Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 19)
Je ne pouvais être mieux adressé qu’à M. Fauvel pour voir Athènes : on sait qu’il habite la ville de Minerve depuis longues années ; il en connaît les moindres détails, beaucoup mieux qu’un Parisien ne connaît Paris. On a de lui d’excellents mémoires ; on lui doit les plus intéressantes découvertes sur l’emplacement d’Olympie, sur la plaine de Marathon, sur le tombeau de Thémistocle au Pirée, sur le temple de la Vénus aux Jardins, etc. Chargé du consulat d’Athènes, qui n’est pour lui qu’un titre de protection, il a travaillé et travaille encore, comme peintre, au Voyage pittoresque de la Grèce. L’auteur de ce bel ouvrage, M. de Choiseul-Gouffier, avait bien voulu me donner une lettre pour l’homme de talent, et je portais de plus au consul une lettre du ministre 38.
On ne s’attend pas sans doute que je donne ici une description complète d’Athènes ; si l’on veut connaître l’histoire de cette ville, depuis les Romains jusqu’à nous, on peut recourir à l’Introduction de cet Itinéraire. Si ce sont les monuments d’Athènes ancienne qu’on désire connaître, la traduction de Pausanias, toute défectueuse qu’elle est, suffit parfaitement à la foule des lecteurs ; et le Voyage du jeune Anacharsis ne laisse presque rien à désirer. Quant aux ruines de cette fameuse cité, les lettres de la collection de Martin Crusius, le père Babin, La Guilletière même, malgré ses mensonges, Pococke, Spon, Wheler, Chandler surtout et M. Fauvel les font si parfaitement connaître que je ne pourrais que les répéter. Sont-ce les plans, les cartes, les vues d’Athènes et de ses monuments que l’on cherche ? On les trouvera partout : il suffit de rappeler les travaux du marquis de Nointel, de Leroi, de Stuart, de Pars ; M. de Choiseul, complétant l’ouvrage que tant de malheurs ont interrompu, achèvera de mettre sous nos yeux Athènes tout entière. La partie des mœurs et du gouvernement des Athéniens modernes est également bien traitée dans les auteurs que je viens de citer ; et comme les usages ne changent pas en Orient ainsi qu’en France, tout ce que Chandler et Guys 39 ont dit des Grecs modernes est encore aujourd’hui de la plus exacte vérité.
Sans faire de l’érudition aux dépens de mes prédécesseurs, je rendrai compte de mes courses et de mes sentiments à Athènes, jour par jour et heure par heure, selon le plan que j’ai suivi jusque ici. Encore une fois, cet Itinéraire doit être regardé beaucoup moins comme un voyage que comme les mémoires d’une année de ma vie 40.
Je descendis dans la cour de M. Fauvel, que j’eus le bonheur de trouver chez lui : je lui remis aussitôt les lettres de M. de Choiseul et de M. de Talleyrand. M. Fauvel connaissait mon nom ; je ne pouvais pas lui dire : " Son pittor anch’io ; " mais au moins j’étais un amateur plein de zèle, sinon de talent ; j’avais une si bonne volonté d’étudier l’antique et de bien faire, j’étais venu de si loin crayonner de méchants dessins, que le maître vit en moi un écolier docile.
Ce fut d’abord entre nous un fracas de questions sur Paris et sur Athènes, auxquelles nous nous empressions de répondre ; mais bientôt Paris fut oublié, et Athènes prit totalement le dessus. M. Fauvel, échauffé dans son amour pour les arts par un disciple, était aussi empressé de me montrer Athènes que j’étais empressé de la voir : il me conseilla cependant de laisser passer la grande chaleur du jour.
Rien ne sentait le consul chez mon hôte, mais tout y annonçait l’artiste et l’antiquaire. Quel plaisir pour moi d’être logé à Athènes dans une chambre pleine des plâtres moulés du Parthénon ! Tout autour des murs étaient suspendus des vues du temple de Thésée, des plans des Propylées, des cartes de l’Attique et de la plaine de Marathon. Il y avait des marbres sur une table, des médailles sur une autre, avec de petites têtes et des vases en terre cuite. On balaya, à mon grand regret, une vénérable poussière ; on tendit un lit de sangle au milieu de toutes ces merveilles ; et comme un conscrit arrivé à l’armée la veille d’une affaire, je campai sur le champ de bataille.
