Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 40)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le jour du départ ne tarda pas d’arriver. Au lever de l’aurore, Scipion parut sur la poupe de la galère de Lélius, à la vue de la flotte et de la multitude qui couvrait les hauteurs du rivage. Un héraut leva son sceptre et fit faire silence :

" Dieux et déesses de la terre, s’écria Scipion, et vous, divinités de la mer, accordez une heureuse issue à mon entreprise ! que mes desseins tournent à ma gloire et à celle du peuple romain ! Que, pleins de joie, nous retournions un jour dans nos foyers chargés des dépouilles de l’ennemi, et que Carthage éprouve les malheurs dont elle avait menacé ma patrie ! " Cela dit, on égorge une victime ; Scipion en jette les entrailles fumantes dans la mer : les voiles se déploient au son de la trompette ; un vent favorable emporte la flotte entière loin des rivages de la Sicile.

Le lendemain du départ, on découvrit la terre d’Afrique et le promontoire de Mercure : la nuit survint, et la flotte fut obligée de jeter l’ancre. Au retour du soleil, Scipion apercevant la côte demanda le nom du promontoire le plus voisin des vaisseaux. " C’est le cap Beau, " répondit le pilote. A ce nom d’heureux augure, le général, saluant la fortune de Rome, ordonna de tourner la proue de sa galère vers l’endroit désigné par les dieux.

Le débarquement s’accomplit sans obstacles ; la consternation se répandit dans les villes et dans les campagnes ; les chemins étaient couverts d’hommes, de femmes et d’enfants qui fuyaient avec leurs troupeaux : on eût cru voir une de ces grandes migrations des peuples, quand des nations entières, par la colère ou par la volonté du ciel, abandonnent les tombeaux de leurs aïeux. L’épouvante saisit Carthage : on crie aux armes, on ferme les portes ; on place des soldats sur les murs, comme si les Romains étaient déjà prêts à donner l’assaut.

Cependant Scipion avait envoyé sa flotte vers Utique ; il marchait lui-même par terre à cette ville dans le dessein de l’assiéger : Massinissa vint le rejoindre avec deux mille chevaux.

Ce roi numide, d’abord allié des Carthaginois, avait fait la guerre aux Romains en Espagne ; par une suite d’aventures extraordinaires, ayant perdu et recouvré plusieurs fois son royaume, il se trouvait fugitif quand Scipion débarqua en Afrique. Syphax, prince des Gétules, qui avait épousé Sophonisbe, fille d’Asdrubal, venait de s’emparer des États de Massinissa. Celui-ci se jeta dans les bras de Scipion, et les Romains lui durent en partie le succès de leurs armes.

Après quelques combats heureux, Scipion mit le siège devant Utique. Les Carthaginois, commandés par Asdrubal et par Syphax, formèrent deux camps séparés à la vue du camp romain. Scipion parvint à mettre le feu à ces deux camps dont les tentes étaient faites de nattes et de roseaux, à la manière des Numides. Quarante mille hommes périrent ainsi dans une seule nuit. Le vainqueur, qui prit dans cette circonstance une quantité prodigieuse d’armes, les fit brûler en l’honneur de Vulcain.

Les Carthaginois ne se découragèrent point : ils ordonnèrent de grandes levées. Syphax, touché des larmes de Sophonisbe, demeura fidèle aux vaincus, et s’exposa de nouveau pour la patrie d’une femme qu’il aimait avec passion. Toujours favorisé du ciel, Scipion battit les armées ennemies, prit les villes de leur dépendance, s’empara de Tunis, et menaça Carthage d’une entière destruction. Entraîné par son fatal amour, Syphax osa reparaître devant les vainqueurs, avec un courage digne d’un meilleur sort. Abandonné des siens sur le champ de bataille, il se précipite seul dans les escadrons romains : il espérait que ses soldats, honteux d’abandonner leur roi, tourneraient la tête et viendraient mourir avec lui : mais ces lâches continuèrent à fuir, et Syphax, dont le cheval fut tué d’un coup de pique, tomba vivant entre les mains de Massinissa.

C’était un grand sujet de joie pour ce dernier prince de tenir prisonnier celui qui lui avait ravi la couronne : quelque temps après, le sort des armes mit aussi au pouvoir de Massinissa Sophonisbe, femme de Syphax. Elle se jette aux pieds du vainqueur.

