Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 17)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La vue dont on jouit en marchant le long de l’Eurotas est bien différente de celle que l’on découvre du sommet à la citadelle. Le fleuve suit un lit tortueux et se cache, comme je l’ai dit, parmi des roseaux et des lauriers-roses aussi grands que des arbres ; sur la rive gauche, les monts Ménélaïons, d’un aspect aride et rougeâtre, forment contraste avec la fraîcheur et la verdure du cours de l’Eurotas. Sur la rive droite, le Taygète déploie son magnifique rideau ; tout l’espace compris entre ce rideau et le fleuve est occupé par les collines et les ruines de Sparte ; ces collines et ces ruines ne paraissent point désolées comme lorsqu’on les voit de près : elles semblent au contraire teintes de pourpre, de violet, d’or pale. Ce ne sont point les prairies et les feuilles d’un vert cru et froid qui font les admirables paysages ; ce sont les effets de la lumière : voilà pourquoi les roches et les bruyères de la baie de Naples seront toujours plus belles que les vallées les plus fertiles de la France et de l’Angleterre.

Ainsi, après des siècles d’oubli, ce fleuve qui vit errer sur ses bords les Lacédémoniens illustrés par Plutarque, ce fleuve, dis-je, s’est peut-être réjoui dans son abandon d’entendre retentir autour de ses rives les pas d’un obscur étranger. C’était le 18 août 1806, à neuf heures du matin, que je fis seul, le long de l’Eurotas, cette promenade qui ne s’effacera jamais de ma mémoire. Si je hais les mœurs des Spartiates, je ne méconnais point la grandeur d’un peuple libre, et je n’ai point foulé sans émotion sa noble poussière. Un seul fait suffit à la gloire de ce peuple : quand Néron visita la Grèce, il n’osa entrer dans Lacédémone. Quel magnifique éloge de cette cité !

Je retournai à la citadelle en m’arrêtant à tous les débris que je rencontrais sur mon chemin. Comme Misitra a vraisemblablement été bâtie avec les ruines de Sparte, cela sans doute aura beaucoup contribué à la dégradation des monuments de cette dernière ville. Je trouvai mon compagnon exactement dans la même place où je l’avais laissé : il s’était assis, il avait dormi ; il venait de se réveiller ; il fumait ; il allait dormir encore. Les chevaux paissaient paisiblement dans les foyers du roi Ménélas : " Hélène n’avait point quitté sa belle quenouille chargée d’une laine teinte en pourpre, pour leur donner un pur froment dans une superbe crèche 23. " Aussi, tout voyageur que je suis, je ne suis point le fils d’Ulysse, quoique je préfère, comme Télémaque, mes rochers paternels aux plus beaux pays.

Il était midi ; le soleil dardait à plomb ses rayons sur nos têtes. Nous nous mîmes à l’ombre dans un coin du théâtre, et nous mangeâmes d’un grand appétit du pain et des figues sèches que nous avions apportés de Misitra : Joseph s’était emparé du reste des provisions. Le janissaire se réjouissait : il croyait en être quitte et se préparait à partir : mais il vit bientôt, à son grand déplaisir, qu’il s’était trompé. Je me mis à écrire des notes et à prendre la vue des lieux : tout cela dura deux grandes heures, après quoi je voulus examiner les monuments à l’ouest de la citadelle. C’était de ce côté que devait être le tombeau de Léonidas. Le janissaire m’accompagna tirant les chevaux par la bride ; nous allions errant de ruine en ruine. Nous étions les deux seuls hommes vivants au milieu de tant de morts illustres : tous deux barbares, étrangers l’un à l’autre ainsi qu’à la Grèce, sortis des forêts de la Gaule et des rochers du Caucase, nous nous étions rencontrés au fond du Péloponèse, moi pour passer, lui pour vivre sur les tombeaux qui n’étaient pas ceux de nos aïeux.

