Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 15)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

En effet, deux heures après un Tartare me vint chercher et me conduisit chez le pacha. Son palais est une grande maison de bois, carrée, ayant, au centre, une vaste cour, et des galeries régnant sur les quatre faces de cette cour. On me fit attendre dans une salle où je trouvai des papas et le patriarche de la Morée. Ces prêtres et leur patriarche parlaient beaucoup, et avaient parfaitement les manières déliées et avilies des courtisans grecs sous le Bas-Empire. J’eus lieu de croire, aux mouvements que je remarquai, qu’on me préparait une réception brillante ; cette cérémonie m’embarrassait. Mes vêtements étaient délabrés, mes bottes poudreuses, mes cheveux en désordre, et ma barbe comme celle d’Hector : barba squalida. Je m’étais enveloppé dans mon manteau, et j’avais plutôt l’air d’un soldat qui sort du bivouac que d’un étranger qui se rend à l’audience d’un grand seigneur.

Joseph, qui disait se connaître aux pompes de l’Orient, m’avait forcé de prendre ce manteau : mon habit court lui déplaisait ; lui-même voulut m’accompagner avec le janissaire pour me faire honneur. Il marchait derrière moi sans bottes, les jambes et les pieds nus, et un mouchoir rouge jeté par-dessus son chapeau. Malheureusement il fut arrêté à la porte du palais dans ce bel équipage : les gardes ne voulurent point le laisser passer : il me donnait une telle envie de rire, que je ne pus jamais le réclamer sérieusement. La prétention au turban le perdit, et il ne vit que de loin les grandeurs où il avait aspiré.

Après deux heures de délai, d’ennui et d’impatience, on m’introduisit dans la salle du pacha : je vis un homme d’environ quarante ans, d’une belle figure, assis ou plutôt couché sur un divan, vêtu d’un cafetan de soie, un poignard orné de diamants à la ceinture, un turban blanc à la tête. Un vieillard à longue barbe occupait respectueusement une place à sa droite (c’était peut-être le bourreau) ; le drogman grec était assis à ses pieds ; trois pages debout tenaient des pastilles d’ambre, des pincettes d’argent et du feu pour la pipe. Mon janissaire resta à la porte de la salle.

Je m’avançai, saluai Son Excellence en mettant la main sur mon cœur ; je lui présentai la lettre du consul, et, usant du privilège des Français, je m’assis sans avoir attendu l’ordre.

Osman me fit demander d’où je venais, où j’allais, ce que je voulais.

Je répondis que j’allais en pèlerinage à Jérusalem ; qu’en me rendant à la ville sainte des chrétiens j’avais passé par la Morée pour voir les antiquités romaines 11 ; que je désirais un firman de poste pour avoir des chevaux, et un ordre pour passer l’isthme.

Le pacha répliqua que j’étais le bienvenu, que je pouvais voir tout ce qui me ferait plaisir, et qu’il m’accorderait des firmans. Il me demanda ensuite si j’étais militaire et si j’avais fait la guerre d’Égypte.

Cette question m’embarrassa, ne sachant trop dans quelle intention elle était faite. Je répondis que j’avais autrefois servi mon pays, mais que je n’avais jamais été en Égypte.

Osman me tira tout de suite d’embarras : il me dit loyalement qu’il avait été fait prisonnier par les Français à la bataille d’Aboukir ; qu’il avait été très bien traité de mes compatriotes, et qu’il s’en souviendrait toujours.

Je ne m’attendais point aux honneurs du café, et cependant je les obtins : je me plaignis alors de l’insulte faite à un de mes gens, et Osman me proposa de faire donner devant moi vingt coups de bâton au délis qui avait arrêté Joseph. Je refusai ce dédommagement, et je me contentai de la bonne volonté du pacha. Je sortis de mon audience fort satisfait : il est vrai qu’il me fallut payer largement à la porte des distinctions aussi flatteuses. Heureux si les Turcs en place employaient au bien des peuples qu’ils gouvernent cette simplicité de mœurs et de justice ! Mais ce sont des tyrans que la soif de l’or dévore, et qui versent sans remords le sang innocent pour la satisfaire.

