Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 16)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

A Magoula, ces deux ruisseaux réunis se jettent dans la rivière de Magoula, l’ancien Cnacion, et celui-ci va se perdre dans l’Eurotas.

Vue du château de Misitra, la vallée de la Laconie est admirable : elle s’étend à peu près du nord au midi ; elle est bordée à l’ouest par le Taygète, et à l’est par les monts Tornax, Barosthènes, Olympe et Ménélaïon ; de petites collines obstruent la partie septentrionale de la vallée, descendent au midi en diminuant de hauteur, et viennent former de leurs dernières croupes les collines où Sparte était assise.

Depuis Sparte jusqu’à la mer se déroule une plaine unie et fertile arrosée par l’Eurotas 18.

Me voilà donc monté sur un créneau du château de Misitra, découvrant, contemplant et admirant toute la Laconie. Mais quand parlerez-vous de Sparte ? me dira le lecteur. Où sont les débris de cette ville ? Sont-ils renfermés dans Misitra ? N’en reste-t-il aucune trace ? Pourquoi courir à Amyclée avant d’avoir visité tous les coins de Lacédémone ? Vous contenterez-vous de nommer l’Eurotas sans en montrer le cours, sans en décrire les bords ? Quelle largeur a-t-il ? de quelle couleur sont ses eaux ? où sont ses cygnes, ses roseaux, ses lauriers ? Les moindres particularités doivent être racontées quand il s’agit de la patrie de Lycurgue, d’Agis, de Lysandre, de Léonidas. Tout le monde a vu Athènes, mais très peu de voyageurs ont pénétré jusqu’à Sparte : aucun n’en a complètement décrit les ruines.

Il y a déjà longtemps que j’aurais satisfait le lecteur si, dans le moment même où il m’aperçoit au haut du donjon de Misitra, je n’eusse fait pour mon propre compte toutes les questions que je l’entends me faire à présent.

Si on a lu l’introduction à cet Itinéraire on a pu voir que je n’avais rien négligé pour me procurer sur Sparte tous les renseignements possibles : j’ai suivi l’histoire de cette ville depuis les Romains jusqu’à nous ; j’ai parlé des voyageurs et des livres qui nous ont appris quelque chose de la moderne Lacédémone ; malheureusement ces notions sont assez vagues, puisqu’elles ont fait naître deux opinions contradictoires. D’après le père Pacifique, Cornelli, le romancier Guillet et ceux qui les ont suivis, Misitra est bâtie sur les ruines de Sparte ; et d’après Spon, Vernon, l’abbé Fourmont, Leroi et d’Anville, les ruines de Sparte sont assez éloignées de Misitra 19. Il était bien clair, d’après cela, que les meilleures autorités étaient pour cette dernière opinion. D’Anville surtout est formel, et il paraît choqué du sentiment contraire : " Le lieu, dit-il, qu’occupait cette ville (Sparte), est appelé Palaeochôri ou le vieux bourg ; la ville nouvelle sous le nom de Misitra, que l’on a tort de confondre avec Sparte, en est écartée vers le couchant 20. " Spon, combattant La Guilletière, s’exprime aussi fortement d’après le témoignage de Vernon et du consul Giraud. L’abbé Fourmont, qui a retrouvé à Sparte tant d’inscriptions, n’a pu être dans l’erreur sur l’emplacement de cette ville. Il est vrai que nous n’avons pas son voyage ; mais Leroi, qui a reconnu le théâtre et le dromos, n’a pu ignorer la vraie position de Sparte. Les meilleures géographies, se conformant à ces grandes autorités, ont pris soin d’avertir que Misitra n’est point du tout Lacédémone. Il y en a même qui fixent assez bien la distance de l’une à l’autre de ces villes, en la faisant d’environ deux lieues.

