Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 2)
d'imiter ce zèle, et de prier beaucoup Dieu pour ceux qui se trouvent en cet état. II est si déplorable, que comme ces personnes ne sont que ténèbres , ces ténèbres se répandent dans toutes leurs actions. Car, de même que les ruisseaux qui partent d'une source vive et très -claire, en retiennent les qualités , toutes les actions d'une ame qui est en grâce sont agréables aux yeux de Dieu et des hommes , parce qu'étant , ainsi que je l'ai dit, semblable à un arbre " planté dans la source de la vie , la fraîcheur et la nourriture qu'elle en reçoit lui fait produire sans cesse des fruits admirables. Mais lorsqu'au contraire l'ame va , par sa faute , comme se transplanter dans un marais infect et puant , tous les fruits qu'elle produit ne sont que corruption et pourriture.
Il faut donc remarquer que Dieu étant ce divin soleil qui est et qui demeure toujours dans le centre de l'ame, rien n'est capable de ternir l'éclat de sa beauté , et d'obscurcir sa lumière. Mais l'ame ne laisse pas de devenir toute ténébreuse par Je péché ; de même qu'un voile noir dont ou couvrirait un cristal opposé au soleil , l'empêcheroit d'être éclairé de ses rayons, O ames rachetées par le sapg d'ua
Dieu ! je vous conjure en son nom de faire attention à une vérité si importante , et d'avoir compassion de vous-mêmes. Car , cela étant , pourriez-vous ne point faire tous vos efforts pour arracher ce voile funeste , qui vous cache la splendeur de cette divine et éternelle lumière, que vous ne sauriez espérer de revoir jamais j si vous mouriez avant que de sortir du malheureux état où vous êtes?
Jésus , mon Sauveur , qui peut assez déplorer le malheur de ces ames ? Quel trouble ne voit-on point à l'entrée, de ce château? quelle émotion dans les sens et les puissances qui en sont comme Jes officiers? et enfin quel- fruit -peut-on attendre d'un arbre qui ne tire sa nourriture que du démon ?
Un homme fort spirituel m'a dit autrefois qu'il ne s'étonnoit pas du mal que font ceux qui sont en péché mortel , mais qu'il ne pouvoit assez s'étonner de ce qu'ils n'en font pas beaucoup davantage/ Dieu veuille , s'il lui plaît, nous délivrer d'une misère si étrange que nulle autre ne peut tant mériter ce nom , puisqu'elle attire après elle des maux éternels. C'estlà , mes Filles, la seule chose que nous devons craindre , et dont nous devons
demander à Dieu , dans nos prières , de nous garantir, puisque nous sommes, par nous-mêmes , si foibles et si infirmes que nous travaillerions en vain ; sans son assistance , à conserver , selon l'expression de ce grand Roi et ce grand Prophète , la place qu'il a commise à notre charge.
Cette même personne me disoit qu'elle a voit tiré deux grands avantages de la faveur que Dieu lui avoit faite de lui donner cette connoissance. L'un d'avoir, par l'horreur de ces terribles chutes , une si extrême appréhension de l'offenser , qu'il lui demandoit sans cesse de fiç point l'abandonner. Et l'autre que c$ lui étoit comme un miroir qui l'instruisoit dans l'humilité, en voyant que tout le bien que nous faisons ne procède que de cette source dans laquelle notre ame , telle qu'un arbre abondant en fruits , se trouve plantée , et de ce soleil dont la chaleur douce et vivifiante lui fait produire de bonnes œuvres. A quoi cette personne ajoutoit , qu'il en étoit si persuadé que lorsqu'il faisoit ou voyoit faire à un autre quelque bonne action, il la rapportoit aussitôt à Dieu comme à sort principe , et lui en rendoit grâces , parce 1
qu'il connoissoit clairement que nous rrë pouvons rien sans son secours j ce qui faisoit même que d'ordinaire il ne se souvenoit point d'avoir eu part à ses tonnes oeuvres.
