Les Martyrs (page 12)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Martyrs · 53 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ainsi chantoit Cymodocée sur un mode pathétique, transmis aux chrétiens 21 par la religion des Hébreux. De temps en temps des trompettes d’airain mêloient leurs gémissements aux plaintes de Jérémie. Quelle éloquence dans ces leçons, redites sur les ruines de Jérusalem, près du temple dont il ne restoit pas pierre sur pierre, et la veille d’une persécution ! La voix émue d’une jeune fille séparée de son père, et tremblant pour les jours de son époux, ajoutoit un charme à ces cantiques. Les prières continuent jusqu’au lever de l’aurore : alors se prépare la procession solennelle qui doit parcourir la Voie douloureuse 22.

La vraie croie, portée par quatre évêques, confesseurs et martyrs, marche à la tête du troupeau. Allongé sur deux files, un nombreux clergé, en silence et en habits de deuil, suit le signe de la rédemption des hommes. Viennent ensuite les chœurs des vierges et des veuves, les catéchumènes qui doivent entrer dans le sein de l’Église, les pécheurs qui vont être réconciliés. L’évêque de Jérusalem, la tête découverte, une corde au cou en signe d’expiation, termine la pompe. Hélène marche derrière lui, appuyée sur l’épouse du défenseur des chrétiens : la troupe innombrable des fidèles, l’orphelin, l’aveugle, le boiteux, accompagnent, pleins d’espérance, cette croix qui guérit l’infirme et console l’affligé.

On sort par la porte de Bethléem 23, et tournant au levant, le long de la piscine de Bethsabée, on descend vers le puits de Néphi pour remonter à la fontaine de Siloé. À l’aspect de la vallée de Josaphat remplie de tombeaux, de cette vallée où la trompette de l’ange du jugement doit rassembler les morts, une sainte terreur saisit l’âme des fidèles. La pompe religieuse passe au pied du mont Moria et traverse le torrent de Cédron, qui rouloit une eau fangeuse et rougie ; elle laisse à droite les sépulcres de Josaphat et d’Absalon, et vient prier au jardin des Oliviers, à l’endroit même que le Fils de l’homme arrosa d’une sueur de sang. À chaque station un prêtre explique au peuple, ou le miracle, ou la parole, ou l’action dont ce lieu sacré fut témoin. La porte des Palmes s’ouvre, et la procession rentre dans Jérusalem. Au travers des décombres entassés, elle parvient aux ruines du palais du Prétoire, près de l’enceinte du temple : c’est là que commence le chemin du Calvaire. Le prêtre qui doit parler à la foule ne peut lire l’Évangile, à cause des pleurs qui tombent de ses yeux : à peine on entend sa voix altérée :

« Mes frères, s’écrie-t-il, là s’élevoit la prison où il fut couronné d’épines ! De ce portique en ruine, Pilate le montra aux Juifs en leur disant : « Voilà l’homme ! »

À ces paroles, les chrétiens éclatent en sanglots. On marche vers le Calvaire : le prêtre décrit de nouveau la Voie douloureuse :

« Là fut la maison du riche ; là Jésus-Christ tomba sous sa croix ; plus loin l’Homme-Dieu dit aux femmes 24 : « Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et sur vos fils. »

On arrive au sommet du Calvaire ; on y plante le signe du salut des hommes : à l’instant le soleil se couvre de ténèbres, la terre tremble, le voile du nouveau temple se déchire. Immortels témoins de la passion du Sauveur, vous vous rassemblâtes autour de la vraie croix : on vit descendre du ciel Marie mère de pitié, Madeleine pénitente, Pierre qui pleura son péché, Jean qui n’abandonna pas son maître, l’esprit redoutable qui présenta le calice amer au Rédempteur du monde, et l’ange de la mort encore épouvanté du coup qu’il porta au Fils de l’Éternel.

Bien différent fut le jour de triomphe qui suivit ce jour de deuil ! Les images des saints sont dévoilées, le feu nouveau est béni devant l’autel, l’antique Alléluia de Jacob ébranle les voûtes de l’église :

« Ô fils, ô filles de Sion 25 ! le Roi des cieux, le Roi de gloire va sortir du tombeau ! Quel est cet ange vêtu de blanc assis à l’entrée du sépulcre ? Apôtre, accourez ! Heureux ceux qui croiront sans avoir vu ! »

Le peuple répète en chœur cet hymne des bénédictions et des louanges.