" Je suis ta prisonnière : ainsi le veulent les dieux, ton courage et la fortune, mais par tes genoux que j’embrasse, par cette main triomphante que tu me permets de toucher, je t’en supplie, ô Massinissa ! garde-moi pour ton esclave, sauve-moi de l’horreur de devenir la proie d’un barbare. Hélas ! il n’y a qu’un moment que j’étais, ainsi que toi-même, environnée de la majesté des rois ! Songe que tu ne peux renier ton sang ; que tu partages avec Syphax le nom de Numide. Mon époux sortit de ce palais par la colère des dieux : puisses-tu y être entré sous de plus heureux auspices ! Citoyenne de Carthage, fille d’Asdrubal, juge de ce que je dois attendre d’un Romain. Si je ne puis rester dans les fers d’un prince né sur le sol de ma patrie, si la mort peut seule me soustraire au joug de l’étranger, donne-moi cette mort : je la compterai au nombre de tes bienfaits. " Massinissa fut touché des pleurs et du sort de Sophonisbe : elle était dans tout l’éclat de la jeunesse et d’une incomparable beauté. Ses supplications, dit Tite-Live, étaient moins des prières que des caresses. Massinissa vaincu lui promit tout, et, non moins passionné que Syphax, il fit son épouse de sa prisonnière.

Syphax chargé de fers fut présenté à Scipion. Ce grand homme, qui naguère avait vu sur un trône celui qu’il contemplait à ses pieds, se sentit touché de compassion. Syphax avait été autrefois l’allié des Romains ; il rejeta la faute de sa défection sur Sophonisbe. " Les flambeaux de mon fatal hyménée, dit-il, ont réduit mon palais en cendres ; mais une chose me console : la furie qui a détruit ma maison est passée dans la couche de mon ennemi ; elle réserve à Massinissa un sort pareil au mien. "

Syphax cachait ainsi sous l’apparence de la haine la jalousie qui lui arrachait ces paroles ; car ce prince aimait encore Sophonisbe. Scipion n’était pas sans inquiétude ; il craignait que la fille d’Asdrubal ne prît sur Massinissa l’empire qu’elle avait eu sur Syphax. La passion de Massinissa paraissait déjà d’une violence extrême : il s’était hâté de célébrer ses noces avant d’avoir quitté les armes ; impatient de s’unir à Sophonisbe, il avait allumé les torches nuptiales devant les dieux domestiques de Syphax, devant ces dieux accoutumés à exaucer les vœux formés contre les Romains. Massinissa était revenu auprès de Scipion : celui-ci, en donnant des louanges au roi des Numides, lui fit quelques légers reproches de sa conduite envers Sophonisbe. Alors Massinissa rentra en lui-même, et, craignant de s’attirer la disgrâce des Romains, sacrifia son amour à son ambition. On l’entendit gémir au fond de sa tente et se débattre contre ces sentiments généreux que l’homme n’arrache point de son cœur sans violence. Il fit appeler l’officier chargé de garder le poison du roi : ce poison servait aux princes africains à se délivrer de la vie quand ils étaient tombés dans un malheur sans remède : ainsi, la couronne, qui n’était point chez eux à l’abri des révolutions de la fortune, était du moins à l’abri du mépris. Massinissa mêla le poison dans une coupe pour l’envoyer à Sophonisbe. Puis, s’adressant à l’officier chargé du triste message : " Dis à la reine que si j’avais été le maître, jamais Massinissa n’eût été séparé de Sophonisbe. Les dieux des Romains en ordonnent autrement. Je lui tiens du moins une de mes promesses : elle ne tombera point vivante entre les mains de ses ennemis si elle se soumet à sa fortune en citoyenne de Carthage, en fille d’Asdrubal et en femme de Syphax et de Massinissa. "

L’officier entra chez Sophonisbe, et lui transmit l’ordre du roi. " Je reçois ce don nuptial avec joie, répondit-elle, puisqu’il est vrai qu’un mari n’a pu faire à sa femme d’autre présent. Dis à ton maître qu’en perdant la vie j’aurais du moins conservé l’honneur si je n’eusse point épousé Massinissa la veille de ma mort. " Elle avala le poison.

Ce fut dans ces conjonctures que les Carthaginois rappelèrent Annibal de l’Italie : il versa des larmes de rage, il accusa ses concitoyens, il s’en prit aux dieux, il se reprocha de n’avoir pas marché à Rome après la bataille de Cannes. Jamais homme en quittant son pays pour aller en exil n’éprouva plus de douleur qu’Annibal en s’arrachant d’une terre étrangère pour rentrer dans sa patrie.

