Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 4)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Itinéraire de Paris à Jérusalem · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous retrouvons d’abord le nom d’Athènes dans Théophilacte Simocate ; historien de l’empereur Maurice. Il parle des Muses qui brillent à Athènes dans leurs plus superbes habits38, ce qui prouve que vers l’an 590 Athènes était encore le séjour des Muses.

L’Anonyme de Ravenne, écrivain goth qui vivait vraisemblablement au VIIe siècle, nomme trois fois Athènes dans sa Géographie39 ; encore n’avons-nous de cette géographie qu’un extrait mal fait par Galatéus.

Sous Michel III, les Esclavons se répandirent dans la Grèce40. Théoctiste les battit et les poussa jusqu’au fond du Péloponèse. Deux hordes de ces peuples, les Ezérites et les Milinges, se cantonnèrent à l’orient et à l’occident du Taygète, qui se nommait dès lors Pentadactyle. Quoi qu’en dise Constantin Porphyrogénète, ces Esclavons sont les ancêtres des Maniotes, et ceux-ci ne sont point les descendants des anciens Spartiates, comme on le soutient aujourd’hui, sans savoir que ce n’est qu’une opinion ridicule de Constantin Porphyrogénète41. Ce sont sans doute ces Esclavons qui changèrent le nom d’Amyclée en celui de Sclabochorion.

Nous lisons dans Léon le Grammairien42 que les habitants de la Grèce ne pouvant plus supporter les injustices de Chasès, fils de Job et préfet d’Achaïe, le lapidèrent dans une église d’Athènes, pendant le règne de Constantin VII.

Sous Alexis Comnène, quelque temps avant les croisades, nous voyons les Turcs ravager les îles de l’Archipel et toutes les côtes de l’Occident43.

Dans un combat entre les Pisans et les Grecs, un comte, natif du Péloponèse, signala son courage vers l’an 108544 : ainsi le Péloponèse ne portait point encore le nom de Morée.

Les guerres d’Alexis Comnène, de Robert et de Boémond eurent pour théâtre l’Epire et la Thessalie, et ne nous apprennent rien de la Grèce proprement dite. Les premiers croisés passèrent aussi à Constantinople, sans pénétrer dans l’Achaïe45. Mais sous le règne de Manuel Comnène, successeur d’Alexis, les rois de Sicile, les Vénitiens, les Pisans et les autres peuples occidentaux se précipitèrent sur le Péloponèse et sur l’Attique. Roger Ier, roi de Sicile, transporta à Palerme les artisans d’Athènes, habiles dans la culture de la soie46. C’est à peu près à cette époque que le Péloponèse changea son nom en celui de Morée ; du moins je trouve ce nom employé par l’historien Nicétas47. Il est probable que les vers à soie venant à se multiplier dans l’Orient, on fut obligé de multiplier les mûriers : le Péloponèse prit son nouveau nom de l’arbre qui faisait sa nouvelle richesse.

Roger s’empara de Corfou, de Thèbes et de Corinthe, et eut la hardiesse, dit Nicétas, d’attaquer les villes les plus avancées dans le pays48. Mais, selon les historiens de Venise, les Vénitiens secoururent l’empereur d’Orient, battirent Roger, et l’empêchèrent de prendre Corinthe49. Ce fut en raison de ce service qu’ils prétendirent, deux siècles après, avoir des droits sur Corinthe et sur le Péloponèse.

Il faut rapporter à l’an 1170 le voyage de Benjamin de Tudèle en Grèce : il traversa Patras, Corinthe et Thèbes. Il trouva dans cette dernière ville deux mille juifs qui travaillaient aux étoffes de soie et s’occupaient de la teinture en pourpre50.

Eustathe était alors évêque de Thessalonique. Les lettres étaient donc encore cultivées avec succès dans leur patrie, puisque cet Eustathe est le célèbre commentateur d’Homère.

