Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 13)
Ces remarques seront faites ; elles le sont déjà, et elles tourneront contre les choses mêmes que vous prétendez établir. L’incrédulité s’enquerra de ce que votre foi a fait pour la Grèce, comme la révolution demande à votre royalisme quelle chaumière il a rebâtie dans la Vendée. Vos doctrines, par vous-mêmes démenties, feront éclater chez les ennemis du trône et de l’autel une grande risée.
Le passé prédit l’avenir : des événements se préparent. Ce n’est pas sans un secret dessein de la Providence qu’Alexandre a disparu au moment où les éléments d’un ordre de choses nouveau fermentent chez tous les peuples. Cette arrière-garde de huit cent mille hommes qui tenait le monde en respect ne peut plus agir dans la même politique, dans la même unité. L’Europe continentale sort de tutelle ; la base sur laquelle s’appuyaient toutes les forces militaires de l’Alliance ne tardera pas à s’ébranler ; cette vaste armée disposée en échelons, dont la tête était à Naples et la queue à Moscou, bientôt sera disloquée. Quand les flots de cette mer seront retirés, on verra le fond des choses à découvert. Alors on se repentira, mais trop tard, d’avoir refusé de faire ce qu’on aurait dû pour n’avoir pas besoin de ces flots.
On aime encore à espérer que Missolonghi n’aura pas succombé, que ses habitants, par un nouveau prodige de courage, auront donné le temps à la chrétienté enfin éclairée de venir à leur secours. Mais s’il en était autrement, chrétiens héroïques, s’il était vrai que, près d’expirer, vous nous eussiez chargé du soin de votre mémoire, si notre nom avait obtenu l’honneur d’être au nombre des derniers mots que vous avez prononcés, que pourrions-nous faire pour nous montrer digne d’exécuter le testament de votre gloire ? Que sont à tant de hauts faits, à tant d’adversités, d’inutiles discours ? Une seule épée tirée dans une cause si sainte aurait mieux valu que toutes les harangues de la terre : il n’y a que la parole divine qui soit un glaive.
PREMIÈRE PARTIE
VOYAGE EN GRÈCE
J’avais arrêté le plan des Martyrs : la plupart des livres de cet ouvrage étaient ébauchés ; je ne crus pas devoir y mettre la dernière main avant d’avoir vu le pays où ma scène était placée : d’autres ont leurs ressources en eux-mêmes, moi j’ai besoin de suppléer à ce qui me manque par toutes sortes de travaux. Ainsi, quand on ne trouvera pas dans cet Itinéraire la description de tels ou tels lieux célèbres, il faudra la chercher dans les Martyrs.
Au principal motif qui me faisait, après tant de courses, quitter de nouveau la France, se joignaient d’autres considérations : un voyage en Orient complétait le cercle des études que je m’étais toujours promis d’achever. J’avais contemplé dans les déserts de l’Amérique les monuments de la nature : parmi les monuments des hommes, je ne connaissais encore que deux sortes d’antiquités, l’antiquité celtique et l’antiquité romaine ; il me restait à parcourir les ruines d’Athènes, de Memphis et de Carthage. Je voulais aussi accomplir le pèlerinage de Jérusalem :
(…) Qui devoto Il gran Sepolcro adora, e scioglie il voto. Il peut paraître étrange aujourd’hui de parler de vœux et de pèlerinages ; mais sur ce point je suis sans pudeur, et je me suis rangé depuis longtemps dans la classe des superstitieux et des faibles. Je serai peut-être le dernier Français sorti de mon pays pour voyager en Terre Sainte avec les idées, le but et les sentiments d’un ancien pèlerin ; mais si je n’ai point les vertus qui brillèrent jadis dans les sires de Coucy, de Nesles, de Chastillon, de Montfort, du moins la foi me reste : à cette marque je pourrais encore me faire reconnaître des antiques croisés.
