Itinéraire de Paris à Jérusalem (page 8)
NOTE III. — page 248.
Contrat passé entre le capitaine Dimitri et M. de Chateaubriand . Dia tou parontox grammatox geinnetai dhlon oti o cur Catzi Polucarpox tou Lazarou Cabiartzix opou ecei nablwmenhn thn polaca onomati o agiox Iwannhx tou K. Dhmhtriou Sterio u apo to Bolo me Wqwmanichn pantieran apo edw dia ton Giafan dia na pigainh toux Catzidoux Rwmaioux, esumfwnisen thn shmeron meta tou mousou Satw Mpriant mpeizantex Frantzezox na tou dwsoun mesa eix to anwqen, carabi mian mixcran camaran na caqish autox cai duw tou douloi mazi, dia na camh to tazidi apo edw eix to giafa, na tou deidoun topon eix to otzach tou capitaniou na mageireuh to faghtou, wson neron creiastei caqe foran, na ton calocitazoun eix wson cairon staqei eix to tazidi, cai cata panta trwpon na ton sucaristisoun cwrx na tou prozeniqh camia enwclhsix. dia nablon authx thx camarax opou einai h anticamera tou capitaniou, cai dia ollaix taix anwqen douleusaix esumfwnisan grosoux eptacwsia hti L : 700 : ta opoia o anwqen mpeizantex ta emetrhsen tou Catzi Polucarpou, cai autox omologei pwx ta elaben, oqen den ecei pleon o capitanox na tou zhta tipotex, oute edw, oute eix to Giafan, otan fqasei cai eceina zemparcartsh.dia touto ai upwscetai twson o rhqeix Catzi Polucarpox nablwcthx caqwx cai o capitanox na fulazwun olla auta opou upwsceqican cai eix enduzin alhqiax upwgrafan amfwteroi to paron gramma cai to edwsan eix ceirax tou mousou Sato Mriant, opox ecei to curox cai thn iscun en panti cairy cai topw. Kwnstantinopol. 6\18 septembriou 1806.
catzh Policarpox Lazarou bebiono
caphtan Dhmhtrhx sthrho bebhono
O capitan Dimitrix hposcete metamena anef
ez enantiax cerou na min staqh perissotero
apo mian hmera castri cai chou.
elabon ton naba. gro 700 hti eptacosia
catzh Policarpo Lazarou.
Traduction du contrat précédent.
Par le présent contrat, déclare le Hadgi Policarpe de Lazare Caviarzi, nolisateur de la polaque nommée Saint-Jean, commandé par le capitain Dimitry Sterio de Vallo, avec pavillon ottoman pour porter les pellerins grecs d’ici à Jaffa, avoir aujourd’hui contracté avec M. de Chateaubriand, de lui céder une petite chambre dans le susdit batiment, où il puisse se loger lui et deux domestiques à son service ; en outre il lui sera donné une place dans la cheminée du capitain pour faire sa cuisine. On lui fournira de l’eau quand il en aura besoin, et l’on faira tout ce qui sera nécessaire pour le contenter pendant son voyage, sans permettre qu’il soit occasioné aucune molestie tout le temps de sa demeure à bord. — Pour nolis de son passage, et payement de tout service qui doit lui être rendû, se sont convenus la somme de piastres sept-cent N o 700 que M. Chateaubriand a compté audit Policarpe, et lui déclarer de les avoir reçu ; moyennant quoi le capitain ne doit et ne pourra rien autre demander de lui, ni ici, ni à leur arrivée à Jaffa, et lorsqu’il devra se débarquer.
C’est pourquoi ils s’engagent, ce nolisateur et ce capitain, d’observer et remplir les susdits conditions dont ils se sont convenûs, et ont signé tous les deux le présent contrat, qui doit valoir on tout temps, et lieu.
Constantinopli, 6 septembre 1806.
Hadgi Policarpe de Lazare
Noligeateur
Capitain Dimitri Agro
Le susdit cap. s’engage avec moi qu’il ne s’arrêtera devant les Dardanelles et Scio qu’un jour.
Hadgi Policarpe de Lazare.
NOTE IV. — page 261.
