Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 14)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’abbé Barthélemy a trouvé Méthone si peu intéressante dans l’antiquité, qu’il s’est contenté de faire mention de son puits d’eau bitumineuse. Sans gloire au milieu de toutes ces cités bâties par les dieux ou célébrées par les poètes, Méthone ne se retrouve point dans les chants de Pindare, qui forment avec les ouvrages d’Homère les brillantes archives de la Grèce. Démosthène, haranguant pour les Mégalopolitains et rappelant l’histoire de la Messénie, ne parle point de Méthone. Polybe, qui était de Mégalopolis, et qui donne de très bons conseils aux Messéniens, garde le même silence. Plutarque et Diogène Laerce ne citent aucun héros, aucun philosophe de cette ville. Athénée, Aulu-Gelle et Macrobe ne rapportent rien de Méthone. Enfin Pline Ptolémée, Pomponius Méla et l’Anonyme de Ravenne ne font que la nommer dans le dénombrement des villes de la Messénie ; mais Strabon et Pausanias veulent retrouver Méthone dans la Pédase d’Homère. Selon Pausanias, le nom de Méthone ou de Mothone lui vient d’une fille d’Oeneus, compagnon de Diomède, ou d’un rocher qui ferme l’entrée du port. Méthone reparaît assez souvent dans l’histoire ancienne mais jamais pour aucun fait important. Thucydide cite quelques corps d’hoplites de Méthone, dans la guerre du Péloponèse. On voit par un fragment de Diodore de Sicile que Brasidas défendit cette ville contre les Athéniens. Le même Diodore l’appelle une ville de la Laconie, parce que la Messénie était une conquête de Lacédémone ; celle-ci envoya à Méthone une colonie de Naupliens, qui ne furent point chassés de leur nouvelle patrie lorsque Epaminondas rappela les Messéniens. Méthone suivit le sort de la Grèce quand celle-ci passa sous le joug des Romains. Trajan accorda des privilèges à Méthone. Le Péloponèse étant devenu l’apanage de l’empire d’Orient, Méthone subit les révolutions de la Morée : dévastée par Alaric, peut-être plus maltraitée par Stilicon, elle fut démembrée de l’empire grec en 1124 par les Vénitiens. Rendue à ses anciens maîtres l’année d’après, elle retomba au pouvoir des Vénitiens en 1204. Un corsaire génois l’enleva aux Vénitiens en 1208. Le doge Dandolo la reprit sur les Génois. Mahomet II l’enleva aux Vénitiens, ainsi que toute la Grèce, en 1498. Morosini la reconquit sur les Turcs en 1686, et les Turcs y entrèrent de nouveau en 1715. Trois ans après, Pellegrin passa dans cette ville, dont il nous a fait la description en y mêlant la chronique scandaleuse de tous les consuls français : ceci forme depuis Homère jusqu’à nous la suite de l’obscure histoire de Méthone. Pour ce qui regarde le sort de Modon pendant l’expédition des Russes en Morée, on peut consulter le premier volume du Voyage de M. de Choiseul et l’ Histoire de Pologne par Rulhière.

Le vice-consul allemand, logé dans une méchante cahute de plâtre, m’offrit de très bon cœur un souper composé de pastèques, de raisins et de pain noir : il ne faut pas être difficile sur des repas lorsqu’on est si près de Sparte. Je me retirai ensuite dans la chambre que l’on m’avait préparée, mais sans pouvoir fermer les yeux. J’entendais les aboiements du chien de la Laconie et le bruit du vent de l’Elide ; comment aurais-je pu dormir ? Le 11, à trois heures du matin, la voix du janissaire de l’aga m’avertit qu’il fallait partir pour Coron.

Nous montâmes à cheval à l’instant. Je vais décrire l’ordre de la marche, parce qu’il a été le même dans tout le voyage.