Mais rien n’égale la félicité des catéchumènes qui dans ce jour solennel passent au rang des élus. Tous, vêtus de blanc et couronnés de fleurs, reçoivent sur le front l’eau pure qui les rend à l’innocence des premiers jours du monde. Cymodocée contemploit avec envie la félicité de ces nouveaux chrétiens, mais la fille d’Homère n’étoit point encore assez instruite des vérités de la foi. Cependant elle touchoit à l’heureux moment de son baptême, elle ne devoit plus acheter que par une dernière épreuve le bonheur de partager la religion de son époux.

Tandis que, sous la protection d’Hélène, elle se croit à l’abri de tous les dangers, déjà s’avance vers Jérusalem 26 le centurion qui poursuit la colombe fugitive. L’aruspice qui devoit consulter la sibylle de Cumes sur le sort des chrétiens avoit quitté Rome ; il étoit accompagné d’un satellite d’Hiéroclès, chargé secrètement au nom de Galérius de se rendre l’oracle favorable : aussitôt que la prêtresse auroit prononcé l’arrêt fatal, le ministre du proconsul avoit ordre de s’embarquer pour la Syrie, de saisir Cymodocée dans la ville sainte, de réclamer cette nouvelle Virginie au tribunal d’un nouvel Appius, comme une esclave chrétienne échappée à son maître.

Le prince des ténèbres, poursuivant ses desseins, avoit volé de Rome à Cumes, afin d’inspirer à la sibylle l’oracle trompeur qui devoit perdre les fidèles. Il découvre avec complaisance le lac Averne 27 environné d’une sombre forêt. C’est par une ouverture voisine de ces lieux que souvent les démons s’élancent du sein des ombres : du fond de ce soupirail empesté, ils se plaisent à répandre chez les peuples mille fables obscures touchant les vastes demeures de la nuit et du silence. Mais ces anges criminels trahissent malgré eux le secret de leurs douleurs : car ils placent sur le chemin de leur empire les remords couchés sur un lit de fer 28 ; la discorde aux crins de couleuvres, rattachés par des bandelettes sanglantes ; les vains songes suspendus aux branches d’un orme antique ; le travail, les chagrins, l’épouvante, la mort et les joies coupables du cœur.

L’Éternel, qui voit Satan s’avancer vers l’antre de la sibylle, s’oppose à l’entier accomplissement des projets de l’enfer. Si Dieu, dans la profondeur de ses conseils, souffre que son Église soit persécutée, il ne permet pas que les démons puissent s’en attribuer la coupable gloire ; même en châtiant les chrétiens il songe à humilier les esprits rebelles. Il veut que les faux oracles se taisent, et que les idoles, s’avouant vaincues, reconnoissent enfin le triomphe de la croix.

Un ange, chargé des ordres du Très-Haut, descend aussitôt sur la colline où Dédale, après avoir franchi les cieux, consacra, dit la fable, ses ailes 29 au génie de la lumière. Le messager céleste pénètre dans le temple de la sibylle. L’aruspice envoyé par Dioclétien offroit dans ce moment même un sacrifice. Quatre taureaux 30 tombent égorgés en l’honneur d’Hécate ; on immole une brebis noire à la Nuit, mère des Euménides ; le feu est allumé sur les autels de Pluton ; les victimes entières sont précipitées dans la flamme, et des flots d’huile inondent leurs entrailles brûlantes. On invoque le Chaos, le Styx, le Phlégéton, les Parques, les Furies, divinités infernales : on leur dévoue la tête des chrétiens. À peine l’odieux sacrifice est consommé, que la sibylle, hors d’elle-même, s’écrie :

« Il est temps 31 de consulter l’oracle ! Le Dieu ! Voilà le Dieu ! »

Tandis qu’elle parle à l’entrée du sanctuaire, Satan agite tout à coup la prêtresse des idoles. Les traits de la sibylle s’altèrent 32, son visage change de couleur, ses cheveux se hérissent, sa poitrine se soulève, sa taille s’agrandit, sa voix n’a plus rien d’une mortelle. Assise sur le trépied, elle lutte encore contre l’inspiration du prince des ténèbres.

