Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 39)
La Providence nous sauva. Un léger changement dans le vent nous fit tomber au midi de Lampedouse, et nous nous trouvâmes dans une mer libre. Le vent remontant toujours au nord, nous hasardâmes de mettre une voile, et nous courûmes sur la petite syrte. Le fond de cette syrte va toujours s’élevant jusqu’au rivage, de sorte qu’en marchant la sonde à la main on vient mouiller à telle brasse que l’on veut. Le peu de profondeur de l’eau y rend la mer calme au milieu des plus grands vents, et cette plage, si dangereuse pour les barques des anciens, est une espèce de port en pleine mer pour les vaisseaux modernes.
Nous jetâmes l’ancre devant les îles Kerkeni, tout auprès de la ligne des pêcheries. J’étais si las de cette longue traversée, que j’aurais bien voulu débarquer à Sfax, et me rendre de là à Tunis par terre ; mais le capitaine n’osa chercher le port de Sfax, dont l’entrée est en effet dangereuse. Nous restâmes huit jours à l’ancre dans la petite syrte, où je vis commencer l’année 1807. Sous combien d’astres et dans combien de fortunes diverses j’avais déjà vu se renouveler pour moi les années, qui passent si vite ou qui sont si longues ! Qu’ils étaient loin de moi, ces temps de mon enfance où je recevais avec un cœur palpitant de joie la bénédiction et les présents paternels ! Comme ce premier jour de l’année était attendu ! Et maintenant, sur un vaisseau étranger, au milieu de la mer, à la vue d’une terre barbare, ce premier jour s’envolait pour moi sans témoins, sans plaisirs, sans les embrassements de la famille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu’une mère forme pour son fils avec tant de sincérité ! Ce jour, né du sein des tempêtes, ne laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets et des cheveux blancs.
Toutefois nous crûmes devoir chômer sa fête, non comme la fête d’un hôte agréable, mais comme celle d’une vieille connaissance. On égorgea le reste des poulets, à l’exception d’un brave coq, notre horloge fidèle, qui n’avait cessé de veiller et de chanter au milieu des plus grands périls. Le rabbin, le Barbaresque et les deux Maures sortirent de la cale du vaisseau, et vinrent recevoir leurs étrennes à notre banquet. C’était là mon repas de famille ! Nous bûmes à la France : nous n’étions pas loin de l’île des Lotophages, où les compagnons d’Ulysse oublièrent leur patrie : je ne connais point de fruit assez doux pour me faire oublier la mienne.
Nous touchions presque aux îles Kerkeni, les Cercinae des anciens. Du temps de Strabon il y avait des pêcheries en avant de ces îles, comme aujourd’hui. Les Cercinae furent témoins de deux grands coups de la fortune : car elles virent passer tour à tour Annibal et Marius fugitifs. Nous étions assez près d’Africa ( Turris Annibalis), où le premier de ces deux grands hommes fut obligé de s’embarquer pour échapper à l’ingratitude des Carthaginois. Sfax est une ville moderne : selon le docteur Shaw, elle tire son nom du mot Sfakouse, à cause de la grande quantité de concombres qui croissent dans son territoire.
Le 6 janvier 1807, la tempête étant enfin apaisée, nous quittâmes la petite syrte, nous remontâmes la côte de Tunis pendant trois jours, et le 10 nous doublâmes le cap Bon, l’objet de toutes nos espérances. Le 11, nous mouillâmes sous le cap de Carthage. Le 12, nous jetâmes l’ancre devant La Goulette, échelle ou port de Tunis. On envoya la chaloupe à terre ; j’écrivis à M. Devoise, consul français auprès du bey. Je craignais de subir encore une quarantaine, mais M. Devoise m’obtint la permission de débarquer le 18. Ce fut avec une vraie joie que je quittai le vaisseau. Je louai des chevaux à La Goulette ; je fis le tour du lac, et j’arrivai à cinq heures du soir chez mon nouvel hôte.
Notes
1. En marine : bâtiment de charge.
2. Le jour et la date, c’est-à-dire l’année, yeoùm, oué, târikh, ont été oubliés. Outre cette omission, nous avons remarqué plusieurs fautes d’orthographe assez graves, dont on trouvera la rectification au bas du fac-similé de l’original arabe. ( Note de M. Langlès.)