" En arrivant dans l’île, dit le fils d’Ulysse, je sentis un air doux qui rendait les corps lâches et paresseux, mais qui inspirait une humeur enjouée et folâtre. Je remarquai que la campagne, naturellement fertile et agréable, était presque inculte, tant les habitants étaient ennemis du travail. Je vis de tous côtés des femmes et des jeunes filles, vainement parées, qui allaient en chantant les louanges de Vénus se dévouer à son temple. La beauté, les grâces, la joie, les plaisirs, éclataient également sur leurs visages, mais les grâces y étaient affectées : on n’y voyait point une noble simplicité et une pudeur aimable, qui fait le plus grand charme de la beauté. L’air de mollesse, l’art de composer leur visage, leur parure vaine, leur démarche languissante, leurs regards qui semblent chercher ceux des hommes, leur jalousie entre elles pour allumer de grandes passions, en un mot, tout ce que je voyais dans ces femmes me semblait vil et méprisable : à force de vouloir plaire elles me dégoûtaient.
" On me conduisit au temple de la déesse : elle en a plusieurs dans cette île ; car elle est particulièrement adorée à Cythère, à Idalie et à Paphos. C’est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de marbre ; c’est un parfait péristyle ; les colonnes sont d’une grosseur et d’une hauteur qui rendent cet édifice très majestueux : au-dessus de l’architrave et de la frise sont, à chaque face, de grands frontons où l’on voit en bas-relief toutes les plus agréables aventures de la déesse. A la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui viennent faire leurs offrandes.
" On n’égorge jamais dans l’enceinte du lieu sacré aucune victime ; on n’y brûle point, comme ailleurs, la graisse des génisses et des taureaux ; on n’y répand jamais leur sang : on présente seulement devant l’autel les bêtes qu’on offre, et on n’en peut offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut et sans tache : on les couvre de bandelettes de pourpre brodées d’or ; leurs cornes sont dorées et ornées de bouquets et de fleurs odoriférantes. Après qu’elles ont été présentées devant l’autel, on les renvoie dans un lieu écarté, où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la déesse.
" On offre aussi toutes sortes de liqueurs parfumées et du vin plus doux que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches avec des ceintures d’or et des franges de même au bas de leurs robes. On brûle, nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de l’Orient, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants ; tous les vases qui servent aux sacrifices sont d’or : un bois sacré de myrtes environne le bâtiment. Il n’y a que de jeunes garçons et de jeunes filles d’une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux prêtres, et qui osent allumer le feu des autels. Mais l’impudence et la dissolution déshonorent un temple si magnifique. " ( Télémaque.) - N.d.
NOTE V. — page 322.
" Toute l’étendue de Jérusalem est environnée de hautes montagnes ; mais c’est sur celle de Sion que doivent être les sépulcres de la famille de David, dont on ignore le lieu. En effet, il y a quinze ans qu’un des murs du Temple, que j’ai dit être sur la montagne de Sion, croula. Là-dessus, le patriarche donna ordre à un prêtre de le réparer des pierres qui se trouvaient dans le fondement des murailles de l’ancienne Sion. Pour cet effet, celui-ci fit marché avec environ vingt ouvriers, entre lesquels il se trouva deux hommes amis et de bonne intelligence. L’un d’eux mena un jour l’autre dans sa maison pour lui donner à déjeuner. Etant revenus après avoir mangé ensemble, l’inspecteur de l’ouvrage leur demanda la raison pourquoi ils étaient venus si tard, auquel ils répondirent qu’ils compenseraient cette heure de travail par une autre. Pendant donc que le reste des ouvriers furent à dîner, et que ceux-ci faisaient le travail qu’ils avaient promis, ils levèrent une pierre qui bouchait l’ouverture d’un antre, et se dirent l’un à l’autre : Voyons s’il n’y a pas là-dessous quelque trésor caché. Après y être entrés, ils avancèrent jusqu’à un palais soutenu par des colonnes de martre, et couvert de feuilles d’or et d’argent. Au-devant il y avait une table avec un sceptre et une couronne dessus : c’était là le sépulcre de David, roi d’Israël ; celui de Salomon, avec les mêmes ornements, était à la gauche, aussi bien que plusieurs autres rois de Juda et de la famille de David, qui avaient été enterrés en ce lieu. Il s’y trouva aussi des coffres fermés, mais on ignore encore ce qu’ils