ne soit pas dit que vous ne m'avez honoré que pour me faire injure. [2,33] (1) Les soldats, touchés de ce discours, l'avaient souvent interrompu; ils semblaient ne supporter qu'avec beaucoup de peine ce soupçon d'infidélité, Lorsqu'il se retira, tous le prièrent de se rassurer, de ne pas hésiter à livrer bataille, et de mettre à l'épreuve leur fidélité et leur courage. Ayant remarqué cet heureux changement des esprits, Curion résolut d'en venir aux mains a la première occasion. Dès le lendemain il fait sortir ses troupes, et les Fange dans le mémé lieu que les jours précédents. Attius Varus, de son côté, n'hésite pas à l'imiter, ne voulant pas manquer l'occasion de débaucher les soldats de turion, ou de combattre dans une position avantageuse. [2,34] (1) Entre les deux armées était, comme on l'a dit, un vallon de médiocre étendue, et d'une pente raide et difficile. Chacun attendait que l'ennemi le traversât, afin de pouvoir attaquer avec avantage. (2) On vit bientôt toute la cavalerie de l'aile gauche de Varus, entremêlée d'infanterie légère, descendre le vallon. (3) Curion envoya contre eux sa cavalerie, avec deux cohortes de Marrucins: les cavaliers ennemis ne purent en soutenir le choc et s'enfuirent à toute bride vers les leurs; ainsi délaissée, l'infanterie légère était enveloppée et taillée en pièces par les nôtres. Toute l'armée de Varus, les yeux tournés sur les siens, voyait leur fuite et leur massacre. (4) Alors Rébilus, lieutenant de César, et que Curion avait amené avec lui de Sicile parce qu'il le savait consommé dans l'art militaire: Curion, dit-il, tu vois l'ennemi étonné; que tardes-tu à profiter de l'occasion? (5) Curion ne dit qu'un mot aux soldats pour leur rappeler ce qu'ils lui ont promis la veille, leur commande de le suivre, et s'élance à leur tête. La pente du vallon était si raide que les premiers ne pouvaient guère le monter sans être soutenus. (6) Mais les soldats de Varus, préoccupés, intimidés par la fuite et le massacre des leurs, ne songeaient pas à se défendre et se croyaient déjà enveloppés par notre cavalerie. Ainsi, sans attendre que les nôtres fussent à la portée du trait, ou qu'ils eussent approché davantage, toute cette armée tourna le dos et se retira dans son camp. [2,35] (1) Pendant cette déroute, un certain Fabius, Pélignien, simple soldat dans l'armée de Curion, ayant atteint la tête des fuyards, cherchait Varus en l'appelant à haute voix par son nom, comme s'il eût été un de ses soldats et qu'il eût voulu lui donner quelque avis. (2) Celui-ci, s'entendant nommer plusieurs fois, regarde, s'arrête, et lui demande qui il est et ce qu'il veut; sur quoi le soldat lui porte un coup d'épée sur l'épaule, qui était découverte, et il l'aurait tué si Varus n'eût paré le coup avec son bouclier. Fabius fut enveloppé et tué par des soldats qui étaient proches. (3) La foule immense des fuyards obstrue les portes du camp et encombre le passage; ils s'y étouffent, et il en périt là un plus grand nombre que dans le combat ou dans la fuite. Peu s'en fallut qu'on ne les chassât aussi du camp, et même plusieurs, sans s'arrêter, coururent droit à Utique. (4) Mais comme la position naturelle du camp et les fortifications qui l'entouraient en défendaient l'entrée, et que nos troupes, qui n'étaient armées que pour le combat, manquaient de tout ce qui est nécessaire à l'attaque d'un camp, (5) Curion se détermina à les ramener sans avoir fait d'autre perte que celle de Fabius. Les ennemis eurent environ six cents morts et mille blessés, lesquels, avec plusieurs autres qui feignaient de l'avoir été, profitant du départ de Curion, quittèrent le camp où ils étaient peu rassurés, et se retirèrent dans la ville. (6) Varus, témoin de ce fait et de la terreur qui s'était emparé de son armée, laissa dans le camp un trompette et quelques tentes pour tromper l'ennemi, et vers la troisième veille il fit rentrer sans bruit ses troupes dans la place. [2,36] (1) Le lendemain Curion résolut d'assiéger Utique, et en commença la circonvallation. Il y avait dans la ville une multitude qu'une longue paix avait rendue inhabile aux armes; les habitants, à qui César avait accordé quelques bienfaits, lui étaient fort attachés; l'assemblée se composait d'éléments divers, et les combats précédents avaient répandu la terreur: (2) aussi tous parlaient ouvertement de se rendre, et ils priaient P. Attius de ne pas les perdre par son opiniâtreté. (3) Pendant que ces choses se passaient, il arriva des députés de Juba, lesquels annoncèrent la venue de ce roi avec de grandes forces, et engagèrent Varus à garder et à défendre la ville. À cette nouvelle, les esprits effrayés reprirent courage. [2,37] (1) Curion en avait reçu avis; mais il fut quelque temps sans pouvoir y ajouter foi, tant était grande sa confiance! (2) D'ailleurs, le