Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 18)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On fait encore des vases à Corinthe, mais ce ne sont plus ceux que Cicéron demandait avec tant d’empressement à son cher Atticus. Il paraît, au reste, que les Corinthiens ont perdu le goût qu’ils avaient pour les étrangers : tandis que j’examinais un marbre dans une vigne, je fus assailli d’une grêle de pierres ; apparemment que les descendants de Laïs veulent maintenir l’honneur du proverbe.

Lorsque les césars relevaient les murs de Corinthe, et que les temples des dieux sortaient de leurs ruines plus éclatants que jamais, il y avait un ouvrier obscur qui bâtissait en silence un monument resté debout au milieu des débris de la Grèce. Cet ouvrier était un étranger qui disait de lui-même : " J’ai été battu de verges trois fois ; j’ai été lapidé une fois ; j’ai fait naufrage trois fois. J’ai fait quantité de voyages, et j’ai trouvé divers périls sur les fleuves : périls de la part des voleurs, périls de la part de ceux de ma nation, périls de la part des Gentils, périls au milieu des villes, périls au milieu des déserts, périls entre les faux frères ; j’ai souffert toutes sortes de travaux et de fatigues, de fréquentes veilles, la faim et la soif, beaucoup de peines le froid et la nudité. " Cet homme, ignoré des grands, méprisé de la foule, rejeté comme " les balayures du monde, " ne s’associa d’abord que deux compagnons, Crispus et Caïus, avec la famille de Stéphanas : tels furent les architectes inconnus d’un temple indestructible et les premiers fidèles de Corinthe. Le voyageur parcourt des yeux l’emplacement de cette ville célèbre : il ne voit pas un débris des autels du paganisme, mais il aperçoit quelques chapelles chrétiennes qui s’élèvent du milieu des cabanes des Grecs. L’apôtre peut encore donner, du haut du ciel, le salut de paix à ses enfants, et leur dire : " Paul à l’église de Dieu, qui est à Corinthe. "

Il était près de huit heures du matin quand nous partîmes de Corinthe le 21, après une assez bonne nuit. Deux chemins conduisent de Corinthe à Mégare : l’un traverse le mont Géranien, aujourd’hui Palaeo-Vouni (la Vieille-Montagne) ; l’autre côtoie la mer Saronique, le long des roches Scyroniennes. Ce dernier est le plus curieux : c’était le seul connu des anciens voyageurs, car ils ne parlent pas du premier : mais les Turcs ne permettent plus de le suivre, ils ont établi un poste militaire au pied du mont Oneïus, à peu près au milieu de l’isthme, pour être à portée des deux mers : le ressort de la Morée finit là, et l’on ne peut passer la grand’garde sans montrer un ordre exprès du pacha.

Obligé de prendre ainsi le seul chemin laissé libre, il me fallut renoncer aux ruines du temple de Neptune-Isthmien, que Chandler ne put trouver, que Pococke, Spon et Wheler ont vues, et qui subsistent encore, selon le témoignage de M. Fauvel. Par la même raison je n’examinai point la trace des tentatives faites à différentes époques pour couper l’isthme : le canal que l’on avait commencé à creuser du côté du port Schoenus est, selon M. Foucherot, profond de trente à quarante pieds, et large de soixante. On viendrait aujourd’hui facilement à bout de ce travail par le moyen de la poudre à canon : il n’y a guère que cinq milles d’une mer à l’autre, à mesurer la partie la plus étroite de la langue de terre qui sépare les deux mers.

Un mur de six milles de longueur, souvent relevé et abattu, fermait l’isthme dans un endroit qui prit le nom d’ Hexamillia : c’est là que nous commençâmes à gravir le mont Oneïus. J’arrêtais souvent mon cheval au milieu des pins, des lauriers et des myrtes, pour regarder en arrière. Je contemplais tristement les deux mers, surtout celle qui s’étendait au couchant, et qui semblait me tenter par les souvenirs de la France. Cette mer était si tranquille ! Le chemin était si court ! Dans quelques jours j’aurais pu revoir mes amis ! Je ramenais mes regards sur le Péloponèse, sur Corinthe, sur l’isthme, sur l’endroit où se célébraient les jeux : quel désert ! quel silence ! Infortuné pays ! Malheureux Grecs ! La France perdra-t-elle ainsi sa gloire ? Sera-t-elle ainsi dévastée, foulée aux pieds dans la suite des siècles ?

