Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 38)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au reste, ces Pyramides me rappelèrent des monuments moins pompeux, mais qui toutefois étaient aussi des sépulcres ; je veux parler de ces édifices de gazon qui couvrent les cendres des Indiens au bord de l’Ohio. Lorsque je les visitai, j’étais dans une situation d’âme bien différente de celle où je me trouvais en contemplant les mausolées des Pharaons : je commençais alors le voyage, et maintenant je le finis. Le monde, à ces deux époques de ma vie, s’est présenté à moi précisément sous l’image des deux déserts, où j’ai vu ces deux espèces de tombeaux : des solitudes riantes, des sables arides.

Nous abordâmes à Boulacq, et nous louâmes des chevaux et des ânes pour le Caire. Cette ville, que dominent l’ancien château de Babylone et le mont Moqattam, présente un aspect assez pittoresque, à cause de la multitude des palmiers, des sycomores et des minarets qui s’élèvent de son enceinte. Nous y entrâmes par des voiries et par un faubourg détruit, au milieu des vautours qui dévoraient leur proie. Nous descendîmes à la contrée des Francs, espèce de cul-de-sac dont on ferme l’entrée tous les soirs, comme les cloîtres extérieurs d’un couvent. Nous fûmes reçus par M. 8. …, à qui M. Drovetti avait confié le soin des affaires des Français au Caire. Il nous prit sous sa protection, et envoya prévenir le pacha de notre arrivée ; il fit en, même temps avertir les cinq mamelucks français, afin qu’ils nous accompagnassent dans nos courses.

Ces mamelucks étaient attachés au service du pacha. Les grandes armées laissent toujours après elles quelques traîneurs : la nôtre perdit ainsi deux ou trois cents soldats, qui restèrent éparpillés en Égypte. Ils prirent parti sous différents beys, et furent bientôt renommés par leur bravoure. Tout le monde convenait que si ces déserteurs, au lieu de se diviser entre eux, s’étaient réunis et avaient nommé un bey français, ils se seraient rendus maîtres du pays. Malheureusement ils manquèrent de chef et périrent presque tous à la solde des maîtres qu’ils avaient choisis. Lorsque j’étais au Caire. Mahamed-Ali-Pacha pleurait encore la mort d’un de ces braves. Ce soldat, d’abord petit tambour dans un de nos régiments, était tombé entre les mains des Turcs par les chances de la guerre : devenu homme, il se trouva enrôlé dans les troupes du pacha. Mahamed, qui ne le connaissait point encore, le voyant charger un gros d’ennemis, s’écria : " Quel est cet homme ? Ce ne peut être qu’un Français ; " et c’était en effet un Français. Depuis ce moment il devint le favori de son maître, et il n’était bruit que de sa valeur. Il fut tué peu de temps avant mon arrivée en Égypte, dans une affaire où les cinq autres mamelucks perdirent leurs chevaux.

Ceux-ci étaient Gascons, Languedociens et Picards. leur chef s’avouait le fils d’un cordonnier de Toulouse. Le second en autorité après lui servait d’interprète à ses camarades. Il savait assez bien le turc et l’arabe, et disait toujours en français : j’étions, j’allions, je faisions. Un troisième, grand jeune homme maigre et pâle, avait vécu longtemps dans le désert avec les Bedouins, et il regrettait singulièrement cette vie. Il me contait que quand il se trouvait seul dans les sables, sur un chameau, il lui prenait des transports de joie dont il n’était pas le maître. Le pacha faisait un tel cas de ces cinq mamelucks, qu’il les préférait au reste de ses spahis : eux seuls retraçaient et surpassaient l’intrépidité de ces terribles cavaliers détruits par l’armée française à la journée des Pyramides. Nous sommes dans le siècle des merveilles ; chaque Français semble être appelé aujourd’hui à jouer un rôle extraordinaire : cinq soldats tirés des derniers rangs de notre armée se trouvaient en 1806 à peu près les maîtres au Caire. Rien n’était amusant et singulier comme de voir Abdallah de Toulouse prendre les cordons de son cafetan, en donner par le visage des Arabes et des Albanais qui l’importunaient, et nous ouvrir ainsi large chemin dans les rues les plus populeuses. Au reste, ces rois par l’exil avaient adopté, à l’exemple d’Alexandre, les mœurs des peuples conquis ; ils portaient de longues robes de soie, de beaux turbans blancs, de superbes armes ; ils avaient un harem, des esclaves, des chevaux de première race ; toutes choses que leurs pères n’ont point en Gascogne et en Picardie. Mais au milieu des nattes, des tapis, des divans que je vis dans leur maison, je remarquai une dépouille de la patrie : c’était un uniforme haché de coups de sabre, qui couvrait le pied d’un lit fait à la française. Abdallah réservait peut-être ces honorables lambeaux pour la fin du songe, comme le berger devenu ministre :

Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux, L’habit d’un gardeur de troupeaux, Petit chapeau, jupon, pannetière, houlette, Et, je pense, aussi sa musette. Le lendemain de notre arrivée au Caire, 1er novembre, nous montâmes au château, afin d’examiner le puits de Joseph, la mosquée, etc. Le fils du pacha habitait alors ce château. Nous présentâmes nos hommages à Son Excellence, qui pouvait avoir quatorze ou quinze ans. Nous la trouvâmes assise sur un tapis, dans un cabinet délabré, et entourée d’une douzaine de complaisants qui s’empressaient d’obéir à ses caprices. Je n’ai jamais vu un spectacle plus hideux. Le père de cet enfant était à peine maître du Caire, et ne possédait ni la haute ni la basse Égypte. C’était dans cet état de choses que douze misérables sauvages nourrissaient des plus lâches flatteries un jeune barbare enfermé pour sa sûreté dans un donjon. Et voilà le maître que les Egyptiens attendaient après tant de malheurs !

On dégradait donc dans un coin de ce château l’âme d’un enfant qui devait conduire des hommes ; dans un autre coin on frappait une monnaie du plus bas aloi. Et afin que les habitants du Caire reçussent sans murmurer l’or altéré et le chef corrompu qu’on leur préparait, les canons étaient pointés sur la ville.

J’aimais mieux porter ma vue au dehors et admirer, du haut du château, le vaste tableau que présentaient au loin le Nil, les campagnes, le désert et les Pyramides. Nous avions l’air de toucher à ces dernières, quoique nous en fussions éloignés de quatre lieues. A l’œil nu, je voyais parfaitement les assises des pierres et la tête du sphinx qui sortait du sable ; avec une lunette je comptais les gradins des angles de la grande Pyramide et je distinguais les yeux, la bouche et les oreilles du sphinx, tant ces masses sont prodigieuses !

Memphis avait existé dans les plaines qui s’étendent de l’autre côté du Nil jusqu’au désert où s’élèvent les Pyramides.

" Ces plaines heureuses, qu’on dit être le séjour des justes morts, ne sont, à la lettre, que les belles campagnes qui sont aux environs du lac Achéruse, auprès de Memphis, et qui son partagées par des champs et par des étangs couverts de blés ou de lotos. Ce n’est pas sans fondement qu’on a dit que les morts habitent là ; car c’est là qu’on termine les funérailles de la plupart des Egyptiens, lorsque après avoir fait traverser le Nil et le lac d’Achéruse à leurs corps, on les dépose enfin dans les tombes qui sont arrangées sous terre en cette campagne. Les cérémonies qui se pratiquent encore aujourd’hui dans l’Égypte conviennent à tout ce que les Grecs disent de l’enfer, comme à la barque qui transporte les corps ; à la pièce de monnaie qu’il faut donner au nocher, nommé Charon en langue égyptienne ; au temple de la ténébreuse Hécate, placé à l’entrée de l’enfer ; aux portes du Cocyte et du Léthé, posées sur des gonds d’airain ; à d’autres portes, qui sont celles de la Vérité et de la Justice, qui est sans tête 9. . " Le 2 nous allâmes à Djizé et à l’île de Rhoda. Nous examinâmes le nilomètre 10. , au milieu des ruines de la maison de Mourad-Bey. Nous nous étions ainsi beaucoup rapprochés des Pyramides. A cette distance elles paraissaient d’une hauteur démesurée : comme on les apercevait à travers la verdure des rizières, le cours du fleuve, la cime des palmiers et des sycomores, elles avaient l’air de fabriques colossales bâties dans un magnifique jardin. La lumière du soleil, d’une douceur admirable, colorait la chaîne aride de Moqattam, les sables libyques, l’horizon de Sacarah et la plaine des tombeaux. Un vent frais chassait de petits nuages blancs vers la Nubie, et ridait la vaste nappe des flots du Nil. L’Égypte m’a paru le plus beau pays de la terre : j’aime jusqu’aux déserts qui la bordent et qui ouvrent à l’imagination les champs de l’immensité.

Nous vîmes en revenant de notre course la mosquée abandonnée dont j’ai parlé au sujet de l’El-Sachra de Jérusalem, et qui me paraît être l’original de la cathédrale de Cordoue.