Je retournai à la maison de mon hôte, précédé de mon janissaire et suivi de Joseph, qui avait oublié sa disgrâce. Je passai auprès de quelques ruines dont la construction me parut antique : je me réveillai alors de l’espèce de distraction où m’avaient jeté les dernières scènes avec les deux officiers turcs, le drogman et le pacha ; je me retrouvai tout à coup dans les campagnes des Tégéates : et j’étais un Franc en habit court et en grand chapeau ; et je venais de recevoir l’audience d’un Tartare en robe longue et en turban au milieu de la Grèce !

Eheu ! fugaces labuntur anni ! M. Barbié du Bocage se récrie avec raison contre l’inexactitude de nos cartes de Morée, où la capitale de cette province n’est souvent pas même indiquée. La cause de cette négligence vient de ce que le gouvernement turc a changé dans cette partie de la Grèce. Il y avait autrefois un sangiac qui résidait à Coron. La Morée étant devenue un pachalic, le pacha a fixé sa résidence à Tripolizza, comme dans un point plus central. Quant à l’agrément de la position, j’ai remarqué que les Turcs étaient assez indifférents sur la beauté des lieux. Ils n’ont point à cet égard la délicatesse des Arabes, que le charme du ciel et de la terre séduit toujours, et qui pleurent encore aujourd’hui Grenade perdue.

Cependant, quoique très obscure, Tripolizza n’a pas été tout à fait inconnue jusqu’à M. Pouqueville, qui écrit Tripolitza : Pellegrin en parle, et la nomme Trepolezza ; d’Anville, Trapolizza ; M. de Choiseul, Tripolizza, et les autres voyageurs ont suivi cette orthographe. D’Anville observe que Tripolizza n’est point Mantinée : c’est une ville moderne, qui paraît s’être élevée entre Mantinée, Tégée et Orchomène.

Un Tartare m’apporta le soir mon firman de poste et l’ordre pour passer l’isthme. En s’établissant sur les débris de Constantinople, les Turcs ont manifestement retenu plusieurs usages des peuples conquis. L’établissement des postes en Turquie est, à peu de chose près, celui qu’avaient fixé les empereurs romains : on ne paye point les chevaux ; le poids de votre bagage est réglé ; on est obligé de vous fournir partout la nourriture, etc. Je ne voulus point user de ces magnifiques mais odieux privilèges, dont le fardeau pèse sur un peuple malheureux : je payai partout mes chevaux et ma nourriture comme un voyageur sans protection et sans firman.

Tripolizza étant une ville absolument moderne, j’en partis le 15 pour Sparte, où il me tardait d’arriver. Il me fallait, pour ainsi dire, revenir sur mes pas, ce qui n’aurait pas eu lieu si j’avais d’abord visité la Laconie en passant par Calamate. A une lieue vers le couchant, au sortir de Tripolizza, nous nous arrêtâmes pour voir des ruines : ce sont celles d’un couvent grec dévasté par les Albanais au temps de la guerre des Russes, mais dans les murs de ce couvent on aperçoit des fragments d’une belle architecture et des pierres chargées d’inscriptions engagées dans la maçonnerie. J’essayai longtemps d’en lire une à gauche de la porte principale de l’église. Les lettres étaient du bon temps, et l’inscription parut être en boustrophédon : ce qui n’annonce pas toujours une très haute antiquité. Les caractères étaient renversés par la position de la pierre ; la pierre elle-même était éclatée, placée fort haut et enduite en partie de ciment. Je ne pus rien déchiffrer hors le mot TEGEATES, qui me causa presque autant de joie que si j’eusse été membre de l’Académie des Inscriptions. Tégée a dû exister aux environs de ce couvent. On trouve dans les champs voisins beaucoup de médailles. J’en achetai trois d’un paysan, qui ne me donnèrent aucune lumière ; il me les vendit très cher. Les Grecs, à force de voir des voyageurs, commencent à connaître le prix de leurs antiquités.

Je ne dois pas oublier qu’en errant parmi ces décombres je découvris une inscription beaucoup plus moderne : c’était le nom de M. Fauvel écrit au crayon sur un mur. Il faut être voyageur pour savoir quel plaisir on éprouve à rencontrer tout à coup dans des lieux lointains et inconnus un nom qui vous rappelle la patrie.

