Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 6)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. V 1818 (OCR) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

eus une grande joie , parce que , croyant auparavant que l'entendement n'étoit que la même chose que l'imagination , je ne pouvois voir sans douleur qu'il fût si inconstant et si volage que de passer d'ordinaire d'une pensée , à une autre > avec autant de vitesse que vole un oiseau , n'y ayant que Dieu qui soit capable d'arrêter l'imagination , lors même qu'il lui plaît de lier de telle sorte nos puissances , . qu'on peut dire , en quelque manière > qu'elles ne sont plus attachées à notre corps ; et quelquefois il m'est arrivé que toutes mes puissances me paraissant occupées de Dieu , et recueillies en lui , je voyois en même temps mon imagination être si troublée et si égarée, que je ne pouvois assez m'en étonner. « Seigneur y « mon Dieu , comptez > s'il vous plaît , <c pour quelque chose , ce que le manque «c de connoissance nous fait souffrir, lors« que nous nous trouvons en cet état. Le « mal vient de ce que nous nous persuade dons que tout consiste à penser en, « vous , et croyons n'avoir pas besoin de « nous informer sur cela de ceux quî « pourroient nous en instruire ; d'où il « arrive que ce qui est un bien , nous « paroit un paal, çt quç gous coftsjdçroaa

C'est de là que procèdent aussi les plaintes que tant de personnes d'oraison* et particulièrement celles qui ne sont pas savantes , font des peines intérieures qu'elles souffrent , et ce qui les fait tomLer dans une mélancolie qui ruine leur santé , et les porte jusqu'à tout abandonner , faute de savoir qu'il y a comme un autre monde > qui est tout intérieur , • et qu'ainsi que le ciel roule avec une Vitesse qu'il est impossible d'arrêter, nous »e saurions aussi arrêter notre imagination. P'où il arrive que, nous persuadant qu'il en est de même de toutes nos puissances , nous croyons être perdues , et mal employer le temps que nous passons , en la présence de Dieu , lorsque peutêtre notre ame est unie à lui dans ces demeures supérieures , et acquiert du mérite par la peine qu'elle souffre de ce que l'imagination s'enfuit de la sorte hors du château , pour s'aller mêler avec des •]>êtes immondes et venimeuses. 11 ne faut donc point que cela nous trouble et nous fasse abandonner l'oraison, qui est ce que le démon désireroit; et la plus grande partie de nos inquiétudes et de nos pei«es y ne vient que de ce que nous ne nous eu apercevons pas.

En écrivant ceci , et faisant attention sur ce grand bruit que j'ai dit au commencement que je senlois dans la tête* et qui m'cmpêchoif de pouvoir travailler à ce que Von m'a commandé d'écrire , il me paroît qu'il est semblable à celui que feroient plusieurs torrens qui tomberaient : du haut des montagnes dans des précipices ; ce qui ne se passe pas dans mes: oreilles , mais dans le haut de ma tête > où I on dit que réside la partie supérieure de Pâme.

Je me suis long-temps arrêtée à considérer cette extrême promptitude du mouvement de l'esprit , et Dieu veuille qu'il me souvienne d'en dire la cause > lorsque je traiterai des autres demeures dont il me reste à parler , ce lieu-ci n'y étant pas propre. Peut-être même qu'il a plu à Dieu de me donner ce mal de tête , pour me la faire mieux comprendre. Çar , ni ce bruit , ni tout ce que je viens de rapporter, ne me divertit point de moi* oraison, et ne diminue en. rien ni la tranquillité de mon ame , ni son amour, ni ses désirs , ni sa claire connoissance.

