La Guerre des Gaules (De bello Gallico) (page 11)

Jules César · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Nisard · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Livre VII, chapitre XLVIII

XLVIII. Cependant, ceux des Gaulois qui, comme nous l’avons dit, s’étaient portés de l’autre côté de la ville pour la fortifier, aux premiers cris qu’ils entendent, et pressés par les nombreux avis qu’on leur donne de l’entrée des Romains dans la ville, détachent en avant leur cavalerie et la suivent en foule. Chacun, à mesure qu’il arrive, se range sous les murs, et augmente le nombre des combattants. Leurs forces s’étant ainsi grossies, les femmes, qui, un instant auparavant, nous tendaient les mains du haut des remparts, s’offrent aux Barbares, échevelées suivant leur usage, et les implorent en leur montrant leurs enfants. Les Romains avaient le désavantage et du lieu et du nombre ; fatigués de leur course et de la durée du combat, ils ne se soutenaient plus qu’avec peine contre des troupes fraîches et sans blessures.

Livre VII, chapitre XLIX

XLIX. César, voyant le désavantage du lieu, et les forces de l’ennemi croître sans cesse, craignit pour les siens, et envoya au lieutenant T. Sextius, qu’il avait chargé de la garde du petit camp, l’ordre d’en faire sortir les cohortes et de les poster au pied de la colline sur la droite des Gaulois, afin que, s’il voyait nos soldats repoussés, il forçât les ennemis à ralentir leur poursuite, en les intimidant ; lui-même s’avançant à la tête de la légion un peu au-delà du lieu où il s’était arrêté, attendit l’issue du combat.

Livre VII, chapitre L

L. Tandis qu’on se battait avec acharnement et corps à corps, les ennemis forts de leur position et de leur nombre, et les nôtres de leur valeur, on vit tout à coup paraître, sur notre flanc découvert, les Héduens que César avait envoyés par un autre chemin, pour faire diversion sur notre droite. La ressemblance de leurs armes avec celles des Barbares alarma vivement nos soldats ; et quoiqu’ils eussent le bras droit nu, signe ordinaire de paix, ceux-ci crurent cependant que c’était un artifice de l’ennemi employé pour les tromper. En même temps, le centurion L. Fabius, et ceux qui étaient montés avec lui sur le rempart, furent enveloppés, et précipités sans vie du haut de la muraille. M. Pétronius, centurion de la même légion, se vit accablé par le nombre comme il s’efforçait de briser les portes ; ayant déjà reçu plusieurs blessures et désespérant de sa vie, il s’adresse aux hommes de sa compagnie qui l’avaient suivi : « Puisque je ne puis me sauver avec vous, dit-il, je veux du moins pourvoir au salut de ceux qu’entraîné par l’amour de la gloire, j’ai conduits dans le péril. Usez du moyen que je vous donnerai de sauver vos jours. » Aussitôt il se jette au milieu des ennemis, en tue deux, et écarte un moment les autres de la porte. Comme les siens essayaient de le secourir : « En vain, dit-il, tentez-vous de me conserver la vie ; déjà mon sang et mes forces m’abandonnent. Éloignez-vous donc tandis que vous le pouvez et rejoignez votre légion. » Un moment après, il périt en combattant, après avoir ainsi sauvé ses compagnons.

Livre VII, chapitre LI

LI. Nos soldats, pressés de toutes parts, furent repoussés de leur poste avec une perte de quarante-six centurions ; mais la dixième légion, placée comme corps de réserve dans une position un peu plus avantageuse, arrêta les ennemis trop ardents à nous poursuivre. Elle fut soutenue par les cohortes de la treizième, venue du petit camp et postée un peu plus haut, sous les ordres du lieutenant T. Sextius. Dès que les légions eurent gagné la plaine, elles s’arrêtèrent et firent face à l’ennemi. Vercingétorix ramena ses troupes du pied de la colline dans ses retranchements. Cette journée nous coûta près de sept cents hommes.

Livre VII, chapitre LII

LII. Le lendemain César assembla les troupes, et reprocha aux soldats leur imprudence et leur cupidité : "Ils avaient eux-mêmes jugé de ce qu’il fallait faire, et jusqu’où l’on devait s’avancer ; ils ne s’étaient point arrêtés au signal de la retraite ; ni les tribuns ni les lieutenants n’avaient pu les retenir. Il leur représenta le danger d’une mauvaise position, et leur rappela sa conduite au siège d’Avarlecum, lorsque, surprenant l’ennemi sans chef et sans cavalerie, il avait renoncé à une victoire certaine, plutôt que de l’acheter par la perte même légère qu’aurait entraînée le désavantage du lieu. Autant il admirait leur courage, que n’avaient pu arrêter ni les retranchements de l’ennemi, ni l’élévation de la montagne, ni les murs de la ville, autant il les blâmait d’avoir cru, dans leur insubordination présomptueuse, juger mieux que leur général du succès et de l’issue de l’événement ; il ajouta qu’il n’aimait pas moins dans un soldat la modestie et la retenue que la valeur et la magnanimité. »