Vous ne devez pas > mes Sœurs , plaindre le temps que vous donnerez à lire ceci , ni moi regretter celui que j'ai employé à l'écrire y si nous gravons bien ces choses dans notre mémoire. Les sa■Vans ne les ignorent pas > mais l'esprit des femmes n'allant pas si loin , elles ont Besoin de tout ce qui peut les instruire , et c'est pour cette raison que NotreSeigneur à permis que de semblables choses soient venues à ma connoissance. Je le prie de tout mon cœur de m'assister afin que je puisse vous en faire part. Car ces matières intérieures sont si obscures qu'étant aussi ignorante que je suis, il m'arrivera souvent de ne pouvoir éviter de dire plusieurs choses superflues et même extravagantes parmi quelques-unes qui seront utiles. Mais M Ton a besoin de patience pour lire ce que j'écris , on doit considérer que je n'en ai pas moins eu pour écrire ce que je ne savois pas , étant très-véritable que j^i quelquefois pris la plume sans
savoir ni ce que j'avois à dire , ni par ou je devois commencer, .
Je sais , mes Filles , combien il vous importe que je vous explique le mieux que je pourrai certaines choses intérieures , puisque l'on nous parle continuellement de l'utilité de l'oraison , et qu'encore que nos constitutions nous obligent d'y employer diverses heures , on ne nous dit point ce que nous pouvons y contribuer , ni on ne nous explique que fort peu les moyens dont Dieu se sert pour nous y faire avancer d'une manière surnaturelle. Ainsi j'ai sujet d'espérer que ce vous sera une grande consolation que je vous en donne quelque lumière, en vous faisan? voir la beauté de cet édifice céleste et intérieur si peu connu des v^g hommes , bien que plusieurs prétendent d'y avoir part. Or , quoique Notre-Seigneur m'eût donné quelque intelligence des autres choses dont j'ai écrit , j'ai connu ensuite qu'elle n'étoit pas telle que je l'ai eue depuis , principalement en celles qui sont les plus difficiles ; et ce qui me met en peine est que pour les faire entendre je serai contrainte d'user de termes bas et vulgaires ^ parce que
mon esprit rude et grossier n'en sauroit trouver de plus propres*
De la connoissance de soi-même qui est la première demeure de ce château.
Pour revenir donc à ce château dans lequel il y a diverses demeures , vous ne devez pas les concevoir comme étant toutes engagées les unes dans les autres , mais porter vos yeux vers le centre qui est le palais où habite ce grand Roi , et le considérer comme un palmier qui couvre de diverses écorces le fruit délicieux qu'il produit. Car il y a au-dessus et à Tentour de ce palais diverses demeures ; et toutes les choses qui regardent l'ame, allant au-delà de ce que nous pouvons nous imaginer > nous ne saurions bous les représenter dans une trop grande étendue. A quoi il faut ajouter* qu'il n'y a une seule de ses demeures qui ne soit éclairée par ce solêil y dont la lumière remplit tout ce magnifique château.
Soit qu'une ame s'exerce beaucoup pu peu à l'oraison , il importe extrêmement de ne pas trop la contraindre ; mais puisque Dieu lui fait la grâce de la recevoir dans ce château , il fout la laisser aller
dans ces diverses demeures , sans 1 obliger à s'arrêterf long-temps dans une seule, quand ce seroit celle de la connoissance d'elle-même , parce qu'encore que rien ne soit plus nécessaire , remarquez bien ces paroles , même pour les ames à qui Dieu fait tant de grâce que de leur donner entrée dans le centre de ce château , qui est le palais où il habite, elles ne pourraient , quand elles le voudraient , perdre jamais cette connoissance d'ellesmêmes, à cause que leur humilité, comme une abeille qui travaille sans cesse à faire le miel , leur représente toujours leur néant , sans quoi elles seroient perdues. Mais ainsi que le travail de l'abeille ne l'empêche pas de sortir de sa ruche pour aller chercher , sur diverses fleurs , la matière de son ouvrage , cette connoissance de nous-mêmes n'empêche pas aussi l'ame de prendre quelquefois son vol pour considérer la grandeur et la majesté de Dieu, dans ses ineffables perfections j et elle connoîtra encore beaucoup mieux par ce moyen que par elle-même , quelle est sa bassesse , et se trouvera plus délivrée de ses propres imperfections , que j'ai dit être comme des reptiles qui éloient entrée avec elle dans cette première demeure , qui
est celte connoissance d'elle-mêmç. On doit donc regarder ce que je viens de dire comme une grâce singulière que l'on reçoit de Dieu dans ces occupations de Tarne , qui n'ont rien que de grand et d'utile ; et ne doutez point , mes Sœurs, que nous n'avancions beaucoup davantage par la considération des grandeurs et des merveilles de ce souverain Être , dont nous sommes l'ouvrage et les créatures y que si nous demeurions toujours attachées à celle de notre néant et de notre bassesse.
