Les Martyrs
EXAMEN DES MARTYRS.
C’est avec un vrai chagrin que je me vois forcé à me défendre : ce rôle a quelque chose d’embarrassant et qui répugne surtout à mon caractère. Mais comme dans tout ce qui me concerne on feint de mêler les intérêts de la religion, ce grand nom m’oblige à des soins que je ne prendrois pas pour moi ; mon devoir me fait une loi de repousser des traits qui peuvent tomber sur des choses saintes. Je vais donc examiner Les Martyrs.
Cet examen se divise naturellement en trois parties.
1o Examen des objections religieuses et morales faites contre Les Martyrs ;
2o Examen des objections littéraires ;
3o Changements faits aux premières éditions des Martyrs, et remarques ajoutées à chaque livre de l’ouvrage.
OBJECTIONS RELIGIEUSES ET MORALES.
Tout ce qu’on a dit contre les Martyrs, on l’a dit également et avec plus de force contre le Génie du Christianisme : « Système dangereux pour le goût ; la religion compromise, moins défendue qu’outragée ; ouvrage déplorable ; ouvrage oublié ; ouvrage mort en naissant, etc. »
Remarquons encore que les personnes qui semblent les plus effrayées des dangers auxquels Les Martyrs exposent la religion sont du nombre de celles désignées dans la Défense du Génie du Christianisme. « Que les consciences timorées, disois-je, se rassurent, ou plutôt qu’elles examinent bien, avant de s’alarmer, si les censeurs scrupuleux qui accusent l’auteur de porter la main à l’encensoir, qui montrent une si grande tendresse, de si vives inquiétudes pour la religion, ne seroient point des hommes connus par leur mépris ou leur indifférence pour elle. Quelle dérision ! »
Ce soupçon tombe beaucoup mieux sur les adversaires des Martyrs : car en prenant contre moi la défense de la morale, de la pudeur et de la religion, ils ont laissé échapper de telles indécences et des plaisanteries si impies, que le fond de leurs sentiments s’est montré à découvert. Ils sont allés jusqu’à provoquer contre moi la censure ecclésiastique. Faydit, dans sa critique du Télémaque, emploie les mêmes insinuations : « Autrefois, dit-il, on déposoit les évêques qui s’avisoient d’écrire des romans. » Et à qui Faydit rappeloit-il noblement cet exemple ? À Louis XIV, qui n’aimoit pas Fénelon, et qui croyoit voir dans le Télémaque la satire indirecte du gouvernement de la France. Quand la critique se sert de pareilles armes, il faut convenir qu’elle est bien forte.
Quel est le but qu’on se propose en m’attaquant ainsi sous les rapports religieux ? Un but très-facile à voir. On suppose que mes prôneurs sont des chrétiens ; que toute ma force est là. Il faut donc me rendre suspect à ce qu’on appelle mon parti, faire naître des doutes sur ma sincérité, alarmer des gens simples qui sont assez modestes pour régler leur jugement sur le jugement d’un journal. Mais l’artifice étoit trop grossier pour réussir. En voulant trop prouver contre Les Martyrs, on n’a rien prouvé : personne n’a pu croire qu’un homme qui depuis dix ans emploie toutes les foibles ressources de son esprit à la défense de la religion fût tout à coup devenu l’ennemi adroit ou maladroit de cette même religion.
Je n’avance rien au hasard, et je ne demande pas, comme mes ennemis, d’en être cru sur ma parole, quoique je ne l’aie jamais donnée en vain. Les chrétiens n’ont point trouvé que Les Martyrs exposassent la religion à des dangers ; en voici la preuve :
Il y a en France une gazette appelée Gazette ecclésiastique ou Journal des Curés. Si quelque journal a le droit d’appeler une cause chrétienne à son tribunal, c’est sans doute celui-là. Il a paru dans cette feuille sept articles sur Les Martyrs ; ces sept articles sont tous en faveur de l’ouvrage : on en prend la défense contre les journalistes qui l’ont attaqué, on en conseille la lecture, on en fait l’apologie ; et c’est vraisemblablement un prêtre qui tient ce langage, tandis que des censeurs, qui rient sans doute en eux-mêmes quand ils se font les champions de l’autel, crient de toutes parts au scandale.
J’ai commencé par examiner la compétence de mes juges ; passons à leurs objections.