contenaient. Les deux ouvriers ayant voulu pénétrer dans le palais, il s’éleva un tourbillon de vent qui, entrant par l’ouverture de l’antre, les renversa par terre, où ils demeurèrent, comme s’ils eussent été morts, jusqu’au soir. Un autre souffle de vent les réveilla, et ils entendirent une vois semblable à celle d’un homme, qui leur dit : Levez-vous, et sortez de ce lieu. La frayeur dont ils étaient saisis les fit retirer en diligence, et ils rapportèrent tout ce qui leur était arrivé au patriarche, qui le leur fit répéter en présence d’Abraham de Constantinople, le Pharisien, et surnommé le Pieux, qui demeurait alors à Jérusalem. Il l’avait envoyé chercher pour lui demander quel était son sentiment là-dessus ; à quoi il répondit que c’était le lieu de la sépulture de la maison de David, destiné pour les rois de Juda. Le lendemain, on trouva ces deux hommes couchés dans leurs lits, et fort malades de la peur qu’ils avaient eue. Ils refusèrent de retourner dans le même lieu, à quel prix que ce fût, assurant qu’il n’était pas permis à aucun mortel de pénétrer dans un lieu dont Dieu défendait l’entrée ; de sorte qu’elle a été bouchée par le commandement du patriarche, et la vue en a été ainsi cachée jusque aujourd’hui. "
Cette histoire paraît être renouvelée de celle que raconte Josèphe au sujet du même tombeau. Hérode le Grand ayant voulu faire ouvrir le cercueil de David, il en sortit une flamme qui l’empêcha de poursuivre son dessein. (N.d.A.)
NOTE VI. — page 326.
" A peine, dit Massillon, l’âme sainte du Sauveur a-t-elle ainsi accepté le ministère sanglant de notre réconciliation, que la justice de son Père commence à le regarder comme un homme de péché. Dès lors il ne voit plus en lui son Fils bien aimé, en qui il avait mis toute sa complaisance ; il n’y voit plus qu’une hostie d’expiation et de colère, chargée de toutes les iniquités du monde, et qu’il ne peut plus se dispenser d’immoler à toute la sévérité de sa vengeance. Et c’est ici que tout le poids de sa justice commence à tomber sur cette âme pure et innocente : c’est ici où Jésus-Christ, comme le véritable Jacob, va lutter toute la nuit contre la colère d’un Dieu même, et où va se consommer par avance son sacrifice, mais d’une manière d’autant plus douloureuse que son âme sainte va expirer, pour ainsi dire, sous les coups de la justice d’un Dieu irrité, au lieu que sur le Calvaire elle ne sera livrée qu’à la fureur et à la puissance des hommes. (…)
" L’âme sainte du Sauveur, pleine de grâce, de vérité et de lumière ; ah ! elle voit le péché dans toute son horreur ; elle en voit le désordre, l’injustice, la tache immortelle ; elle en voit les suites déplorables : la mort, la malédiction, l’ignorance, l’orgueil, la corruption, toutes les passions, de cette source fatale nées et répandues sur la terre. En ce moment douloureux, la durée de tous les siècles se présente à elle : depuis le sang d’Abel jusqu’à la dernière consommation, elle voit une tradition non interrompue de crimes sur la terre ; elle parcourt cette histoire affreuse de l’univers, et rien n’échappe aux secrètes horreurs de sa tristesse ; elle y voit les plus monstrueuses superstitions établies parmi les hommes : la connaissance de son père effacée ; les crimes infâmes érigés en divinités ; les adultères, les incestes, les abominations avoir leurs temples et leurs autels ; l’impiété et l’irréligion devenues le parti des plus modérés et des plus sages. Si elle se tourne vers les siècles des chrétiens, elle y découvre les maux futurs de son Église : les schismes, les erreurs, les dissensions qui devaient déchirer le mystère précieux de son unité, les profanations de ses autels, l’indigne usage des sacrements, l’extinction presque de sa foi, et les mœurs corrompues du paganisme rétablies parmi ses disciples. (…)
" Aussi cette âme sainte, ne pouvant plus porter le poids de ses maux, et retenue d’ailleurs dans son corps par la rigueur de la justice divine, triste Jusqu’à la mort, et ne pouvant mourir, hors d’état et de finir ses peines et de les soutenir, semble combattre, par les défaillances et les douleurs de son agonie, contre la mort et contre la vie ; et une sueur de sang qu’on voit couler à terre est le triste fruit de ses pénibles efforts : Et factus est sudor ejus sicut guttae sanguinis decurrentis in terram. Père juste, fallait-il encore du sang à ce sacrifice intérieur de votre Fils ? N’est-ce pas assez qu’il doive être répandu par ses ennemis ? Faut-il que votre justice se hâte, pour ainsi dire, de le voir répandre ? " (N.d.A.)