bruit des succès que César avait eus en Espagne s'était déjà répandu en Afrique; fier de ces avantages, Curion se persuadait que le roi n'oserait rien entreprendre contre lui. (3) Mais, quand il sut, par des rapports certains, que l'armée du roi n'était plus qu'à vingt-cinq milles d'Utique, il quitta ses retranchements et se retira dans le camp Cornélius. (4) Il y rassembla des vivres, y ajouta des fortifications, y fit transporter des matériaux, et envoya aussitôt en Sicile pour qu'on lui amenât les deux légions et le reste de la cavalerie. (5) Le poste qu'il occupait était on ne peut plus commode pour traîner la guerre en longueur; il avait pour lui le terrain, les retranchements, le voisinage de la mer, de l'eau douce, et du sel que les salines des environs fournissaient en abondance. (6) Les arbres du pays auraient donné autant de bois qu'on en aurait voulu, et les champs regorgeaient de blé. En conséquence Curion résolut, de concert avec tous les siens, d'attendre le reste de ses troupes et de tirer la guerre en longueur. [2,38] (1) Tout était ainsi réglé et convenu, lorsque des transfuges de la ville vinrent dire à Curion que Juba, retenu par la guerre qu'il avait contre quelques peuples voisins et par les différends des habitants de Leptis, n'était pas sorti de ses états; mais que Saburra, son lieutenant, s'avançait vers Utique avec des forces peu considérables. (2) Se fiant témérairement à ces rapports, Curion change d'avis et se décide à livrer bataille. Tout l'invite à prendre ce parti, l'ardeur de sa jeunesse, la grandeur de son courage, ses succès précédents et l'espérance de la victoire. (3) Entraîné par ces divers motifs, il envoie, dès l'entrée de la nuit, toute sa cavalerie vers la rivière de Bagrada, au camp ennemi que commandait Saburra, dont nous avons parlé. Mais le roi suivait son lieutenant avec toutes ses troupes, et n'était éloigné de lui que de six mille pas. (4) Les cavaliers de Curion, ayant marché toute la nuit, arrivent à l'ennemi et l'attaquent au dépourvu; car les Numides, selon la coutume des Barbares, campent dispersés et sans ordre. (5) Surpris en cet état, et au milieu du sommeil, un grand nombre est tué; un plus grand nombre, effrayé, prend la fuite. Nos cavaliers reviennent vers Curion, emmenant avec eux leurs prisonniers. [2,39] (1) Curion, avec toutes ses troupes, était parti dès la quatrième veille, laissant cinq cohortes à la garde du camp. À la distance de six mille pas, il rencontre sa cavalerie, qui lui apprend ce qui vient de se passer; il demande aux prisonniers qui commande au camp de Sagrada. Ils répondent Saburra. (2) Là-dessus, négligeant les autres informations, pressé qu'il est d'achever sa route, et se tournant vers les plus proches enseignes: "Soldats, dit-il, voyez-vous comme le rapport des prisonniers s'accorde avec celui des transfuges? Le roi n'est pas avec son armée, et il faut qu'il ait envoyé bien peu de troupes, puisqu'elles n'ont pu tenir contre quelques cavaliers. (3) Hâtez-vous donc; courez au butin, à la gloire; et nous ne penserons plus qu'à récompenser vos services et à vous témoigner notre reconnaissance." (4) Ce qu'avaient fait nos cavaliers était beau sans doute, surtout à comparer leur petit nombre à la multitude des Numides; mais, avec le penchant qu'ont tous les hommes à se louer, ils exagéraient encore cet avantage. (5) Ils étalaient en outre de nombreuses dépouilles, montraient les hommes, les chevaux qu'ils avaient pris; en sorte que chaque instant de délai semblait retarder d'autant la victoire. (6) Ainsi l'ardeur des troupes secondait les espérances de Curion. Il ordonne à sa cavalerie de le suivre, et hâte sa marche pour surprendre l'ennemi encore effrayé et fuyant. Les cavaliers, harassés d'avoir marché toute la nuit, ne pouvaient suivre, et beaucoup, restaient en chemin. Rien de tout cela ne diminuait la confiance de Curion. [2,40] (1) Juba, instruit par Saburra de ce combat de nuit, lui envoie deux mille cavaliers espagnols et gaulois qu'il avait coutume de tenir près de sa personne, et la partie de son infanterie sur laquelle il comptait le plus; lui-même il suit plus lentement avec le reste de ses troupes et soixante éléphants, (2) se doutant bien que Curion, après avoir envoyé devant sa cavalerie, allait lui-même se montrer. Saburra range toute son armée en bataille, cavaliers et fantassins, en leur commandant de céder et de reculer peu à peu comme s'ils avaient peur; il leur donnera le signal du combat quand il en sera temps, et les ordres nécessaires, selon les circonstances. (3) À cette vue, Curion sent croître son espoir; s'imaginant que l'ennemi prend la fuite, il quitte les hauteurs et descend dans la plaine. [2,41] (1) Il s'avance encore à quelque distance; et comme, après une marche de seize milles, ses