Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 21)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

J’étais bien aise de quitter Athènes de nuit : j’aurais eu trop de regret de m’éloigner de ces ruines à la lumière du soleil : au moins, comme Agar, je ne voyais point ce que je perdais pour toujours. Je mis la bride sur le cou de mon cheval, et, suivant le guide et Joseph qui marchaient en avant, je me laissai aller à mes réflexions ; je fus, tout le chemin, occupé d’un rêve assez singulier. Je me figurais qu’on m’avait donné l’Attique en souveraineté. Je faisais publier dans toute l’Europe que quiconque était fatigué des révolutions et désirait trouver la paix vint se consoler sur les ruines d’Athènes, où je promettais repos et sûreté ; j’ouvrais des chemins, je bâtissais des auberges, je préparais toutes sortes de commodités pour les voyageurs ; j’achetais un port sur le golfe de Lépante, afin de rendre la traversée d’Otrante à Athènes plus courte et plus facile. On sent bien que je ne négligeais pas les monuments : les chefs-d’œuvre de la citadelle étaient relevés sur leurs plans et d’après leurs ruines ; la ville, entourée de bons murs, était à l’abri du pillage des Turcs. Je fondais une université, où les enfants de toute l’Europe venaient apprendre le grec littéral et le grec vulgaire. J’invitais les Hydriotes à s’établir au Pirée, et j’avais une marine. Les montagnes nues se couvraient de pins pour redonner des eaux à mes fleuves ; j’encourageais l’agriculture ; une foule de Suisses et d’Allemands se mêlaient à mes Albanais ; chaque jour on faisait de nouvelles découvertes, et Athènes sortait du tombeau. En arrivant à Kératia, je sortis de mon songe, et je me retrouvai Gros-Jean comme devant.

Nous avions tourné le mont Hymette, en passant au midi du Pentélique ; puis nous rabattant vers la mer, nous étions entrés dans la chaîne du mont Laurium, où les Athéniens avaient autrefois leurs mines d’argent. Cette partie de l’Attique n’a jamais été bien célèbre : on trouvait entre Phalère et le cap Sunium plusieurs villes et bourgades, telles qu’Anaphlystus, Azénia, Lampra, Anagyrus, Alimus, Thorae, Aexone, etc. Wheler et Chandler firent des excursions peu fructueuses dans ces lieux abandonnés, et M. Lechevalier traversa le même désert quand il débarqua au cap Sunium pour se rendre à Athènes. L’intérieur de ce pays était encore moins connu et moins habité que les côtes, et je ne saurais assigner d’origine au village de Kératia 67. Il est situé dans un vallon assez fertile, entre des montagnes qui le dominent de tous côtés et dont les flancs sont couverts de sauges, de romarins et de myrtes. Le fond du vallon est cultivé, et les propriétés y sont divisées, comme elles l’étaient autrefois dans l’Attique, par des haies plantées d’arbres 68. Les oiseaux abondent dans le pays, et surtout les huppes, les pigeons ramiers, les perdrix rouges et les corneilles mantelées. Le village consiste dans une douzaine de maisons assez propres et écartées les unes des autres. On voit sur la montagne des troupeaux de chèvres et de moutons, et dans la vallée, des cochons, des ânes, des chevaux et quelques vaches.

Nous allâmes descendre le 27 chez un Albanais de la connaissance de M. Fauvel. Je me transportai tout de suite, en arrivant, sur une hauteur à l’orient du village, pour tâcher de reconnaître le navire autrichien ; mais je n’aperçus que la mer et l’île de Zéa. Le soir, au coucher du soleil, on alluma un feu de myrtes et de bruyères au sommet d’une montagne. Un chevrier posté sur la côte devait venir nous annoncer les bateaux de Zéa aussitôt qu’il les découvrirait. Cet usage des signaux par le feu remonte à une haute antiquité, et a fourni à Homère une des plus belles comparaisons de l’ Iliade :

