Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 22)
mes Sœurs , que vous Pavez éprouvé , parce que je suis persuadée que lorsque I on arrive à l'oraison d'union Notre-Seigneur nous favorise de cette grâce , si nous prenons soin d'observer ses commandemens.
Lorsque vous vous trouverez en cet état , souvenez-vous que vous êtes arrivées à cette dernière demeure où Dieu réside dans votre arae; rendez -lui de grandes actions de grâces , considérez cette preuve de son amour comme un ami considérerait un billet en chiffre plein de tendresse que son ami lui écriroit pour lui donner un témoignage extraordinaire de son affection , et lui en demander un de la sienne ; ne manquez pas d'y répondre avec la même chaleur, quoique vous soyez alors occupées extérieurement et en compagnie , comme il arrive souvent que Notre-Seigneur prend ce temps pour nous faire cette faveur. Rien ne sauroit vous en empêcher , puisque cette réponse n'est qu'un acte intérieur d'amour, soit en lui disant comme S. Paul : Seigneur , que voulezrvous que je fasse ? ou quelques paroles semblables qu'il vous mettra dans la bouche pour lui témoigner votre reconnoissance.
Car ce temps et un temps favorable dans lequel il semble qu'il prend plaisir à nous écouter et à nous rendre capables de faire v avec une volonté pleine et déterminée , ce que j'ai dit qu'il désire de nous , qui est d'oublier nos intérêts pour ne penser seulement qu'aux siens.
Que Vame, dans cette dernière demeure , . ne souffre ni sécheresses , ni troubles intérieurs.
La différence qu'il y a entre cette dernière demeure et les précédentes, est que l'ame n'y éprouve presque jamais de sécheresses ni de troubles intérieurs comme elle en éprouvoit de temps en temps dans toutes les autres demeures , mais est presque toujours dans la quiétude et sans aucune crainte que cette faveur si sublime soit un artifice du démon , tant elle est assurée qu'elle vient de Dieu , parce que les sens et les puissances n'y ont point de part, et que son saint Epoux en se communiquant à elle d'une manière si élevée , l'a mise avec lui en assurance dans un lieu où le démon n'oseroit paroître , et où , quand même il voudrait venir, il ne lui permettroit pas d'entrer. Sur quoi il faut remarquer que Pame ne contribue rien àux faveurs qu'elle reçoit de Dieu , sinon de s'abandonner entièrement à sa volonté.
Ces faveurs qu'il fait alors à Pame et les lumières dont il Péclaire , se passent sans bruit et dans une si grande tranquillité, que cela me fait souvenir de la construction du temple qui fut bâti par Salomon, sans que Pon y entendît donner un seul coup de marteau. Aussi peut-on nommer cette septième demeure le temple de Dieu, où Pame jouit avec lui dans un profond silence d'une pleine paix , sans que l'activité de l'entendement la trouble, parce que ce Monarque tout-puissant qui Pa créé suspend son action , et lui laisse seulement voir comme par une petite fente , ce qui se passe, sans l'en empêcher que rarement , les puissances ne me paroissant pas être alors comme éteintes , mais seulement sans opérer et comme étonnées. Je le suis de voir que l ame en cet état n'a presque jamais de ravissemens ; j'entends quant aux effets extérieurs, qui sont de perdre le sentiment et la chaleur. On dit que cela n'est en eux qu'accidentel , et qu'ainsi au liou
de cesser ils augmentent intérieurement. Les extases et ce vol d'esprit dont j'ai parlé ailleurs , sont donc rares dans cette septième demeure , et n'arrivent presque jamais en public , comme ils faisoient souvent auparavant lorsque des objets de piété tels que sont les prédications, ïe chant de l'Eglise , et des tableaux de dévotion, frappoient de telle sorte ce petit papillon , que la frayeur le prenoit et le faisoit envoler. Car alors soit que l'ame h laquelle je l'ai comparé ait trouvé on se reposer , soit qu'après avoir vu tant de merveilles dans cette dernière demeure elle ne s'étonne plus de rien , soit que sa solitude cesse parce qu'elle se trouve en la compagnie de son divin Epoux y ou soit par quelque autre raison que j'ignore , Noire -Seigneur ne l'a pas plutôt reçu dans cette demeure , et ne lui en a pas plutôt fait voir toutes les beautés , qu'elle cesse d'avoir cette foiblesse qui lui étoit si continuelle et si pénible. Ce qui arrive peut » être parce qu'il la rend alors beaucoup plus forte x qu'elle, n'étoit > ou parce qu'auparavant il vouloit faire paroître en public les grâces dont il la favorisoit en secret , ou pour quelque fin qu'il n'y a que lui qui
sache , ses jugemens étant infiniment élevés au-dessus de tout ce que nous pou/ vons nous imaginer.