troupes étaient épuisées de fatigue, il s'arrête. Saburra donne le signal, range son armée, parcourt les rangs et encourage les soldats; mais il tient son infanterie en réserve, et fait marcher la cavalerie seule. (3) Curion, de son côté, ne demeure pas inactif, et exhorte les siens à mettre tout leur espoir dans leur courage; et certes, bien que l'infanterie fût harassée et la cavalerie épuisée de fatigue, et peu nombreuse, elles ne manquaient ni d'ardeur ni de courage pour se battre; mais nos cavaliers n'étaient plus que deux cents; le reste n'avait pu suivre. (4) Partout où ils donnaient, ils forçaient l'ennemi à plier; mais ils ne pouvaient ni poursuivre les fuyards, ni pousser leurs chevaux plus vivement. (5) Cependant la cavalerie ennemis commence à envelopper notre ligne par les deux ailes et à écraser nos soldats qu'elle prend à revers. (6) Quand nos cohortes se détachaient, les Numides, qui étaient frais, évitaient leur choc par la fuite, puis, revenant les envelopper dans leur mouvement de retraite, les empêchaient de rejoindre l'armée. Ainsi elles ne pouvaient, sans péril, ni garder leur poste et leur rang, ni se porter en avant et tenter les hasards. (7) L'armée ennemie, à laquelle le roi ne cessait d'envoyer des renforts, grossissait à tout moment; les nôtres tombaient de lassitude; les blessés ne pouvaient no se retirer du combat, ni être transportés en lieu sûr, à cause de la cavalerie numide qui nous enveloppait de toutes parts. (8) Aussi, comme il arrive en ces extrémités, on les voyait, désespérant de leur salut, se plaindre d'une mort si misérable, et recommander leurs familles à ceux que la fortune pourrait sauver du désastre. Toute l'armée était dans la consternation et dans le deuil. [2,42] (1) Curion, au milieu de l'alarme générale, voyant qu'on n'écoute plus ni ses exhortations ni ses prières, prend le seul parti qu'il croit lui rester dans ces malheureuses circonstances: il commande à ses troupes de se saisir des hauteurs voisines et d'y porter leurs enseignes. La cavalerie de Saburra les prévient et s'en empare. (2) Alors les nôtres perdent tout espoir; les uns veulent fuir et sont massacrés parla cavalerie, les autres succombent avant d'avoir fait aucun effort. (3) Cn. Domitius, préfet de la cavalerie, qui entourait Curion avec quelques cavaliers, l'engage à chercher son salut dans la fuite et à regagner le camp, lui promettant de ne pas l'abandonner. (4) Curion lui répond que jamais, après la perte de l'armée que César lui avait confiée, il ne se présentera devant lui, et se fait tuer en combattant. (5) Quelques cavaliers échappèrent. Ceux qui étaient restés en arrière pour laisser reposer leurs chevaux, voyant de loin la déroute de l'armée, retournèrent au camp sans péril. Tous les fantassins périrent jusqu'au dernier. [2,43] (1) À la nouvelle de ce combat, le questeur Marcius Rufus, que Curion avait laissé à la garde du camp, s'efforce de ranimer sa troupe. Tous le prient et le conjurent de les ramener par mer en Sicile. Il y consent, et ordonne aux pilotes de tenir, vers le soir, leurs chaloupes près du rivage. (2) Cependant telle était l'épouvante, que les uns croyaient déjà voir Juba avec ses troupes; d'autres Varus et la poussière que levait la marche de ses légions; d'autres, enfin s'imaginaient que la flotte ennemie allait arriver dans un moment; et rien de cela n'était vrai. Dans l'épouvante générale, chacun ne songeait qu'à soi. (3) Ceux qui étaient sur la flotte se hâtaient de partir; leur fuite engageait les pilotes des vaisseaux de transport à les suivre; bien peu de chaloupes obéirent à l'ordre qui leur avait été donné. (4) Mais tel était l'empressement de la foule qui couvrait le rivage, que plusieurs de ces chaloupes coulèrent à fond par trop de charge, et que les autres, craignant un malheur semblable, n'osaient approcher. [2,44] (1) Il arriva de là qu'il n'y eut qu'un petit nombre de soldats qui, soit faveur, soit pitié, soit qu'ils eussent gagné les vaisseaux à la nage, purent s'y faire recevoir et parvenir sains et saufs en Sicile: le reste des troupes envoya cette nuit même des centurions comme députés à Varus, et se rendit à lui. (2) Le lendemain Juba, apercevant ces cohortes campées sous les murs de la ville, prétendit que ces soldats étaient ses prisonniers, et en fit tuer une grande partie; seulement il en choisit quelques-uns qu'il envoya dans son royaume. Tandis que Varus se plaignait qu'on violât ainsi sa parole, sans oser s'y opposer, (3) Juba fit son entrée dans Utique, à cheval, suivi d'une foule de sénateurs, au nombre desquels se trouvaient Ser. Sulpicius et Licinius Damasippus. Il y resta quelques jours pour donner ses ordres; après quoi, il reprit, avec toutes ses troupes, le chemin de ses états.

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