Ὦς δ' ὅτε καπνὸς ἰὼν ἐξ ἂστεος αἰτέρ ἲχηται. " Ainsi on voit s’élever une fumée du haut des tours d’une ville que l’ennemi tient assiégée, etc. " En me rendant le matin à la montagne des signaux, j’avais pris mon fusil, et je m’étais amusé à chasser : c’était en plein midi ; j’attrapai un coup de soleil sur une main et sur une partie de la tête. Le thermomètre avait été constamment à 28 degrés pendant mon séjour à Athènes 69. La plus ancienne carte de la Grèce, celle de Sophian, mettait Athènes par les 37 o 10 à 12’ ; Vernon porta cette latitude à 38 o 5’, et M. de Chabert l’a enfin déterminée à 37 o 58’ 1 pour le temple de Minerve 70. On sent qu’à midi, au mois d’août, par cette latitude, le soleil doit être très ardent. Le soir, comme je venais de m’étendre sur une natte, enveloppé dans mon manteau, je m’aperçus que ma tête se perdait. Notre établissement n’était pas fort commode pour un malade : couché par terre dans l’unique chambre, ou plutôt dans le hangar de notre hôte, nous avions la tête rangée au mur ; j’étais placé entre Joseph et le jeune Athénien ; les ustensiles du ménage étaient suspendus de mon chevet ; de sorte que la fille de mon hôte, mon hôte lui-même et ses valets, nous foulaient aux pieds en venant prendre ou accrocher quelque chose aux parois de la muraille.

Si j’ai jamais eu un moment de désespoir dans ma vie, je crois que ce fut celui où, saisi d’une fièvre violente, je sentis que mes idées se brouillaient et que je tombais dans le délire : mon impatience redoubla mon mal. Me voir tout à coup arrêté dans mon voyage par cet accident ! la fièvre me retenir à Kératia, dans un endroit inconnu, dans la cabane d’un Albanais ! Encore si j’étais resté à Athènes ! si j’étais mort au lit d’honneur en voyant le Parthénon ! Mais quand cette fièvre ne serait rien, pour peu qu’elle dure quelques jours, mon voyage n’est-il pas manqué ? Les pèlerins de Jérusalem seront partis, la saison passée. Que deviendrai-je dans l’Orient ? Aller par terre à Jérusalem ? attendre une autre année ? La France, mes amis, mes projets, mon ouvrage que je laisserais sans être fini, me revenaient tour à tour dans la mémoire. Toute la nuit Joseph ne cessa de me donner à boire de grandes cruches d’eau, qui ne pouvaient éteindre ma soif. La terre sur laquelle j’étais étendu était, à la lettre, trempée de mes sueurs, et ce fut cela même qui me sauva. J’avais par moments un véritable délire : je chantais la chanson de Henri IV ; Joseph se désolait et disait : O Dio, che questo ? Il signor canta ! Poveretto !

La fièvre tomba le 28, vers neuf heures du matin, après m’avoir accablé pendant dix-sept heures. Si j’avais eu un second accès de cette violence, je ne crois pas que j’y eusse résisté. Le chevrier revint avec la triste nouvelle qu’aucun bateau de Zéa n’avait paru. Je fis un effort : j’écrivis un mot à M. Fauvel, et le priai d’envoyer un caïque me prendre à l’endroit de la côte le plus voisin du village où j’étais pour me passer à Zéa. Pendant que j’écrivais, mon hôte me contait une longue histoire et me demandait ma protection auprès de M. Fauvel : je tâchai de le satisfaire, mais ma tête était si faible, que je voyais à peine à tracer les mots. Le jeune Grec partit pour Athènes avec ma lettre, se chargeant d’amener lui-même un bateau, si l’on en pouvait trouver.

Je passai la journée couché sur ma natte. Tout le monde était allé aux champs ; Joseph même était sorti ; il ne restait que la fille de mon hôte. C’était une fille de dix-sept à dix-huit ans, assez jolie, marchant les pieds nus et les cheveux chargés de médailles et de petites pièces d’argent. Elle ne faisait aucune attention à moi ; elle travaillait comme si je n’eusse pas été là. La porte était ouverte, les rayons du soleil entraient par cette porte, et c’était le seul endroit de la chambre qui fût éclairé. De temps en temps je tombais dans le sommeil ; je me réveillais, et je voyais toujours l’Albanaise occupée à quelque chose de nouveau, chantant à demi-voix, arrangeant ses cheveux ou quelque partie de sa toilette. Je lui demandais quelquefois de l’eau : Nero ! Elle m’apportait un vase plein d’eau : croisant les bras, elle attendait patiemment que j’eusse achevé de boire, et quand j’avais bu, elle disait : Kalo ? est-ce bon ? Et elle retournait à ses travaux. On n’entendait dans le silence du midi que des insectes qui bourdonnaient dans la cabane et quelques coqs qui chantaient au dehors. Je sentais ma tête vide, comme cela arrive après un long accès de fièvre ; mes yeux, affaiblis, voyaient voltiger une multitude d’étincelles et de bulles de lumière autour de moi : je n’avais que des idées confuses, mais douces.