" Et quant je voulus partir et me mettre à la voye, dit le sire de Joinville, je envoyé querir l’abbé de Cheminon, pour me reconcilier à lui. Et me bailla et ceignit mon escherpe, et me mit mon bourdon en la main. Et tantost je m’en pars de Jonville, sans ce que rentrasse oncques puis au chastel, jusques au retour du veage d’outre-mer. Et m’en allay premier à de saints veages, qui estoient illeques près… tout à pié deschaux, et en lange. Et ainsi que je allois de Bleicourt à Saint-Urban, qu’il me falloit passer auprès du chastel de Jonville, je n’osé oncques tourner la face devers-Jonville, de paour d’avoir trop grant regret, et que le cueur me attendrist. " En quittant de nouveau ma patrie, le 13 juillet 1806, je ne craignis point de tourner la tête comme le sénéchal de Champagne : presque étranger dans mon pays, je n’abandonnais après moi ni château ni chaumière.
De Paris à Milan, je connaissais la route. A Milan, je pris le chemin de Venise : je vis partout, à peu près comme dans le Milanais, un marais fertile et monotone. Je m’arrêtai quelques instants aux monuments de Vérone, de Vicence et de Padoue. J’arrivai à Venise le 23 ; j’examinai pendant cinq jours les restes de sa grandeur passée : on me montra quelques bons tableaux du Tintoret, de Paul Véronèse et de son frère, du Bassan et du Titien. Je cherchai dans une église déserte le tombeau de ce dernier peintre, et j’eus quelque peine à le trouver : la même chose m’était arrivée à Rome pour le tombeau du Tasse. Après tout, les cendres d’un poète religieux et infortuné ne sont pas trop mal placées dans un ermitage : le chantre de la Jérusalem semble s’être réfugié dans cette sépulture ignorée, comme pour échapper aux persécutions des hommes ; il remplit le monde de sa renommée, et repose lui-même inconnu sous l’oranger de Saint-Onuphre.
Je quittai Venise le 28, et je m’embarquai à dix heures du soir pour me rendre en terre ferme. Le vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s’éloignait, je voyais s’enfoncer sous l’horizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches sur les flots, les différentes ombres des îles dont la plage est semée. Ces îles, au lieu d’être couvertes de forts et de bastions, sont occupées par des églises et des monastères. Les cloches des hospices et des lazarets se faisaient entendre, et ne rappelaient que des idées de calme et de secours au milieu de l’empire des tempêtes et des dangers. Nous nous approchâmes assez d’une de ces retraites pour entrevoir des moines qui regardaient passer notre gondole ; ils avaient l’air de vieux nautoniers rentrés au port après de longues traverses : peut-être bénissaient-ils le voyageur, car ils se souvenaient d’avoir été comme lui étrangers dans la terre d’Égypte : " Fuistis enim et vos advenae in terra Aegypti. "
J’arrivai avant le lever du jour en terre ferme, et je pris un chariot de poste pour me conduire à Trieste. Je ne me détournai point de mon chemin pour voir Aquilée ; je ne fus point tenté de visiter la brèche par où des Goths et des Huns pénétrèrent dans la patrie d’Horace et de Virgile, ni de chercher les traces de ces armées qui exécutaient la vengeance de Dieu. J’entrai à Trieste le 29 à midi. Cette ville, régulièrement bâtie, est située sous un assez beau ciel, au pied d’une chaîne de montagnes stériles : elle ne possède aucun monument. Le dernier souffle de l’Italie vient expirer sur ce rivage où la barbarie commence.
M. Seguier, consul de France à Trieste, eut la bonté de me faire chercher un bâtiment ; on en trouva un prêt à mettre à la voile pour Smyrne : le capitaine me prit à son bord avec mon domestique. Il fut convenu qu’il me jetterait en passant sur les côtes de la Morée, que je traverserais par terre le Péloponèse ; que le vaisseau m’attendrait quelques jours à la pointe de l’Attique, au bout desquels jours si je ne paraissais point il poursuivrait son voyage.
