Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures)
Il faut , s'il vous plaît , avant de lire ce gui suit , voir dans V avertissement qui est à la tête du premier volume > ce qu'il en est dit ainsi que de V Oraison * afin de vous détromper de V opinion si générale que ce traité est inintelligible } cette pensée a > jusqu'ici , empêché près* que tout le monde de le lire. On s'imagine que ce ne sont que des spéculations si élevées que Von n'y peut rien comprendre. Cependant y je suis persuadé que , quelques sublimes qu'elles soient y on net laissera pas de les entendre ; et elles se trouvent mêlées de tant d'instructions si . excellentes , pour ce qui regarde la pratique des vertus , qu'elles ne saur 'oient être que très-utiles.
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m'aient paru si difficiles que d'écrire de l'oraison , tant parce que Notre-Seigneur ne m'a pas donné assez d'esprit pour m'en Lien acquitter , et que je n'avois pas dessein de Peritreprendre , qu'à cause que je sens , depuis trois mois , un bruit continuel dans la tête, et une si grande foiblesse , que je ne saurois , sans beaucoup de peine, écrire pour les affaires les plus importantes et les plus pressées. Mais , comme je sais que l'obéissance peut rendre possible ce qui paroît impossible, je m'y engage avec joie, malgré la résistance de la nature, que j'avoue s'y opposer, parce que je n'ai pas assez de vertu pour souffrir sans peine des maladies continuelles , et me trouver en même temps accablée de mille diverses occupations. Ainsi , c'est de la seule bonté de Dieu que j'attends la même assistance qu'il me donne en d'autres occasions encore plus difficiles.
Je ne vois pas ce que je pourrai ajouter à ce que j'ai déjà écrit touchant l'oraison, pour satisfaire au commandement que j'en avois reçu , et je crains que ce que j'en dirai ne soit presque que ce que j'ai dit. Je suis comme ces oiseaux à qui l'on apprend à parler, et qui , ne sachant que
ce qu'on leur montre , redisent toujours les mêmes mots. Que si Notre-Seigneur veut que j'y ajoute quelque chose , il me l'inspirera , s'il lui plaît > ou rappellera dans ma mémoire ce que j'en ai écrit. Ce ne sera pas peu pouif moi , parce que je l'ai si mauvaise, que je m'estimerois heureuse de me souvenir de certains endroits que Ton disoit n'être pas mal , en cas qu'il ne s'en trouve plus de copie. Mais quand je ne recevrois point cette grâce , et qu'après m'être tourmentée inutilement à écrire des choses qui ne pourroient profiter à personne , je n'aurois fait qu'augmenter mon mal de tête , je ne laisserais pas d'en tirer un grand avantage > puisque j'aurois satisfait à l'obéissance.
Je vais donc commencer en ce jour de la très-sainte Trinité de Tannée 1577, dans le monastère de saint Joseph de Tolède , où je me trouve maintenant. Je soumets tout ce que je dirai au jugement de ceux qui m'ont commandé d écrire , qui sont des personnes très-éclairées ; et si j'avance quelque chose qui ne soit pas conforme à la créance de l'Eglise romaine , ce ne sera pas à dessein , mais par ignorance , puisque j'ai toujours été et serai
toujours y avec la grâce de Dieu , entièrement soumise à cette sainte Epouse de Jésus-Christ. Qu'il soit loué et glorifié à jamais. Ainsi soit-il.
Parce que ceux qui m'ont commandé d'écrire ceci m'ont dit que les Religieuses de notre Ordre ayant besoin d'être éciaircies de quelques doutes touchant l'oraison 3 ils croyent qu'elles entendront mieux le langage d'une femme , et que l'affection qu'elles ont pour moi leur en fera tirer plus de profit , je leur adresse ce discours , qui ne pourroit passer que pour extravagant dans l'esprit des autres personnes. Dieu me fera une grande grâce, s'il sert à quelqu'une d'elles pour le mieux louer ; et il sait que c'est tout ce que je désire. Que si je rencontre bien en quelques endroits , elles ne doivent point me l'attribuer , puisque je suis > par moi-r même , si incapable de parler de sujets si élevés , que je n'en ai d'intelligence qu'autant qu'il plaît à Dieu de m'en donner , par un effet de sa bonté dont je suis indigne.
