Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 23)
lie perdre aucune occasion de le témoigner par des effets. [C'est le moyen dé travailler encore plus pour vous que pour les autres , puisque ce sera comme autant de pierres qui rendront le fondement de cet édifice si ferme qu'il ne courra point fortune de tomber. Mais, je répète encore que pour réussir dans ce dessein , vous ne devefc pas vous imaginer que ce fondement ne consiste qu'à prier et à méditer. Il faut, pour vous avancer, travailler à pratiquer les vertus ; et Dieu veuille que vous ne reculiez pas , puisque vous savez que ne point avancer c'est reculer > à cause qu'il est impossible que l'amour demeure toujours en un même état.
Que s'il vous semble que cela ne s'entend que pour ceux qui commencent, et qu'après avoir travaillé ils peuvent se reposer , souvenez - vous que je vous ai dit que le repos dont jouissent les ames dont je parle maintenant, n'est qu'intérieur , et qu'elles en ont , au contraire , beaucoup moins qu'auparavant dans l'extérieur. Car à quel dessein croyez-vous que l'ame envoie de cette septième demeure, et comme du fond de son centre, ces inspirations, ou pour mieux dire
ces aspirations dans toutes les autres demeures de ce château spirituel ? Est-ce à votre avis pour y laisser endormir tous les sens > toutes les puissances , et tout ce qui regarde le corps ? Nullement ; mais c'est au contraire pour leur faire une guerre encore plus rude que quand elle soufFroit avec eux , parce qu'elle ne connoissoit point alors que ce» grands travaux étoient les moyens dont Dieu se servoit pour l'attirer à lui , et que le bonheur d'être maintenant en sa compagnie la rend encore beaucoup plus forte. Car si David nous apprend que nous devenons Saints avec les Saints , qui doute qu'une ame qui par une union si sublime de son esprit avec celui de Dieu est une même chose avec lui qui est la souveraine force > n'en acquière une nouvelle incomparablement plus grande que celle qu'elle avoit auparavant, comme nous voyons que les Saints se sont trouvés capables de souffrir la mort avec joie. Ainsi la force de cette ame est telle qu'elle la communique dans toutes les demeures du château et même au corps , qui tomberoit souvent dans la défaillance si elle ne lui faisoit quelque part de la viguèur qu'elle reçoit par le
moyen de ce vin délicieux dont son divin Epoux lui est si libéral dans cette suprême demeure on il lui a fait I'hoiïneur de l'introduire , et parce qu'il veut Lien demeurer toujours avec elle , de même que l'aliment qrie reçoit l'estomac se répand ensuite dans toutes les parties du corps et les fortifie. Ainsi , tartt que les personnes que Dieu élève à un état si sublime vivent en ce monde , elles endurent toujours d'extrêmes travaux^ , parce que leur force intérieure est si grande , que quelque guerre qu'elles fassent à leur corps, ce qu'ils souffrent leur paroit si peu considérable lorsqu'ils peiisent à ce qu'a souffert leur Epoux, qu'elles auroient honte de s'en plaindre.
De là sont venues sans doute les grandes pénitences de tant de Saints , telles qu'ont été celles de sainte Magdeleine , qui avoit passé auparavant une vie si délicieuse ; de notre Père saint Elie , si brûlant de zèle pour l'honneur de Dieu } et de saint Dominique et de saint François , qui ne se lassoient jamais de travailler pour attirer des ames à lui , afin qu'elles le louassent. Car , que n'ont-ils point enduré j après s'être oubliés euxmêmes pour ne penser qu à procurer
son honneur et sa gloire ? C'est à quoi je souhaite , nies Soeurs , que vos désirs tendent , et que votre occupation dans l'oraison n'ait pas pour but les consolations qui s'y rencontrent, mais d'y acquérir de la force pour être plus capables de servir Dieu. Ce seroit perdre un temps si précieux que d'en user d'une autre sorte ; et il seroit bien étrange de prétendre recevoir de telles faveurs de NotreSeigneur , en tenant un autre chemin que celui par lequel lui-même et tous les Saints ont marché. Il faut , pour bien recevoir* ce divin hôte , que Marthe et Magdeleine se joignent ensemble. Car , seroit-ce le bien recevoir que de ne lui point donner à manger ; et qui lui en auroit donné , si Marthe fût toujours demeurée , comme Magdeleine , assise à ses pieds pour écouter sa parole ? Or 9 quelle est cette nourriture qu'il désire , sinon que nous nous enployions de tout notre pouvoir à lui gagner des ames qui le louent, et qui trouvent leur salut dans les louanges qu'elles lui donnent , et les services qu'elles lui rendent.