Nous appareillâmes le 1er août à une heure du matin. Nous eûmes les vents contraires en sortant du port. L’Istrie présentait le long de la mer une terre basse, appuyée dans l’intérieur sur une chaîne de montagnes. La Méditerranée, placée au centre des pays civilisés, semée d’îles riantes, baignant des côtes plantées de myrtes, de palmiers et d’oliviers, donne sur-le-champ l’idée de cette mer où naquirent Apollon, les Néréides et Vénus, tandis que l’Océan, livré aux tempêtes, environné de terres inconnues, devait être le berceau des fantômes de la Scandinavie, ou le domaine de ces peuples chrétiens qui se font une idée si imposante de la grandeur et de la toute-puissance de Dieu.
Le 2 à midi le vent devint favorable ; mais les nuages qui s’assemblaient au couchant nous annoncèrent un orage. Nous entendîmes les premiers coups de foudre sur les côtes de la Croatie. A trois heures on plia les voiles et l’on suspendit une petite lumière, dans la chambre du capitaine, devant une image de la sainte Vierge. J’ai fait remarquer ailleurs combien il est touchant ce culte qui soumet l’empire des mers à une faible femme. Des marins à terre peuvent devenir des esprits forts comme tout le monde ; mais ce qui déconcerte la sagesse humaine, ce sont les périls : l’homme dans ce moment devient religieux, et le flambeau de la philosophie le rassure moins au milieu de la tempête que la lampe allumée devant la Madone.
A sept heures du soir l’orage était dans toute sa force. Notre capitaine autrichien commença une prière au milieu des torrents de pluie et des coups de tonnerre. Nous priâmes pour l’empereur François II, pour nous et pour les mariniers " sepolti in questo sacro mare ". Les matelots, les uns debout et découverts, les autres prosternés sur des canons, répondaient au capitaine.
L’orage continua une partie de la nuit. Toutes les voiles étant pliées, et l’équipage retiré, je restai presque seul auprès du matelot qui tenait la barre du gouvernail. J’avais ainsi passé autrefois des nuits entières sur des mers plus orageuses ; mais j’étais jeune alors, et le bruit des vagues, la solitude de l’Océan, les vents, les écueils, les périls, étaient pour moi autant de jouissances. Je me suis aperçu dans ce dernier voyage que la face des objets a changé pour moi. Je sais ce que valent à présent toutes ces rêveries de la première jeunesse ; et pourtant telle est l’inconséquence humaine, que je traversais encore les flots, que je me livrais encore à l’espérance, que j’allais encore recueillir des images, chercher des couleurs pour orner des tableaux qui devaient m’attirer peut-être des chagrins et des persécutions 1. Je me promenais sur le gaillard d’arrière, et de temps en temps je venais crayonner une note à la lueur de la lampe qui éclairait le compas du pilote. Ce matelot me regardait avec étonnement ; il me prenait, je crois, pour quelque officier de la marine française, occupé comme lui de la course du vaisseau : il ne savait pas que ma boussole n’était pas aussi bonne que la sienne, et qu’il trouverait le port plus sûrement que moi.
Le lendemain, 3 août, le vent s’étant fixé au nord-ouest, nous passâmes rapidement l’île de Pommo et celle de Pelagosa. Nous laissâmes à gauche les dernières îles de la Dalmatie, et nous découvrîmes à droite le mont Santo-Angelo, autrefois le mont Gargane, qui couvre Manfredonia, près des ruines de Sipontum, sur les côtes de l’Italie.
Le 4 nous tombâmes en calme ; le mistral se leva au coucher du soleil, et nous continuâmes notre route. A deux heures, la nuit étant superbe, j’entendis un mousse chanter le commencement du septième chant de la Jérusalem :
Intanto Erminia infra l’ombrose piante, etc. L’air était une espèce de récitatif très élevé dans l’intonation, et descendant aux notes les plus graves à la chute du vers. Ce tableau du bonheur champêtre, retracé par un matelot au milieu de la mer, me parut encore plus enchanteur. Les anciens, nos maîtres en tout, ont connu ces oppositions de mœurs : Théocrite a quelquefois placé ses bergers au bord des flots, et Virgile se plaît à rapprocher les délassements du laboureur des travaux du marinier :
Invitat genialis hyems, curasque resolvit : Ceu pressae cum jam portum tetigere carinae, Puppibus et laeti nautae imposuere coronas. Le 5 le vent souffla avec violence ; il nous apporta un oiseau grisâtre, assez semblable à une alouette. On lui donna l’hospitalité. En général, ce qui forme contraste avec leur vie agitée plaît aux marins ; ils aiment tout ce qui se lie dans leur esprit aux souvenirs de la vie des champs, tels que les aboiements du chien, le chant du coq, le passage des oiseaux de terre. A onze heures du matin de la même journée nous nous trouvâmes aux portes de l’Adriatique, c’est-à-dire entre le cap d’Otrante en Italie et le cap de la Linguetta en Albanie.