Les Français, ayant à leur tête Boniface, marquis de Mont-Ferrat, et Baudouin, comte de Flandre, les Vénitiens, sous la conduite de Dandolo, chassèrent Alexis de Constantinople, et rétablirent Isaac l’Ange sur le trône. Ils s’emparèrent bientôt de la couronne pour leur propre compte. Baudouin, comte de Flandre, eut l’empire, et le marquis de Mont-Ferrat fut déclaré roi de Thessalonique51.

Dans ce temps-là, un petit tyran de la Morée, appelé Sgure, et natif de Napoli de Romanie, vint mettre le siège devant Athènes : il en fut repoussé par l’archevêque Michel Acominat Choniate, frère de l’historien Nicétas52. Cet archevêque avait composé un poème dans lequel il comparaît l’Athènes de Périclès à l’Athènes du XIIe siècle. Il reste encore quelques vers de ce poème manuscrit, in-4 o, N o 963, page 116, à la Bibliothèque royale.

Quelque temps après, Athènes ouvrit ses portes au marquis de Mont-Ferrat ; Boniface donna l’investiture de la seigneurie de Thèbes et d’Athènes à Othon de la Roche ; les successeurs d’Othon prirent le titre de ducs d’Athènes et de grands sires de Thèbes. Au rapport de Nicétas, le marquis de Mont-Ferrat porta ses armes jusqu’au fond de la Morée ; il se saisit d’Argos et de Corinthe, mais il ne put s’emparer du château de cette dernière ville, où Léon Sgure se renferma53.

Tandis que Boniface poursuivait ses succès, un coup de vent amenait d’autres Français à Modon. Geoffroi de Ville-Hardouin, qui les commandait, et qui revenait de la Terre Sainte, se rendit auprès du marquis de Mont-Ferrat, alors occupé au siège de Napoli. Geoffroi, bien reçu de Boniface, entreprit avec Guillaume de Champlite la conquête de la Morée54. Le succès répondit aux espérances ; toutes les villes se rendirent aux deux chevaliers, à l’exception de Lacédémone, où régnait un tyran nommé Léon Chamarète55. Peu de temps après, la Morée fut remise aux Vénitiens ; elle leur appartenait, d’après le traité général conclu à Constantinople entre les croisés. Le corsaire génois Léon de Scutrano se rendit maître un moment de Coron et de Modon ; mais il en fut bientôt chassé par les Vénitiens56.

Guillaume de Champlite prit le titre de prince d’Achaïe. A la mort de Guillaume, Geoffroi de Ville-Hardouin hérita des biens de son ami, et devint prince d’Achaïe et de Morée57.

La naissance de l’empire ottoman se rapporte à peu près au temps dont nous parlons. Soliman-Shah sortit des solitudes des Tartares Oguziens, vers l’an 1214, et s’avança vers l’Asie-Mineure58. Démétrius Cantémir, qui nous a donné l’histoire des Turcs d’après les auteurs originaux, mérite plus de confiance que Paul Jove et les auteurs grecs, qui confondent souvent les Sarrasins avec les Turcs.

Le marquis de Mont-Ferrat ayant été tué, sa veuve fut déclarée régente du royaume de Thessalonique. Athènes, lasse apparemment d’obéir à Othon de la Roche ou à ses descendants, voulut se donner aux Vénitiens ; mais elle fut traversée dans ce dessein par Magaduce, tyran de Morée : ainsi la Morée avait vraisemblablement secoué le joug de Ville-Hardouin ou des Vénitiens. Ce nouveau tyran, Magaduce, avait sous lui d’autres tyrans ; car, outre Léon Sgure, déjà nommé, on trouve un Etienne, pêcheur, signore di molti stati nella Morea, dit Giacomo Diedo59.