3. Quoiqu’on ait employé ici le mot arabe fadhdhah, qui signifie proprement de l’argent, ce mot désigne ici la très petite pièce de monnaie connue en Égypte, sous le nom de pârah ou meydyn, évaluée à 8 deniers 4/7, dans l’ Annuaire de la République française, publié au Caire en l’an IX. Suivant le même ouvrage, page 60, la piastre turque, le ghrouch de 40 pârahs vaut 1 liv. 8 sous 6 deniers 6/7. ( Note de M. Langlès.)
4. N V 1 15
5. Voyez, pour la description de l’Égypte, tout le onzième livre des Martyrs. (N.d.A.)
6. On voit encore en Égypte plusieurs fabriques élevées par les Français. (N.d.A.)
7. Voyage de la Grèce. Le fond du vêtement des Albanais est blanc, et les galons sont rouges. (N.d.A.)
8. Par la plus grande fatalité, le nom de mon hôte, au Caire, s’est effacé sur mon journal, et je crains de ne l’avoir pas retenu correctement, ce qui fait que je n’ose l’écrire. Je ne me pardonnerais pas un pareil malheur si ma mémoire était infidèle aux services, à l’obligeance et à la politesse de mon hôte, comme à son nom. (N.d.A.)
9. Diod., trad. de Terrass. (N.d.A.)
10. Nom de colonnes placées à différents endroits en Égypte et servant à mesurer la crue des eaux du Nil.
11. La Navigation, par M. Esménard.
Quand j’imprimais ces vers, il n’y a pas encore un an, je ne pensais pas qu’on dût appliquer si tôt à l’auteur ses propres paroles :
O temps impitoyable !
Les destins sont comblés !
( Note de la troisième édition.) - N.d.A.
12. N V 1 16
13. Quant à l’inscription ; car la colonne est elle-même bien plus ancienne que sa dédicace. (N.d.A.)
14. Voilà ce que c’est que la gloire ! On m’a dit que cet Aly-Bey était espagnol de naissance, et qu’il occupait aujourd’hui une place en Espagne. Belle leçon pour ma vanité ! ( Note de la troisième édition.) - N.d.A.
SEPTIÈME PARTIE
VOYAGE DE TUNIS ET RETOUR EN FRANCE
Je trouvai chez M. et Mme Devoise l’hospitalité la plus généreuse et la société la plus aimable : ils eurent la bonté de me garder six semaines au sein de leur famille, et je jouis enfin d’un repos dont j’avais un extrême besoin. On approchait du carnaval, et l’on ne songeait qu’à rire, en dépit des Maures. Les cendres de Didon et les ruines de Carthage entendaient le son d’un violon français. On ne s’embarrassait ni de Scipion, ni d’Annibal, ni de Marius, ni de Caton d’Utique, qu’on eut fait boire (car il aimait le vin) s’il se fût avisé de venir gourmander l’assemblée. Saint Louis seul eût été respecté en sa qualité de Français ; mais le bon et grand roi n’eût pas trouvé mauvais que ses sujets s’amusassent dans le même lieu où il avait tant souffert.
Le caractère national ne peut s’effacer. Nos marins disent que dans les colonies nouvelles les Espagnols commencent par bâtir une église, les Anglais une taverne et les Français un fort ; et j’ajoute une salle de bal. Je me trouvais en Amérique, sur la frontière du pays des sauvages : j’appris qu’à la première journée je rencontrerais parmi les Indiens un de mes compatriotes. Arrivé chez les Cayougas, tribu qui faisait partie de la nation des Iroquois, mon guide me conduisit dans une forêt. Au milieu de cette forêt on voyait une espèce de grange ; je trouvai dans cette grange une vingtaine de sauvages, hommes et femmes, barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé comme autrefois, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet (c’était son nom) était maître de danse chez les sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castor et en jambons d’ours : il avait été marmiton au service du général Rochambeau pendant la guerre d’Amérique. Demeuré à New-York après le départ de notre armée, il résolut d’enseigner les beaux-arts aux Américains. Ses vues s’étant agrandies avec ses succès, le nouvel Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes errantes du Nouveau-Monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours : " Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. " Il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet, je n’ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l’instrument fatal ; il criait en iroquois : A vos places ! Et toute la troupe sautait comme une bande de démons. Voilà ce que c’est que le génie des peuples.