J’étais là sur les frontières de l’antiquité grecque et aux confins de l’antiquité latine. Pythagore, Alcibiade, Scipion, César, Pompée, Cicéron, Auguste, Horace, Virgile, avaient traversé cette mer. Quelles fortunes diverses tous ces personnages célèbres ne livrèrent-ils point à l’inconstance de ces mêmes flots ! Et moi, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des vaisseaux qui portèrent les grands hommes de la Grèce et de l’Italie, j’allais chercher les Muses dans leur patrie ; mais je ne suis pas Virgile, et les dieux n’habitent plus l’Olympe. Nous avancions vers l’île de Fano. Elle porte, avec l’écueil de Merlère, le nom d’ Othonos ou de Calypso dans quelques cartes anciennes. D’Anville semble l’indiquer sous ce nom, et M. Lechevalier s’appuie de l’autorité de ce géographe pour retrouver dans Fano le séjour où Ulysse pleura si longtemps sa patrie. Procope observe quelque part, dans son Histoire mêlée, que si l’on prend pour l’île de Calypso une des petites îles qui environnent Corfou, cela rendra probable le récit d’Homère. En effet, un bateau suffirait alors pour passer de cette île à celle de Schérie (Corcyre ou Corfou) ; mais cela souffre de grandes difficultés. Ulysse part avec un vent favorable, et après dix-huit jours de navigation il aperçoit les terres de Schérie, qui s’élève comme un bouclier au-dessus des flots :
Εἲσατo δ'ώς ὃτε ῥινὸν έν ἥεροειδέι πόντῳ. Or, si Fano est l’île de Calypso, cette île touche à Schérie. Loin de mettre dix-huit jours entiers de navigation pour découvrir les côtes de Corfou, Ulysse devait les voir de la forêt même où il bâtissait son vaisseau. Pline, Ptolémée, Pomponius Méla, l’Anonyme de Ravenne, ne donnent sur ce point aucune lumière ; mais on peut consulter Wood et les modernes, touchant la géographie d’Homère, qui placent tous, avec Strabon, l’île de Calypso sur la côte d’Afrique, dans la mer de Malte.
Au reste, je veux de tout mon cœur que Fano soit l’île enchantée de Calypso, quoique je n’y aie découvert qu’une petite masse de roches blanchâtres : j’y planterai, si l’on veut, avec Homère, " une forêt desséchée par les feux du soleil, des pins et des aunes chargés du nid des corneilles marines ; " ou bien, avec Fénelon, j’y trouverai des bois d’orangers et des " montagnes dont la figure bizarre forme un horizon à souhait pour le plaisir des yeux ". Malheur à qui ne verrait pas la nature avec les yeux de Fénelon et d’Homère !
Le vent étant tombé vers les huit heures du soir, et la mer s’étant aplanie, le vaisseau demeura immobile. Ce fut là que je jouis du premier coucher du soleil et de la première nuit dans le ciel de la Grèce. Nous avions à gauche l’île de Fano, et celle de Corcyre qui s’allongeait à l’orient : on découvrait par-dessus ces îles les hautes terres du continent de l’Epire ; les monts Acrocérauniens que nous avions passés formaient au nord, derrière nous, un cercle qui se terminait à l’entrée de l’Adriatique ; à notre droite, c’est-à-dire à l’occident, le soleil se couchait par delà les côtes d’Otrante ; devant nous était la pleine mer qui s’étendait jusqu’aux rivages de l’Afrique.
