Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 5)
Dieu ne laisse pas néanmoins, comme juste y et encor plus comme jmîséricordieux , de récompenser ces personnes ; ' et il nous donne toujours plus que nous ne méritons , en nous faisant éprouver des contentemens qui surpassent de beaucoup tout ceux dont on jouit dans cette vie. Mais je ne crois pas qu'ils soient x accompagnés de beaucoup de goûts extraordinaires, si ce n'est quelquefois pour nous exciter , par la connoissance du bonheur qui se rencontre dans ces demeures supérieures , à souhaiter avec ardeur d'y arriver.
Il vous semblera peut-être > mes Filles , qu'il n'y a point de différence entre les contentemçns et les goûts , et qu'ainsi je ne devrois pas y en mettre ; mais je suis trompée, s'il ne s'y en trouve une fort grande. Je m'en expliquerai dans la quas
trième demeure , où il sera plus à propos d'en parler , à cause que je serai obligée de dire quelque chose des goûts que Noire - Seigneur fait que Ton y trouve; et quoique cela paroisse assez inutile , il pourra , en vous faisant connoîlre plus distinctement les choses , vous porter à embrasser avec plus d'ardeur ce qui est plus parfait; outre que ce sera une grande consolation pour les âmes que Dieu conduit par ce chemin > et un sujet de confusion pour celles qui se croient déjà parfaites.
Que si elles sont humbles , elles seront excitées > par ce moyen , à rendre des actions de grâces à Dieu ; et si elles ne le sont pas > elles sentiront un dégoût intérieur qu'elles ont bien mérité , puisque la perfection et la récompense ne consistent pas aux goûts , mais dans ie plus grand amour de Dieu , et à agir en toutes choses avec plus de justice et de vérité.
Vous me demanderez peut-être à quoi sert de traiter de ces faveurs intérieures , et d'en donner l'intelligence , si ce que je dis est véritable > comme il l'est en effet. Je ne sais que vous répondre ; vous pouvez yous en enquérir de ceux qui
m'ont ordonné d'en écrire. Il ne m'appartient pas de disputer avec mes Supérieurs, je suis obligée de leur obéir; et je ne serois pas excusable si j'y manquois.
Tout ce que je puis vous dire est que, lorsque je n'en a vois encore aucune expérience , ni ne croyois pas la pouvoir jamais acquérir , ce m'auroit été une grande consolation d'avoir sujet de croire que j'agréois à Dieu en quelque chose ; et j'en ressentais une si grande en lisant les faveurs qu'il fait aux ames qui lui sont fidelles , que je lui en donnois de grandes louanges.
Que si y étant aussi imparfaite que je suis , je ne laissois pas d'agir de la sorte , quelles actions de grâces ne lui doivent point rendre celles qui sont vertueuses et humbles ? Ce nous doit être une telle satisfaction de donner à sa divine Majesté les louanges qui lui sont dues , qu'il nous importe de connoître de quelle consolation et de quels contentemens nous nous priverions , si nous y manquions par notre faute. A combien plus forte raison donc ces consolations venant de Dieu et étant ainsi accompagnées d'amour et de force , peuvent - elles nous faire marcher sans peine dans ce chemin , et pratiquer de
.plus en plus les bonnes œuvres ? Sur quoi ne vous imaginez pas qu'il ne soit point nécessaire que pous agissions ; car, pourvu que nous fassions tout ce qui dépendre nous , Dieu, dont les secrets sont impénétrables , est si juste, qu il nous donnera par d'autres voies ce qui nous manquera dans celle-ci , et qu'il sait nous être le plus utile.