A notre tête paraissait le guide ou le postillon grec à cheval, tenant un autre cheval en laisse : ce second cheval devait servir de remonte en cas qu’il arrivât quelque accident aux chevaux des voyageurs. Venait ensuite le janissaire, le turban en tête, deux pistolets et un poignard à la ceinture, un sabre au côté, et un fouet à la main pour faire avancer les chevaux du guide. Je suivais, à peu près armé comme le janissaire, portant de plus un fusil de chasse ; Joseph fermait la marche. Ce Milanais était un petit homme blond à gros ventre, le teint fleuri, l’air affable ; il était tout habillé de velours bleu ; deux longs pistolets d’arçon, passés dans une étroite ceinture, relevaient sa veste d’une manière si grotesque, que le janissaire ne pouvait jamais le regarder sans rire. Mon équipage consistait en un tapis pour m’asseoir, une pipe, un poêlon à café et quelques schalls pour m’envelopper la tête pendant la nuit. Nous partions au signal donné par le guide ; nous grimpions au grand trot les montagnes, et nous les descendions au galop à travers les précipices : il faut prendre son parti ; les Turcs militaires ne connaissent pas d’autre manière d’aller, et le moindre signe de frayeur, ou même de prudence, vous exposerait à leur mépris. Vous êtes assis d’ailleurs sur des selles de mamelouck, dont les étriers, larges et courts, vous plient les jambes, vous rompent les pieds et déchirent les flancs de votre cheval. Au moindre faux mouvement, le pommeau élevé de la selle vous crève la poitrine, et si vous vous renversez en arrière, le haut rebord de la selle vous brise les reins. On finit pourtant par trouver ces selles utiles, à cause de la solidité qu’elles donnent à cheval, surtout dans des courses aussi hasardeuses.

Les courses sont de huit à dix lieues avec les mêmes chevaux : on leur laisse prendre haleine sans manger à peu près à moitié chemin. On remonte ensuite, et l’on continue sa route. Le soir on arrive quelquefois à un kan, masure abandonnée où l’on dort parmi toutes sortes d’insectes et de reptiles sur un plancher vermoulu. On ne vous doit rien dans ce kan lorsque vous n’avez pas de firman de poste : c’est à vous de vous procurer des vivres comme vous pouvez. Mon janissaire allait à la chasse dans les villages ; il rapportait quelquefois des poulets que je m’obstinais à payer ; nous les faisions rôtir sur des branches vertes d’oliviers, ou bouillir avec du riz pour en faire un pilau. Assis à terre autour de ce festin, nous le déchirions avec nos doigts. le repas fini, nous allions nous laver la barbe et les mains au premier ruisseau. Voilà comme on voyage aujourd’hui dans le pays d’Alcibiade et d’Aspasie.

Il faisait encore nuit quand nous quittâmes Modon ; je croyais errer dans les déserts de l’Amérique : même solitude, même silence. Nous traversâmes des bois d’oliviers en nous dirigeant au midi. Au lever de l’aurore nous nous trouvâmes sur les sommets aplatis des montagnes les plus arides que j’aie jamais vues. Nous y marchâmes pendant deux heures. Ces sommets labourés par les torrents avaient l’air de guérets abandonnés ; le jonc marin et une espèce de bruyère épineuse et flétrie y croissaient par touffes. De gros caïeux de lis de montagne déchaussés par les pluies, paraissaient à la surface de la terre. Nous découvrîmes la mer vers l’est, à travers un bois d’oliviers clairsemés ; nous descendîmes ensuite dans une gorge de vallon où l’on voyait quelques champs d’orge et de coton. Nous passâmes un torrent desséché : son lit était rempli de lauriers-roses et de gatilliers (l’ agnus-castus), arbuste à feuille longue, pâle et menue, dont la fleur lilas, un peu cotonneuse, s’allonge en forme de quenouille. Je cite ces deux arbustes parce qu’on les retrouve dans toute la Grèce et qu’ils décorent presque seuls ces solitudes, jadis si riantes et si parées, aujourd’hui si nues et si tristes. A propos de torrent desséché, je dois dire aussi que je n’ai vu dans la patrie de l’Ilissus, de l’Alphée et de l’Erymante, que trois fleuves dont l’urne ne fût pas tarie : le Pamisus, le Céphise et l’Eurotas. Il faut qu’on me pardonne encore l’espèce d’indifférence et presque d’impiété avec laquelle j’écrirai quelquefois les noms les plus célèbres ou les plus harmonieux. On se familiarise malgré soi en Grèce avec Thémistocle, Epaminondas, Sophocle, Platon, Thucydide, et il faut une grande religion pour ne pas franchir le Cythéron, le Ménale ou le Lycée comme on passe des monts vulgaires.