Nous dansâmes donc aussi sur les débris de Carthage. Ayant vécu à Tunis absolument comme en France, je ne suivrai plus les dates de mon journal. Je traiterai les sujets d’une manière générale et selon l’ordre dans lequel ils s’offriront à ma mémoire. Mais avant de parler de Carthage et de ses ruines je dois nommer les différentes personnes que j’ai connues en Barbarie. Outre M. le consul de France, je voyais souvent M. Lessing, consul de Hollande ; son beau-frère, M. Humberg, officier-ingénieur hollandais, commandait à La Goulette. C’est avec le dernier que j’ai visité les ruines de Carthage ; j’ai eu infiniment à me louer de sa complaisance et de sa politesse. Je rencontrai aussi M. Lear, consul des États-Unis. J’avais été autrefois recommandé en Amérique au général Washington. M. Lear avait occupé une place auprès de ce grand homme : il voulut bien, en mémoire de mon illustre patron, me faire donner passage sur un schooner des États-Unis. Ce schooner me déposa en Espagne, comme je le dirai à la fin de cet Itinéraire. Enfin, je vis à Tunis, tant à la légation que dans la ville, plusieurs jeunes Français à qui mon nom n’était pas tout à fait étranger. Je ne dois point oublier les restes de l’intéressante famille de M. Adanson.
Si la multitude des récits fatigue l’écrivain qui veut parler aujourd’hui de l’Égypte et de la Judée, il éprouve au sujet des antiquités de l’Afrique un embarras, tout contraire par la disette des documents. Ce n’est pas qu’on manque de Voyages en Barbarie ; je connais une trentaine de Relations des royaumes de Maroc, d’Alger et de Tunis. Toutefois ces Relations sont insuffisantes. Parmi les anciens Voyages, il faut distinguer l’ Africa illustrata de Grammaye et le savant ouvrage de Shaw. Les Missions des Pères de La Trinité et des Pères de La Merci renferment des miracles de charité ; mais elles ne parlent point, et ne doivent point parler des Romains et des Carthaginois. Les Mémoires imprimés à la suite des Voyages de Paul Lucas ne contiennent que le récit d’une guerre civile à Tunis. Shaw aurait pu suppléer à tout s’il avait étendu ses recherches à l’histoire ; malheureusement il ne la considère que sous les rapports géographiques. Il touche à peine, en passant, les antiquités : Carthage, par exemple, n’occupe pas dans ses observations plus de place que Tunis. Parmi les voyageurs tout à fait modernes, lady Montague, l’abbé Poiret, M. Desfontaines, disent quelques mots de Carthage, mais sans s’y arrêter aucunement. On a publié à Milan, en 1806, l’année même de mon voyage, un ouvrage sous ce titre : Ragguaglio di alcuni Monumenti di antichità ed arti, raccolti negli ultimi Viaggi d’un dilettante 1. .
Je crois qu’il est question de Carthage dans ce livre : j’en ai retrouvé la note trop tard pour le faire venir d’Italie. On peut donc dire que le sujet que je vais traiter est neuf, j’ouvrirai la route ; les habiles viendront après moi.
Avant de parler de Carthage, qui est ici le seul objet intéressant, il faut commencer par nous débarrasser de Tunis. Cette ville conserve à peu près son nom antique. Les Grecs et les Latins l’appelaient Tunes, et Diodore lui donne l’épithète de Blanche, Leucon parce qu’elle est bâtie sur une colline crayeuse : elle est à douze milles des ruines de Carthage, et presque au bord d’un lac dont l’eau est salée. Ce lac communique avec la mer, au moyen d’un canal appelé La Goulette, et ce canal est défendu par un fort. Les vaisseaux marchands mouillent devant ce fort, où ils se mettent à l’abri derrière la jetée de La Goulette, en payant un droit d’ancrage considérable.
Le lac de Tunis pouvait servir de port aux flottes des anciens ; aujourd’hui une de nos barques a bien de la peine à le traverser sans échouer. Il faut avoir soin de suivre le principal canal qu’indiquent des pieux plantés dans la vase. Abulfeda marque dans ce lac une île qui sert maintenant de lazaret. Les voyageurs ont parlé des flamants ou phénicoptères qui animent cette grande flaque d’eau, d’ailleurs assez triste. Quand ces beaux oiseaux volent à l’encontre du soleil, tendant le cou en avant et allongeant les pieds en arrière, ils ont l’air de flèches empennées avec des plumes couleur de rose.