Je ne sais si je me suis bien expliquée ; et ce point est d'une extrême conséquence , parce que, quelque élevées que soient vos pensées vers le ciel , je ne voudrois pour rien du monde que cela diminuât votre humilité , n'y ayant point de vertu qui nous soit plus nécessaire , tandis que nous sommes -encore sur la terre. C'est ce qui m'oblige à vous répéter que nous ne saurions mieux faire que de commencer par nous efforcer d'entrer dans cette première demeure où Ton s'occupe
à la conaoissance de soi-même , sans vouloir d'abord monter plus haut. Car, quel besoin a-t-on de voler , lorsque Ton peut aller par un chemin facile et très-sûr ? Tâchons donc plutôt , mes Sœurs , d'y marcher à grands pas ; et 1-e seul moyen , à mon avis , de nous bien connoître , est de nous appliquer à bien connoître Dieu. Sa grandeur nous fera voir noire bassesse; «a pureté, notre impureté ; et son humilité , notre défaut d'humilité.
Nous tirons de cela deux avantages ; l'un , de comprendre beaucoup mieux quel est notre néant, en considérant cette suprême Majesté , de même que l'on <:onnoît beaucoup mieux qu'une chose est fort noire , quand elle est comparée à une fort blanche. L'autre, que noire entendement et notre volonté s'ennoblissent et deviennent plus capables de pratiquer les grandes vertus, lorsqu'outre la connoissance de nous-mêmes , nous travaillons à acquérir celle de Dieu. Car, comme je l'ai dit de ceux qui sont en ; péché mortel , que leurs actions ressemblent à ces ruisseaux dont les eaux, venant d'une source corrompue , sont toujours noires et puantes , ( ce qui n'est qu'une comparaison , puisque Dieu nous garde Tome V. 2
d'être en cet état); de même, si noto$ demeurons dans la considération de notre misère , nous serons commje un ruisseau dont Peau sera toujours trouble par tant d'appréhensions et de craintes qui nous rendront lâches et timides , en nous faisant penser sans cesse si Ton n'a point les yeux jjetés sur nous pour observer nos actions; jsi nous ne nous égarons point en marchant par ce chemin ; s'il n'y aur^ point de présomption d'oser entreprendre pette bonne œuvre; si, étant si imparfaites, nous devons nous appliquer à une chose aussi éleyjée qu'est l'oraison ; s'il ne vaudrait pa? mieux se contenter de marcher dans la voie commune et ordinaire , puisque les extrérpités sont vicieuses , pnême çn ce qui regarde la vertu ; si , étant de si grandes pécheresses, ce ne serpit point, en voulant s'élever davantage, se mettre en hasard de tomber de plus haut, et ainsi, au lieu de servir au?c autres , leur puire , en affectant mal à propos ces sin 7 guJarités.
Hélas ! mes Filles, de combien d'ames le démon a - 1- il causé la perte, en leur faisant prendre pour humilité ce que je viens de dire, et tant d'autres choses semblables , <jue je pourrois y ajouter <
attisant ainsi de Ja connoissance que ces personnes ont d'elles-mêmes , afin de les empêcher d'en sortir pour passer à celle de Dieu , ce qui , au lieu de diminuer leur humilité , l'augmenterait. Ce n'est pas que nous n -ayons ces sujets de craindre , et même encore davantage ; mais je soutiens que pour acquérir la véritable humilité nous devons jeter et arrêter les yeux sur Jésus-Christ y notre Sauveur 3 et sur ses Saints, puisque c'est un excellent moyen pour élever notre esprit et pour empêcher que la connoissance de nous-mêmes ne nous décourage. Car , encore que cette première demeure soit la moindre de toutes ^ elle ne laisse pas d'être si avantageuse et si riche , que pourvu que Pan se défasse de ces reptiles qui y entrent avec nous , on peut de là passer aux autres.