Je passai cinq autres jours au Caire, dans l’espoir de visiter les sépulcres de Pharaon ; mais cela fut impossible. Par une singulière fatalité, l’eau du Nil n’était pas encore assez retirée pour aller à cheval aux Pyramides, ni assez haute pour s’en approcher en bateau. Nous envoyâmes sonder les gués et examiner la campagne : tous les Arabes s’accordèrent à dire qu’il fallait attendre encore trois semaines ou un mois avant de tenter le voyage. Un pareil délai m’aurait exposé à passer l’hiver en Égypte (car les vents de l’ouest allaient commencer) ; or, cela ne convenait ni à mes affaires ni à ma fortune. Je ne m’étais déjà que trop arrêté sur ma route, et je m’exposai à ne jamais revoir la France, pour avoir voulu remonter au Caire. Il fallut donc me résoudre à ma destinée, retourner à Alexandrie et me contenter d’avoir vu de mes yeux les Pyramides, sans les avoir touchées de mes mains. Je chargeai M. Caffe d’écrire mon nom sur ces grands tombeaux, selon l’usage, à la première occasion : l’on doit remplir tous les petits devoirs d’un pieux voyageur. N’aime-t-on pas à lire sur les débris de la statue de Memnon le nom des Romains qui l’ont entendue soupirer au lever de l’aurore ? Ces Romains furent comme nous étrangers dans la terre d’Égypte, et nous passerons comme eux.

Au reste, je me serais très bien arrangé du séjour du Caire ; c’est la seule ville qui m’ait donné l’idée d’une ville orientale telle qu’on se la représente ordinairement : aussi figure-t-elle dans Les Mille et une Nuits. Elle conserve encore beaucoup de traces du passage des Français : les femmes s’y montrent avec moins de réserve qu’autrefois ; on est absolument maître d’aller et d’entrer partout où l’on veut ; l’habit européen, loin d’être un objet d’insulte, est un titre de protection. Il y a un jardin assez joli, planté en palmiers avec des allées circulaires, qui sert de promenade publique : c’est l’ouvrage de nos soldats.

Avant de quitter le Caire, je fis présent à Abdallah d’un fusil de chasse à deux coups, de la manufacture de Lepage. Il me promit d’en faire usage à la première occasion. Je me séparai de mon hôte et de mes aimables compagnons de voyage. Je me rendis à Boulacq, où je m’embarquai avec M. Caffe pour Rosette. Nous étions les seuls passagers sur le bateau, et nous appareillâmes le 8 novembre à sept heures du soir.

Nous descendîmes avec le cours du fleuve : nous nous engageâmes dans le canal de Ménouf. Le 10 au matin, en sortant du canal et rentrant dans la grande branche de Rosette, nous aperçûmes le côté occidental du fleuve occupé par un camp d’Arabes. Le courant nous portait malgré nous de ce côté et nous obligeait de serrer la rive. Une sentinelle cachée derrière un vieux mur cria à notre patron d’aborder. Celui-ci répondit qu’il était pressé de se rendre à sa destination, et que d’ailleurs il n’était point ennemi Pendant ce colloque, nous étions arrivés à portée de pistolet du rivage, et le flot courait dans cette direction l’espace d’un mille. La sentinelle, voyant que nous poursuivions notre route, tira sur nous : cette première balle pensa tuer le pilote, qui riposta d’un coup d’escopette. Alors tout le camp accourut, borda la rive, et nous essuyâmes le feu de la ligne. Nous cheminions fort doucement, car nous avions le vent contraire : pour comble de guignon, nous échouâmes un moment. Nous étions sans armes ; on a vu que j’avais donné mon fusil à Abdallah. Je voulais faire descendre dans la chambre M. Caffe, que sa complaisance pour moi exposait à cette désagréable aventure ; mais, quoique père de famille et déjà sur l’âge, il s’obstina à rester sur le pont. Je remarquai la singulière prestesse d’un Arabe : il lâchait son coup de fusil, rechargeait son arme en courant, tirait de nouveau, et tout cela sans avoir perdu un pas sur la marche de la barque. Le courant nous porta enfin sur l’autre rive, mais il nous jeta dans un camp d’Albanais révoltés, plus dangereux pour nous que les Arabes, car ils avaient du canon, et un boulet nous pouvait couler bas. Nous aperçûmes du mouvement à terre ; heureusement la nuit survint. Nous n’allumâmes point de feu, et nous fîmes silence. La Providence nous conduisit, sans autre accident, au milieu des partis ennemis, jusqu’à Rosette. Nous y arrivâmes le 11, à dix heures du matin.