Livre VII, chapitre LIII

LIII. Tel fut le discours de César, à la fin duquel il releva le courage des soldats ; il leur dit de ne pas se laisser abattre par cet événement, et de ne point attribuer au courage de l’ennemi ce qu’il n’avait dû qu’à sa bonne position ; et persistant dans ses projets de départ, il fit sortir les légions du camp et les mit en bataille sur un terrain favorable. Vercingétorix descendit aussi dans la plaine:après une légère escarmouche de cavalerie, où César eut le dessus, il fit rentrer ses troupes. Il en fut de même le lendemain ; jugeant alors l’épreuve suffisante pour rabattre la jactance des Gaulois et raffermir le courage des siens, il décampa pour se rendre chez les Héduens. Les ennemis n’essayèrent même pas de le suivre, et le troisième jour, il arriva sur les bords de l’Allier, rétablit le pont et le passa avec l’armée.

Livre VII, chapitre LIV

LIV. C’est là que les Héduens Viridomaros et Éporédorix vinrent le trouver, et lui dirent que Litaviccos était parti avec toute sa cavalerie pour soulever le pays ; eux-mêmes avaient besoin de le devancer pour retenir la nation dans le devoir. Quoique César eût déjà plusieurs preuves de la perfidie des Héduens, et qu’il pensât que le départ de ces deux hommes ne ferait que hâter la révolte, il ne crut cependant pas devoir les retenir, de peur de paraître leur faire violence, ou avoir conçu quelque crainte. À leur départ, il leur rappelle brièvement les services qu’il a rendus aux Héduens, ce qu’ils étaient, et leur abaissement quand il les a pris tous sous sa protection ; rejetés dans leurs villes, dépouillés de leurs champs, ayant perdu toutes leurs troupes, tributaires, réduits ignominieusement à donner des otages, à quelle prospérité, à quelle puissance ne les a-t-il pas élevés ? Non seulement il les a rétablis dans leur ancien état, mais ils jouissent d’une influence, d’une considération bien au-dessus de celle qu’ils avaient jamais eue. Ces recommandations faites, il les congédia.

Livre VII, chapitre LV

LV. Noviodunum , ville des Héduens, était située sur les bords de la Loire, dans une position avantageuse. César y tenait rassemblés tous les otages de la Gaule, les subsistances, les deniers publics, une grande partie de ses équipages et de ceux de l’armée ; il y avait envoyé un grand nombre de chevaux, achetés, pour les besoins de cette guerre, en Italie et en Espagne. En y arrivant, Éporédorix et Viridomaros apprirent où en étaient les choses dans leur pays ; que Litaviccos avait été reçu par les Héduens, dans Bibracte , ville de la plus grande influence; que le premier magistrat, Convictolitavis, et une grande partie du sénat s’étaient rendus près de lui ; qu’on avait ouvertement envoyé des ambassadeurs à Vercingétorix, pour faire avec lui un traité de paix et d’alliance. Ils ne voulurent pas laisser échapper une occasion si favorable. Ils massacrèrent la garde laissée à Noviodunum, les marchands et les voyageurs qui s’y trouvaient, partagèrent entre eux l’argent et les chevaux, et firent conduire dans Bibracte, à Convictolitavis, les otages des cités ; puis, jugeant qu’ils étaient hors d’état de garder la ville, ils la brûlèrent, afin qu’elle ne servit pas aux Romains, emportèrent sur des bateaux autant de blé que le moment le permettait, et jetèrent le reste dans la rivière ou dans le feu. Ensuite, levant des troupes dans les pays voisins, ils placèrent des postes et des détachements le long de la Loire, et firent en tout lieu parade de leur cavalerie, pour répandre la terreur et pour essayer de chasser les Romains de la contrée par la disette, en leur coupant les vivres, espoir d’autant mieux fondé que la Loire, alors enflée par la fonte des neiges, ne paraissait guéable en aucun endroit.

Livre VII, chapitre LVI

LVI. Instruit de tous ces mouvements, César crut devoir hâter sa marche ; il voulait, au besoin, essayer de jeter des ponts sur la Loire, combattre avant que l’ennemi eût assemblé de plus grandes forces ; car changer de plan et rétrograder sur la province, était un parti que la crainte même ne l’eût pas forcé de prendre, soit parce qu’il sentait la honte et l’indignité de cette mesure, à laquelle s’opposaient d’ailleurs les Cévennes et la difficulté des chemins, soit surtout parce qu’il craignait vivement pour Labiénus, dont il était séparé, et pour les légions parties sous ses ordres. Forçant donc sa marche de jour et de nuit, il arriva, contre l’attente générale, sur les bords de la Loire ; la cavalerie ayant trouvé un gué assez commode eu égard aux circonstances (on y avait seulement hors de l’eau les épaules et les bras pour soutenir les armes), il la disposa de manière à rompre le courant, et l’armée passa sans perte à la vue des ennemis soudainement effrayés. Les troupes s’approvisionnèrent, de bétail et de blé, dont on trouva les champs couverts, et l’on se dirigea vers les Sénons.

