Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 22)
On voit que je ne me livrais point sur le cap Sunium à des idées romanesques, idées que la beauté de la scène aurait pu cependant faire naître. Près de quitter la Grèce, je me retraçais naturellement l’histoire de ce pays ; je cherchais à découvrir dans l’ancienne prospérité de Sparte et d’Athènes la cause de leur malheur actuel et dans leur sort présent les germes de leur future destinée. Le brisement de la mer, qui augmentait par degrés, contre le rocher, m’avertit que le vent s’était levé et qu’il était temps de continuer mon voyage. Je réveillai Joseph et son compagnon. Nous descendîmes au bateau. Nos matelots avaient déjà fait les préparatifs du départ. Nous poussâmes au large, et la brise, qui était de terre, nous emporta rapidement vers Zéa. A mesure que nous nous éloignions, les colonnes de Sunium paraissaient plus belles au-dessus des flots on les apercevait parfaitement sur l’azur du ciel, à cause de leur extrême blancheur et de la sérénité de la nuit. Nous étions déjà assez loin du cap, que notre oreille était encore frappée du bouillonnement des vagues au pied du roc, du murmure des vents dans les genévriers, et du chant des grillons qui habitent seuls aujourd’hui les ruines du temple : ce furent les derniers bruits que j’entendis sur la terre de la Grèce.
Notes
1. Cette phrase se trouve dans mes notes originales exactement comme elle est ici ; je n’ai pas cru devoir la retrancher, quoiqu’elle ait l’air d’avoir été écrite après l’événement ; on sait ce qui m’est arrivée pour Les Martyrs. (N.d.A.)
2. Voyez, pour les nuits de la Grèce, Les Martyrs, liv. I et XI. (N.d.A.)
3. Thucydide Tacite. (N.d.A.)
4. Cette opinion est aussi celle de M. de Choiseul. (N.d.A.)
5. Voyez la description de la Messénie dans Les Martyrs, liv. I. (N.d.A.)
6. Il est remarquable que M. Pouqueville rencontra à peu près au même endroit un Turc qui parlait français. C’était peut-être le même. (N.d.A.)
7. Je ne sais si c’est le même Hermaeum que M. Pouqueville et ses compagnons d’infortune passèrent en venant de Navarin. Voyez, pour la description de cette partie de la Messénie, Les Martyrs, liv. XIV. (N.d.A.)
8. Ce Turc, moitié Grec, comme M. Fauvel me l’a dit depuis, est toujours par voie et par chemin : il ne jouit pas d’une réputation très sûre, pour s’être mêlé fort à son avantage des approvisionnements d’une armée. (N.d.A.)
9. La carte de Peutinger ne peut pas tromper, du moins quant à l’existence des routes, puisqu’elles sont tracées sur ce monument curieux qui n’est qu’un livre des postes des anciens. La difficulté n’existe que dans le calcul des distances, et surtout pour ce qui regarde les Gaules, où l’abréviation leg peut se prendre quelquefois pour lega ou legio. (N.d.A.)
10. Spon avait remarqué en Grèce un air parfaitement semblable à celui de Réveillez-vous, belle endormie ; et il s’amusa même à composer des paroles en grec moderne sur cet air. (N.d.A.)
11. Tout ce qui a rapport aux Grecs, et les Grecs eux-mêmes, sont nommés Romains par les Turcs. (N.d.A.)
12. Odyss., liv. IV. (N.d.A.)
13. M. Scrofani l’a suivi dans cette opinion. Si Sparte tirait son nom des genêts de son territoire, et non pas de Spartus, fils d’Amyclus, ou de Sparta, femme de Lacédémon, Misitra peut bien emprunter le sien d’un fromage. (N.d.A.)
14. Pèlerin ! pèlerin ! (N.d.A.)
15. La Toute-Sainte (la Vierge). (N.d.A.)
16. Je ne sais pourtant si je n’en ai point vu quelques autres dans le jardin de l’aga de Naupli de Romanie, au bord du golfe d’Argos. (N.d.A.)