La journée se passa ainsi : le soir j’étais beaucoup mieux ; je me levai : je dormis bien la nuit suivante, et le 29 au matin le Grec revint avec une lettre de M. Fauvel, du quinquina, du vin de Malaga et de bonnes nouvelles. On avait trouvé un bateau par le plus grand hasard du monde : ce bateau était parti de Phalère avec un bon vent, et il m’attendait dans une petite anse à deux lieues de Kératia. J’ai oublié le nom du cap où nous trouvâmes en effet ce bateau. Voici la lettre de M. Fauvel :

A Monsieur Monsieur de Chateaubriand, au pied du Laurium, à Kératia. Athènes, ce 28 août 1806. " Mon très cher hôte, " J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. J’ai vu avec peine que les vents alisés de nos contrées vous retiennent sur le penchant du Laurium, que les signaux n’ont pu obtenir de réponses, et que la fièvre, jointe aux vents, augmentait les désagréments du séjour de Kératia, situé sur l’emplacement de quelques bourgades que je laisse à votre sagacité le loisir de trouver. Pour parer à une de vos incommodités, je vous envoie quelques prises du meilleur quinquina que l’on connaisse ; vous le mêlerez dans un bon verre de vin de Malaga, qui n’est pas le moins bon connu, et cela au moment où vous serez libre, avant de manger. Je répondrais presque de votre guérison, si la fièvre était une maladie : car la Faculté tient encore la chose non décidée. Au reste, maladie ou effervescence nécessaire, je vous conseille de n’en rien porter à Céos. Je vous ai frété, non pas une trirème du Pirée, mais bien une quatrirème, moyennant quarante piastres, en ayant reçu en arrhes cinq et demie. Vous compterez au capitaine quarante-cinq piastres vingt : le jeune compatriote de Simonides vous les remettra : il va partir après la musique dont vos oreilles se souviennent encore. Je songerai à votre protégé, qui cependant est un brutal : il ne faut jamais battre personne, et surtout les jeunes filles ; moi-même je n’ai pas eu à me louer de lui à mon dernier passage. Assurez-le toutefois, monsieur, que votre protection aura tout le succès qu’il doit attendre. Je vois avec peine qu’un excès de fatigue, une insomnie forcée, vous a donné la fièvre et n’a rien avancé. Tranquillement ici pendant que les vents alisés retiennent votre navire, Dieu sait où, nous eussions visité Athènes et ses environs sans voir Kératia, ses chèvres et ses mines ; vous eussiez surgi du Pirée à Céos en dépit du vent. Donnez-moi ; je vous prie, de vos nouvelles, et faites en sorte de reprendre le chemin de la France par Athènes. Venez porter quelques offrandes à Minerve pour votre heureux retour ; soyez persuadé que vous ne me ferez jamais plus de plaisir que de venir embellir notre solitude. Agréez, je vous prie, l’assurance, etc. " Fauvel. " J’avais pris Kératia dans une telle aversion, qu’il me tardait d’en sortir. J’éprouvais des frissons, et je prévoyais le retour de la fièvre. Je ne balançai pas à avaler une triple dose de quinquina. J’ai toujours été persuadé que les médecins français administrent ce remède avec trop de précaution et de timidité. On amena des chevaux, et nous partîmes avec un guide. En moins d’une demi-heure, je sentis les symptômes du nouvel accès se dissiper, et je repris toutes mes espérances. Nous faisions route à l’ouest par un étroit vallon qui passait entre des montagnes stériles. Après une heure de marche, nous descendîmes dans une belle plaine, qui paraissait très fertile. Changeant alors de direction, nous marchâmes droit au midi, à travers la plaine : nous arrivâmes à des terres hautes, qui formaient, sans que je le susse, les promontoires de la côte ; car, après avoir passé un défilé, nous aperçûmes tout à coup la mer et notre bateau amarré au pied d’un rocher. A la vue de ce bateau, je me crus délivré du mauvais génie qui avait voulu m’ensevelir dans les mines des Athéniens, peut-être à cause de mon mépris pour Plutus.