Livre VII, chapitre LVII

LVII. Pendant ces mouvements de l’armée de César, Labiénus ayant laissé à Agédincum , pour la garde des bagages, les recrues récemment arrivées d’Italie, se porte avec quatre légions vers Lutèce . Cette ville appartient aux Parisii et est située dans une île de la Seine. Au bruit de son arrivée, un grand nombre de troupes ennemies se réunirent des pays voisins. Le commandement en chef fut donné à l’Aulerque Camulogène, vieillard chargé d’années, mais à qui sa profonde expérience dans l’art militaire mérita cet honneur. Ce général ayant remarqué que la ville était entourée d’un marais qui aboutissait à la Seine, et protégeait merveilleusement cette place, y établit ses troupes dans le but de nous disputer le passage.

Livre VII, chapitre LVIII

LVIII. Labiénus travailla d’abord à dresser des mantelets, à combler le marais de claies et de fascines, et à se frayer un chemin sûr. Voyant que les travaux présentaient trop de difficultés, il sortit de son camp en silence à la troisième veille, et arriva à Melodunum par le même chemin qu’il avait pris pour venir. C’est une ville des Sénons, située, comme nous l’avons dit de Lutèce, dans une île de la Seine. S’étant emparé d’environ cinquante bateaux, il les joignit bientôt ensemble, les chargea de soldats, et par l’effet de la peur que cette attaque inopinée causa aux habitants, dont une grande partie d’ailleurs avait été appelée sous les drapeaux de Camulogène, il entra dans la place sans éprouver de résistance. Il rétablit le pont que les ennemis avaient coupé les jours précédents, y fit passer l’armée, et se dirigea vers Lutèce en suivant le cours du fleuve. L’ennemi, averti de cette marche par ceux qui s’étaient enfuis de Metlosédum, fait mettre le feu à Lutèce, couper les ponts de cette ville ; et, protégé par le marais, il vient camper sur les rives de la Seine, vis-à-vis Lutèce et en face du camp de Labiénus.

Livre VII, chapitre LIX

LIX. Déjà le bruit courait que César avait quitté le siège de Gergovie ; déjà circulait la nouvelle de la défection des Héduens et des succès obtenus par la Gaule soulevée. Les Gaulois affirmaient, dans leurs entretiens, que César, à qui l’on avait coupé sa route et tout accès à la Loire, avait été, faute de vivres, forcé de se retirer vers la province romaine. De leur côté, les Bellovaques, instruits de la défection des Héduens, et déjà assez disposés à se soulever, se mirent à lever des troupes et à préparer ouvertement la guerre. Labiénus, au milieu de si grands changements, sentit qu’il fallait adopter un tout autre système que celui qu’il avait jusque-là suivi ; il ne songea plus à faire des conquêtes ni à harceler l’ennemi, mais à ramener l’armée sans perte à Agédincum. Car d’un côté, il était menacé par les Bellovaques, peuple jouissant dans la Gaule d’une haute réputation de valeur ; de l’autre, Camulogène, maître du pays, avait une armée toute formée et en état de combattre ; enfin un grand fleuve séparait les légions de leurs bagages et de la garnison qui les gardait. Il ne voyait contre de si grandes et si subites difficultés d’autre ressource que son courage.

Livre VII, chapitre LX

LX. Ayant donc, sur le soir, convoqué un conseil, il engagea chacun à exécuter avec promptitude et adresse les ordres qu’il donnerait ; il distribua les bateaux, qu’il avait amenés de Metlosédum, à autant de chevaliers romains, et leur prescrivit de descendre la rivière à la fin de la première veille, de s’avancer en silence l’espace de quatre mille pas et de l’attendre là. Il laissa pour la garde du camp les cinq cohortes qu’il jugeait les moins propres à combattre, et commanda à celles qui restaient de la même légion de remonter le fleuve au milieu de la nuit, avec tous les bagages, en faisant beaucoup de bruit. Il rassembla aussi des nacelles et les envoya dans la même direction à grand bruit de rames. Lui-même, peu d’instants après, partit en silence avec trois légions, et se rendit où il avait ordonné de conduire les bateaux.

Livre VII, chapitre LXI

LXI. Lorsqu’on y fut arrivé, les éclaireurs de l’ennemi, placés sur toute la rive du fleuve, furent attaqués à l’improviste pendant un grand orage survenu tout à coup ; l’armée et la cavalerie passèrent rapidement le fleuve, avec le secours des chevaliers romains chargés de cette opération. Au point du jour et presque au même instant, on annonce aux ennemis qu’il règne une agitation extraordinaire dans le camp romain, qu’un corps considérable de troupes remonte le fleuve, qu’on entend un grand bruit de rames du même côté, et qu’un peu au-dessous des bateaux transportent des soldats. À ce récit, persuadés que les légions passent le fleuve en trois endroits, et que l’effroi causé par la défection des Héduens précipite notre fuite, ils se partagent aussi en trois corps. Ils en laissent un vis-à-vis de notre camp pour la garde du leur ; le second est envoyé vers Metlosédum , avec ordre de s’avancer aussi loin que les bateaux, et ils marchent contre Labiénus avec le reste de leurs troupes.