Il débarqua sur la côte d’Afrique avec les vieux soldats qui avaient traversé, comme lui, les Espagnes, les Gaules, l’Italie, qui montraient plus de faisceaux ravis à des préteurs, à des généraux, à des consuls, que tous les magistrats de Rome n’en faisaient porter devant eux. Annibal avait été trente-six ans absent de sa patrie : il en était sorti enfant ; il y revenait dans un âge avancé, ainsi qu’il le dit lui-même à Scipion. Quelles durent être les pensées de ce grand homme quand il revit Carthage, dont les murs et les habitants lui étaient presque étrangers ! Deux de ses frères étaient morts ; les compagnons de son enfance avaient disparu ; les générations s’étaient succédé ; les temples chargés de la dépouille des Romains furent sans doute les seuls lieux qu’Annibal put reconnaître dans cette Carthage nouvelle. Si ses concitoyens n’avaient pas été aveuglés par l’envie, avec quelle admiration ils auraient contemplé ce héros qui depuis trente ans, versait son sang pour eux dans une région lointaine et les couvrait d’une gloire ineffaçable ! Mais quand les services sont si éminents qu’ils excèdent les bornes de la reconnaissance, ils ne sont payés que par l’ingratitude. Annibal eut le malheur d’être plus grand que le peuple chez lequel il était né, et son destin fut de vivre et de mourir en terre étrangère.

Il conduisit son armée à Zama. Scipion rapprocha son camp de celui d’Annibal. Le général carthaginois eut un pressentiment de l’infidélité de la fortune : car il demanda une entrevue au général romain, afin de lui proposer la paix. On fixa le lieu du rendez-vous. Quand les deux capitaines furent en présence, ils demeurèrent muets et saisis d’admiration l’un pour l’autre. Annibal prit enfin la parole :

" Scipion, les dieux ont voulu que votre père ait été le premier des généraux ennemis à qui je me sois montré en Italie les armes à la main ; ces mêmes dieux m’ordonnent de venir aujourd’hui, désarmé, demander la paix à son fils. Vous avez vu les Carthaginois campés aux portes de Rome : le bruit d’un camp romain se fait entendre à présent jusque dans les murs de Carthage. Sorti enfant de ma patrie, j’y rentre plein de jours ; une longue expérience de la bonne et de la mauvaise fortune m’a appris à juger des choses par la raison et non par l’événement. Votre jeunesse et le bonheur qui ne vous a point encore abandonné vous rendront peut-être ennemi du repos ; dans la prospérité on ne songe point aux revers. Vous avez l’âge que j’avais à Cannes et à Trasimène. Voyez ce que j’ai été, et connaissez par mon exemple l’inconstance du sort. Celui qui vous parle en suppliant est ce même Annibal qui, campé entre le Tibre et le Téveron, prêt à donner l’assaut à Rome, délibérait sur ce qu’il ferait de votre patrie. J’ai porté l’épouvante dans les champs de vos pères, et je suis réduit à vous prier d’épargner de tels malheurs à mon pays. Rien n’est plus incertain que le succès des armes : un moment peut vous ravir votre gloire et vos espérances. Consentir à la paix, c’est rester vous-même l’arbitre de vos destinées ; combattre, c’est remettre votre sort entre les mains des dieux. " A ce discours étudié, Scipion répondit avec plus de franchise, mais moins d’éloquence : il rejeta comme insuffisantes les propositions de paix que lui faisait Annibal, et l’on ne songea plus qu’à combattre. Il est probable que l’intérêt de la patrie ne fut pas le seul motif qui porta le général romain à rompre avec le général carthaginois, et que Scipion ne put se défendre du désir de se mesurer avec Annibal.

Le lendemain de cette entrevue, deux armées, composées de vétérans, conduites par les deux plus grands capitaines des deux plus grands peuples de la terre, s’avancèrent pour se disputer, non les murs de Rome et de Carthage, mais l’empire du monde, prix de ce dernier combat.