Nous rendîmes les chevaux au guide : nous descendîmes dans le bateau, que manœuvraient trois mariniers. Ils déployèrent notre voile, et, favorisés d’un vent du midi, nous cinglâmes vers le cap Sunium. Je ne sais si nous partions de la baie qui, selon M. Fauvel, porte le nom d’ Anaviso ; mais je ne vis point les ruines des neuf tours Enneapyrgie, où Wheler se reposa en venant du cap Sunium. L’Azinie des anciens devait être à peu près dans cet endroit. Vers les six heures du soir nous passâmes en dedans de l’île aux Anes, autrefois l’île de Patrocle, et au coucher du soleil nous entrâmes au port de Sunium : c’est une crique abritée par le rocher qui soutient les ruines du temple. Nous sautâmes à terre, et je montai sur le cap.

Les Grecs n’excellaient pas moins dans le choix des sites de leurs édifices que dans l’architecture de ces édifices mêmes. La plupart des promontoires du Péloponèse, de l’Attique, de l’Ionie et des îles de l’Archipel étaient marqués par des temples, des trophées ou des tombeaux. Ces monuments, environnés de bois et de rochers, vus dans tous les accidents de la lumière, tantôt au milieu des nuages et de la foudre, tantôt éclairés par la lune, par le soleil couchant, par l’aurore, devaient rendre les côtes de la Grèce d’une incomparable beauté : la terre ainsi décorée se présentait aux yeux du nautonier sous les traits de la vieille Cybèle, qui, couronnée de tours et assise au bord du rivage, commandait à Neptune son fils de répandre ses flots à ses pieds.

Le christianisme, à qui nous devons la seule architecture conforme à nos mœurs, nous avait aussi appris à placer nos vrais monuments : nos chapelles, nos abbayes, nos monastères étaient dispersés dans les bois et sur la cime des montagnes ; non que le choix des sites fût toujours un dessein prémédité de l’architecte, mais parce qu’un art, quand il est en rapport avec les coutumes d’un peuple, fait naturellement ce qu’il y a de mieux à faire. Remarquez au contraire combien nos édifices imités de l’antique sont pour la plupart mal placés ! Avons-nous jamais pensé, par exemple, à orner la seule hauteur dont Paris soit dominé ? La religion seule y avait songé pour nous. Les monuments grecs modernes ressemblent a la langue corrompue qu’on parle aujourd’hui à Sparte et à Athènes : on a beau soutenir que c’est la langue d’Homère et de Platon, un mélange de mots grossiers et de constructions étrangères trahit à tout moment les barbares.

Je faisais ces réflexions à la vue des débris du temple de Sunium : ce temple était d’ordre dorique et du bon temps de l’architecture. Je découvrais au loin la mer de l’Archipel avec toutes ses îles : le soleil couchant rougissait les côtes de Zéa et les quatorze belles colonnes de marbre blanc au pied desquelles je m’étais assis. Les sauges et les genévriers répandaient autour des ruines une odeur aromatique, et le bruit des vagues montait à peine jusqu’à moi.

Comme le vent était tombé, il nous fallait attendre pour partir une nouvelle brise. Nos matelots se jetèrent au fond de leur barque, et s’endormirent. Joseph et le jeune Grec demeurèrent avec moi. Après avoir mangé et parlé pendant quelque temps, ils s’étendirent à terre et s’endormirent à leur tour. Je m’enveloppai la tête dans mon manteau pour me garantir de la rosée, et, le dos appuyé contre une colonne, je restai seul éveillé à contempler le ciel et la mer.

Au plus beau coucher du soleil avait succédé la plus belle nuit. Le firmament répété dans les vagues avait l’air de reposer au fond de la mer. L’étoile du soir, ma compagne assidue pendant mon voyage, était prête à disparaître sous l’horizon ; on ne l’apercevait plus que par de longs rayons qu’elle laissait de temps en temps descendre sur les flots, comme une lumière qui s’éteint. Par intervalles, des brises passagères troublaient dans la mer l’image du ciel, agitaient les constellations, et venaient expirer parmi les colonnes du temple avec un faible murmure.

