Les Martyrs (page 11)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Martyrs · 53 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’Église entière s’appuyoit sur le courage, la prévoyance et les conseils d’Eudore, et Cymodocée réclamoit en vain la protection de son époux. Elle voguoit vers les rivages de la Macédoine. Des hommes affreux l’environnoient. Des soldats et des matelots, plongés du matin au soir dans la débauche et dans l’ivresse, insultoient à chaque instant l’innocence. Ils s’aperçurent bientôt 24 que Dorothée et la fille de Démodocus étoient chrétiens. Il y a dans la croix une vertu qui se trahit aux regards du vice. Cette découverte augmenta l’insolence de ces barbares. Tantôt ils promettoient au couple infortuné de le livrer aux bourreaux en arrivant au rivage ; tantôt ils le menaçoient de le jeter dans la mer pour apaiser le courroux de Neptune ; ils faisoient retentir aux oreilles de Cymodocée des chants abominables, et sa beauté enflammant leur brutal désir, il était à craindre qu’ils n’en vinssent aux derniers outrages.

Dorothée défendoit l’innocence avec la prudence d’un père et le courage d’un héros. Mais que pouvoit un seul homme contre une troupe de tigres furieux ?

Le Fils de l’Éternel, accompagné des chœurs célestes, revenoit dans ce moment des bornes les plus reculées de la création. Il étoit sorti des demeures incorruptibles pour rendre la vie et la jeunesse à des mondes vieillis. De globe en globe, de soleil en soleil, ses pas majestueux avoient parcouru toutes ces sphères qu’habitent des intelligences divines et peut-être des hommes inconnus aux hommes. Rentré dans le sanctuaire impénétrable, il s’assied à la droite de Dieu ; ses regards pacifiques tombent bientôt sur la terre. De tous les ouvrages du Tout-Puissant, il n’en est point à ses yeux de plus agréable que l’homme. Le Sauveur aperçoit le vaisseau de Cymodocée 25 ; il voit les périls de cette victime innocente qui doit attirer sur les gentils la bénédiction du Dieu d’Israel. Si le ciel a permis que cette nouvelle chrétienne fût éprouvée, c’est pour lui donner la force de surmonter les dernières afflictions qui la couvriront d’une gloire immortelle. Mais l’épreuve est assez longue. Cymodocée n’ira point s’égarer loin du théâtre de sa victoire. Le jour de son triomphe est venu, et les décrets éternels appellent au lieu du combat la vierge prédestinée.

Par un signe au milieu de la nue, Emmanuel fait connoître à l’ange des mers la volonté du Très-Haut. Aussitôt le vent, qui jusque alors 26 avoit été favorable au vaisseau de Cymodocée, expire : un calme profond règne dans les airs ; à peine des brises incertaines se lèvent tour à tour de divers côtés, rident la surface unie des flots et viennent agiter les voiles sans avoir la force de les soulever. Le soleil pâlit au milieu de son cours, et l’azur du ciel, traversé de bandes verdâtres, semble se décomposer dans une lumière louche et troublée. Des sillons plombés s’étendent sans fin dans une mer pesante et morte ; le pilote, levant les mains, s’écrie :

« Neptune ! que nous présagez-vous ? Si mon art n’est pas trompeur, jamais plus horrible tempête n’aura bouleversé les flots. »

À l’instant il ordonne d’abattre les voiles, et chacun se prépare au danger.

Les nuages s’amoncellent entre le midi et l’orient : leurs bataillons funèbres paroissent à l’horizon comme une noire armée, ou comme de lointains écueils. Le soleil descendant derrière ces nuages les perce d’un rayon livide, et découvre dans ces vapeurs entassées des profondeurs menaçantes. La nuit vient : d’épaisses ténèbres enveloppent le vaisseau ; le matelot ne peut distinguer le matelot tremblant auprès de lui.