J’interrogeai vainement les moindres pierres pour leur demander les cendres de Léonidas. J’eus pourtant un moment d’espoir : près de cette espèce de tour que j’ai indiquée à l’ouest de la citadelle, je vis des débris de sculptures, qui me semblèrent être ceux d’un lion. Nous savons par Hérodote qu’il y avait un lion de pierre sur le tombeau de Léonidas ; circonstance qui n’est pas rapportée par Pausanias. Je redoublai d’ardeur ; tous mes soins furent inutiles 24. Je ne sais si c’est dans cet endroit que l’abbé Fourmont fit la découverte de trois monuments curieux. L’un était un cippe sur lequel était gravé le nom de Jérusalem : il s’agissait peut-être de cette alliance des Juifs et des Lacédémoniens dont il est parlé dans les Machabées ; les deux autres monuments étaient les inscriptions sépulcrales de Lysander et d’Agésilas : un Français devait naturellement retrouver le tombeau de deux grands capitaines. Je remarquerai que c’est à mes compatriotes que l’Europe doit les premières notions satisfaisantes qu’elle ait eues sur les ruines de Sparte et d’Athènes 25. Deshayes, envoyé par Louis XIII à Jérusalem, passa vers l’an 1629 à Athènes : nous avons son Voyage, que Chandler n’a pas connu. Le père Babin, jésuite, donna en 1672 sa relation de l’ État présent de la ville d’Athènes ; cette relation fut rédigée par Spon, avant que ce sincère et habile voyageur eût commencé ses courses avec Wheler. L’abbé Fourmont et Leroi ont répandu les premiers des lumières certaines sur la Laconie, quoique à la vérité Vernon eut passé à Sparte avant eux ; mais on n’a qu’une seule lettre de cet Anglais : il se contente de dire qu’il a vu Lacédémone, et il n’entre dans aucun détail 26. Pour moi, j’ignore si mes recherches passeront à l’avenir, mais du moins j’aurai mêlé mon nom au nom de Sparte, qui peut seule le sauver de l’oubli ; j’aurai, pour ainsi dire, retrouvé cette cité immortelle, en donnant sur ses ruines des détails jusqu’ici inconnus : un simple pêcheur, par naufrage ou par aventure, détermine souvent la position de quelques écueils qui avaient échappé aux soins des pilotes les plus habiles.

Il y avait à Sparte une foule d’autels et de statues consacrés au Sommeil, à la Mort, à la Beauté (Vénus-Morphô), divinités de tous les hommes ; à la Peur sous les armes, apparemment celle que les Lacédémoniens inspiraient aux ennemis : rien de tout cela n’est resté ; mais je lus sur une espèce de socle ces quatre lettres LASM. Faut-il rétablir GELASMA, Gelasma ? Serait-ce le piédestal de cette statue du Rire que Lycurgue plaça chez les graves descendants d’Hercule ? L’autel du Rire subsistant seul au milieu de Sparte ensevelie offrirait un beau sujet de triomphe à la philosophie de Démocrite !

Le jour finissait lorsque je m’arrachai à ces illustres débris, à l’ombre de Lycurgue, aux souvenirs des Thermopyles et à tous les mensonges de la fable et de l’histoire. Le soleil disparut derrière le Taygète, de sorte que je le vis commencer et finir son tour sur les ruines de Lacédémone. Il y avait trois mille cinq cent quarante-trois ans qu’il s’était levé et couché pour la première fois sur cette ville naissante. Je partis l’esprit rempli des objets que je venais de voir et livré à des réflexions intarissables : de pareilles journées font ensuite supporter patiemment beaucoup de malheurs, et rendent surtout indifférent à bien des spectacles.

Nous remontâmes le cours de l’Eurotas pendant une heure et demie, au travers des champs, et nous tombâmes dans le chemin de Tripolizza. Joseph et le guide étaient campés de l’autre côté de la rivière, auprès du pont : ils avaient allumé du feu avec des roseaux, en dépit d’Apollon, que le gémissement de ces roseaux consolait de la perte de Daphné. Joseph s’était abondamment pourvu du nécessaire : il avait du sel, de l’huile, des pastèques, du pain et de la viande. Il prépara un gigot de mouton, comme le compagnon d’Achille, et me le servit sur le coin d’une grande pierre, avec du vin de la vigne d’Ulysse et de l’eau de l’Eurotas. J’avais justement pour trouver ce souper excellent ce qui manquait à Denys pour sentir le mérite du brouet noir.