Que si la partie supérieure de l'ame est dans la partie supérieure de la tête , on demandera d'où vient donc qu'elle n'est point troublée par ce bruit. Je n'en sais pas la raison ; mais je sais bien que ce que j'ai dit est véritable } et cela donne de la peine , quand l'oraison n'est pas accompagnée de suspension ; car , lorsqu'il y en a , on ne sent aucun mal tandis qu'elle dure ; et c'en seroit un très-grand , si ce bruit nous empêchoit de continuer notre oraison. Ainsi , il faut bien se garder de se laisser troubler par ces pensées , ni de s'en mettre en aucune peine. Si c'est le démon qui nous les donne, il nous laissera bientôt en repos , s'il voit que nous ne nous en inquiétons point ; et si elles procèdent, ainsi que tant d'autres infirmités , de l'état déplorable dans lequel le péché de nos premiers parens nous a fait tomber , nous devons le supporter avec patience, dans la vue de la justice de Dieu. La nécessité inévitable de manger et de dormir , et tant d'autres assujettissemens de la vie , ne doivent-ils pas aussi nous faire connoître notre misère , et nous porter à désirer d'aller en un lieu qui

rions en délivre? Je me souviens quelquefois de ce que l'Epouse dit sur ce sujet dans le cantique ; et tous les travaux que Ton peut souffrir dans la vie ne me paraissent pas approcher de ces combats intérieurs , parce qu'il n'y a point de travaux qui ne soient supportables, pourvu que nous ayons la paix en nous-mêmes. Mais de soupirer après le repos , ensuite de mille peines que l'on a eues dans le monde , de savoir que Dieu nous prépare ce repos , et de reconnoître que l'obstacle qui nous empêche d'en jouir est en nous-mêmes , c'est un tourment que l'on peut dire être presque insupportable.

Dieu veuille , s'il lui plaît , nous mettre en ce lieu bienheureux où nous serons affranchies de ces misères, qui semblent faire quelquefois leur jouet de notre ame , et dont il nous délivre même dès cette vie , lorsqu'il nous fait la grâce d'arriver à la dernière demeure , comme je le dirai avec son assistance.

Toutes les personnes ne ressentent pas également ces peines à qui je donne le nom de misères. Il y en a sans doute qui n'en.sont pas si travaillées que je l'ai été durant plusieurs années, étant s> imparfaite qu'il me sembloit que je n'avoîs point de plus grand ennemi que moimême ; et comme j'ai sujet, mes Sœurs, de croire que vous ne serez pas peut-être exemptes de ce tourment , vous voyez que je vous en parle sans cesse, afin que lorsque cela arrivera , vous ne vous en affligiez point, mais laissiez aller ces pensées , que Ton peut comparer à ce qu'on nomme un traquet de moulin , sans vous en inquiéter , et sans que toutefois votre entendement et votre volonté cessent d'agir pour travailler à faire de la farine.

11 se rencontre du plus ou du moins dans ces importunes distractions, selon les temps et l'état de notre santé, qu'il y .ait de notre faute , et nous devons les souffrir comme tant d'autres choses dans lesquelles il est bien juste que nous prenions patience. Mais comme notre ignorance fait que le conseil que l'on vous donne de mépriser ces pensées , et les raisons que les livres vous en représentent ne suffisent pas pour mettre votre esprit en repos, je ne crois pas perdre le temps que j'emploie à rçi'étendi'e encore sur ce sujet pour votre consolation. Cela néanmoins vous profitera peu , si ^Dieu ne yous assiste et ne vous éclaire , et si vous

n'employez les moyens ordinaires dont il veut que vous vous serviez pour connoître que l'on ne doit pas attribuer à Famé ce qui procède de la foiblesse de noire imagination , de l'infirmité de notre nature , et de Partifice du démon.

Différence qui se rencontre entre les contentemens que Ton reçoit dans l'oraison par le moyen de la méditation, et les consolations surnaturelles que donne l'oraison fie quié, tude , et que la Sainte nomme des goûts. Des effets merveilleux qu'opère cette orai* son. Humilité dans laquelle elle nous doit mettre et qui doit être si grande que nous

De la différence qu'il y a entre V oraison mentale et celle de quiétude , à laquelle la Sainte donne ailleurs le nom de goûts.

Hélas, mon Dieu ! h quoi me suis-je engagée ? l ai-je déjà oublié le sujet dont je traitois , parce que les affaires et mojn peu de santé me contxaignent souvent

de tout quitter lorsque j'aurois le pïu$ de facilité d'écrire ? et j'ai si peu de mémoire que n'ayant pas le loisir de relire ce que j'ai fait , je ne doute point qu'il n'y ait beaucoup de confusion dans tout ce discours.