Tout à coup un mouvement parti des régions de l’aurore annonce que Dieu vient d’ouvrir le trésor des orages. La barrière qui retenoit le tourbillon est brisée, et les quatre vents du ciel paroissent devant le dominateur des mers. Le vaisseau fuit et présente sa poupe bruyante au souffle impétueux de l’orient ; toute la nuit il sillonne les vagues étincelantes. Le jour renaît et ne verse de clarté que pour laisser voir la tempête : les flots se dérouloient avec uniformité 27. Sans les mâts et le corps de la galère, que le vent rencontroit dans sa course, on n’auroit entendu aucun bruit sur les eaux. Rien n’étoit plus menaçant que ce silence dans le tumulte, cet ordre dans le désordre. Comment se sauver d’une tempête qui semble avoir un but et des fureurs préméditées ?

Neuf jours entiers le navire est emporté vers l’occident avec une force irrésistible. La dixième nuit achevoit son tour lorsqu’on entrevit, à la lueur des éclairs, des côtes sombres qui sembloient d’une hauteur démesurée. Le naufrage parut inévitable. Le patron du vaisseau place chaque marin à son poste, et ordonne aux passagers de se retirer au fond de la galère ; ils obéissent, et ils entendent la fatale planche se refermer sur eux.

C’est dans ces moments que l’on apprend bien à connoître les hommes. Un esclave chantoit d’une voix forte ; une femme pleuroit en allaitant l’enfant qui bientôt n’auroit plus besoin du sein maternel ; un disciple de Zénon se lamentoit sur la perte de la vie. Pour Cymodocée, elle pleuroit son père et son époux, et prioit avec Dorothée celui qui sait nous retrouver jusque dans les flancs des monstres de l’abîme.

Une violente secousse entr’ouvre la galère, un torrent d’eau se précipite dans la retraite des passagers ; ils roulent pêle-mêle. Un cri étouffé sort de cet horrible chaos.

Une vague avoit enfoncé la poupe du navire : la fille d’Homère et Dorothée sont jetés au pied des degrés qui conduisoient sur le pont. Ils y montent à demi suffoqués. Quel spectacle ! Le vaisseau s’étoit échoué sur un banc de sable ; à deux traits d’arc de la proue, un rocher lisse et vert s’élevoit à pic au-dessus des flots. Quelques matelots, emportés par la lame, nageoient dispersés sur le gouffre immense ; les autres se tenoient accrochés aux cordages et aux ancres. Le pilote, une hache à la main, frappoit le mât du vaisseau, et le gouvernail, abandonné, alloit tournant et battant sur lui-même avec un bruit rauque.

Restoit une foible espérance : le flot, en s’engouffrant dans le détroit, pouvoit soulever la galère et la jeter de l’autre côté du banc de sable. Mais qui oseroit tenir le gouvernail dans un tel moment ? Un faux mouvement du pilote pouvoit donner la mort à deux cents personnes. Les mariniers, domptés par la crainte, n’insultoient plus les deux chrétiens ; ils reconnoissoient au contraire la puissance de leur Dieu, et les supplioient d’en obtenir leur délivrance. Cymodocée, oubliant leurs outrages et ses périls, se jette à genoux, et fait un vœu à la Mère du Sauveur. Dorothée saisit le timon abandonné ; les yeux tournés vers la poupe, la bouche entr’ouverte, il attend la lame qui va rouler sur le vaisseau ou la vie ou la mort. La lame se lève, elle approche, elle se brise : on entend le gouvernail tourner avec effort sur ses gonds rouillés ; l’écueil voisin semble changer de place 28, et l’on sent, avec une joie mêlée d’un doute affreux, le vaisseau soulevé et emporté rapidement. Un moment du plus terrible silence règne parmi les matelots. Tout à coup une voix demande la sonde : la sonde se précipite ; on étoit dans une eau profonde ! Un cri de joie s’élève jusqu’au ciel !

Étoile des mers, patronne des navigateurs, le salut de ces infortunés fut un miracle de votre bonté divine ! On ne vit point un dieu imaginaire lever la tête au-dessus des vagues et leur commander le silence, mais une lumière surnaturelle entr’ouvrit les nuées : au milieu d’une gloire, on aperçut une femme céleste portant un enfant dans ses bras et calmant les flots par un sourire. Les mariniers se jettent aux genoux de Cymodocée et confessent Jésus-Christ : première récompense que l’Éternel accorde aux vertus d’une vierge persécutée !