Livre VII, chapitre LXII

LXII. Au point du jour toutes nos troupes avaient passé, et l’on vit celles de l’ennemi rangées en bataille. Labiénus exhorte les soldats à se rappeler leur ancienne valeur et tant de combats glorieux, et à se croire en présence de César lui-même, sous la conduite duquel ils ont tant de fois défait leurs ennemis, puis il donne le signal du combat. Dès le premier choc, la septième légion, placée à l’aile droite, repousse les ennemis et les met en fuite ; à l’aile gauche qu’occupait la douzième légion, quoique les premiers rangs de l’ennemi fussent tombés percés de nos traits, les autres résistaient vigoureusement, et aucun ne songeait à la fuite. Camulogène, leur général, était lui-même avec eux, et excitait leur courage. Le succès était donc douteux sur ce point, lorsque les tribuns de la septième légion, instruits de ce qui se passait à l’aile gauche, vinrent avec leur légion prendre les ennemis en queue et les chargèrent. Même dans cette position, aucun Gaulois ne quitta sa place ; tous furent enveloppés et tués. Camulogène subit le même sort. D’un autre côté, ceux qu’on avait laissés à la garde du camp opposé à celui de Labiénus, avertis que l’on se battait, marchèrent au secours des leurs, et prirent position sur une colline ; mais ils ne purent soutenir le choc de nos soldats victorieux. Entraînés dans la déroute des autres Gaulois, tous ceux qui ne purent gagner l’abri des bois ou des hauteurs, furent taillés en pièces par notre cavalerie. Après cette expédition, Labiénus retourne vers Agédincum, où avaient été laissés les bagages de toute l’armée. De là il rejoignit César avec toutes les troupes.

Livre VII, chapitre LXIII

LXIII. La nouvelle de la défection des Édues propagea la guerre. Des députations sont envoyées sur tous les points ; crédit, autorité, argent, tout est mis en usage pour gagner les différents états. Nantis des otages que César avait déposés chez eux, ils menacent de les faire périr pour effrayer ceux qui hésitent. Les Édues invitent Vercingétorix à venir conférer avec eux sur les moyens de faire la guerre. Il se rend à leur prière ; mais ils prétendent qu’on leur défère le commandement en chef ; et comme il leur est disputé, on convoque une assemblée de toute la Gaule à Bibracte. On s’y rend en foule de toutes parts. La question est soumise aux suffrages de la multitude, et tous confirment le choix de Vercingétorix comme généralissime. On ne vit point à cette assemblée les Rèmes, les Lingons, les Trévires : les deux premiers peuples, parce qu’ils restaient fidèles aux Romains ; les Trévires, parce qu’ils étaient trop éloignés et pressés en outre par les Germains, ce qui fut cause qu’ils ne prirent aucune part à la guerre, et gardèrent la neutralité. Les Héduens souffraient vivement de se voir dépouillés du commandement ; ils déplorèrent le changement de leur fortune, et regrettèrent la bienveillance de César envers eux ; mais, comme la guerre était commencée, ils n’osèrent séparer leur cause de celle des autres Gaulois. Ce ne fut qu’à regret qu’Éporédorix et Viridomaros, jeunes gens de la plus haute espérance, obéirent à Vercingétorix.

Livre VII, chapitre LXIV

LXIV. Il exige des otages des autres nations, fixe le jour où ils lui seront livrés, ordonne la prompte réunion de toute la cavalerie, forte de quinze mille hommes ; et annonce « qu’il se contente de l’infanterie qu’il a déjà ; qu’il ne veut pas tenter le sort des armes en bataille rangée ; qu’avec une cavalerie nombreuse il lui sera très facile de couper les vivres aux Romains et de gêner leurs fourrageurs ; que seulement les Gaulois se résignent à détruire leurs récoltes et à incendier leurs demeures, et ne voient dans ces pertes domestiques que le moyen de recouvrer à jamais leur indépendance et leur liberté. » Les choses ainsi réglées, il ordonne aux Héduens et aux Ségusiaves, limitrophes de la province, de lever dix mille fantassins ; il y ajoute huit cents cavaliers. Il confie le commandement de ces troupes au frère d’Éporédorix, et lui dit de porter la guerre chez les Allobroges. D’un autre côté, il envoie les Gabales et les plus proches cantons des Arvernes, ravager le territoire des Helviens, ainsi que les Rutènes et les Cadurques celui des Volques Arécomiques. En même temps, et par des messages secrets, il sollicite les Allobroges, espérant que les ressentiments de la dernière guerre n’y étaient pas encore éteints. Il promet aux chefs de l’argent, et à la nation la souveraineté de toute la province.