Nous continuâmes notre route entre le nord et le couchant. Après avoir marché pendant trois heures par des terrains à demi cultivés, nous entrâmes dans un désert qui ne finit qu’à la vallée de la Laconie. Le lit desséché d’un torrent nous servait de chemin ; nous circulions avec lui dans un labyrinthe de montagnes peu élevées, toutes semblables entre elles, ne présentant partout que des sommets pelés et des flancs couverts d’une espèce de chêne-vert nain à feuilles de houx. Au bord de ce torrent desséché, et au centre à peu près de ces monticules, nous rencontrâmes un kan ombragé de deux platanes et rafraîchi par une petite fontaine. Nous laissâmes reposer nos montures : il y avait dix heures que nous étions à cheval. Nous ne trouvâmes pour toute nourriture que du lait de chèvre et quelques amandes. Nous repartîmes avant le coucher du soleil, et nous nous arrêtâmes à onze heures du soir dans une gorge de vallée, au bord d’un autre torrent qui conservait un peu d’eau.

Le chemin que nous suivions ne traversait aucun lieu célèbre : il avait servi tout au plus à la marche des troupes de Sparte, lorsqu’elles allaient combattre celles de Tégée dans les premières guerres de Lacédémone. On ne trouvait sur cette route qu’un temple de Jupiter Scotitas vers le passage des Hermès : toutes ces montagnes ensemble devaient former différentes branches du Parnon, du Cronius et de l’Olympe.

Le 16, à la pointe du jour, nous bridâmes nos chevaux : le janissaire fit sa prière, se lava les coudes, la barbe et les mains, se tourna vers l’orient comme pour appeler la lumière, et nous partîmes. En avançant vers la Laconie, les montagnes commençaient à s’élever et à se couvrir de quelques bouquets de bois ; les vallées étaient étroites et brisées ; quelques-unes me rappelèrent, mais sur une moindre échelle, le site de la grande Chartreuse et son magnifique revêtement de forêts. A midi nous découvrîmes un kan aussi pauvre que celui de la veille, quoiqu’il fût décoré du pavillon ottoman. Dans un espace de vingt-deux lieues c’étaient les deux seules habitations que nous eussions rencontrées : la fatigue et la faim nous obligèrent à rester dans ce sale gîte plus longtemps que je ne l’aurais voulu. Le maître du lieu, vieux Turc à la mine rébarbative, était assis dans un grenier qui régnait au-dessus des étables du kan ; les chèvres montaient jusqu’à lui et l’environnaient de leurs ordures. Il nous reçut dans ce lieu de plaisance, et ne daigna pas se lever de son fumier pour faire donner quelque chose à des chiens de chrétiens ; il cria d’une voix terrible, et un pauvre enfant grec tout nu, le corps enflé par la fièvre et par les coups de fouet, nous vint apporter du lait de brebis dans un vase dégoûtant par sa malpropreté ; encore fus-je obligé de sortir pour le boire à mon aise, car les chèvres et leurs chevreaux m’assiégeaient pour m’arracher un morceau de biscuit que je tenais à la main. J’avais mangé l’ours et le chien sacré avec les sauvages ; je partageai depuis le repas des Bedouins ; mais je n’ai jamais rien rencontré de comparable à ce premier kan de la Laconie. C’était pourtant à peu près dans les mêmes lieux que paissaient les troupeaux de Ménélas et qu’il offrit un festin à Télémaque : " On s’empressait dans le palais du roi, les serviteurs amenaient les victimes ; ils apportaient aussi un vin généreux, tandis que leurs femmes, le front orné de bandelettes pures, préparaient leurs repas 12. "

Nous quittâmes le kan vers trois heures après midi : à cinq heures nous parvînmes à une croupe de montagnes d’où nous découvrîmes en face de nous le Taygète, que j’avais déjà vu du côté opposé, Misitra, bâtie à ses pieds, et la vallée de la Laconie.

Nous y descendîmes par une espèce d’escalier taillé dans le roc comme celui du mont Borée. Nous aperçûmes un pont léger et d’une seule arche, élégamment jeté sur un petit fleuve, et réunissant deux hautes collines. Arrivés au bord du fleuve, nous passâmes à gué ses eaux limpides, au travers de grands roseaux, de beaux lauriers-roses en pleine fleur. Ce fleuve que je passais ainsi sans le connaître était l’Eurotas. Une vallée tortueuse s’ouvrit devant nous ; elle circulait autour de plusieurs monticules de figure à peu près semblable, et qui avaient l’air de monts artificiels ou de tumulus. Nous nous engageâmes dans ces détours, et nous arrivâmes à Misitra comme le jour tombait.