Au sortir du vallon dont je viens de parler, nous commençâmes à gravir de nouvelles montagnes : mon guide me répéta plusieurs fois des noms inconnus ; mais, à en juger par leur position, ces montagnes devaient faire une partie de la chaîne du mont Témathia. Nous ne tardâmes pas à entrer dans un bois d’oliviers, de lauriers-roses, d’esquines, d’agnus-castus et de cornouillers. Ce bois était dominé par des sommets rocailleux. Parvenus à cette dernière cime, nous découvrîmes le golfe de Messénie, bordé de toutes parts par des montagnes entre lesquelles l’Ithome se distinguait par son isolement et le Taygète par ses deux flèches aiguës : je saluai ces monts fameux par tout ce que je savais de beaux vers à leur louange.

Un peu au-dessous du sommet du Témathia, en descendant vers Coron, nous aperçûmes une misérable ferme grecque, dont les habitants s’enfuirent à notre approche. A mesure que nous descendions, nous découvrions au-dessous de nous la rade et le port de Coron, où l’on voyait quelques bâtiments à l’ancre ; la flotte du capitan-pacha était mouillée de l’autre côté du golfe, vers Calamate. En arrivant à la plaine qui est au pied des montagnes et qui s’étend jusqu’à la mer, nous laissâmes sur notre droite un village au centre duquel s’élevait une espèce de château fort : le tout, c’est-à-dire le village et le château, était comme environné d’un immense cimetière turc couvert de cyprès de tous les âges. Mon guide, en me montrant ces arbres, me les nommait parissos. Un ancien habitant de la Messénie m’aurait autrefois conté l’histoire entière du jeune homme d’Amyclée, dont le Messénien d’aujourd’hui n’a retenu que la moitié du nom ; mais ce nom, tout défiguré qu’il est, prononcé sur les lieux, à la vue d’un cyprès et des sommets du Taygète, me fit un plaisir que les poètes comprendront. J’avais une consolation en regardant les tombes des Turcs : elles me rappelaient que les barbares conquérants de la Grèce avaient aussi trouvé leur dernier jour dans cette terre ravagée par eux. Au reste, ces tombes étaient fort agréables : le laurier-rose y croissait au pied des cyprès, qui ressemblaient à de grands obélisques noirs ; des tourterelles blanches et des pigeons bleus voltigeaient et roucoulaient dans ces arbres ; l’herbe flottait autour de petites colonnes funèbres que surmontait un turban ; une fontaine bâtie par un chérif répandait son eau dans le chemin pour le voyageur : on se serait volontiers arrêté dans ce cimetière, où le laurier de la Grèce, dominé par les cyprès de l’Orient, semblait rappeler la mémoire des deux peuples dont la poussière reposait dans ce lieu.

De ce cimetière à Coron il y a près de deux heures de marche : nous cheminâmes à travers un bois continuel d’oliviers, planté de froment à demi moissonné. Le terrain, qui de loin paraît une plaine unie, est coupé par des ravines inégales et profondes. M. Vial, alors consul de France à Coron, me reçut avec cette hospitalité si remarquable dans les consuls du Levant. Je lui remis une des lettres de recommandation que M. de Talleyrand, sur la prière de M. d’Hauterive, m’avait poliment accordées pour les consuls français dans les Echelles.

M. Vial voulut bien me loger chez lui. Il renvoya mon janissaire de Modon et me donna un de ses propres janissaires pour traverser avec moi la Morée et me conduire à Athènes. Le capitan-pacha étant en guerre avec les Maniottes, je ne pouvais me rendre à Sparte par Calamate, que l’on prendra si l’on veut pour Calathion, Cardamyle ou Thalames, sur la côte de la Laconie, presque en face de Coron. Il fut donc résolu que je ferais un long détour ; que j’irais chercher le défilé des portes de Léondari, l’un des Hermaeum de la Messénie ; que je me rendrais à Tripolizza afin d’obtenir du pacha de la Morée le firman nécessaire pour passer l’isthme ; que je reviendrais de Tripolizza à Sparte, et que de Sparte je prendrais par la montagne le chemin d’Argos, de Mycènes et de Corinthe.

Coroné, ainsi que Messène et Mégalopolis, ne remonte pas à une grande antiquité, puisqu’elle fut fondée par Epaminondas sur les ruines de l’ancienne Epéa. Jusque ici on a pris Coron pour Coroné, d’après l’opinion de d’Anville. J’ai quelques doutes sur ce point : selon Pausanias, Coroné était située au bas du mont Témathia, vers l’embouchure du Pamisus : or, Coron est assez éloignée de ce fleuve. elle est bâtie sur une hauteur à peu près dans la position où le même Pausanias place le temple d’Apollon Corinthus, ou plutôt dans la position de Colonides 4. On trouve vers le fond du golfe de Messénie des ruines au bord de la mer, qui pourraient bien être celles de la véritable Coroné, à moins qu’elles n’appartiennent au village d’Ino. Coronelli s’est trompé en prenant Coroné pour Pédase, qu’il faut, selon Strabon et Pausanias, retrouver dans Méthone.