Des bords du lac pour arriver à Tunis il faut traverser un terrain qui sert de promenade aux Francs. La ville est murée ; elle peut avoir une lieue de tour, en y comprenant le faubourg extérieur, Bled-el-Hadrah. Les maisons en sont basses, les rues étroites, les boutiques pauvres, les mosquées chétives. Le peuple, qui se montre peu au dehors, a quelque chose de hagard et de sauvage. On rencontre sous les portes de la ville ce qu’on appelle des siddi ou des saints : ce sont des négresses et des nègres tout nus, dévorés par la vermine, vautrés dans leurs ordures et mangeant insolemment le pain de la charité. Ces sales créatures sont sous la protection immédiate de Mahomet. Des marchands européens, des Turcs enrôlés à Smyrne, des Maures dégénérés, des renégats et des captifs, composent le reste de la population.
La campagne aux environs de Tunis est agréable : elle présente de grandes plaines semées de blé et bordées de collines qu’ombragent des oliviers et des caroubiers. Un aqueduc moderne, d’un bon effet, traverse une vallée derrière la ville. Le bey a sa maison de campagne au fond de cette vallée. De Tunis même on découvre, au midi, les collines dont j’ai parlé. On voit à l’orient les montagnes du Mamélife : montagnes singulièrement déchirées, d’une figure bizarre et au pied desquelles se trouvent les eaux chaudes connues des anciens. A l’ouest et au Nord on aperçoit la mer, le port de La Goulette et les ruines de Carthage.
Les Tunisiens sont cependant moins cruels et plus civilisés que les peuples d’Alger. Ils ont recueilli les Maures d’Andalousie, qui habitent le village de Tub-Urbo, à six lieues de Tunis, sur la Me-Jerdah 2. . Le bey actuel est un homme habile : il cherche à se tirer de la dépendance d’Alger, à laquelle Tunis est soumise depuis la conquête qu’en firent les Algériens en 1757. Ce prince parle italien, cause avec esprit et entend mieux la politique de l’Europe que la plupart des Orientaux. On sait au reste que Tunis fut attaquée par saint Louis en 1270 et prise par Charles Quint en 1535. Comme la mort de saint Louis se lie à l’histoire de Carthage, j’en parlerai ailleurs. Quant à Charles Quint, il défit le fameux Barberousse et rétablit le roi de Tunis sur son trône, en l’obligeant toutefois à payer un tribut à l’Espagne : on peut consulter à ce sujet l’ouvrage de Robertson 3. . Charles Quint garda le fort de La Goulette, mais les Turcs le reprirent en 1574.
Je ne dis rien de la Tunis des anciens, parce qu’on va la voir figurer à l’instant dans les guerres de Rome et de Carthage.
Au reste, on m’a fait présent à Tunis d’un manuscrit qui traite de l’état actuel de ce royaume, de son gouvernement, de son commerce, de son revenu, de ses armées, de ses caravanes. Je n’ai point voulu profiter de ce manuscrit ; je n’en connais point l’auteur, mais, quel qu’il soit, il est juste qu’il recueille l’honneur de son travail. Je donnerai cet excellent Mémoire à la fin de l’Itinéraire 4. . Je passe maintenant à l’histoire et aux ruines de Carthage.
L’an 883 avant notre ère, Didon, obligée de fuir sa terre natale, vint aborder en Afrique. Carthage, fondée par l’épouse de Sichée, dut ainsi sa naissance à l’une de ces aventures tragiques qui marquent le berceau des peuples et qui sont comme le germe et le présage des maux, fruits plus ou moins tardifs de toute société humaine. On connaît l’heureux anachronisme de l’ Enéide. Tel est le privilège du génie, que les poétiques malheurs de Didon sont devenus une partie de la gloire de Carthage. A la vue des ruines de cette cité, on cherche les flammes du bûcher funèbre ; on croit entendre les imprécations d’une femme abandonnée ; on admire ces puissants mensonges qui peuvent occuper l’imagination, dans des lieux remplis des plus grands souvenirs de l’histoire. Certes, lorsqu’une reine expirante appelle dans les murs de Carthage les divinités ennemies de Rome et les dieux vengeurs de l’hospitalité ; lorsque Vénus, sourde aux prières de l’amour, exauce les vœux de la haine, qu’elle refuse à Didon un descendant d’Enée et lui accorde Annibal, de telles merveilles, exprimées dans un merveilleux langage, ne peuvent plus être passées sous silence. L’histoire prend alors son rang parmi les Muses, et la fiction devient aussi grave que la vérité.