On voit ici, par un exemple frappant, combien il est difficile de rétablir la vérité quand une erreur est enracinée. Malgré Spon, Fourmont, Leroi, d’Anville, etc., on s’est généralement obstiné à voir Sparte dans Misitra, et moi-même tout le premier. Deux voyageurs modernes avaient achevé de m’aveugler, Scrofani et M. Pouqueville. Je n’avais pas fait attention que celui-ci, en décrivant Misitra comme représentant Lacédémone, ne faisait que répéter l’opinion des gens du pays, et qu’il ne donnait pas ce sentiment pour le sien : il semble même pencher au contraire vers l’opinion qui a pour elle les meilleures autorités : d’où je devais conclure que M. Pouqueville, exact sur tout ce qu’il a vu de ses propres yeux, avait été trompé dans ce qu’on lui avait dit de Sparte 21.

Persuadé donc, par une erreur de mes premières études, que Misitra était Sparte, j’avais commencé à parcourir Amyclée : mon projet était de me débarrasser d’abord de ce qui n’était point Lacédémone, afin de donner ensuite à cette ville toute mon attention. Qu’on juge de mon embarras, lorsque, du haut du château de Misitra, je m’obstinais à vouloir reconnaître la cité de Lycurgue dans une ville absolument moderne, et dont l’architecture ne m’offrait qu’un mélange confus du genre oriental et du style gothique, grec et italien : pas une pauvre petite ruine antique pour se consoler au milieu de tout cela. Encore si la vieille Sparte, comme la vieille Rome, avait levé sa tête défigurée du milieu de ces monuments nouveaux ! Mais non : Sparte était renversée dans la poudre, ensevelie dans le tombeau, foulée aux pieds des Turcs, morte, morte tout entière !

Je le croyais ainsi. Mon cicérone savait à peine quelques mots d’italien et d’anglais. Pour me faire mieux entendre de lui, j’essayais de méchantes phrases de grec moderne : je barbouillais au crayon quelques mots de grec ancien, je parlais italien et anglais, je mêlais du français à tout cela ; Joseph voulait nous mettre d’accord, et il ne faisait qu’accroître la confusion ; le janissaire et le guide (espèce de juif demi-nègre) donnaient leur avis en turc, et augmentaient le mal. Nous parlions tous à la fois, nous criions, nous gesticulions ; avec nos habits différents, nos langages et nos visages divers, nous avions l’air d’une assemblée de démons perchés au coucher du soleil sur la pointe de ces ruines. Les bois et les cascades du Taygète étaient derrière nous, la Laconie à nos pieds, et le plus beau ciel sur notre tête :

" Voilà Misitra, disais-je au cicérone : c’est Lacédémone, n’est-ce pas ? "

Il me répondait : " Signor, Lacédémone ? Comment ? "

" Je vous dis Lacédémone ou Sparte ? "

" Sparte ? Quoi ? "

" Je vous demande si Misitra est Sparte. "

" Je n’entends pas. "

" Comment ! vous, Grec, vous, Lacédémonien, vous ne connaissez pas le nom de Sparte ? "

" Sparte ? Oh ! oui, Grande république ! Fameux Lycurgue ! "

" Ainsi Misitra est Lacédémone ? "

Le Grec me fit un signe de tête affirmatif. Je fus ravi.

" Maintenant, repris-je, expliquez-moi ce que je vois : quelle est cette partie de la ville ? " Et je montrais la partie devant moi, un peu à droite.

" Mésochôrion, " répondit-il.

" J’entends bien : mais quelle partie était-ce de Lacédémone ? "

" Lacédémone ? Quoi ? "

J’étais hors de moi.

" Au moins, indiquez-moi le fleuve. " Et je répétais : " Potamos, Potamos. "

Mon Grec me fit remarquer le torrent appelé la rivière des Juifs.

" Comment, c’est là l’Eurotas ? impossible ! Dites-moi où est le Vasilipotamos. "

Le cicérone fit de grands gestes, et étendit le bras à droite, du côté d’Amyclée.

Me voilà replongé dans toutes mes perplexités. Je prononçai le nom d’ Iri, et, à ce nom, mon Spartiate me montra la gauche à l’opposé d’Amyclée.