Après le souper Joseph apporta ma selle, qui me servait ordinairement d’oreiller ; je m’enveloppai dans mon manteau, et je me couchai au bord de l’Eurotas, sous un laurier. La nuit était si pure et si sereine, que la voie lactée formait comme une aube réfléchie par l’eau du fleuve, et à la clarté de laquelle on aurait pu lire. Je m’endormis les yeux attachés au ciel, ayant précisément au-dessus de ma tête la belle Constellation du Cygne de Léda. Je me rappelle encore le plaisir que j’éprouvais autrefois à me reposer ainsi dans les bois de l’Amérique, et surtout à me réveiller au milieu de la nuit. J’écoutais le bruit du vent dans la solitude, le bramement des daims et des cerfs, le mugissement d’une cataracte éloignée, tandis que mon bûcher, à demi éteint, rougissait en dessous le feuillage des arbres. J’aimais jusqu’à la voix de l’Iroquois, lorsqu’il élevait un cri du sein des forêts, et qu’à la clarté des étoiles, dans le silence de la nature, il semblait proclamer sa liberté sans bornes. Tout cela plaît à vingt ans, parce que la vie se suffit pour ainsi dire à elle-même, et qu’il y a dans la première jeunesse quelque chose d’inquiet et de vague qui nous porte incessamment aux chimères, ipsi sibi somnia fingunt ; mais dans un âge plus mûr l’esprit revient à des goûts plus solides : il veut surtout se nourrir des souvenirs et des exemples de l’histoire. Je dormirais encore volontiers au bord de l’Eurotas ou du Jourdain si les ombres héroïques des trois cents Spartiates ou les douze fils de Jacob devaient visiter mon sommeil ; mais je n’irais plus chercher une terre nouvelle qui n’a point été déchirée par le soc de la charrue : il me faut à présent de vieux déserts, qui me rendent à volonté les murs de Babylone ou les légions de Pharsale, grandia ossa ! des champs dont les sillons m’instruisent et où je retrouve, homme que je suis, le sang, les larmes et les sueurs de l’homme.

Joseph me réveilla le 19, à trois heures du matin, comme je le lui avais ordonné : nous sellâmes nos chevaux et nous partîmes. Je tournai la tête vers Sparte, et je jetai un dernier regard sur l’Eurotas : je ne pouvais me défendre de ce sentiment de tristesse qu’on éprouve en présence d’une grande ruine et en quittant des lieux qu’on ne reverra jamais.

Le chemin qui conduit de la Laconie dans l’Argolide était dans l’antiquité ce qu’il est encore aujourd’hui, un des plus rudes et des plus sauvages de la Grèce. Nous suivîmes pendant quelque temps la route de Tripolizza ; puis, tournant au levant, nous nous enfonçâmes dans des gorges de montagnes. Nous marchions rapidement dans des ravines et sous des arbres qui nous obligeaient de nous coucher sur le cou de nos chevaux. Je frappai si rudement de la tête contre une branche de ces arbres, que je fus jeté à dix pas sans connaissance. Comme mon cheval continuait de galoper, mes compagnons de voyage, qui me devançaient, ne s’aperçurent pas de ma chute : leurs cris, quand ils revinrent à moi, me tirèrent de mon évanouissement.

A quatre heures du matin nous parvînmes au sommet d’une montagne où nous laissâmes reposer nos chevaux. Le froid devint si piquant, que nous fûmes obligés d’allumer un feu de bruyères. Je ne puis assigner de nom à ce lieu peu célèbre dans l’antiquité ; mais nous devions être vers les sources du Loenus, dans la chaîne du mont Eva, et peu éloignés de Prasiae, sur le golfe d’Argos.

Nous arrivâmes à midi à un gros village appelé Saint-Paul, assez voisin de la mer : on n’y parlait que d’un événement tragique qu’on s’empressa de nous raconter.

Une fille de ce village, ayant perdu son père et sa mère, et se trouvant maîtresse d’une petite fortune, fut envoyée par ses parents à Constantinople. A dix-huit ans elle revint dans son village : elle parlait le turc, l’italien et le français, et quand il passait des étrangers à Saint-Paul, elle les recevait avec une politesse qui fit soupçonner sa vertu. Les chefs des paysans s’assemblèrent. Après avoir examiné entre eux la conduite de l’orpheline, ils résolurent de se défaire d’une fille qui déshonorait le village. Ils se procurèrent d’abord la somme fixée en Turquie pour le meurtre d’une chrétienne ; ensuite ils entrèrent pendant la nuit chez la jeune fille, l’assommèrent, et un homme qui attendait la nouvelle de l’exécution alla porter au pacha le prix du sang. Ce qui mettait en mouvement tous ces Grecs de Saint-Paul, ce n’était pas l’atrocité de l’action, mais l’avidité du pacha ; car celui-ci, qui trouvait aussi l’action toute simple, et qui convenait avoir reçu la somme fixée pour un assassinat ordinaire, observait pourtant que la beauté, la jeunesse, la science, les voyages de l’orpheline, lui donnaient (à lui pacha de Morée) de justes droits à une indemnité : en conséquence Sa Seigneurie avait envoyé le jour même deux janissaires pour demander une nouvelle contribution.