Livre VII, chapitre LXV

LXV. Pour résister à toutes ces attaques, le lieutenant L. César (12) n’avait à distribuer, comme garnison, sur tout le territoire de la province, que vingt-deux cohortes tirées de cette province même. Les Helviens attaquent spontanément leurs voisins, sont défaits, perdent C. Valérius Domnotaurus, fils de Caburus, chef de leur nation, et sont repoussés dans les murs de leurs villes. Les Allobroges, ayant établi près du Rhône des postes nombreux, mettent beaucoup de zèle et de diligence dans la défense de leur territoire. César, voyant que l’ennemi lui est supérieur en cavalerie, qu’il lui ferme tous les chemins, et qu’il n’y a nul moyen de tirer des secours de l’Italie ni de la province, envoie au-delà du Rhin, en Germanie, vers les peuples qu’il avait soumis les années précédentes, et leur demande des cavaliers et de ces fantassins armés à la légère, accoutumés à se mêler avec la cavalerie dans les combats. À leur arrivée, ne trouvant pas assez bien dressés les chevaux dont ils se servaient, il prit ceux des tribuns, des autres officiers, et même des chevaliers romains et des vétérans, et les distribua aux Germains.

Livre VII, chapitre LXVI

LXVI. Pendant le temps employé à toutes ces choses, les corps ennemis envoyés par les Arvernes et la cavalerie levée dans tous les états de la Gaule, se réunirent. Se voyant à la tête de troupes si nombreuses, et tandis que César se dirigeait vers les Séquanes par l’extrême frontière des Lingons, pour porter plus facilement du secours à la province, Vercingétorix vint, en trois campements, prendre position à environ dix mille pas des Romains ; et ayant convoqué les chefs de la cavalerie, il leur dit : « Que le moment de vaincre est venu ; que les Romains s’enfuient dans leur province et abandonnent la Gaule ; que c’est assez pour la liberté du moment, trop peu pour la paix et le repos de l’avenir ; qu’ils ne manqueront pas de revenir avec de plus grandes forces, et ne mettront point de terme à la guerre. Il faut donc les attaquer dans l’embarras de leur marche ; si les fantassins viennent au secours de leur cavalerie et sont ainsi arrêtés, ils ne pourront achever leur route ; si (ce qui lui paraît plus probable), ils abandonnent leurs bagages pour ne pourvoir qu’à leur sûreté, ils perdront, outre l’honneur, leurs ressources les plus indispensables. Quant à leurs cavaliers, aucun d’eux n’osera seulement s’avancer hors des lignes ; on ne doit pas même en douter. Du reste, pour inspirer encore plus de courage à ses troupes, et plus de crainte à l’ennemi, il rangera toute l’armée en avant du camp. » Les cavaliers s’écrient qu’il faut que chacun s’engage par le serment le plus sacré à ne plus entrer dans sa maison, à ne plus revoir ses enfants, sa famille, sa femme, s’il n’a traversé deux fois les rangs de l’ennemi. »

Livre VII, chapitre LXVII

LXVII. On approuve la proposition, et tous prêtent ce serment. Le lendemain, la cavalerie est partagée en trois corps, dont deux se montrent sur nos ailes, tandis que le centre se présente de front à notre avant-garde pour lui fermer le passage. Instruit de ces dispositions, César forme également trois divisions de sa cavalerie, et la fait marcher contre l’ennemi. Le combat s’engage de tous les côtés à la fois ; l’armée fait halte ; les bagages sont placés entre les légions. Si nos cavaliers fléchissent sur un point, ou sont trop vivement pressés, César y fait porter les enseignes et marcher les cohortes, ce qui arrête les ennemis dans leur poursuite et ranime nos soldats par l’espoir d’un prompt secours (15). Enfin, les Germains, sur le flanc droit, gagnent le haut d’une colline, en chassent les ennemis, les poursuivent jusqu’à une rivière où Vercingétorix s’était placé avec son infanterie, et en tuent un grand nombre. Témoins de cette défaite, les autres Gaulois, craignant d’être enveloppés, prennent la fuite. Ce ne fut plus partout que carnage. Trois Héduens de la plus haute distinction sont pris et amenés à César : Cotos, commandant de la cavalerie, qui dans les derniers comices avait été en concurrence avec Convictolitavis ; Cavarillos, qui, après la défection de Litaviccos, avait reçu le commandement de l’infanterie ; et Éporédorix (16), que les Édues, avant l’arrivée de César, avaient eu pour chef dans leur guerre contre les Séquanes.

Livre VII, chapitre LXVIII

LXVIII. Voyant toute sa cavalerie en fuite, Vercingétorix fit rentrer les troupes qu’il avait rangées en avant du camp, et prit aussitôt le chemin d’Alésia , qui est une ville des Mandubes , après avoir fait, en toute hâte, sortir du camp les bagages, qui le suivirent. César laissa ses équipages sur un coteau voisin, les commit à la garde de deux légions, poursuivit l’ennemi tant que le jour dura, lui tua environ trois mille hommes de l’arrière-garde, et campa le lendemain devant Alésia. Ayant reconnu la situation de la ville, et voyant les ennemis consternés de la défaite de leur cavalerie, qu’ils regardaient comme la principale force de leur armée, il exhorta les siens au travail et fit commencer les lignes de circonvallation.