Vous me ferez peut-être à cela deux objections. La première , que JésusChrist dit que Magdeleine avoit choisi
la meilleure part. A quoi je réponds qu'elle avoit déjà fait l'office de Marthe quand elle lui avoit lavé les pieds , et les avoit essuyés avec ses cheveux. Car, quelle mortification croyez - vous que ce fût à une personne de sa condition d'aller ainsi à travers les rues , et peut-être seule , tant sa ferveur la transportoit , d'entrer dans une maison inconnue , de souffrir le mépris du Pharisien , et les reproches de sa vie passée , que hii faisoient ces méchans à qui il suffisoit , pour la haïr , de voir l'affection qu'elle témoignoit pour Notre-Seigneur, qu'ils avoient en si grande horreur , et qui , pour se moquer de son changement, disoient qu'elle vouloit faire la sainte , comme on le dit encore au' jourd'hui aux personnes qui se convertissent à Dieu , quoique toutes ne soient pas en aussi mauvaise réputation qu'étoit alors cette admirable pénitente ? Mais il est certain , mes Sœurs , qu'elle a eu la meilleure part, parce que ses souffrances ont été extrêmes, puisque, sans parler de la douleur insupportable que ce lui étoit de voir tout un peuple avoir une haine si horrible pour son Sauveur , que ne souffrit-elle point à sa mort ? Je suis persuadée que ce qu'elle n'a pas fini ses
jours par le martyre , vient de ce qu'elle l'endura alors , et qu'elle a continué de le souffrir durant tout le reste de sa vie , par le terrible tourment que ce lui étoit d'être séparée de son divin Maître ; et l'on voit par-là que cette illustre Sainte n'étoit pas toujours aux pieds de NotreSeigneur dans la contemplation et dans la joie.
La seconde abjection que vous me pourrez faire , est que vous travailleriez de bon cœur à gagner des ames à Dieu , mais que votre condition et votre sexe ne vous le permettent pas , puisqu'ils vous rendent incapables d'enseigner et de prêcher comme faisoient les Apôtres. J'ai répondu à cela dans quelqu'autre ]traité , et quand ce seroil dans celui-ci y je ne laisserai pas de le redire , parce , que , dans les bons désirs que Dieu vous donne , cette pensée vous peut venir en l'esprit.
J'ai donc dit ailleurs qu'il arrive quelquefois que le démon nous inspire des desseins qui sont au-dessus de nos forces , afin de nous faire abandonner ceux que nous pourrions exécuter , et qu'ainsi nous ne pensions qu'à faire des choses qui nous sont impossibles. Contenez - vous
donc , mes Sœurs , du secours que vous pouvez donner par Poraison à quelques ames , et ne prétendez pas de pouvoir être utiles à tout le monde ; mais tâchez de l'être aux personnes en la compagnie desquelles vous vivez. Voire action sera , en cela , d'autant plus parfaite, que vous êtes plus obligées de les servir que non pas les au 1res. Car , croyez-vous que ce soit peu faire de les exciter et animer toutes par votre humilité, par votre mortification , par votre charité , et par tant d'autres vertus , à augmenter de plus en plus leur amour pour Dieu, et leur ardeur de le servir ? Rien ne lui peut plaire davantage , ni vous être plus utile , et vous voyant ainsi faire tout ce qui dépend de vous , il connoîtra que vous feriez encore beaucoup davantage , si vous le pouviez , et ne vous récompensera pas moins que si vous lui aviez gagné plusieurs ames.
Pour conclusion , mes Filles , ne prétendons point de rien édifier que sur un solide fondement. Notre divin Epoux ne considère pas tant la grandeur de nos
les faisons , et la proportion qu'elles ont avec notre pouvoir. Il l'augmentera de jour en jour , pourvu que nous ne nous lassions point de travailler , et que durant le peu qui nous reste à vivre > et moins encore peut-être que chacune de nous ne pense , nous lui offrions sans réserve notre corps avec notre ame. Ce sacrifice lui sera si agréable, qu'il le joindra à celui qu'il offrit à son Père sur la croix , afin qu'il le récompense , non selon la petitesse de nos œuvres , mais selon le prix que lui donne la volonté avec laquelle nous nous consacrons à lui.