Le vaisseau s’approche doucement de la rive, où s’élevoit une chapelle chrétienne abandonnée. On précipite au fond de la mer des sacs remplis de pierres 29 attachés à un câble de Tyr et l’ancre sacrée, dernière ressource dans les naufrages. Parvenu à fixer la galère, on se hâte de l’abandonner. Comme une reine environnée d’une troupe de captifs qu’elle vient de délivrer de l’esclavage, Cymodocée descend à terre, portée sur les épaules des matelots. À l’instant même elle accomplit son vœu. Elle marche à la chapelle en ruine. Les matelots la suivent deux à deux, demi-nus et couverts de l’écume des flots. Soit hasard, soit dessein du ciel, il restoit dans cet asile désert une image de Marie à moitié brisée. L’épouse d’Eudore y suspendit son voile tout trempé des eaux de la mer. Cymodocée prenoit possession d’une terre réservée à sa gloire : elle entroit triomphante en Italie.

fin du livre dix-neuvième.

Livre Dix-Septième.

Navigation de Cymodocée. Elle arrive à Joppé. Elle monte à Jérusalem. Hélène la reçoit comme sa fille. Semaine sainte. Réponse de la sibylle de Cumes. Hiéroclès fait partir un centurion pour réclamer Cymodocée. Dioclétien donne l’édit de persécution.

Emportée par le souffle de l’Ange des mers, Cymodocée versoit des torrents de larmes. Euryméduse, qui accompagnoit la fille de Démodocus, faisoit retentir la galère de ses plaintes et de ses gémissements.

« Ô terre de Cécrops ! disoit-elle, terre où régnent un souffle divin et des génies amis des hommes 1, faut-il donc vous quitter sans retour ? Qui me donnera des ailes 2 pour revoir des lieux si agréables à mon cœur ? J’arrêterois mon vol sur le temple d’Homère, je porterois à mon cher maître des nouvelles de sa Cymodocée ! Vains désirs ! Nous franchissons les plaines azurées d’Amphitrite, où les Néréides font entendre leurs concerts. Est-ce le désir des richesses qui nous oblige à braver la fureur de Neptune ? L’intérêt a ses douceurs. Non, c’est un dieu plus puissant : le dieu qui fit mourir Ariadne loin des foyers de Minos, sur une rive déserte, le dieu qui força Médée à visiter les tours d’Iolchos et à suivre un héros volage. »

Le vaisseau s’avançoit vers le dernier promontoire de l’Attique. Déjà Sunium 3 élevoit sur la pointe d’un rocher son beau temple : les colonnes de marbre blanc sembioient se balancer dans les flots avec la lumière dorée des étoiles. Cymodocée étoit assise sur la poupe ornée de fleurs, entre les statues d’ivoire de Castor et de Pollux. Sans les larmes qui couloient de ses yeux, on l’eût prise pour la sœur de ces dieux charmants, prête à descendre avec Pâris 4 dans l’île où la fille de Tyndare célébra son hymen avant d’aborder à Troie. Le vaisseau vole à la gauche des Cyclades blanchissantes, rangées au loin sur la mer comme une troupe de cygnes ; dirigeant sa course au midi, il vient chercher les rivages de l’île de Chypre. On célébroit alors la fête de la déesse d’Amathonte : l’onde molle et silencieuse baignoit le pied du temple de Dionée, bâti sur un promontoire au milieu des vagues tranquilles. De jeunes filles demi-nues dansoient dans un bois de myrtes, autour du voluptueux édifice ; de jeunes garçons, qui brûloient de dénouer la ceinture des Grâces, chantoient en chœur la veillée des fêtes de Vénus 5.Ces paroles, apportées par le souffle des Zéphyrs, parvenoient sur la mer jusqu’au vaisseau :

« Qu’il aime demain 6, celui qui n’a point aimé ! Qu’il aime encore demain, celui qui a aimé !

