La Guerre des Gaules (De bello Gallico) (page 12)

Jules César · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Nisard · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Livre VII, chapitre LXXVIII

LXXVIII. Les avis ayant été recueillis, il fut arrêté que ceux qui, à raison de leur santé ou de leur âge, ne pouvaient rendre de service à la guerre, sortiraient de la place, et qu’on tenterait tout avant d’en venir au parti proposé par Critognatos. On décida toutefois que, si l’on y était contraint et si les secours se faisaient trop attendre, on le suivrait plutôt que de se rendre ou de subir la loi des Romains. Les Mandubiens, qui les avaient reçus dans leur ville, sont forcés d’en sortir avec leurs enfants et leurs femmes. Ils s’approchent des retranchements des Romains, et, fondant en larmes, ils demandent, ils implorent l’esclavage et du pain. Mais César plaça des gardes sur le rempart, et défendit qu’on les reçût.

Livre VII, chapitre LXXIX

LXXIX. Cependant Commios et les autres chefs, investis du commandement suprême, arrivent avec toutes leurs troupes devant Alésia, après avoir occupé une colline extérieure, prennent position à mille pas au plus de nos retranchements. Ayant le lendemain fait sortir la cavalerie de leur camp, ils couvrent toute cette plaine que nous avons dit avoir trois mille pas d’étendue, et tiennent, non loin de là, leurs troupes de pied cachées sur des hauteurs. On voyait d’Alésia tout ce qui se passait dans la campagne. À la vue de ce secours, on s’empresse, on se félicite mutuellement, et tous les esprits sont dans la joie. On fait sortir toutes les troupes, qui se rangent en avant de la place ; on comble le premier fossé ; on le couvre de claies et de terre, et on se prépare à la sortie et à tous les événements.

Livre VII, chapitre LXXX

LXXX. César, ayant rangé l’armée tout entière sur l’une et l’autre de ses lignes, afin qu’au besoin chacun connût le poste qu’il devait occuper, fit sortir de son camp la cavalerie, à laquelle il ordonna d’engager l’affaire. Du sommet des hauteurs que les camps occupaient, on avait vue sur le champ de bataille, et tous les soldats, attentifs au combat, en attendaient l’issue. Les Gaulois avaient mêlé à leur cavalerie un petit nombre d’archers et de fantassins armés à la légère, tant pour la soutenir si elle pliait, que pour arrêter le choc de la nôtre. Plusieurs de nos cavaliers, surpris par ces fantassins, furent blessés et forcés de quitter la mêlée. Les Gaulois, croyant que les leurs avaient le dessus, et que les nôtres étaient accablés par le nombre, se mirent, assiégés et auxiliaires, à pousser de toutes parts des cris et des hurlements pour encourager ceux de leur nation. Comme l’action se passait sous les yeux des deux partis, nul trait de courage ou de lâcheté ne pouvait échapper aux regards, et l’on était de part et d’autre excité à se bien conduire, par le désir de la gloire et la crainte de la honte. On avait combattu depuis midi jusqu’au coucher du soleil, et la victoire était encore incertaine, lorsque les Germains, réunis sur un seul point, en escadrons serrés, se précipitèrent sur l’ennemi et le repoussèrent. Les archers, abandonnés dans cette déroute, furent enveloppés et taillés en pièces, et les fuyards poursuivis de tous côtés jusqu’à leur camp, sans qu’on leur donnât le temps de se rallier. Alors ceux qui étaient sortis d’Alésia, consternés et désespérant presque de la victoire, rentrèrent dans la place.

Livre VII, chapitre LXXXI

LXXXI. Après un jour employé par les Gaulois à faire une grande quantité de claies, d’échelles et de harpons, ils sortent silencieusement de leur camp au milieu de la nuit et s’approchent de ceux de nos retranchements qui regardaient la plaine. Tout à coup poussant des cris, signal qui devait avertir de leur approche ceux que nous tenions assiégés, ils jettent leurs claies, attaquent les gardes de nos remparts à coups de frondes, de flèches et de pierres, et font toutes les dispositions pour un assaut. Dans le même temps, Vercingétorix, entendant les cris du dehors, donne le signal avec la trompette et fait sortir les siens de la place. Nos soldats prennent sur le rempart les postes qui avaient été, les jours précédents, assignés à chacun d’eux, et épouvantent les ennemis par la quantité de frondes, de dards, de boulets de plomb, de pierres, qu’ils avaient amassés dans les retranchements, et dont ils les accablent. Comme la nuit empêchait de se voir, il y eut de part et d’autre beaucoup de blessés ; les machines faisaient pleuvoir les traits. Cependant les lieutenants M. Antonius et C. Trébonius, à qui était échue la défense des quartiers attaqués, tirèrent des forts plus éloignés quelques troupes pour secourir les légionnaires sur les points où ils les savaient pressés par l’ennemi.