Il fallait conclure qu’il y avait deux fleuves : l’un à droite, le Vasilipotamos ; l’autre à gauche, l’Iri, et que ni l’un ni l’autre de ces fleuves ne passait à Misitra. On a vu plus haut, par l’explication que j’ai donnée de ces deux noms, ce qui causait mon erreur.

Ainsi, disais-je en moi-même, je ne sais plus où est l’Eurotas ; mais il est clair qu’il ne passe point à Misitra. Donc Misitra n’est point Sparte, à moins que le cours du fleuve n’ait changé et ne se soit éloigné de la ville ; ce qui n’est pas du tout probable. Où est donc Sparte ? Je serai venu jusque ici sans avoir pu la trouver ! Je m’en retournerai sans l’avoir vue ! J’étais dans la consternation. Comme j’allais descendre du château, le Grec s’écria : " Votre Seigneurie demande peut-être Palaeochôri ? " A ce nom je me rappelai le passage de d’Anville ; je m’écrie à mon tour : " Oui, Palaeochôri ! la vieille ville ! Où est-elle, Palaeochôri ? "

" Là-bas, à Magoula, " dit le cicérone ; et il me montrait au loin dans la vallée une chaumière blanche environnée de quelques arbres.

Les larmes me vinrent aux yeux en fixant mes regards sur cette misérable cabane qui s’élevait dans l’enceinte abandonnée d’une des villes les plus célèbres de l’univers, et qui servait seule à faire reconnaître l’emplacement de Sparte, demeure unique d’un chevrier, dont toute la richesse consiste dans l’herbe qui croît sur les tombeaux d’Agis et de Léonidas.

Je ne voulus plus rien voir ni rien entendre : je descendis précipitamment du château, malgré les cris des guides qui voulaient me montrer des ruines modernes et me raconter des histoires d’agas, de pachas, de cadis, de vayvodes ; mais en passant devant l’archevêché je trouvai des papas qui attendaient le Français à la porte, et qui m’invitèrent à entrer de la part de l’archevêque.

Quoique j’eusse bien désiré refuser cette politesse, il n’y eut pas moyen de s’y soustraire. J’entrai donc : l’archevêque était assis au milieu de son clergé dans une salle très propre, garnie de nattes et de coussins à la manière des Turcs. Tous ces papas et leur chef étaient gens d’esprit et de bonne humeur ; plusieurs savaient l’italien et s’exprimaient avec facilité dans cette langue. Je leur contai ce qui venait de m’arriver au sujet des ruines de Sparte : ils en rirent, et se moquèrent du cicérone ; ils me parurent fort accoutumés aux étrangers.

La Morée est en effet remplie de Lévantins, de Francs, de Ragusains, d’Italiens, et surtout de jeunes médecins de Venise et des îles Ioniennes, qui viennent dépêcher les cadis et les agas. Les chemins sont assez sûrs : on trouve passablement de quoi se nourrir ; on jouit d’une grande liberté, pourvu qu’on ait un peu de fermeté et de prudence. C’est en général un voyage très facile, surtout pour un homme qui a vécu chez les sauvages de l’Amérique. Il y a toujours quelques Anglais sur les chemins du Péloponèse : les papas me dirent qu’ils avaient vu dans ces derniers temps des antiquaires et des officiers de cette nation. Il y a même à Misitra une maison grecque qu’on appelle l’Auberge anglaise : on y mange du roast-beef et l’on y boit du vin de Porto. Le voyageur a sous ce rapport de grandes obligations aux Anglais : ce sont eux qui ont établi de bonnes auberges dans toute l’Europe, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Espagne, à Constantinople, à Athènes et jusqu’aux portes de Sparte, en dépit de Lycurgue.