« Âme de l’univers 7, volupté des hommes et des dieux, belle Vénus, c’est toi qui donnes la vie à toute la nature ! Tu parois : les vents se taisent, les nuages se dissipent, le printemps renaît, la terre se couvre de fleurs et l’Océan sourit. C’est Vénus qui place sur le sein de la jeune fille 8 la rose teinte du sang d’Adonis ; c’est Vénus qui force les nymphes à errer avec l’Amour, la nuit, sous les yeux de Diane rougissante. Nymphes, craignez l’Amour : il a déposé ses armes, mais il est armé quand il est nu ! Le fils de Cythérée naquit dans les champs 9, il fut nourri parmi les fleurs. Philomèle a chanté sa puissance, ne cédons point à Philomèle.

« Qu’il aime demain, celui qui n’a point aimé ! Qu’il aime encore demain, celui qui a aimé !

« Île heureuse 10, tout sur tes bords délicieux atteste les prodiges de l’Amour. Nautoniers, fatigués des périls, attachez l’ancre à nos ports et ployez à jamais vos voiles. Dans les bosquets d’Amathonte, vous ne livrerez que de doux combats, vous ne craindrez plus les pirates, hors l’ingénieux Amour, qui vous prépare des liens de fleurs. Ce sont les Grâces qui filent ici les instants des mortels. Vénus, par un charme invincible, assoupit un jour les Parques au fond du Tartare : aussitôt Aglaé enlève la quenouille à Lachésis, Euphrosyne le fil a Clotho, mais Atropos s’éveilla au moment où Pasithée alloit lui dérober ses ciseaux. Tout cède à la puissance des Grâces et de Vénus !

« Qu’il aime demain, celui qui n’a point aimé ! Qu’il aime encore demain, celui qui a aimé ! »

Ces chants portoient le trouble dans l’âme des nautoniers. La proue d’airain fendoit les vagues avec un bruit harmonieux : chargée des parfums de la fleur de l’oranger et de l’encens des sacrifices, la brise enfloit doucement les voiles et les arrondissoit comme le sein d’une jeune mère.

Une langueur dangereuse s’emparoit peu à peu de Cymodocée. Docile aux projets de Satan, Astarté, cet esprit impur qui triomphe dans les temples d’Amathonte, combat secrètement la fille d’Homère. Émue par les chants corrupteurs, elle descend au fond du vaisseau ; elle rêve à son époux ; elle ne sait comment régler les mouvements de son amour pour ne pas blesser sa religion nouvelle. Elle va consulter Dorothée : il lui conseille d’avoir recours au ciel : le couple fidèle tombe à genoux, et adresse ses vœux au Tout-Puissant. Le vent s’est élevé, les flots battent les deux flancs de la galère ; c’est le seul bruit qui accompagne la prière de l’amour : passion orageuse, que le matelot nourrit au milieu de la solitude des mers comme le pâtre dans la profondeur des bois.

Dorothée et la fille de Démodocus étoient encore troublés par les souvenirs d’Amathonte, lorsqu’ils découvrirent le sommet du Carmel. Peu à peu la plaine de la Palestine sort de l’onde et se dessine le long de la mer : les montagnes de la Judée se montrent derrière cette plaine : le vaisseau vint en silence, au milieu de la nuit, jeter l’ancre dans le port de Joppé : plus sacré que le vaisseau d’Hiram chargé des cèdres du temple, il portoit le temple vivant de Jésus-Christ et l’innocence, préférable au bois parfumé. Les passagers chrétiens descendent au rivage ; ils se prosternent, et baisent avec transport la terre où s’accomplit leur salut. Dorothée et la jeune catéchumène se réunissent à une troupe de pèlerins 11 qui devoient partir au point du jour pour Jérusalem.

L’aube avoit à peine blanchi les cieux, que l’on entendit la voix de l’Arabe conducteur de la troupe : il entonnoit le chant du départ de la caravane. Aussitôt les pèlerins s’apprêtent, les dromadaires fléchissent les genoux et reçoivent sur leurs dos voûtés les pesants fardeaux ; les ânes robustes, les cavales légères, portent les voyageurs. Cymodocée, qui attiroit tous les regards, étoit assise, avec sa nourrice, sur un chameau orné de tapis, de plumes et de banderoles : Rebecca montra moins de pudeur quand elle se voila la tête en apercevant Isaac qui venoit au-devant d’elle ; Rachel parut moins belle aux yeux de Jacob lorsqu’elle quitta ses pères, emportant ses dieux domestiques. Dorothée et ses serviteurs marchoient aux côtés de la fille de Démodocus, et veilloient aux pas de son chameau.