M. Vial m’avait donné une lettre pour un des principaux Turcs de Misitra, appelé Ibraïm-Bey. Nous mîmes pied à terre dans sa cour, et ses esclaves m’introduisirent dans la salle des étrangers ; elle était remplie de musulmans qui tous étaient comme moi des voyageurs et des hôtes d’Ibraïm. Je pris ma place sur le divan au milieu d’eux ; je suspendis comme eux mes armes au mur au-dessus de ma tête. Joseph et mon janissaire en firent autant. Personne ne me demanda qui j’étais, d’où je venais : chacun continua de fumer, de dormir ou de causer avec son voisin sans jeter les yeux sur moi.

Notre hôte arriva : on lui avait porté la lettre de M. Vial. Ibraïm, âgé d’environ soixante ans, avait la physionomie douce et ouverte. Il vint à moi, me prit affectueusement la main, me bénit, essaya de prononcer le mot bon, moitié en français, moitié en italien, et s’assit à mes côtés. Il parla en grec à Joseph ; il me fit prier de l’excuser s’il ne me recevait pas aussi bien qu’il aurait voulu : il avait un petit enfant malade : un figliuolo, répétait-il en italien ; et cela lui faisait tourner la tête, mi fa tornar la testa ; et il serrait son turban avec ses deux mains. Assurément ce n’était pas la tendresse paternelle dans toute sa naïveté que j’aurais été chercher à Sparte ; et c’était un vieux Tartare qui montrait ce bon naturel sur le tombeau de ces mères qui disaient à leurs fils, en leur donnant le bouclier : Htan, h epi tan, avec ou dessus.

Ibraïm me quitta après quelques instants pour aller veiller son fils : il ordonna de m’apporter la pipe et le café ; mais comme l’heure du repas était passée, on ne me servit point de pilau : il m’aurait cependant fait grand plaisir, car j’étais presque à jeun depuis vingt-quatre heures. Joseph tira de son sac un saucisson dont il avalait des morceaux à l’insu des Turcs ; il en offrait sous main au janissaire, qui détournait les yeux avec un mélange de regret et d’horreur.

Je pris mon parti : je me couchai sur le divan, dans l’angle de la salle. Une fenêtre avec une grille en roseaux s’ouvrait sur la vallée de la Laconie, où la lune répandait une clarté admirable. Appuyé sur le coude, je parcourais des yeux le ciel, la vallée, les sommets brillants et sombres du Taygète, selon qu’ils étaient dans l’ombre ou la lumière. Je pouvais à peine me persuader que je respirais dans la patrie d’Hélène et de Ménélas. Je me laissai entraîner à ces réflexions que chacun peut faire, et moi plus qu’un autre, sur les vicissitudes des destinées humaines. Que de lieux avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé ! Que de fois, à la clarté des mêmes étoiles, dans les forêts de l’Amérique, sur les chemins de l’Allemagne, dans les bruyères de l’Angleterre, dans les champs de l’Italie, au milieu de la mer, je m’étais livré à ces mêmes pensées touchant les agitations de la vie !

Un vieux Turc, homme, à ce qu’il paraissait, de grande considération, me tira de ces réflexions pour me prouver d’une manière encore plus sensible que j’étais loin de mon pays. Il était couché à mes pieds sur le divan : il se tournait, il s’asseyait, il soupirait, il appelait ses esclaves, il les renvoyait ; il attendait le jour avec impatience. Le jour vint (17 août) : le Tartare, entouré de ses domestiques, les uns à genoux, les autres debout, ôta son turban ; il se mira dans un morceau de glace brisée, peigna sa barbe, frisa ses moustaches, se frotta les joues pour les animer. Après avoir fait ainsi sa toilette, il partit en traînant majestueusement ses babouches et en me jetant un regard dédaigneux.