NOTE VII. — page 326.
La destruction de Jérusalem, prédite et pleurée par Jésus-Christ, mérite bien qu’on s’y arrête. Ecoutons Josèphe, témoin oculaire de cet événement. La ville étant prise, un soldat met le feu au Temple.
" Lorsque le feu dévorait ainsi ce superbe Temple, les soldats, ardents au pillage, tuaient tous ceux qu’ils y rencontraient. Ils ne pardonnaient ni à l’âge ni à la qualité : les vieillards aussi bien que les enfants, et les prêtres comme les laïques, passaient par le tranchant de l’épée : tous se trouvaient enveloppés dans ce carnage général, et ceux qui avaient recours aux prières n’étaient pas plus humainement traités que ceux qui avaient le courage de se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Les gémissements des mourants se mêlaient au bruit du pétillement du feu, qui gagnait toujours plus avant ; et l’embrasement d’un si grand édifice, joint à la hauteur de son assiette, faisait croire à ceux qui ne le voyaient que de loin que toute la ville était en feu.
" On ne saurait rien imaginer de plus terrible que le bruit dont l’air retentissait de toutes parts ; car quel n’était pas celui que faisaient les légions romaines dans leur fureur ? Quels cris ne jetaient pas les factieux qui se voyaient environnés de tous côtés du fer et du feu ? Quelle plainte ne faisait point ce pauvre peuple qui, se trouvant alors dans le Temple, était dans une telle frayeur, qu’il se jetait, en fuyant, au milieu des ennemis ! Et quelles voix confuses ne poussait point jusqu’au ciel la multitude de ceux qui, de dessus la montagne opposée au Temple, voyaient un spectacle si affreux ! Ceux même que la faim avait réduits à une telle extrémité que la mort était prête à leur fermer pour jamais les yeux, apercevant cet embrasement du Temple, rassemblaient tout ce qui leur restait de forces pour déplorer un si étrange malheur ; et les échos des montagnes d’alentour et du pays qui est au delà du Jourdain redoublaient encore cet horrible bruit ; mais quelque épouvantable qu’il fût, les maux qui le causaient l’étaient encore davantage. Ce feu qui dévorait le Temple était si grand et si violent, qu’il semblait que la montagne même sur laquelle il était assis brûlât jusque dans ses fondements. Le sang coulait en telle abondance, qu’il paraissait disputer avec le feu à qui s’étendrait davantage. Le nombre de ceux qui étaient tués surpassait celui de ceux qui les sacrifiaient à leur colère et à leur vengeance ; toute la terre était couverte de corps morts ; et les soldats marchaient dessus pour suivre par un chemin si effroyable ceux qui s’enfuyaient. (…)
" Quatre ans avant le commencement de la guerre, lorsque Jérusalem était encore dans une profonde paix et dans l’abondance, Jésus, fils d’Ananus, qui n’était qu’un simple paysan, étant venu à la fête des Tabernacles, qui se célèbre tous les ans dans le Temple en l’honneur de Dieu, cria : " Voix du côté de l’orient ; voix du côté de l’occident ; voix du côté des quatre vents ; voix contre Jérusalem et contre le Temple ; voix contre les nouveaux mariés et les nouvelles mariées ; voix contre tout le peuple. " Et il ne cessait point, jour et nuit, de courir par toute la ville en répétant la même chose. Quelques personnes de qualité, ne pouvant souffrir les paroles d’un si mauvais présage, le firent prendre et extrêmement fouetter. (…)
" Mais à chaque coup qu’on lui donnait, il répétait d’une voix plaintive et lamentable : " Malheur ! malheur sur Jérusalem ! " (…)
" Quand Jérusalem fut assiégée, on vit l’effet de ses prédictions. Et faisant alors le tour des murailles de la ville, il se mit encore à crier : " Malheur ! malheur sur la ville ! malheur sur le peuple ! malheur sur le Temple ! "
A quoi ayant ajouté : " et malheur sur moi ! " une pierre poussée par une machine le porta par terre, et il rendit l’esprit en proférant ces mêmes mots. " (N.d.A.)