La première roule sur cette question tant débattue depuis l’apparition du Génie du Christianisme, savoir : si le merveilleux de notre religion peut être employé dans l’épopée, et s’il offre autant de ressources au poëte que le merveilleux du paganisme ?
Une chose singulière se présente au premier coup d’œil. Ne diroit-on pas, à voir la surprise de quelques critiques, qu’avant moi on n’eût jamais entendu parler d’épopée chrétienne ? Ne semble-t-il pas que j’aie fait une découverte prodigieuse, inouïe ; que j’aie osé le premier mettre en action les anges, les saints, l’enfer et le ciel ? Et nous avons le Dante, le Tasse, le Camoëns, Milton, Voltaire, Klopstock, Gessner !
Boileau condamne le merveilleux chrétien. D’accord ; mais quelques vers de Boileau anéantiront-ils La Jérusalem, Le Paradis perdu, La Henriade ? Boileau ne peut-il pas être allé trop loin ? Boileau a-t-il jugé sans retour le Tasse, Fénelon, Quinault ? Il a paru une brochure imprimée à Lyon, où l’auteur, qui m’est inconnu, a bien voulu se déclarer en faveur des Martyrs. On ne peut réunir à des autorités plus graves une manière de raisonner plus saine. Je citerai souvent l’ouvrage de mon défenseur, en prenant seulement la liberté de retrancher un nom inutile ici, et d’adoucir l’expression d’une indignation vivement sentie. Cela me sera d’un grand soulagement, car rien n’est plus pénible que de parler de soi, et plus difficile de garder toutes les convenances en plaidant sa propre cause.
Que Boileau n’a pas été suivi aveuglément dans son opinion, comme on voudroit le faire entendre, c’est ce que le critique anonyme montre par des exemples frappants.
« Je choisirai, dit-il, mes autorités parmi des hommes qu’on ne sauroit accuser d’avoir voulu égarer les jeunes littérateurs et corrompre le goût.
« Le véritable usage de la poésie, dit Rollin, appartient à la religion, qui seule rappelle à l’homme son véritable bien, et qui ne le lui montre que dans Dieu… Aussi n’étoit-elle chez le peuple saint consacrée qu’à la religion… C’est ce qui a fait même chez les anciens peuples la première matière de leurs vers. »
« Après avoir présenté les preuves de ces vérités, Rollin consacre un chapitre entier à montrer que c’est une erreur de croire qu’il faille être païen dans la poésie ; et traçant rapidement un plan dont il exclut la mythologie, il termine par ces mots remarquables : « Un poëme épique, fait dans ce goût, plairoit certainement, et l’on n’y regretteroit ni les intrigues de Vénus, ni les serpents, ni le venin d’Alecto. »
« L’abbé Batteux, dans son Cours de Littérature, entre dans plus de détails encore pour établir le même principe. On y trouve en quelque sorte le fond des idées qu’a développées M. de Chateaubriand dans son premier ouvrage. Ne pouvant tout citer, je me contenterai de rapporter les traits principaux :
« Malgré le respect que nous avons pour les idées de M. Despréaux, nous ne saurions croire que s’il venoit au monde un second Homère, il ne trouveroit pas dans l’histoire de la religion une matière capable d’exercer son génie. » Ici l’auteur présente la manière dont en ce cas le merveilleux chrétien auroit pu être employé, le sujet que le nouvel Homère auroit pu chanter, et il ajoute : « Il auroit démontré par l’exécution que le sublime et le sérieux de notre religion, bien loin d’être un obstacle invincible à l’épopée, y seroient la source des plus sublimes beautés. Quel fondement auroit servi d’appui à ce merveilleux ? Le même qui a servi aux anciens, je veux dire la persuasion commune des peuples pour qui on écrit. »
« Il n’est pas hors de propos de remarquer ici que ce sont précisément les écrivains les plus pieux qui ont eu les mêmes idées que l’auteur des Martyrs. Toutefois ceux de nos littérateurs à qui l’on donne le nom de philosophes n’ont jamais avancé qu’il fallût être païen dans l’épopée, et que ce fût là une règle hors de laquelle on ne pouvoit que s’égarer.