Cette image de ma patrie, qui vint tout à coup se mêler aux tableaux que j’avais sous les yeux, m’attendrit : je ne pensais plus qu’avec peine à l’espace qu’il fallait encore parcourir avant de revoir mes Pénates. J’étais comme l’ami de la fable, alarmé d’un songe ; et je serais volontiers retourné vers mon pays, pour lui dire :

Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu, J’ai craint qu’il ne fût vrai : je suis vite accouru. Ce maudit songe en est la cause. Nous nous enfonçâmes dans les défilés du mont Oneïus, perdant de vue et retrouvant tour à tour la mer Saronique et Corinthe. Du plus haut de ce mont, qui prend le nom de Macriplaysi, nous descendîmes au Dervène, autrement à la grand’garde. Je ne sais si c’est là qu’il faut placer Crommyon, mais, certes, je n’y trouvai pas des hommes plus humains que Pytiocamptès 30. Je montrai mon ordre du pacha. Le commandant m’invita à fumer la pipe et à boire le café dans sa baraque. C’était un gros homme d’une figure calme et apathique, ne pouvant faire un mouvement sur sa natte sans soupirer, comme s’il éprouvait une douleur : il examina mes armes, me fit remarquer les siennes, surtout une longue carabine qui portait, disait-il, fort loin. Les gardes aperçurent un paysan qui gravissait la montagne hors du chemin ; ils lui crièrent de descendre ; celui-ci n’entendit point la voix. Alors le commandant se leva avec effort, prit sa carabine, ajusta longtemps entre les sapins le paysan, et lui lâcha son coup de fusil. Le Turc revint après cette expédition, se rasseoir sur sa natte, aussi tranquille, aussi bonhomme qu’auparavant. Le paysan descendit à la garde, blessé en toute apparence, car il pleurait et montrait son sang. On lui donna cinquante coups de bâton pour le guérir.

Je me levai brusquement, et d’autant plus désolé, que l’envie de faire briller devant moi son adresse avait peut-être déterminé ce bourreau à tirer sur le paysan. Joseph ne voulut pas traduire ce que je disais, et peut-être la prudence était-elle nécessaire dans ce moment, mais je n’écoutais guère la prudence.

Je me fis amener mon cheval, et je partis sans attendre le janissaire, qui criait inutilement après moi. Il me rejoignit avec Joseph lorsque j’étais déjà assez avancé sur la croupe du mont Géranien. Mon indignation se calma peu à peu par l’effet des lieux que je parcourais. Il me semblait qu’en m’approchant d’Athènes je rentrais dans les pays civilisés, et que la nature même prenait quelque chose de moins triste. La Morée est presque entièrement dépourvue d’arbres, quoiqu’elle soit certainement plus fertile que l’Attique. Je me réjouissais de cheminer dans une forêt de pins, entre les troncs desquels j’apercevais la mer. Les plans inclinés qui s’étendent depuis le rivage jusqu’au pied de la montagne étaient couverts d’oliviers et de caroubiers ; de pareils sites sont rares en Grèce.

La première chose qui me frappa en arrivant à Mégare fut une troupe de femmes albanaises, qui, à la vérité, n’étaient pas aussi belles que Nausicaa et ses compagnes : elles lavaient gaiement du linge à une fontaine près de laquelle on voyait quelques restes informes d’un aqueduc. Si c’était là la fontaine des Nymphes Sithnides et l’aqueduc de Théagène, Pausanias les a trop vantés. Les aqueducs que j’ai vus en Grèce ne ressemblent point aux aqueducs romains ; ils ne s’élèvent presque point de terre, et ne présentent point cette suite de grandes arches qui font un si bel effet dans la perspective.