Les couleurs au couchant n’étaient point vives : le soleil descendait entre les nuages qu’il peignait de rose, il s’enfonça sous l’horizon, et le crépuscule le remplaça pendant une demi-heure. Durant le passage de ce court crépuscule, le ciel était blanc au couchant, bleu pâle au zénith et gris de perle au levant. Les étoiles percèrent l’une après l’autre cette admirable tenture : elles semblaient petites, peu rayonnantes, mais leur lumière était dorée et d’un éclat si doux, que je ne puis en donner une idée. Les horizons de la mer, légèrement vaporeux, se confondaient avec ceux du ciel. Au pied de l’île de Fano ou de Calypso on apercevait une flamme allumée par des pêcheurs : avec un peu d’imagination j’aurais pu voir les Nymphes embrasant le vaisseau de Télémaque. Il n’aurait aussi tenu qu’à moi d’entendre Nausicaa folâtrer avec ses compagnes, ou Andromaque pleurer au bord du faux Simoïs, puisque j’entrevoyais au loin, dans la transparence des ombres, les montagnes de Schérie et de Buthrotum 2.
Prodigiosa veterum mendacia vatum. Les climats influent plus ou moins sur le goût des peuples. En Grèce, par exemple, tout est suave, tout est adouci, tout est plein de calme dans la nature comme dans les écrits des anciens. On conçoit presque comment l’architecture du Parthénon a des proportions si heureuses, comment la sculpture antique est si peu tourmentée, si paisible, si simple, lorsqu’on a vu le ciel pur et les paysages gracieux d’Athènes, de Corinthe et de l’Ionie. Dans cette patrie des Muses, la nature ne conseille point les écarts ; elle tend au contraire à ramener l’esprit à l’amour des choses uniformes et harmonieuses.
Le calme continua le 6, et j’eus tout le loisir de considérer Corfou, appelée tour à tour dans l’antiquité Drepanum, Macria, Schérie, Corcyre, Ephise, Cassiopée, Ceraunia et même Argos. C’est dans cette île qu’Ulysse fut jeté nu après son naufrage : plût à Dieu que la demeure d’Alcinoüs n’eût jamais été fameuse que par les fictions du malheur ! Je me rappelais malgré moi les troubles de Corcyre, que Thucydide a si éloquemment racontés. Il semble au reste qu’Homère, en chantant les jardins d’Alcinoüs, eût attaché quelque chose de poétique et de merveilleux aux destinées de Schérie. Aristote y vint expier dans l’exil les erreurs d’une passion que la philosophie ne surmonte pas toujours ; Alexandre, encore jeune, éloigné de la cour de Philippe, descendit dans cette île célèbre ; les Corcyréens virent le premier pas de ce voyageur armé qui devait visiter tous les peuples de la terre. Plusieurs citoyens de Corcyre remportèrent des couronnes aux jeux Olympiques : leurs noms furent immortalisés par les vers de Simonide et par les statues de Polyclète. Fidèle à sa double destinée, l’île des Phéaciens continua d’être sous les Romains le théâtre de la gloire et du malheur : Caton, après la bataille de Pharsale, rencontra Cicéron à Corcyre : ce serait un bien beau tableau à faire que celui de l’entrevue de ces deux Romains ! Quels hommes ! quelle douleur ! quels coups de fortune ! On verrait Caton voulant céder à Cicéron le commandement des dernières légions républicaines, parce que Cicéron avait été consul ; ils se séparent ensuite : l’un va se déchirer les entrailles à Utique et l’autre porter sa tête aux triumvirs. Peu de temps après, Antoine et Octavie célébrèrent à Corcyre ces noces fatales qui coûtèrent tant de larmes au monde ; et à peine un demi-siècle s’était écoulé, qu’Agrippine vint étaler au même lieu les funérailles de Germanicus : comme si cette île devait fournir à deux historiens rivaux de génie, dans deux langues rivales 3, le sujet du plus admirable de leurs tableaux.