J’y passai deux jours avec M. Caffe et M. de Saint-Marcel, et je partis le 13 pour Alexandrie. Je saluai l’Égypte, en la quittant, par ces beaux vers :

Mère antique des arts et des fables divines, Toi, dont la gloire assise au milieu des ruines Etonne le génie et confond notre orgueil, Égypte vénérable, où du fond du cercueil Ta grandeur colossale insulte à nos chimères, C’est ton peuple qui sut à ces barques légères Dont rien ne dirigeait le cours audacieux Chercher des guides sûrs dans la voûte des cieux. Quand le fleuve sacré qui féconde tes rives T’apportait en tribut ses ondes fugitives, Et, sur l’émail des prés égarant les poissons, Du limon de ses flots nourrissait tes moissons, Les hameaux, dispersés sur les hauteurs fertiles, D’un nouvel Océan semblaient former les îles ; Les palmiers, ranimés par la fraîcheur des eaux, Sur l’onde salutaire abaissaient leurs rameaux ; Par les feux du Cancer Syène poursuivie Dans ses sables brûlants sentait filtrer la vie ; Et des murs de Péluse aux lieux où fut Memphis, Mille canots flottaient sur la terre d’Isis. Le faible papyrus, par des tissus fragiles, Formait les flancs étroits de ces barques agiles, Qui, des lieux séparés conservant les rapports, Réunissaient l’Égypte en parcourant ses bords. Mais lorsque dans les airs la Vierge triomphante Ramenait vers le Nil son onde décroissante, Quand les troupeaux bêlants et les épis dorés S’emparaient à leur tour des champs désaltérés, Alors d’autres vaisseaux à l’active industrie Ouvraient des aquilons l’orageuse patrie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Alors mille cités que décoraient les arts, L’immense Pyramide, et cent palais épars, Du Nil enorgueilli couronnaient le rivage. Dans les sables d’Ammon le porphyre sauvage, En colonne hardie élancé dans les airs, De sa pompe étrangère étonnait les déserts.

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O grandeur des mortels ! O temps impitoyable ! Les destins sont comblés : dans leur course immuable, Les siècles ont détruit cet éclat passager Que la superbe Égypte offrit à l’étranger 11. .

J’arrivai le même jour, 13, à Alexandrie, à sept heures du soir.

M. Drovetti m’avait nolisé un bâtiment autrichien pour Tunis. Ce bâtiment, du port de cent vingt tonneaux, était commandé par un Ragusais ; le second capitaine s’appelait François Dinelli, jeune Vénitien très expérimenté dans son art. Les préparatifs du voyage et les tempêtes nous retinrent au port pendant dix jours. J’employai ces dix jours à voir et à revoir Alexandrie.

J’ai cité, dans une note des Martyrs, un long passage de Strabon, qui donne les détails les plus satisfaisants sur l’ancienne Alexandrie ; la nouvelle n’est pas moins connue, grâce à M. de Volney : ce voyageur en a tracé le tableau le plus complet et le plus fidèle. l’invite les lecteurs à recourir à ce tableau : il n’existe guère dans notre langue un meilleur morceau de description. Quant aux monuments d’Alexandrie, Pococke, Norden, Shaw, Thévenot, Paul Lucas, Tott, Niebuhr, Sonnini et cent autres les ont examinés, comptés, mesurés. Je me contenterai donc de donner ici l’inscription de la colonne de Pompée. Je crois être le premier voyageur qui l’ait rapportée en France 12. .

Le monde savant la doit à quelques officiers anglais ; ils parvinrent à la relever en y appliquant du plâtre.

Pococke en avait copié quelques lettres ; plusieurs autres voyageurs l’avaient aperçue, j’ai moi-même déchiffré distinctement à l’œil nu plusieurs traits, entre autres, le commencement de ce mot Διοκ…, qui est décisif. Les gravures du plâtre ont fourni ces quatre lignes :

TO. ΩTATON AΥTOΚΡATOΡA TON ΠΟΛIOΥΧΟΝ ΑΛΕΞΑΝΔΡΕΙΑΣ

ΛΙΟΚ. Η. ΙΑΝΟΝ ΤΟΝ. ΤΟΝ

ΠΟ. ΕΠΑΡΧΟΣ ΑΙΓΥΠΤΟΥ. Il faut d’abord suppléer à la tête de l’inscription le mot ΠΡΟΣ. Après le premier point, Ν ΣΟΦ; après le second, Δ ; après le troisième, Τ ; au quatrième, ΑΥΓΟΥΣ ; au cinquième, enfin, il faut ajouter ΛΛΙΩΝ . On voit qu’il n’y a ici d’arbitraire que le mot ΑΥΓΟΎΣΤΟΝ, qui est d’ailleurs peu important. Ainsi on peut lire :