« Marmontel, celui qui a le plus vanté le merveilleux de la mythologie, et dont les écrits fourniront toujours des articles presque tout faits aux critiques qui voudront déclamer contre l’épopée moderne, Marmontel, dis-je, s’exprime ainsi : « Avec de l’art, du goût et du génie, nos prophètes, nos anges, nos démons et nos saints peuvent agir décemment et dignement dans un poëme ; et à la maladresse de Sannazar, du Camoëns, etc., on peut opposer les exemples du Tasse, de Milton, de l’auteur d’Athalie, de La Henriade. »
« Voltaire, qui, pour le dire en passant, s’accorde avec Rollin sur l’origine de la poésie, loin de vouloir assujettir les jeunes littérateurs à la prétendue règle des nouveaux censeurs, laisse la plus grande liberté sur ce point :
« La machine du merveilleux, dit-il, l’intervention d’un pouvoir céleste, la nature des épisodes, tout ce qui dépend de la tyrannie de la coutume et de cet instinct qu’on nomme goût, voilà sur quoi il y a mille opinions, et point de règle générale. »
« Le Quintilien françois, La Harpe, qui donna, du moins dans un temps, la préférence au merveilleux de la mythologie, déclare formellement qu’il ne prétend pas exclure la religion de l’épopée ; et il ajoute :
« J’ose en cela m’écarter de l’avis de Despréaux, et l’exemple du Tasse, confirmé par le succès, me paroît l’emporter sur l’autorité du critique. »
« Il seroit absurde, dit-il ailleurs, d’exiger dans un sujet moderne l’intervention des dieux de l’antiquité. »
Telles sont les autorités rapportées par mon défenseur.
Donc, il est clair que Rollin, Voltaire, Batteux, Marmontel et La Harpe ont pensé qu’on pouvoit employer le merveilleux chrétien dans l’épopée. Il y a plus : Voltaire a fait un poëme avec ce merveilleux que l’on veut proscrire, et La Harpe a laissé plusieurs chants manuscrits d’une épopée chrétienne. Dans cette épopée, il y a un livre de l’Enfer, un livre du Ciel ; on voit agir les saints, les anges et les prophètes ; Dieu parle, Dieu prononce ses décrets ; enfin, c’est un poëme chrétien dans toute l’étendue du mot. Si ce poëme eût paru du vivant de La Harpe, on se seroit donc écrié que le Quintilien françois étoit le corrupteur du goût, et qu’il avoit profané la religion ? Disons la vérité : on n’a jamais voulu m’entendre ; on a toujours fait de la chose la plus simple la question la plus embrouillée.
Voici les faits tels qu’ils sont :
J’ai dit :
1o Si l’on veut traiter un sujet épique tiré de l’histoire moderne, il faut nécessairement employer le merveilleux chrétien, puisque la religion chrétienne est aujourd’hui la religion des peuples civilisés de l’Europe.
J’ai dit :
2o Si nous ne voulons pas faire usage de ce merveilleux, il faut ou renoncer à l’épopée, ou placer toujours l’action de cette épopée dans l’antiquité. Et pourquoi donc abandonner absolument le droit si doux de chanter la patrie ?
Que les critiques se contentent de répondre : « Nous convenons qu’on ne peut avoir une épopée moderne sans employer le merveilleux chrétien ; mais nous regrettons le merveilleux du paganisme, parce qu’il offre plus de ressources aux poëtes, » j’entendrai ce langage.
Je répondrai à mon tour :
« En admettant votre sentiment, tout ce que j’avance se réduit à ceci : Voilà deux lyres, l’une antique, l’autre moderne. Vous prétendez que la première a de plus beaux sons que la seconde ; mais elle est brisée, cette lyre : il faut donc tirer de celle qui vous reste le meilleur parti possible. Or, je veux essayer de vous apprendre que cet instrument moderne, selon vous si borné, a des ressources que vous ne connoissez pas ; que vous pouvez y découvrir une harmonie nouvelle ; qu’il a des accents pathétiques et divins ; en un mot, qu’il peut, sous une main habile, remplacer la lyre antique, bien qu’il donne une suite d’accords d’une autre nature et qu’il soit monté sur un mode différent. »
Je le demande : cela n’est-il pas éminemment raisonnable ? Voilà pourtant tout ce que j’ai dit. Faut-il crier si haut ? Qu’y a-t-il dans ces principes de contraire aux saines traditions, au goût même de l’antiquité ? Ai-je le droit d’avancer qu’on peut trouver de grandes beautés dans le merveilleux chrétien, quand La Jérusalem délivrée, Le Paradis perdu et La Henriade existent ?