Quand Dieu donne à l ame ce saint baiser qu'elle lui demande dans le cantique en qualité de son Epouse , il produit en elle ces excellens effets , et tous les autres dont j'ai parlé dans les divers
degrés d'oraison. Cette biche blessée d'un trait du divin amour , après avoir alors désaltéré sa soif dans les clairs ruisseaux d'une eau céleste, trouve son repos et sa joie dans le tabernacle du Dieu vivant , et cette chaste colombe , comme celle que Noé fit sortir de l'arche après le déluge pour voir s'il étoit passé , apporte un rameau d'olivier pour marque qu'elle a trouvé une terre ferme ^iu milieu des flots, des agitations, et des tempe les du monde.
« O mon doux Jésus, quel avantage << nous seroit-ce de bien comprendre le « sens de tant d'endroits de l'Ecriture « qui pourraient nous faire oonnoître « quelle est cette paix de l'ame , et puisât que vous savez , Seigneur , combien il « nous importe de la posséder , faites « que les chrétiens la cherchent, et con« servez-la par votre bonté à ceux à qui
« vous Pavez donnée , puisque nous de« vons toujours craindre jusqu'à ce que « vous nous ayez mis dans le ciel en « possession de cette véritable paix, que « nuls siècles ne verront finir. » Ce que je lui donne le nom de véritable n'est pas pour marquer que celle dont je viens de parler ne le soit, mais c'est à cause que nous rentrerions dans une nouvelle guerre si nous nous éloignions de Dieu.
Quel sentiment -croyez - vous , mes Sœurs , que doit être celui de ces ames lorsqu'elles pensent qu'elles peuvent être privées d'un si grand bonheur ? Il est tel qu'il les fait vièiller continuellement sur elles-mêmes , et tâcher à tirer de la force de leur foiblesse^ pour ne perdre parieur faute aucune occasion de plaire à Dieu. Plus elles se voyent favorisées de lui, plus elles se défient d'elles-mêmes ; et la connoissance qu'il leur donne de son infinie grandeur augmentant celle qu'elles ont de leur misère et de leurs péchés, il leur arrive souvent comme au Publicain de n'oser lever les yeux vers le ciel, et de souhaiter la fin de leur vie pour se voir en sûreté ; mais leur amour pour Aeur immortel Epoux les fait rentrer aussitôt daps ce désir de vivre pour le servîv, dont j'ai déjà parlé , et elles s'abandonnent entièrement à sa volonté et à sa miséricorde- D'autres fois se trouvant accablées sous la multitude des faveurs qu'elles reçoivent , elles appréhendent . d'être comme un vaisseau que le trop grand poids de sa charge fait couler à fond. Ainsi je vous assure , mes Filles , que ces aines ne manquent pas de croix , mais ces croix ne les inquiètent point ni ne troublent point la paix dont elles jouissent. Elles passent de même qu'un flot ou qu'une légère tempête, et le calme revient aussitôt , parce que la présence de leur Seigneur leur fait oublier tout le reste. Qu'il soit béni et loué dans tous les siècles des siècles.
Pourquoi Dieu permet qu'une oraison si sublime ne continue pas toujours également. Quelque grand que soit le bonheur dont ou jouit dans cette septième demeure, on ne peut s'assurer de ne point commettre de péchés. Raisons pourquoi Dieu le permet, et d'où vient aussi qu'il fait de si grandes grâces à quelques ames. Que l'humilité et la pratique des vertus sont le fondement de cet édifice spirituel. Qu'il faut, à l'imitation de sainte Marthe et de sainte Madeleine , joindre la vie active à la contemplative. Qu'il ne se faut point engager dans des désirs qui vont au-delà de nos forces. Conclusion de ce traité.
Pourquoi Dieu permet que les effets d'une oraison si sublime ne continuent pas toujours également.