La maison de M. Fauvel a, comme la plupart des maisons d’Athènes, une cour sur le devant et un petit jardin sur le derrière. Je courais à toutes les fenêtres pour découvrir au moins quelque chose dans les rues ; mais c’était inutilement. On apercevait pourtant entre les toits des maisons voisines un petit coin de la citadelle ; je me tenais collé à la fenêtre qui donnait de ce côté, comme un écolier dont l’heure de recréation n’est pas encore arrivée. Le janissaire de M. Fauvel s’était emparé de mon janissaire et de Joseph, de sorte que je n’avais plus à m’occuper d’eux.
A deux heures on servit le dîner, qui consistait en des ragoûts de mouton et de poulets, moitié à la française, moitié à la turque. Le vin, rouge et fort comme nos vins du Rhône, était d’une bonne qualité. mais il me parut si amer qu’il me fut impossible de le boire. Dans presque tous les cantons de la Grèce on fait plus ou moins infuser des pommes de pin au fond des cuvées ; cela donne au vin cette saveur amère et aromatique à laquelle on a quelque peine à s’habituer 41. Si cette coutume remonte à l’antiquité, comme je le présume, elle expliquerait pourquoi la pomme de pin était consacrée à Bacchus. On apporta du miel du mont Hymette ; je lui trouvai un goût de drogue qui me déplut ; le miel de Chamouni me semble de beaucoup préférable. J’ai mangé depuis à Kircagach, près de Pergame, dans l’Anatolie, un miel plus agréable encore ; il est blanc comme le coton sur lequel les abeilles le recueillent, et il a la fermeté et la consistance de la pâte de guimauve. Mon hôte riait de la grimace que je faisais au vin et au miel de l’Attique ; il s’y était attendu. Comme il fallait bien que je fusse dédommagé par quelque chose, il me fit remarquer l’habillement de la femme qui nous servait : c’était absolument la draperie des anciennes Grecques, surtout dans les plis horizontaux et onduleux qui se formaient au-dessus du sein et venaient se joindre aux plis perpendiculaires qui marquaient le bord de la tunique. Le tissu grossier dont cette femme était vêtue contribuait encore à la ressemblance ; car, à en juger par la statuaire, les étoffes chez les anciens étaient plus épaisses que les nôtres. Il serait impossible, avec les mousselines et les soies des femmes modernes, de former les mouvements larges des draperies antiques : la gaze de Céos, et les autres voiles que les satiriques appelaient des nuages, n’étaient jamais imités par le ciseau.
Pendant notre dîner, nous reçûmes les compliments de ce qu’on appelle dans le Levant la nation : cette nation se compose des négociants français ou dépendant de la France qui habitent les différentes échelles. Il n’y a à Athènes qu’une ou deux maisons de cette espèce : elles font le commerce des huiles. M. Roque me fit l’honneur de me rendre visite : il avait une famille, et il m’invita à l’aller voir avec M. Fauvel ; puis il se mit à parler de la société d’Athènes : " Un étranger fixé depuis quelque temps à Athènes paraissait avoir senti ou inspiré une passion qui faisait parler la ville… Il y avait des commérages vers la maison de Socrate, et l’on tenait des propos du côté des jardins de Phocion… L’archevêque d’Athènes n’était pas encore revenu de Constantinople. On ne savait pas si on obtiendrait justice du pacha de Négrepont, qui menaçait de lever une contribution à Athènes. Pour se mettre à l’abri d’un coup de main, on avait réparé le mur de clôture ; cependant on pouvait tout espérer du chef des eunuques noirs, propriétaire d’Athènes, qui certainement avait auprès de Sa Hautesse plus de crédit que le pacha. " (O Solon ! O Thémistocle ! Le chef des eunuques noirs propriétaire d’Athènes, et toutes les autres villes de la Grèce enviant cet insigne bonheur aux Athéniens !) " (…) Au reste, M. Fauvel avait bien fait de renvoyer le religieux italien qui demeurait dans la lanterne de Démosthène (un des plus jolis monuments d’Athènes), et d’appeler à sa place un capucin français.
" Celui-ci avait de bonnes mœurs, était affable, intelligent, et recevait très bien les étrangers qui, selon la coutume, allaient descendre au couvent français… " Tels étaient les propos et l’objet des conversations à Athènes : on voit que le monde y allait son train, et qu’un voyageur qui s’est bien monté la tête doit être un peu confondu quand il trouve en arrivant dans la rue des Trépieds les tracasseries de son village.
Deux voyageurs anglais venaient de quitter Athènes lorsque j’y arrivai : il y restait encore un peintre russe, qui vivait fort solitaire. Athènes est très fréquentée des amateurs de l’antiquité, parce qu’elle est sur le chemin de Constantinople et qu’on y arrive facilement par mer.