L’archevêque connaissait le vice-consul d’Athènes, et je ne sais s’il ne me dit point lui avoir donné l’hospitalité dans les deux ou trois courses que M. Fauvel a faites à Misitra. Après qu’on m’eut servi le café, on me montra l’archevêché et l’église : celle-ci, fort célèbre dans nos géographies, n’a pourtant rien de remarquable. La mosaïque du pavé est commune ; les peintures, vantées par Guillet, rappellent absolument les ébauches de l’école avant le Pérugin. Quant à l’architecture, ce sont toujours des dômes plus ou moins écrasés, plus ou moins multipliés. Cette cathédrale, dédiée à saint Dimitri, et non pas à la Vierge, comme on l’a dit, a pour sa part sept de ces dômes. Depuis que cet ornement a été employé à Constantinople dans la dégénération de l’art, il a marqué tous les monuments de la Grèce. Il n’a ni la hardiesse du gothique ni la sage beauté de l’antique. Il est assez majestueux quand il est immense : mais alors il écrase l’édifice qui le porte : s’il est petit, ce n’est plus qu’une calotte ignoble, qui ne se lie à aucun membre de l’architecture, et qui s’élève au-dessus des entablements tout exprès pour rompre la ligne harmonieuse de la cymaise.

Je vis dans la bibliothèque de l’archevêché quelques traités des Pères grecs, des livres de controverse et deux ou trois historiens de la Byzantine, entre autres Pachymère. Il eût été intéressant de collationner le texte de ce manuscrit avec les textes que nous avons ; mais il aura sans doute passé sous les yeux de nos deux grands hellénistes, l’abbé Fourmont et d’Ansse de Villoison. Il est probable que les Vénitiens, longtemps maîtres de la Morée, en auront enlevé les manuscrits les plus précieux.

Mes hôtes me montrèrent avec empressement des traductions imprimées de quelques ouvrages français : c’est, comme on sait, le Télémaque, Rollin, etc., et des nouveautés publiées à Bucharest. Parmi ces traductions, je n’oserais dire que je trouvai Atala, si M. Stamati ne m’avait aussi fait l’honneur de prêter à ma sauvage la langue d’Homère. La traduction que je vis à Misitra n’était pas achevée ; le traducteur était un Grec, natif de Zante ; il s’était trouvé à Venise lorsque Atala y parut en italien, et c’était sur cette traduction qu’il avait commencé la sienne en grec vulgaire. Je ne sais si je cachai mon nom par orgueil ou par modestie ; mais ma petite gloriole d’auteur fut si satisfaite de se rencontrer auprès de la grande gloire de Lacédémone, que le portier de l’archevêché eut lieu de se louer de ma générosité : c’est une charité dont j’ai fait depuis pénitence.

Il était nuit quand je sortis de l’archevêché : nous traversâmes la partie la plus peuplée de Misitra ; nous passâmes dans le bazar indiqué dans plusieurs descriptions comme devant être l’agora des anciens, supposant toujours que Misitra est Lacédémone. Ce bazar est un mauvais marché pareil à ces halles que l’on voit dans nos petites villes de province. De chétives boutiques de schalls, de merceries, de comestibles, en occupent les rues. Ces boutiques étaient alors occupées par des lampes de fabrique italienne. On me fit remarquer, à la lueur de ces lampes, deux Maniottes qui vendaient des sèches et des polypes de mer appelés à Naples frutti di mare. Ces pêcheurs, d’une assez grande taille, ressemblaient à des paysans francs-comtois. Je ne leur trouvai rien d’extraordinaire. J’achetai d’eux un chien de Taygète : il était de moyenne taille, le poil fauve et rude, le nez très court, l’air sauvage :

Fulvus Lacon, Amica vis pastoribus. Je l’avais nommé Argus : " Ulysse en fit autant. " Malheureusement je le perdis quelques jours après sur la route entre Argos et Corinthe.

Nous vîmes passer plusieurs femmes enveloppées dans leurs longs habits. Nous nous détournions pour leur céder le chemin, selon une coutume de l’Orient, qui tient à la jalousie plus qu’à la politesse. Je ne pus découvrir leurs visages : je ne sais donc s’il faut dire encore Sparte aux belles femmes, d’après Homère, καλλιγύναικα.