Livre VII, chapitre LXXXII

LXXXII. Tant que les Gaulois combattirent éloignés des retranchements, ils nous incommodèrent beaucoup par la grande quantité de leurs traits ; mais lorsqu’ils se furent avancés davantage, il arriva ou qu’ils se jetèrent sur les aiguillons qu’ils ne voyaient pas, ou qu’ils se percèrent eux-mêmes en tombant dans les fossés garnis de pieux, ou enfin qu’ils périrent sous les traits lancés du rempart et des tours. Après avoir perdu beaucoup de monde, sans être parvenus à entamer les retranchements, voyant le jour approcher, et craignant d’être pris en flanc et enveloppés par les sorties qui se faisaient des camps situés sur les hauteurs, ils se replièrent sur les leurs. Les assiégés, qui mettaient en usage les moyens préparés par Vercingétorix pour combler le premier fossé, après beaucoup de temps employé à ce travail, s’aperçurent de la retraite de leurs compatriotes avant d’avoir pu approcher de nos retranchements. Abandonnant leur entreprise, ils rentrèrent dans la ville.

Livre VII, chapitre LXXXIII

LXXXIII. Repoussés deux fois avec de grandes pertes, les Gaulois tiennent conseil sur ce qui leur reste à faire. Ils ont recours à des gens qui connaissent le pays et se font instruire par eux du site de nos forts supérieurs et de la manière dont ils sont fortifiés. Il y avait au nord une colline qu’on n’avait pu comprendre dans l’enceinte de nos retranchements, à cause de son trop grand circuit ; ce qui nous avait obligés d’établir notre camp sur un terrain à mi-côte et dans une position nécessairement peu favorable. Là commandaient les lieutenants C. Antistius Réginus et C. Caninius Rébilus avec deux légions. Ayant fait reconnaître les lieux par leurs éclaireurs, les chefs ennemis forment un corps de soixante mille hommes, choisis dans toute l’armée gauloise et surtout parmi les nations qui avaient la plus haute réputation de courage. Ils arrêtent secrètement entre eux quand et comment ils doivent agir ; ils fixent l’attaque à l’heure de midi, et mettent à la tête de ces troupes l’Arverne Vercasivellaunos, parent de Vercingétorix, et l’un des quatre généraux gaulois. Il sort de son camp à la première veille ; et ayant achevé sa route un peu avant le point du jour, il se cache derrière la montagne, et fait reposer ses soldats des fatigues de la nuit. Vers midi, il marche vers cette partie da camp romain dont nous avons parlé plus haut. Dans le même temps la cavalerie ennemie s’approche des retranchements de la plaine, et le reste des troupes : gauloises commence à se déployer en bataille à la tête du camp.

Livre VII, chapitre LXXXIV

LXXXIV. Du haut de la citadelle d’Alésia, Vercingétorix les aperçoit, et sort de la place, emportant du camp ses longues perches, ses galeries couvertes, ses faux et ce qu’il avait préparé, pour la sortie. Le combat s’engage à la fois de toutes parts avec acharnement ; partout on fait les plus grands efforts. Un endroit paraît-il faible, on s’empresse d’y courir. La trop grande étendue de leurs fortifications empêche les Romains d’en garder tous les points et de les défendre partout. Les cris qui s’élevaient derrière nos soldats leur imprimaient d’autant plus de terreur, qu’ils songeaient que leur sûreté dépendait du courage d’autrui ; car souvent le danger le plus éloigné est celui qui fait le plus d’impression sur les esprits.

Livre VII, chapitre LXXXV

LXXXV. César, qui avait choisi un poste d’où il pouvait observer toute l’action, fait porter des secours partout où il en est besoin. De part et d’autre on sent que ce jour est celui où il faut faire les derniers efforts. Les Gaulois désespèrent entièrement de leur salut, s’ils ne forcent nos retranchements ; les Romains ne voient la fin de leurs fatigues que dans la victoire. La plus vive action a lieu surtout aux forts supérieurs où nous avons vu que Vercasivellaunos avait été envoyé. L’étroite sommité qui dominait la pente était d’une grande importance. Les uns nous lancent des traits, les autres, ayant formé la tortue, arrivent au pied du rempart : des troupes fraîches prennent la place de celles qui sont fatiguées. La terre que les Gaulois jettent dans les retranchements les aide à les franchir, et comble les pièges que les Romains avaient cachés ; déjà les armes et les forces commencent à nous manquer.