ΠΡΟΣ TOΝ ΣΟΦΩTATON AΥTOΚΡATOΡA

TON ΠΟΛIOΥΧΟΝ ΑΛΕΞΑΝΔΡΕΙΑΣ

ΔΙΟΚΛΗΤΙΑΝΟΝ ΤΟΝ ΑΥΓΟΥΣΤΟΝ

ΠΟΛΛΙΩΝ ΕΠΑΡΧΟΣ ΑΙΓΥΠΤΟΥ. C’est-à-dire :

" Au très sage empereur, protecteur d’Alexandrie, Dioclétien auguste, Pollion, préfet d’Égypte. " Ainsi, tous les doutes sur la colonne de Pompée sont éclaircis 13. . Mais l’histoire garde-t-elle le silence sur ce sujet ? Il me semble que dans la vie d’un des Pères du désert, écrite en grec par un contemporain, on lit que pendant un tremblement de terre qui eut lieu à Alexandrie toutes les colonnes tombèrent, excepté celle de Dioclétien.

M. Boissonade, à qui j’ai tant d’obligations, et dont j’ai mis la complaisance à de si grandes et de si longues épreuves, propose de supprimer le PROS de ma leçon, qui n’est là que pour gouverner des accusatifs, et dont la place n’est point remarquée sur la base de la colonne. Il sous-entend alors, comme dans une foule d’inscriptions rapportées par Chandler, Wheler, Spon, etc., etimhse, honoravit. M. Boissonade, qui est destiné à nous consoler de la perte ou de la vieillesse de tant de savants illustres, a évidemment raison.

J’eus encore à Alexandrie une de ces petites jouissances d’amour-propre dont les auteurs sont si jaloux, et qui m’avait déjà rendu si fier à Sparte. Un riche Turc, voyageur et astronome, nommé Aly-Bey el Abassy, ayant entendu prononcer mon nom, prétendit connaître mes ouvrages. J’allai lui faire une visite avec le consul. Aussitôt qu’il m’aperçut, il s’écria : Ah, mon cher Atala et ma chère René ! Aly-Bey me parut digne dans ce moment de descendre du grand Saladin. Je suis même encore un peu persuadé que c’est le Turc le plus savant et le plus poli qui soit au monde, quoiqu’il ne connaisse pas bien le genre des noms en français : mais non ego paucis offendar maculis 14. .

Si j’avais été enchanté de l’Égypte, Alexandrie me sembla le lieu le plus triste et le plus désolé de la terre. Du haut de la terrasse de la maison du consul je n’apercevais qu’une mer nue, qui se brisait sur des côtes basses encore plus nues, des ports presque vides et le désert libyque s’enfonçant à l’horizon du midi : ce désert semblait, pour ainsi dire, accroître et prolonger la surface jaune et aplanie des flots : on aurait cru voir une seule mer dont une moitié était agitée et bruyante, et dont l’autre moitié était immobile et silencieuse. Partout la nouvelle Alexandrie mêlant ses ruines aux ruines de l’ancienne cité ; un Arabe galopant sur un âne au milieu des débris ; quelques chiens maigres dévorant des carcasses de chameaux sur la grève ; les pavillons des consuls européens flottant au-dessus de leurs demeures, et déployant au milieu des tombeaux des couleurs ennemies : tel était le spectacle.

Quelquefois je montais à cheval avec M. Drovetti, et nous allions nous, promener à la vieille ville, à Nécropolis ou dans le désert. La plante qui donne la soude couvrait à peine un sable aride ; des chakals fuyaient devant nous ; une espèce de grillon faisait entendre sa voix grêle et importune : il rappelait péniblement à la mémoire le foyer du laboureur, dans cette solitude Où jamais une fumée champêtre ne vous appelle à la tente de l’Arabe. Ces lieux sont d’autant plus tristes, que les Anglais ont noyé le vaste bassin qui servait comme de jardin à Alexandrie : l’œil ne rencontre plus que du sable, des eaux et l’éternelle colonne de Pompée.