Le village de Saint-Paul est agréable ; il est arrosé de fontaines ombragées de pins de l’espèce sauvage, pinus sylvestris. Nous y trouvâmes un de ces médecins italiens qui courent toute la Morée : je me fis tirer du sang. Je mangeai d’excellent lait dans une maison fort propre, ressemblant assez à une cabane suisse. Un jeune Moraïte vint s’asseoir devant moi : il avait l’air de Méléagre par la taille et le vêtement. Les paysans grecs ne sont point habillés comme les Grecs levantins que nous voyons en France : il portent une tunique qui leur descend jusqu’aux genoux et qu’ils rattachent avec une ceinture ; leurs larges culottes sont cachées par le bas de cette tunique ; ils croisent sur leurs jambes nues les bandes qui retiennent leurs sandales : à la coiffure près, ce sont absolument d’anciens Grecs sans manteau.

Mon nouveau compagnon, assis, comme je l’ai dit, devant moi, surveillait mes mouvements avec une extrême ingénuité. Il ne disait pas un mot et me dévorait des yeux : il avançait la tête pour regarder jusque dans le vase de terre où je mangeais mon lait. Je me levai, il se leva ; je me rassis, il s’assit de nouveau. Je lui présentai un cigare ; il fut ravi, et me fit signe de fumer avec lui. Quand je partis, il courut après moi pendant une demi-heure, toujours sans parler et sans qu’ou pût savoir ce qu’il voulait. Je lui donnai de l’argent, il le jeta : le janissaire voulut le chasser ; il voulut battre le janissaire. J’étais touché, je ne sais pourquoi, peut-être en me voyant, moi barbare civilisé, l’objet de la curiosité d’un Grec devenu barbare 27.

Nous étions partis de Saint-Paul à deux heures de l’après-midi, après avoir changé de chevaux, et nous suivions le chemin de l’ancienne Cynurie. Vers les quatre heures le guide nous cria que nous allions être attaqués : en effet, nous aperçûmes quelques hommes armés dans la montagne ; ils nous regardèrent longtemps, et nous laissèrent tranquillement passer. Nous entrâmes dans les monts Parthénius, et nous descendîmes au bord d’une rivière dont le cours nous conduisit jusqu’à la mer. On découvrait la citadelle d’Argos, Nauplie en face de nous, et les montagnes de la Corinthie vers Mycènes. Du point où nous étions parvenus, il y avait encore trois heures de marche jusqu’à Argos ; il fallait tourner le fond du golfe en traversant le marais de Lerne, qui s’étendait entre la ville et le lieu où nous nous trouvions. Nous passâmes auprès du jardin d’un aga, où je remarquai des peupliers de Lombardie mêlés à des cyprès, à des citronniers, à des orangers et à une foule d’arbres que je n’avais point vus jusque alors en Grèce. Peu après le guide se trompa de chemin, et nous nous trouvâmes engagés sur d’étroites chaussées qui séparaient de petits étangs et des rivières inondées. La nuit nous surprit au milieu de cet embarras : il fallait à chaque pas faire sauter de larges fossés à nos chevaux qu’effrayaient l’obscurité, le coassement d’une multitude de grenouilles et les flammes violettes qui couraient sur le marais. Le cheval du guide s’abattit ; et comme nous marchions à la file, nous trébuchâmes les uns sur les autres dans un fossé. Nous criions tous à la fois sans nous entendre ; l’eau était assez profonde pour que les chevaux pussent y nager et s’y noyer avec leurs maîtres ; ma saignée s’était rouverte, et je souffrais beaucoup de la tête. Nous sortîmes enfin miraculeusement de ce bourbier, mais nous étions dans l’impossibilité de gagner Argos. Nous aperçûmes à travers les roseaux une petite lumière : nous nous dirigeâmes de ce côté, mourant de froid, couverts de boue, tirant nos chevaux par la bride, et courant le risque à chaque pas de nous replonger dans quelque fondrière.

La lumière nous guida à une ferme située au milieu du marais, dans le voisinage du village de Lerne : on venait d’y faire la moisson ; les moissonneurs étaient couchés sur la terre ; ils se levaient sous nos pieds, et s’enfuyaient comme des bêtes fauves. Nous parvînmes à les rassurer, et nous passâmes le reste de la nuit avec eux sur un fumier de brebis, lieu le moins sale et le moins humide que nous pûmes trouver. Je serais en droit de faire une querelle à Hercule, qui n’a pas bien tué l’hydre de Lerne, car je gagnai dans ce lieu malsain une fièvre qui ne me quitta tout à fait qu’en Égypte.