Ne vous imaginez pas, mes Sœurs, que les effets d'une oraison si sublime continuent toujours dans les ames avec une même égalité. Notre-Seigneur, comme je l'ai dit , les laisse quelquefois rentrer dans leur naturel. Et il semble alors que toutes
les bétçs venimeuses du dedans c du dehors du château , s'assemblent pour se , venger contre elles de l'impossibilité de leur nuire où elles étoient auparavant. Mais cela ne dure guère plus d'un jour ; et ce grand trouble excité d'ordinaire par quelque occasion imprévue , fait connoître quel est l'avantage que reçoit l'amer d'être en la compagnie de son Dieu. Car il la fortifie de telle sorte qu'au lieu de diminuer sa passion pour son service et ses bonnes résolutions , il semble , au contraire , qu'elles augmentent sans qu'elle se trouve ébranlée même par un premier mouvement. Cela , comme je viens de le dire , n'arrive que rarement, et seulement parce que Notre-Seigneur veut , pour tenir ces ames dans l'humilité , leur remettre toujours devant les yeux qu'elles ne sont rien par elles-mêmes , afin que la connoissance de ce qu'elles lui doivent et la grandeur des faveurs qu'il leur fait, les obligent de plus en plus à le louer.
Qu'on ne peut , même dans cette sep* tième demeure, s'assurer de ne point pécher.
Ne pensez pas aussi qu'encore que ces ames désirent avec tant d'ardeur , et
soient si résolues de ne vouloir pour quoique ce soit se laisser aller à la moindre imperfection , elles puissent éviter d y tomber, et même de commettre des péchés 3 non pas de propos délibéré , parce que Notre-Seigneur les en préserve, mais seulement des péchés véniels , car quant aux mortels elles n'en commettent point avec connoissanee / et ne sont pas néanmoins assurées d'être incapables d'en commettre quelqu'un qu'elles ignorent ; (*) ce qui leur donne une grande peine. Elles en ont aussi de voir tant d ames qui se perdent , et bien qu'elles espè.xent de n'être pas de ce nombre , elles ne sauroient s'empêcher de craindre lorsqu'elles pensent à la chute de quelquesuns de ceux que l'Ecriture nous apprend ctre tombés après avoir reçu de Dieu des grâces si particulières , dont Salomon qu'il avoit rempli de tant de sa(*) La sainte fait voir clairement par ces paroles, la pureté de sa doctrine touchant l'assurance d'être «a grâce , en disant que ces aines si parfaites et tellement favorisées de Dieu , qu'elles jouissent de •a présence d'une manière aussi sublime qu'est celle qui se rencontre dans cette dernière demeure , ne 0e tiennent pas assurées dè n'être pas tombées dans quelques péchés mortels qu'elles ignorent , et que* l'appréheasiou qu'elles ca ont , les tourmente*
gesse et comblé de tant de bienfaits, est un illustre et terrible exemple. C'est pourquoi , mes Sœurs , celle d'entre vous qui paroît avoir le plus de sujet d'être assurée , est celle qui en a le plus de craindre , selon ces paroles de David : Bienheureux l'homme qui vit dans la crainte. Et notre plus grande confiance doit être dans la prière que nous sommes obligées de faire continuellement à Dieu, de vouloir nous soutenir de sa main toute* puissante, afin que nous ne. l'offensions point. Qu'il soit loué à jamais. Ainsi soit-il.