Plaise à sa divine Majesté , mes chères Sœurs et mes chères Filles , que nous nous trouvions toutes ensemble dans cette demeure éternelle, où l'on ne cesse jamais de louer Dieu , et que je puisse faire voir dans mes actions quelques effets de ce que vous lirez dans mes écrits , par les mérites de son Fils , qui vit et règne aux siècles des siècles. Ainsi soit-il. Car, en vérité , ma confusion d'être si imparfaite est si grande, que je ne saurois trop vous conjurer en son nom de ne pas oublier dans vos prières cette pauvre pécheresse.
j'y eusse , comme je l'ai dit , une grande répugnance , je me suis trouvée , après l'avoir achevé , fort aise de l'avoir fait , et tiens pour bien employée le peu de peine qu'il m'a donné , parce que considérant , mes Sœurs , l'étroite clôture dans laquelle vous passez voire vie , le peu de divertissemens que vous avez , et les incommodités qui se rencontrent dans quelques-uns de nos monastères , j'espère que vous trouverez de la consolation dans ce château intérieur, où vous pourrez , à quelqu'heure que ce soit , entrer et vous promener , sans en demander la permission à vos Supérieurs. 11 est vrai néanmoins que vous ne sauriez , par vos propres forces , quoiqu'elles vous paraissent grandes , vous ouvrir l'entrée des demeures qu'il enferme. Ce Souverain qui y règne , est seul capable de vous la donner ; et pour peu que vous y trouviez d'obstacle , gardez -vous bien de l'entreprendre, puisque, quelques elForls que vous fissiez , ils vous seroient inutiles. Mais ce Roi des Anges et des hommes aime tant l'humilité que , pourvu qu'il reconnoisse que vous en avez , encore que vous ne soyez pas dignes d'entrer dans kt troisième demeure, vous vous
le rendrez bientôt si favorable par le moyen de cette Vertu , qu'il vous introduira dans la cinquième ; et si vous travaillez avec ardeur , et vous efforcez de plus en plus de lui plaire , il vous recev vra enfin dans cette septième et dernière demeure , qui est le glorieux séjour qu'il honore de sa présence. Lorsque vous serez si heureuses que de vous trouver en cet état , n'en sortez point , si vous n'y êtes obligées par le commandement de la Prieure , à qui il veut que vous obéissiez comme à lui-même. Pourvu que vous ea usiez en cette manière, la porte vous en sera toujours ouverte , lorsque vous voudrez y retourner ; et quand vous aurez une fois goûté les saintes et inconcevables délices qui s'y rencontrent , il n'y aura point de si grands travaux que l'espérance de vous y revoir ne vous rende* faciles à supporter ; et cette espérance a cet avantage que personne ne vous la sauroit ravir.
Chacune des sept demeures dont j'ai parlé , a comme divers appartemens audessus y au-dessous et aux côtés , qui sont accompagnés de beaux jardins , de vives fontaines , d'agréables labyrintes , et d'autres objets si délicieux, que l'ame
voudroit s'occuper sans cesse à louer ce grand Dieu qui en est l'auteur , et qui semble avoir pris plaisir à imprimer en eux son image et sa ressemblance.
Que si vous trouvez 7 mes Sœurs , quelque chose de bon en la manière dont j'ai tâché d'éclaircir les sujets que j'ai traités dans ce discours, croyez très-certainement que Notre - Seigneur me l'a inspiré pour votre satisfaction ; et quant à ce qui vous y paroîtra défectueux , ne doutez point qu'il ne vienne de moi. Je vous conjure , par l'extrême désir que j'ai de contribuer de tout ce que je puis pour vous aider h servir cette suprême Majesté , de lui donner de grandes louanges toutes les fois que vous lirez ceci a et de lui der mander l'augmentation de son Eglise , la lumière nécessaire aux hérétiques pour j les tirer de leurs erreurs , le pardon de • mes péchés , et de me délivrer des peines du purgatoire où je serai peut-être encore j lorsque ice discours verra le jour , si on ! n'y trouve rien qui l'en rende indigne , après avoir été examiné par des gens savans. J S'il s'y rencontre quelques erreurs , on ! ne les doit attribuer qu'à mon peu d'in- !( telligence , puisque je me soumets en. tièrement à tout ce que croit la sainte
Eglise Catholique et Romaine , dans laquelle je proteste de vouloir vivre et mourir. Que Notre-Seigneur soit béni et loué à jamais. Ainsi soit-il. J'ai achevé d'écrire ceci dans le monastère d'Avila , la veille de saint André de Tannée i5y7 , et je souhaite qu'il réussisse à la gloire de Dieu qui vit et règne éternellement.