11 me paroît très-important pour ceux à qui Notre- Seigneur fait la grâce d'être dans cette disposition, qui les met en état de s'élever encore plus haut, de travailler extrêmement à obéir avec promptitude y et, encore qu'ils ne soient ni Religieux , ni Religieuses , il leur sera trcs-avantageux d'avoir, comme font plusieurs, quelqu'un à qui ils se soumettent, afin de ne faire , en quoi que <^e soit , leur volonté propre , qui est ce qui nous cause d'ordinaire le plus de dommage; ni de ne chercher point des personnes de leur humeur , qui les flattent au lieu de tacher à les détromper de la vanité des choses du monde , dont il nous importe tant d'être instruits par ceux qui la commissent. Comme aussi , parce que lorsque nous voyons faire à d'autres des actions
es, leur sainteté nous anime à les imiter; de même que les petits oiseaux s'enhardissent h voler en voyant voler leurs' pères ; et qu'encore que d'abord ils ne puissent aller guère loin , ils apprennent peu a peu à les suivre. J'ai donc raison de dire que cela leur est uûle en toutes manières ; et je le sais par expérience.^ Mais quelque résolues que soient ces personnes de ne point offenser Dieu , elles feront très-bien d en éviter les occasions , parce qu'étant encore proches des plus basses demeures, elles courroient fortune d'y retourner aisément , à cause qu'elles^ ne sont pas encore fondées sur la terre ferme , telle qu'est celle des personnes' qui sont accoutumées à souffrir , qui counoissent , sans les craindre : les tempêtes qui s'élèvent dans le monde , et qui ne recherchent point leurs contentemens. Ainsi 3 il pourroit arriver qu'une grande persécution que le diable exciteroit pour les perdre , seroit capable de renverser tous leurs bons desseins , et que voulant, par un véritable zèle, retirer les autres du péché, elles tomberoient elles-mêmes dans les filets de cet esprit de mensonge* Considérons seulement nos fautes , sans examiner celles d'autrui , comme font Tome 4
plusieurs de ces personnes si réglées et si circonspectes > qui trouvent en toutes choses des sujets de craindre , et peutêtre même dans les actions de ceux qui seroient capables de les instruire en ce qui est du capital- Si nous avons quelque avantage sur elles dans la manière exté^ rjeurc d'agir , ce n'est pas , quoique cela /soit bon , ce qui importe le plus , ni un sujet de prétendrè que chacun doive ijmarcher par la même voie que nous te^ nons 3 ni de nous mêler d'enseigner celle qui est la plus spirituelle , pt que peutêtre nous ignoron$.
Puisque, dans ces bons désirs que Dieu nous donne pour le bien des ames nou$ pouvons commettre de grandes fautes , le meilleur est d'observer ce qu/e nous orr donne notre règle , qui est de demeurer toujours dans l'espérance et dans le sir lence. Laissons à Noire-Seigneur le soin des ames qu'il a créées , il ne les abanr donnera pas $ et croyons assez faire , lorsr que nous veillons sur nous-mêmes ^ et que pous avons recours à son assistance. Qu'iJ SQxtbéûi aux siècles des siècles,
De la différence qu'il y a entre les contentemens et les goûls que Ton a dans l'oraison, €t de celle qui se rencontre entre lVntendement et l'imagination. Qu'il ne faut poinfr se troubler de ces importunes distractions que les égareraens de l'imagination et tant d'autres causes différentes donnent dans Vo. raison.
Pour commencer à écrire de cette quatrième demeure , j'ai grand besoin d'implorer l'assistance du Saint-Esprit , afin, qu'il parle par ma bouche , et m'inspire désormais ce que j'ai à dire pour donner quelque connoissance de ces dernières demeures , parce que ce sont des choses surnaturelles et si difficiles à concevoir, qu'il n'y a que Dieu qui puisse nous les faire comprendre , ainsi que je Vil dit dans un autre traité que j'écrivis il y a quatorze ans. Il me semble néanmoins que j'ai maiutenant un peu plus d'intelUr
gence que je n'en a vois alors de ces faveurs que Notre-Seigneur fait à quelques ames ; mais il y a une grande différence entre les éprouver et les exprimer. Je prie sa divine Majesté de me faire la grâce de les bien faire entendre , si vous en pouvez recevoir quelque utilité ; sinon , je ne la lui demande point.