Théodore Lascaris reconquit sur les Francs une partie de la Morée. La lutte entre les empereurs latins d’Orient et les empereurs grecs retirés en Asie dura cinquante-sept années : Guillaume de Ville-Hardouin, successeur de Geoffroi, était devenu prince d’Achaïe60 ; il tomba entre les mains de ce Michel Paléologue, empereur grec, qui rentra dans Constantinople au mois d’août de l’année 1261. Pour obtenir sa liberté, Guillaume céda à Michel les places qu’il possédait en Morée ; il les avait conquises sur les Vénitiens et sur les petits princes qui s’élevaient et disparaissaient tour à tour : ces places étaient Monembasie, Maïna, Hiérace et Misitra. C’est la première fois qu’on lit ce nom de Misitra : Pachymère l’écrit sans réflexion, sans étonnement, et presque sans y penser, comme si cette Misitra, petite seigneurie d’un gentilhomme français, n’était pas l’héritière de Lacédémone.

Nous avons vu un peu plus haut Lacédémone paraître sous son ancien nom, lorsqu’elle était gouvernée par Léon Chamarète : Misitra fut donc pendant quelque temps contemporaine de Lacédémone.

Guillaume céda encore à l’empereur Michel Anaplion et Argos ; la contrée de Ciusterne demeura en contestation. Guillaume est ce même prince de Morée dont parle le sire de Joinville :

Lors vint (…)

Avec mainte armeure dorée,

Celui qui prince est de la Morée61.

Diedo le nomme Guillaume Ville, en retranchant ainsi la moitié du nom62.

Pachymère nomme vers ce temps-là un certain Théodose, moine de Morée, qui, dit l’historien, était issu de la race des princes de ce pays : nous voyons aussi l’une des sœurs de Jean, héritier du trône de Constantinople, épouser Mathieu de Valincourt, Français venu de Morée.

Michel fit équiper une flotte, et reprit les îles de Naxos, de Paros, de Céos, de Caryste et d’Orée ; il s’empara en même temps de Lacédémone, différente ainsi de Misitra, cédée à l’empereur pour la rançon du prince d’Achaïe : on voit des Lacédémoniens servir sur la flotte de Michel ; ils avaient, disent les historiens, été transférés de leur pays à Constantinople, en considération de leur valeur63.

L’empereur fit ensuite la guerre à Jean Ducas Sebastocrator, qui s’était soulevé contre l’empire ; ce Jean Ducas était fils naturel de Michel, despote d’Occident. Michel l’assiégea dans la ville de Duras. Jean trouva le moyen de s’enfuir à Thèbes, où régnait un prince, sire Jean, que Pachymère appelle grand-seigneur de Thèbes64, et qui était peut-être un descendant d’Othon de la Roche. Ce sire Jean fit épouser à son frère Guillaume la fille de Jean, bâtard du despote d’Occident.

Six ans après, un prince issu de l’illustre famille des princes de Morée disputa à Veccus le patriarcat de Constantinople.

Jean, prince de Thèbes, mourut ; son frère Guillaume fut son héritier. Guillaume devint aussi, par sa femme, petite-fille du despote d’Occident, prince d’une partie de la Morée ; car le despote d’Occident, en dépit des Vénitiens et du prince d’Achaïe, s’était emparé de cette belle province65.

Andronic, après la mort de Michel son père, monta sur le trône d’Orient66. Nicéphore, despote d’Occident, et fils de ce Michel, despote, qui avait conquis la Morée, suivit Michel empereur dans la tombe ; il laissa pour héritier un fils nommé Thomas et une fille appelée Itamar. Celle-ci épousa Philippe, petit-fils de Charles, roi de Naples : elle lui apporta en mariage plusieurs villes, et une grande étendue de pays. Il est donc probable que les Siciliens eurent alors quelques possessions en Morée.

Vers ce temps-là je trouve une princesse d’Achaïe, veuve et fort avancée en âge, qu’Andronic voulait marier à son fils Jean, despote67 ; cette princesse était peut-être la fille ou même la femme de Guillaume, prince d’Achaïe, que nous avons vu faire la guerre à Michel, père d’Andronic.

Quelques années après, un tremblement de terre ébranla Modon et plusieurs autres villes de la Morée68.