On quitte les murs de Joppé, qu’embellissent des bois de lentisques et de grenadiers semblables à des rosiers chargés de pommes rouges ; on traverse la plaine de Saron, qui dans l’Écriture partage avec le Carmel et le Liban l’honneur d’être l’image de la beauté : elle étoit couverte de ces fleurs dont Salomon, dans toute sa pompe royale, ne pouvoit égaler la magnificence. Bientôt on pénètre dans les montagnes de Judée par le hameau qui vit naître l’heureux coupable à qui Jésus-Christ promit le ciel sur la croix. Les pieux voyageurs vous saluèrent aussi, berceau de Jérémie, vous qui respirez encore la tristesse du prophète des douleurs ! Ils franchissent le torrent qui fournit au berger de Bethléem les pierres dont il frappa le Philistin ; ils s’enfoncent dans un désert où des figuiers sauvages clair-semés étaloient au vent brûlant du midi leurs feuilles noircies : la terre, qui jusque là avoit conservé quelque verdure, se dépouille ; les flancs des monts s’élargissent et prennent à la fois un air plus grand et plus stérile. Peu à peu la végétation se retire et meurt ; les mousses mêmes disparoissent ; une teinte rouge et ardente succède à la pâleur des rochers. Parvenus à un col élevé, tout à coup les pèlerins découvrent un vieux mur surmonté de la cime de quelques édifices nouveaux. Le guide s’écrie : « Jérusalem 12 ! » et la troupe, soudain arrêtée par un mouvement involontaire, répète : « Jérusalem ! Jérusalem ! »

À l’instant les chrétiens se précipitent de leurs cavales ou de leurs chameaux. Ceux-ci se prosternent trois fois, ceux-là se frappent le sein en poussant des sanglots ; les uns apostrophent la ville sacrée dans le langage le plus pathétique, les autres restent muets d’étonnement, le regard attaché sur Jérusalem. Mille souvenirs accablent à la fois le cœur et l’esprit : souvenirs qui n’embrassent rien moins que la durée du monde ! ô muse de Sion, toi seule pourrois peindre ce désert qui respire la divinité de Jéhovah et la grandeur des prophètes !

Entre la vallée du Jourdain 13 et les plaines de l’Idumée s’étend une chaîne de montagnes qui commence aux champs fertiles de la Galilée et va se perdre dans les sables de l’Yémen. Au centre de ces montagnes se trouve un bassin aride, fermé de toutes parts par des sommets jaunes et rocailleux ; ces sommets ne s’entr’ouvrent qu’au levant, pour laisser voir le gouffre de la mer Morte et les montagnes lointaines de l’Arabie. Au milieu de ce paysage de pierres, sur un terrain inégal et penchant, dans l’enceinte d’un mur jadis ébranlé sous les coups du bélier, et fortifié par des tours qui tombent, on aperçoit de vastes débris ; des cyprès épars, des buissons d’aloès et de nopals, quelques masures arabes, pareilles à des sépulcres blanchis, recouvrent cet amas de ruines : c’est la triste Jérusalem.

Au premier aspect de cette région désolée, un grand ennui saisit le cœur. Mais lorsque, passant de solitude en solitude, l’espace s’étend sans bornes devant vous, peu à peu l’ennui se dissipe ; le voyageur éprouve une terreur secrète qui, loin d’abaisser l’âme, donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l’aigle impétueux, l’humble hysope, le cèdre superbe, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l’Écriture sont là : chaque nom renferme un mystère, chaque grotte déclare l’avenir, chaque sommet retentit des accents d’un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entr’ouverts attestent le prodige ; le désert paroît encore muet de terreur, et l’on diroit qu’il n’a osé rompre le silence depuis qu’il a entendu la voix de l’Éternel.