17. M. Scrofani parle de ces fontaines. (N.d.A.)
18. Voyez, pour la description de la Laconie, Les Martyrs, liv. XIV. (N.d.A.)
19. Voyez l’Introduction. (N.d.A.)
20. Géogr. anc. abrég., t. I, p. 270. (N.d.A.)
21. Il dit même en toutes lettres que Misitra n’est pas sur l’emplacement de Sparte ; ensuite il revient aux idées des habitants du pays. On voit que l’auteur était sans cesse entre les grandes autorités qu’il connaissait et le bavardage de quelque Grec ignorant. (N.d.A.)
22. Chalcioecos, maison d’airain. Il ne faut pas prendre le texte de Pausanias et de Plutarque à la lettre, et s’imaginer que ce temple fût tout d’airain ; cela veut dire seulement que ce temple était revêtu d’airain en dedans et peut-être en dehors. J’espère que personne ne confondra les deux Pausanias que je cite ici, l’un dans le texte, l’autre dans la note. (N.d.A.)
23. Odyss. (N.d.A.)
24. Ma mémoire me trompait ici : le lion dont parle Hérodote était aux Thermopyles. Cet historien ne dit pas même que les os de Léonidas furent transportés dans sa patrie. Il prétend, au contraire, que Xerxès fit mettre en croix le corps de ce prince. Ainsi, les débris du lion que j’ai vus à Sparte ne peuvent point indiquer la tombe de Léonidas. On croit bien que je n’avais pas un Hérodote à la main sur les ruines de Lacédémone ; je n’avais porté dans mon voyage que Racine, Le Tasse, Virgile et Homère, celui-ci avec des feuillets blancs pour écrire des notes. Il n’est donc pas bien étonnant qu’obligé de tirer mes ressources de ma mémoire, j’aie pu me méprendre sur un lieu, sans néanmoins me tromper sur un fait. On peut voir deux jolies épigrammes de l’Anthologie sur ce lion de pierre des Thermopyles. (N.d.A.)
25. On a bien sur Athènes les deux lettres de la collection de Martin Crusius, en 1584 ; mais, outre qu’elles ne disent presque rien, elles sont écrites par les Grecs natifs de la Morée, et par conséquent elles ne sont point le fruit des recherches des voyageurs modernes. Spon cite encore le manuscrit de la Bibliothèque Barbérine, à Rome, qui remontait à deux cents ans avant son voyage, et où il trouva quelques dessins d’Athènes. Voyez l’Introduction. (N.d.A.)
26. Voyez sur tout cela l’Introduction. (N.d.A.)
27. Les Grecs de ces montagnes prétendent être les vrais descendants des Lacédémoniens ; ils disent que les Maniottes ne sont qu’un ramas de brigands étrangers, et ils ont raison. (N.d.A.)
28. Les Lacédémoniens se vantaient aussi de posséder les cendres d’Agamemnon. (N.d.A.)
29. Les colonnes étaient ou sont encore vers le port Schoenus, et je ne suis pas descendu à la mer. (N.d.A.)
30. Coupeurs de pins : brigand tué par Thésée. (N.d.A.)
31. N V 1 19
32. Voyez Les Martyrs, liv. III. (N.d.A.)
33. La garnison de Zante. (N.d.A.)
34. Odyss. (N.d.A.)
35. Guillet la prend pour une cariatide. (N.d.A.)
36. Il y a de glorieuses exceptions, et tout le monde a entendu parler de MM. Coraï, Kodrika, etc., etc. (N.d.A.)
37. Pline le jeune écrit à peu près la même chose à Maximus, proconsul d’Achaïe. (N.d.A.)
38. M. de Talleyrand. (N.d.A.)
39. Il faut lire celui-ci avec défiance et se mettre en garde contre son système. (N.d.A.)
40. Voyez l’Avertissement. (N.d.A.)
41. Les autres voyageurs attribuent ce goût à la poix qu’on mêle dans le vin : cela peut être vrai en partie, mais on y fait aussi infuser la pomme de pin. (N.d.A.)
42. L’histoire varie sur ce fait. D’après une autre version, ce furent les tyrans qui obligèrent les orateurs à tourner le dos au Pirée. (N.d.A.)