Toutefois, ce spectacle était triste lorsque je venais à songer que je le contemplais du milieu des ruines. Autour de moi étaient des tombeaux, le silence, la destruction, la mort, ou quelques matelots grecs qui dormaient sans soucis et sans songes sur les débris de la Grèce. J’allais quitter pour jamais cette terre sacrée : l’esprit rempli de sa grandeur passée et de son abaissement actuel, je me retraçais le tableau qui venait d’affliger mes yeux.

Je ne suis point un de ces intrépides admirateurs de l’antiquité qu’un vers d’Homère console de tout. Je n’ai jamais pu comprendre le sentiment exprimé par Lucrèce :

Suave mari magno, turbantibus aequora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem. Loin d’aimer à contempler du rivage le naufrage des autres, je souffre quand je vois souffrir des hommes : les Muses n’ont alors sur moi aucun pouvoir, si ce n’est celle qui attire la pitié sur le malheur. A Dieu ne plaise que je tombe aujourd’hui dans ces déclamations qui ont fait tant de mal à notre patrie ! mais si j’avais jamais pensé, avec des hommes dont je respecte d’ailleurs le caractère et les talents, que le gouvernement absolu est le meilleur de tous les gouvernements, quelques mois de séjour en Turquie m’auraient bien guéri de cette opinion.

Les voyageurs qui se contentent de parcourir l’Europe civilisée sont bien heureux : ils ne s’enfoncent point dans ces pays jadis célèbres, où le cœur est flétri à chaque pas, où des ruines vivantes détournent à chaque instant votre attention des ruines de marbre et de pierre. En vain dans la Grèce on veut se livrer aux illusions : la triste vérité vous poursuit. Des loges de boue desséchée, plus propres à servir de retraite à des animaux qu’à des hommes ; des femmes et des enfants en haillons, fuyant à l’approche de l’étranger et du janissaire ; les chèvres mêmes effrayées, se dispersant dans la montagne, et les chiens restant seuls pour vous recevoir avec des hurlements : voilà le spectacle qui vous arrache au charme des souvenirs.

Le Péloponèse est désert depuis la guerre des Russes, le joug des Turcs s’est appesanti sur les Moraïtes ; les Albanais ont massacré une partie de la population. On ne voit que des villages détruits par le fer et par le feu : dans les villes, comme à Misitra, des faubourgs entiers sont abandonnés ; j’ai fait souvent quinze lieues dans les campagnes sans rencontrer une seule habitation. De criantes avanies, des outrages de toutes les espèces, achèvent de détruire de toutes parts l’agriculture et la vie ; chasser un paysan grec de sa cabane, s’emparer de sa femme et de ses enfants, le tuer sous le plus léger prétexte, est un jeu pour le moindre aga du plus petit village. Parvenu au dernier degré du malheur, le Moraïte s’arrache de son pays et va chercher en Asie un sort moins rigoureux. Vain espoir ! il ne peut fuir sa destinée : il retrouve des cadis et des pachas jusque dans les sables du Jourdain et dans les déserts de Palmyre !

L’Attique, avec un peu moins de misère, n’offre pas moins de servitude. Athènes est sous la protection immédiate du chef des eunuques noirs du sérail. Un disdar, ou commandant, représente le monstre protecteur auprès du peuple de Solon. Ce disdar habite la citadelle remplie des chefs-d’œuvre de Phidias et d’Ictinus, sans demander quel peuple a laissé ces débris, sans daigner sortir de la masure qu’il s’est bâtie sous les ruines des monuments de Périclès : quelquefois seulement le tyran automate se traîne à la porte de sa tanière ; assis les jambes croisées sur un sale tapis, tandis que la fumée de sa pipe monte à travers les colonnes du temple de Minerve, il promène stupidement ses regards sur les rives de Salamine et sur la mer d’Epidaure.