Livre VII, chapitre LXXXVI

LXXXVI. Dès qu’il en a connaissance, César envoie sur ce point Labiénus avec six cohortes ; il lui ordonne, s’il ne peut tenir, de retirer les cohortes et de faire une sortie, mais seulement à la dernière extrémité. Il va lui-même exhorter les autres à ne pas céder à la fatigue ; il leur expose que le fruit de tous les combats précédents dépend de ce jour, de cette heure. Les assiégés, désespérant de forcer les retranchements de la plaine, à cause de leur étendue, tentent d’escalader les hauteurs, et y dirigent tous leurs moyens d’attaque ; ils chassent par une grêle de traits ceux qui combattaient du haut des tours ; ils comblent les fossés de terre et de fascines, et se fraient un chemin ; ils coupent avec des faux le rempart et le parapet.

Livre VII, chapitre LXXXVII

LXXXVII. César y envoie d’abord le jeune Brutus avec six cohortes, ensuite le lieutenant C. Fabius avec sept autres ; enfin, l’action devenant plus vive, il s’y porte lui-même avec un renfort de troupes fraîches. Le combat rétabli et les ennemis repoussés, il se dirige vers le point où il avait envoyé Labiénus, tire quatre cohortes du fort le plus voisin, ordonne à une partie de la cavalerie de le suivre, et à l’autre de faire le tour des lignes à l’extérieur et de prendre les ennemis à dos. Labiénus, voyant que ni les remparts ni les fossés ne peuvent arrêter leur impétuosité, rassemble trente-neuf cohortes sorties des forts voisins et que le hasard lui présente, et dépêche à César des courriers qui l’informent de son dessein.

Livre VII, chapitre LXXXVIII

LXXXVIII. César hâte sa marche pour assister à l’action. À son arrivée, on le reconnaît à la couleur du vêtement qu’il avait coutume de porter dans les batailles (27) ; les ennemis, qui de la hauteur le voient sur la pente avec les escadrons et les cohortes dont il s’était fait suivre, engagent le combat. Un cri s’élève de part et d’autre, et est répété sur le rempart et dans tous les retranchements. Nos soldats, laissant de côté le javelot, tirent le glaive. Tout à coup, sur les derrières de l’ennemi, parait notre cavalerie ; d’autres cohortes approchent ; les Gaulois prennent la fuite ; notre cavalerie barre le passage aux fuyards, et en fait un grand carnage. Sédullus, chef et prince des Lémovices, est tué, et l’Arverne Vercasivellaunos pris vivant dans la déroute. Soixante-quatorze enseignes militaires sont rapportées à César ; d’un si grand nombre d’hommes, bien peu rentrent au camp sans blessure. Les assiégés, apercevant du haut de leurs murs la fuite des leurs et le carnage qu’on en fait, désespèrent de leur salut, et retirent leurs troupes de l’attaque de nos retranchements. La nouvelle en arrive au camp des Gaulois, qui l’évacuent à l’instant. Si les soldats n’eussent été harassés par d’aussi nombreux engagements et par les travaux de tout le jour, l’armée ennemie eût pu être détruite tout entière. Au milieu de la nuit, la cavalerie, envoyée à la poursuite, atteint l’arrière-garde ; une grande partie est prise ou tuée ; le reste, échappé par la fuite, se réfugia dans les cités.

Livre VII, chapitre LXXXIX

LXXXIX. Le lendemain Vercingétorix convoque l’assemblée, et dit : « Qu’il n’a pas entrepris cette guerre pour ses intérêts personnels, mais pour la défense de la liberté commune ; que, puisqu’il fallait céder à la fortune, il s’offrait à ses compatriotes, leur laissant le choix d’apaiser les Romains par sa mort ou de le livrer vivant. » On envoie à ce sujet des députés à César. Il ordonne qu’on lui apporte les armes, qu’on lui amène les chefs. Assis sur son tribunal, à la tête de son camp, il fait paraître devant lui les généraux ennemis. Vercingétorix est mis en son pouvoir ; les armes sont jetées à ses pieds (28). À l’exception des Héduens et des Arvernes, dont il voulait se servir pour tâcher de regagner ces peuples, le reste des prisonniers fut distribué par tête à chaque soldat, à titre de butin.