Athènes vit alors arriver de l’Occident de nouveaux maîtres. Des Catalans, cherchant aventure sous la conduite de Ximenès, de Roger et de Bérenger, vinrent offrir leurs services à l’empereur d’Orient. Mécontents d’Andronic, ils tournèrent leurs armes contre l’empire. Ils ravagèrent l’Achaïe et mirent Athènes au nombre de leurs conquêtes69. C’est alors, et non pas plus tôt, qu’on y voit régner Delves, prince de la maison d’Aragon. L’histoire ne dit point s’il trouva les héritiers d’Othon de la Roche en possession de l’Attique et de la Béotie.

L’invasion de la Morée par Amurat, fils d’Orcan, doit être placée sous la même date70 : on ignore quel en fut le succès71.

Les empereurs Jean Paléologue et Jean Cantacuzène voulurent porter la guerre dans l’Achaïe72. Ils étaient invités par l’évêque de Coronée et par Jean Sidère, gouverneur de plusieurs villes. Le grand-duc Apocauque, qui s’était révolté contre l’empereur, pilla la Morée et y mit tout à feu et à sang73.

Reinier Acciajuoli, Florentin, chassa les Catalans d’Athènes. Il gouverna cette ville pendant quelque temps, et, n’ayant point d’héritiers légitimes, il la laissa par testament à la république de Venise74 ; mais Antoine, son fils naturel, qu’il avait établi à Thèbes, enleva Athènes aux Vénitiens.

Antoine, prince de l’Attique et de la Béotie, eut pour successeur un de ses parents nommé Nérius. Celui-ci fut chassé de ses États par son frère Antoine II, et il ne rentra dans sa principauté qu’après la mort de l’usurpateur75.

Bajazet faisait alors trembler l’Europe et l’Asie ; il menaçait de se jeter sur la Grèce. Mais je ne vois nulle part qu’il se soit emparé d’Athènes, comme le disent Spon et Chandler, qui ont d’ailleurs confondu l’ordre des temps en faisant arriver les Catalans dans l’Attique après le prétendu passage de Bajazet.

Quoi qu’il en soit, la frayeur que ce prince répandit en Europe produisit un des événements les plus singuliers de l’histoire. Théodore Porphyrogène, despote de Sparte, était frère d’Andronic et d’Emmanuel, tour à tour empereurs de Constantinople. Bajazet menaçait la Morée d’une invasion : Théodore, ne croyant pas pouvoir défendre sa principauté, voulut la vendre aux chevaliers de Rhodes76. Philibert de Naillac, prieur d’Aquitaine et grand maître de Rhodes, acheta, au nom de son ordre, le despotat de Sparte. Il y envoya deux chevaliers français, Raymond de Leytoure, prieur de Toulouse, et Elie du Fossé, commandeur de Sainte-Maixance, prendre possession de la patrie de Lycurgue. Le traité fut rompu, parce que Bajazet, obligé de repasser en Asie, tomba entre les mains de Tamerlan. Les deux chevaliers, qui s’étaient déjà établis à Corinthe, rendirent cette ville, et Théodore remit de son côté l’argent qu’il avait reçu pour le prix de Lacédémone.

Le successeur de Théodore fut un autre Théodore, neveu du premier et fils de l’empereur Emmanuel. Théodore II épousa une Italienne de la maison de Malatesta. Les chefs de cette illustre maison prirent dans la suite, à cause de cette alliance, le titre de ducs de Sparte77.

Théodore laissa à son frère Constantin, surnommé Dragazès, la principauté de la Laconie. Ce Constantin, qui monta sur le trône de Constantinople, fut le dernier empereur d’Orient.

Tandis qu’il n’était encore que prince de Lacédémone, Amurat II envahit la Morée, et se rendit maître d’Athènes78. Mais cette ville retourna promptement sous la domination de la famille Reinier Acciajuoli.