On dirait que la Grèce elle-même a voulu annoncer par son deuil le malheur de ses enfants. En général, le pays est inculte, le sol nu, monotone, sauvage, et d’une couleur jaune et flétrie. Il n’y a point de fleuves proprement dits, mais de petites rivières, et des torrents qui sont à sec pendant l’été. On n’aperçoit point ou presque point de fermes dans les champs, on ne voit point de laboureurs, on ne rencontre point de charrettes et d’attelages de bœufs. Rien n’est triste comme de ne pouvoir jamais découvrir la marque d’une roue moderne là où vous apercevez encore, dans le rocher, la trace des roues antiques. Quelques paysans en tunique, la tête couverte d’une calotte rouge, comme les galériens de Marseille, vous donnent en passant un triste kali spera (bonsoir). Ils chassent devant eux des ânes et de petits chevaux, les crins déchevelés, qui leur suffisent pour porter leur mince équipage champêtre, ou le produit de leur vigne. Bordez cette terre dévastée d’une mer presque aussi solitaire ; placez sur la pente d’un rocher une vedette délabrée, un couvent abandonné ; qu’un minaret s’élève du sein de la solitude pour annoncer l’esclavage, qu’un troupeau de chèvres ou de moutons paisse sur un cap parmi des colonnes en ruines, que le turban d’un voyageur turc mette en fuite les chevriers et rende le chemin plus désert, et vous aurez une idée assez juste du tableau que présente la Grèce.

On a recherché les causes de la décadence de l’empire romain : il y aurait un bel ouvrage à faire sur les causes qui ont précipité la chute des Grecs. Athènes et Sparte ne sont point tombées par les mêmes raisons qui ont amené la ruine de Rome ; elles n’ont point été entraînées par leur propre poids et par la grandeur de leur empire. On ne peut pas dire non plus qu’elles aient péri par leurs richesses : l’or des alliés et l’abondance que le commerce répandit à Athènes furent, en dernier résultat, très peu de chose ; jamais on ne vit parmi les citoyens ces fortunes colossales qui annoncent le changement des mœurs 71 ; et l’État fut toujours si pauvre, que les rois de l’Asie s’empressaient de le nourrir, ou de contribuer aux frais de ses monuments. Quant à Sparte, l’argent des Perses y corrompit quelques particuliers, mais la république ne sortit point de l’indigence.

J’assignerais donc pour la première cause de la chute des Grecs la guerre que se firent entre elles les deux républiques après qu’elles eurent vaincu les Perses. Athènes, comme État, n’exista plus du moment où elle eut été prise par les Lacédémoniens. Une conquête absolue met fin aux destinées d’un peuple, quelque nom que ce peuple puisse ensuite conserver dans l’histoire. Les vices du gouvernement athénien préparèrent la victoire de Lacédémone. Un État purement démocratique est le pire des États lorsqu’il faut combattre un ennemi puissant, et qu’une volonté unique est nécessaire au salut de la patrie. Rien n’était déplorable comme les fureurs du peuple athénien tandis que les Spartiates étaient à ses portes : exilant et rappelant tour à tour les citoyens qui auraient pu le sauver, obéissant à la voix des orateurs factieux, il subit le sort qu’il avait mérité par ses folies ; et si Athènes ne fut pas renversée de fond en comble, elle ne dut sa conservation qu’au respect des vainqueurs pour ses anciennes vertus.

Lacédémone triomphante trouva à son tour, comme Athènes, la première cause de sa ruine dans ses propres institutions. La pudeur, qu’une loi extraordinaire avait exprès foulée aux pieds pour conserver la pudeur, fut enfin renversée par cette loi même : les femmes de Sparte, qui se présentaient demi-nues aux yeux des hommes, devinrent les femmes les plus corrompues de là Grèce : il ne resta aux Lacédémoniens de toutes ces lois contre nature que la débauche et la cruauté. Cicéron, témoin des jeux des enfants de Sparte, nous représente ces enfants se déchirant entre eux avec les dents et les ongles. Et à quoi ces brutales institutions avaient-elles servi ? Avaient-elles maintenu l’indépendance à Sparte ? Ce n’était pas la peine d’élever des hommes comme des bêtes féroces pour obéir au tyran Nabis et pour devenir des esclaves romains.

Les meilleurs principes ont leurs excès et leur côté dangereux : Lycurgue, en extirpant l’ambition dans les murs de Lacédémone, crut sauver sa république, et il la perdit. Après l’abaissement d’Athènes, si les Spartiates eussent réduit la Grèce en provinces lacédémoniennes, ils seraient peut-être devenus les maîtres de la terre : cette conjecture est d’autant plus probable que, sans prétendre à ces hautes destinées, ils ébranlèrent en Asie, tout faibles qu’ils étaient, l’empire du grand roi. Leurs victoires successives auraient empêché une monarchies puissante de s’élever dans le voisinage de la Grèce, pour envahir les républiques. Lacédémone incorporant dans son sein les peuples vaincus par ses armes eût écrasé Philippe au berceau ; les grands hommes qui furent ses ennemis auraient été ses sujets, et Alexandre, au lieu de naître dans un royaume, serait, ainsi que César, sorti du sein d’une république.