Mon hôte entra quelque temps après portant son fils dans ses bras. Ce pauvre enfant, jaune et miné par la fièvre, était tout nu. Il avait des amulettes et des espèces de sorts suspendus au cou. Le père le mit sur mes genoux, et il fallut entendre l’histoire de la maladie : l’enfant avait pris tout le quinquina de la Morée ; on l’avait saigné (et c’était là le mal) ; sa mère lui avait mis des charmes, et elle avait attaché un turban à la tombe d’un santon : rien n’avait réussi. Ibraïm finit par me demander si je connaissais quelque remède : je me rappelai que dans mon enfance on m’avait guéri d’une fièvre avec de la petite centaurée ; je conseillai l’usage de cette plante comme l’aurait pu faire le plus grave médecin. Mais qu’était-ce que la centaurée ? Joseph pérora. Je prétendis que la centaurée avait été découverte par un certain médecin du voisinage appelé Chiron qui courait à cheval sur les montagnes. Un Grec déclara qu’il avait connu ce Chiron, qu’il était de Calamate, et qu’il montait ordinairement un cheval blanc. Comme nous tenions conseil, nous vîmes entrer un Turc, que je reconnus pour un chef de la loi à son turban vert. Il vint à nous, prit la tête de l’enfant entre ses deux mains, et prononça dévotement une prière ; tel est le caractère de la piété ; elle est touchante et respectable même dans les religions les plus funestes.

J’avais envoyé le janissaire me chercher des chevaux et un guide pour visiter d’abord Amyclée et ensuite les ruines de Sparte, où je croyais être : tandis que j’attendais son retour, Ibraïm me fit servir un repas à la turque. J’étais toujours couché sur le divan : on mit devant moi une table extrêmement basse ; un esclave me donna à laver ; on apporta sur un plateau de bois un poulet haché dans du riz ; je mangeai avec mes doigts. Après le poulet on servit une espèce de ragoût de mouton dans un bassin de cuivre ; ensuite des figues, des olives, du raisin et du fromage, auquel, selon Guillet 13, Misitra doit aujourd’hui son nom. Entre chaque plat un esclave me versait de l’eau sur les mains, et un autre me présentait une serviette de grosse toile, mais fort blanche. Je refusai de boire du vin par courtoisie ; après le café, on m’offrit du savon pour mes moustaches.

Pendant le repas le chef de la loi m’avait fait faire plusieurs questions par Joseph ; il voulait savoir pourquoi je voyageais, puisque je n’étais ni marchand ni médecin. Je répondis que je voyageais pour voir les peuples, et surtout les Grecs qui étaient morts. Cela le fit rire : il répliqua que puisque j’étais venu en Turquie, j’aurais dû apprendre le turc. Je trouvai pour lui une meilleure raison à mes voyages en disant que j’étais un pèlerin de Jérusalem. " Hadgi ! hadgi 14 ! " s’écria-t-il. Il fut pleinement satisfait. La religion est une espèce de langue universelle entendue de tous les hommes. Ce Turc ne pouvait comprendre que je quittasse ma patrie par un simple motif de curiosité, mais il trouva tout naturel que j’entreprisse un long voyage pour aller prier à un tombeau, pour demander à Dieu quelque prospérité ou la délivrance de quelque malheur. Ibraïm, qui en m’apportant son fils m’avait demandé si j’avais des enfants, était persuadé que j’allais à Jérusalem afin d’en obtenir. J’ai vu les sauvages du Nouveau-Monde indifférents à mes manières étrangères, mais seulement attentifs comme les Turcs à mes armes et à ma religion, c’est-à-dire aux deux choses qui protègent l’homme dans ses rapports de l’âme et du corps. Ce consentement unanime des peuples sur la religion et cette simplicité d’idées m’ont paru valoir la peine d’être remarqués.

Au reste, cette salle des étrangers où je prenais mon repas offrait une scène assez touchante, et qui rappelait les anciennes mœurs de l’Orient. Tous les hôtes d’Ibraïm n’étaient pas riches, il s’en fallait beaucoup ; plusieurs même étaient de véritables mendiants : pourtant ils étaient assis sur le même divan avec les Turcs qui avaient un grand train de chevaux et d’esclaves. Joseph et mon janissaire étaient traités comme moi, si ce n’est pourtant qu’on ne les avait point mis à ma table. Ibraïm saluait également ses hôtes, parlait à chacun, faisait donner à manger à tous. Il y avait des gueux en haillons, à qui des esclaves portaient respectueusement le café. On reconnaît là les préceptes charitables du Coran et la vertu de l’hospitalité que les Turcs ont empruntée des Arabes ; mais cette fraternité du turban ne passe pas le seuil de la porte, et tel esclave a bu le café avec son hôte, à qui ce même hôte fait couper le cou en sortant. J’ai lu pourtant, et l’on m’a dit qu’en Asie il y a encore des familles turques qui ont les mœurs, la simplicité et la candeur des premiers âges : je le crois, car Ibraïm est certainement un des hommes les plus vénérables que j’aie jamais rencontrés.