Après la mort de Didon, la nouvelle colonie adopta un gouvernement dont Aristote a vanté les lois. Des pouvoirs balancés avec art entre les deux premiers magistrats, les nobles et le peuple, eurent cela de particulier qu’ils subsistèrent pendant sept siècles sans se détruire : à peine furent-ils ébranlés par des séditions populaires et par quelques conspirations des grands. Comme les guerres civiles, sources des crimes publics, sont cependant mères des vertus particulières, la république gagna plus qu’elle ne perdit à ces orages. Si ses destinées sur la terre ne furent pas aussi longues que celles de sa rivale, du moins à Carthage la liberté ne succomba qu’avec la patrie.
Mais, comme les nations les plus libres sont aussi les plus passionnées, nous trouvons avant la première guerre Punique les Carthaginois engagés dans des guerres honteuses. Ils donnèrent des chaînes à ces peuples de la Bétique dont le courage ne sauva pas la vertu ; ils s’allièrent avec Xerxès, et perdirent une bataille contre Gélon, le même jour que les Lacédémoniens succombèrent aux Thermopyles. Les hommes, malgré leurs préjugés, font un tel cas des sentiments nobles, que personne ne songe aux quatre-vingt mille Carthaginois égorgés dans les champs de la Sicile, tandis que le monde entier s’entretient des trois cents Spartiates morts pour obéir aux saintes lois de leur pays. C’est la grandeur de la cause, et non pas celle des moyens, qui conduit à la véritable renommée, et l’honneur a fait dans tous les temps la partie la plus solide de la gloire.
Après avoir combattu tour à tour Agathocle en Afrique et Pyrrhus en Sicile, les Carthaginois en vinrent aux mains avec la république romaine. La cause de la première guerre Punique fut légère, mais cette guerre amena Régulus aux portes de Carthage.
Les Romains, ne voulant point interrompre le cours des victoires de ce grand homme, ni envoyer les consuls Fulvius et M. Aemilius prendre sa place, lui ordonnèrent de rester en Afrique, en qualité de proconsul. Il se plaignit de ces honneurs ; il écrivit au sénat et le pria instamment de lui ôter le commandement de l’armée : une affaire importante aux yeux de Régulus demandait sa présence en Italie. Il avait un champ de sept arpents à Pupinium : le fermier de ce champ étant mort, le valet du fermier s’était enfui avec les bœufs et les instruments du labourage. Régulus représentait aux sénateurs que si sa ferme demeurait en friche, il lui serait impossible de faire vivre sa femme et ses enfants. Le sénat ordonna que le champ de Régulus serait cultivé aux frais de la république ; qu’on tirerait du trésor l’argent nécessaire pour racheter les objets volés, et que les enfants et la femme du proconsul seraient pendant son absence nourris aux dépens du peuple romain. Dans une juste admiration de cette simplicité, Tite-Live s’écrie : " Oh ! combien la vertu est préférable aux richesses ! Celles-ci passent avec ceux qui les possèdent ; la pauvreté de Régulus est encore en vénération ! "
Régulus, marchant de victoire en victoire, s’empara bientôt de Tunis ; la prise de cette ville jeta la consternation parmi les Carthaginois ; ils demandèrent la paix au proconsul. Ce laboureur romain prouva qu’il est plus facile de conduire la charrue après avoir remporté des victoires que de diriger d’une main ferme une prospérité éclatante : le véritable grand homme est surtout fait pour briller dans le malheur ; il semble égaré dans le succès, et paraît comme étranger à la fortune. Régulus proposa aux ennemis des conditions si dures, qu’ils se virent forcés de continuer la guerre.