43. Thucyd., lib. I. (N.d.A.)
44. Voyez, pour la description d’Athènes en général, presque tout le XVe livre des Martyrs, et les notes. (N.d.A.)
45. C’est Solin qui le dit. (N.d.A.)
46. Jérémie. (N.d.A.)
47. Le temple de la Victoire formait l’aile droite des Propylées. (N.d.A.)
48. Voir la note I à la fin de l’Itinéraire.
49. Je ne puis me persuader que Phidias ait laissé complètement nus les deux frontons du temple, tandis qu’il avait orné avec tant de soin les deux frises. Si l’empereur Adrien et sa femme Sabine se trouvaient représentés dans l’un des frontons, ils peuvent y avoir été introduits à la place de deux autres figures, ou peut-être, ce qui arrivait souvent, n’avait-on fait que changer les têtes des personnages. Au reste, ceci n’était point une indigne flatterie de la part des Athéniens : Adrien méritait cet honneur, comme bienfaiteur d’Athènes et restaurateur des arts. (N.d.A.)
50. L’idée est ingénieuse, mais la preuve n’est pas bien solide : outre mille raisons qui pouvaient avoir déterminé les Athéniens à suspendre les boucliers du côté de l’Hymette, on n’avait peut-être pas voulu gâter l’admirable façade du temple en la chargeant d’ornements étrangers. (N.d.A.)
51. On fit sous les Valois un mélange charmant de l’architecture grecque et gothique ; mais cela n’a duré qu’un moment. (N.d.A.)
52. Deux cents stades, selon Dion Chrysostome. (N.d.A.)
53. On sait comment le Colisée a été détruit à Rome, et l’on connaît le jeu de mots latin sur les Barberini et les barbares. Quelques historiens soupçonnent les chevaliers de Rhodes d’avoir détruit le fameux tombeau de Mausole : c’était, il est vrai, pour la défense de Rhodes et pour fortifier l’île contre les Turcs ; mais si c’est une sorte d’excuse pour les chevaliers, la destruction de cette merveille n’en est pas moins fâcheuse pour nous. (N.d.A.)
54. L’invention des armes à feu est encore une chose fatale pour les arts. Si les barbares avaient connu la poudre, il ne serait pas resté un édifice grec ou romain sur la surface de la terre ; ils auraient fait sauter jusqu’aux Pyramides, quand ce n’eût été que pour y chercher des trésors. Une année de guerre parmi nous détruit plus de monuments qu’un siècle de combats chez les anciens. Il semble ainsi que tout s’oppose chez les modernes à la perfection de l’art : leurs pays, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs vêtements et jusqu’à leurs découvertes. (N.d.A.)
55. Ils avaient établi leur batterie, composée de six pièces de canon et de quatre mortiers, sur le Pnyx. On ne conçoit pas qu’à une si petite portée ils n’aient pas rasé tous les monuments de la citadelle. V. Fanelli, Atene Attica, et l’Introduction à cet Itinéraire. (N.d.A.)
56. Elles furent découvertes dans un sépulcre : je crois que ce sépulcre était celui d’un enfant. Entre autres choses curieuses, on y trouva un jeu inconnu, dont la principale pièce consistait, autant qu’il m’en souvient, dans une boule ou un globe d’acier poli. Je ne sais s’il n’est point question de ce jeu dans Athénée. La guerre existant entre la France et l’Angleterre empêcha M. Fauvel de s’adresser pour moi à l’agent de lord Elgin ; de sorte que je ne vis point ces antiques jouets qui consolaient un enfant athénien dans son tombeau. (N.d.A.)
57. Ilissiades : elles avaient un autel au bord de l’Ilissus. (N.d.A.)
58. Je ne veux dissimuler aucune difficulté, et je sais qu’on place aussi Alimus à l’orient de Phalère. Thucydide était du bourg d’Alimus. (N.d.A.)
59. Plut., Vit. Them. (N.d.A.)
60. Il paraît qu’il existait à Athènes en 1669 un autre monument, appelé la Lanterne de Diogène. Guillet invoque au sujet de ce monument le témoignage des pères Barnabé et Simon et de MM. de Monceaux et Lainez. Voyez l’Introduction. (N.d.A.)