Vers les quatre heures du soir, la grande chaleur étant passée, M. Fauvel fit appeler son janissaire et le mien, et nous sortîmes précédés de nos gardes : le cœur me battait de joie, et j’étais honteux de me trouver si jeune. Mon guide me fit remarquer, presque à sa porte, les restes d’un temple antique. De là nous tournâmes à droite, et nous marchâmes par de petites rues fort peuplées. Nous passâmes au bazar, frais et bien approvisionné en viande, en gibier, en herbes et en fruits. Tout le monde saluait M. Fauvel, et chacun voulait savoir qui j’étais ; mais personne ne pouvait prononcer mon nom. C’était comme dans l’ancienne Athènes : Athenienses autem omnes, dit saint Luc, ad nihil aliud vacabant nisi aut dicere, aut audire aliquid novi ; quant aux Turcs, ils disaient : Fransouse ! Effendi ! et ils fumaient leurs pipes : c’était ce qu’ils avaient de mieux à faire. Les Grecs en nous voyant passer levaient leurs bras par-dessus leurs têtes et criaient : Kâlos ilthete, archondes ! Bate kala eis palaeo Athinan ! " Bienvenus, messieurs ! Bon voyage aux ruines d’Athènes ! " Et ils avaient l’air aussi fiers que s’ils nous avaient dit : " Vous allez chez Phidias ou chez Ictinus. " Je n’avais pas assez de mes yeux pour regarder : je croyais voir des antiquités partout. M. Fauvel me faisait remarquer çà et là des morceaux de sculpture qui servaient de bornes, de murs ou de pavés : il me disait combien ces fragments avaient de pieds, de pouces et de lignes ; à quel genre d’édifices ils appartenaient ; ce qu’il en fallait présumer d’après Pausanias ; quelles opinions avaient eues à ce sujet l’abbé Barthélemi, Spon, Wheler, Chandler ; en quoi ces opinions lui semblaient (à lui M. Fauvel) justes ou mal fondées. Nous nous arrêtions à chaque pas ; les janissaires et des enfants du peuple, qui marchaient devant nous, s’arrêtaient partout où ils voyaient une moulure, une corniche, un chapiteau ; ils cherchaient à lire dans les yeux de M. Fauvel si cela était bon ; quand le consul secouait la tête, ils secouaient la tête et allaient se placer quatre pas plus loin devant un autre débris. Nous fûmes conduits ainsi hors du centre de la ville moderne, et nous arrivâmes à la partie de l’ouest que M. Fauvel voulait d’abord me faire visiter, afin de procéder par ordre dans nos recherches.
En sortant du milieu de l’Athènes moderne, et marchant droit au couchant, les maisons commencent à s’écarter les unes des autres ; ensuite viennent de grands espaces vides, les uns compris dans le mur de clôture, les autres en dehors de ce mur : c’est dans ces espaces abandonnés que l’on trouve le temple de Thésée, le Pnyx et l’Aréopage. Je ne décrirai point le premier, qui est décrit partout, et qui ressemble assez au Parthénon ; je le comprendrai dans les réflexions générales que je me permettrai de faire bientôt au sujet de l’architecture des Grecs. Ce temple est au reste le monument le mieux conservé à Athènes : après avoir longtemps été une église sous l’invocation de saint Georges, il sert aujourd’hui de magasin.
L’Aréopage était placé sur une éminence à l’occident de la citadelle. On comprend à peine comment on a pu construire sur le rocher où l’on voit des ruines un monument de quelque étendue. Une petite vallée appelée, dans l’ancienne Athènes, Coelé (le creux), sépare la colline de l’Aréopage de la colline de Pnyx et de la colline de la citadelle. On montrait dans le Coelé les tombeaux des deux Cimon, de Thucydide et d’Hérodote. Le Pnyx, où les Athéniens tenaient d’abord leurs assemblées publiques, est une esplanade pratiquée sur une roche escarpée, au revers du Lycabettus. Un mur composé de pierres énormes soutient cette esplanade du côté du nord ; au midi s’élève une tribune creusée dans le roc même, et l’on y monte par quatre degrés également taillés dans la pierre Je remarque ceci, parce que les anciens voyageurs n’ont pas bien connu la forme du Pnyx. Lord Elgin a fait depuis peu d’années désencombrer cette colline, et c’est à lui qu’on doit la découverte des degrés. Comme on n’est pas là tout à fait à la cime du rocher, on n’aperçoit la mer qu’en montant au-dessus de la tribune : on ôtait ainsi au peuple la vue du Pirée, afin que des orateurs factieux ne le jetassent pas dans des entreprises téméraires, à l’aspect de sa puissance et de ses vaisseaux 42.