Le 20, au lever de l’aurore, j’étais à Argos : le village qui remplace cette ville célèbre est plus propre et plus animé que la plupart des autres villages de la Morée. Sa position est fort belle, au fond du golfe de Nauplie ou d’Argos, à une lieue et demie de la mer ; il a d’un côté les montagnes de la Cynurie et de l’Arcadie, et de l’autre les hauteurs de Trézène et d’Epidaure.

Mais, soit que mon imagination fût attristée par le souvenir des malheurs et des fureurs des Pélopides, soit que je fusse réellement frappé par la vérité, les terres me parurent incultes et désertes, les montagnes sombres et nues, sorte de nature féconde en grands crimes et en grandes vertus. Je visitai ce qu’on appelle les restes du palais d’Agamemnon, les débris du théâtre et d’un aqueduc romain ; je montai à la citadelle, je voulais voir jusqu’à la moindre pierre qu’avait pu remuer la main du roi des rois. Qui se peut vanter de jouir de quelque gloire auprès de ces familles chantées par Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide et Racine ? Et quand on voit pourtant sur les lieux combien peu de chose reste de ces familles, on est merveilleusement étonné !

Il y a déjà longtemps que les ruines d’Argos ne répondent plus à la grandeur de son nom. Chandler les trouva en 1756 absolument telles que je les ai vues ; l’abbé Fourmont en 1746, et Pellegrin en 1719, n’avaient pas été plus heureux. Les Vénitiens ont surtout contribué à la dégradation des monuments de cette ville, en employant ses débris à bâtir le château de Palamide. Il y avait à Argos du temps de Pausanias une statue de Jupiter remarquable, parce qu’elle avait trois yeux, et bien plus remarquable encore par une autre raison : Sthénélus l’avait apportée de Troie ; c’était, disait-on, la statue même aux pieds de laquelle Priam fut massacré dans son palais par le fils d’Achille :

Ingens hora fuit, juxtaque veterrima laurus, Incumbens arae atque umbra complexa Penates. Mais Argos, qui triomphait sans doute lorsqu’elle montrait dans ses murs les Pénates qui trahirent les foyers de Priam, Argos offrit bientôt elle-même un grand exemple des vicissitudes du sort. Dès le règne de Julien l’Apostat elle était tellement déchue de sa gloire, qu’elle ne put, à cause de sa pauvreté, contribuer au rétablissement et aux frais des jeux Isthmiques. Julien plaida sa cause contre les Corinthiens : nous avons encore ce plaidoyer dans les ouvrages de cet empereur ( Ep. XXV). C’est un des plus singuliers documents de l’histoire des choses et des hommes. Enfin Argos, patrie du roi des rois, devenue dans le moyen âge l’héritage d’une veuve vénitienne, fut vendue par cette veuve à la république de Venise pour deux cents ducats de rente viagère et cinq cents une fois payés. Coronelli rapporte le contrat : Omnia vanitas !

Je fus reçu à Argos par le médecin italien Avramiotti, que M. Pouqueville vit à Nauplie, et dont il opéra la petite fille attaquée d’une hydrocéphale. M. Avramiotti me montra une carte du Péloponèse où il avait commencé d’écrire, avec M. Fauvel, les noms anciens auprès des noms modernes : ce sera un travail précieux, et qui ne pouvait être exécuté que par des hommes résidant sur les lieux depuis un grand nombre d’années. M. Avramiotti avait fait sa fortune, et il commençait à soupirer après l’Italie. Il y a deux choses qui revivent dans le cœur de l’homme à mesure qu’il avance dans la vie, la patrie et la religion. On a beau avoir oublié l’une et l’autre dans sa jeunesse, elles se présentent tôt ou tard à nous avec tous leurs charmes, et réveillent au fond de nos cœurs un amour justement dû à leur beauté. Nous parlâmes donc de la France et de l’Italie à Argos, par la même raison que le soldat argien qui suivait Enée se souvint d’Argos en mourant en Italie. Il ne fut presque point question entre nous d’Agamemnon, quoique je dusse voir le lendemain son tombeau. Nous causions sur la terrasse de la maison, qui dominait le golfe d’Argos : c’était peut-être du haut de cette terrasse qu’une pauvre femme lança la tuile qui mit fin à la gloire et aux aventures de Pyrrhus. M. Avramiotti me montrait un promontoire de l’autre côté de la mer, et me disait : " C’était là que Clylemnestre avait placé l’esclave qui devait donner le signal du retour de la flotte des Grecs ; " et il ajoutait : " Vous venez de Venise à présent ? Je crois que je ferais bien de retourner à Venise. "

Je quittai cet exilé en Grèce le lendemain à la pointe du jour, et je pris avec de nouveaux chevaux et un nouveau guide le chemin de Corinthe. Je crois que M. Avramiotti ne fut pas fâché d’être débarrassé de moi : quoiqu’il m’eût reçu avec beaucoup de politesse, il était aisé de voir que ma visite n’était pas venue très à propos.