NOTE VIII. — page 327.
" On verra, dit encore Massillon, le Fils de l’Homme parcourant des yeux, du haut des airs, les peuples et les nations confondus et assemblés à ses pieds, relisant dans ce spectacle l’histoire de l’univers, c’est-à-dire des passions ou des vertus des hommes : on le verra rassembler ses élus des quatre vents, les choisir de toute langue, de tout état, de toute nation. réunir les enfants d’Israël dispersés dans l’univers ; exposer l’histoire sécrète d’un peuple saint et nouveau ; produire sur la scène des héros de la foi jusque là inconnus au monde ; ne plus distinguer les siècles par les victoires des conquérants, par l’établissement ou la décadence des empires, par la politesse ou la barbarie des temps, par les grands hommes qui ont paru dans chaque âge, mais par les divers triomphes de la grâce, par les victoires cachées des justes sur leurs passions, par l’établissement de son règne dans un cœur, par la fermeté héroïque d’un fidèle persécuté.
" La disposition de l’univers ainsi ordonnée ; tous les peuples de la terre ainsi séparés ; chacun immobile à la place qui lui sera tombée en partage ; la surprise, la terreur, le désespoir, la confusion, peints sur le visage des uns ; sur celui des autres la joie, la sérénité, la confiance ; les yeux des justes levés en haut vers le Fils de l’Homme, d’où ils attendent leur délivrance, ceux des impies fixés d’une manière affreuse sur la terre, et perçant presque les abîmes de leurs regards, comme pour y marquer déjà la place qui leur est destinée. "
NOTE IX. — page 328.
Bossuet a renfermé toute cette histoire en quelques pages, mais ces pages sont sublimes :
" Cependant la jalousie des pharisiens et des prêtres le mène à un supplice infâme ; ses disciples l’abandonnent ; un d’eux le trahit ; le premier et le plus zélé de tous le renie trois fois. Accusé devant le conseil, il honore jusqu’à la fin le ministère des prêtres et répond en termes précis au pontife qui l’interrogeait juridiquement ; mais le moment était arrivé où la synagogue devait être réprouvée. Le pontife et tout le conseil condamnent Jésus-Christ, parce qu’il se disait le Christ, Fils de Dieu. Il est livré à Ponce-Pilate, président romain : son innocence est reconnue par son juge, que la politique et l’intérêt font agir contre sa conscience : le Juste est condamné à mort : le plus grand de tous les crimes donne lieu à la plus parfaite obéissance qui fut jamais : Jésus, maître de sa vie et de toutes choses, s’abandonne volontairement à la fureur des méchants et offre ce sacrifice qui devait être l’expiation du genre humain. A la croix, il regarde dans les prophéties ce qui lui restait à faire : il l’achève et dit enfin : " Tout est consommé. "
" A ce mot, tout change dans le monde : la loi cesse, les figures passent, les sacrifices sont abolis par une oblation plus parfaite. Cela fait, Jésus-Christ expire avec un grand cri : toute la nature s’émeut ; le centurion qui le gardait, étonne d’une telle mort, s’écrie qu’il est vraiment le Fils de Dieu, et les spectateurs s’en retournent frappant leur poitrine. Au troisième jour il ressuscite ; il paraît aux siens qui l’avaient abandonné et qui s’obstinaient à ne pas croire sa résurrection. Ils le voient, ils lui parlent, ils le touchent, ils sont convaincus. (…)
" Sur ce fondement, douze pécheurs entreprennent de convertir le monde entier, qu’ils voient si opposé aux lois qu’ils avaient à lui prescrire et aux vérités qu’ils avaient à lui annoncer. lis ont ordre de commencer par Jérusalem, et de là de se répandre par toute la terre, pour instruire toutes les nations et les baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Jésus-Christ leur promet d’être avec eux jusqu’à la consommation des siècles, et assure par cette parole la perpétuelle durée du ministère ecclésiastique. Cela dit, il monte aux cieux en leur présence. " (N.d.A.)