61. Riesdel, Chandler, etc. (N.d.A.)
62. Le monument a été depuis exécuté à Saint-Cloud. (N.d.A.)
63. On peut voir dans les Lettres édifiantes les travaux des missionnaires sur les îles de l’Archipel (N.d.A.)
64. Titres de souverains vassaux du sultan.
65. Voyez Les Martyrs. (N.d.A.)
66. Les troubles de la Romélie rendaient le voyage de Constantinople par terre impraticable. (N.d.A.)
67. N V 1 20
68. Comme elles le sont en Bretagne et en Angleterre. (N.d.A.)
69. M. Fauvel m’a dit que la chaleur montait assez souvent à 32 et 34 degrés. (N.d.A.)
70. On peut voir au sujet de cette latitude une savante dissertation insérée dans les Mémoires de l’Académie des Inscriptions. (N.d.A.)
71. Les grandes fortunes à Athènes, telles que celle d’Hérode Atticus, n’eurent lieu que sous l’empire romain. (N.d.A.)
72. Les Romains, comme les Turcs, réduisaient souvent les vaincus en esclavage. S’il faut dire tout ce que je pense, je crois que ce système est une des causes de la supériorité que les grands hommes d’Athènes et de Rome ont sur les grands hommes des temps modernes. Il est certain qu’on ne peut jouir de toutes les facultés de son esprit que lorsque l’on est débarrassé des soins matériels de la vie ; et l’on n’est totalement débarrassé de ces soins que dans les pays où les arts, les métiers et les occupations domestiques sont abandonnés à des esclaves. Le service de l’homme payé, qui vous quitte quand il lui plaît et dont vous êtes obligé de supporter les négligences ou les vices, ne peut être comparé au service de l’homme dont la vie et la mort sont entre vos mains. Il est encore certain que l’habitude du commandement donne à l’esprit une élévation, et aux manières une noblesse que l’on ne prend jamais dans l’égalité bourgeoise de nos villes. Mais ne regrettons point cette supériorité des anciens puisqu’il fallait l’acheter aux dépens de la liberté de l’espèce humaine, et bénissons à jamais le christianisme qui a brisé les fers de l’esclave. (N.d.A.)
Cette description naïve du Parthénon, à peu près tel qu’il étoit du temps de Périclès, ne vaut-elle pas bien les descriptions, plus savantes, que l'on a faites des ruines de ce beau temple ?
DEUXIÈME PARTIE
VOYAGE DE L'ARCHIPEL, DE L'ANATOLIE ET DE CONSTANTINOPLE.
Je changeais de théâtre : les îles que j’allais traverser étaient dans l’antiquité une espèce de pont jeté sur la mer pour joindre la Grèce d’Asie à la véritable Grèce. Libres ou sujettes, attachées à la fortune de Sparte ou d’Athènes, aux destinées des Perses, à celles d’Alexandre et de ses successeurs, elles tombèrent sous le joug romain. Tour à tour arrachées au Bas-Empire par les Vénitiens, les Génois, les Catalans, les Napolitains, elles eurent des princes particuliers, et même des ducs qui prirent le titre général de ducs de l’Archipel. Enfin, les soudans de l’Asie descendirent vers la Méditerranée ; et pour annoncer à celle-ci sa future destinée, ils se firent apporter de l’eau de la mer, du sable et une rame. Les îles furent néanmoins subjuguées les dernières ; mais enfin elles subirent le sort commun, et la bannière latine, chassée de proche en proche par le croissant, ne s’arrêta que sur la rivage de Corfou.
De cette lutte des Grecs, des Turcs et des Latins il résulta que les îles de l’Archipel furent très-connues dans le moyen âge : elles étaient sur la route de toutes ces flottes qui portaient des armées ou des pèlerins à Jérusalem, à Constantinople, en Égypte, en Barbarie ; elles devinrent les stations de tous ces vaisseaux génois et vénitiens qui renouvelèrent le commerce des Indes par le port d’Alexandrie : aussi retrouve-t-on les noms de Chio, de Lesbos, de Rhodes, à chaque page de la Byzantine ; et tandis qu’Athènes et Lacédémone étaient oubliées, on savait la fortune du plus petit écueil de l’Archipel.
De plus, les voyages à ces îles sont sans nombre, et remontent jusqu’au VIIe siècle : il n’y a pas un pèlerinage en Terre Sainte qui ne commence par une description de quelques rochers de la Grèce. Dès l’an 1555 Belon donna en français ses Observations de plusieurs singularités retrouvées en Grèce ; le Voyage de Tournefort est entre les mains de tout le monde ; la Description exacte des îles de l’Archipel, par le Flamand Dapper, est un travail excellent ; et il n’est personne qui ne connaisse les Tableaux de M. de Choiseul.