Pendant ces négociations, la destinée amenait au travers des mers un homme qui devait changer le cours des événements : un Lacédémonien nommé Xantippe vient retarder la chute de Carthage ; il livre bataille aux Romains sous les murs de Tunis, détruit leur armée, fait Régulus prisonnier, se rembarque et disparaît sans laisser d’autres traces dans l’histoire 5. .
Régulus, conduit à Carthage, éprouva les traitements les plus inhumains ; on lui fit expier les durs triomphes de sa patrie. Ceux qui traînaient à leurs chars avec tant d’orgueil des rois tombés du trône, des femmes, des enfants en pleurs, pouvaient-ils espérer qu’on respectât dans les fers un citoyen de Rome ?
La fortune redevint favorable aux Romains. Carthage demanda une seconde fois la paix ; elle envoya des ambassadeurs en Italie : Régulus les accompagnait. Ses maîtres lui firent donner sa parole qu’il reviendrait prendre ses chaînes si les négociations n’avaient pas une heureuse issue : on espérait qu’il plaiderait fortement en faveur d’une paix qui lui devait rendre sa patrie.
Régulus, arrivé aux portes de Rome, refusa d’entrer dans la ville. Il y avait une ancienne loi qui défendait à tout étranger d’introduire dans le sénat les ambassadeurs d’un peuple ennemi : Régulus, se regardant comme un envoyé des Carthaginois, fit revivre en cette occasion l’antique usage. Les sénateurs furent donc obligés de s’assembler hors des murs de la cité. Régulus leur déclara qu’il venait, par l’ordre de ses maîtres, demander au peuple romain la paix ou l’échange des prisonniers.
Les ambassadeurs de Carthage, après avoir exposé l’objet de leur mission, se retirèrent : Régulus les voulut suivre, mais les sénateurs le prièrent de rester à la délibération.
Pressé de dire son avis, il représenta fortement toutes les raisons que Rome avait de continuer la guerre contre Carthage. Les sénateurs, admirant sa fermeté, désiraient sauver un tel citoyen : le grand pontife soutenait qu’on pouvait le dégager des serments qu’il avait faits.
" Suivez les conseils que je vous ai donnés, dit l’illustre captif, d’une voix qui étonna l’assemblée, et oubliez Régulus : je ne demeurerai point dans Rome après avoir été l’esclave de Carthage. Je n’attirerai point sur vous la colère des dieux. J’ai promis aux ennemis de me remettre entre leurs mains si vous rejetiez la paix ; je tiendrai mon serment. On ne trompe point Jupiter par de vaines expiations ; le sang des taureaux et des brebis ne peut effacer un mensonge, et le sacrilège est puni tôt ou tard. " Je n’ignore point le sort qui m’attend, mais un crime flétrirait mon âme : la douleur ne brisera que mon corps. D’ailleurs il n’est point de maux pour celui qui sait les souffrir ; s’ils passent les forces de la nature, la mort nous en délivre. Pères conscrits, cessez de me plaindre : j’ai disposé de moi, et rien ne pourra me faire changer de sentiments. Je retourne à Carthage ; je fais mon devoir, et je laisse faire aux dieux. " Régulus mit le comble à sa magnanimité afin de diminuer l’intérêt qu’on prenait à sa vie, et pour se débarrasser d’une compassion inutile, il dit aux sénateurs que les Carthaginois lui avaient fait boire un poison lent avant de sortir de prison : " Ainsi, ajouta-t-il, vous ne perdez de moi que quelques instants qui ne valent pas la peine d’être achetés par un parjure. " Il se leva, s’éloigna de Rome sans proférer une parole de plus, tenant les yeux attachés à la terre, et repoussant sa femme et ses enfants, soit qu’il craignît d’être attendri par leurs adieux, soit que, comme esclave carthaginois, il se trouvât indigne des embrassements d’une matrone romaine. Il finit ses jours dans d’affreux supplices, si toutefois le silence de Polybe et de Diodore ne balance pas le récit des historiens latins. Régulus fut un exemple mémorable de ce que peuvent sur une âme courageuse la religion du serment et l’amour de la patrie. Que si l’orgueil eut peut-être un peu de part à la résolution de ce mâle génie, se punir ainsi d’avoir été vaincu, c’était être digne de la victoire.