Quoique je ne doute point, mes Filles , que si vous y avez pris garde , vous n'ayezr remarqué par les effets ce qui est cause que Notre-Seigneur fait de si grandes grâces à certaines ames , et je, crois néanmoins à propos d'en parler ici. Je dis donc qu'il ne faut pas s'imaginer que son dessein soit seulement de leur donner en ce monde de la consolation et de la joie ; ce seroit une grande erreur , puisque la faveur ta plus signalée que Dieu nous puisse faire, est de rendre notre vie conforme à celle que son propre Fils a passée lorsqu'il étoit sur la terre , et je tiens pour certain qu'il ne nous départ ces for
veurs que pour fortifier noire foiblesse , afin de nous rendre capables de souffrir pour son amour. Il n'en faut point d'autre preuve que de voir que ceux que Jésus-Christ a le plus aimés , qui étoient sans doute sa glorieuse Mère et ses Apôtres , ont été ceux qui t>nt souffert davantage. Car quels croyez - vous , me* Sœurs , qu'ayent été aussi Tes travaux de saint Paul ? et ne pouvons-nous pas juger par-là des effets que produisent ces visions véritables qui viennent de Dieu , et non pas de notre imagination ou de la tromperie du démon ? Ce grand Apôtre après les avoir reçues, alla-t-il se cacher pour jouir en repos de la consolation qu'elles lui donnoient sans pouvoir être interrompu de personne ni s'occuper d'autre chose ? Vous voyez , au contraire , qu'il ne passoit pas seulement les jours entiers dans les occupations si pénible* de son ministère, mais travailloit durant la nuit pour gagner sa vie. Et je ne saurois , sans en ressentir une grande joie, entendre Notre-Seigneur dire à S. Pierre au sortir de sa prison : Qu'il s'en altoii à Rome pour y être crucifié une seconde fois. Ainsi on ne récite jamais ces paroles dans notre office sans que je me représente la consolation qu elles donnèrent à ce Prince des Apôtres , Pardeur avec laquelle il alla s'offrir à la mort , et ce qu'il s'estima si heureux de la recevoir ; qu'il considéra cette grâce comme la plus grande que son divin Maître lui pouvoit faire.
En vérité , mes Sœurs , lorsque Dieu se communique si particulièrement h une ame, elle oublie tout ce qui regarde son repos , et ne se soucie plus d'être estimée et honorée. Comment pourroit-elle , étant avec lui , se souvenir d'elle-même ? Sa seul pensée est de lui plaire , et de chercher les moyens de lui témoigner son amour; elle ne s'occupe d'autre chose dans son oraison. C'est l'un des effets que produit ce mariage spirituel , et ses actions sont des preuves de la vérité des faveurs qu'elle a reçues de Dieu. Car de quoi nous serviroit > mes Filles , d'avoir été si recueillies dans la solitude , d'avoir fait tant d'actes d'amour et promis si solennellement à Notre - Seigneur de ne trouver rien de difficile pour son service , si nous faisions au sortir de là tout Iç contraire ? Mais j'ai tort de dire que cela nous seroit inutile , puisque le temps que nous passons avec Dieu nous est toujours
fort avantageux , et qu'encore que notré foiblesse nous rende lâches dans l'exécution de nos bonnes résolutions , Dieu nous donne quelquefois la force de les accomplir. Il arrive même que dans cette • lâcheté où il voit qu'est Pâme* il l'engage à entreprendre quelque chose de trèspénible 5 et à laquelle elle a une grande répugnance dont elle s'acquitte heureusement avec son secours. Alors elle reprend courage , se rassure dans ses craintes y et s'offre à sa divine Majesté avec un ardent désir de la servir.
Ce que je veux dire est donc que cela est peu en comparaison de l'avantage que ce nous seroit si nos œuvres étoient conformes à nos paroles. Les personnes qui ne peuvent tout d'un coup y réussir, doivent redoubler leurs efforts pour en venir à bout peu &' peuj, si elles veulent que leur oraison ipur profite, et elles ne manqueront pas d'occasions pour s'y exercer. Il leur importe plus de le faire que je ne saurois le représenter , et elles n'ont qu'à jeter les yeux sur JésusChrist crucifié y pour ne trouver rien de difficile.
Notre -Seigneur nous ayant témoigné son amour par dçs actions si nlerveîllcuses et des tourmens si horribles , prétendrions-nous de le pouvoir contenter par de simples paroles ? Savez- vous , mes Sœurs , ce que c'est d'être véritablement spirituelles? c'est de se rendre esclaves de Jésus-Christ y comme il a bien voulu l'être lui-même , afin qu'étant marqués de son sceau qui est la croix , il puisse disposer de nous en la manière qu'il lui plaira , en quoi puisque vous lui ave» soumis votre liberté , au lieu de vous faire tort il vous fera une grande grâce.
Que l'humilité et la pratique des vertus sont le fondement de cet édifice spirituel*
A moins que de prendre cette résolution on n'avancera jamais beaucoup, à cause que tout cet édifice spirituel n'a pour fondement que l'humilité , et que Notre- Seigneur ne l'élévera jamais guère si cette humilité n'est véritable, parce qu'autrement plus il seroit haut , et plus sa chute et sa ruine seroient grandes.
Ainsi , mes Sœurs > pour rendre ce fondement solide > chacune de vous doit se considérer comme la moindre de toutes > comme la servante des autres x et