Notre traversée fut heureuse. Le 30 août, à huit heures du matin, nous entrâmes dans le port de Zéa : il est vaste, mais d’un aspect désert et sombre, à cause de la hauteur des terres dont il est environné. On n’aperçoit sous les rochers du rivage que quelques chapelles en ruine et les magasins de la douane. Le village de Zéa est bâti sur la montagne à une lieue du port, du côté du levant, et il occupe l’emplacement de l’ancienne Carthée. Je n’aperçus en arrivant que trois ou quatre felouques grecques, et je perdis tout espoir de retrouver mon navire autrichien. Je laissai Joseph au port, et je me rendis au village avec le jeune Athénien. La montée est rude et sauvage : cette première vue d’une île de l’Archipel ne me charma pas infiniment, mais j’étais accoutumé aux mécomptes.
Zéa, bâti en amphithéâtre sur le penchant inégal d’une montagne, n’est qu’un village malpropre et désagréable, mais assez peuplé ; les ânes, les cochons, les poules vous y disputent le passage des rues ; il y a une si grande multitude de coqs, et ces coqs chantent si souvent et si haut, qu’on en est véritablement étourdi. Je me rendis chez M. Pengali, vice-consul français à Zéa ; je lui dis qui j’étais, d’où je venais, où je désirais aller, et je le priai de noliser une barque pour me porter à Chio ou à Smyrne.
M. Pengali me reçut avec toute la cordialité possible : son fils descendit au port ; il y trouva un caïque qui retournait à Tino et qui devait mettre à la voile le lendemain ; je résolus d’en profiter : cela m’avançait toujours un peu sur ma route.
Le vice-consul voulut me donner l’hospitalité, au moins pour le reste de la journée. Il avait quatre filles, et l’aînée était au moment de se marier ; on faisait déjà les préparatifs de la noce : je passai donc des ruines du temple de Sunium à un festin. C’est une singulière destinée que celle du voyageur. Le matin il quitte un hôte dans les larmes, le soir il en trouve un autre dans la joie ; il devient le dépositaire de mille secrets : Ibrahim m’avait conté à Sparte tous les accidents de la maladie du petit Turc ; j’appris à Zéa l’histoire du gendre de M. Pengali. Au fond, y a-t-il rien de plus aimable que cette naïve hospitalité ? N’êtes-vous pas trop heureux qu’on veuille bien vous accueillir ainsi dans des lieux où vous ne trouveriez pas le moindre secours ? La confiance que vous inspirez, l’ouverture de cœur qu’on vous montre, le plaisir que vous paraissez faire et que vous faites sont certainement des jouissances très douces. Une autre chose me touchait encore beaucoup ; c’était la simplicité avec laquelle on me chargeait de diverses commissions pour la France, pour Constantinople, pour l’Égypte. On me demandait des services comme on m’en rendait ; mes hôtes étaient persuadés que je ne les oublierais point et qu’ils étaient devenus mes amis. Je sacrifiai sur-le-champ à M. Pengali les ruines d’Ioulis, où j’étais d’abord résolu d’aller, et je me déterminai, comme Ulysse, à prendre part aux festins d’Aristonoüs.
Zéa, l’ancienne Céos, fut célèbre dans l’antiquité par une coutume qui existait aussi chez les Celtes, et que l’on a retrouvée parmi les sauvages de l’Amérique : les vieillards de Céos se donnaient la mort. Aristée, dont Virgile a chanté les abeilles, ou un autre Aristée, roi d’Arcadie, se retira à Céos. Ce fut lui qui obtint de Jupiter les vents étésiens pour modérer l’ardeur de la canicule. Erasistrate le médecin et Ariston le philosophe étaient de la ville d’Ioulis, ainsi que Simonide et Bacchylide : nous avons encore d’assez mauvais vers du dernier dans les Poetae graeci minores. Simonide fut un beau génie, mais son esprit était plus élevé que son cœur. Il chanta Hipparque, qui l’avait comblé de bienfaits, et il chanta encore les assassins de ce prince. Ce fut apparemment pour donner cet exemple de vertu que les justes dieux du paganisme avaient préservé Simonide de la chute d’une maison. Il faut s’accommoder au temps, dit le sage : aussitôt les ingrats secouent le poids de la reconnaissance, les ambitieux abandonnent le vaincu, les poltrons se rangent au parti du vainqueur. Merveilleuse sagesse humaine, dont les maximes, toujours superflues pour le courage et la vertu, ne servent que de prétexte au vice et de refuge aux lâchetés du cœur !