La Sainte compare Pame à un superbe château dônt l'oraison est la porte , et qui a diverses demeures, dans la principale desquelles Dieu habite ; et dit qu'il faut , pour entrer Sans ce château , commencer par rentrer dans noiis-mêmes , afin de connoître notre égarement , et en se détachant des créatures , implorer le secours de Dieu.
Vame comparée à un superbe. palais , ou il y a diverses demeures > et oit Dieu habite.
Lorsque je priois Nôtre-Seigneur de m'inspirer ce que je devois écrire , parce que je ne savois par où commencer pour obéir au commandement que j 'en ai reçu , il m'est venu dans l'esprit que ce que je vais dire doit être le fondement de cç discours ; c'est de considérer notre ame ainsi qu'un château bâti d'un seul diamant , ou d'un cristal admirable , dans lequel il y a, comme dans le ciel, dir
verses demeures. Car > si nous y prenons lien garde , mes Sœurs , l'ame juste est un véritable paradis > où Dieu qui y règne trouve ses délices. Quelle doit donc être ïa beauté de cette ame, qu'un Monarque si puissant > si sage , si riche et si magnifique y veut choisir pour sa demeure ? Je Tie vois rien ici-bas à quoi jë puisse la comparer. Et comment l'esprit le plus élevé seroit-il capable de comprendre toutes ses perfections , puisque Dieu qui €st incompréhensible 3 a dit de sa propre Louche qu'il Ta créée à son image , et imprimé en elle sa ressemblance ?
Ainsi , j 'entreprendrais inutilement de xeprésenter toutes les merveilles de cet admirable château , puisqu'encore qu'il y ait une différence infinie entre, Dieu et lui y l'un étant le Créateur , et l'autre la créature , il suffit de savoir qu'il est l'ouvrage de cette suprême Majesté , pour ne pouvoir douter de l'excellence des ornemens dont il lui plaît d'enrichir l'ame qui est ce château. Quelle douleur et quelle confusion ne devons -nous donc point avoir de ce que , par notre faute , nous ne nous connoissons pas nous-mêmes ? Et quelle honte seroit-ce , mes Filles, à une personne à qui on demanderoit qui elle est , si elle ne le savoit pas y ni ne pouvoit dire qui est son père , qui est sa mère, ni de quel pays elle a tiré sa naissance ? et notre ignorance n'est* elle pas , sans comparaison , plus grande , de renfermer toute la connoissance que nous avons de nous-mêmes dans ce qui regarde notre corps , sans savoir qu'en général , parce qu'on nous Ta dit et que la foi nous l'apprend , que nous avons une ame , ni sans passer plus avant pour nous instruire de ses qualités , de son prix , de sa valeur , ni même y penser que rarement ? Ainsi , au lieu de travailler à conserver la beauté de notre ame , nous nous contentons de prendre soin de ce corps , qui n'est que comme la clôture et l'enceinle de ce magnifique château.
Nous devons donc considérer qu'il enferme diverses demeures ; les' unes en haut , les autres en bas , les autres aux côtés , et une dans le milieu y qui est comme le centre et la principale de toutes, dans laquelle se passe ce qu'il y a de plus secret entre Dieu et l'ame. Prenez bien garde, je vous prie, mes Filles, à cette comparaison. Notre- Seigneur aura peutêtre agréable qu'elle vous serve à comprendre quelles sont les grâces qu'il lui plaît de faire aux ames , et la différence qui s'y rencontre > j'entends autant que j'en serai capable, étant impossible, principalement à une personne aussi ignorante que je suis , de les connoître toutes , tant elles sont en grand nombre. Ce ne sera pas une petite consolation à celles à qui Dieu donnera lumière sur ce sujet ; et celles qui ne l'auront pas se contenteront d'admirer > dans les autres , les effets de sa bonté. Car comme , au lieu de recevoir du préjudice d'élever nos esprits à la considération des choses célestes et à la félicité des Saints , nous en recevons de la joie , et travaillons à nous rendre dignes de participera leur bonheur , nous recevons de même du contentement de voir qu'il n'est pas impossible que , dans l'exil ou nous vivons , un .si grand Dieu se communique à des vers de terre si méprisables > et que son infinie bonté ne se porte jusqu'à les aimer.