Scipion plaça les piquiers au premier rang, les princes au second, et les triaires au troisième. Il rompit ces lignes par des intervalles égaux, afin d’ouvrir un passage aux éléphants des Carthaginois. Des vélites répandus dans ces intervalles devaient, selon l’occasion, se replier derrière les soldats pesamment armés, ou lancer sur les éléphants une grêle de flèches et de javelots. Lélius couvrait l’aile gauche de l’armée avec la cavalerie latine, et Massinissa commandait à l’aile droite les chevaux numides.

Annibal rangea quatre-vingts éléphants sur le front de son armée, dont la première ligne était composée de Liguriens, de Gaulois, de Baléares et de Maures ; les Carthaginois venaient au second rang ; des Bruttiens formaient derrière eux une espèce de réserve, sur laquelle, le général comptait peu, Annibal opposa sa cavalerie à la cavalerie des Romains, les Carthaginois à Lélius, et les Numides à Massinissa. Les Romains sonnent les premiers la charge. Ils poussent en même temps de si grands cris, qu’une partie des éléphants, effrayés, se replie sur l’aile gauche de l’armée d’Annibal et jette la confusion parmi les cavaliers numides. Massinissa aperçoit leur désordre, fond sur eux et achève de les mettre en fuite. L’autre partie des éléphants qui s’étaient précipités sur les Romains est repoussée par les vélites et cause à l’aile droite des Carthaginois le même accident qu’à l’aile gauche. Ainsi, dès le premier choc Annibal demeura sans cavalerie et découvert sur ses deux flancs : des raisons puissantes, que l’histoire n’a pas connues, l’empêchèrent sans doute de penser à la retraite.

L’infanterie en étant venue aux mains, les soldats de Scipion enfoncèrent facilement la première ligne de l’ennemi, qui n’était composée que de mercenaires. Les Romains et les Carthaginois se trouvèrent alors face à face. Les premiers, pour arriver aux seconds, étant obligés de passer sur des monceaux de cadavres, rompirent leur ligne et furent au moment de perdre la victoire. Scipion voit le danger et change son ordre de bataille. Il fait passer les princes et les triaires au premier rang et les place à la droite et à la gauche des piquiers ; il déborde par ce moyen le front de l’armée d’Annibal, qui avait déjà perdu sa cavalerie et la première ligne de ses fantassins. Les vétérans carthaginois soutinrent la gloire qu’ils s’étaient acquise dans tant de batailles. On reconnaissait parmi eux, à leurs couronnes, de simples soldats qui avaient tué, de leurs propres mains, des généraux et des consuls. Mais la cavalerie romaine, revenant de la poursuite des ennemis, charge par derrière les vieux compagnons d’Annibal. Entourés de toutes parts, ils combattent jusqu’au dernier soupir, et n’abandonnent leurs drapeaux qu’avec la vie. Annibal lui-même après avoir fait tout ce qu’on peut attendre d’un grand général et d’un soldat intrépide, se sauve avec quelques cavaliers.

Resté maître du champ de bataille, Scipion donna de grands éloges à l’habileté que son rival avait déployée dans les événements du combat. Etait-ce générosité ou orgueil ? Peut-être l’une et l’autre ; car le vainqueur était Scipion, et le vaincu Annibal.

La bataille de Zama mit fin à la seconde guerre Punique. Carthage demanda la paix, et ne la reçut qu’à des conditions qui présageaient sa ruine prochaine. Annibal, n’osant se fier à la foi d’un peuple ingrat, abandonna sa patrie. Il erra dans les cours étrangères, cherchant partout des ennemis aux Romains, et partout poursuivi par eux ; donnant à de faibles rois des conseils qu’ils étaient incapables de suivre, et apprenant par sa propre expérience qu’il ne faut porter chez des hôtes couronnés ni gloire ni malheur. On assure qu’il rencontra Scipion à Ephèse, et que, s’entretenant avec son vainqueur, celui-ci lui dit : " A votre avis, Annibal, quel a été le premier capitaine du monde ? — Alexandre, répondit le Carthaginois, — Et le second ? repartit Scipion. — Pyrrhus. — Et le troisième ? — Moi. — Que serait-ce donc, s’écria Scipion en riant, si vous m’aviez vaincu ? — Je me serais placé, répondit Annibal, avant Alexandre. " Mot qui prouve que l’illustre banni avait appris dans les cours l’art de la flatterie, et qu’il avait à la fois trop de modestie et trop d’orgueil.