Efforts que fait le démon pour empécJier les urnes d'entrer dans cette première demeure.
Mais il n'est pas croyable de combien d'adresse et d'artifices le démon «e sert pour empêcher les ames de se bien connoître elles-mêmes et le chemin qu'elles
doivent suivre. Entre plusieurs choses que je sais par expérience de cetle première demeure , je vous dirai, mes Filles, qu'elle contient une infinité de logemens, à cause du grand nombre d'ames qui y entrent en diverses manières , et toutes avec bonne intention. Or, comme tout l'enfer veille sans cesse pour leur nuire , ces logemens sont pleins de démons qui leur tendent mille pièges pour les empêcher de passer d'une demeure dans une autre. Ils ont peine d'y réussir contre les ames qui sont les plus proches de la de^ meure où habite ce grand Roi 5 mais ils surmontent facilement celles qui , étant encore plongées dans les plaisirs du monde, et passionnées pour de vains horineurs et de\aines prétentions , n'ont pas le courage de se servir , pour leur résis-r ter , des sens et de ses puissances , l'entendement # la mémoire et la volonté , que Dieu leur a donnés pour se défendre de leurs attaques. Or, bien que les ames qui sont en cet état désirent de ne point offenser Dieu et fassent de bonnes oeuvres, elles doivent recourir à lui avec grand soin , à la sainte Vierge et aux Saints pour les protéger et les défendre ; et il n'y a point d'état si parfait où l'on n'ait
besoin de faire là même chose , puisque ]e secours de Dieu nous est toujours nécessaire 3 et je le prie de tout mon cœur de ne nous le pas refuser.
Que notre vie sur la terre est misérable ! Mais à cause , rpes Filles , que j'ai beaucoup parlé ailleurs du grand préjudice que nous recevons de n'être pas bien instruites dans l'humilité et la connoissance de nous-mêmes , je n'en dirai pas ici davantage , quoique rien ne nous importe tant que de tirer quelque profit de ce que j'en ai dit.
Vous devez remarquer que ces premières demeures sont peu éclairées de la lumière qui sort du palais de ce grand Roi. Non qu'elles soient aussi obscurcies que lorsque l'ame est en péché mortel y niais 5 cause qu'elles le sont en quelque sorte , parce que ces couleuvres , ces vipères et ces autres reptiles venimeux qui s'y sont glissés avec l'ame > l'empêchent d'en considérer la lumière; de même que si une personne qui auroit les yeux si couverts de boue qu'elle pourroit à peine les ouvrir, entroit dans une sale fort éclairée des rayons du soleil. Ces demeures sont donc fort claires , mais ces malheureux animaux qui obscurcissent les yeux
l'ame pour ne les atlacher que sur euxSmêmes , l'empêchent d'en voir la clarté. C'est la disposition dans , laquelle me paroît être une ame qui , Lien qu'elle ne soit pas en mauvais état, est si occupée, comme je Pai dit, du soin des affaires du inonde , et de ce qui regarde les biens et les honneurs, qu'encore qu'elle voulût faire réflexion sur elle-même, et posséder îe bonheur dont elle seroit capable de jouir , elle en est empêchée par ces déplorables attachemens, dont il semble qu'elle ne puisse se dégager. * Il faut donc , pour entrer dans la seconde demeure , que chacun , selon sa condition, s'efforce de renoncer à tontes les occupations non nécessaires , puisque «ans cela , je crois impossible que l'on arrive jamais à cette principale demeure , qui est le comble de la félicité , ni que l'on soit même en assurance dans les premières demeures , au milieu de tant de botes si dangereuses , dont il ne se peut faire que quelqu'une enfin ne nous pique et ne nous infecte de son poison.