Je pense avoir déjà dit que nos passions se trouvant quelquefois mêlées avec nos consolations spirituelles , elles jettent le trouble dans l'ame , et quelques personnes m'ont assurée que cela va jus* qu'à les empêcher de pouvoir respirer jusqu'à un saignement de nez et autres choses semblables fort pénibles.

Je ne saurois rien dire de ceci , parce que je n'en ai point d'expérience , niais cet état doit , à mon avis , être accompagné de satisfaction, parce que tout consiste à désirer de plaire à Dieu et à jouir du bonheur de sa présence. Ce que j'appelle ici des goûts , et que j'ai nommé ailleurs oraison de quiétude est d'une autre nature , ainsi que le savent ceux à qui Dieu a fait la grâce de l'éprouver.

Pour mieux faire entendre ceci > je crois que l'on peut comparer ces contentemens que Ton reçoit dans l'oraison par la méditation et les consolations surnaturelles que donne l'oraison de quié-*

tnde, à laquelle on donne aussi le nom de goûts , à deux fontaines qui ont deux bassins d'où il sort de l'eau. Car mon ignorance et mon peu d'entendement font que je ne trouve rien: de plus propre que cet élément , pour expliquer les choses spirituelles. Ainsi je le considère avec plus d'attention que les autres ouvrages de Dieu , quoique sa grandeur et sa sagesse infinie n'ayent pas sans doute répandu moins de merveilles et renfermé moins de secrets dans toutes ses autres créatures , ne fût - ce qu'une fourmi , dont les personnes capables ne puissent tirer une grande instruction, mais non pas telle toutefois qu'il ne reste encore beaucoup de choses ot\ leur connoissance ne peut atteindre. Je dis donc que ces deux bassins se remplissent d'eau en différentes manières , car Tune , qui est celle que nous recevons par la méditation , nous vient de fort loin par des aqueducs , et l'autre qui est l'oraison de quiétude, procède de la source même sans faire aucun bruit. Que si la source est fort grande , ainsi qu'est celle dont nous parlons , elle fournit tant d'eau h ce bassin qu'il en sort un grand ruisseau qui coule sans cess*

«ans qu'il soit besoin pour ce sujet d'usef d'aucun artifice.

La différence qu'il me paroit donc y avoir entre ces deux eaux est que les eontenlemens que Ton reçoit dans l'oraison par la méditation se peuvent comparer à la première , puisqu'ainsi qu'elle vient par des aqueducs. i ces eontenlemens nous viennent pat* le moyen des pensées que cette méditation des oeuvres de Dieu nous donne. Et comme cela ne se peut faire sans que notre es* prit agisse et travaille , de là procède ce bruit dont j'ai parlé qui accompagne le profit et l'avantage que Famé tire de de la méditation. Au l'eu que tette autie eau qui est l'oraison de quiétude procédant de la source même qui est Dieu et qui est une grâce toute surnaturelle , entre en notre ame comme dans un bassin , et la remplit d'une paix , d une tranquillité , et d'une douceur inconcevables , sans qu'elle puisse comprendre en quelle manière cela se fait.

Quoique notre cœur ne ressente pas d'abord ce plaisir comme il fait ceux d'ici-bas, il en est après tout pénétré, et cette eau céleste ne remplit pas seulement toutes les puissances de notre

ame , mais se répand aussi sur le corps ; ce qui m a fait dire que Dieu en étant la source , l'homme tout entier , c'est-à-dire tant intérieur qu'extérieur , est comme un bassin dans lequel elle se décharge par une effusion non moins douce et tranquille qu'inconcevable. Ce verset : Vous avez étendu mon cœur , me revenant dans l'esprit lorsque que j'écris ceci , il ne me paroît pas que ce soit du coéur que procède cet extrême contentement que nous ressentons > mais d'une causé plus intérieure qui est le centre dé l'ame , comme je le dirai plus particulièrement dans la suite. J'avoué que ce que je connois de ces secrets cachés au dedans de nous me donne nu étrange etonnement ; et combien doit - il y eu savoir d'autres qui me sont inconnus l