Nous descendîmes chez un Albanais, où nous fûmes assez proprement logés. Il n’était pas sis heures du soir ; j’allai, selon ma coutume, errer parmi les ruines. Mégare, qui conserve son nom, et le port de Nisée, qu’on appelle Dôdeca Ecclêsiais (les Douze Églises), sans être très célèbres dans l’histoire, avaient autrefois de beaux monuments. La Grèce, sous les empereurs romains, devait ressembler beaucoup à l’Italie dans le dernier siècle : c’était une terre classique où chaque ville était remplie de chefs-d’œuvre. On voyait à Mégare les douze grands dieux de la main de Praxitèle, un Jupiter-Olympien commencé par Théocosme et par Phidias, les tombeaux d’Alcmène, d’Iphigénie et de Térée. Ce fut sur ce dernier tombeau que la huppe parut pour la première fois : on en conclut que Térée avait été changée en cet oiseau, comme ses victimes l’avaient été en hirondelle et en rossignol. Puisque je faisais le voyage d’un poète, je devais profiter de tout et croire fermement, avec Pausanias, que l’aventure de la fille de Pandion commença et finit à Mégare. D’ailleurs, j’apercevais de Mégare les deux cimes du Parnasse : cela suffisait bien pour me remettre en mémoire les vers de Virgile et de La Fontaine :

Qualis populea moerens Philomela, etc. " Autrefois Progné l’hirondelle, etc. ". La Nuit ou l’Obscurité, et Jupiter-Conius 31, avaient leurs temples à Mégare : on peut bien dire que ces deux divinités y sont restées. On voit çà et là quelques murs d’enceinte : j’ignore si ce sont ceux qu’Apollon bâtit de concert avec Alcathoüs. Le dieu, en travaillant à cet ouvrage, avait posé sa lyre sur une pierre qui depuis ce temps rendait un son harmonieux quand on la touchait avec un caillou. L’abbé Fourmont recueillit trente inscriptions à Mégare. Pococke, Spon, Wheler et Chandler en trouvèrent quelques autres qui n’ont rien d’intéressant. Je ne cherchai point l’école d’Euclide ; j’aurais mieux aimé la maison de cette pieuse femme qui enterra les os de Phocion sous son foyer 32. Après une assez longue course, je retournai chez mon hôte, où l’on m’attendait pour aller voir une malade.

Les Grecs ainsi que les Turcs supposent que tous les Francs ont des connaissances en médecine et des secrets particuliers. La simplicité avec laquelle ils s’adressent à un étranger dans leurs maladies a quelque chose de touchant, et rappelle les anciennes mœurs : c’est une noble confiance de l’homme envers l’homme. Les sauvages en Amérique ont le même usage. Je crois que la religion et l’humanité ordonnent dans ce cas au voyageur de se prêter à ce qu’on attend de lui : un air d’assurance, des paroles de consolation peuvent quelquefois rendre la vie à un mourant et mettre une famille dans la joie.

Un Grec vint donc me chercher pour voir sa fille. Je trouvai une pauvre créature étendue à terre sur une natte et ensevelie sous les haillons dont on l’avait couverte. Elle dégagea son bras, avec beaucoup de répugnance et de pudeur, des lambeaux de la misère, et le laissa retomber mourant sur la couverture. Elle me parut attaquée d’une fièvre putride : je fis débarrasser sa tête des petites pièces d’argent dont les paysannes albanaises ornent leurs cheveux ; le poids des tresses et du métal concentrait la chaleur au cerveau. Je portais avec moi du camphre pour la peste ; je le partageai avec la malade : on l’avait nourrie de raisin, j’approuvai le régime. Enfin, nous priâmes Christos et la Panagia (la Vierge), et je promis prompte guérison. J’étais bien loin de l’espérer : j’ai tant vu mourir, que je n’ai là-dessus que trop d’expérience.

Je trouvai en sortant tout le village assemblé à la porte ; les femmes fondirent sur moi en criant : crasi ! crasi ! " du vin ! du vin ! " Elles voulaient me témoigner leur reconnaissance en me forçant à boire : ceci rendait mon rôle de médecin assez ridicule. Mais qu’importe, si j’ai ajouté à Mégare une personne de plus à celles qui peuvent me souhaiter un peu de bien dans les différentes parties du monde où j’ai erré ? C’est un privilège du voyageur de laisser après lui beaucoup de souvenirs et de vivre dans le cœur des étrangers quelquefois plus longtemps que dans la mémoire de ses amis.