NOTE X. — page 338.
" Voyant le roi qui avoit la maladie de l’ost et la menaison, comme les autres que nous laissions, se fût bien garanti s’il eût voulu ès grands gallées ; mais il disoit qu’il aimoit mieux mourir que laisser son peuple : il nous commença à hucher et à crier que demeurassions, et nous tiroit de bons garrots pour nous faire demourer jusqu’à ce qu’il nous donnast congé de nager. Or je vous lerray ici, et vous diray la façon et manière comme fut prins le roi, ainsi que luy-mesme me conta. Je luy ouy dire qu’il avoit laissé ses gens d’armes et sa bataille, et s’estoit mis lui et messire Geoffroy de Sergine en la bataille de messire Gaultier de Châtillon, qui faisoit l’arrière-garde. Et estoit le roi monté sur un petit coursier, une housse de soie vêtue ; et ne lui demoura, ainsi que lui ay depuis oy dire, de tous ses gens d’armes, que le bon chevalier messire Geoffroy de Sergine, lequel se rendit jusques à une petite ville nommée Casel, là où le roi fut prins. Mais avant que les Turcs le pussent voir, lui oy conter que messire Geoffroy de Sergine le deffendoit en la façon que le bon serviteur deffend le hanap de son seigneur, de peur des mouches. Car toutes les fois que les Sarrasins l’approchoient, messire Geoffroy le deffendoit à grands coups d’épée et de pointe, et ressembloit sa force lui être doublée d’outre moitié, et son preux et hardi courage. Et à tous les coups les chassoit de dessus le roi. Et ainsi l’emmena jusqu’au lieu de Casel, et là fut descendu au giron d’une bourgeoise qui étoit de Paris. Et là le cuidèrent voir passer le pas de mort, et n’espéroient point que jamais il peust passer celui jour sans mourir. "
C’étoit déjà un coup assez surprenant de la fortune que d’avoir livré un des plus grands rois que la France ait eus aux mains d’un jeune soudan d’Égypte, dernier héritier du grand Saladin. Mais cette fortune, qui dispose des empires, voulant, pour ainsi dire, montrer en un jour l’excès de sa puissance et de ses caprices, fit égorger le roi vainqueur sous les veux du roi vaincu.
" Et ce voyant le soudan, qui estoit encore jeune, et la malice qui avoit été inspirée contre sa personne, il s’enfuit en sa haute tour, qu’il avoit près de sa chambre, dont j’ay devant parlé. Car ses gens mesme de la Haulequa lui avoient jà abattu tous ses pavillons, et environnoient cette tour, où il s’en estoit fui. Et dedans la tour il y avoit trois de ses évêques, qui avoient mangé avec lui, qui lui escrivirent qu’il descendist. Et il leur dit que volontiers il descendroit, mais qu’ils l’assurassent. Ils lui répondirent que bien le feroient descendre par force, et malgré lui ; et qu’il n’estoit mye encore à Damiète. Et tantôt ils vont jecter le feu gregeois dedans cette tour, qui estoit seulement de perches de sapins et de toile, comme j’ay devant dit. Et incontinent fut embrasée la tour. Et vous promets que jamais ne vis plus beau feu ne plus soudain. Quand le sultan vit que le feu le pressoit, il descendit par la voie du Prael, dont j’ay devant parlé, et s’enfuit vers le fleuve ; et en s’enfuyant, l’un des chevaliers de la Haulequa le férit d’un grand glaive parmi les costes, et il se jecte à tout le glaive dedans le fleuve. Et après lui descendirent environ de neuf chevaliers, qui le tuerent là dans le fleuve, assez près de notre gallée. Et quand le soudan fut mort, l’un desdits chevaliers, qui avoit nom Faracataie, le fendit, et lui tira le cœur du ventre. Et lors il s’en vint au roi, sa main toute ensanglantée, et lui demanda : " Que me donneras-tu, dont j’ay occis ton ennemi qui t’eust fait mourir s’il eust vécu ? " Et à ceste demande ne lui répondit oncques un seul mot le bon roi saint Louis. "
NOTE XI. — page 339.