Livre VII, chapitre LXIX

LXIX. Cette place (17) était située au sommet d’une montagne, dans une position si élevée qu’elle semblait ne pouvoir être prise que par un siège en règle. Au pied de cette montagne coulaient deux rivières de deux côtés différents. Devant la ville s’étendait une plaine d’environ trois mille pas de longueur ; sur tous les autres points, des collines l’entouraient, peu distantes entre elles et d’une égale hauteur. Sous les murailles, le côté qui regardait le soleil levant était garni, dans toute son étendue, de troupes gauloises ayant devant elles un fossé et une muraille sèche de six pieds de haut (18). La ligne de circonvallation formée par les Romains occupait un circuit de onze mille pas. Notre camp était assis dans une position avantageuse, et l’on y éleva vingt-trois forts, dans lesquels des postes étaient placés pendant le jour pour prévenir toute attaque subite ; on y tenait aussi toute la nuit des sentinelles et de fortes garnisons.

Livre VII, chapitre LXX

LXX. Pendant les travaux, il y eut un combat de cavalerie dans cette plaine de trois mille pas qui s’étendait dans l’intervalle laissé libre entre les collines, comme nous l’avons dit plus haut. L’acharnement fut égal de part et d’autre. Les nôtres commençant à souffrir, César envoya les Germains pour les soutenir, et plaça les légions en avant du camp, en cas que l’infanterie ennemie fit subitement quelque tentative. Cet appui des légions releva le courage de nos cavaliers ; les Gaulois mis en fuite s’embarrassent par leur nombre et s’entassent aux portes trop étroites qui leur restent. Alors les Germains les poursuivent vivement jusqu’à leurs retranchements ; on en fait un grand carnage. Plusieurs abandonnant leurs chevaux, essaient de traverser le fossé et de franchir le mur. César fait faire un mouvement en avant aux légions qu’il avait placée à la tête du camp. Ce mouvement porte l’effroi parmi les Gaulois même ceux qui étaient à l’intérieur des retranchements ; croyant qu’on arrive sur eux, ils crient aux armes ; quelques-uns se précipitent tout effrayés dans la ville. Vercingétorix fait fermer les portes, de peur que le camp ne soit tout à fait abandonné. Ce ne fut qu’après avoir tué beaucoup de monde et pris un grand nombre de chevaux, que les Germains se retirèrent. 

Livre VII, chapitre LXXI

LXXI. Vercingétorix, avant que les Romains eussent achevé leur circonvallation, prit la résolution de renvoyer de nuit toute sa cavalerie. Avant le départ de ces cavaliers, il leur recommande « d’aller chacun dans leur pays, et d’enrôler tous ceux qui sont en âge de porter les armes ; il leur rappelle ce qu’il a fait pour eux, les conjure de veiller à sa sûreté et de ne pas l’abandonner, lui qui a bien mérité de la liberté commune, à la merci d’ennemis cruels ; leur négligence entraînerait, avec sa perte, celle de quatre-vingt mille hommes d’élite (19) ; il n’a de compte fait, de vivres que pour trente jours au plus ; mais il pourra, en les ménageant, tenir un peu plus longtemps. » Après ces recommandations, il fait partir en silence sa cavalerie ; à la seconde veille, par la où l’ouvrage était interrompu. Il se fait apporter tout le blé de la ville, et établit la peine de mort contre ceux qui n’obéiront pas ; quant au bétail dont les Mandubiens avaient rassemblé une grande provision, il le distribue par tête ; le grain est mesuré avec épargne et donné en petite quantité ; il fait rentrer dans la ville toutes les troupes qu’il avait disposées devant la place. C’est par ces moyens qu’il se prépare à attendre les secours de la Gaule et à soutenir la guerre.

Livre VII, chapitre LXXII

LXXII. Instruit de ces dispositions par les transfuges et les prisonniers, César arrêta son plan de fortification comme il suit. Il fit creuser un fossé large de vingt pieds, dont les côtés étaient à pic et la profondeur égale à la largeur. Tout le reste des retranchements fut établi à quatre cents pieds en arrière de ce fossé (20) ; il voulait par là (car on avait été obligé d’embrasser un si grand espace, que nos soldats n’auraient pu aisément en garnir tous les points) prévenir les attaques subites ou les irruptions nocturnes, et garantir durant le jour nos travailleurs des traits de l’ennemi. Dans cet espace, César tira deux fossés de quinze pieds de large et d’autant de profondeur ; celui qui était intérieur et creusé dans les parties basses de la plaine, fut rempli d’eau tirée de la rivière. Derrière ces fossés, il éleva une terrasse et un rempart de douze pieds ; il y ajouta un parapet et des créneaux, et fit élever de grosses pièces de bois fourchues (21) à la jonction du parapet et du rempart, pour en rendre l’abord plus difficile aux ennemis. Tout l’ouvrage fut flanqué de tours, placées à quatre-vingts pieds l’une de l’autre.