Le janissaire revint avec un guide qui me proposait des chevaux non seulement pour Amyclée, mais encore pour Argos. Il demanda un prix que j’acceptai. Le chef de la loi, témoin du marché, se leva tout en colère ; il me fit dire que puisque je voyageais pour connaître les peuples, j’eusse à savoir que j’avais affaire à des fripons ; que ces gens-là me volaient ; qu’ils me demandaient un prix extraordinaire ; que je ne leur devais rien, puisque j’avais un firman, et qu’enfin j’étais complètement leur dupe. Il sortit plein d’indignation, et je vis qu’il était moins animé par un esprit de justice que révolté de ma stupidité.

A huit heures du matin je partis pour Amyclée, aujourd’hui Sclabochôrion : j’étais accompagné du nouveau guide et d’un cicérone grec, très bon homme, mais très ignorant. Nous prîmes le chemin de la plaine au pied du Taygète, en suivant de petits sentiers ombragés et fort agréables qui passaient entre des jardins ; ces jardins, arrosés par des courants d’eau qui descendaient de la montagne, étaient plantés de mûriers, de figuiers et de sycomores. On y voyait aussi beaucoup de pastèques, de raisins, de concombres et d’herbes de différentes sortes : à la beauté du ciel et à l’espèce de culture près, on aurait pu se croire dans les environs de Chambéry. Nous traversâmes la Tiase, et nous arrivâmes à Amyclée, où je ne trouvai qu’une douzaine de chapelles grecques dévastées par les Albanais, et placées à quelque distance les unes des autres au milieu de champs cultivés. Le temple d’Apollon celui d’Eurotas à Onga, le tombeau d’Hyacinthe, tout a disparu. Je ne pus découvrir aucune inscription : je cherchai pourtant avec soin le fameux nécrologe des prêtresses d’Amyclée, que l’abbé Fourmont copia en 1731 ou 1732, et qui donne une série de près de mille années avant Jésus-Christ. Les destructions se multiplient avec une telle rapidité dans la Grèce, que souvent un voyageur n’aperçoit pas le moindre vestige des monuments qu’un autre voyageur a admirés quelques mois avant lui. Tandis que je cherchais des fragments de ruines antiques parmi des monceaux de ruines modernes, je vis arriver des paysans conduits par un papas ; ils dérangèrent une planche appliquée contre le mur d’une des chapelles, et entrèrent dans un sanctuaire que je n’avais pas encore visité. J’eus la curiosité de les y suivre, et je trouvai que ces pauvres gens priaient avec leurs prêtres dans ces débris : ils chantaient les litanies devant une image de la Panagia 15, barbouillée en rouge sur un mur peint en bleu. Il y avait bien loin de cette fête aux fêtes d’Hyacinthe ; mais la triple pompe des ruines, des malheurs et des prières au vrai Dieu effaçait à mes yeux toutes les pompes de la terre.

Mes guides me pressaient de partir, parce que nous étions sur la frontière des Maniottes, qui, malgré les relations modernes, n’en sont pas moins de grands voleurs. Nous repassâmes la Tiase, et nous retournâmes à Misitra par le chemin de la montagne. Je relèverai ici une erreur qui ne laisse pas de jeter de la confusion dans les cartes de la Laconie. Nous donnons indifféremment le nom moderne d’ Iris ou Vasilipotamos à l’Eurotas. La Guilletière, ou plutôt Guillet, ne sait où Niger a pris ce nom d’ Iris, et M. Pouqueville paraît également étonné de ce nom. Niger et Mélétius, qui écrivent Neris par corruption, n’ont pas cependant tout à fait tort. L’Eurotas est connu à Misitra sous le nom d’ Iri (et non pas d’ Iris) jusqu’à sa jonction avec la Tiase : il prend alors le nom de Vasilipotamos, et il le conserve le reste de son cours.

Nous arrivâmes dans la montagne au village de Parori, où nous vîmes une grande fontaine appelée Chieramo : elle sort avec abondance du flanc d’un rocher ; un saule pleureur l’ombrage au-dessus, et au-dessous s’élève un immense platane autour duquel on s’assied sur des nattes pour prendre le café. Je ne sais d’où ce saule pleureur a été apporté à Misitra ; c’est le seul que j’aie vu en Grèce 16. L’opinion commune fait, je crois, le salix babylonica originaire de l’Asie Mineure, tandis qu’il nous est peut-être venu de la Chine à travers l’Orient. Il en est de même du peuplier pyramidal, que la Lombardie a reçu de la Crimée et de la Géorgie, et dont la famille a été retrouvée sur les bords du Mississipi, au-dessus des Illinois.