Loin de montrer cet esprit de grandeur et cette ambition préservatrice, les Lacédémoniens, contents d’avoir placé trente tyrans à Athènes, rentrèrent aussitôt dans leur vallée, par ce penchant à l’obscurité que leur avaient inspiré leurs lois. Il n’en est pas d’une nation comme d’un homme : la modération dans la fortune et l’amour du repos, qui peuvent convenir à un citoyen, ne mèneront pas bien loin un État. Sans doute il ne faut jamais faire une guerre impie, il ne faut jamais acheter la gloire au prix d’une injustice ; mais ne savoir pas profiter de sa position pour honorer, agrandir, fortifier sa patrie ! c’est plutôt dans un peuple un défaut de génie que le sentiment d’une vertu.

Qu’arriva-t-il de cette conduite des Spartiates ? La Macédoine domina bientôt la Grèce ; Philippe dicta des lois à l’assemblée des amphictyons. D’une autre part, ce faible empire de la Laconie, qui ne tenait qu’à la renommée des armes, et que ne soutenait point une force réelle, s’évanouit ; Epaminondas parut : les Lacédémoniens battus à Leuctres furent obligés de venir se justifier longuement devant leur vainqueur ; ils entendirent ce mot cruel : " Nous avons mis fin à votre courte éloquence ! " Nos brevi eloquentiae vestrae finem imposuimus. Les Spartiates durent s’apercevoir alors combien il eût été avantageux pour eux de n’avoir fait qu’un État de toutes les villes grecques, d’avoir compté Epaminondas au nombre de leurs généraux et de leurs citoyens. Le secret de leur faiblesse une fois connu, tout fut perdu sans retour ; et Philopoemen acheva ce qu’Epaminondas avait commencé.

C’est ici qu’il faut remarquer un mémorable exemple de la supériorité que les lettres donnent à un peuple sur un autre, quand ce peuple a d’ailleurs montré les vertus guerrières. On peut dire que les batailles de Leuctres et de Mantinée effacèrent le nom de Sparte de la terre, tandis qu’Athènes, prise par les Lacédémoniens et ravagée par Sylla, n’en conserva pas moins l’empire. Elle vit accourir dans son sein ces Romains qui l’avaient vaincue, et qui se firent une gloire de passer pour ses fils : l’un prenait le surnom d’Atticus ; l’autre se disait le disciple de Platon et de Démosthène. Les muses latines, Lucrèce Horace et Virgile, chantent incessamment la reine de la Grèce. " J’accorde aux morts le salut des vivants, " s’écrie le plus grand des césars, pardonnant à Athènes coupable. Adrien veut joindre à son titre d’empereur le titre d’archonte d’Athènes, et multiplie les chefs-d’œuvre dans la patrie de Périclès. Constantin le Grand est si flatté que les Athéniens lui aient élevé une statue, qu’il comble la ville de largesses ; Julien verse des larmes en quittant l’Académie, et quand il triomphe, il croit devoir sa victoire à la Minerve de Phidias. Les Chrysostome, les Basile, les Cyrille, viennent, comme les Cicéron et les Atticus, étudier l’éloquence à sa source ; jusque dans le moyen âge, Athènes est appelée l’ école des sciences et du génie. Quand l’Europe se réveille de la barbarie, son premier cri est pour Athènes. " Qu’est-elle devenue ? " demande-t-on de toutes parts. Et quand on apprend que ses ruines existent encore, on y court comme si l’on avait retrouvé les cendres d’une mère.

Quelle différence de cette renommée à celle qui ne tient qu’aux armes ! Tandis que le nom d’Athènes est dans toutes les bouches, Sparte est entièrement oubliée ; on la voit à peine, sous Tibère, plaider et perdre une petite cause contre les Messéniens ; on relit deux fois le passage de Tacite, pour bien s’assurer qu’il parle de la célèbre Lacédémone. Quelques siècles après, on trouve une garde lacédémonienne auprès de Caracalla, triste honneur, qui semble annoncer que les enfants de Lycurgue avaient conservé leur férocité. Enfin Sparte se transforme, sous le Bas-Empire, en une principauté ridicule, dont les chefs prennent le nom de despotes, ce nom devenu le titre des tyrans. Quelques pirates, qui se disent les véritables descendants des Lacédémoniens, font aujourd’hui toute la gloire de Sparte.