L’histoire moderne de Coron ressemble a peu près à celle de Modon : Coron fut tour à tour, et aux mêmes époques que cette dernière ville, possédée par les Vénitiens, les Génois et les Turcs. Les Espagnols l’assiégèrent et l’enlevèrent aux infidèles en 1633. Les chevaliers de Malte se distinguèrent à ce siège assez mémorable. Vertot fait à ce sujet une singulière faute en prenant Coron pour Chéronée, patrie de Plutarque, qui n’est pas elle-même la Chéronée où Philippe donna des chaînes à la Grèce. Retombée au pouvoir des Turcs, Coron fut assiégée et prise de nouveau par Morosini, en 1685 : on remarque à ce siège deux de mes compatriotes. Coronelli ne cite que le commandeur de La Tour, qui y périt glorieusement, mais Giacomo Diedo parle encore du marquis de Courbon. J’aimais à retrouver les traces de l’honneur français dès mes premiers pas dans la véritable patrie de la gloire et dans le pays d’un peuple qui fut si bon juge de la valeur. Mais où ne retrouve-t-on pas ces traces ! A Constantinople, à Rhodes, en Syrie, en Égypte, à Carthage, partout où j’ai abordé, on m’a montré le camp des Français, la tour des Français, le château des Français : l’Arabe m’a fait voir les tombes de nos soldats sous les sycomores du Caire, et le Siminole sous les peupliers de la Floride.

C’est encore dans cette même ville de Coron que M. de Choiseul a commencé ses tableaux. Ainsi le sort me conduisait au même lieu où mes compatriotes avaient cueilli cette double palme des talents et des armes, dont la Grèce aimait à couronner ses enfants. Si j’ai moi-même parcouru sans gloire, mais non sans honneur, les deux carrières où les citoyens d’Athènes et de Sparte acquirent tant de renommée, je m’en console en songeant que d’autres Français ont été plus heureux que moi.

M. Vial se donna la peine de me montrer Coron, qui n’est qu’un amas de ruines modernes ; il me fit voir aussi l’endroit d’où les Russes canonnèrent la ville en 1770, époque fatale à la Morée, dont les Albanais ont depuis massacré la population. La relation des voyages de Pellegrin date de 1715 et de 1719 : le ressort de Coron s’étendait alors, selon ce voyageur, à quatre-vingts villages ; je ne sais si l’on en trouverait aujourd’hui cinq ou six dans le même arrondissement. Le reste de ces champs dévastés appartient à des Turcs, qui possèdent trois ou quatre mille pieds d’oliviers, et qui dévorent dans un harem à Constantinople l’héritage d’Aristomène. Les larmes me venaient aux yeux en voyant les mains du Grec esclave inutilement trempées de ces flots d’huile qui rendaient la vigueur au bras de ses pères pour triompher des tyrans.

La maison du consul dominait le golfe de Coron : je voyais de ma fenêtre la mer de Messénie peinte du plus bel azur ; devant moi, de l’autre côté de cette mer, s’élevait la haute chaîne du Taygète, couvert de neige et justement comparé aux Alpes par Polybe, mais aux Alpes sous un plus beau ciel. A ma droite s’étendait la pleine mer, et à ma gauche, au fond du golfe, je découvrais le mont Ithome, isolé comme le Vésuve, et tronqué comme lui à son sommet. Je ne pouvais m’arracher à ce spectacle : quelles pensées n’inspire point la vue de ces côtes désertes de la Grèce, où l’on n’entend que l’éternel sifflement du mistral et le gémissement des flots ! Quelques coups de canon, que le capitan-pacha faisait tirer de loin à loin contre les rochers des Maniottes, interrompaient seuls ces tristes bruits par un bruit plus triste encore. On n’apercevait sur toute l’étendue de la mer que la flotte de ce chef des barbares : elle me rappelait le souvenir de ces pirates américains qui plantaient leur drapeau sanglant sur une terre inconnue, en prenant possession d’un pays enchanté au nom de la servitude et de la mort ; ou plutôt je croyais voir les vaisseaux d’Alaric s’éloigner de la Grèce en cendres, en emportant la dépouille des temples, les trophées d’Olympie et les statues brisées de la Liberté et des Arts 5.