Je regagnai le kan avec peine. J’eus toute la nuit sous les yeux l’image de l’Albanaise expirante : cela me fit souvenir que Virgile, visitant comme moi la Grèce, fut arrêté à Mégare par la maladie dont il mourut ; moi-même j’étais tourmenté de la fièvre. Mégare avait encore vu passer, il y a quelques années, d’autres Français bien plus malheureux que moi 33. Il me tardait de sortir d’un lieu qui me semblait avoir quelque chose de fatal.

Nous ne quittâmes pourtant notre gîte que le lendemain, 22 août, à onze heures du matin. L’Albanais qui nous avait reçus voulut me régaler avant mon départ d’une de ces poules sans croupion et sans queue que Chandler croyait particulières à Mégare, et qui ont été apportées de la Virginie ou peut-être d’un petit canton de l’Allemagne. Mon hôte attachait un grand prix à ces poules, sur lesquelles il savait mille contes. Je lui fis dire que j’avais voyagé dans la patrie de ces oiseaux, pays bien éloigné, situé au delà de la mer, et qu’il y avait dans ce pays des Grecs établis au milieu des bois parmi les sauvages. En effet, quelques Grecs fatigués du joug ont passé dans la Floride, où les fruits de la liberté leur ont fait perdre le souvenir de la terre natale. " Ceux qui avaient goûté de ce doux fruit n’y pouvaient plus

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renoncer, mais ils voulaient demeurer parmi les Lotophages et ils oubliaient leur patrie 34. "

L’Albanais n’entendait rien à cela ; pour toute réponse, il m’invitait à manger sa poule et quelques frutti di mare. J’aurais préféré ce poisson, appelé glaucus, que l’on pêchait autrefois sur la côte de Mégare. Anaxandrides, cité par Athénée, déclare que Nérée seul a pu le premier imaginer de manger la hure de cet excellent poisson ; Antiphane veut qu’il soit bouilli, et Amphis le sert tout entier à ces sept chefs qui sur un bouclier noir

Epouvantaient les cieux de serments effroyables. Le retard causé par le bon cœur de mon hôte, et plus encore par ma lassitude, nous empêcha d’arriver à Athènes dans la même journée. Sortis de Mégare à onze heures du matin, comme je l’ai déjà dit, nous traversâmes d’abord la plaine ; ensuite nous gravîmes le mont Kerato-Pyrgo, le Kerata de l’antiquité : deux roches isolées s’élèvent à son sommet, et sur l’une de ces roches on aperçoit les ruines d’une tour qui donne son nom à la montagne. C’est à la descente de Kerato-Pyrgo, du côté d’Eleusis, qu’il faut placer la palestre de Cercyon et le tombeau d’Alopé. Il n’en reste aucun vestige. Nous rencontrâmes bientôt le Puits-Fleuri au fond d’un vallon cultivé. J’étais presque aussi fatigué que Cérès quand elle s’assit au bord de ce puits, après avoir cherché Proserpine par toute la terre. Nous nous arrêtâmes quelques instants dans la vallée, et puis nous continuâmes notre chemin. En avançant vers Eleusis, je ne vis point les anémones de diverses couleurs que Wheler aperçut dans les champs ; mais aussi la saison en était passée.

Vers les cinq heures du soir nous arrivâmes à une plaine environnée de montagnes au nord, au couchant et au levant. Un bras de mer long et étroit baigne cette plaine au midi, et forme comme la corde de l’arc des montagnes. L’autre côté de ce bras de mer est bordé par les rivages d’une île élevée ; l’extrémité orientale de cette île s’approche d’un des promontoires du continent : on remarque entre ces deux pointes un étroit passage. Je résolus de m’arrêter à un village bâti sur une colline, qui terminait au couchant, près de la mer, le cercle des montagnes dont j’ai parlé.

On distinguait dans la plaine les restes d’un aqueduc et beaucoup de débris épars au milieu du chaume d’une moisson nouvellement coupée ; nous descendîmes de cheval au pied du monticule, et nous grimpâmes à la cabane la plus voisine : on nous y donna l’hospitalité.