Les Athéniens étaient rangés sur l’esplanade entre le mur circulaire que j’ai indiqué au nord et la tribune au midi.
C’était donc à cette tribune que Périclès, Alcibiade et Démosthène firent entendre leur voix ; que Socrate et Phocion parlèrent au peuple le plus léger et le plus spirituel de la terre ! C’était donc là que se sont commises tant d’injustices, que tant de décrets iniques ou cruels ont été prononcés ! Ce fut peut-être ce lieu qui vit bannir Aristide, triompher Mélitus, condamner à mort la population entière d’une ville, vouer un peuple entier à l’esclavage ? Mais aussi ce fut là que de grands citoyens firent éclater leurs généreux accents contre les tyrans de leur patrie, que la justice triompha, que la vérité fut écoutée. " Il y a un peuple, disaient les députés de Corinthe aux Spartiates, un peuple qui ne respire que les nouveautés ; prompt à concevoir, prompt à exécuter, son audace passe sa force. Dans les périls où souvent il se jette sans réflexion, il ne perd jamais l’espérance ; naturellement inquiet, il cherche à s’agrandir au dehors ; vainqueur, il s’avance et suit sa victoire ; vaincu, il n’est point découragé. Pour les Athéniens, la vie n’est pas une propriété qui leur appartienne, tant ils la sacrifient aisément à leur pays ! Ils croient qu’on les a privés d’un bien légitime toutes les fois qu’ils n’obtiennent pas l’objet de leurs désirs. Ils remplacent un dessein trompé par une nouvelle espérance, Leurs projets à peine conçus sont déjà exécutés. Sans cesse occupés de l’avenir, le présent leur échappe : peuple qui ne connaît point le repos, et ne peut le souffrir dans les autres 43. "
Et ce peuple, qu’est-il devenu ? Où le trouverai-je ? Moi qui traduisais ce passage au milieu des ruines d’Athènes, je voyais les minarets des musulmans et j’entendais parler des chrétiens. C’est à Jérusalem que j’allais chercher la réponse à cette question, et je connaissais déjà d’avance les paroles de l’oracle : Dominus mortificat et vivificat ; deducit ad inferos et reducit.
Le jour n’était pas encore à sa fin : nous passâmes du Pnyx à la colline du Musée. On sait que cette colline est couronnée par le monument de Philopappus, monument et un mauvais goût : mais c’est le mort et non le tombeau qui mérite ici l’attention du voyageur. Cet obscur Philopappus, dont le sépulcre se voit de si loin, vivait sous Trajan. Pausanias ne daigne pas le nommer, et l’appelle un Syrien. On voit dans l’inscription de sa statue qu’il était de Besâ, bourgade de l’Attique. Eh bien, ce Philopappus s’appelait Antiochus Philopappus ; c’était le légitime héritier de la couronne de Syrie ! Pompée avait transporté à Athènes les descendants du roi Antiochus, et ils y étaient devenus de simples citoyens. Je ne sais si les Athéniens, comblés des bienfaits d’Antiochus, compatirent aux maux de sa famille détrônée, mais il paraît que ce Philopappus fut au moins consul désigné. La fortune, en le faisant citoyen d’Athènes et consul de Rome à une époque où ces deux titres n’étaient plus rien, semblait vouloir se jouer encore de ce monarque déshérité, le consoler d’un songe par un songe, et montrer sur une seule tête qu’elle se rit également de la majesté des peuples et de celle des rois.
Le monument de Philopappus nous servit comme d’observatoire pour contempler d’autres vanités. M. Fauvel m’indiqua les divers endroits par où passaient les murs de l’ancienne ville ; il me fit voir les ruines du théâtre de Bacchus, au pied de la citadelle ; le lit desséché de l’Ilissus, la mer sans vaisseaux, et les ports déserts de Phalère, de Munychie et du Pirée.