« Puissant Apollon, s’écrie l’aruspice, dieu de Sminthe et de Délos, vous que le destin a choisi pour dévoiler l’avenir aux mortels, daignez m’apprendre quel sera le sort des chrétiens ! Le pieux empereur doit-il faire disparoître de la terre les sacriléges ennemis des dieux ? »

À ces mots, la prêtresse se lève trois fois 33 avec violence ; trois fois une force la rasseoit sur le trépied ; les cent portes du sanctuaire s’ouvrent pour laisser passer les paroles prophétiques. Ô prodige ! la sibylle reste muette. En vain, fatiguée par le démon, elle cherche à rompre le silence : elle ne rend que des sons confus et inarticulés. L’ange du Seigneur s’est dévoilé aux yeux de la prêtresse : la bouche entr’ouverte, les yeux égarés, les cheveux épars, elle le montre de la main aux spectateurs ; ils ne voient point l’apparition céleste, mais ils sont saisis d’épouvante. Domptée par l’esprit de l’abîme et faisant un dernier effort, la sibylle veut ordonner la proscription des chrétiens, et elle ne prononce que ces mots :

« Les justes qui sont sur la terre m’empêchent de parler. »

Satan, vaincu par cet oracle, s’envole plein de honte et de douleur, sans perdre toutefois l’espérance et sans abandonner ses projets. Ce qu’il n’a pu faire lui-même, il le fera par les passions des hommes. L’aruspice confie la réponse des dieux à un cavalier numide plus léger que les vents ; Dioclétien la reçoit ; le conseil s’assemble.

« Ces prétendus justes, s’écrie Hiéroclès, ce sont les chrétiens. L’oracle les désigne, par dérision, sous le nom qu’ils se donnent eux-mêmes. Auguste, ce sont donc les chrétiens qui font taire la voix du ciel ! tant ces monstres sont en horreur aux dieux et aux hommes ! »

Dioclétien, secrètement troublé par l’antique serpent, est frappé de l’explication d’Hiéroclès. Il ne voit plus ce que l’oracle a de favorable aux fidèles. La superstition étouffe la sagesse : il craint de favoriser des hommes dévoués aux Furies. Cependant il hésite encore. Alors un bruit se répand dans le conseil que les chrétiens ont mis le feu au palais. Galérius, par l’avis d’Hiéroclès, avoit préparé cet incendie, afin de triompher des incertitudes de l’empereur. Aussitôt César, affectant un air consterné :

« Il est bien temps de délibérer quand des scélérats vont vous faire périr au milieu des flammes ! »

À ces mots, tout le conseil, ou séduit ou trompé, demande la mort des impies, et l’empereur, effrayé lui-même, ordonne de publier l’édit de persécution.

fin du livre dix-septième.

Livre Dixième.

Suite du récit. Fin de l’épisode de Velléda.

« Je vous ai dit, seigneurs, que Velléda habitoit le château avec son père. Le chagrin et l’inquiétude plongèrent d’abord Ségenax dans une fièvre ardente, pendant laquelle je lui prodiguai les secours qu’exigeoit l’humanité. J’allois chaque jour visiter le père et la fille dans la tour où je les avois fait transporter. Cette conduite, différente de celle des autres commandants romains, charma les deux infortunés : le vieillard revint à la vie, et la druidesse, qui avoit montré un grand abattement, parut bientôt plus contente. Je la rencontrois se promenant seule, avec un air de joie, dans les cours du château, dans les salles, dans les galeries, les passages secrets, les escaliers tournants qui conduisoient au haut de la forteresse ; elle se multiplioit sous mes pas, et quand je la croyois auprès de son père, elle se montroit tout à coup au fond d’un corridor obscur, comme une apparition.

« Cette femme étoit extraordinaire. Elle avoit, ainsi que toutes les Gauloises, quelque chose de capricieux et d’attirant. Son regard étoit prompt, sa bouche un peu dédaigneuse et son sourire singulièrement doux et spirituel. Ses manières étoient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses ; il y avoit dans toute sa personne de l’abandon et de la dignité, de l’innocence et de l’art. J’aurois été étonné de trouver dans une espèce de sauvage une connoissance approfondie des lettres grecques et de l’histoire de son pays, si je n’avois su que Velléda descendoit de la famille de l’archidruide et qu’elle avoit été élevée par un senani, pour être attachée à l’ordre savant des prêtres gaulois 1. L’orgueil dominoit chez cette barbare 2, et l’exaltation de ses sentiments alloit souvent jusqu’au désordre.