Je n’ai point assez vu les Grecs modernes pour oser avoir une opinion sur leur caractère. Je sais qu’il est très facile de calomnier les malheureux ; rien n’est plus aisé que de dire, à l’abri de tout danger : " Que ne brisent-ils le joug sous lequel ils gémissent ? " Chacun peut avoir, au coin du feu, ces hauts sentiments et cette fière énergie. D’ailleurs, les opinions tranchantes abordent dans un siècle où l’on ne doute de rien, hors de l’existence de Dieu ; mais comme les jugements généraux que l’on porte sur les peuples sont assez souvent démentis par l’expérience, je n’aurai garde de prononcer. Je pense seulement qu’il y a encore beaucoup de génie dans la Grèce ; je crois même que nos maîtres en tous genres sont encore là, comme je crois aussi que la nature humaine conserve à Rome sa supériorité, ce qui ne veut pas dire que les hommes supérieurs soient maintenant à Rome.

Toutefois je crains bien que les Grecs ne soient pas si tôt disposés à rompre leurs chaînes. Quand ils seraient débarrassés de la tyrannie qui les opprime, ils ne perdront pas dans un instant la marque de leurs fers. Non seulement ils ont été broyés sous le poids du despotisme, mais il y a deux mille ans qu’ils existent comme un peuple vieilli et dégradé. Ils n’ont point été renouvelés, ainsi que le reste de l’Europe, par des nations barbares ; la nation même qui les a conquis a contribué à leur corruption. Cette nation n’a point apporté chez eux les mœurs rudes et sauvages des hommes du Nord, mais les coutumes voluptueuses des hommes du Midi. Sans parler du crime religieux que les Grecs auraient commis en abjurant leurs autels, ils n’auraient rien gagné à se soumettre au Coran. Il n’y a dans le livre de Mahomet ni principe de civilisation ni précepte qui puisse élever le caractère ; ce livre ne prêche ni la haine de la tyrannie ni l’amour de la liberté. En suivant le culte de leurs maîtres, les Grecs auraient renoncé aux lettres et aux arts, pour devenir les soldats de la destinée, et pour obéir aveuglément au caprice d’un chef absolu. Ils auraient passé leurs jours à ravager le monde, ou à dormir sur un tapis au milieu des femmes et des parfums.

La même impartialité qui m’oblige à parler des Grecs avec le respect que l’on doit au malheur m’aurait empêché de traiter les Turcs aussi sévèrement que je le fais, si je n’avais vu chez eux que les abus trop communs parmi les peuples vainqueurs : malheureusement, des soldats républicains ne sont pas des maîtres plus justes que les satellites d’un despote, et un proconsul n’était guère moins avide qu’un pacha 72. Mais les Turcs ne sont pas des oppresseurs ordinaires, quoiqu’ils aient trouvé des apologistes. Un proconsul pouvait être un monstre d’impudicité, d’avarice, de cruauté ; mais tous les proconsuls ne se plaisaient pas, par système et par esprit de religion, à renverser les monuments de la civilisation et des arts, à couper des arbres, à détruire les moissons mêmes et les générations entières : or, c’est ce que font les Turcs tous les jours de leur vie. Pourrait-on croire qu’il y ait au monde des tyrans assez absurdes pour s’opposer à toute amélioration dans les choses de première nécessité ? Un pont s’écroule, on ne le relève pas. Un homme répare sa maison, on lui fait une avanie. J’ai vu des capitaines grecs s’exposer au naufrage avec des voiles déchirées, plutôt que de raccommoder ces voiles, tant ils craignaient de montrer leur aisance et leur industrie ! Enfin, si j’avais reconnu dans les Turcs des citoyens libres et vertueux au sein de leur patrie, quoique peu généreux envers les nations conquises, j’aurais gardé le silence, et je me serais contenté de gémir intérieurement sur l’imperfection de la nature humaine ; mais retrouver à la fois dans le même homme le tyran des Grecs et l’esclave du grand seigneur, le bourreau d’un peuple sans défense et la servile créature qu’un pacha peut dépouiller de ses biens, enfermer dans un sac de cuir et jeter au fond de la mer, c’est trop aussi, et je ne connais point de bête brute que je ne préfère à un pareil homme.

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