Enfin les Romains ne purent se résoudre à laisser vivre Annibal. Seul, proscrit et malheureux, il leur semblait balancer la fortune du Capitole. Ils étaient humiliés en pensant qu’il y avait au monde un homme qui les avait vaincus et qui n’était point effrayé de leur grandeur. Ils envoyèrent une ambassade jusqu’au fond de l’Asie demander au roi Prusias la mort de son suppliant. Prusias eut la lâcheté d’abandonner Annibal. Alors ce grand homme avala du poison en disant : " Délivrons les Romains de la crainte que leur cause un vieillard exilé, désarmé et trahi. "

Scipion éprouva comme Annibal les peines attachées à la gloire. Il finit ses jours à Literne, dans un exil volontaire. On a remarqué qu’Annibal, Philopoemen et Scipion moururent à peu près dans le même temps, tous trois victimes de l’ingratitude de leur pays. L’Africain fit graver sur son tombeau cette inscription si connue :

Ingrate patrie, Tu n’auras pas mes os. Mais, après tout, la proscription et l’exil, qui peuvent faire oublier des noms vulgaires, attirent les yeux sur des noms illustres : la vertu heureuse nous éblouit ; elle charme nos regards lorsqu’elle est persécutée.

Carthage elle-même ne survécut pas longtemps à Annibal. Scipion Nasica et les sénateurs les plus sages voulaient conserver à Rome une rivale ; mais on ne change point les destinées des empires. La haine aveugle du vieux Caton l’emporta, et les Romains, sous le prétexte le plus frivole, commencèrent la troisième guerre Punique.

Ils employèrent d’abord une insigne perfidie pour dépouiller les ennemis de leurs armes. Les Carthaginois, ayant en vain demandé la paix, résolurent de s’ensevelir sous les ruines de leur cité. Les consuls Marcius et Manilius parurent bientôt sous les murs de Carthage. Avant d’en former le siège, ils eurent recours à deux cérémonies formidables : l’évocation des divinités tutélaires de cette ville et le dévouement de la patrie d’Annibal aux dieux infernaux.

" Dieu ou déesse, qui protégez le peuple et la république de Carthage, génie à qui la défense de cette ville est confiée, abandonnez vos anciennes demeures ; venez habiter nos temples. Puissent Rome et nos sacrifices vous être plus agréables que la ville et les sacrifices des Carthaginois ! " Passant ensuite à la formule de dévouement :

" Dieu Pluton, Jupiter malfaisant, dieux Mânes, frappez de terreur la ville de Carthage ; entraînez ses habitants aux enfers. Je vous dévoue la tête des ennemis, leurs biens, leurs villes, leurs campagnes ; remplissez mes vœux, et je vous immolerai trois brebis noires. Terre, mère des hommes, et vous, Jupiter, je vous atteste. " Cependant les consuls furent repoussés avec vigueur. Le génie d’Annibal s’était réveillé dans la ville assiégée. Les femmes coupèrent leurs cheveux ; elles en firent des cordes pour les arcs et pour les machines de guerre. Scipion, le second Africain, servait alors comme tribun dans l’armée romaine. Quelques vieillards qui avaient vu le premier Scipion en Afrique vivaient encore, entre autres le célèbre Massinissa. Ce roi numide, âgé de plus de quatre-vingts ans, invita le jeune Scipion à sa cour ; c’est sur la supposition de cette entrevue 6. que Cicéron composa le beau morceau de sa République, connu sous le nom du Songe de Scipion. Il fait parler ainsi l’Emilien à Lélius, à Philus, à Manilius et à Scévola :