« Une nuit, je veillois seul dans une salle d’armes où l’on ne découvroit le ciel que par d’étroites et longues ouvertures pratiquées dans l’épaisseur des pierres. Quelques rayons des étoiles, descendant à travers ces ouvertures, faisoient briller les lances et les aigles rangées en ordre le long des murailles. Je n’avois point allumé de flambeau, et je me promenois au milieu des ténèbres.

« Tout à coup, à l’une des extrémités de la galerie, un pâle crépuscule blanchit les ombres. La clarté augmente par degrés et bientôt je vois paroître Velléda. Elle tenoit à la main une de ces lampes romaines qui pendent au bout d’une chaîne d’or. Ses cheveux blonds, relevés à la grecque sur le sommet de sa tête, étoient ornés d’une couronne de verveine, plante sacrée parmi les druides. Elle portoit pour tout vêtement une tunique blanche : fille de roi a moins de beauté, de noblesse et de grandeur.

« Elle suspendit sa lampe aux courroies d’un bouclier, et venant à moi elle me dit :

« Mon père dort ; assieds-toi, écoute. »

« Je détachai du mur un trophée de piques et de javelots que je couchai par terre, et nous nous assîmes sur cette pile d’armes en face de la lampe.

« Sais-tu, me dit alors la jeune barbare, que je suis fée ? »

« Je lui demandai l’explication de ce mot.

« Les fées gauloises 3, répondit-elle, ont le pouvoir d’exciter les tempêtes, de les conjurer, de se rendre invisibles, de prendre la forme de différents animaux. »

« Je ne reconnois pas ce pouvoir, répondis-je avec gravité. Comment pourriez-vous croire raisonnablement posséder une puissance que vous n’avez jamais exercée ? Ma religion s’offense de ces superstitions. Les orages n’obéissent qu’à Dieu. »

« Je ne te parle pas de ton Dieu, reprit-elle avec impatience. Dis-moi, as-tu entendu la dernière nuit le gémissement d’une fontaine 4 dans les bois, et la plainte de la brise dans l’herbe qui croît sur ta fenêtre ? Eh bien, c’étoit moi qui soupirois dans cette fontaine et dans cette brise ! Je me suis aperçue que tu aimois le murmure des eaux et des vents. »

« J’eus pitié de cette insensée : elle lut ce sentiment sur mon visage.

« Je te fais pitié, me dit-elle. Mais si tu me crois atteinte de folie, ne t’en prends qu’à toi. Pourquoi as-tu sauvé mon père avec tant de bonté ? Pourquoi m’as-tu traitée avec tant de douceur ? Je suis vierge, vierge de l’île de Sayne : que je garde ou que je viole mes vœux, j’en mourrai. Tu en seras la cause. Voilà ce que je voulois te dire. Adieu ! »

« Elle se leva, prit sa lampe, et disparut.

« Jamais, seigneurs, je n’ai éprouvé une douleur pareille. Rien n’est affreux comme le malheur de troubler l’innocence. Je m’étois endormi au milieu des dangers, content de trouver en moi la résolution du bien et la volonté de revenir un jour au bercail. Cette tiédeur devoit être punie : j’avois bercé dans mon cœur les passions avec complaisance, et il étoit juste que je subisse le châtiment des passions !

« Aussi le ciel m’ôta-t-il dans ce moment tout moyen d’écarter le danger. Clair, le pasteur chrétien, étoit absent ; Ségenax étoit encore trop foible pour sortir du château, et je ne pouvois sans inhumanité séparer la fille du père. Je fus donc obligé de garder l’ennemi en dedans et de m’exposer malgré moi à ses attaques. En vain je cessai de visiter le vieillard, en vain je me dérobai à la vue de Velléda : je la retrouvois partout ; elle m’attendoit des journées entières dans les lieux où je ne pouvois éviter de passer, et là elle m’entretenoit de son amour.

« Je sentois, il est vrai, que Velléda ne m’inspireroit jamais un attachement 5 véritable : elle manquoit pour moi de ce charme secret qui fait le destin de notre vie ; mais la fille de Ségenax étoit jeune, elle étoit belle, passionnée, et quand des paroles brûlantes sortoient de ses lèvres, tous mes sens étoient bouleversés.