Après une demi-heure de marche, nous traversâmes l’Inachus, père d’Io, si célèbre par la jalousie de Junon : avant d’arriver au lit de ce torrent, on trouvait autrefois, en sortant d’Argos, la porte Lucine et l’autel du Soleil. Une demi-lieue plus loin, de l’autre côté de l’lnachus, nous aurions dû voir le temple de Cérès Mysienne, et plus loin encore le tombeau de Thyeste, et le monument héroïque de Persée. Nous nous arrêtâmes à peu près à la hauteur où ces derniers monuments existaient à l’époque du voyage de Pausanias. Nous allions quitter la plaine d’Argos, sur laquelle on a un très bon mémoire de M. Barbier du Bocage. Près d’entrer dans les montagnes de la Corinthie, nous voyions Nauplie dernière nous. L’endroit où nous étions parvenus se nomme Carvati, et c’est là qu’il faut se détourner de la route pour chercher un peu sur la droite les ruines de Mycènes. Chandler les avait manquées en revenant d’Argos. Elles sont trop connues aujourd’hui, à cause des fouilles que lord Elgin y a fait faire à son passage en Grèce. M. Fauvel les a décrites dans ses Mémoires, et M. de Choiseul-Gouffier en possède les dessins : l’abbé Fourmont en avait déjà parlé, et Dumonceaux les avait aperçues. Nous traversâmes une bruyère : un petit sentier nous conduisit à ces débris, qui sont à peu près tels qu’ils étaient du temps de Pausanias, car il y a plus de deux mille deux cent quatre-vingts années que Mycènes est détruite. Les Argiens la renversèrent de fond en comble, jaloux de la gloire qu’elle s’était acquise en envoyant quarante guerriers mourir avec les Spartiates aux Thermopyles. Nous commençâmes par examiner le tombeau auquel on a donné le nom de tombeau d’Agamemnon : c’est un monument souterrain, de forme ronde, qui reçoit la lumière par le dôme, et qui n’a rien de remarquable, hors la simplicité de l’architecture. On y entre par une tranchée qui aboutit à la porte du tombeau : cette porte était ornée de pilastres d’un martre bleuâtre assez commun, tiré des montagnes voisines. C’est lord Elgin qui a fait ouvrir ce monument et déblayer les terres qui encombraient l’intérieur. Une petite porte surbaissée conduit de la chambre principale à une chambre de moindre étendue. Après l’avoir attentivement examinée, je crois que cette dernière chambre est tout simplement une excavation faite par les ouvriers hors du tombeau : car je n’ai point remarqué de murailles. Resterait à expliquer l’usage de la petite porte, qui n’était peut-être qu’une autre ouverture du sépulcre. Ce sépulcre a-t-il toujours été caché sous la terre, comme la rotonde des catacombes à Alexandrie ? S’élevait-il, au contraire, au-dessus du sol, comme le tombeau de Cecilia Metella à Rome ? Avait-il une architecture extérieure, et de quelle ordre était-elle ? Toutes questions qui restent à éclaircir. On n’a rien trouvé dans le tombeau, et l’on n’est pas même assuré que ce soit celui d’Agamemnon dont Pausanias a fait mention 28.

En sortant de ce monument, je traversai une vallée stérile, et sur le flanc d’une colline opposée je vis les ruines de Mycènes : j’admirai surtout une des portes de la ville, formée de quartiers de rocher gigantesques posés sur les rochers mêmes de la montagne, avec lesquels elles ont l’air de ne faire qu’un tout. Deux lions de forme colossale, sculptés des deux côtés de cette porte, en sont le seul ornement : ils sont représentés en reliefs, debout et en regard, comme les lions qui soutenaient les armoiries de nos anciens chevaliers ; ils n’ont plus de têtes. Je n’ai point vu, même en Égypte, d’architecture plus imposante, et le désert où elle se trouve ajoute encore à sa gravité : elle est du genre de ces ouvrages que Strabon et Pausanias attribuent aux Cyclopes, et dont on retrouve des traces en Italie. M. Petit-Radel veut que cette architecture ait précédé l’invention des ordres. Au reste, c’était un enfant tout nu, un pâtre, qui me montrait dans cette solitude le tombeau d’Agamemnon et les ruines de Mycènes.