Nous rentrâmes ensuite dans Athènes : il était nuit. Le consul envoya prévenir le commandant de la citadelle que nous y monterions le lendemain avant le lever du soleil. Je souhaitai le bonsoir à mon hôte, et je me retirai à mon appartement. Accablé de fatigue, il y avait déjà quelque temps que je dormais d’un profond sommeil, quand je fus réveillé tout à coup par le tambourin et la musette turque dont les sons discordants partaient des combles des Propylées. En même temps un prêtre turc se mit à chanter en arabe l’heure passée à des chrétiens de la ville de Minerve. Je ne saurais peindre ce que j’éprouvai : cet iman n’avait pas besoin de me marquer ainsi la fuite des années ; sa voix seule dans ces lieux annonçait assez que les siècles s’étaient écoulés.
Cette mobilité des choses humaines est d’autant plus frappante qu’elle contraste avec l’immobilité du reste de la nature. Comme pour insulter à l’instabilité des sociétés humaines, les animaux mêmes n’éprouvent ni bouleversements dans leurs empires ni altération dans leurs mœurs. J’avais vu, lorsque nous étions sur la colline du Musée, des cigognes se former en bataillon et prendre leur vol vers l’Afrique 44. Depuis deux mille ans elles font ainsi le même voyage ; elles sont restées libres et heureuses dans la ville de Solon comme dans la ville du chef des eunuques noirs. Du haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont vu au-dessous d’elles changer la race des mortels : tandis que des générations impies se sont élevées sur les tombeaux des générations religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père 45. Si je m’arrête à ces réflexions, c’est que la cigogne est aimée des voyageurs ; comme eux " elle connaît les saisons dans le ciel 46. " Ces oiseaux furent souvent les compagnons de mes courses dans les solitudes de l’Amérique ; je les vis souvent perchés sur les wigwum du sauvage en les retrouvant dans une autre espèce de désert, sur les ruines du Parthénon, je n’ai pu m’empêcher de parler un peu de mes anciens amis.
Le lendemain 24, à quatre heures et demie du matin, nous montâmes à la citadelle ; son sommet est environné de murs, moitié antiques, moitié modernes ; d’autres murs circulaient autrefois autour de sa base. Dans l’espace que renferment ces murs se trouvent d’abord les restes des Propylées et les débris du temple de la Victoire 47. Derrière les Propylées, à gauche, vers la ville, on voit ensuite le Pandroséum et le double temple de Neptune Erechthée et de Minerve Polias ; enfin, sur le point le plus éminent de l’Acropolis s’élève le temple de Minerve ; le reste de l’espace est obstrué par les décombres des bâtiments anciens et nouveaux, et par les tentes, les armes et les baraques des Turcs.
Le rocher de la citadelle peut avoir à son sommet huit cents pieds de long sur quatre cents de large ; sa forme est à peu près celle d’un ovale dont l’ellipse irait en se rétrécissant du côté du mont Hymette : on dirait un piédestal taillé tout exprès pour porter les magnifiques édifices qui le couronnaient.
Je n’entrerai point dans la description particulière de chaque monument : je renvoie le lecteur aux ouvrages que j’ai si souvent cités ; et, sans répéter ici ce que chacun peut trouver ailleurs, je me contenterai de quelques réflexions générales.
La première chose qui vous frappe dans les monuments d’Athènes, c’est la belle couleur de ces monuments. Dans nos climats, sous une atmosphère chargée de fumée et de pluie, la pierre du blanc le plus pur devient bientôt noire ou verdâtre. Le ciel clair et le soleil brillant de la Grèce répandent seulement sur le marbre de Paros du Pentélique une teinte dorée semblable à celle des épis mûrs ou des feuilles en automne.
La justesse, l’harmonie et la simplicité des proportions attirent ensuite votre admiration. On ne voit point ordre sur ordre, colonne sur colonne, dôme sur dôme. Le temple de Minerve 48, par exemple, est ou plutôt était un simple parallélogramme allongé, orné d’un péristyle, d’un pronaos ou portique, et élevé sur trois marches ou degrés qui régnaient tout autour. Ce pronaos occupait à peu près le tiers de la longueur totale de l’édifice ; l’intérieur du temple se divisait en deux nefs séparées par un mur, et qui ne recevaient le jour que par la porte : dans l’une on voyait la statue de Minerve, ouvrage de Phidias ; dans l’autre, on gardait le trésor des Athéniens. Les colonnes du péristyle et du portique reposaient immédiatement sur les degrés du temple ; elles étaient sans base, cannelées et d’ordre dorique ; elles avaient quarante-deux pieds de hauteur et dix-sept et demi de tour près du sol ; l’entrecolonnement était de sept pieds quatre pouces, et le monument avait deux cent dix-huit pieds de long et quatre-vingt-dix-huit et demi de large.