Je quittai Coron le 12 à deux heures du matin, comblé des politesses et des attentions de M. Vial, qui me donna une lettre pour le pacha de Morée, et une autre lettre pour un Turc de Misitra. Je m’embarquai avec Joseph et mon nouveau janissaire dans un caïque qui devait me conduire à l’embouchure du Pamisus, au fond du golfe de Messénie. Quelques heures d’une belle traversée me portèrent dans le lit du plus grand fleuve du Péloponèse, où notre petite barque échoua faute d’eau. Le janissaire alla chercher des chevaux à Nissi, gros village éloigné de trois ou quatre milles de la mer, en remontant le Pamisus. Cette rivière était couverte d’une multitude d’oiseaux sauvages dont je m’amusai à observer les jeux jusqu’au retour du janissaire. Rien ne serait agréable comme l’histoire naturelle si on la rattachait toujours à l’histoire des hommes : on aimerait à voir les oiseaux voyageurs quitter les peuplades ignorées de l’Atlantique pour visiter les peuples fameux de l’Eurotas et du Céphise. La Providence, afin de confondre notre vanité, a permis que les animaux connussent avant l’homme la véritable étendue du séjour de l’homme ; et tel oiseau américain attirait peut-être l’attention d’Aristote dans les fleuves de la Grèce, lorsque le philosophe ne soupçonnait même pas l’existence d’un monde nouveau. L’antiquité nous offrirait dans ses annales une foule de rapprochements curieux, et souvent la marche des peuples et des armées se lierait aux pèlerinages de quelques oiseaux solitaires ou aux migrations pacifiques des gazelles et des chameaux.

Le janissaire revint au rivage avec un guide et cinq chevaux, deux pour le guide et les trois autres pour moi, le janissaire et Joseph. Nous passâmes à Nissi, qui me semble inconnue dans l’antiquité. Je vis un moment le vayvode ; c’était un jeune Grec fort affable, qui m’offrit des confitures et du vin : je n’acceptai point son hospitalité, et je continuai ma route pour Tripolizza.

Nous nous dirigeâmes sur le mont Ithome, en laissant à gauche les ruines de Messène. L’abbé Fourmont, qui visita ces ruines il y a soixante-dix ans, y compta trente-huit tours encore debout. Je ne sais si M. Vial ne m’a point assuré qu’il en existe aujourd’hui neuf entières et un fragment considérable de mur d’enceinte. M. Pouqueville, qui traversa la Messénie dix ans avant moi, ne passa point à Messène. Nous arrivâmes vers les trois heures de l’après-midi au pied de l’Ithome, aujourd’hui le mont Vulcano, selon d’Anville. Je me convainquis, en examinant cette montagne, de la difficulté de bien entendre les auteurs anciens sans avoir vu les lieux dont ils parlent. Il est évident, par exemple, que Messène et l’ancienne Ithome ne pouvaient embrasser le mont dans leur enceinte, et qu’il faut expliquer la particule grecque περί (peri) comme l’explique M. Lechevalier à propos de la course d’Hector et d’Achille, c’est-à-dire qu’il faut traduire devant Troie, et non pas autour de Troie.

Nous traversâmes plusieurs villages, Chafasa, Scala, Cyparissa, et quelques autres récemment détruits par le pacha lors de sa dernière expédition contre les brigands. Je ne vis dans tous ces villages qu’une seule femme : elle ne démentait point le sang des Héraclides, par ses yeux bleus, sa haute taille et sa beauté. La Messénie fut presque toujours malheureuse : un pays fertile est souvent un avantage funeste pour un peuple. A la désolation qui régnait autour de moi on eût dit que les féroces Lacédémoniens venaient encore de ravager la patrie d’Aristomène. Un grand homme se chargea de venger un grand homme : Epaminondas éleva les murs de Messène. Malheureusement on peut reprocher à cette ville la mort de Philopoemen. Les Arcadiens tirèrent vengeance de cette mort, et transportèrent les cendres de leur compatriote à Mégalopolis. Je passais avec ma petite caravane précisément par les chemins où le convoi funèbre du dernier des Grecs avait passé, il y a environ deux mille ans.