" J’aborde Massinissa. Le vieillard me reçoit dans ses bras et m’arrose de ses pleurs. Il lève les yeux au ciel, et s’écrie : " Soleil, dieux célestes, je vous remercie ! Je reçois, avant de mourir, dans mon royaume et à mes foyers le digne héritier de l’homme vertueux et du grand capitaine toujours présent à ma mémoire ! " " La nuit, plein des discours de Massinissa, je rêvai que l’Africain s’offrait devant moi : je tremblais, saisi de respect et de crainte. L’Africain me rassura, et me transporta avec lui au plus haut du ciel, dans un lieu tout brillant d’étoiles. Il me dit : " Abaissez vos regards et voyez Carthage : je la forçai de se soumettre au peuple romain ; dans deux ans vous la détruirez de fond en comble, et vous mériterez par vous-même le nom d’Africain que vous ne tenez encore que de mon héritage… Sachez, pour vous encourager à la vertu, qu’il est dans le ciel un lieu destiné à l’homme juste. Ce qu’on appelle la vie sur la terre, c’est la mort. On n’existe que dans la demeure éternelle des âmes, et l’on ne parvient à cette demeure que par la sainteté, la religion, la justice, le respect envers ses parents et le dévouement à la patrie. Sachez surtout mépriser les récompenses des mortels. Vous voyez d’ici combien cette terre est petite, combien les plus vastes royaumes occupent peu de place sur le globe que vous découvrez à peine, combien de solitudes et de mers divisent les peuples entre eux ! Quel serait donc l’objet de votre ambition ? Le nom d’un Romain a-t-il jamais franchi les sommets du Caucase ou les rivages du Gange ? Que de peuples à l’orient, à l’occident, au midi, au septentrion, n’entendront jamais parler de l’Africain ! Et ceux qui en parlent aujourd’hui, combien de temps en parleront-ils ? Ils vont mourir. Dans le bouleversement des empires, dans ces grandes révolutions que le temps amène, ma mémoire périra sans retour. O mon fils ! ne songez donc qu’aux sanctuaires divins où vous entendez cette harmonie des sphères qui charme maintenant vos oreilles ; n’aspirez qu’à ces temples éternels préparés pour les grandes âmes et pour ces génies sublimes qui pendant la vie se sont élevés à la contemplation des choses du ciel. " L’Africain se tut, et je m’éveillai. " Cette noble fiction d’un consul romain, surnommé le Père de la patrie, ne déroge point à la gravité de l’histoire. Si l’histoire est faite pour conserver les grands noms et les pensées du génie, ces grands noms et ces pensées se trouvent ici 7. .

Scipion, l’Emilien, nommé consul par la faveur du peuple, eut ordre de continuer le siège de Carthage. Il surprit d’abord la ville basse, qui portait le nom de Mégara ou de Magara 8. . Il voulut ensuite fermer le port extérieur au moyen d’une chaussée. Les Carthaginois ouvrirent une autre entrée à ce port et parurent en mer, au grand étonnement des Romains. Ils auraient pu brûler la flotte de Scipion ; mais l’heure de Carthage était venue, et le trouble s’était emparé des conseils de cette ville infortunée.

Elle fut défendue par un certain Asdrubal, homme cruel, qui commandait trente mille mercenaires et qui traitait les citoyens avec autant de rigueur que les ennemis. L’hiver s’étant passé dans les entreprises que j’ai décrites, Scipion attaqua au printemps le port intérieur appelé le Cothon.

Bientôt maître des murailles de ce port, il s’avança jusque dans la grande place de la ville. Trois rues s’ouvraient sur cette place et montaient en pente jusqu’à la citadelle connue sous le nom de Byrsa. Les habitants se défendirent dans les maisons de ces rues : Scipion fut obligé de les assiéger et de prendre chaque maison tour à tour. Ce combat dura six jours et six nuits. Une partie des soldats romains forçait les retraites des Carthaginois, tandis qu’une autre partie était occupée à tirer avec des crocs les corps entassés dans les maisons ou précipités dans les rues. Beaucoup de vivants furent jetés pêle-mêle dans les fossés avec les morts.

Le septième jour, des députés parurent en habits de suppliants ; ils se bornaient à demander la vie des citoyens réfugiés dans la citadelle. Scipion leur accorda leur demande, exceptant toutefois de cette grâce les déserteurs romains qui avaient passé du côté des Carthaginois. Cinquante mille personnes, hommes, femmes, enfants et vieillards, sortirent ainsi de Byrsa.

Au sommet de la citadelle s’élevait un temple consacré à Esculape. Les transfuges, au nombre de neuf cents, se retranchèrent dans ce temple. Asdrubal les commandait ; il avait avec lui sa femme et ses deux enfants. Cette troupe désespérée soutint quelque temps les efforts des Romains ; mais, chassée peu à peu des parvis du temple, elle se renferma dans le temple même. Alors Asdrubal, entraîné par l’amour de la vie, abandonnant secrètement ses compagnons d’infortune, sa femme et ses enfants, vint, un rameau d’olivier à la main, embrasser les genoux de Scipion. Scipion le fit aussitôt montrer aux transfuges. Ceux-ci, pleins de rage, mirent le feu au temple, en faisant contre Asdrubal d’horribles imprécations.