Livre VII, chapitre XC

XC. Ces affaires terminées, il part pour le pays des Héduens, et reçoit leur soumission. Là, des députés envoyés par les Arvernes viennent lui promettre de faire ce qu’il ordonnera. César exige un grand nombre d’otages. Il met ses légions en quartiers d’hiver, et rend environ vingt mille captifs aux Héduens et aux Arvernes. Il fait partir T. Labiénus avec deux légions et la cavalerie pour le pays des Séquanes ; il lui adjoint M. Sempronius Rutilius. Il place C. Fabius et L. Minucius Basilus avec deux légions chez les Rèmes, pour les garantir contre toute attaque des Bellovaques, leurs voisins. Il envoie T. Antistius Réginus chez les Ambivarètes, T. Sextius chez les Bituriges, C. Caninius Rébilus chez les Rutènes, chacun avec une légion. Il établit Q. Tullius Cicéron et P. Sulpicius dans les postes de Cabillon et de Matiscon, au pays des Héduens, sur la Saône, pour assurer les vivres. Lui-même résolut de passer l’hiver à Bibracte. Ces événements ayant été annoncés à Rome par les lettres de César, on ordonna vingt jours de prières publiques (29).

Livre VIII, chapitre I

I. Toute la Gaule étant soumise, César, qui avait passé l’été précédent à faire la guerre sans la moindre interruption, désirait que l’armée pût au moins, dans ses quartiers d’hiver, se délasser de si grandes fatigues, lorsqu’on lui annonça que plusieurs nations se concertaient pour reprendre les armes. L’on donnait à ce dessein, pour cause vraisemblable, la conviction où étaient alors tous les Gaulois, que, réunis sur un seul point, ils ne pourraient jamais résister aux Romains ; mais que si la guerre se faisait en diverses contrées à la fois, l’armée romaine n’aurait ni assez d’hommes ni assez de temps pour y faire face ; qu’au reste nulle cité ne refuserait de supporter quelques maux passagers, si, par l’embarras qu’elle causerait ainsi à l’ennemi, elle aidait les autres pays à recouvrer leur liberté.

Livre VIII, chapitre II

II. Pour ne point laisser aux Gaulois le temps de s’affermir dans cette opinion, César, après avoir mis le questeur M. Antonius à la tête de ses quartiers d’hiver, partit lui-même de Bibracte avec une escorte de cavalerie, la veille des calendes de janvier, et se rendit près de la treizième légion, qu’il avait placée sur la frontière des Bituriges, à peu de distance de celle des Edues ; il y ajouta la onzième, qui en était la plus proche. Laissant deux cohortes pour la garde des bagages, il conduisit le reste de l’armée dans le pays fertile des Bituriges, qui, possédant un vaste territoire et beaucoup de places fortes, n’avaient pu être arrêtés par la présence d’une seule légion dans leurs préparatifs de guerre et leurs projets de révolte.

Livre VIII, chapitre III

III. La soudaine arrivée de César produisit son effet nécessaire sur des hommes dispersés et qui n’étaient préparés à aucune défense : cultivant leurs champs sans défiance, ils furent écrasés par la cavalerie, avant de pouvoir se réfugier dans leurs villes. César, en effet, avait défendu d’incendier les habitations, signal ordinaire d’une invasion hostile, tant pour ne pas s’exposer à manquer de vivres et de fourrages, s’il voulait s’avancer dans le pays, que pour ne pas jeter la terreur parmi les habitants. On fit plusieurs milliers de captifs. Les Bituriges, qui purent s’échapper à notre première approche, s’enfuirent effrayés chez les nations voisines avec lesquelles ils avaient des alliances ou des liens particuliers d’hospitalité. Ce fut en vain ; César, par des marches forcées, arrivait sur tous les points, et ne laissait à aucune de ces nations le loisir de songer au salut des autres avant le sien. Cette célérité retenait dans le devoir les peuples amis, et ramenait à la soumission par la terreur ceux qui hésitaient encore. En cet état, les Bituriges, voyant que la clémence de César leur offrait un moyen de recouvrer son amitié, et que les états voisins n’avaient eu à subir d’autre peine que de livrer des otages, suivirent cet exemple.