« À quelque distance du château, dans un de ces bois appelés chastes 6 par les druides, on voyoit un arbre mort 7 que le fer avoit dépouillé de son écorce. Cette espèce de fantôme se faisoit distinguer par sa pâleur au milieu des noirs enfoncements de la forêt. Adoré sous le nom d’Irminsul, il étoit devenu une divinité formidable pour les barbares, qui dans leurs joies comme dans leurs peines ne savent invoquer que la mort. Autour de ce simulacre 8, quelques chênes, dont les racines avoient été arrosées du sang humain, portoient suspendues à leurs branches les armes et les enseignes de guerre des Gaulois ; le vent les agitoit sur les rameaux, et elles rendoient, en s’entre-choquant, des murmures sinistres.

« J’allois souvent visiter ce sanctuaire plein du souvenir de l’antique race des Celtes. Un soir je rêvois dans ce lieu. L’aquilon mugissoit au loin et arrachoit du tronc des arbres des touffes de lierre et de mousse. Velléda parut tout à coup.

« Tu me fuis, me dit-elle, tu cherches les endroits les plus déserts pour te dérober à ma présence ; mais c’est en vain : l’orage t’apporte Velléda, comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds. »

« Elle se plaça debout devant moi, croisa les bras, me regarda fixement, et me dit :

« J’ai bien des choses à t’apprendre ; je voudrois causer longtemps avec toi. Je sais que mes plaintes t’importunent, je sais qu’elles ne te donneront pas de l’amour ; mais, cruel, je m’enivre de mes aveux, j’aime à me nourrir de ma flamme, à t’en faire connoître toute la violence ! Ah ! si tu m’aimois, quelle seroit notre félicité ! Nous trouverions pour nous exprimer un langage digne du ciel : à présent il y a des mots qui me manquent, parce que ton âme ne répond pas à la mienne. »

« Un coup de vent ébranla la forêt, et une plainte sortit des boucliers d’airain. Velléda, effrayée, leva la tête, et regardant les trophées suspendus :

« Ce sont les armes de mon père qui gémissent ; elles m’annoncent quelque malheur. »

« Après un moment de silence elle ajouta :

« Il faut pourtant qu’il y ait quelque raison à ton indifférence. Tant d’amour auroit dû t’en inspirer. Cette froideur est trop extraordinaire. »

« Elle s’interrompit de nouveau. Sortant tout à coup comme d’une réflexion profonde, elle s’écria :

« Voilà la raison que je cherchois ! Tu ne peux me souffrir, parce que je n’ai rien à t’offrir qui soit digne de toi ! »

« Alors s’approchant de moi comme en délire, et mettant la main sur mon cœur :

« Guerrier, ton cœur reste tranquille sous la main de l’amour, mais peut-être qu’un trône le feroit palpiter. Parle : veux-tu l’empire ? Une Gauloise l’avoit promis à Dioclétien 9, une Gauloise te le propose ; elle n’étoit que prophétesse, moi je suis prophétesse et amante. Je peux tout pour toi. Tu le sais : nous avons souvent disposé de la pourpre 10. J’armerai secrètement nos guerriers. Teutatès te sera favorable, et par mon art je forcerai le ciel à seconder tes vœux. Je ferai sortir les druides de leurs forêts. Je marcherai moi-même aux combats, portant à la main une branche de chêne. Et si le sort nous étoit contraire, il est encore des antres dans les Gaules où, nouvelle Éponine 11, je pourrois cacher mon époux. Ah ! malheureuse Velléda ! tu parles d’époux, et tu ne seras jamais aimée ! »

« La voix de la jeune barbare expire ; la main qu’elle tenoit sur mon cœur retombe ; elle penche sa tête, et son ardeur s’éteint dans des torrents de larmes.

« Cette conversation me remplit d’effroi. Je commençai à craindre que ma résistance ne fût inutile. Mon attendrissement étoit extrême quand Velléda cessa de parler, et je sentis tout le reste du jour la place brûlante de sa main sur mon cœur. Voulant du moins faire un dernier effort pour me sauver, je pris une résolution qui devoit prévenir le mal et qui ne fit que l’aggraver : car lorsque Dieu veut nous punir, il tourne contre nous notre propre sagesse et ne nous tient point compte d’une prudence qui vient trop tard.