Un autre ordre de choses et d’événements, d’hommes et de mœurs, ramène souvent le nom de Corcyre (alors Corfou) dans la Byzantine, dans les histoires de Naples et de Venise et dans la collection Gesta Dei per Francos. Ce fut de Corfou que partit cette armée de Croisés qui mit un gentilhomme français sur le trône de Constantinople. Mais si je parlais d’Apollidore, évêque de Corfou, qui se distingua par sa doctrine au concile de Nicée, de Georges et de saint Arsène, autres évêques de cette île devenue chrétienne ; si je disais que l’Église de Corfou fut la seule qui échappa à la persécution de Dioclétien ; qu’Hélène, mère de Constantin, commença à Corfou son pèlerinage en Orient, j’aurais bien peur de faire sourire de pitié les esprits forts. Quel moyen de nommer saint Jason et saint Sosistrate, apôtres des Corcyréens sous le règne de Claude, après avoir parlé d’Homère, d’Aristote, d’Alexandre, de Cicéron, de Caton, de Germanicus ! Et pourtant un martyr de l’indépendance est-il plus grand qu’un martyr de la vérité ? Caton se dévouant à la liberté de Rome est-il plus héroïque que Sosistrate se laissant brûler dans un taureau d’airain, pour annoncer aux hommes qu’ils sont frères, qu’ils doivent s’aimer, se secourir et s’élever jusqu’à Dieu par la pratique des vertus ?
J’avais le temps de repasser dans mon esprit tous ces souvenirs à la vue des rivages de Corfou, devant lesquels nous étions arrêtés par un calme profond. Le lecteur désire peut-être qu’un bon vent me porte en Grèce et le débarrasse de mes digressions ; c’est ce qui arriva le 7 au matin. La brise du nord-ouest se leva, et nous mîmes le cap sur Céfalonie. Le 8 nous avions à notre gauche Leucate, aujourd’hui Sainte-Maure, qui se confondait avec un haut promontoire de l’île d’Ithaque et les terres basses de Céfalonie. On ne voit plus dans la patrie d’Ulysse ni la forêt du mont Nérée ni les treize poiriers de Laerte : ceux-ci ont disparu, ainsi que ces deux poiriers, plus vénérables encore, que Henri IV donna pour ralliement à son armée lorsqu’il combattit à Ivry. Je saluai de loin la chaumière d’Eumée et le tombeau du chien fidèle. On ne cite qu’un seul chien célèbre par son ingratitude. : il s’appelait Math, et son maître était, je crois, un roi d’Angleterre de la maison de Lancastre. L’histoire s’est plu à retenir le nom de ce chien ingrat, comme elle conserve le nom d’un homme resté fidèle au malheur.
Le 9 nous longeâmes Céfalonie, et nous avancions rapidement vers Zante, Nemorosa Zacynthos. Les habitants de cette île passaient dans l’antiquité pour avoir une origine troyenne ; ils prétendaient descendre de Zacynthus, fils de Dardanus, qui conduisit à Zacynthe une colonie. Ils fondèrent Sagonte, en Espagne ; ils aimaient les arts et se plaisaient à entendre chanter les vers d’Homère ; ils donnèrent souvent asile aux Romains proscrits ; on veut même avoir retrouvé chez eux les cendres de Cicéron. Si Zante a réellement été le refuge des bannis, je lui voue volontiers un culte et je souscris à ses noms d’ Isola d’Oro, de Fior di Levante. Ce nom de fleur me rappelle que l’hyacinthe était originaire de l’île de Zante, et que cette île reçut son nom de la plante qu’elle avait portée : c’est ainsi que pour louer une mère, dans l’antiquité, on joignait quelquefois à son nom le nom de sa fille. Dans le moyen âge on trouve sur l’île de Zante une autre tradition, assez peu connue. Robert Guiscard, duc de la Pouille, mourut à Zante, en allant en Palestine. On lui avait prédit qu’il trépasserait à Jérusalem : d’où l’on a conclu que Zante portait le nom de Jérusalem au XIVe siècle, ou qu’il y avait dans cette île quelque lieu appelé Jésusalem. Au reste, Zante est célèbre aujourd’hui par ses sources d’huile de pétrole comme elle l’était du temps d’Hérodote, et ses raisins rivalisent avec ceux de Corinthe.