La pieuse Hélène a porté ses pas à cette terre sacrée : elle veut arracher le tombeau de Jésus-Christ aux profanations de l’idolâtrie ; elle veut renfermer dans de majestueux édifices tant de lieux consacrés par les paroles et les douleurs du Fils de Dieu. Elle appelle de toutes les parties du monde les chrétiens à son secours ; ils descendent en troupes aux rivages de la Syrie : les pieds nus, les yeux baignés de pleurs, ils s’avancent, en chantant des cantiques, vers la montagne où s’opéra le salut des hommes. Dorothée conduit aussi à ce sanctuaire la catéchumène que la mère de Constantin doit instruire et protéger.

La caravane entre par la porte du château qui vit depuis s’élever la tour des Pisans et l’hospice des braves chevaliers du Temple. Le bruit se répand aussitôt que le premier officier de la maison de l’empereur est arrivé avec une catéchumène plus belle que Mariamne, et qui semble aussi malheureuse. Hélène fait appeler Dorothée. Elle frémit au récit des maux qui menacent l’Église : elle reçoit l’épouse du défenseur des chrétiens avec la noblesse d’une impératrice, la bonté d’une mère et le zèle d’une sainte.

« Esther, lui dit-elle, j’aime à trouver dans vos traits une jeune femme que j’ai vue souvent en songe assise à la droite de la divine Marie. Vous n’avez point connu de mère, je vous en servirai. Remerciez Dieu, ma fille, de vous avoir conduite au tombeau de Jésus-Christ. Ici les plus hautes vérités de la foi semblent s’abaisser et devenir sensibles aux cœurs les plus simples. »

À ces touchantes paroles, Cymodocée verse des pleurs d’attendrissement et de respect. Comme on voit une vigne qu’un violent orage a détachée de l’ormeau qui la soutenoit dans les airs : ses tendres rameaux couvrent la terre ; mais si on lui présente un autre appui, elle embrasse aussitôt l’arbre secourable, et présente de nouveau aux rayons du soleil son feuillage délicat ; ainsi la fille de Démodocus, séparée de son père, s’attache étroitement à la mère de l’ami d’Eudore.

Cependant Hélène fait partir des messagers qui vont porter aux sept églises d’Asie l’annonce de la persécution prochaine ; elle daigne en même temps montrer elle-même à l’épouse d’Eudore et à Dorothée les immenses travaux qui doivent faire renaître la cité de Salomon. Le bois consacré à Vénus 14 sur le mont Calvaire étoit abattu ; la vraie croix étoit retrouvée 15. Un homme que la présence de cette croix miraculeuse avoit arraché au cercueil racontoit les choses d’une autre vie dans cette Jérusalem tant de fois instruite par les morts des secrets du tombeau.

Au pied de la montagne de Sion, qui porte à son sommet le monument en ruine de David, s’élève une colline à jamais célèbre sous le nom de Calvaire. Au bas de cette colline sacrée, Hélène avoit fait enfermer le sépulcre 16 de Jésus-Christ dans une basilique circulaire de marbre et de porphyre. Éclairé par un dôme de bois de cèdre, placé au centre de l’église, et revêtu d’un catafalque de marbre blanc, le saint tombeau servoit d’autel dans les grandes solennités. Une obscurité favorable au recueillement de l’âme régnoit au sanctuaire, dans les galeries et les chapelles de l’édifice. Des cantiques s’y faisoient entendre à toutes les heures du jour et de la nuit. On ne sait d’où partent ces concerts ; on respire l’odeur de l’encens sans apercevoir la main qui le brûle : on voit passer dans l’ombre et s’enfoncer dans les détours du temple le pontife qui va célébrer les redoutables mystères aux lieux mêmes où ils se sont accomplis.