Tandis que j’étais à la porte, recommandant je ne sais quoi à Joseph, je vis venir un Grec qui me salua en italien. Il me conta tout de suite son histoire ; il était d’Athènes ; il s’occupait à faire du goudron avec les pins des monts Géraniens ; il était l’ami de M. Fauvel, et certainement je verrais M. Fauvel. Je répondis que je portais des lettres à M. Fauvel. Je fus charmé de rencontrer cet homme, dans l’espoir de tirer de lui quelques renseignements sur les ruines dont j’étais environné et sur les lieux où je me trouvais. Je savais bien quels étaient ces lieux ; mais un Athénien qui connaissait M. Fauvel devait être un excellent cicérone. Je le priai donc de m’expliquer un peu ce que je voyais et de m’orienter dans le pays. Il mit la main sur son cœur à la façon des Turcs et s’inclina humblement : " J’ai entendu souvent, me répondit-il, M. Fauvel expliquer tout cela ; mais, moi, je ne suis qu’un ignorant, et je ne sais pas si tout cela est bien vrai. Vous voyez d’abord au levant, par-dessus le promontoire, la cime d’une montagne toute jaune : c’est le Telo-Vouni (le petit Hymette) ; l’île de l’autre côté de ce bras de mer, c’est Coulouri : M. Fauvel l’appelle Salamine. M. Fauvel dit que dans ce canal vis-à-vis de vous se donna un grand combat entre la flotte des Grecs et une flotte des Perses. Les Grecs occupaient ce canal ; les Perses étaient de l’autre côté, vers le port Lion (le Pirée) ; le roi de ces Perses, dont je ne sais plus le nom, était assis sur un trône à la pointe de ce cap. Quant au village où nous sommes, M. Fauvel l’appelle Eleusis, et nous autres Lepsina. M. Fauvel dit qu’il y avait un temple (le temple de Cérès) au-dessous de la maison où nous sommes : si vous voulez faire quelques pas, vous verrez l’endroit où était encore l’idole mutilée de ce temple (la statue de Cérès Eleusine) ; les Anglais l’ont emportée. "

Le Grec me quittant pour aller faire son goudron me laissa les yeux sur un rivage désert et sur une mer où pour tout vaisseau on voyait une barque de pêcheur attachée aux anneaux d’un môle en ruine.

Tous les voyageurs modernes ont visité Eleusis ; toutes les inscriptions en ont été relevées. L’abbé Fourmont lui seul en copia une vingtaine. Nous avons une très docte dissertation de M. de Sainte-Croix sur le temple d’Eleusis et un plan de ce temple par M. Foucherot. Warburton, Sainte-Croix, l’abbé Barthélemi, ont dit tout ce qu’il y avait de curieux à dire sur les mystères de Cérès, et le dernier nous en a décrit les pompes extérieures. Quant à la statue mutilée, emportée par deux voyageurs, Chandler la prend pour la statue de Proserpine et Spon pour la statue de Cérès. Ce buste colossal a, selon Pococke, cinq pieds et demi d’une épaule à l’autre, et la corbeille dont il est couronné s’élève à plus de deux pieds. Spon prétend que cette statue pourrait bien être de Praxitèle : je ne sais sur quoi cette opinion est fondée. Pausanias, par respect pour les mystères, ne décrit pas la statue de Cérès ; Strabon garde le même silence. A la vérité on lit dans Pline que Praxitèle était l’auteur d’une Cérès en marbre et de deux Proserpines en bronze : la première, dont parle aussi Pausanias, ayant été transportée à Rome, ne peut être celle qu’on voyait il y a quelques années à Eleusis ; les deux Proserpines en bronze sont hors de la question. A en juger par le trait que nous avons de cette statue, elle pourrait bien ne représenter qu’une Canéphore 35. Je ne sais si M. Fauvel ne m’a point dit que cette statue, malgré sa réputation, était d’un assez mauvais travail.

Je n’ai donc rien à raconter d’Eleusis après tant de voyageurs, sinon que je me promenai au milieu de ces ruines, que je descendis au port et que je m’arrêtai à contempler le détroit de Salamine. Les fêtes et la gloire étaient passées ; le silence était égal sur la terre et sur la mer : plus d’acclamations, plus de chants, plus de pompes sur le rivage ; plus de cris guerriers, plus de choc de galères, plus de tumulte sur les flots. Mon imagination ne pouvait suffire tantôt à se représenter la procession religieuse d’Eleusis, tantôt à couvrir le rivage de l’armée innombrable des Perses qui regardaient le combat de Salamine. Eleusis est, selon moi, le lieu le plus respectable de la Grèce, puisqu’on y enseignait l’unité de Dieu et que ce lieu fut témoin du plus grand effort que les hommes aient jamais tenté en faveur de la liberté.