L’évidence de cette doctrine est telle, que si le critique le plus opposé à mes idées entreprenoit de faire demain une épopée sur un sujet françois, il seroit obligé d’employer le merveilleux qu’il proscrit. Si, par humeur, on s’écrie : « Eh bien ! n’ayons point d’épopée, puisqu’il faut se servir du merveilleux chrétien, » alors je n’ai plus rien à répliquer, et je conviendrai même que c’est être conséquent dans son opinion. Mais que penseroit-on d’un homme qui, regrettant un palais tombé en ruine, refuseroit de se bâtir un nouvel édifice parce qu’il seroit forcé d’employer un autre ordre d’architecture ? Un compatriote du Camoëns, du Tasse, de Milton, seroit bien surpris de me voir établir en forme une chose qui lui paroîtroit ne pas mériter la peine d’être prouvée. Nous avons quelquefois en France une horreur du bon sens très-singulière.
On feint de me regarder comme un homme entêté d’un système, qui le suit partout, qui le voit partout : pas un mot de cela. Je ne veux rien changer, rien innover en littérature ; j’adore les anciens ; je les regarde comme nos maîtres ; j’adopte entièrement les principes posés par Aristote, Horace et Boileau ; L’Iliade me semble être le plus grand ouvrage de l’imagination des hommes, L’Odyssée me paroît attachante par les mœurs, L’Enéide inimitable par le style ; mais je dis que Le Paradis perdu est aussi une œuvre sublime, que La Jérusalem est un poëme enchanteur, et La Henriade un modèle de narration et d’élégance. Marchant de loin sur les pas des grands maîtres de l’épopée chrétienne, j’essaye de montrer que notre religion a des grâces, des accents, des tableaux, qu’on n’a peut-être point encore assez développés : voilà toutes mes prétentions ; qu’on me juge.
Quant aux lecteurs véritablement pieux qui pourroient trouver que j’attache trop d’importance à prouver l’excellence du christianisme jusque dans les jeux frivoles de la poésie, je leur mettrai sous les yeux une très-belle réflexion de mon défenseur anonyme :
« Si les écrivains, dit-il, qui proscrivent le merveilleux chrétien eussent sérieusement réfléchi sur l’influence et les résultats de cette doctrine littéraire, il me semble que jamais ils n’auroient eu le courage d’adopter un principe dont les conséquences sont si importantes et si graves. En effet, soutenir une telle opinion, n’est-ce pas dire que le christianisme, en remplaçant les ridicules imaginations du polythéisme, a éteint pour jamais le feu sacré de la véritable poésie, et que la religion et la patrie, c’est-à-dire les deux choses les plus chères au cœur de l’homme, ne peuvent désormais être chantées par ceux auxquels est échue en partage l’espèce de talent qui donne le premier rang parmi les écrivains ? N’est-ce pas condamner à l’oubli les événements les plus marqués par l’action de la Providence, les exploits des héros et des guerriers, la gloire des législateurs, des bons princes, des bienfaiteurs des nations ? N’est-ce pas décider en quelque sorte que la poésie épique ne sauroit reparoître dans tout son éclat, qu’autant que, par l’abrutissement le plus déplorable, nous viendrions à retomber dans l’idolâtrie ? idolâtrie qui, par un effet bizarre, donneroit un nouvel essor au génie, en même temps qu’elle anéantiroit les plus pures lumières de la raison ? N’est-ce pas prétendre que si le christianisme eût existé au temps d’Homère et de Virgile, ces poëtes immortels n’auroient pu laisser à la postérité des monuments aussi beaux que ceux qu’ils nous ont transmis ? En un mot, n’est-ce pas dire que sans le paganisme il n’y eût jamais eu d’épopée, et qu’il falloit que l’univers fût ignorant et barbare pour que nous eussions un chef-d’œuvre ? »
Cette dialectique est pressante, et je ne sais pas ce que l’on pourroit répliquer.
Si l’on ne peut, contre les lumières de la raison, proscrire absolument le christianisme de l’épopée moderne, on l’attaque du moins dans ses détails.