Cymodocée contemple en silence les merveilles chrétiennes : fille de la Grèce, elle admire les chefs-d’œuvre des arts créés par la puissance de la foi au milieu des déserts. Les portes du nouvel édifice attirent surtout ses regards. Elles étoient de bronze et rouloient sur des gonds d’argent et d’or. Un solitaire des rives du Jourdain, animé de l’esprit prophétique, avoit donné le dessin de ces portes à deux célèbres sculpteurs de Laodicée. On voyoit la ville sainte 17, tombée au pouvoir d’un peuple infidèle, assiégée par des héros chrétiens : on les reconnoissoit à la croix qui brilloit sur leurs habits. Le vêtement et les armes de ces héros étoient étrangers, mais les soldats romains croyoient retrouver quelques traits des Francs et des Gaulois parmi ces guerriers à venir. Sur leur front éclatoient l’audace, l’esprit d’entreprise et d’aventure, avec une noblesse, une franchise, un honneur, ignorés des Ajax et des Achille. Ici le camp paroissoit ému à la vue d’une femme séduisante qui sembloit implorer le secours d’une troupe de jeunes princes ; là cette même enchanteresse enlevoit un héros sur les nuages et le transportoit dans des jardins délicieux ; plus loin, une assemblée d’esprits de ténèbres étoit convoquée dans les salles brûlantes de l’enfer : le rauque son de la trompette du Tartare appelle les habitants des ombres éternelles ; les noires cavernes en sont ébranlées, et le bruit, d’abîme en abîme, roule et retombe. Avec quel attendrissement Cymodocée aperçut une femme mourante sous l’armure d’un guerrier ! Le chrétien qui lui perça le sein va tout en pleurs puiser de l’eau dans son casque, et revient donner une vie éternelle à la beauté qu’il priva d’un jour passager. Enfin la cité sainte est attaquée de toutes parts, et l’étendard de la croix flotte sur les murs de Jérusalem. L’artiste divin avoit aussi représenté, parmi tant de merveilles, le poëte qui devoit un jour les chanter : il paroissoit écouter au milieu d’un camp le cri de la religion, de l’honneur et de l’amour, et, plein d’un noble enthousiasme, il écrivoit ses vers sur un bouclier.

Cependant le temps, qui fuit sans cesse, avoit ramené la veille du jour douloureux où Jésus-Christ expira sur la croix. Cymodocée, avec une troupe de vierges choisies, accompagne Hélène au tombeau du Sauveur. La nuit étoit au milieu de son cours ; le saint sépulcre étoit rempli de fidèles, et pourtant un profond silence régnoit dans ce lieu sacré. Le chandelier à sept branches brûloit devant l’autel ; quelques lampes éclairoient à peine le reste de l’édifice ; toutes les images des martyrs et des anges étoient voilées ; le sacrifice étoit suspendu, et l’hostie déposée dans le saint tombeau. Hélène se place au milieu de la foule : elle avoit quitté son diadème ; elle ne vouloit pas ceindre son front d’une couronne de diamants dans ces lieux où le Rédempteur avoit porté une couronne d’épines. L’habileté de Cymodocée dans l’art des chants étoit déjà connue de ses compagnes ; elles avoient invité la fille d’Homère à soupirer les plaintes de Jérémie. Hélène l’encourage d’un regard. Cymodocée s’avance au pied de l’autel : elle étoit vêtue d’une robe de bysse 18 aurore, attachée par une ceinture de soie et bordée de grenades d’or, à la manière des filles juives ; ses cheveux, son cou et ses bras étoient chargés, pour un moment, de croissants, de bandelettes de cinq couleurs, de bracelets, de pendants d’oreilles et de colliers : telle parut aux yeux des Israélites Michol, épouse promise à David pour prix de sa victoire sur les Philistins ; tel un palmier de Syrie orne sa tête de ses fruits enchaînés comme des cristaux de corail à des filets d’ambre. Cymodocée, élevant une voix pure, fait entendre ces lamentations :

« Comment la ville, autrefois pleine de peuple 19, est-elle assise dans la solitude ? Comment l’or est-il obscurci ? Comment les pierres du sanctuaire ont-elles été dispersées ? La maîtresse des nations est veuve ; la reine des provinces est sujette au tribut. Les rues de Sion pleurent, les portes sont détruites, les prêtres gémissent, les vierges sont désolées. Ô race de Juda ! vous avez été traitée comme un vase d’argile ! Jérusalem, Jérusalem, dans un moment tu vis tomber l’orgueil de tes tours, et tes ennemis plantèrent leurs tentes 20 à l’endroit même où le juste pleurant sur toi avoit prédit ta ruine. »

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