Comme ces dernières demeures sont plus proches du palais de ce grand roi, leur beauté est aussi plus merveilleuse* N \\ y a tant de choses si rares et si excellentes , que l'entendement ne peut les représenter qu'obscurément à ceux qui n'en ont point d'expérience ; mais ceux qui l'ont n'auront pas peine à les comprendre, principalement si cette expérience est grande.
On croira peut-être que , pour parvenir à ces demeures , il faut avoir été longtemps dans les autres ; mais , quoique pour l'ordinaire cela se trouve véritable au regard de celles dont je viens de parler, il n'y a pas néanmoins de règle certaine , parce que Dieu distribué ses faveurs quand il lui plaît , en la manière qu'il lui plaît, et à qui il lui plaît, et que, procédant toutes purement de lui , il ne fait tort à personne,
Ces bêles venimeuses dont j-ai parlé , entrent rarement dans ces dernières demeures; et s'il arrive qu'elles s'y glissent, l'ame en reçoit plus de bien que de dommage. C'est pourquoi je crois qu'il est avantageux qu'elles y entrent , et qu'elles nous fassent la guerre en cet état d'oraison , puisque , s'il n'y avoit point de ten* talion , le diable pourroit mêler de fausses douceurs aux consolations que nous recevons de Dieu , ou au moins nous divertir de ce qui nous peut faire mériter, et nous laisser ainsi continuellement dans une jnême assiette et un même transport d'esprit , que je ne saurois croire être sûrs , lorsqu'ils sont toujours les mêmes, parce que . ce n'est pas la manière dont Dieu agit envers nous , durant uotre exil sur la terre.
De la différence qu'il y a entre les con~ tentemens et les goûts.
Pour revenir à ce, que je disois de la différence qu'il y a enlre les contentement et les goûts qui se trouvent dans l'oraison, il me semble que l'on peut donner le nom de contentemens aux senlimens dans lesquels nous entrons par notre méditation et nos prières. Car, encore que nous ne puissions rien sans l'assistance de Dieu ( ce que l'on doit toujours présupposer) , ce sont des fruits de nos bonnes œuvres ; nous les acquérons, en quelque sorte, par notre travail , et avons sujet de nous réjouir de l'avoir si bien employé. Mais , si nous y prenons garde , nous sommes , en plusieurs rencontres , touchés de ces mêmes contentemens dans des choses purement temporelles ; comme, par exemple , s'il nous arrive une grande succès 1 sion y à quoi nous ne nous attendions pas ; si nous revoyons une personne que nous aimons , dans le temps que nous l'espérions le moins; si on nous loue pour avoir réussi dans une affaire importante ; ou si nous apprenons qu'un mari, ou un fils, ou un frère que nous croyons mort t est plein de vie. J'ai vu , pour de semblables sujets , répandre quantité de larmes , et j'en ai quelquefois répandu moi-même. Or, on ne peut douter que ces contentemens , que je ne saurais blâmer, ne soient naturels ; et il me semble que ceux que j'ai dit que l'on reçoit dans l'oraison - le sont aussi quelquefois; mais plus nobles , parce qu'encore qu'ils aieut commencé par nous, ils se terminent à Dieu,
au lieu que les goûts tirent leur principe de. Dieu même , et se font ensuite sentir à notre ame , qui en est beaucoup plus touchée qu'elle ne l'étoit des autres.
« Jésus , mon divin Sauveur, que je « souhaiterais de pouvoir en ceci me bien « expliquer! Je le comprends très-claire-* « ment , ce me semble ; mais je ne sais « comment le bien faire entendre- Faites > « s'il vous plaît , Seigneur , que je le « puisse. » Je me souviens, sur ce sujet, de ces mots d'un verset de Prime : Cùm dilatasti cor meum. Ceux qui auront souvent éprouvé ces contentemens et ces goûts , n'auront pas peine d'en comprendre la différence ; mais les autres ont besoin qu'on les aide à la connoître. Ces contentemens , au lieu d'ouvrir le cœur , le resserrent d'ordinaire un peu, quoique l'on soit bien aise de voir que l'on ne regarde en cela que Dieu, et que les larmes de douleur que l'on répand paroissent procéder , en quelque manière , do l'amour qu'on a pour lui. Si j'étois plus intelligente que je ne suis dans ces passions de l'ame , et ces mouvemens qui ne sont que naturels , je pourrois peutêtre me mieux expliquer; mais j'ai l'esprit si grossier, qu'encore que je le comprenne
•par l'expérience que j en ai, je ne saurois le faire comprendre aux autres ; ce qui montre combien la science est utile a tout.