Après avoir longé le mont Ithome nous traversâmes un ruisseau qui coule au nord, et qui pourrait bien être une des sources du Balyra. Je n’ai jamais défié les Muses, elles ne m’ont point rendu aveugle comme Thamyris ; et si j’ai une lyre, je ne l’ai point jetée dans le Balyra, au risque d’être changé après ma mort en rossignol. Je veux encore suivre le culte des neuf Sœurs pendant quelques années, après quoi j’abandonnerai leurs autels. La couronne de roses d’Anacréon ne me tente point : la plus belle couronne d’un vieillard, ce sont ses cheveux blancs et les souvenirs d’une vie honorable.

Andanies devait être plus bas, sur le cours du Balyra. J’aurais aimé à découvrir au moins l’emplacement des palais de Mérope.

J’entends des cris plaintifs. Hélas ! dans ces palais Un dieu persécuteur habite pour jamais. Mais Andanies était trop loin de notre route pour essayer d’en trouver les ruines. Une plaine inégale, couverte de grandes herbes et de troupeaux de chevaux comme les savanes de la Floride, me conduisit vers le fond du bassin où se réunissent les hautes montagnes de l’Arcadie et de la Laconie. Le Lycée était devant nous, cependant un peu sur notre gauche, et nous foulions probablement le sol de Stényclare. Je n’y entendais point Tyrtée chanter à la tête des bataillons de Sparte, mais, à son défaut, je fis en cet endroit la rencontre d’un Turc monté sur un bon cheval et accompagné de deux Grecs à pied. Aussitôt qu’il m’eut reconnu à mon habit franc il piqua vers moi, et me cria en français : " C’est un beau pays pour voyager que la Morée ! En France, de Paris à Marseille, je trouvais des lits et des auberges partout. Je suis très fatigué ; je viens de Coron par terre, et je vais à Léondari. Où allez-vous ? " Je répondis que j’allais à Tripolizza. " Eh bien ! dit le Turc, nous irons ensemble jusqu’au kan des Portes ; mais je suis très fatigué, mon cher seigneur. " Ce Turc courtois était un marchand de Coron qui avait été à Marseille, de Marseille à Paris et de Paris à Marseille 6.

Il était nuit lorsque nous arrivâmes à l’entrée du défilé, sur les confins de la Messénie, de l’Arcadie et de la Laconie. Deux rangs de montagnes parallèles forment cet Hermaeum qui s’ouvre du nord au midi. Le chemin s’élève par degrés du côté de la Messénie, et redescend par une pente assez douce vers la Laconie. C’est peut-être l’Hermaeum où, selon Pausanias, Oreste, troublé par la première apparition des Euménides, se coupa un doigt avec les dents.

Notre caravane s’engagea bientôt dans cet étroit passage. Nous marchions tous en silence et à la file 7. Cette route, malgré la justice expéditive du pacha, n’était pas sûre, et nous nous tenions prêts à tout événement. A minuit nous arrivâmes au kan placé au milieu du défilé : un bruit d’eau et un gros arbre nous annoncèrent cette pieuse fondation d’un serviteur de Mahomet. En Turquie toutes les institutions publiques sont dues à des particuliers ; l’État ne fait rien pour l’État. Ces institutions sont le fruit de l’esprit religieux et non de l’amour de la patrie ; car il n’y a point de patrie. Or, il est remarquable que toutes ces fontaines, tous ces kans, tous ces ponts, tombent en ruine et sont des premiers temps de l’empire : je ne crois pas avoir rencontré sur les chemins une seule fabrique moderne : d’où l’on doit conclure que chez les musulmans la religion s’affaiblit, et qu’avec la religion l’état social des Turcs est sur le point de s’écrouler.

Nous entrâmes dans le kan par une écurie ; une échelle en forme de pyramide renversée nous conduisit dans un grenier poudreux. Le marchand turc se jeta sur une natte en s’écriant : " C’est le plus beau kan de la Morée ! De Paris à Marseille je trouvais des lits et des auberges partout. " Je cherchai à le consoler en lui offrant la moitié du souper que j’avais apporté de Coron. " Eh, mon cher seigneur ! s’écria-t-il, je suis si fatigué que je vais mourir ! " Et il gémissait, et il se prenait la barbe, et il s’essuyait le front avec un schall, et il s’écriait : " Allah ! " Toutefois il mangeait d’un grand appétit la part du souper qu’il avait refusée d’abord.