Livre VIII, chapitre IV

IV. César, pour récompenser de tant de fatigues et de patience des soldats dont le zèle extrême n’avait été ralenti, pendant l’hiver, ni par la difficulté des chemins, ni par la rigueur de froids insupportables, promit de leur donner deux cents sesterces 6), et aux centurions deux mille écus ; puis, ayant renvoyé les légions dans leurs quartiers, il revint lui-même à Bibracte après une absence de quarante jours. Pendant qu’il y rendait la justice, les Bituriges lui envoyèrent des députés pour implorer son secours et se plaindre des Carnutes qui leur avaient déclaré la guerre. À cette nouvelle, et bien qu’il ne se fût pas écoulé plus de dix-huit jours depuis son retour à Bibracte, il tira les quatorzième et sixième légions de leurs quartiers d’hiver, près de la Saône, où il les avait placées pour assurer les vivres, comme il est dit au livre précédent. Il partit avec ces deux légions à la poursuite des Carnutes.

Livre VIII, chapitre V

V. À la nouvelle de l’approche de l’armée, les ennemis, craignant le sort des autres peuples, évacuèrent les bourgs et les villes, où la nécessité leur avait fait dresser à la hâte de chétives cabanes pour passer l’hiver (car depuis leurs dernières défaites ils avaient abandonné plusieurs de leurs villes), et ils se dispersèrent de côté et d’autre. Comme César ne voulait point exposer l’armée à toutes les rigueurs de l’âpre saison où l’on était alors, il établit son camp à Genabum, ville des Carnutes, et logea les soldats, partie sous le toit des habitations gauloises, partie sous des tentes promptement recouvertes d’un peu de chaume. Cependant il envoya la cavalerie et l’infanterie auxiliaire partout où l’on disait que les ennemis s’étaient retirés. Ce ne fut pas en vain ; car la plupart des nôtres revinrent chargés d’un butin considérable. Les Carnutes, accablés par la rigueur de l’hiver et par la crainte du danger, chassés de leurs demeures sans oser s’arrêter longtemps nulle part, ne pouvant même trouver dans leurs forêts un abri contre les plus affreuses tempêtes, se dispersèrent après avoir perdu une grande partie des leurs, et se répandirent chez les nations voisines.

Livre VIII, chapitre VI

VI. Satisfait d’avoir, dans la saison la plus difficile de l’année, dissipé les rassemblements et prévenu la naissance d’une guerre ; persuadé d’ailleurs, autant que la raison pouvait le lui indiquer, qu’aucune guerre importante ne pouvait éclater avant l’été, César mit C. Trébonius en quartiers d’hiver à Cénabum avec les deux légions qui l’avaient suivi. De nombreuses députations des Rèmes l’avertissaient que les Bellovaques, dont la gloire militaire surpassait celle de tous les Gaulois et des Belges, levaient, de concert avec les nations voisines, et rassemblaient, sous les ordres du Bellovaque Corréos et de l’Atrébate Commios, une armée qui devait fondre en masse sur les terres des Suessions. Jugeant alors qu’il n’importait pas moins à sa sûreté qu’à son honneur de préserver de toute injure des alliés qui avaient toujours si bien mérité de la république, il fait de nouveau sortir de ses quartiers la onzième légion, écrit à C. Fabius d’amener sur les frontières des Suessions les deux légions qu’il avait, et demande à T. Labiénus l’une des deux siennes. C’est ainsi que, perpétuellement occupé lui-même, il répartissait le fardeau des expéditions entre les légions, à tour de rôle, et autant que le permettaient la situation des quartiers et le bien du service.