Ce que Pexpérience m'a appris de cescontentemens que l'on reçoit dans la méditation , c'est que les pensées de la passion de Noire-Seigneur me faisoient répandre des larmes , jusqu'à me donner un extrême mal de tête ; et le sentiment de jnes péchés produisoit en moi le même effet. Je ne veux point examiner laquelle de ces faveurs de Dieu étoit la plus grande ; mais je désirerois seulement de pouvoir faire bien entendre la différence qui se rencontre entre Tune et l'autre. Ces larmes et ces désirs procèdent donc quelquefois des sentimens que je viens de dire, et sont encore fortifiés par la pente de notre nature , et par la disposition où nous nous trouvons. Cela n'emptehe pas néanmoins que , puisqu'elles ont Dieu pour objet, on ne les doive Beaucoup estimer , pourvu que nous reconnoissions avec humilité que nous n'en sommes pas meilleures , et que , quand ce seroit des effets de notre amour pour sa divine Majesté , ce que nous ne saurions assurer, nous ne devrions pas moins
lui en rendre grâces , puisque nous n'avons rien de bon que nous ne tenions de lui.
Voilà quelle est, pour l'ordinaire, la dévotion des âmes dans les trois premières demeures dojbt j'ai parlé. Etles ne s'occupent presque sans cesse qu'à agir par l'entendement 3 et à méditer; et comme .elles n'ont pas encore reçu de plus grandes grâces , elles font bien ; mais elles feroient encore mieux, si elles pouvoient produire quelques actes à le louange de Dieu , pour lui témoigner leur admiration de sa bonté , la joie qu'elles ont de ce que sa grandeur et sa puissance n'ont point de bornes , et combien elles souhaitent l'augmentation de son honneur et de sa gloire. Car cela excite et échauffe la volonté ; et lorsqu'il plaît à NotreSeigneur de leur donner ces sentimens, elles feroient une grande faute de ne s'y pas arrêter , par la craintç d'interrompre leur méditation. Comme j'ai traité amplement ce point en d'autres écrits , je me contenterai d'ajouter que , pour avancer -dans ce chemin , et arriver à ces demeures si souhaitables , il ne s'agit pas de beaucoup penser , mais de beaucoup aimer. Ainsi y mes Filles, appliquez-vous
à ce qui peut davantage vous excilcr à aimer Dieu. Que si vous ignorez en quoi consiste cet amour , sachez que ce n'éét pas en de grands goûts et de grandes con- . sol at ions ,. mais en une grande et ferme résolution de contenter efr toutes choses ce souverain Maître de l'univers , d'employer tous nos efforts pour nous empêcher de l'offenser , et de le prier avec ardeur pour ce qui regarde la gloire de son Fils et l'augmentation de la foi catholique. Ce sont là les véritables marques de l'amour que nous avons pour Dieu ; et quelque grand que soit le profit que nqus en tirons, ne vous imaginez pas qu'il soit nécessaire de ne penser jamais à autre chose, et que tout soit perdu pour peu que l'on cesse de s'en occuper.
De la différence qu'il y a entre V entendement et V imagination.
• Les égaremens de l'imagination m'ont donné quelquefois de grandes peines, et il n'y a pas plus de quatre ans que je connus , par expérience , que l'imagination et l'entendement ne sont pas la même chose. Je le dis à un fort savant homme, «t il me confirma dans cette opinion. J'en