« Le Dieu des chrétiens, s’écrie-t-on, prévoyant l’avenir, et le forçant pour ainsi dire à être, parce qu’il l’a prévu ; ce Dieu prononçant sans appel, sans retour, détruit l’intérêt de l’épopée : le lecteur sait tout au premier mot : il n’a plus rien à deviner. Le Jupiter d’Homère, au contraire, tantôt prenant parti pour les Troyens, tantôt pour les Grecs, lui-même soumis au destin, etc. »
Je conviens que le dénoûment est prévu dès l’exposition des Martyrs, mais c’est un reproche qu’il faut faire à toutes les épopées, ainsi qu’à plusieurs tragédies, entre autres aux chefs-d’œuvre de la scène. Dès les premiers vers de L’Odyssée on apprend qu’Ulysse, après avoir renversé les murs de Troie, erre au gré de la fortune chez tous les peuples et sur toutes les mers ; un peu plus loin, Jupiter annonce le retour du héros dans sa patrie ; Minerve, sous la figure de Mentor, prédit ce retour à Télémaque. Au cinquième livre, Jupiter envoie Mercure déclarer au roi d’Ithaque qu’il doit quitter l’île de Calypso ; qu’il arrivera dans l’île de Schérie ; qu’il y sera reçu comme un dieu ; que les Phéaciens le combleront de présents, le reconduiront dans sa patrie, où il jouira du bonheur de revoir son palais et les champs de ses aïeux.
Dans L’Iliade, l’accomplissement de l’action est encore bien plus marqué. Jupiter dit, en toutes lettres, qu’Hector repoussera les Grecs tant que le fils de Pélée ne se montrera pas à la tête de l’armée, et que celui-ci ne prendra les armes que le jour où l’on combattra pour le corps de Patrocle auprès des vaisseaux. Homère a craint que cela ne fût pas encore assez clair : car Jupiter, répétant ailleurs la même déclaration, ajoute que Patrocle tuera Sarpédon ; que ce même Patrocle sera tué par Hector ; qu’Achille, à son tour, plongera sa lance dans le sein d’Hector, et qu’alors les Grecs renverseront les remparts d’Ilion. Voyez le huitième et le quinzième livre de L’Iliade.
Lamothe fait à ce sujet contre L’Iliade la même objection que l’on fait contre les Martyrs. Après le premier passage que j’ai cité, il prétend que tout intérêt est détruit dans L’Iliade. Or, ce passage se trouve au huitième livre du poëme ; de sorte que les seize derniers livres seroient sans aucun agrément. Cependant, ces seize derniers livres renferment la séduction de Jupiter par le moyen de la ceinture de Vénus, la mort de Patrocle, les funérailles de ce guerrier, la description du bouclier d’Achille, le combat des dieux, la mort d’Hector, la douleur d’Andromaque, et l’entrevue de Priam et d’Achille.
Dans L’Énéide, même inconvénient. Les sept premiers vers, en commençant le poëme par Arma virumque cano, apprennent aux lecteurs qu’Énée, longtemps poursuivi par la colère de Junon, abordera enfin en Italie, qu’il livrera de rudes combats pour établir ses dieux dans le Latium et pour y fonder la cité d’où sortira le peuple latin, les rois d’Albe et l’empire de la grande Rome. Jupiter apprend ensuite à Vénus l’histoire entière d’Énée et de ses descendants.
La première strophe de La Jérusalem nous annonce que Godefroi délivrera le sépulcre de Jésus-Christ ; qu’en vain l’enfer s’armera contre lui, etc.
Milton déclare qu’il chante la désobéissance de l’homme et le fruit défendu qui fit entrer la mort dans le monde, etc.
Ainsi, que le Dieu des chrétiens prononce des arrêts irrévocables, que le Jupiter des païens change de passions ou de projets, il n’en est pas moins vrai que dans toute épopée la catastrophe est prévue d’avance. Est-ce un reproche que l’on doive faire à l’art ? Je ne le crois pas. Il eût été facile aux poètes de masquer leur but et de laisser les lecteurs dans l’incertitude ; mais je ne pense point que l’intérêt du poëme épique tienne à de petites surprises de romans, à des péripéties vulgaires. L’épopée tire cet intérêt du pathétique, de la richesse des tableaux, et surtout de la beauté du langage.