Du pèlerin normand Robert_Guiscard jusqu’à moi, pèlerin breton, il y a bien quelques années, mais dans l’intervalle de nos deux voyages le seigneur de Villamont, mon compatriote, passa à Zante. Il partit de la duché de Bretagne, en 1588, pour Jérusalem. " Bening lecteur, dit-il à la tête de son Voyage, tu recevras ce mien petit labeur, et suppleeras ( s’il te plaist) aux faultes qui s’y pourroient rencontrer ; et le recevant d’aussi bon cueur que je te le présente, tu me donneras courage à l’advenir de n’estre chiche de ce que j’aurai plus exquis rapporté du temps et de l’occasion ; servant à la France selon mon désir. Adieu. "
Le seigneur de Villamont ne s’arrêta point à Zante. Il vint comme moi à la vue de cette île, et, comme moi, le vent du ponent magistral le poussa vers la Morée. J’attendais avec impatience le moment où je découvrirais les côtes de la Grèce ; je les cherchais des yeux à l’horizon, et je les voyais dans tous les nuages. Le 10 au matin j’étais sur le pont avant le lever du soleil. Comme il sortait de la mer, j’aperçus dans le lointain des montagnes confuses et élevées : c’étaient celles de l’Elide. Il faut que la gloire soit quelque chose de réel, puisqu’elle fait ainsi battre le cœur de celui qui n’en est que le juge. A dix heures, nous passâmes devant Navarin, l’ancienne Pylos, couverte par l’île de Sphactérie : noms également célèbres, l’un dans la fable, l’autre dans l’histoire. A midi nous jetâmes l’ancre devant Modon, autrefois Méthone en Messénie. A une heure j’étais descendu à terre, je foulais le sol de la Grèce, j’étais à dix lieues d’Olympie, à trente de Sparte, sur le chemin que suivit Télémaque pour aller demander des nouvelles d’Ulysse à Ménélas : il n’y avait pas un mois que j’avais quitté Paris.
Notre vaisseau avait mouillé à une demi-lieue de Modon, entre le canal formé par le continent et les îles Sapienza et Cabrera, autrefois Oenussae. Vues de ce point, les côtes du Péloponèse vers Navarin paraissent sombres et arides. Derrière ces côtes s’élèvent, à quelque distance dans les terres, des montagnes qui semblent être d’un sable blanc recouvert d’une herbe flétrie : c’étaient là cependant les monts Egalées, au pied desquels Pylos était bâtie. Modon ne présente aux regards qu’une ville de moyen âge, entourée de fortifications gothiques à moitié tombantes. Pas un bateau dans le port, pas un homme sur la rive : partout le silence, l’abandon et l’oubli.
Je m’embarquai dans la chaloupe du bâtiment avec le capitaine pour aller prendre langue à terre. Nous approchions de la côte, j’étais prêt à m’élancer sur un rivage désert et à saluer la patrie des arts et du génie, lorsqu’on nous héla d’une des portes de la ville. Nous fûmes obligés de tourner la proue vers le château de Modon. Nous distinguâmes de loin, sur la pointe d’un rocher, des janissaires armés de toutes pièces et des Turcs attirés par la curiosité. Aussitôt qu’ils furent à la portée de la voix, ils nous crièrent en italien : Ben venuti ! Comme un véritable Grec, je fis attention à ce premier mot de bon augure entendu sur le rivage de la Messénie. Les Turcs se jetèrent dans l’eau pour tirer notre chaloupe à terre, et ils nous aidèrent à sauter sur le rocher. Ils parlaient tous à la fois et faisaient mille questions au capitaine en grec et en italien. Nous entrâmes par la porte à demi ruinée de la ville. Nous pénétrâmes dans une rue, ou plutôt dans un véritable camp, qui me rappela sur-le-champ la belle expression de M. de Bonald : " Les Turcs sont campés en Europe. " Il est incroyable à quel point cette expression est juste dans toute son étendue et sous tous ses rapports Ces Tartares de Modon étaient assis devant leurs portes, les jambes croisées, sur des espèces d’échoppes ou de tables de bois, à l’ombre de méchantes toiles tendues d’une maison à l’autre. Ils fumaient leurs pipes, buvaient le café, et, contre l’idée que je m’étais formée de la taciturnité des Turcs, ils riaient, causaient ensemble et faisaient grand bruit.