« Je vous ai dit que je n’avois pu d’abord faire sortir Ségenax du château à cause de son extrême foiblesse, mais le vieillard reprenant peu à peu ses forces, et le danger croissant pour moi tous les jours, je supposai des lettres de César qui m’ordonnoient de renvoyer les prisonniers. Velléda voulut me parler avant son départ ; je refusai de la voir, afin de nous épargner à tous deux une scène douloureuse : sa piété filiale ne lui permit pas d’abandonner son père, et elle le suivit, comme je l’avois prévu. Dès le lendemain elle parut aux portes du château ; on lui dit que j’étois parti pour un voyage ; elle baissa la tête, et rentra dans le bois en silence. Elle se présenta ainsi pendant plusieurs jours, et reçut la même réponse. La dernière fois elle resta longtemps appuyée contre un arbre à regarder les murs de la forteresse. Je la voyois par une fenêtre, et je ne pouvois retenir mes pleurs : elle s’éloigna à pas lents, et ne revint plus.

« Je commençois à retrouver un peu de repos : j’espérois que Velléda s’étoit enfin guérie de son fatal amour. Fatigué de la prison où je m’étois tenu renfermé, je voulus respirer l’air de la campagne. Je jetai une peau d’ours sur mes épaules, j’armai mon bras de l’épieu d’un chasseur, et, sortant du château, j’allai m’asseoir sur une haute colline d’où l’on apercevoit le détroit britannique.

« Comme Ulysse regrettant son Ithaque, ou comme les Troyennes exilées aux champs de la Sicile, je regardois la vaste étendue des flots, et je pleurois. « Né au pied du mont Taygète, me disois-je, le triste murmure de la mer est le premier son qui ait frappé mon oreille en venant à la vie. À combien de rivages n’ai-je pas vu depuis se briser les mêmes flots que je contemple ici ! Qui m’eût dit, il y a quelques années, que j’entendrois gémir sur les côtes d’Italie, sur les grèves des Bataves, des Bretons, des Gaulois, ces vagues que je voyois se dérouler sur les beaux sables de la Messénie ? Quel sera le terme de mes pèlerinages ? Heureux si la mort m’eût surpris avant d’avoir commencé mes courses sur la terre, et lorsque je n’avois d’aventures à conter à personne ! »

« Telles étoient mes réflexions, lorsque j’entendis assez près de moi les sons d’une voix et d’une guitare 12. Ces sons, entrecoupés par des silences, par le murmure de la forêt et de la mer, par le cri du courlis et de l’alouette marine, avoient quelque chose d’enchanté et de sauvage. Je découvris aussitôt Velléda assise sur la bruyère. Sa parure annonçoit le désordre de son esprit : elle portoit un collier de baies d’églantier ; sa guitare étoit suspendue à son sein par une tresse de lierre et de fougère flétrie ; un voile blanc jeté sur sa tête descendoit jusqu’à ses pieds. Dans ce singulier appareil, pâle, et les yeux fatigués de pleurs, elle étoit encore d’une beauté frappante. On l’apercevoit derrière un buisson à demi dépouillé : ainsi le poète représente l’ombre de Didon 13, se montrant à travers un bois de myrtes, comme la lune nouvelle qui se lève dans un nuage.

« Le mouvement que je fis en reconnoissant la fille de Ségenax attira ses regards. À mon aspect une joie troublée éclate sur son visage. Elle me fait un signe mystérieux, et me dit :

« Je savois bien que je t’attirerois ici ; rien ne résiste à la force de mes accents. »

« Et elle se met à chanter :

« Hercule, tu descendis dans la verte Aquitaine 14. Pyrène, qui donna son nom aux montagnes de l’Ibérie ; Pyrène, fille du roi Bébrycius, épousa le héros grec, car les Grecs ont toujours ravi le cœur des femmes. »

« Velléda se lève, s’avance vers moi, et me dit :

« Je ne sais quel enchantement m’entraîne sur tes pas ; j’erre autour de ton château, et je suis triste de ne pouvoir y pénétrer. Mais j’ai préparé des charmes ; j’irai chercher le sélago 15 : j’offrirai d’abord une oblation de pain et de vin ; je serai vêtue de blanc ; mes pieds seront nus, ma main droite cachée sous ma tunique arrachera la plante, et ma main gauche la dérobera à ma main droite. Alors rien ne pourra me résister. Je me glisserai chez toi sur les rayons de la lune ; je prendrai la forme d’un ramier 16, et je volerai sur le haut de la tour que tu habites. Si je savois ce que tu préfères !… je pourrois… Mais non, je veux être aimée pour moi : ce seroit m’être infidèle que de m’aimer sous une forme empruntée. »

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