Le tableau du royaume de Jérusalem tracé par l’abbé Guénée mérite d’être rapporté. Il y aurait de la témérité à vouloir refaire un ouvrage qui ne pèche que par des omissions volontaires. Sans doute l’auteur, ne pouvant pas tout dire, s’est contenté des principaux traits.
" Ce royaume s’étendait, dit-il, du couchant au levant, depuis la mer Méditerranée jusqu’au désert de l’Arabie, et du midi au nord, depuis le fort de Darum au delà du torrent d’Égypte jusqu’à la rivière qui coule entre Bérith et Biblos. Ainsi, il comprenait d’abord les trois Palestines, qui avaient pour capitales : la première, Jérusalem ; la deuxième, Césarée maritime ; et la troisième, Bethsan, puis Nazareth : il comprenait en outre tout le pays des Philistins, toute la Phénicie, avec la deuxième et la troisième Arabie, et quelques parties de la première.
" Cet État, disent les Assises de Jérusalem, avait deux chefs seigneurs, l’un spirituel et l’autre temporel : le patriarche était le seigneur spirituel, et le roi le seigneur temporel.
" Le patriarche étendait sa juridiction sur les quatre archevêchés de Tyr, de Césarée, de Nazareth et de Krak ; il avait pour suffragants les évêques de Bethléem, de Lyde et d’Hébron ; de lui dépendaient encore les six abbés de Mont-Sion, de la Latine, du Temple, du Mont-Olivet, de Josaphat et de Saint-Samuel ; le prieur du Saint-Sépulcre, et les trois abbesses de Notre-Dame-la-Grande, de Sainte-Anne et de Saint-Ladre.
" Les archevêques avaient pour suffragants : celui de Tyr, les évêques de Bérith, de Sidon, de Panéas et de Ptolémaïs ; celui de Césarée, l’évêque de Sébaste ; celui de Nazareth, l’évêque de Tibériade et le prieur du Mont-Tabor ; celui de Krak, l’évêque du Mont-Sinaï.
" Les évêques de Saint-Georges, de Lyde et d’Acre, avaient sous leur juridiction : le premier, les deux abbés de Saint-Joseph-d’Arimathie et de Saint-Habacuc, les deux prieurs de Saint-Jean-l’Evangéliste et de Sainte-Catherine du Mont-Gisart, avec l’abbesse des Trois-Ombres ; le deuxième, la Trinité et les Repenties.
" Tous ces évêchés, abbayes, chapitres, couvents d’hommes et de femmes, paraissent avoir eu d’assez grands biens, à en juger par les troupes qu’ils étaient obliges de fournir à ! État. Trois ordres surtout, religieux et militaires tout à la fois, se distinguaient par leur opulence ; ils avaient dans le pays des terres considérables, des châteaux et des villes.
" Outre les domaines que le roi possédait en propre, comme Jérusalem, Naplouse, Acre, Tyr et leurs dépendances, on comptait dans le royaume quatre grandes baronnies ; elles comprenaient, la première, les comtés de Jafa et d’Ascalon, avec les seigneuries de Rama, de Mirabel et d’Ybelin ; la deuxième, la principauté de Galilée ; la troisième, les seigneuries de Sidon, de Césarée et de Bethsan ; la quatrième, les seigneuries de Krak, de Montréal et d’Hébron. Le comté de Tripoli formait une principauté à part, dépendante mais distinguée du royaume de Jérusalem.
" Un des premiers soins des rois avait été de donner un Code à leur peuple. de sages hommes furent chargés de recueillir les principales lois des différents pays d’où étaient venus les croisés, et d’en former un corps de législation, d’après lequel les affaires civiles et criminelles seraient jugées On établit deux cours de justice : la haute pour les nobles, l’autre pour la bourgeoisie et toute la roture. Les Syriens obtinrent d’être jugés suivant leurs propres lois.
" Les différents seigneurs, tels que les comtes de Jafa, les seigneurs d’Ybelin, de Césarée, de Caïfas, de Krak, l’archevêque de Nazareth, etc., eurent leurs cours et justice ; et les principales villes, Jérusalem, Naplouse, Acre, Jafa, Césarée, Bethsan, Hébron, Gades, Lyde, Assur, Panéas, Tibériade Nazareth, etc., leurs cours et justices bourgeoises : les justices seigneuriales et bourgeoises, au nombre d’abord de vingt à trente de chaque espèce augmentèrent à proportion que l’État s’agrandissait.