Nous nous rendîmes chez l’aga, pauvre hère, juché sur une sorte de lit de camp, dans un hangar ; il me reçut avec assez de cordialité. On lui expliqua l’objet de mon voyage. Il répondit qu’il me ferait donner des chevaux et un janissaire pour me rendre à Coron auprès du consul français, M. Vial ; que je pourrais aisément traverser la Morée, parce que les chemins étaient libres, vu qu’on avait coupé la tête à trois ou quatre cents brigands, et que rien n’empêchait plus de voyager.
Voici l’histoire de ces trois ou quatre cents brigands. Il y avait vers le mont Ithome une troupe d’une cinquantaine de voleurs qui infestaient les chemins. Le pacha de la Morée, Osman-Pacha, se transporta sur les lieux ; il fit cerner les villages où les voleurs avaient coutume de se cantonner. Il eût été trop long et trop ennuyeux pour un Turc de distinguer l’innocent du coupable : on assomma comme des bêtes fauves tout ce qui se trouva dans la battue du pacha. Les brigands périrent, il est vrai, mais avec trois cents paysans grecs qui n’étaient pour rien dans cette affaire.
De la maison de l’aga nous allâmes à l’habitation du vice-consul d’Allemagne. La France n’avait point alors d’agent à Modon. Il demeurait dans la bourgade des Grecs, hors de la ville. Dans tous les lieux où le poste est militaire, les Grecs sont séparés des Turcs. Le vice-consul me confirma ce que m’avait dit l’aga sur l’état de la Morée ; il m’offrit l’hospitalité pour la nuit : je l’acceptai, et je retournai un moment au vaisseau, sur un caïque qui devait ensuite me ramener au rivage.
Je laissai à bord Julien, mon domestique français, que j’envoyai m’attendre avec le vaisseau à la pointe de l’Attique, ou à Smyrne, si je manquais le passage du vaisseau. J’attachai autour de moi une ceinture qui renfermait ce que je possédais en or ; je m’armai de pied en cap, et je pris à mon service un Milanais, nommé Joseph, marchand d’étain à Smyrne : cet homme parlait un peu le grec moderne, et il consentit, pour une somme convenue, à me servir d’interprète. Je dis adieu au capitaine, et je descendis avec Joseph dans le caïque. Le vent était violent et contraire. Nous mîmes cinq heures pour gagner le port dont nous n’étions éloignés que d’une demi-lieue, et nous fûmes deux fois près de chavirer. Un vieux Turc à barbe grise, les yeux vifs et enfoncés sous d’épais sourcils, montrant de longues dents extrêmement blanches, tantôt silencieux, tantôt poussant des cris sauvages, tenait le gouvernail : il représentait assez bien le Temps passant dans sa barque un voyageur aux rivages déserts de la Grèce. Le vice-consul m’attendait sur la grève. Nous allâmes loger au bourg des Grecs. Chemin faisant j’admirai des tombeaux turcs qu’ombrageaient de grands cyprès au pied desquels la mer venait se briser. J’aperçus parmi ces tombeaux des femmes enveloppées de voiles blancs, et semblables à des ombres : ce fut la seule chose qui me rappela un peu la patrie des Muses. Le cimetière des chrétiens touche à celui des musulmans : il est délabré, sans pierres sépulcrales et sans arbres ; des melons d’eau qui végètent çà et là sur ces tombes abandonnées ressemblent, par leur forme et leur pâleur, à des crânes humains qu’on ne s’est pas donné la peine d’ensevelir. Rien n’est triste comme ces deux cimetières, où l’on remarque jusque dans l’égalité et l’indépendance de la mort la distinction du tyran et de l’esclave.