Les triglyphes de l’ordre dorique marquaient la frise du péristyle : des métopes ou petits tableaux de marbre à coulisse séparaient entre eux les triglyphes. Phidias ou ses élèves avaient sculpté sur ces métopes le combat des Centaures et des Lapithes. Le haut du plein mur du temple, ou la frise de la cella, était décoré d’un autre bas-relief représentant peut-être la fête des Panathénées. Des morceaux de sculpture excellents, mais du siècle d’Adrien, époque du renouvellement de l’art, occupaient les deux frontons du temple 49. Les offrandes votives, ainsi que les boucliers enlevés à l’ennemi dans le cours de la guerre Médique, étaient suspendus en dehors de l’édifice : on voit encore la marque circulaire que les derniers ont imprimée sur l’architrave du fronton qui regarde le mont Hymette. C’est ce qui fait présumer à M. Fauvel que l’entrée du temple pouvait bien être tournée de ce côté, contre l’opinion générale, qui place cette entrée à l’extrémité opposée 50. Entre ces boucliers on avait mis des inscriptions : elles étaient vraisemblablement écrites en lettres de bronze, à en juger par les marques des clous qui attachaient ces lettres. M. Fauvel pensait que ces clous avaient servi peut-être à retenir des guirlandes ; mais je l’ai ramené à mon sentiment en lui faisant remarquer la disposition régulière des trous. De pareilles marques ont suffi pour rétablir et lire l’inscription de la Maison-Carrée à Nîmes. Je suis convaincu que, si les Turcs le permettaient, on pourrait aussi parvenir à déchiffrer les inscriptions du Parthénon.
Tel était ce temple qui a passé à juste titre pour le chef-d’œuvre de l’architecture chez les anciens et chez les modernes : l’harmonie et la force de toutes ses parties se font encore remarquer dans ses ruines, car on en aurait une très fausse idée si l’on se représentait seulement un édifice agréable, mais petit, et chargé de ciselures et de festons à notre manière. Il y a toujours quelque chose de grêle dans notre architecture, quand nous visons à l’élégance ; ou de pesant, quand nous prétendons à la majesté. Voyez comme tout est calculé au Parthénon ! L’ordre est dorique, et le peu de hauteur de la colonne dans cet ordre vous donne à l’instant l’idée de la durée et de la solidité ; mais cette colonne, qui de plus est sans base, deviendrait trop lourde : Ictinus a recours à son art ; il fait la colonne cannelée, et l’élève sur des degrés : par ce moyen il introduit presque la légèreté du corinthien dans la gravité dorique. Pour tout ornement vous avez deux frontons et deux frises sculptées. La frise du péristyle se compose de petits tableaux de marbre régulièrement divisés par un triglyphe : à la vérité, chacun de ces tableaux est un chef-d’œuvre ; la frise de la cella règne comme un bandeau au haut d’un mur plein et uni : voilà tout, absolument tout. Qu’il y a loin de cette sage économie d’ornements, de cet heureux mélange de simplicité, de force et de grâce, à notre profusion de découpures en carré, en long, en rond, en losange ; à nos colonnes fluettes, guindées sur d’énormes bases, ou à nos porches ignobles et écrasés que nous appelons des portiques !
Il ne faut pas se dissimuler que l’architecture considérée comme art est dans son principe éminemment religieuse : elle fut inventée pour le culte de la Divinité. Les Grecs, qui avaient une multitude de dieux, ont été conduits à différents genres d’édifices, selon les idées qu’ils attachaient aux différents pouvoirs de ces dieux. Vitruve même consacre deux chapitres à ce beau sujet, et enseigne comment on doit construire les temples et les autels de Minerve, d’Hercule, de Cérès, etc. Nous, qui n’adorons qu’un seul maître de la nature, nous n’avons aussi, à proprement parler, qu’une seule architecture naturelle, l’architecture gothique. On sent tout de suite que ce genre est à nous, qu’il est original et né pour ainsi dire avec nos autels. En fait d’architecture grecque, nous ne sommes que des imitateurs plus ou moins ingénieux 51 ; imitateurs d’un travail dont nous dénaturons le principe en transportant dans la demeure des hommes les ornements qui n’étaient que dans la maison des dieux.