Comme les flammes commençaient à sortir de l’édifice, on vit paraître une femme couverte de ses plus beaux habits et tenant par la main deux enfants : c’était la femme d’Asdrubal. Elle promène ses regards sur les ennemis qui entouraient la citadelle, et reconnaissant Scipion : " Romain, s’écria-t-elle, je ne demande point au ciel qu’il exerce sur toi sa vengeance : tu ne fais que suivre les lois de la guerre ; mais puisses-tu, avec les divinités de mon pays, punir le perfide qui trahit sa femme, ses enfants, sa patrie et ses dieux ! Et toi, Asdrubal, Rome déjà prépare le châtiment de tes forfaits ! Indigne chef de Carthage, cours te faire traîner au char de ton vainqueur, tandis que ce feu va nous dérober, moi et mes enfants, à l’esclavage ! "

En achevant ces mots, elle égorge ses enfants, les jette dans les flammes, et s’y précipite après eux. Tous les transfuges imitent son exemple.

Ainsi périt la patrie de Didon, de Sophonisbe et d’Annibal. Florus veut que l’on juge de la grandeur du désastre par l’embrasement, qui dura dix-sept jours entiers. Scipion versa des pleurs sur le sort de Carthage. A l’aspect de l’incendie qui consumait cette ville naguère si florissante, il songea aux révolutions des empires, et prononça ces vers d’Homère en les appliquant aux destinées futures de Rome : " Un temps viendra où l’on verra périr et les sacrés murs d’Ilion, et le belliqueux Priam, et tout son peuple. " Corinthe fut détruite la même année que Carthage, et un enfant de Corinthe répéta, comme Scipion, un passage d’Homère, à la vue de sa patrie en cendres. Quel est donc cet homme que toute l’antiquité appelle à la chute des États et au spectacle des calamités des peuples, comme si rien ne pouvait être grand et tragique sans sa présence ; comme si toutes les douleurs humaines étaient sous la protection et sous l’empire du chantre d’Ilion et d’Hector !

Carthage ne fut pas plus tôt détruite qu’un dieu vengeur sembla sortir de ses ruines : Rome perd ses mœurs ; elle voit naître dans son sein des guerres civiles ; et cette corruption et ces discordes commencent sur les rivages Puniques. Et d’abord Scipion, destructeur de Carthage, meurt assassiné par la main de ses proches ; les enfants de ce roi Massinissa qui fit triompher les Romains s’égorgent sur le tombeau de Sophonisbe ; les dépouilles de Syphax servent à Jugurtha à pervertir et à vaincre les descendants de Régulus. " O cité vénale ! s’écrie le prince africain en sortant du Capitole ; ô cité mûre pour ta ruine si tu trouves un acheteur ! " Bientôt Jugurtha fait passer une armée romaine sous le joug, presque à la vue de Carthage, et renouvelle cette honteuse cérémonie, comme pour réjouir les mânes d’Annibal ; il tombe enfin dans les mains de Marius et perd l’esprit au milieu de la pompe triomphale. Les licteurs le dépouillent, lui arrachent ses pendants d’oreilles, le jettent nu dans une fosse, où ce roi justifie jusqu’à son dernier soupir ce qu’il avait dit de l’avidité des Romains.

Mais la victoire obtenue sur le descendant de Massinissa fait naître entre Sylla et Marius cette jalousie qui va couvrir Rome de deuil. Obligé de fuir devant son rival, Marins vint chercher un asile parmi les tombeaux d’Hannon et d’Hamilcar. Un esclave de Sextilius, préfet d’Afrique, apporte à Marius l’ordre de quitter les débris qui lui servent de retraite : " Va dire à ton maître, répond le terrible consul, que tu as vu Marins fugitif assis sur les ruines de Carthage. "

" Marius et Carthage, disent un historien et un poète, se consolaient mutuellement de leur sort ; et, tombés l’un et l’autre, ils pardonnaient aux dieux. " Enfin, la liberté de Rome expire aux pieds de Carthage détruite et enchaînée. La vengeance est complète : c’est un Scipion qui succombe en Afrique sous les coups de César, et son corps est le jouet des dots qui portèrent les vaisseaux triomphants de ses aïeux.