Je rentrai chez Ibraïm après treize heures de courses, pendant lesquelles je ne m’étais reposé que quelques moments. Outre que je supporte la fatigue, le soleil et la faim, j’ai observé qu’une vive émotion me soutient contre la lassitude et me donne de nouvelles forces. Je suis convaincu d’ailleurs, et plus que personne, qu’une volonté inflexible surmonte tout et l’emporte même sur le temps. Je me décidai à ne me point coucher, à profiter de la nuit pour écrire des notes, à me rendre le lendemain aux ruines de Sparte et à continuer de là mon voyage sans revenir à Misitra.

Je dis adieu à Ibraïm ; j’ordonnai à Joseph et au guide de se rendre avec leurs chevaux sur la route d’Argos, et de m’attendre à ce pont de l’Eurotas que nous avions déjà passé en venant de Tripolizza. Je ne gardai que le janissaire pour m’accompagner aux ruines de Sparte : si j’avais même pu me passer de lui, je serais allé seul à Magoula, car j’avais éprouvé combien des subalternes qui s’impatientent et s’ennuient vous gênent dans les recherches que vous voulez faire.

Tout étant réglé de la sorte, le 18, une demi-heure avant le jour, je montai à cheval avec le janissaire ; je récompensai les esclaves du bon Ibraïm, et je partis au galop pour Lacédémone.

Il y avait déjà une heure que nous courions par un chemin uni qui se dirigeait droit au sud-est, lorsqu’au lever de l’aurore j’aperçus quelques débris et un long mur de construction antique : le cœur commence à me battre. Le janissaire se tourne vers moi et, me montrant sur la droite, avec son fouet, une cabane blanchâtre, il me crie d’un air de satisfaction : " Palaeochôri ! " Je me dirigeai vers la principale ruine que je découvrais sur une hauteur. En tournant cette hauteur par le nord-ouest afin d’y monter, je m’arrêtai tout à coup à la vue d’une vaste enceinte, ouverte en demi-cercle, et que je reconnus à l’instant pour un théâtre. Je ne puis peindre les sentiments confus qui vinrent m’assiéger. La colline au pied de laquelle je me trouvais était donc la colline de la citadelle de Sparte, puisque le théâtre était adossé à la citadelle ; la ruine que je voyais sur cette colline était donc le temple de Minerve-Chalcioecos, puisque celui-ci était dans la citadelle ; les débris et le long mur que j’avais passés plus bas faisaient donc partie de la tribu des Cynosures, puisque cette tribu était au nord de la ville ; Sparte était donc sous mes yeux ; et son théâtre, que j’avais eu le bonheur de découvrir en arrivant, me donnait sur-le-champ les positions des quartiers et des monuments. Je mis pied à terre, et je montai en courant sur la colline de la citadelle.

Comme j’arrivais à son sommet, le soleil se levait derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle ! mais qu’il était triste ! L’Eurotas coulant solitaire sous les débris du pont Babyx ; des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines ! Je restai immobile, dans une espèce de stupeur, à contempler cette scène. Un mélange d’admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée ; le silence était profond autour de moi : je voulus du moins faire parler l’écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas ! Aucune ruine ne répéta ce grand nom, et Sparte même sembla l’avoir oublié.

Si des ruines où s’attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanité de tout ici-bas, il faut pourtant convenir que les noms qui survivent à des empires et qui immortalisent des temps et des lieux sont quelque chose. Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire : rien n’est plus beau qu’elle, si ce n’est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l’une à l’autre dans cette vie ; et c’était l’objet de l’unique prière que les Spartiates adressaient aux dieux : " Ut pulchra bonis adderent ! " Quand l’espèce de trouble où j’étais fut dissipé, je commençai à étudier les ruines autour de moi. Le sommet de la colline offrait un plateau environné, surtout au nord-ouest, d’épaisses murailles ; j’en fis deux fois le tour, et je comptai mille cinq cent soixante et mille cinq cent soixante-six pas communs, ou à peu près sept cent quatre-vingts pas géométriques ; mais il faut remarquer que j’embrasse dans ce circuit le sommet entier de la colline, y compris la courbe que forme l’excavation du théâtre dans cette colline : c’est ce théâtre que Leroi a examiné.