Je quittai ce bon homme 8 le 13 au lever du jour, et je continuai ma route. Notre course était fort ralentie : au lieu du janissaire de Modon, qui ne demandait qu’à tuer son cheval, j’avais un janissaire d’une tout autre espèce. Mon nouveau guide était un petit homme maigre, fort marqué de petite vérole, parlant bas et avec mesure, et si plein de la dignité de son turban, qu’on l’eût pris pour un parvenu. Un aussi grave personnage ne se mettait au galop que lorsque l’importance de l’occasion l’exigeait : par exemple, lorsqu’il apercevait quelque voyageur. L’irrévérence avec laquelle j’interrompais l’ordre de la marche, courant en avant, à droite et à gauche, partout où je croyais découvrir quelques vestiges d’antiquité, lui déplaisait fort, mais il n’osait se plaindre. Du reste je le trouvai fidèle et assez désintéressé pour un Turc.

Une autre cause retardait encore notre marche ; le velours dont Joseph était vêtu dans la canicule, en Morée, le rendait fort malheureux ; au moindre mouvement du cheval il s’accrochait à la selle : son chapeau tombait d’un côté, ses pistolets de l’autre ; il fallait ramasser tout cela et remettre le pauvre Joseph à cheval. Son excellent caractère brillait d’un nouveau lustre au milieu de toutes ces peines, et sa bonne humeur était inaltérable. Nous mîmes donc trois mortelles heures pour sortir de l’Hermaeum, assez semblable dans cette partie au passage de l’Apennin entre Pérouse et Tarni. Nous entrâmes dans une plaine cultivée qui s’étend jusqu’à Léondari. Nous étions là en Arcadie, sur la frontière de la Laconie.

On convient généralement, malgré l’opinion de d’Anville, que Léondari n’est point Mégalopolis. On veut retrouver dans la première l’ancienne Leuctres de la Laconie, et c’est le sentiment de M. Barbié du Bocage. Où donc est Mégalopolis ? Peut-être au village de Sinano. Il eût fallu sortir de mon chemin et faire des recherches qui n’entraient point dans l’objet de mon voyage. Mégalopolis, qui n’est d’ailleurs célèbre par aucune action mémorable ni par aucun chef-d’œuvre des arts, n’eut tenté ma curiosité que comme monument du génie d’Epaminondas et patrie de Philopoemen et de Polybe.

Laissant à droite Léondari, ville tout à fait moderne, nous traversâmes un bois de vieux chênes-verts ; c’était le reste vénérable d’une forêt sacrée : un énorme vautour perché sur la cime d’un arbre mort y semblait encore attendre le passage d’un augure. Nous vîmes le soleil se lever sur le mont Borée ; nous mîmes pied à terre au bas de ce mont pour gravir un chemin taillé dans le roc : ces chemins étaient appelés Chemins de l’Echelle en Arcadie.

Je n’ai pu reconnaître en Morée ni les chemins grecs ni les voies romaines. Des chaussées turques de deux pieds et demi de large servent à traverser les terrains bas et marécageux ; comme il n’y a pas une seule voiture à roues dans cette partie du Péloponèse, ces chaussées suffisent aux ânes des paysans et aux chevaux des soldats. Cependant Pausanias et la carte de Peutinger marquent plusieurs routes dans les lieux où j’ai passé, surtout aux environs de Mantinée. Bergier les a très bien suivies dans ses Chemins de l’Empire 9.

Nous nous trouvions dans le voisinage d’une des sources de l’Alphée ; je mesurais avidement des yeux les ravines que je rencontrais : tout était muet et desséché. Le chemin qui conduit de Borée à Tripolizza traverse d’abord des plaines désertes et se plonge ensuite dans une longue vallée de pierres. Le soleil nous dévorait ; à quelques buissons rares et brûlés étaient suspendues des cigales qui se taisaient à notre approche ; elles recommençaient leurs cris dès que nous étions passés : on n’entendait que ce bruit monotone, les pas de nos chevaux et la complainte de notre guide. Lorsqu’un postillon grec monte à cheval, il commence une chanson qu’il continue pendant toute la route. C’est presque toujours une longue histoire rimée qui charme les ennuis des descendants de Linus : les couplets en sont nombreux, l’air triste et assez ressemblant aux airs de nos vieilles romances françaises. Une, entre autres, qui doit être fort connue, car je l’ai entendue depuis Coron jusqu’à Athènes, rappelle d’une manière frappante l’air :