M. Drovetti avait fait bâtir sur la plate-forme de sa maison une volière en forme de tente, où il nourrissait des cailles et des perdrix de diverses espèces. Nous passions les heures à nous promener dans cette volière, et à parler de la France. La conclusion de tous nos discours était qu’il fallait chercher au plus tôt quelque petite retraite dans notre patrie, pour y renfermer nos longues espérances. Un jour, après un grand raisonnement sur le repos, je me tournai vers la mer, et je montrai à mon hôte le vaisseau battu du vent sur lequel j’allais bientôt m’embarquer. Ce n’est pas, après tout, que le désir du repos ne soit naturel à l’homme ; mais le but qui nous paraît le moins élevé n’est pas toujours le plus facile à atteindre, et souvent la chaumière fuit devant nos vœux comme le palais.

Le ciel fut toujours couvert pendant mon séjour à Alexandrie, la mer sombre et orageuse. Je m’endormais et me réveillais au gémissement continuel des flots qui se brisaient presque au pied de la maison du consul. J’aurais pu m’appliquer les réflexions d’Eudore, s’il est permis de se citer soi-même :

" Le triste murmure de la mer est le premier son qui ait frappé mon oreille en venant à la vie. A combien de rivages n’ai-je pas vu depuis se briser les mêmes flots que je contemple ici ! Qui m’eût dit il y a quelques années que j’entendrais gémir sur les côtes d’Italie, sur les grèves des Bataves, des Bretons, des Gaulois, ces vagues que je voyais se dérouler sur les beaux sables de la Messénie ! Quel sera le terme de mes pèlerinages ? Heureux si la mort m’eût surpris avant d’avoir commencé mes courses sur la terre, et lorsque je n’avais d’aventures à conter à personne ! " Pendant mon séjour forcé à Alexandrie, je reçus plusieurs lettres de M. Caffe, mon brave compagnon de voyage sur le Nil. Je n’en citerai qu’une ; elle contient quelques détails touchant les affaires de l’Égypte à cette époque :

" Rosette, le 14 février 1806. " Monsieur, " Quoique nous soyons au 14 du courant, j’ai l’honneur de vous écrire encore, bien persuadé qu’à la reçue de celle-ci vous serez encore à Alexandrie. Ayant travaillé à mes expéditions pour Paris, au nombre de quatre, je prends la liberté de vous les recommander, et d’avoir la complaisance, à votre heureuse arrivée, de vouloir bien les faire remettre à leur adresse. " Mahamed-Aga, aujourd’hui trésorier de Mahamed-Ali, pacha du Caire, est arrivé vers le midi : l’on a débité qu’il demande cinq cents bourses de contribution sur le riz nouveau. Voilà, mon cher Monsieur, comme les affaires vont de mal en pis. " Le village où les Mamelucks ont battu les Albanais, et que les uns et les autres ont dépouillé, s’appelle Neklé ; celui où nous avons été attaqués par les Arabes porte le nom de Saffi. " J’ai toujours du regret de n’avoir pas eu la satisfaction de vous voir avant votre départ ; vous m’avez privé par là d’une grande consolation, etc. " Votre très humble, etc. " L.- E. Caffe. " Le 23 novembre, à midi, le vent étant devenu favorable, je me rendis à bord du vaisseau avec mon domestique français. J’avais, comme je l’ai dit, renvoyé mon domestique grec à Constantinople J’embrassai M. Drovetti sur le rivage, et nous nous promîmes amitié et souvenance : j’acquitte aujourd’hui ma dette.

Notre navire était à l’ancre dans le grand port d’Alexandrie, où les vaisseaux francs sont admis aujourd’hui comme les vaisseaux turcs ; révolution due à nos armes. Je trouvai à bord un rabbin de Jérusalem, un Barbaresque, et deux pauvres Maures de Maroc, peut-être descendants des Abencerages, qui revenaient du pèlerinage de La Mecque : ils me demandaient leur passage par charité. Je reçus les enfants de Jacob et de Mahomet au nom de Jésus-Christ : au fond, je n’avais pas grand mérite, car j’allai me mettre en tête que ces malheureux me porteraient bonheur, et que ma fortune passerait en fraude, cachée parmi leurs misères.

Nous levâmes l’ancre à deux heures. Un pilote nous mit hors du port. Le vent était faible et de la partie du midi. Nous restâmes trois jours à la vue de la colonne de Pompée, que nous découvrions à l’horizon. Le soir du troisième jour nous entendîmes le coup de canon de retraite du port d’Alexandrie. Ce fut comme le signal de notre départ définitif, car le vent du nord se leva, et nous fîmes voile à l’occident.

Nous essayâmes d’abord de traverser le grand canal de Libye, mais le vent du nord, qui déjà n’était pas très favorable, passa au nord-ouest le 29 novembre, et nous fûmes obligés de courir des bordées entre la Crète et la côte d’Afrique.