Des décombres, partie ensevelis sous terre, partie élevés au-dessus du sol, annoncent, vers le milieu de ce plateau, les fondements du temple de Minerve-Chalcioecos 22, où Pausanias se réfugia vainement et perdit la vie. Une espèce de rampe en terrasse, large de soixante-dix pieds, et d’une pente extrêmement douce, descend du midi de la colline dans la plaine. C’était peut-être le chemin par où l’on montait à la citadelle, qui ne devint très forte que sous les tyrans de Lacédémone.

A la naissance de cette rampe, et au-dessus du théâtre, je vis un petit édifice de forme ronde aux trois quarts détruit : les niches intérieures en paraissent également propres à recevoir des statues ou des urnes. Est-ce un tombeau ? Est-ce le temple de Vénus armée ? Ce dernier devait être à peu près dans cette position, et dépendant de la tribu des Egides. César, qui prétendait descendre Vénus, portait sur son anneau l’empreinte d’une Vénus armée : c’était en effet le double emblème des faiblesses et de la gloire de ce grand homme :

Vincere si possum nuda, quid arma gerens ? Si l’on se place avec moi sur la colline de la citadelle, voici ce qu’on verra autour de soi :

Au levant, c’est-à-dire vers l’Eurotas, un monticule de forme allongée, et aplati à sa cime, comme pour servir de stade ou d’hippodrome. Des deux côtés de ce monticule, entre deux autres monticules qui font avec le premier deux espèces de vallées, on aperçoit les ruines du pont Babyx et le cours de l’Eurotas. De l’autre côté du fleuve, la vue est arrêtée par une chaîne de collines rougeâtres : ce sont les monts Ménélaïons. Derrière ces monts s’élève la barrière des hautes montagnes qui bordent au loin le golfe d’Argos.

Dans cette vue à l’est, entre la citadelle et l’Eurotas, en portant les yeux nord et sud par l’est, parallèlement au cours du fleuve, on placera la tribu des Limnates, le temple de Lycurgue, le palais du roi Démarate, la tribu des Egides et celle des Messoates, un des Lesché, le monument de Cadmus, les temples d’Hercule, d’Hélène, et le Plataniste. J’ai compté dans ce vaste espace sept ruines debout et hors de terre, mais tout à fait informes et dégradées. Comme je pouvais choisir, j’ai donné à l’un de ces débris le nom du temple d’Hélène ; à l’autre celui du tombeau d’Alcman : j’ai cru voir les monuments héroïques d’Egée et de Cadmus ; je me suis déterminé ainsi pour la fable, et n’ai reconnu pour l’histoire que le temple de Lycurgue. J’avoue que je préfère au brouet noir et à la Cryptie la mémoire du seul poète que Lacédémone ait produit, et la couronne de fleurs que les filles de Sparte cueillirent pour Hélène dans l’île du Plataniste :

O ubi campi, Sperchiusque et virginibus bacchata Lacaenis, Taygeta ! En regardant maintenant vers le nord, et toujours du sommet de la citadelle, on voit une assez haute colline qui domine même celle où la citadelle est bâtie, ce qui contredit le texte de Pausanias. C’est dans la vallée que forment ces deux collines que devaient se trouver la place publique et les monuments que cette dernière renfermait, tels que le Sénat des Gérontes, le Chœur, le Portique des Perses, etc. Il n’y a aucune ruine de ce côté. Au nord-ouest s’étendait la tribu des Cynosures, par où j’étais entré à Sparte, et où j’ai remarqué le long mur.