Il y a beaucoup de marbres brisés et enterrés dans les environs de la fontaine de Parori : plusieurs portent des inscriptions dont on aperçoit des lettres et des mots ; avec du temps et de l’argent, peut-être pourrait-on faire dans cet endroit quelques découvertes : cependant il est probable que la plupart de ces inscriptions auront été copiées par l’abbé Fourmont, qui en recueillit trois cent cinquante dans la Laconie et dans la Messénie.

Suivant toujours à mi-côte le flanc du Taygète, nous rencontrâmes une seconde fontaine appelée Πανθάλμα, Panthalama, qui tire son nom de la pierre d’où l’eau s’échappe. On voit sur cette pierre une sculpture antique d’une mauvaise exécution, représentant trois nymphes dansant avec des guirlandes. Enfin nous trouvâmes une dernière fontaine nommée Τριζέλλα, Tritzella, au-dessus de laquelle s’ouvre une grotte qui n’a rien de remarquable 17. On reconnaîtra, si l’on veut, la Dorcia des anciens dans l’une de ces trois fontaines ; mais alors elle serait placée beaucoup trop loin de Sparte.

Là, c’est-à-dire à la fontaine Tritzella, nous nous trouvions derrière Misitra et presque au pied du château ruiné qui commande la ville. Il est placé au haut d’un rocher de forme quasi pyramidale. Nous avions employé huit heures à toutes nos courses, et il était quatre heures de l’après-midi. Nous quittâmes nos chevaux, et nous montâmes à pied au château par le faubourg des Juifs, qui tourne en limaçon autour du rocher jusqu’à la base du château. Ce faubourg a été entièrement détruit par les Albanais ; les murs seuls des maisons sont restés debout, et l’on voit à travers les ouvertures des portes et des fenêtres la trace des flammes qui ont dévoré ces anciennes retraites de la misère. Des enfants, aussi méchants que les Spartiates dont ils descendent, se cachent dans ces ruines, épient le voyageur, et au moment où il passe font crouler sur lui des pans de murs et des fragments de rocher. Je faillis être victime d’un de ces jeux lacédémoniens.

Le château gothique qui couronne ces débris tombe lui-même en ruine : les vides des créneaux, les crevasses formées dans les voûtes et les bouches des citernes font qu’on ne marche pas sans danger. Il n’y a ni portes, ni gardes, ni canons le tout est abandonné ; mais on est bien dédommagé de la peine qu’on a prise de monter à ce donjon par la vue dont on jouit.

Au-dessous de vous, à votre gauche, est la partie détruite de Misitra, c’est-à-dire le faubourg des Juifs, dont je viens de parler. A l’extrémité de ce faubourg vous apercevez l’archevêché et l’église de Saint-Dimitri, environnés d’un groupe de maisons grecques avec des jardins.

Perpendiculairement au-dessous de vous s’étend la partie de la ville appelée Κατωχώριον, Katôchôrion, c’est-à-dire le bourg au-dessous du château.

En avant de Katôchôrion se trouve le Μεσοχώριον, Mésochôrion, le bourg du milieu : celui-ci a de grands jardins, et renferme des maisons turques peintes de vert et de rouge ; on y remarque aussi des bazars, des kans et des mosquées.

A droite, au pied du Taygète, on voit successivement les trois villages ou faubourgs que j’avais traversés : Tritzella, Panthalama et Parori.

De la ville même sortent deux torrents : le premier est appelé Ὁβριοπόταμος, Hobriopotamos, rivière des Juifs ; il coule entre le Katôchôrion et le Mésochôrion.

Le second se nomme Panthalama, du nom de la fontaine des Nymphes dont il sort : il se réunit à l’Hobriopotamos assez loin dans la plaine, vers le village désert de Μαγοῦλα, Magoula. Ces deux torrents, sur lesquels il y a un petit pont, ont suffi à La Guilletière pour en former l’Eurotas et le pont Babyx, sous le nom générique de Γέφυρος, qu’il aurait dû, je pense, écrire Γέφυρα.

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