« Seigneur mon Dieu , votre gran« deur infinie est un abîme impénétra« ble y et quoique nous soyons comme « des enfans encore imbécilles , nous « osons nous imaginer d'en connoître « quelque chose 5 nous qui ne connois« sons pas seulement la moindre partie « de ce qui se passe dans nous-mêmes , « et que l'on peut dire être moins que « rien en comparaison des merveilles

« qui sont en vous. Mais cela n'empê* che pas que nous ne voyions avec ad« miration, dans vos créatures , des effets « de vôtre puissance infinie. »

Pour revenir à ce verset dont je crois pouvoir me servir pour faire comprendre ce que c'est que cet élargissement du cœur , il me semble que lorsque cotte eau céleste dont j'ai parlé commence à sortir du fond de notre aine , nous sentons qu'elle la remplit d'une douceur inconcevable, de même que s'il y avoit pn elle un brasier dans lequel on jetât d'excellens parfums d'où il seleveroit une odeur admirable sans qu'il parût néanmoins aucune lumière , mais seulement une chaleur et une fumée qui pénétreraient entièrement l'ame , et il arrive quelquefois que cela passe jusqu'au corps. Ne vous imaginez pas néanmoins , mes Sœurs , que l'on sente réellement ni de la chaleur ni de l'odeur , car c'est une chose beaucoup plus subtile , et je ne me sers de ces termes que pour vous en donner quelque intelligence. Ceux qui ne l'ont point éprouvé peuvent croire sur ma parole que cela se passe de la sorte , et que l'ame le connoit plus clairement que je ne suis

capable de l'exprimer. Sur quoi il faut remarquer que ce n'est pas une chose que Ton se puisse mettre dans l'esprit , quelques efforts que l'on fit, pour se l'imaginer ; ce qui montre qu'elle ne peut venir de nous , mais qu'elle procède de cette pure et divine source de la sagesse éternelle. Il ne me paroît pas qu'alors nos puissances soient unies ; il me semble seulement qu'elles sont comme enivrées par l'étonnement que leur donnent les merveilles qu elles voient.

Que si en parlant de ces faveurs de Dieu si intérieures je dis quelque chose qui ne s'accorde pas ayec ce que j'ai dit en d'autres traités , on ne doit point s'en étonner , vu qu'il s'est passé depuis près de quinze ans , et que Notre-Seigneur me donne peut-être maintenant en cela plus de lumière que je n'en avois alors. Il n'y a même point de temps dans lequel je ne sois capable de me tromper > mais non pas de mentir , puisque par la miséricorde de Dieu j'aimerois mieux mourir mille fois , et que je rapporte sincèrement les choses en la manière que je les comprends.

Il me semble que dans l'état dont je viens de parler la volonté est unie , eu

quelque sorte , à celle de Dieu , mais c'est par les effets et par les œuvres que Ton connoît la vérité de ce qui s'est 1 passé dans l'oraison , et il n'y a point de meilleur creuset pour éprouver jusqu'où vont la pureté et le prix de cet or céleste. Dieu fait une grande grâce à une anie qu'il fayorise de cette oraison de lui en donner l'intelligence , et ce n'en est pas pour elle une moindre de ne point retourner en arrière. ' -

Je ne doute nullement , mes Filles , que vous ne souhaitiez de vous voir bientôt en cet état , et vous avez grande raison, parce qu'il est vrai , comme je l'ai dit, que l'ame ne comprenant pas ce que Dieu opère alors en elle, et quel est cet amour merveilleux par lequel il l'approche de sa Majesté , vous désirez sans doute d'apprendre comment on arrive à ce bonheur. Je vous dirai ce que j'en sais, sans prétendre néanmoins d'entrer trop avant dans les merveilles ineffables qu'il plaît à Dieu d'opérer alors , ni des raisons pour lesquelles il le fait et qu'il ne nous est pas permis d'approfondir.

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