Après leur harmonie générale, leur rapport avec les lieux et les sites, et surtout leurs convenances avec les usages auxquels ils étaient destinés, ce qu’il faut admirer dans les édifices de la Grèce, c’est le fini de toutes les parties. L’objet qui n’est pas fait pour être vu y est travaillé avec autant de soin que les compositions extérieures. La jointure des blocs qui forment les colonnes du temple de Minerve est telle qu’il faut la plus grande attention pour la découvrir, et qu’elle n’a pas l’épaisseur du fil le plus délié. Afin d’atteindre à cette rare perfection, on amenait d’abord le marbre à sa plus juste coupe avec le ciseau, ensuite on faisait rouler les deux pièces l’une sur l’autre, en jetant au centre du frottement du sable et de l’eau. Les assises au moyen de ce procédé, arrivaient à un aplomb incroyable : cet aplomb dans les tronçons des colonnes était déterminé par un pivot carré de bois d’olivier. J’ai vu un de ces pivots entre les mains de M. Fauvel.
Les rosaces, les plinthes, les moulures, les astragales, tous les détails de l’édifice offrent la même perfection ; les lignes du chapiteau et de la cannelure des colonnes du Parthénon sont si déliées qu’on serait tenté de croire que la colonne entière a passé au tour : des découpures en ivoire ne seraient pas plus délicates que les ornements ioniques du temple d’Erechthée : les cariatides du Pandroséum sont des modèles. Enfin, si après avoir vu les monuments de Rome ceux de la France m’ont paru grossiers, les monuments de Rome me semblent barbares à leur tour depuis que j’ai vu ceux de la Grèce : je n’en excepte point le Panthéon avec son fronton démesuré. La comparaison peut se faire aisément à Athènes, où l’architecture grecque est souvent placée tout auprès de l’architecture romaine.
J’étais au surplus tombé dans l’erreur commune touchant les monuments des Grecs : je les croyais parfaits dans leur ensemble, mais je pensais qu’ils manquaient de grandeur. J’ai fait voir que le génie des architectes a donné en grandeur proportionnelle à ces monuments ce qui peut leur manquer en étendue ; et d’ailleurs Athènes est remplie d’ouvrages prodigieux. Les Athéniens, peuple si peu riche, si peu nombreux, ont remué des masses gigantesques : les pierres du Pnyx sont de véritables quartiers de rocher, les Propylées formaient un travail immense, et les dalles de marbre qui les couvraient étaient d’une dimension telle qu’on n’en a jamais vu de semblables ; la hauteur des colonnes du temple de Jupiter Olympien passe peut-être soixante pieds, et le temple entier avait un demi-mille de tour : les murs d’Athènes, en y comprenant ceux des trois ports et les longues murailles, s’étendaient sur un espace de près de neuf lieues 52 ; les murailles qui réunissaient la ville au Pirée étaient assez larges pour que deux chars y pussent courir de front, et de cinquante en cinquante pas elles étaient flanquées de tours carrées. Les Romains n’ont jamais élevé de fortifications plus considérables.
Par quelle fatalité ces chefs-d’œuvre de l’antiquité, que les modernes vont admirer si loin et avec tant de fatigues, doivent-ils en partie leur destruction aux modernes 53 ? Le Parthénon subsista dans son entier jusqu’en 1687 : les chrétiens le convertirent d’abord en église, et les Turcs, par jalousie des chrétiens, le changèrent à leur tour en mosquée. Il faut que des Vénitiens viennent, au milieu des lumières du XVIIe siècle, canonner les monuments de Périclès ; ils tirent à boulets rouges sur les Propylées et le temple de Minerve ; une bombe tombe sur ce dernier édifice, enfonce la voûte, met le feu à des barils de poudre et fait sauter en partie un édifice qui honorait moins les faux dieux des Grecs que le génie de l’homme 54. La ville étant prise, Morosini, dans le dessein d’embellir Venise des débris d’Athènes, veut descendre les statues du fronton du Parthénon, et les brise. Un autre moderne vient d’achever, par amour des arts, la destruction que les Vénitiens avaient commencée 55.
J’ai souvent eu l’occasion de parler de lord Elgin dans cet Itinéraire : on lui doit, comme je l’ai dit, la connaissance plus parfaite du Pnyx et du tombeau d’Agamemnon ; il entretient encore en Grèce un Italien chargé de diriger des fouilles, et qui découvrit, comme j’étais à Athènes, des antiques que je n’ai point vues 56. Mais lord Elgin a perdu le mérite de ses louables entreprises en ravageant le Parthénon. Il a voulu faire enlever les bas-reliefs de la frise : pour y parvenir, des ouvriers turcs ont d’abord brisé l’architrave et jeté en bas des chapiteaux ; ensuite, au lieu de faire sortir les métopes par leurs coulisses, les barbares ont trouve plus court de rompre la corniche. Au temple d’Erechthée, on a pris la colonne angulaire ; de sorte qu’il faut soutenir aujourd’hui avec une pile de pierres l’entablement entier qui menace ruine.