Je suis persuadée que l'on ne sauroit^ que par un défaut d'humilité et d'amour pour le prochain , voir avec peine que Dieu fasse , dès ici-bas , une si grande faveur à certaines ames. Car autrement , comment pourroit-on ne pas se réjouir de
ce qu'il accorde à quelques-unes des grâces qui ne nous ôtent pas l'espérance d'en
» recevoir de semblables > et trouver étrange que cette éternelle Majesté manifeste sa grandeur à qui il lui plaît ? En quoi elle n'a souvent autre dessein que de la faire paroître en la manière que Jésus-Christ nous Tapprend dans Pexemple de l'aveugle-né , lorsque ses Apôtres lui demandèrent si ce qu'il avoit été privé de la vue en venant au monde étoit à cause de ses péchés , ou des péchés de ses parens. Il arrive même quelquefois que ceux à qui il fait ces grâces ne sont pas plus saints que ceux à qui il ne les accorde pas, comme il paroît par saint Paul et par la Magdeleine ; mais c'est pour faire connpître sa grandeur , et nous donner
Quelqu'un pourra dire que ces choses paroissent impossibles , et qu'il est bon de ne point scandaliser les foibles. A quoi je réponds qu'il vaut mieux que ces personnes n'y ajoutent point dé foi, que de martqtfer à exhorter ceux à qui Dieu fait de semblables grâces d'en profiter > et les autres , de s'en réjouir et de s'avancer de pltis \en plus dans Pamour de cette adorable Majesté, qui fait éclater sa bonté
et sa puissance par de si grandes miséricordes. À combien plus forte raison devezvous donc , mes Sœurs , en faire votre ' profit , sachant , comme vous le savez , que Dieu donne encore de plus grandes marques de son amour pour ceux qui l'aiment ? Mais je puis vous assurer que ceux qui manquent de foi en cela ne recevront jamais de telles faveurs > parce qu'il ne prend plaisir à les répandre que sur ceux qui ne meltent point de bocnes à sa puissance. Qu'il ne vous arrive donc jiraais , mes Filles > de tomber dans ce doute , encore que Notre - Seigneur ne vous conduise pas par ce chemin. * Pour revenir à ce château si magnifique
et si agréable , il faut voir de quelle sorte îious pourrons nous en procurer l'entrée* 11 semble d'abord que ceci soit une extravagance , parce que, si l'ame est ellemême ce château , il est évident qu'elle xie sauroit y entrer , puisque l'on n'entre point dans un lieu où l'on est déjà. Mais vous devez savoir qu'il y a diverses manières d être de ce château. Plusieurs ames font seulement , cômme des gardes , la ronde tout à l'en tour i sans se mettre en peine de ce qui se passe au dedâtisi ni de savoir qui y est , ni quelles en sojjt les
diverses demeures ; et vous avez pu voir dans quelques livres qui traitent de l'oraison y qu'un des avis que Ton y donne , est que l'ame , pour entrer dans ce château , doit entrer en elle-même , ce qui n'est autre chose que cè que je viens de dire.
Un très-savant homme me dit autrefois qu'une ame qui ne fait point oraison ressemble à ces paralytiques qui , encore qu'ils aient des pieds et des mains , ne sauroient les remuer , et qu'il y en a de si malades et si accoutumées à ne s'occuper que des choses extérieures T qu'il est^ impossible de les faire rentrer au dedans d'elles-mêmes , parce qu'elles ont formé une si grande habitude de vivre avec le» reptiles et les bêtes qui sont au dehors dn château , qu'elles leur sont devenues semblables. Tellement qu'encore qu'elles soient d'une nature si noble et si élevée qu'elle les Tend capables de converser avec Dieu même , on ne sauroit les guérir de cette déplorable maladie. Elles ne veulent ni connoître leur misère , ni tâcher à s'en délivrer y et deviennent, ainsi que la femme de Lot , comme des statues de sel î parce qu'au lieu de tourner la têté vers Dieu > elles la tournent vers ces créar
Selon ce que je le puis comprendre , la porte pour entrer dans ce château est l'oraison , tant vocale que mentale, accompagnée d'attention , sans quoi ce ne peut être une véritable oraison , puisque, pour faire que c'en soit une, il faut considérer à qui Ton parle , ce que Ton est , ce que Ton demande , et à qui on le demande ; autrement on ne prie guère , quoique l'on remue beaucoup les lèvres. Néanmoins ce peut être une oraison , encore que l'on ne fasse point.de réflexion, à cause qu'on en a fait d'autres fois; Mais si l'on faisoit coutume de parler à Dieu comme l'on parlerait à l'un de ses domestiques , en disant , sans y prendre garde , tout ce qui vient en la pensée , et que l'on sait par cœur, je ne saurois croire que cela puisse passer pour oraison , et je prie Dieu que nul chrétien n'en use de cette sorte. J'ai une ferme confiance , mes Sœurs 9 que cela ne vous arrivera point , puisque vous êtes accoutumées à prier intérieurement et du fojad du cœur 5 ce qui est
un excellent moyen pour s'empêcher de tomber dans une telle stupidité.