Mon cœur charmé de sa chaîne, etc. Il faut seulement s’arrêter aux quatre premiers vers sans passer au refrain : Toujours ! toujours ! Ces airs auraient-ils été apportés en Morée par les Vénitiens ? Serait-ce que les Français, excellant dans la romance, se sont rencontrés avec le génie des Grecs ? Ces airs sont-ils antiques ? Et s’ils sont antiques, appartiennent-ils à la seconde école de la musique chez les Grecs, ou remontent-ils jusqu’au temps d’Olympe ? Je laisse ces questions à décider aux habiles. Mais il me semble encore ouïr le chant de mes malheureux guides, la nuit, le jour, au lever, au coucher du soleil, dans les solitudes de l’Acadie, sur les bords de l’Eurotas, dans les déserts d’Argos, de Corinthe, de Mégare : lieux où la voix des Ménades ne retentit plus, où les concerts des muses ont cessé, où le Grec infortuné semble seulement déplorer dans de tristes complaintes les malheurs de sa patrie :

(…) Soli cantare periti Arcades 10 ? A trois lieues de Tripolizza, nous rencontrâmes deux officiers de la garde du pacha, qui couraient, comme moi, en poste. Ils assommaient les chevaux et le postillon à coups de fouet de peau de rhinocéros. Ils s’arrêtèrent en me voyant, et me demandèrent mes armes : je refusai de les donner. Le janissaire me fit dire par Joseph que ce n’était qu’un pur objet de curiosité, et que je pouvais aussi demander les armes de ces voyageurs. A cette condition je voulus bien satisfaire les spahis : nous changeâmes d’armes. Ils examinèrent longtemps mes pistolets, et finirent par me les tirer au-dessus de la tête.

J’avais été prévenu de ne me laisser jamais plaisanter par un Turc, si je ne voulais m’exposer à mille avanies. J’ai reconnu plusieurs fois dans la suite combien ce conseil était utile : un Turc devient aussi souple s’il voit que vous ne le craignez pas qu’il est insultant s’il s’aperçoit qu’il vous fait peur. Je n’aurais pas eu besoin, d’ailleurs, d’être averti dans cette occasion, et la plaisanterie m’avait paru trop mauvaise pour ne pas la rendre coup sur coup. Enfonçant donc les éperons dans les flancs de mon cheval, je courus sur les Turcs et leur lâchai les coups de leurs propres pistolets en travers, si près du visage, que l’amorce brûla les moustaches du plus jeune spahi. Une explication s’ensuivit entre ces officiers et le janissaire, qui leur dit que j’étais Français : à ce nom de Français il n’y eut point de politesses turques qu’ils ne me firent. Ils m’offrirent la pipe, chargèrent mes armes et me les rendirent. Je crus devoir garder l’avantage qu’ils me donnaient, et je fis simplement charger leurs pistolets par Joseph. Ces deux étourdis voulurent m’engager à courir avec eux : je les refusai, et ils partirent. On va voir que je n’étais pas le premier Français dont ils eussent entendu parler, et que leur pacha connaissait bien mes compatriotes.

On peut lire dans M. Pouqueville une description exacte de Tripolizza, capitale de la Morée. Je n’avais pas encore vu de ville entièrement turque : les toits rouges de celle-ci, ses minarets et ses dômes me frappèrent agréablement au premier coup d’œil. Tripolizza est pourtant située dans une partie assez aride du vallon de Tégée, et sous une des croupes du Ménale qui m’a paru dépouillée d’arbres et de verdure. Mon janissaire me conduisit chez un Grec de la connaissance de M. Vial. Le consul, comme je l’ai dit, m’avait donné une lettre pour le pacha. Le lendemain de mon arrivée, 15 août, je me rendis chez le drogman de Son Excellence : je le priai de me faire délivrer le plus tôt possible mon firman de poste et l’ordre nécessaire pour passer l’isthme de Corinthe. Ce drogman, jeune homme d’une figure fine et spirituelle, me répondit en italien que d’abord il était malade, qu’ensuite le pacha venait d’entrer chez ses femmes ; qu’on ne parlait pas comme cela à un pacha ; qu’il fallait attendre ; que les Français étaient toujours pressés.

Je répliquai que je n’avais demandé les firmans que pour la forme ; que mon passeport français me suffisait pour voyager en Turquie, maintenant en paix avec mon pays ; que puisqu’on n’avait pas le temps de m’obliger, je partirais sans les firmans et sans remettre la lettre du consul au pacha.

Je sortis. Deux heures après le drogman me fit rappeler ; je le trouvai plus traitable, soit qu’à mon ton il m’eût pris pour un personnage d’importance, soit qu’il craignît que je ne trouvasse quelque moyen de porter mes plaintes à son maître ; il me dit qu’il allait se rendre chez Sa Grandeur et lui parler de mon affaire.

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