L’empire d’Orient n’existait plus, et les derniers restes de la grandeur romaine venaient de s’évanouir79 ; Mahomet II était entré à Constantinople. Toutefois la Grèce, menacée d’un prochain esclavage, ne portait point encore les chaînes qu’elle se hâta de demander aux musulmans. Francus, fils du second Antoine, appela Mahomet II à Athènes, pour dépouiller la veuve de Nérius80. Le sultan, qui faisait servir ces querelles intestines à l’accroissement de sa puissance, favorisa le parti de Francus et relégua la veuve de Nérius à Mégare. Francus la fit empoisonner81. Cette malheureuse princesse avait un jeune fils, qui porta à son tour ses plaintes à Mahomet. Celui-ci, vengeur intéressé du crime, ôta l’Attique à Francus, et ne lui laissa que la Béotie. Ce fut en 1455 qu’Athènes passa sous le joug des barbares. On dit que Mahomet parut enchanté de la ville, qu’il ne ravagea point, et qu’il visita avec soin la citadelle. Il exempta de toute imposition le couvent de Cyriani, situé sur le mont Hymette, parce que les clefs d’Athènes lui furent présentées par l’abbé de ce couvent. Francus Acciajuoli fut mis à mort quelque temps après, pour avoir conspiré contre le sultan82.

Il ne nous reste plus à connaître que le sort de Sparte ou plutôt de Misitra. J’ai dit qu’elle était gouvernée par Constantin, surnommé Dragazès83. Ce prince, étant allé prendre à Constantinople la couronne qu’il perdit avec la vie, partagea la Morée entre ses deux frères, Démétrius et Thomas. Démétrius s’établit à Misitra, et Thomas à Corinthe84. Les deux frères se firent la guerre, et eurent recours à Mahomet, meurtrier de leur famille et destructeur de leur empire. Les Turcs chassèrent d’abord Thomas de Corinthe. Il s’enfuit à Rome, en emportant le chef de saint André, qu’il enleva à la ville de Patras. Mahomet vint alors à Misitra ; il engagea le gouverneur à lui remettre la citadelle. Ce malheureux se laissa séduire ; il se livra aux mains du sultan, qui le fit scier par le milieu du corps. Démétrius fut exilé à Andrinople, et sa fille devint la femme de Mahomet. Ce conquérant estima et craignit assez cette jeune princesse pour ne pas l’admettre à sa couche.

Trois ans après cet événement, Sigismond Malatesta, prince de Rimini, vint mettre le siège devant Misitra ; il emporta la ville, mais il ne put prendre le château, et il se retira en Italie85.

Les Vénitiens descendirent au Pirée en 1464, surprirent Athènes, la pillèrent, et se réfugièrent en Eubée avec leur butin86.

Sous le règne de Soliman Ier, ils ravagèrent la Morée et s’emparèrent de Coron ; ils en furent peu après chassés par les Turcs87.

Ils conquirent de nouveau Athènes et toute la Morée, en 1688 ; ils reperdirent la première presque aussitôt, mais ils gardèrent la seconde jusqu’à l’an 1715, qu’elle retourna au pouvoir des musulmans. Catherine II, en soulevant le Péloponèse, fit faire à ce malheureux pays un dernier et inutile effort en faveur de la liberté88.

Je n’ai point voulu mêler aux dates historiques les dates des voyages en Grèce. Je n’ai cité que celui de Benjamin de Tudèle : il remonte à une si haute antiquité et il nous apprend si peu de choses, qu’il pouvait être compris sans inconvénient dans la suite des faits et annales. Nous venons donc maintenant à la chronologie des voyages et des ouvrages géographiques.