Qui le croirait ! Salamine est aujourd’hui presque entièrement effacée du souvenir des Grecs. On a vu ce que m’en disait mon Athénien. " L’île de Salamine n’a point conservé son nom, dit M. Fauvel dans ses Mémoires ; il est oublié avec celui de Thémistocle. " Spon raconte qu’il logea à Salamine chez le papas Iaonnis, " homme, ajoute-t-il, moins ignorant que tous ses paroissiens, puisqu’il savait que l’île s’était autrefois nommée Salamine ; et il nous dit qu’il l’avait su de son père. " Cette indifférence des Grecs touchant leur patrie est aussi déplorable qu’elle est honteuse ; non seulement ils ne savent pas leur histoire, mais ils ignorent presque tous 36 la langue qui fait leur gloire : on a vu un Anglais, poussé d’un saint zèle, vouloir s’établir à Athènes pour y donner des leçons de grec ancien.

Il fallut que la nuit me chassât du rivage. Les vagues que la brise du soir avait soulevées battaient la grève et venaient mourir à mes pieds : je marchai quelque temps le long de la mer qui baignait le tombeau de Thémistocle ; selon toutes les probabilités, j’étais dans ce moment le seul homme en Grèce qui se souvint de ce grand homme.

Joseph avait acheté un mouton pour notre souper ; il savait que nous arriverions le lendemain chez un consul de France. Sparte, qu’il avait vue, et Athènes qu’il allait voir, ne lui importaient guère, mais, dans la joie où il était de toucher au terme de ses fatigues, il régalait la maison de notre hôte. La femme, les enfants, le mari, tout était en mouvement ; le janissaire seul restait tranquille au milieu de l’empressement général, fumant sa pipe et applaudissant du turban à tous ces soins dont il espérait bien profiter. Depuis l’extinction des mystères par Alaric, il n’y avait pas eu une pareille fête à Eleusis. Nous nous mîmes à table, c’est-à-dire que nous nous assîmes à terre autour du régal ; notre hôtesse avait fait cuire du pain qui n’était pas très bon, mais qui était tendre et sortant du four. J’aurais volontiers renouvelé le cri de Vive Cérès ! Χαῖρε, Δήμητερ ! Ce pain, qui provenait de la nouvelle récolte, faisait voir la fausseté d’une prédiction rapportée par Chandler. Du temps de ce voyageur on disait à Eleusis que si jamais on enlevait la statue mutilée de la déesse, la plaine cesserait d’être fertile. Cérès est allée en Angleterre, et les champs d’Eleusis n’en ont pas moins été fécondés par cette divinité réelle, qui appelle tous les hommes à la connaissance de ses mystères, qui ne craint point d’être détrônée,

Qui donne aux fleurs leur aimable peinture, Qui fait naître et mûrir les fruits, Et leur dispense avec mesure Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits. Cette grande chère et la paix dont nous jouissions m’étaient d’autant plus agréables que nous les devions, pour ainsi dire, à la protection de la France. Il y a trente à quarante ans que toutes les côtes de la Grèce, et particulièrement les ports de Corinthe, de Mégare et d’Eleusis étaient infestés par des pirates. Le bon ordre établi dans nos stations du Levant avait peu à peu détruit ce brigandage ; nos frégates faisaient la police, et les sujets ottomans respiraient sous le pavillon français. Les dernières révolutions de l’Europe ont amené pour quelques moments d’autres combinaisons de puissances ; mais les corsaires n’ont pas reparu. Nous bûmes donc à la renommée de ces armes qui protégeaient notre fête à Eleusis, comme les Athéniens durent remercier Alcibiade quand il eut conduit en sûreté la procession d’Iacchus au temple de Cérès.