" Les baronnies et leurs dépendances étaient chargées de fournir deux mille cavaliers ; les villes de Jérusalem, d’Acre et de Naplouse en devaient six cent soixante-six, et cent treize sergents ; les cités de Tyr, de Césarée, d’Ascalon, de Tibériade, mille sergents.
" Les églises, évêques, abbés, chapitres, etc., devaient en donner environ sept mille, savoir : le patriarche, l’église du Saint-Sépulcre, l’évêque de Tibériade, et l’abbé du Mont-Tabor, chacun six cents ; l’archevêque de Tyr et l’évêque de Tibériade, chacun cinq cent cinquante ; les évêques de Lyde et de Bethléem, chacun deux cents ; et les autres, à proportion de leurs domaines.
" Les troupes de l’État réunies firent d’abord une armée de dix à douze mille hommes ; on les porta ensuite à quinze ; et quand Lusignan fut défait par Saladin, son armée montait à près de vingt-deux mille hommes, toutes troupes du royaume.
" Malgré les dépenses et les pertes qu’entraînaient des guerres presque continuelles, les impôts étaient modérés, l’abondance régnait dans le pays, le peuple se multipliait, les seigneurs trouvaient dans leurs fiefs de quoi se dédommager de ce qu’ils avaient quitté en Europe ; et Baudouin du Bourg lui-même ne regretta pas longtemps son riche et beau comté d’Edesse. " (N.d.A.)
NOTE XII. — page 341.
J’aurais pu piller les Mémoires de l’abbé Guénée sans en rien dire, à l’exemple de tant d’auteurs qui se donnent l’air d’avoir puisé dans les sources quand ils n’ont fait que dépouiller des savants dont ils taisent le nom. Ces fraudes sont très faciles aujourd’hui, car dans ce siècle de lumières l’ignorance est grande. On commence par écrire sans avoir rien lu, et l’on continue ainsi toute sa vie. Les véritables gens de lettres gémissent en voyant cette nuée de jeunes auteurs qui auraient peut-être du talent s’ils avaient quelques études. Il faudrait se souvenir que Boileau lisait Longin dans l’original, et que Racine savait par cœur le Sophocle et l’Euripide grecs. Dieu nous ramène au siècle des pédants ! Trente Vadius ne feront jamais autant de mal aux lettres qu’un écolier en bonnet de docteur.
Je ne puis cependant m’empêcher de donner ici un calcul qui faisait partie de mon travail ; il est tiré de l’Itinéraire de Benjamin de Tudèle. Ce juif espagnol avait parcouru la terre au XIIIe siècle pour déterminer l’état du peuple euple hébreu dans le monde connu. J’ai relevé, la plume à la main, les nombres donnés par le voyageur, et j’ai trouvé sept cent soixante-huit mille cent soixante-cinq juifs dans l’Afrique, l’Asie et l’Europe. Il est vrai que Benjamin parle des juifs d’Allemagne sans en citer le nombre, et qu’il se tait sur les juifs de Londres et de Paris. Portons la somme totale à un million d’hommes ; ajoutons à ce million d’hommes un million de femmes et deux millions d’enfants, nous aurons quatre millions d’individus pour la population juive au XIIIe siècle. Selon la supputation la plus probable, la Judée proprement dite, la Galilée, la Palestine ou l’Idumée, comptaient du temps de Vespasien environ six ou sept millions d’habitants ; quelques auteurs portent ce nombre beaucoup plus haut : au seul siège de Jérusalem par Titus il périt onze cent mille Juifs. La population juive aurait donc été au XIIIe siècle le sixième de ce qu’elle était avant sa dispersion. Voici le tableau tel que je l’ai composé d’après l’ Itinéraire de Benjamin. Il est curieux d’ailleurs pour la géographie du moyen âge ; mais les noms des lieux y sont souvent estropiés, par le voyageur : l’original hébreu a dû se refuser à leur véritable orthographe dans certaines lettres ; Arias Montanus a porté de nouvelles altérations dans la version latine, et la traduction française achève de défigurer ces noms :