Les Anglais qui ont visité Athènes depuis le passage de lord Elgin ont eux-mêmes déploré ces funestes effets d’un amour des arts peu réfléchi. On prétend que lord Elgin a dit pour excuse qu’il n’avait fait que nous imiter. Il est vrai que les Français ont enlevé à l’Italie ses statues et ses tableaux, mais ils n’ont point mutilé les temples pour en arracher les bas-reliefs ; ils ont seulement suivi l’exemple des Romains, qui dépouillèrent la Grèce des chefs-d’œuvre de la peinture et de la statuaire. Les monuments d’Athènes, arrachés aux lieux pour lesquels il étaient faits, perdront non seulement une partie de leur beauté relative, mais ils diminueront matériellement de beauté. Ce n’est que la lumière qui fait ressortir la délicatesse de certaines lignes et de certaines couleurs : or, cette lumière venant à manquer sous le ciel de l’Angleterre, ces lignes et ces couleurs disparaîtront ou resteront cachées. Au reste, j’avouerai que l’intérêt de la France, la gloire de notre patrie et mille autres raisons pouvaient demander la transplantation des monuments conquis par nos armes ; mais les beaux-arts eux-mêmes, comme étant du parti des vaincus et au nombre des captifs, ont peut-être le droit de s’en affliger.
Nous employâmes la matinée entière à visiter la citadelle. Les Turcs avaient autrefois accolé le minaret d’une mosquée au portique du Parthénon. Nous montâmes par l’escalier à moitié détruit de ce minaret ; nous nous assîmes sur une partie brisée de la frise du temple, et nous promenâmes nos regards autour de nous. Nous avions le mont Hymette à l’est, le Pentélique au nord, le Parnès au nord-ouest, les monts Icare, Cordyalus ou Oegalée à l’ouest, et par-dessus le premier on apercevait la cime du Cithéron ; au sud-ouest et au midi on voyait la mer, le Pirée, les côtes de Salamine, d’Egine, d’Epidaure, et la citadelle de Corinthe.
Au-dessous de nous, dans le bassin dont je viens de décrire la circonférence, on distinguait les collines et la plupart des monuments d’Athènes ; au sud-ouest, la colline du Musée avec le tombeau de Philopappus ; à l’ouest, les rochers de l’Aréopage, du Pnyx et du Lycabettus ; au nord, le petit mont Anchesme, et à l’est les hauteurs qui dominent le Stade. Au pied même de la citadelle, on voyait les débris du théâtre de Bacchus et d’Hérode Atticus. A la gauche de ces débris venaient les grandes colonnes isolées du temple de Jupiter Olympien ; plus loin encore, en tirant vers le nord-est, on apercevait l’enceinte du Lycée, le cours de l’Ilissus, le Stade et un temple de Diane ou de Cérès. Dans la partie de l’ouest et du nord-ouest, vers le grand bois d’oliviers, M. Fauvel me montrait la place du Céramique extérieur, de l’Académie et de son chemin bordé de tombeaux. Enfin, dans la vallée formée par l’Anchesme et la citadelle, on découvrait la ville moderne.
Il faut maintenant se figurer tout cet espace tantôt nu et couvert d’une bruyère jaune, tantôt coupé par des bouquets d’oliviers, par des carrés d’orge, par des sillons de vignes ; il faut se représenter des fûts de colonne et des bouts de ruines anciennes et modernes sortant du milieu de ces cultures ; des murs blanchis et des clôtures de jardins traversant les champs : il faut répandre dans la campagne des Albanaises qui tirent de l’eau ou qui lavent à des puits les robes des Turcs ; des paysans qui vont et viennent, conduisant des ânes ou portant sur leur dos des provisions à la ville ; il faut supposer toutes ces montagnes dont les noms sont si beaux, toutes ces ruines si célèbres, toutes ces îles, toutes ces mers non moins fameuses éclairées d’une lumière éclatante. J’ai vu, du haut de l’Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette ; les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous ; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l’ombre le long des flancs de l’Hymette et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles ; Athènes, l’Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pêcher ; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d’un rayon d’or, s’animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief ; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière ; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l’éclat du jour nouveau, brillait sur l’horizon du couchant comme un rocher de pourpre et de feu.