Livre VIII, chapitre VII

VII. Ces troupes réunies, il marche contre les Bellovaques, établit son camp sur leurs frontières, et envoie de tous côtés des détachements de cavalerie pour faire quelques prisonniers qui puissent l’instruire des desseins de l’ennemi. De retour de cette mission, les cavaliers rapportent qu’ils ont trouvé peu d’habitants dans leurs demeures ; que ces gens n’étaient point restés pour cultiver la terre (car on s’était de toute part empressé de fuir), mais qu’ils avaient été laissés pour espionner. César les ayant interrogés sur le lieu où s’était portée la masse des habitants et sur leurs desseins, apprit que tous les Bellovaques en état de porter les armes s’étaient rassemblés sur un seul point avec les Ambiens, les Aulerques, les Calètes, les Véliocasses et les Atrébates ; qu’ils étaient campés sur une hauteur, dans un bois environné d’un marais ; qu’ils avaient porté tous leurs bagages dans des forêts plus reculées. Plusieurs chefs les excitaient à la guerre ; celui d’entre eux qui exerçait le plus d’autorité sur la multitude était Corréos, dont on connaissait la haine implacable pour le nom romain. Peu de jours auparavant, l’Atrébate Commios avait quitté le camp pour se rendre dans les contrées germaines les plus proches, et en ramener des secours considérables. Les Bellovaques avaient arrêté, du consentement de tous les chefs, et selon le vœu de la multitude, que si, comme on le disait, César ne marchait contre eux qu’avec trois légions, ils lui présenteraient la bataille, de peur d’être ensuite obligés de combattre avec plus de désavantage et de perte contre toutes ses troupes ; s’il amenait un plus grand nombre de légions, ils devaient se tenir dans le lieu qu’ils avaient choisi ; et se borner, en tendant des pièges aux Romains, à leur ôter les vivres et les fourrages, qui, vu l’époque où l’on se trouvait, étaient très rares et fort disséminés.

Livre VIII, chapitre VIII

VIII. S’étant assuré de la vérité de ces faits par l’accord des témoignages, et trouvant ce plan rempli de prudence et bien éloigné de la témérité ordinaire aux Barbares (7), César jugea qu’il devait tout mettre en œuvre pour engager les ennemis, par le mépris de ses propres forces, à en venir aux mains avec lui le plus tôt possible. Il avait près de lui de vieilles légions d’un courage éprouvé, la septième, la huitième et la neuvième, et de plus la onzième, composée d’une jeunesse d’élite et de grande espérance, qui comptait déjà huit campagnes, mais n’avait pas encore, comparativement aux autres, la même réputation de valeur et d’ancienneté. Ayant donc convoqué un conseil, il y exposa tout ce qu’il avait appris, échauffa le courage de ses troupes, et régla sa marche de manière à attirer les ennemis au combat en ne leur montrant que trois légions. Les septième, huitième et neuvième devaient marcher en avant, tandis que toute la colonne des bagages (et ils étaient peu nombreux, comme il est d’usage dans de simples expéditions) viendrait à la suite sous l’escorte de la onzième, afin que les ennemis ne pussent voir que le nombre de légions qu’ils désiraient. Dans cet ordre, formant à peu près un bataillon carré, il arriva à la vue des ennemis plus tôt qu’ils ne s’y attendaient.

Livre VIII, chapitre IX

IX. Quand les Gaulois, dont la détermination avait été annoncée à César comme certaine, virent tout à coup les légions marcher à eux en ordre de bataille et d’un pas assuré, soit crainte de combattre, soit simple étonnement de notre arrivée soudaine, ou pour attendre le parti que nous prendrions, ils rangèrent leurs troupes en avant de leur camp et ne quittèrent point la hauteur. Quoiqu’il désirât de combattre, César, considérant cette multitude d’ennemis dont le séparait un vallon plus profond que large, se détermina à asseoir son camp en face du leur. Il ordonne d’élever un rempart de douze pieds avec un parapet proportionné à cette hauteur ; de creuser en avant deux fossés de quinze pieds, dont chaque côté était coupé en ligne droite ; il fait dresser un grand nombre de tours à trois étages, jointes ensemble par des ponts et des galeries, dont le front était garni de mantelets d’osier, de telle sorte que l’ennemi fût arrêté par un double fossé et par un double rang de combattants. Le premier rang sur les galeries, et conséquemment moins exposé, lançait ses traits avec plus d’assurance et de portée ; le second, placé sur le rempart même et plus près de l’ennemi, était protégé par la galerie contre la chute des traits (8). Il plaça des portes et de plus hautes tours aux issues du camp.