Enfin, le grand jour de notre entrée à Athènes se leva. Le 23, à trois heures du matin, nous étions tous à cheval ; nous commençâmes à défiler en silence par la voie Sacrée : je puis assurer que l’initié le plus dévot à Cérès n’a jamais éprouvé un transport aussi vif que le mien. Nous avions mis nos beaux habits pour la fête ; le janissaire avait retourné son turban, et, par extraordinaire, on avait frotté et pansé les chevaux. Nous traversâmes le lit d’un torrent appelé Saranta-Potamo ou les Quarante Fleuves, probablement le Céphise Eleusinien ; nous vîmes quelques débris d’églises chrétiennes : ils doivent occuper la place du tombeau de ce Zarex qu’Apollon lui-même avait instruit dans l’art des chants. D’autres ruines nous annoncèrent les monuments d’Eumolpe et d’Hippothoon ; nous trouvâmes les rhiti ou les courants d’eau salée : c’était là que pendant les fêtes d’Eleusis les gens du peuple insultaient les passants, en mémoire des injures qu’une vieille femme avait dites autrefois à Cérès. De là passant au fond, ou au point extrême du canal de Salamine, nous nous engageâmes dans le défilé que forment le mont Parnès et le mont Egalée : cette partie de la voie Sacrée s’appelait Le Mystique. Nous aperçûmes le monastère de Daphné, bâti sur les débris du temple d’Apollon, et dont l’église est une des plus anciennes de l’Attique. Un peu plus loin, nous remarquâmes quelques restes du temple de Vénus. Enfin le défilé commence à s’élargir ; nous tournons autour du mont Poecile, placé au milieu du chemin comme pour masquer le tableau, et tout à coup nous découvrons la plaine d’Athènes.

Les voyageurs qui visitent la ville de Cécrops arrivent ordinairement par le Pirée ou par la route de Négrepont. Ils perdent alors une partie du spectacle, car on n’aperçoit que la citadelle quand on vient de la mer, et l’Anchesme coupe la perspective quand on descend de l’Eubée. Mon étoile m’avait amené par le véritable chemin pour voir Athènes dans toute sa gloire.

La première chose qui frappa mes yeux, ce fut la citadelle éclairée du soleil levant : elle était juste en face de moi, de l’autre côté de la plaine, et semblait appuyée sur le mont Hymette, qui faisait le fond du tableau. Elle présentait, dans un assemblage confus, les chapiteaux des Propylées, les colonnes du Parthénon et du temple d’Erechthée, les embrasures d’une muraille chargée de canons, les débris gothiques des chrétiens et les masures des musulmans.

Deux petites collines, l’Anchesme et le Musée, s’élevaient au nord et au midi de l’Acropolis. Entre ces deux collines, et au pied de l’Acropolis, Athènes se montrait à moi : ses toits aplatis, entremêlés de minarets, de cyprès, de ruines, de colonnes isolées, les dômes de ses mosquées couronnés par de gros nids de cigognes, faisaient un effet agréable aux rayons du soleil. Mais si l’on reconnaissait encore Athènes à ses débris, on voyait aussi, à l’ensemble de son architecture et au caractère général des monuments, que la ville de Minerve n’était plus habitée par son peuple.

Une enceinte de montagnes, qui se termine à la mer, forme la plaine ou le bassin d’Athènes. Du point où je voyais cette plaine au mont Poecile, elle paraissait divisée en trois bandes ou régions, courant dans une direction parallèle du nord au midi. La première de ces régions, et la plus voisine de moi, était inculte et couverte de bruyères ; la seconde offrait un terrain labouré où l’on venait de faire la moisson ; la troisième présentait un long bois d’oliviers, qui s’étendait un peu circulairement depuis les sources de l’Ilissus, en passant au pied de l’Anchesme, jusque vers le port de Phalère. Le Céphise coule dans cette forêt, qui par sa vieillesse semble descendre de l’olivier que Minerve fit sortir de la terre. L’Ilissus a son lit desséché de l’autre côté d’Athènes, entre le mont Hymette et la ville. La plaine n’est pas parfaitement unie : une petite chaîne de collines détachée du mont Hymette en surmonte le niveau et forme les différentes hauteurs sur lesquelles Athènes plaça peu à peu ses monuments.