Le 1er décembre, le vent, se fixant à l’ouest, nous barra absolument le chemin. Peu à peu il descendit au sud-ouest, et se changea en une tempête, qui ne cessa qu’à notre arrivée à Tunis. Notre navigation ne fut plus qu’une espèce de continuel naufrage de quarante-deux jours ; ce qui est un peu long. Le 3 nous amenâmes toutes les voiles, et nous commençâmes à fuir devant la lame. Nous fûmes portés ainsi, avec une extrême violence, jusque sur les côtes de la Caramanie. Là pendant quatre jours entiers je vis à loisir les tristes et haute sommets du Cragus enveloppés de nuages. Nous battions la mer çà et là, tâchant à la moindre variation du vent de nous éloigner de la terre. Nous eûmes un moment la pensée d’entrer au port de Château-Rouge ; mais le capitaine, qui était d’une timidité extrême, n’osa risquer le mouillage. La nuit du 8 fut très pénible. Une rafale subite du midi nous chassa vers l’île de Rhodes ; la lame était si courte et si mauvaise, qu’elle fatiguait singulièrement le vaisseau. Nous découvrîmes une petite felouque grecque à demi submergée, et à laquelle nous ne pûmes donner aucun secours. Elle passa à une encablure de notre poupe. Les quatre hommes qui la conduisaient étaient à genoux sur le pont ; ils avaient suspendu un fanal à leur mât, et ils poussaient des cris que nous apportaient les vents. Le lendemain matin nous ne revîmes plus cette felouque.

Le vent ayant sauté au nord, nous mîmes la misaine dehors, et nous tâchâmes de nous soutenir sur la côte méridionale de l’île de Rhodes. Nous avançâmes jusqu’à l’île de Scarpanto. Le 10 le vent retomba à l’ouest, et nous perdîmes tout espoir de continuer notre route. Je désirais que le capitaine renonçât à passer le canal de Libye, et qu’il se jetât dans l’Archipel, où nous avions l’espoir de trouver d’autres vents ; mais il craignait de s’aventurer au milieu des îles. Il y avait déjà dix-sept jours que nous étions en mer. Pour occuper mon temps, je copiais et mettais en ordre les notes de ce voyage et les descriptions des Martyrs. La nuit je me promenais sur le pont avec le second capitaine, Dinelli. Les nuits passées au milieu des vagues, sur un vaisseau battu de la tempête, ne sont point stériles pour l’âme, car les nobles pensées naissent des grands spectacles. Les étoiles qui se montrent fugitives entre les nuages brisés, les flots étincelants autour de vous. les coups de la lame qui font sortir un bruit sourd des flancs du navire, le gémissement du vent dans les mâts, tout vous annonce que vous êtes hors de la puissance de l’homme et que vous ne dépendez plus que de la volonté de Dieu. L’incertitude de votre avenir donne aux objets leur véritable prix, et la terre contemplée du milieu d’une mer orageuse ressemble à la vie considérée par un homme qui va mourir.

Après avoir mesuré vingt fois les mêmes vagues, nous nous retrouvâmes le 12 devant l’île de Scarpanto. Cette île, jadis appelée Carpathos, et Crapathos par Homère, donna son nom à la mer Carpathienne. Quelques vers de Virgile font aujourd’hui toute sa célébrité :

" Est in Carpathio Neptuni gurgite vates. " Caeruleus Proteus, etc. " Protée, ô mon cher fils ! peut seul finir tes maux ; C’est lui que nous voyons, sur les mers qu’il habite, Atteler à son char les monstres d’Amphitrite ; Pallène est sa patrie, et dans ce même jour Vers ces bords fortunés il hâte son retour. Les Nymphes, les Tritons, tous, jusqu’au vieux Nérée, Respectent de ce dieu la science sacrée ; Ses regards pénétrants, son vaste souvenir, Embrassent le présent, le passé, l’avenir : Précieuse faveur du dieu puissant des ondes, Dont il paît les troupeaux dans les plaines profondes. Je n’irai point, si je puis, demeurer dans l’île de Protée, malgré les beaux vers des Géorgiques françaises et latines. Il me semble encore voir les tristes villages d’Anchinates, d’Oro, de Saint-Hélie, que nous découvrions avec des lunettes marines dans les montagnes de l’île. Je n’ai point, comme Ménélas et comme Aristée, perdu mon royaume ou mes abeilles ; je n’ai rien à attendre de l’avenir, et je laisse au fils de Neptune des secrets qui ne peuvent m’intéresser.