Tournons-nous à présent à l’ouest, et nous apercevrons, sur un terrain uni, derrière et au pied du théâtre, trois ruines, dont l’une est assez haute et arrondie comme une tour : dans cette direction se trouvaient la tribu des Pitanates, le Théomélide, les tombeaux de Pausanias et de Léonidas, le Lesché des Crotanes et le temple de Diane Isora.

Enfin, si l’on ramène ses regards au midi, on verra une terre inégale que soulèvent çà et là des racines de murs rasés au niveau du sol. Il faut que les pierres en aient été emportées, car on ne les aperçoit point à l’entour. La maison de Ménélas s’élevait dans cette perspective ; et plus loin, sur le chemin d’Amyclée, on rencontrait le temple des Dioscures et des Grâces. Cette description deviendra plus intelligible si le lecteur veut avoir recours à Pausanias ou simplement au Voyage d’Anacharsis.

Tout cet emplacement de Lacédémone est inculte : le soleil l’embrase en silence et dévore incessamment le marbre des tombeaux. Quand je vis ce désert, aucune plante n’en décorait les débris, aucun oiseau, aucun insecte ne les animait, hors des millions de lézards, qui montaient et descendaient sans bruit le long des murs brûlants. Une douzaine de chevaux à demi sauvages paissaient çà et là une herbe flétrie ; un pâtre cultivait dans un coin du théâtre quelques pastèques ; et à Magoula, qui donne son triste nom à Lacédémone, on remarquait un petit bois de cyprès. Mais ce Magoula même, qui fut autrefois un village turc assez considérable, a péri dans ce champ de mort : ses masures sont tombées, et ce n’est plus qu’une ruine qui annonce des ruines.

Je descendis de la citadelle et je marchai pendant un quart d’heure pour arriver à l’Eurotas. Je le vis à peu près tel que je l’avais passé deux lieues plus haut sans le connaître : il peut avoir devant Sparte la largeur de la Marne au-dessus de Charenton. Son lit, presque desséché en été, présente une grève semée de petits cailloux, plantée de roseaux et de lauriers-roses, et sur laquelle coulent quelques filets d’une eau fraîche et limpide. Cette eau me parut excellente ; j’en bus abondamment, car je mourais de soif. L’Eurotas mérite certainement l’épithète de Καλλιδόναξ, aux beaux roseaux, que lui a donnée Euripide ; mais je ne sais s’il doit garder celle d’ olorifer, car je n’ai point aperçu de cygnes dans ses eaux. Je suivis son cours, espérant rencontrer ces oiseaux qui, selon Platon, ont avant d’expirer une vue de l’Olympe, et c’est pourquoi leur dernier chant est si mélodieux : mes recherches furent inutiles. Apparemment que je n’ai pas, comme Horace, la faveur des Tyndarides, et qu’ils n’ont pas voulu me laisser pénétrer le secret de leur berceau.

Les fleuves fameux ont la même destinée que les peuples fameux : d’abord ignorés, puis célébrés sur toute la terre, ils retombent ensuite dans leur première obscurité. L’Eurotas, appelé d’abord Himère, coule maintenant oublié sous le nom d’ Iri, comme le Tibre, autrefois l’Albula, porte aujourd’hui à la mer les eaux inconnues du Tevère. J’examinai les ruines du pont Babyx, qui sont peu de chose. Je cherchai l’île du Plataniste, et je crois l’avoir trouvée au-dessous même de Magoula : c’est un terrain de forme triangulaire, dont un côté est baigné par l’Eurotas et dont les deux autres côtés sont fermés par des fossés pleins de jonc, où coule pendant l’hiver la rivière de Magoula, l’ancien Cnacion. Il y a dans cette île quelques mûriers et des sycomores, mais point de platanes. Je n’aperçus rien qui prouvât que les Turcs fissent encore de cette île un lieu de délices ; j’y vis cependant quelques fleurs, entre autres des lis bleus portés par une espèce de glaïeuls ; j’en cueillis plusieurs en mémoire d’Hélène : la fragile couronne de la beauté existe encore sur les bords de l’Eurotas, et la beauté même a disparu.

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