Mais Caton vit encore à Utique, et avec lui Rome et la liberté sont encore debout. César approche : Caton juge que les dieux de la patrie se sont retirés. Il demande son épée ; un enfant la lui apporte ; Caton la tire du fourreau, en touche la pointe, et dit : " Je suis mon maître ! " Ensuite il se couche, et lit deux fois le dialogue de Platon sur l’immortalité de l’âme, après quoi il s’endort. Le chant des oiseaux le réveille au point du jour : il pense alors qu’il est temps de changer une vie libre en une vie immortelle : il se donne un coup d’épée au-dessous de l’estomac. Il tombe de son lit, se débat contre la mort. On accourt, on bande sa plaie : il revient de son évanouissement, déchire l’appareil et arrache ses entrailles. Il aime mieux mourir pour une cause sainte que de vivre sous un grand homme.

Le destin de Rome républicaine étant accompli, les hommes, les lois, ayant changé, le sort de Carthage changea pareillement. Déjà Tibérius Gracchus avait établi une colonie dans l’enceinte déserte de la ville de Didon ; mais sans doute cette colonie n’y prospéra pas, puisque Marius ne trouva à Carthage que des cabanes et des ruines. Jules César, étant en Afrique, fit un songe : il crut voir pendant son sommeil une grande armée qui l’appelait en répandant des pleurs. Dès lors il forma le projet de rebâtir Corinthe et Carthage, dont le rêve lui avait apparemment offert les guerriers. Auguste, qui partagea toutes les fureurs d’une révolution sanglante et qui les répara toutes, accomplit le dessein de César. Carthage sortit de ses ruines, et Strabon assure que de son temps elle était déjà florissante. Elle devint la métropole de l’Afrique, et fut célèbre par sa politesse et par ses écoles. Elle vit naître tour à tour de grands et d’heureux génies. Tertullien lui adressa son Apologétique contre les gentils. Mais, toujours cruelle dans sa religion, Carthage persécuta les chrétiens innocents, comme elle avait jadis brûlé des enfants en l’honneur de Saturne. Elle livra au martyre l’illustre Cyprien, qui faisait refleurir l’éloquence latine. Arnobe et Lactance se distinguèrent à Carthage : le dernier y mérita le surnom de Cicéron chrétien.

Soixante ans après, saint Augustin puisa dans la capitale de l’Afrique ce goût des voluptés sur lequel, ainsi que le roi prophète, il pleura le reste de sa vie. Sa belle imagination, touchée des fictions des poètes, aimait à chercher les restes du palais de Didon. Le désenchantement que l’âge amène et le vide qui suit les plaisirs rappelèrent le fils de Monique à des pensées plus graves. Saint Ambroise acheva la victoire, et Augustin, devenu évêque d’Hippone, fut un modèle de vertu. Sa maison ressemblait à une espèce de monastère où rien n’était affecté, ni en pauvreté ni en richesse. Vêtu d’une manière modeste, mais propre et agréable, le vénérable prélat rejetait les habits somptueux, qui ne convenaient, disait-il, ni à son ministère, ni à son corps cassé de vieillesse, ni à ses cheveux blancs. Aucune femme n’entrait chez lui, pas même sa sœur, veuve et servante de Dieu. Les étrangers trouvaient à sa table une hospitalité libérale ; mais, pour lui, il ne vivait que de fruits et de légumes. Il faisait sa principale occupation de l’assistance des pauvres et de la prédication de la parole de Dieu. Il fut surpris dans l’exercice ; de ses devoirs par les Vandales, qui vinrent mettre le siège devant Hippone, l’an 431 de notre ère, et qui changèrent la face de l’Afrique.

Les barbares avaient déjà envahi les grandes provinces de l’empire ; Rome même avait été saccagée par Alaric. Les Vandales, ou poussés par les Visigoths ou appelés par le comte Boniface, passèrent enfin d’Espagne en Afrique. Ils étaient, selon Procope, de la race des Goths, et joignaient à leur férocité naturelle le fanatisme religieux. Convertis au christianisme, mais ariens de secte, ils persécutèrent les catholiques avec une rage inouïe. Leur cruauté fut sans exemple : quand ils étaient repoussés devant une ville, ils massacraient leurs prisonniers autour de cette ville. Laissant les cadavres exposés au soleil, ils chargeaient, pour ainsi dire, le vent de porter la peste dans les murs que leur rage n’avait pu frapper. L’Afrique fut épouvantée de cette race d’hommes, de géants demi-nus, qui faisaient des peuples vaincus des espèces de bêtes de somme, les chassaient par troupeaux devant eux et les égorgeaient quand ils en étaient las.

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