Le 12, à six heures du soir, le vent se tournant au midi, j’engageai le capitaine à passer en dedans de l’île de Crète. Il y consentit avec peine. A neuf heures il dit selon sa coutume : Ho paura ! et il alla se coucher.

M. Dinelli prit sur lui de franchir le canal formé par l’île de Scarpanto et celle de Coxo. Nous y entrâmes avec un vent violent du sud-ouest. Au lever du jour, nous nous trouvâmes au milieu d’un archipel d’îlots et d’écueils qui blanchissaient de toutes parts. Nous prîmes le parti de nous jeter dans le port de l’île de Stampalie, qui était devant nous.

Ce triste port n’avait ni vaisseaux dans ses eaux ni maisons sur ses rivages. On apercevait seulement un village suspendu comme de coutume au sommet d’un rocher. Nous mouillâmes sous la côte ; je descendis à terre avec le capitaine. Tandis qu’il montait au village, j’examinai l’intérieur de l’île. Je ne vis partout que des bruyères, des eaux errantes qui coulaient sur la mousse, et la mer qui se brisait sur une ceinture de rochers. Les anciens appelèrent pourtant cette île la Table des Dieux, Qewn Trapexa, à cause des fleurs dont elle était semée. Elle est plus connue sous le nom d’ Astypalée ; on y trouvait un temple d’Achille. Il y a peut-être des gens fort heureux dans le misérable hameau de Stampalie, des gens qui ne sont peut-être jamais sortis de leur île, et qui n’ont jamais entendu parler de nos révolutions. Je me demandais si j’aurais voulu de ce bonheur ; mais je n’étais déjà plus qu’un vieux pilote incapable de répondre affirmativement à cette question, et dont les songes sont enfants des vents et des tempêtes.

Nos matelots embarquèrent de l’eau ; le capitaine revint avec des poulets et un cochon vivant. Une felouque candiote entra dans le port ; à peine eut-elle jeté l’ancre auprès de nous, que l’équipage se mit à danser autour du gouvernail : O Graecia vana !

Le vent continuant toujours de souffler du midi, nous appareillâmes le 16 à neuf heures du matin. Nous passâmes au sud de l’île de Nanfia, et le soir, au coucher du soleil, nous aperçûmes la Crète. Le lendemain 17, faisant route au nord-ouest, nous découvrîmes le mont Ida : son sommet, enveloppé de neige, ressemblait à une immense coupole. Nous portâmes sur l’île de Cérigo, et nous fûmes assez heureux pour la passer le 18. Le 19, je revis les côtes de la Grèce, et je saluai le Ténare. Un orage du sud-est s’éleva à notre grande joie, et en cinq jours nous arrivâmes dans les eaux de l’île de Malte. Nous la découvrîmes la veille de Noël, mais le jour de Noël même le vent, se rangeant à l’ouest-nord-ouest, nous chassa au midi de Lampedouse. Nous restâmes dix-huit jours sur la côte orientale du royaume de Tunis, entre la vie et la mort. Je n’oublierai de ma vie la journée du 28. Nous étions à la vue de la Pantalerie : un calme profond survint tout à coup à midi ; le ciel, éclairé de lumière blafarde, était menaçant. Vers le coucher du soleil, une nuit si profonde tomba du ciel, qu’elle justifia à mes yeux la belle expression de Virgile : Ponto nox incubat atra. Nous entendîmes ensuite un bruit affreux. Un ouragan fondit sur le navire, et le fit pirouetter comme une plume sur un bassin d’eau. Dans un instant la mer fut bouleversée de telle sorte que sa surface n’offrait qu’une nappe d’écume. Le vaisseau, qui n’obéissait plus au gouvernail, était comme un point ténébreux au milieu de cette terrible blancheur ; le tourbillon semblait nous soulever et nous arracher des flots ; nous tournions en tous sens, plongeant tour à tour la poupe et la proue dans les vagues. Le retour de la lumière nous montra notre danger. Nous touchions presque à l’île de Lampedouse. Le même coup de vent fit périr, sur l’île de Malte, deux vaisseaux de guerre anglais, dont les gazettes du temps ont parlé. M. Dinelli regardant le naufrage comme inévitable, j’écrivis un billet ainsi conçu : " F. A. de Chateaubriand, naufragé sur l’île de Lampedouse, le 28 décembre 1806, en revenant de la Terre Sainte. " J’enfermai ce billet dans une bouteille vide, avec le dessein de la jeter à la mer au dernier moment.

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