Aussitôt qu’Athènes, esclave des musulmans, disparaît dans l’histoire moderne, nous voyons commencer pour cette ville un autre ordre d’illustration plus digne de son ancienne renommée. En cessant d’être le patrimoine de quelques princes obscurs, elle reprit, pour ainsi dire, son antique empire, et appela tous les arts à ses vénérables ruines. Dès l’an 1465 Francesco Giambetti dessina quelques monuments d’Athènes89. Le manuscrit de cet architecte était en vélin, et se voyait à la bibliothèque Barberini, à Rome. Il contenait, entre autres choses curieuses, le dessin de la tour des Vents, à Athènes, et celui des masures de Lacédémone, à quatre ou cinq milles de Misitra. Spon observe à ce sujet que Misitra n’est point sur l’emplacement de Sparte, comme l’avait avancé Guillet, d’après Sophianus Niger et Ortelius. Spon ajoute : " J’estime le manuscrit de Giambetti d’autant plus curieux, que les dessins en ont été tirés avant que les Turcs se fussent rendus maîtres de la Grèce et eussent ruiné plusieurs beaux monuments qui étaient alors en leur entier. " L’observation est juste quant aux monuments, mais elle est fausse quant aux dates : les Turcs étaient maîtres de la Grèce en 1465.

Nicolas Gerbel publia à Bâle, en 1550, son ouvrage intitulé : Pro declaratione picturoe, sive descriptionis Groecioe, Sophiani libri septem90. Cette description, excellente pour le temps, est claire et courte, et pourtant substantielle. Gerbel ne parle guère que de l’ancienne Grèce ; quant à Athènes moderne, il dit : Aeneas Sillius Athenas hodie parvi oppiduli speciem gerere dicit, cujus munitissimam adhuc arcem Florentinus quidam Mahometi tradiderit, ut nimis vere Ovidius dixerit :

Quid Pandionae restant, nisi nomen Athenae ?

O rerum humanarum miserabiles vices ! O tragicam humanoe potentioe permutationem ! Civitas olim muris, navalibus, oedificiis, armis, opibus, viris, prudentia atque omni sapientia florentissima, in oppidulum, seu potius vicum, reducta est ! Olim libera et suis legibus vivens, nunc immanissimis belluis, servitutis jugo obstricta. Proficiscere Athenas, et pro magnificentissimis operibus videto rudera et lamentabiles ruinas. Noli, noli nimium fidere viribus tuis, sed in eum confidito qui dicit : Ego Dominus Deus vester.

Cette apostrophe d’un vieux et respectable savant aux ruines d’Athènes est très touchante : nous ne saurions avoir trop de reconnaissance pour les hommes qui nous ont ouvert les routes de la belle antiquité.

Dupinet91 soutenait qu’Athènes n’était plus qu’une petite bourgade, exposée aux ravages des renards et des loups.

Laurenberg92, dans sa Description d’Athènes, s’écrie : Fuit quondam Groecia, fuerunt Athenoe : nunc neque in Groecia Athenae, neque in ipsa Groecia Groecia est.

Ortelius93, surnommé le Ptolémée de son temps, donna quelques nouveaux renseignements sur la Grèce dans son Theatrum orbis terrarum et dans sa Synonyma Geographia, réimprimée sous le titre de Thesaurus Geographicus ; mais il confond mal à propos Sparte et Misitra : il croyait aussi qu’il n’y avait plus à Athènes qu’un château et quelques chaumières : Nunc casuloe tantum supersunt quoedam.

Martin Crusius94, professeur de grec et de latin à l’université de Tubinge, vers la fin du XVIe siècle, s’informa diligemment du sort du Péloponèse et de l’Attique. Ses huit livres, intitulés Turco-Groecia, rendent compte de l’état de la Grèce depuis l’année 1444 jusqu’au temps où Crusius écrivait. Le premier livre contient l’histoire politique, et le second l’histoire ecclésiastique de cet intéressant pays : les six autres livres sont composés de lettres adressées à différentes personnes par des Grecs modernes. Deux de ces lettres contiennent quelques détails sur Athènes, qui méritent d’être connus. Τη ΣΟΦΩ ΚΛΙ ΛΡΙΣΤΩ, χτλ. Zygomalas.