Je ne parle point à ces ames percluses et paralytiques , qui sont tant a plaindre et dans un si grand péril , si Notre- Seigneur ne vient lui-même leur commander de se lever, comme il fit à ce paralytique qui avoit passé trente-huit ans sur le bord de la piscine ; mais je parle aux aiiies qui entrent enfin dans ce château , parce qu'encore qu'elles soient si engagées dans les occupations du siècle qu'elles en sont toutes remplies , à cause que le cœur s'attache où est son trésor , néanmoins , comme elles ont de bons désirs, elles travaillent quelquefois à s'en détacher, font réflexion sur l'état où elles sont, ont recours à Dieu , et quand ce ne seroit que de mois en mois , lui représentent leurs besoins ; et cette connoissance d'ellesmêmes et de leur égarement leur est si utile } qu'elle les fait enfin entrer dans le Château , mais seulement dans la plus basse demeure, parce que ce grand nombre d'imperfections qui leur restent, sont comme autant de reptiles qui y entrent avec elles , et les rend encore incapables de remarquer les beautés de ce superbe édifice , et d'y jouir d'une entière satisfaction,. _
Vous serez peut-être surprises de ce discours , mes Filles, à cause que, par la miséricorde de Dieu , vous n'êtes pas du nombre de ces personnes ; mais vous devez souffrir que je m'en explique comme je puis , se rencontrant dans l'oraison des choses intérieures et si élevées , que je ne saurois faire entendre d'une autre sorte la manière dont je les comprends. Dieu veuille même que j'aie bien réussi en quelques-unes , dans un sujet qu'il est fort difficile que vous entendiez , si vous n'en avez l'expérience , mais si vous l'avez i vous connoîtrez que je ne pouvois agir autrement. Je prie Notre -Seigneur de faire, par sa bonté, que je ne m'en acquitte pas trop mal.
Etat déplorable d'une ame qui est en péché mortel. Qu'il faut commencer par tâcher d'entrer dans la connoissance de soi-même j qui est la première demeure de ce château intérieur et spirituel. Qu'il faut passer de cette connoissance à celle de Dieu. Efforts que font les démons pour empêcher les ames d'entrer dans cette première demeure r et ensuite dans les autres ; et avis de la Sainte pour résister à leurs artifices»
Avant que de passer outre , je vous prie y mes Sœurs 3 de considérer quel malheur c'est à une ame qui est comme un superbe château tout resplendissant de lumière , comme une perle orientale sans prix, comme un arbre de vie, planté dans le milieu des eaux vives de la vie , qui est Dieu même , lorsqu'elle commet nn péché mortel , et se trouve , par cette chute, dans les ténèbres les plus épaisses et l'obscurité la plus noire que Ton puisse s'imaginer , parce qu'encoré que ce même
la rendoit toute éclatante de beauté demeure toujours au milieu d'elle, et qu'elle soit , de sa nature , comme un cristal capable d'être pénétré et éclairé de ses rayons , ce soleil se trouve alors éclipsé pour elle. Ainsi , loutes les bonnes œuvres qu'elle peut faire étant en cet état, lui sont inutiles pour le salut , à cause qu'elles n'ont pas Dieu pour principe , sans quoi nos vertus apparentes ne sont que de fausses vertus , parce que nous ne saurions lui être agréables lorsque nous nous éloignons de lui , et que celui qui commet un péché mortel, au lieu d'avoir intention de le contenter , ne pense qu'à plaire au démon , qui n'étant que ténèbres , rend son aine ténébreuse comme lui. . «
' Je sais une personne à qui Notre-Seigneur avait fait voir en quel état est une ame, lorsqu'elle a commis un péché mortel ; et cette personne me disoit qu'elle ne croyoit pas que , si on le connoissoil, il se trouvât quelqu'un qui pût se résoudre à tomber dans ce malheur , quelque peine qu'il fallût prendre pour en éviter les occasions ; ce qui lui donnoit un désir extrême que chacun le sût et en fût bien persuadé. Je vous conjure, mes Filles,