Au bas de la porte dont j’ai parlé est une fontaine, qui sera, si l’on veut, celle que Persée trouva sous un champignon, et qui donna son nom à Mycènes : car mycès veut dire en grec un champignon, ou le pommeau d’une épée : ce conte est de Pausanias. En voulant regagner le chemin de Corinthe, j’entendis le sol retentir sous les pas de mon cheval. Je mis pied à terre, et je découvris la voûte d’un autre tombeau.

Pausanias compte à Mycènes cinq tombeaux ; le tombeau d’Atrée, celui d’Agamemnon, celui d’Eurymédon, celui de Télédamus et de Pélops, et celui d’Electre. Il ajoute que Clytemnestre et Egisthe étaient enterrés hors des murs : ce serait donc le tombeau de Clylemnestre et d’Egisthe que j’aurais retrouvé ? Je l’ai indiqué à M. Fauvel, qui doit le chercher à son premier voyage à Argos singulière destinée qui me fait sortir tout exprès de Paris pour découvrir les cendres de Clytemnestre !

Nous laissâmes Némée à notre gauche, et nous poursuivîmes notre route : nous arrivâmes de bonne heure à Corinthe, par une espèce de plaine que traversent des courants d’eau et que divisent des monticules isolés, semblables à l’Acro-Corinthe, avec lequel ils se confondent. Nous aperçûmes celui-ci longtemps avant d’y arriver, comme une masse irrégulière de granit rougeâtre, couronnée d’une ligne de murs tortueux. Tous les voyageurs ont décrit Corinthe. Spon et Wheler visitèrent la citadelle, où ils retrouvèrent la fontaine Pyrène ; mais Chandler ne monta point à l’Acro-Corinthe, et M. Fauvel nous apprend que les Turcs n’y laissent plus entrer personne. En effet, je ne pus même obtenir la permission de me promener dans les environs, malgré les mouvements que se donna pour cela mon janissaire. Au reste, Pausanias dans sa Corinthie, et Plutarque dans la Vie d’Aratus, nous ont fait connaître parfaitement les monuments et les localités de l’Acro-Corinthe.

Nous étions venus descendre à un kan assez propre, placé au centre de la bourgade, et peu éloigné du bazar. Le janissaire partit pour la provision, Joseph prépara le dîner ; et pendant qu’ils étaient ainsi occupés j’allai rôder seul dans les environs.

Corinthe est situé au pied des montagnes, dans une plaine qui s’étend jusqu’à la mer de Crissa, aujourd’hui le golfe de Lépante, seul nom moderne qui dans la Grèce rivalise de beauté avec les noms antiques. Quand le temps est serein, on découvre par delà cette mer la cime de l’Hélicon et du Parnasse, mais on ne voit pas de la ville même la mer Saronique ; il faut pour cela monter à l’Acro-Corinthe : alors on aperçoit non seulement cette mer, mais les regards s’étendent jusqu’à la citadelle d’Athènes et jusqu’au cap Colonne : " C’est, dit Spon, une des plus belles vues de l’univers. " Je le crois aisément ; car même au pied de l’Acro-Corinthe la perspective est enchanteresse.

Les maisons du village, assez grandes et assez bien entretenues, sont répandues par groupes sur la plaine, au milieu des mûriers, des orangers et des cyprès ; les vignes, qui font la richesse du pays, donnent un air frais et fertile à la campagne. Elles ne sont ni élevées en guirlandes sur des arbres comme en Italie, ni tenues basses comme aux environs de Paris. Chaque cep forme un faisceau de verdure isolé autour duquel les grappes pendent en automne comme des cristaux. Les cimes du Parnasse et de l’Hélicon, le golfe de Lépante, qui ressemble à un magnifique canal, le mont Oneïus, couverts de myrtes, forment au nord et au levant l’horizon du tableau, tandis que l’Acro-Corinthe, les montagnes de l’Argolide et de la Sicyonie s’élèvent au midi et au couchant. Quant aux monuments de Corinthe, ils n’existent plus. M. Foucherot n’a découvert parmi les ruines que deux chapiteaux corinthiens, unique souvenir de l’ordre inventé dans cette ville.