Ce n’est pas dans le premier moment d’une émotion très vive que l’on jouit le plus de ses sentiments. Je m’avançais vers Athènes avec une espèce de plaisir qui m’ôtait le pouvoir de la réflexion ; non que j’éprouvasse quelque chose de semblable à ce que j’avais senti à la vue de Lacédémone. Sparte et Athènes ont conservé jusque dans leurs ruines leurs différents caractères : celles de la première sont tristes, graves et solitaires ; celles de la seconde sont riantes, légères, habitées. A l’aspect de la patrie de Lycurgue, toutes les pensées deviennent sérieuses, mâles et profondes ; l’âme, fortifiée, semble s’élever et s’agrandir ; devant la ville de Solon, on est comme enchanté par les prestiges du génie ; on a l’idée de la perfection de l’homme considéré comme un être intelligent et immortel. Les hauts sentiments de la nature humaine prenaient à Athènes quelque chose d’élégant qu’ils n’avaient point à Sparte. L’amour de la patrie et de la liberté n’était point pour les Athéniens un instinct aveugle, mais un sentiment éclairé, fondé sur ce goût du beau dans tous les genres, que le ciel leur avait si libéralement départi ; enfin, en passant des ruines de Lacédémone aux ruines d’Athènes je sentis que j’aurais voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès.

Nous marchions vers cette petite ville, dont le territoire s’étendait à quinze ou vingt lieues, dont la population n’égalait pas celle d’un faubourg de Paris, et qui balance dans l’univers la renommée de l’empire romain. Les yeux constamment attachés sur ces ruines, je lui appliquais ces vers de Lucrèce :

Primae frugiferos foetus mortalibus aegris Dididerunt quondam praeclaro nomine Athenae, Et recreaverunt vitam legesque rogarunt ; Et primae dederunt solatia dulcia vitae. Je ne connais rien qui soit plus à la gloire des Grecs que ces paroles de Cicéron : " Souvenez-vous, Quintius, que vous commandez à des Grecs qui ont civilisé tous les peuples, en leur enseignant la douceur et l’humanité, et à qui Rome doit les lumières qu’elle possède. " Lorsqu’on songe à ce que Rome était au temps de Pompée et de César, à ce que Cicéron était lui-même, on trouve dans ce peu de mots un magnifique éloge 37.

Des trois bandes ou régions qui divisaient devant nous la plaine d’Athènes, nous traversâmes rapidement les deux premières, la région inculte et la région cultivée. On ne voit plus sur cette partie de la route le monument du Rhodien et le tombeau de la courtisane, mais on aperçoit des débris de quelques églises. Nous entrâmes dans le bois d’oliviers : avant d’arriver au Céphise, on trouvait deux tombeaux et un autel de Jupiter l’Indulgent. Nous distinguâmes bientôt le lit du Céphise entre les troncs des oliviers qui le bordaient comme de vieux saules : je mis pied à terre pour saluer le fleuve et pour boire de son eau ; j’en trouvai tout juste ce qu’il m’en fallait dans un creux sous la rive ; le reste avait été détourné plus haut pour arroser les plantations d’oliviers. Je me suis toujours fait un plaisir de boire de l’eau des rivières célèbres que j’ai passées dans ma vie : ainsi j’ai bu des eaux du Mississipi, de la Tamise, du Rhin, du Pô, du Tibre, de l’Eurotas, du Céphise, de l’Hermus, du Granique, du Jourdain, du Nil, du Tage et de l’Ebre. Que d’hommes au bord de ces fleuves peuvent dire comme les Israélites : Sedimus et flevimus !

J’aperçus à quelque distance sur ma gauche les débris du pont que Xénoclès de Linde avait fait bâtir sur le Céphise. Je remontai à cheval, et je ne cherchai point à voir le figuier sacré, l’autel de Zéphyre, la colonne d’Antémocrite ; car le chemin moderne ne suit plus dans cet endroit l’ancienne voie Sacrée. En sortant du bois d’oliviers, nous trouvâmes un jardin environné de murs, et qui occupe à peu près la place du Céramique extérieur. Nous mîmes une demi-heure pour nous rendre à Athènes, à travers un chaume de froment. Un mur moderne nouvellement réparé et ressemblant à un mur de jardin renferme la ville. Nous en franchîmes la porte, et nous pénétrâmes dans de petites rues champêtres, fraîches et assez propres : chaque maison a son jardin planté d’orangers et de figuiers. Le peuple me parut gai et curieux, et n’avait point l’air abattu des Moraïtes. On nous enseigna la maison du consul.

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