Au docte Martin Crusius, professeur des lettres grecques et latines à l’université de Tubinge, et très cher en Jésus-Christ. " (…) Moi, qui suis né à Nauplia, ville du Péloponèse peu éloignée d’Athènes, j’ai souvent vu cette dernière ville. J’ai recherché avec soin les choses qu’elle renferme, l’Aréopage, l’antique Académie, le Lycée d’Aristote, enfin le Panthéon. Cet édifice est le plus élevé, et surpasse tous les autres en beauté. On y voit en dehors, sculptée tout autour, l’histoire des Grecs et des dieux. On remarque surtout, au-dessus de la porte principale, des chevaux qui paraissent vivants et qu’on croirait entendre hennir95. On dit qu’ils sont l’ouvrage de Praxitèle : l’âme et le génie de l’homme ont passé dans la pierre. Il y a dans ce lieu plusieurs autres choses dignes d’être vues. Je ne parle point de la colline opposée, sur laquelle florissent des simples de toutes espèces, utiles à la médecine96, colline que j’appelle le jardin d’Adonis. Je ne parle pas non plus de la douceur de l’air, de la bonté des eaux et des autres agréments d’Athènes : d’où il arrive que ses habitants, tombés maintenant dans la barbarie, conservent toutefois quelques souvenirs de ce qu’ils ont été. On les reconnaît à la pureté de leur langage : comme des sirènes, ils charment ceux qui les écoutent par la variété de leurs accents… Mais pourquoi parlerais-je davantage d’Athènes ? La peau de l’animal reste : l’animal lui-même a péri. " A jamais votre ami, " Théodore Zygomalas. " Protonotaire de la grande église de Constantinople. " Constantinople, 1575. Cette lettre fourmille d’erreurs, mais elle est précieuse à cause de l’ancienneté de sa date. Zygomalas fit connaître l’existence du temple de Minerve, que l’on croyait détruit, et qu’il appelle mal à propos le Panthéon.

La seconde lettre, écrite à Crusius par un certain Cabasilas, de la ville d’Acarnanie, ajoute quelque chose aux renseignements du protonotaire97.

" Athènes était composée autrefois de trois parties également peuplées. Aujourd’hui la première partie, située dans un lieu élevé, comprend la citadelle et un temple dédié au Dieu Inconnu : cette première partie est habitée par les Turcs. Entre celle-ci et la troisième se trouve la seconde partie où sont réunis les chrétiens. Après cette seconde partie vient la troisième, sur la porte de laquelle on lit cette inscription : C’est ici Athènes, l’ancienne ville de Thésée. On voit dans cette dernière partie un palais revêtu de grands marbres et soutenu par des colonnes. On y voit encore des maisons habitées. La ville entière peut avoir six ou sept milles de tour ; elle compte environ douze mille citoyens. " Siméon Cabasilas, " De la ville d’Acarnanie. " On peut remarquer quatre choses importantes dans cette description : 1° Le Parthénon avait été dédié par les chrétiens au Dieu Inconnu de saint Paul. Spon chicane mal à propos Guillet sur cette dédicace ; Deshayes l’a citée dans son Voyage. 2° Le temple de Jupiter Olympien (le palais revêtu de marbre) existait en grande partie du temps de Cabasilas : tous les autres voyageurs n’en ont vu que les ruines. 3° Athènes était divisée comme elle l’est encore aujourd’hui ; mais elle contenait douze mille habitants, et elle n’en a plus que huit mille. On voyait plusieurs maisons vers le temple de Jupiter Olympien : cette partie de la ville est maintenant déserte. 4° Enfin la porte avec l’inscription :

C’est ici Athènes, l’ancienne ville de Thésée, a subsisté jusqu’à nos jours. On lit sur l’autre face de cette porte, du côté de l’Hadrianopolis, ou de l’ Athenae novae :

C’est ici la ville d’Adrien, et non pas la ville de Thésée. Avant l’apparition de l’ouvrage de Martin Crusius, Belon avait publié (1555) ses Observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce98. Je n’ai point cité son ouvrage, parce que le savant botaniste n’a parcouru que les îles de l’Archipel, le mont Athos et une petite partie de la Thrace et de la Macédoine.

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