Après vingt-quatre années de combats, un traité de paix mit fin à la première guerre Punique. Mais les Romains n’étaient déjà plus ce peuple de laboureurs conduit par un sénat de rois, élevant des autels à la Modération et à la Petite-Fortune : c’étaient des hommes qui se sentaient faits pour commander, et que l’ambition poussait incessamment à l’injustice. Sous un prétexte frivole, ils envahirent la Sardaigne, et s’applaudirent d’avoir fait, en pleine paix, une conquête sur les Carthaginois. Ils ne savaient pas que le vengeur de la foi violée était déjà aux portes de Sagonte, et que bientôt il paraîtrait sur les collines de Rome : ici commence la seconde guerre Punique.
Annibal me paraît avoir été le plus grand capitaine de l’antiquité : si ce n’est pas celui que l’on aime le mieux, c’est celui qui étonne davantage. Il n’eut ni l’héroïsme d’Alexandre ni les talents universels de César ; mais il les surpassa l’un et l’autre comme homme de guerre. Ordinairement l’amour de la patrie ou de la gloire conduit les héros aux prodiges : Annibal seul est guidé par la haine. Livré à ce génie d’une nouvelle espèce, il part des extrémités de l’Espagne avec une armée composée de vingt peuples divers. Il franchit les Pyrénées et les Gaules, dompte les nations ennemies sur son passage, traverse les fleuves, arrive au pied des Alpes. Ces montagnes sans chemins, défendues par des barbares, opposent en vain leur barrière à Annibal. Il tombe de leurs sommets glacés sur l’Italie, écrase la première armée consulaire sur les bords du Tésin, frappe un second coup à la Trébia, un troisième à Trasimène, et du quatrième coup de son épée il semble immoler Rome dans la plaine de Cannes. Pendant seize années il fait la guerre sans secours au sein de l’Italie ; pendant seize années, il ne lui échappe qu’une de ces fautes qui décident du sort des empires, et qui paraissent si étrangères à la nature d’un grand homme, qu’on peut les attribuer raisonnablement à un dessein de la Providence.
Infatigable dans les périls, inépuisable dans les ressources, fin, ingénieux, éloquent, savant même, et auteur de plusieurs ouvrages, Annibal eut toutes les distinctions qui appartiennent à la supériorité de l’esprit et à la force du caractère ; mais il manqua des hautes qualités du cœur : froid, cruel, sans entrailles, né pour renverser et non pour fonder des empires, il fut en magnanimité fort inférieur à son rival.
Le nom de Scipion l’Africain est un des beaux noms de l’histoire. L’ami des dieux, le généreux protecteur de l’infortune et de la beauté, Scipion a quelques traits de ressemblance avec nos anciens chevaliers. En lui commence cette urbanité romaine, ornement du génie de Cicéron, de Pompée, de César, et qui remplaça chez ces citoyens illustres la rusticité de Caton et de Fabricius.
Annibal et Scipion se rencontrèrent aux champs de Zama ; l’un célèbre par ses victoires, l’autre fameux par ses vertus : dignes tous les deux de représenter leurs grandes patries et de se disputer l’empire du monde.
Au départ de la flotte de Scipion pour l’Afrique, le rivage de la Sicile était bordé d’un peuple immense et d’une foule de soldats. Quatre cents vaisseaux de charge et cinquante trirèmes couvraient la rade de Lilybée. On distinguait à ses trois fanaux la galère de Lélius, amiral de la flotte. Les autres vaisseaux, selon leur grandeur, portaient une ou deux lumières. Les yeux du monde étaient attachés sur cette expédition qui devait arracher Annibal de l’Italie et décider enfin du sort de Rome et de Carthage. La cinquième et la sixième légion, qui s’étaient trouvées à la bataille de Cannes, brûlaient du désir de ravager les foyers du vainqueur. Le général surtout attirait les regards : sa piété envers les dieux, ses exploits en Espagne, où il avait vengé la mort de son oncle et de son père, le projet de rejeter la guerre en Afrique, projet que lui seul avait conçu contre l’opinion du grand Fabius ; enfin, cette faveur que les hommes accordent aux entreprises hardies, à la gloire, à la beauté, à la jeunesse, faisaient de Scipion l’objet de tous les veux comme de toutes les espérances.