Livre VIII, chapitre X

X. En se retranchant ainsi, il avait un double motif ; car d’une part il espérait que de si grands travaux, pris pour des marques de frayeur, augmenteraient la confiance des Barbares ; et comme, d’un autre côté, il fallait chercher au loin des fourrages et des vivres, on pouvait, à l’abri de ces retranchements, défendre le camp avec peu de troupes. Cependant il se livrait souvent de petits combats entre les deux camps, séparés par un marais. Quelquefois c’étaient nos auxiliaires gaulois et germains qui passaient ce marais et poursuivaient vivement les ennemis ; quelquefois, à leur tour, c’étaient ceux-ci qui, franchissant le marais, nous repoussaient au loin. Il arrivait aussi, vu l’obligation où l’on était tous les jours de se diviser pour aller chercher des vivres dans des habitations éparses, que nos fourrageurs dispersés étaient enveloppés dans des lieux désavantageux ; ce qui, bien que le dommage se réduisît à la perte d’un petit nombre de valets et de chevaux, ne laissait pas d’augmenter la folle présomption des Barbares. Ajoutez que Commios, lequel j’ai dit être parti en Germanie pour y chercher des secours, en était revenu avec des cavaliers. Leur nombre n’excédait pas cinq cents ; toutefois, leur arrivée avait rendu les Barbares plus arrogants.

Livre VIII, chapitre XI

XI. César, voyant que l’ennemi, défendu par un marais et par sa position, se tenait depuis plusieurs jours dans son camp, et jugeant qu’il ne pouvait l’attaquer sans de grandes pertes, ni l’enfermer dans des lignes sans un renfort de troupes, écrivit à Trébonius d’appeler le plus promptement possible la treizième légion qui hivernait chez les Bituriges avec le lieutenant T. Sextius, et de venir le joindre à grandes journées avec trois légions. Il employa tour à tour les cavaliers des Rèmes, des Lingons et des autres états qui lui en avaient fourni un grand nombre, à protéger les fourrages et à soutenir les attaques soudaines des ennemis.

Livre VIII, chapitre XII

XII. Comme cette manœuvre avait lieu chaque jour et que déjà, par l’habitude même, on était devenu moins diligent (effet ordinaire de la durée), les Bellovaques, connaissant les postes habituels de nos cavaliers, choisirent un corps d’infanterie et le mirent en embuscade dans un bois : le lendemain ils envoyèrent de la cavalerie pour y attirer la nôtre, l’envelopper et l’attaquer. Ce malheureux sort tomba sur les Rèmes qui, ce jour-là, se trouvaient en tour de service. Ils eurent à peine aperçu la cavalerie ennemie à laquelle ils se croyaient supérieurs, que, méprisant son petit nombre, ils la poursuivirent avec ardeur ; ils furent alors entourés de tous côtés par les fantassins. Étonnés de cette attaque, ils se retirèrent plus vite qu’il n’est d’usage dans un combat de cavalerie. Ils avaient perdu dans l’action le chef de leur nation, Vertiscos, commandant de la cavalerie. Il pouvait à peine, à cause de son grand âge, se soutenir à cheval ; mais fidèle aux coutumes gauloises, il n’avait ni fait valoir cette excuse de l’âge pour se dispenser du commandement, ni voulu que l’on combattit sans lui. La fierté des ennemis s’accrut par l’avantage qu’ils venaient de remporter et par la mort du chef et du commandant des Rèmes ; mais cet échec avertit les nôtres de mettre plus de soin à explorer les lieux avant d’y placer des postes, et plus de modération dans la poursuite de l’ennemi lorsqu’il céderait le terrain. 

Livre VIII, chapitre XIII

XIII. Cependant il ne se passait pas un seul jour où il n’y eût, à la vue des deux camps, quelque escarmouche vers les endroits guéables du marais. Dans l’un de ces combats, l’infanterie germaine, que César avait fait venir d’outre-Rhin pour la mêler à la cavalerie, ayant tout entière franchi le marais avec intrépidité, et tué le petit nombre d’ennemis qui résistaient, poursuivit le reste avec une telle vigueur qu’elle frappa d’épouvante non seulement ceux qu’elle serrait de près ou qui étaient encore à la portée du trait, mais même les soldats de la réserve, qui s’enfuirent honteusement. Chassés de hauteurs en hauteurs, ils ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent arrivés à leur camp ; la peur en emporta même plusieurs au-delà. Tel fut le trouble où le danger avait jeté toutes ces troupes, qu’il était difficile de juger si elles montraient plus d’orgueil au moindre avantage que de timidité au moindre revers.