Disons quelque chose de plus : il n’est pas rigoureusement vrai que le Dieu de l’Écriture accomplisse toujours ses desseins ; saint Augustin reconnoît que Dieu change quelquefois ses conseils. La justice du Tout-Puissant, par rapport à l’homme, n’est souvent que comminatoire, la miséricorde éternelle marche avec l’éternelle justice.
Ce sont là les inconcevables mystères de la grâce, les profondeurs impénétrables de la charité divine : Dieu permet que les prières des hommes ébranlent ses immuables décrets. Abraham ose entrer en contestation avec le Seigneur sur la destruction des villes coupables ;
« Seigneur, dit-il, perdrez-vous le juste avec l’impie ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans cette ville : les ferez-vous aussi périr ? ; >
« Si je trouve dans Sodome cinquante justes, dit le Seigneur, je pardonnerai à cause d’eux à toute la ville. »
La puissance éternelle, pour ainsi dire vaincue par la voix suppliante du patriarche, se réduisit à demander dix justes : ils n’y étoient pas ! Ninive fut condamnée ; Ninive fut sauvée par la pénitence. Magnifique privilége des larmes de l’homme, que pourroit-on vous préférer dans cette odieuse idolâtrie, où les pleurs couloient vainement sur des autels d’airain, où des divinités inexorables contemploient avec joie les inutiles malheurs dont elles accabloient les mortels ? Ne renonçons point à nos droits sur les décrets de la Providence : ces droits sont nos pleurs. Qui de nous est assuré de n’en jamais répandre ? Qui sait si ce Tout-Puissant, qu’on nous veut peindre inflexible, ne nous a pas pardonné nos excès criminels, par le mérite du sang et des larmes de quelques-unes de nos victimes ?
Vient ensuite l’objection contre les fonctions des anges. On s’est avancé jusqu’à dire que les anges présentés dans Les Martyrs ne sont point les anges honorés par les chrétiens ; qu’on peut ainsi se permettre d’en rire, etc.
Il devroit me suffire de citer l’autorité des poëtes. Je ne sache point. qu’on ait demandé compte au Tasse, à Milton, à Klopstock, à Gessner, de la manière dont ils font voyager, parler, les messagers du Très-Haut ; mais quand il s’agit de me juger, on dénature toutes les questions. Écoutons donc encore mon défenseur ; c’est lui qui parle :
« Le nom d’ange veut dire envoyé, messager, ambassadeur. Si l’on eût réfléchi sur cette signification, on n’auroit pas été surpris que des ambassadeurs allassent en ambassade.
« Si l’on eût jeté un coup d’œil sur le catéchisme, on y auroit remarqué que Dieu envoie ses anges pour veiller sur nous et être les ministres de notre salut.
« Si on avoit lu la Bible, on y auroit vu que quand le Dieu qui d’un mot a éclairé l’univers jusque dans ses immenses profondeurs veut faire connoître ses volontés aux hommes, les punir, les récompenser, annoncer la naissance des personnages célèbres, conduire ses serviteurs dans leurs voyages, leur donner des épouses vertueuses, il le fait par le ministère de ses anges ; on y auroit vu les maladies, les infirmités, la mort, les tempêtes, les stérilités, les guerres, les malheurs attribués aux mauvais anges ; on y auroit vu les anges de lumière en présence des anges des ténèbres, les bons anges luttant contre les mauvais ; on y auroit vu, chose qu’on n’eût pas manqué de reprocher à l’auteur des Martyrs, si celui-ci en eût fait usage, les anges prendre quelquefois le nom du Seigneur Elohim, et même le nom sacré et incommunicable de Jéhovah.
« Si on eût examiné les passages des saints Pères sur ce point, on auroit vu saint Ambroise, saint Hilaire, saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme, parlant, d’après l’Écriture, des anges qui président aux actions des hommes, aux monarchies, aux empires, aux provinces, aux nations, aux lieux saints, etc. ; on auroit vu dans Tertullien l’ange du baptême, l’ange de la prière ; on auroit vu dans Origène l’énumération des mauvais anges, l’ange de l’avarice, l’ange de la fornication, l’ange de l’orgueil, etc. ; et alors on auroit reconnu que les petits moyens employés par M. de Chateaubriand lui ont été fournis par le témoignage unanime de l’Écriture et de la tradition.