Le commerce de Zéa consiste aujourd’hui dans les glands du velani 1. , que l’on emploie dans les teintures. La gaze de soie en usage chez les anciens avait été inventée à Céos 2. ; les poètes, pour peindre sa transparence et sa finesse, l’appelaient du vent tissu. Zéa fournit encore de la soie : " Les bourgeois de Zéa s’attroupent ordinairement pour filer de la soie, dit Tournefort, et ils s’asseyent sur les bords de leurs terrasses, afin de laisser tomber leurs fuseaux jusqu’au bas de la rue, qu’ils retirent ensuite en roulant le fil. Nous trouvâmes l’évêque grec en cette posture : il demanda quelles gens nous étions, et nous fit dire que nos occupations étaient bien frivoles, si nous ne cherchions que des plantes et de vieux marbres. Nous répondîmes que nous serions plus édifiés de lui voir à la main les œuvres de Saint Chrysostome ou de saint Basile que le fuseau. "
J’avais continué à prendre du quinquina trois fois par jour : la fièvre n’était point revenue ; mais j’étais resté très faible, et j’avais toujours une main et une joue noircies par le coup de soleil. J’étais donc un convive très gai de cœur, mais fort triste de figure. Pour n’avoir pas l’air d’un parent malheureux, je m’ébaudissais à la noce. Mon hôte me donnait l’exemple du courage : il souffrait dans ce moment même des maux cruels 3. ; et au milieu du chant de ses filles, la douleur lui arrachait quelquefois des cris. Tout cela faisait un mélange de choses extrêmement bizarres ; ce passage subit du silence des ruines au bruit d’un mariage était étrange. Tant de tumulte à la porte du repos éternel ! Tant de joie auprès du grand deuil de la Grèce ! Une idée me faisait rire : je me représentais mes amis occupés de moi en Francs ; je les voyais me suivre en pensée, s’exagérer mes fatigues, s’inquiéter de mes périls : ils auraient été bien surpris s’ils m’eussent aperçu tout à coup, le visage à demi brûlé, assistant dans une des Cyclades à une noce de village, applaudissant aux chansons de Mlles Pengali, qui chantaient en grec :
Ah ! vous dirai-je, maman, etc. tandis que M. Pengali poussait des cris, que les coqs s’égosillaient, et que les souvenirs d’Ioulis, d’Aristée, de Simonide, étaient complètement effacés. C’est ainsi qu’en débarquant à Tunis, après une traversée de cinquante-huit jours, qui fut une espèce de naufrage continuel, je tombai chez M. Devoise au milieu du carnaval : au lieu d’aller méditer sur les ruines de Carthage, je fus obligé de courir au bal, de m’habiller en Turc et de me prêter à toutes les folies d’une troupe d’officiers américains, pleins de gaieté et de jeunesse.
Le changement de scène à mon départ de Zéa fut aussi brusque qu’il l’avait été à mon arrivée dans cette île. A onze heures du soir je quittai la joyeuse famille : je descendis au port ; je m’embarquai de nuit ; par un gros temps, dans un caïque dont l’équipage consistait en deux mousses et trois matelots. Joseph, très brave à terre, n’était pas aussi courageux sur la mer. Il me fit beaucoup de représentations inutiles ; il lui fallut me suivre et achever de courir ma fortune. Nous allions vent largue ; notre esquif, penché sous le poids de la voile, avait la quille à fleur d’eau ; les coups de la lame étaient violents ; les courants de l’Eubée rendaient encore la mer plus houleuse ; le temps était couvert ; nous marchions à la lueur des éclairs et à la lumière phosphorique des vagues. Je ne prétends point faire valoir mes travaux, qui sont très peu de chose ; mais j’espère cependant que quand on me verra m’arracher à mon pays et à mes amis, supporter la fièvre et les fatigues, traverser les mers de la Grèce dans de petits bateaux, recevoir les coups de fusil des Bedouins, et tout cela par respect pour le public et pour donner à ce public un ouvrage moins imparfait que le Génie du Christianisme, j’espère, dis-je, qu’on me saura quelque gré de mes efforts.