Livre VIII, chapitre XIV

XIV. Après plusieurs jours passés dans leur camp, et à la nouvelle de l’approche des légions qu’amenait le lieutenant C. Trébonius, les chefs bellovaques, craignant un siège semblable à celui d’Alésia, firent partir de nuit avec le bagage ceux que l’âge, les infirmités ou le défaut d’armes rendaient inutiles. Tandis qu’ils s’occupaient à mettre en ordre cette multitude remplie de trouble et de confusion (car les Gaulois, dans les moindres expéditions, se font toujours suivre d’un grand nombre de chariots), ils furent surpris par le jour, et rangèrent quelques troupes en bataille à la tête de leur camp, pour donner aux bagages le temps de s’éloigner, avant que les Romains pussent les atteindre. De son côté, César ne jugeant convenable de les attaquer ni de front, ni dans la retraite, à cause de l’escarpement de la colline, résolut toutefois de faire assez avancer les légions pour que les barbares ne pussent se retirer sans péril en leur présence. Mais comme le marais situé entre les deux camps pouvait retarder la poursuite, à cause de la difficulté du passage, et que de l’autre côté de l’eau, la hauteur touchait presque au camp ennemi, dont elle n’était séparée que par un petit vallon, il jeta des ponts de claies sur le marais, fit passer les légions, et gagna rapidement la hauteur dont la pente servait de rempart des deux côtés. Les légions y montèrent en ordre de bataille, et, parvenues au sommet, s’y déployèrent dans une position d’où les traits lancés par nos machines pouvaient porter sur les rangs ennemis.

Livre VIII, chapitre XV

XV. Les Barbares, se fiant à l’avantage de leur position, continuaient de s’y tenir en bataille, prêts à combattre si les Romains venaient les attaquer sur la colline, mais n’osant faire défiler leurs troupes en détail, de peur d’être mis en désordre s’ils se divisaient. César, connaissant leur ferme résolution, laissa vingt cohortes sous les armes, traça le camp en cet endroit et ordonna de le retrancher. Les travaux finis, il rangea les légions en bataille à la tête de ses retranchements, et plaça aux avant-postes les cavaliers avec leurs chevaux tout bridés. Les Bellovaques, voyant les Romains toujours prêts à les suivre, et sentant qu’ils ne pouvaient eux-mêmes, ni veiller toutes les nuits, ni séjourner plus longtemps sans vivres dans leur position, imaginèrent d’effectuer leur retraite par le moyen qui suit. Comme les Gaulois, ainsi qu’il a été dit dans les livres précédents, ont coutume, quand ils restent en ligne, de s’asseoir sur des faisceaux de branches et de paille, ils en avaient une grande quantité qu’ils se passèrent de main en main et qu’ils placèrent à la tête de leur camp ; puis, à la fin du jour, et à un signal donné, ils y mirent le feu en même temps. Cette vaste flamme nous déroba tout à coup la vue de leurs troupes, et les Barbares en profitèrent pour s’enfuir à toutes jambes.

Livre VIII, chapitre XVI

XVI. Bien que César ne pût apercevoir le départ des ennemis, à cause des flammes qu’il avait en face de lui, il ne laissa pas de soupçonner que cet incendie n’était qu’une ruse propre à cacher leur retraite. Il fit alors avancer les légions et envoya des escadrons à la poursuite ; mais, dans la crainte de quelque embuscade, et de peur que l’ennemi, resté peut-être à la même place, ne cherchât à attirer nos soldats dans une mauvaise position, il ne s’avança lui-même que lentement. Nos cavaliers n’osaient pénétrer à travers une flamme et une fumée très épaisses ; et si quelques-uns, plus hardis, essayaient de le faire, à peine voyaient-ils la tête de leurs chevaux. La crainte d’un piège fit qu’on laissa à l’ennemi tout le temps nécessaire pour opérer sa retraite. C’est ainsi que par une ruse où la peur et l’adresse avaient eu également part, les Bellovaques franchirent sans la moindre perte un espace de dix milles, et assirent leur camp dans un lieu très avantageux. De là leurs cavaliers et leurs fantassins incommodaient beaucoup nos fourrageurs par leurs fréquentes embuscades.

Livre VIII, chapitre XVII

XVII. Ces attaques se renouvelaient souvent, lorsque César apprit d’un prisonnier que Corréos, chef des Bellovaques, avait fait choix de six mille fantassins des plus braves et de mille cavaliers pour les placer en embuscade dans un lieu où l’abondance du blé et des fourrages lui faisait soupçonner que les Romains viendraient s’approvisionner. Instruit de ce dessein, César fit sortir plus de légions que de coutume, et envoya en avant la cavalerie qu’il était dans l’usage de donner pour escorte aux fourrageurs. Il y mêla des fantassins armés à la légère, et lui-même s’avança avec les légions le plus qu’il lui fut possible.

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