Livre VII, chapitre LXXIII

LXXIII. Il fallait dans le même temps aller chercher du bois et des vivres, et employer aux grands travaux des retranchements les troupes, diminuées de celles qu’on employait au loin. Souvent encore les Gaulois essayaient de troubler nos travailleurs, et faisaient par plusieurs portes les sorties les plus vigoureuses. César jugea donc nécessaire d’ajouter quelque chose à ces retranchements, afin qu’un moindre nombre de soldats pût les défendre. À cet effet, on coupa des troncs d’arbres ou de fortes branches, on les dépouilla de leur écorce et on les aiguisa par le sommet ; puis on ouvrit une tranchée de cinq pieds de profondeur, où l’on enfonça ces pieux qui, liés par le pied de manière à ne pouvoir être arrachés, ne montraient que leur partie supérieure. Il y en avait cinq rangs, joints entre eux et entrelacés ; quiconque s’y était engagé s’embarrassait dans leurs pointes aiguës : nos soldats les appelaient des ceps. Au devant, étaient disposés obliquement en quinconce des puits de trois pieds de profondeur, lesquels se rétrécissaient peu à peu jusqu’au bas. On y fit entrer des pieux ronds de la grosseur de la cuisse, durcis au feu et aiguisés à l’extrémité, qui ne sortaient de terre que de quatre doigts ; et pour affermir et consolider l’ouvrage, on foula fortement la terre avec les pieds : le reste était recouvert de ronces et de broussailles, afin de cacher le piège. On avait formé huit rangs de cette espèce, à trois pieds de distance l’un de l’autre : on les nommait des lis à cause de leur ressemblance avec cette fleur. En avant du tout étaient des chausses-trappes d’un pied de long et armées de pointes de fer, qu’on avait fichées en terre ; on en avait mis partout, à de faibles distances les unes des autres ; on les appelait des aiguillons (22).

Livre VII, chapitre LXXIV

LXXIV. Ce travail fini (23), César fit tirer en suivant les zones les plus plates que pût offrir la nature des lieux, et dans un circuit de quatorze mille pas, une contrevallation du même genre, mais du côté opposé, contre l’ennemi du dehors. Il voulait qu’en cas d’attaque, pendant son absence, les retranchements ne pussent être investis par une multitude nombreuse. Enfin, pour prévenir les dangers auxquels les troupes pourraient être exposées en sortant du camp, il ordonna que chacun se pourvût de fourrage et de vivres pour trente jours.

Livre VII, chapitre LXXV

LXXV. Pendant que ces choses se passaient devant Alésia, les principaux de la Gaule, réunis en assemblée, avaient résolu, non d’appeler aux armes tous ceux qui étaient en état de les porter, comme le voulait Vercingétorix, mais d’exiger de chaque peuple un certain nombre d’hommes ; ils craignaient, dans la confusion d’une si grande multitude, de ne pouvoir ni la discipliner, ni se reconnaître, ni se nourrir. Il fut réglé que les divers états fourniraient, savoir : les Édues, avec leurs clients les Ségusiens, les Ambivarètes, les Aulerkes-Brannovikes, les Brannoves, trente-cinq mille hommes ; les Arvernes avec les peuples de leur ressort, tels que les Eleutètes-Cadurkes, les Gabales, et les Vélannes, un pareil nombre ; les Sénons, les Séquanes, les Bituriges, les Santons, les Rutènes, les Carnutes, chacun douze mille ; les Bellovakes, dix mille ; les Lémovikes, autant ; les Pictons, les Turons, les Parises, les Helves, huit mille chacun ; les Suessions, les Ambiens, les Médiomatrikes, les Pétrocores, les Nerves, les Morins, les Nitiobroges, chacun cinq mille ; les Aulerkes-Cénomans, autant ; les Atrébates, quatre mille ; les Bellocasses, les Lexoves, les Aulerkes-Éburovikes, chacun trois mille, les Raurakes avec les Boïes, trente mille ; les pays situés le long de l’Océan, et que les Gaulois ont l’habitude d’appeler Armoriques, au nombre desquels sont les Curiosolites, les Rhédons, les Ambibares, les Calètes, les Osismes, les Lémovikes, les Vénètes, les Unelles, six mille hommes. Les Bellovakes seuls refusèrent leur contingent, alléguant qu’ils voulaient faire la guerre aux Romains en leur nom et à leur gré, sans recevoir d’ordres de personne. Cependant, sur les instances de Commios, leur allié, ils envoyèrent deux mille hommes.