Corinthe, renversée de fond en comble par Mummius, rebâtie par Jules César et par Adrien, une seconde fois détruite par Alaric, relevée encore par les Vénitiens, fut saccagée une troisième et dernière fois par Mahomet II. Strabon la vit peu de temps après son rétablissement, sous Auguste. Pausanias l’admira du temps d’Adrien ; et, d’après les monuments qu’ils nous a décrits, c’était à cette époque une ville superbe. Il eût été curieux de savoir ce qu’elle pouvait être en 1173 quand Benjamin de Tudèle y passa ; mais ce juif espagnol raconte gravement qu’il arriva à Patras, " ville d’Antipater, dit-il, un des quatre rois grecs qui partagèrent l’empire d’Alexandre ". De là il se rend à Lépante et à Corinthe : il trouve dans cette dernière ville trois cents juifs conduits par les vénérables rabbins Léon, Jacob et Ezéchias ; et c’était tout ce que Benjamin cherchait.

Des voyageurs modernes nous ont mieux fait connaître ce qui reste de Corinthe après tant de calamités : Spon et Wheler y découvrirent les débris d’un temple de la plus haute antiquité : ces débris étaient composés de onze colonnes cannelées sans base et d’ordre dorique. Spon affirme que ces colonnes n’avaient pas quatre diamètres de hauteur de plus que le diamètre du pied de la colonne, ce qui signifie apparemment qu’elles avaient cinq diamètres. Chandler dit qu’elles avaient la moitié de la hauteur qu’elles auraient dû avoir pour être dans la juste proportion de leur ordre. Il est évident que Spon se trompe, puisqu’il prend pour mesure de l’ordre le diamètre du pied de la colonne, et non le diamètre du tiers. Ce monument, dessiné par Leroi, valait la peine d’être rappelé, parce qu’il prouve ou que le premier dorique n’avait pas les proportions que Pline et Vitruve lui ont assignées depuis, ou que l’ordre toscan, dont ce temple paraît se rapprocher, n’a pas pris naissance en Italie. Spon a cru reconnaître dans ce monument le temple de Diane d’Ephèse, cité par Pausanias, et Chandler, le Sisyphéus de Strabon. Je ne puis dire si ces colonnes existent encore, je ne les ai point vues ; mais je crois savoir confusément qu’elles ont été renversées, et que les Anglais en ont emporté les derniers débris 29.

Un peuple maritime, un roi qui fut un philosophe et qui devint un tyran, un barbare de Rome, qui croyait qu’on remplace des statues de Praxitèle comme des cuirasses de soldats ; tous ces souvenirs ne rendent pas Corinthe fort intéressante : mais on a pour ressource Jason, Médée, la fontaine Pyrène, Pégase, les jeux Isthmiques institués par Thésée et chantés par Pindare, c’est-à-dire, comme à l’ordinaire, la fable et la poésie. Je ne parle point de Denys et de Timoléon : l’un qui fut assez lâche pour ne pas mourir, l’autre assez malheureux pour vivre. Si jamais je montais sur un trône, je n’en descendrais que mort ; et je ne serai jamais assez vertueux pour tuer mon frère : je ne me soucie donc point de ces deux hommes. J’aime mieux cet enfant qui pendant le siège de Corinthe fit fondre en larmes Mummius lui-même en lui récitant ces vers d’Homère :

Τρίς μάχαρες Δαναοὶ καὶ τετράκις οἴ τότ' ὂλοντο Τροιῃ ἐν εὐρειῃ, χάριν Ἀτρεῖδῃσι φέροντες. Ὡς δἡ ἒγωγ ὂφελον θανέειν καὶ πότμον ἐπισπεῖν, Ἦματι τῷ ὂτε μοὶ πλεῖστοι χαλκήρεα δοὖρα Τρῶες ἐπέῥῥιψαν περὶ Πηλείωνι θανόντι. Τῷ κ' ἒλαχον κτερέων, καὶ μεν κλεος ἦγον Ἀχαιοὶ. Νὖν δέ με λευγαλεῳ Θάνατῳ εἳμαρτο ἁλῶναι. " Oh ! trois et quatre fois heureux les Grecs qui périrent devant les vastes murs d’Ilion en soutenant la cause des Atrides ! Plût aux dieux que j’eusse accompli ma destinée le jour où les Troyens lancèrent sur moi leurs javelots, tandis que je défendais le corps d’Achille ! Alors j’aurais obtenu les honneurs accoutumés du bûcher funèbre, et les Grecs auraient parlé de mon nom ! Aujourd’hui mon sort est de finir mes jours par une mort obscure et déplorable. " Voilà qui est vrai, naturel, pathétique ; et l’on retrouve ici un grand coup de la fortune, la puissance du génie et les entrailles de l’homme.

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