Quoi qu’en dise la fable de l’Aigle et du Corbeau, rien ne porte bonheur comme d’imiter un grand homme ; j’avais fait le César : Quid times ? Caesarem vehis ; et j’arrivai où je voulais arriver. Nous touchâmes à Tino le 31 à six heures du matin, je trouvai à l’instant même une felouque hydriote qui partait pour Smyrne, et qui devait seulement relâcher quelques heures à Chio. Le caïque me mit à bord de la felouque, et je ne descendis pas même à terre.
Tino, autrefois Ténos, n’est séparé d’Andros que par un étroit canal : c’est une île haute qui repose sur un rocher de marbre. Les Vénitiens la possédèrent longtemps ; elle n’est célèbre dans l’antiquité que par ses serpents : la vipère avait pris son nom de cette île 4. . M. de Choiseul a fait une description charmante des femmes de Tino ; ses vues du port de San-Nicolo m’ont paru d’une rare exactitude.
La mer, comme disent les marins, était tombée, et le ciel s’était éclairci : je déjeunai sur le pont en attendant qu’on levât l’ancre ; je découvrais à différentes distances toutes les Cyclades : Scyros, où Achille passa son enfance ; Délos, célèbre par la naissance de Diane et d’Apollon, par son palmier, par ses fêtes ; Naxos, qui me rappelait Ariadne, Thésée, Bacchus, et quelques pages charmantes des Etudes de la Nature. Mais toutes ces îles, si riantes autrefois, ou peut-être si embellies par l’imagination des poètes, n’offrent aujourd’hui que des, côtes désolées et arides. De tristes villages s’élèvent en pain de sucre sur des rochers ; ils sont dominés par des châteaux plus tristes encore, et quelquefois environnés d’une double ou triple enceinte de murailles : on y vit dans la frayeur perpétuelle des Turcs et des pirates. Comme ces villages fortifiés tombent cependant en ruines, ils font naître à la fois dans l’esprit du voyageur l’idée de toutes les misères. Rousseau dit quelque part qu’il eût voulu être exilé dans une des îles de l’Archipel. L’éloquent sophiste se fût bientôt repenti de son choix. Séparé de ses admirateurs, relégué au milieu de quelques Grecs grossiers et perfides, il n’aurait trouvé dans des vallons brûlés par le soleil ni fleurs, ni ruisseaux, ni ombrages ; il n’aurait vu autour de lui que des bouquets d’oliviers, des rochers rougeâtres, tapissés de sauge et de baume sauvage : je doute qu’il eût désiré longtemps continuer ses promenades, au bruit du vent et de la mer, le long d’une côte inhabitée.
Nous appareillâmes à midi. Le vent du nord nous porta assez rapidement sur Scio ; mais nous fûmes obligés de courir des bordées, entre l’île et la côte d’Asie, pour embouquer le canal. Nous voyions des terres et des îles tout autour de nous, les unes rondes et élevées comme Samos, les autres longues et basses comme les caps du golfe d’Ephèse : ces terres et ces îles étaient différemment colorées, selon le degré d’éloignement. Notre felouque, très légère et très élégante, portait une grande et unique voile taillée comme l’aile d’un oiseau de mer. Ce petit bâtiment était la propriété d’une famille : cette famille était composée du père, de la mère, du frère et de six garçons. Le père était le capitaine, le frère le pilote, et les fils étaient les matelots ; la mère préparait les repas. Je n’ai rien vu de plus gai, de plus propre et de plus leste que cet équipage de frères. La felouque était lavée, soignée et parée comme une maison chérie ; elle avait un grand chapelet sur la poupe, avec une image de la Panagia surmontée d’une branche d’olivier. C’est une chose assez commune dans l’Orient, de voir une famille mettre ainsi toute sa fortune dans un vaisseau, changer de climat sans quitter ses foyers et se soustraire à l’esclavage en menant sur la mer la vie des Scythes.