Livre VII, chapitre LXXVI

LXXVI. C’était ce même Commios dont César, ainsi que nous l’avons dit plus haut, s’était servi comme d’un agent fidèle et utile dans la guerre de Bretagne, quelques années auparavant (24) ; et en reconnaissance de ses services, César avait affranchi sa nation de tout tribut, lui avait rendu ses droits et ses lois et assujetti les Morins. Mais tel fut l’empressement universel des Gaulois pour recouvrer leur liberté et reconquérir leur ancienne gloire militaire, que ni les bienfaits ni les souvenirs de l’amitié ne purent les toucher, et que nul sacrifice ne coûta à leur zèle, puisqu’ils rassemblèrent huit mille cavaliers et environ deux cent quarante mille fantassins (25). Ces troupes furent passées en revue et le dénombrement en fut fait sur le territoire des Héduens ; on leur choisit des chefs, et le commandement général fut confié à l’Atrébate Commios, aux Héduens Viridomaros et Eporédorix, et à l’Arverne Vercassivellaunos, cousin de Vercingétorix. On leur donna un conseil, formé de membres pris dans chaque cité, pour diriger la guerre. Tous partent vers Alésia, pleins d’ardeur et de confiance ; aucun ne croyait qu’il fût possible de soutenir seulement l’aspect d’une si grande multitude, surtout dans un double combat où les Romains seraient à la fois pressés par les sorties des assiégés, et enveloppés en dehors par tant de cavalerie et d’infanterie.

Livre VII, chapitre LXXVII

LXXVII. Cependant les Gaulois assiégés dans Alésia, voyant que le jour où ils attendaient du secours était expiré, et que tout leur blé était consommé, ignorant d’ailleurs ce qui se passait citez les Héduens, s’étaient assemblés en conseil et délibéraient sur le parti qu’ils avaient à prendre. Parmi les diverses opinions, dont les unes voulaient qu’on se rendît et les autres qu’on tentât une sortie vigoureuse tandis qu’il leur restait encore assez de forces, l’on ne peut, ce me semble, passer sous silence le discours de Critognatos, à cause de sa singulière et horrible cruauté. C’était un Arverne d’une naissance élevée et qui jouissait d’une haute considération. "Je ne parlerai pas, dit-il, de l’avis de ceux qui appellent du nom de capitulation le plus honteux esclavage ; et je pense qu’on ne doit, ni les compter au nombre des citoyens, ni les admettre dans cette assemblée. Je ne m’adresse qu’à ceux qui proposent une sortie, et dont l’opinion, comme vous le reconnaissez tous, témoigne qu’ils se souviennent encore de notre antique valeur. Mais il y a plutôt de la faiblesse que du courage à ne pouvoir supporter quelques jours de disette. Les hommes qui s’offrent à la mort sans hésitation sont plus faciles à trouver que ceux qui savent endurer la douleur. Et moi aussi je me rangerais à cet avis (tant l’honneur a sur moi d’empire), si je n’y voyais de péril que pour notre vie ; mais, dans le parti que nous avons à prendre, considérons toute la Gaule que nous avons appelée à notre secours. Lorsque quatre-vingt mille hommes auront péri dans cette tentative, quel courage pensez-vous que conservent nos parents et nos proches, s’ils ne peuvent, pour ainsi dire, combattre que sur nos cadavres ? Gardez-vous donc de priver de votre soutien ceux qui n’ont pas craint de s’exposer pour votre salut, et, par précipitation, par imprudence, par pusillanimité, n’allez pas livrer toute la Gaule à l’avilissement d’un perpétuel esclavage. Parce que vos auxiliaires ne sont pas arrivés au jour fixé, douteriez-vous de leur foi et de leur constance ? Eh quoi ! quand les Romains travaillent tous les jours à des retranchements plus éloignés, pensez-vous que ce soit seulement pour se tenir en haleine ? Si tout chemin vous est fermé par où vous pourriez avoir de leurs nouvelles, les Romains eux-mêmes ne vous assurent-ils pas de leur arrivée prochaine par ces travaux de jour et de nuit qui montrent assez la crainte qu’ils en ont ? Quel est donc mon avis ? De faire ce que firent nos ancêtres dans leurs guerres, bien moins funestes, contre les Cimbres et les Teutons. Forcés, comme nous, de se renfermer dans leurs villes, en proie à la disette, ils soutinrent leur vie en se nourrissant de la chair de ceux que leur âge rendait inutiles à la guerre ; et ils ne se rendirent point. Si nous n’avions pas reçu cet exemple, je dirais que, pour la cause de la liberté, il serait glorieux de le donner à nos descendants. Quelle guerre en effet peut-on comparer à celle-ci ? Les Cimbres, après avoir ravagé la Gaule, et lui avoir fait de grands maux, sortirent enfin de notre territoire, et gagnèrent d’autres contrées ; ils nous laissèrent nos droits, nos lois, nos champs, notre liberté ! Mais que demandent les Romains ? Que veulent-ils ? L’envie les amène contre tous ceux dont la renommée leur a fait connaître la gloire et la puissance dans la guerre ; ils veulent s’établir sur leur territoire, dans leurs villes, et leur imposer le joug d’une éternelle servitude. Car ils n’ont jamais fait la guerre dans d’autres vues. Que si vous ignorez comment ils se conduisent chez les nations éloignées, voyez cette partie de la Gaule qui vous touche ; réduite en province, privée de ses droits et de ses lois, soumise aux haches romaines, elle gémit sous le poids d’un esclavage qui ne doit pas finir.

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